«Wenceslas, mon ami, je crois encore à ton amour, quoique je ne t’aie pas vu depuis bientôt vingt jours. Est-ce du dédain? Dalila ne le saurait penser. N’est-ce pas plutôt un effet de la tyrannie d’une femme que tu m’as dit ne pouvoir plus aimer? Wenceslas, tu es un trop grand artiste pour te laisser ainsi dominer. Le ménage est le tombeau de la gloire... Vois si tu ressembles au Wenceslas de la rue du Doyenné? Tu as raté le monument de mon père; mais chez toi l’amant est bien supérieur à l’artiste, tu es plus heureux avec la fille: tu es père, mon adoré Wenceslas. Si tu ne venais pas me voir dans l’état où je suis, tu passerais pour bien mauvais homme aux yeux de tes amis; mais, je le sens, je t’aime si follement, que je n’aurai jamais la force de te maudire. Puis-je me dire toujours

»Ta Valérie

—Que dis-tu de mon projet d’envoyer cette lettre à l’atelier au moment où notre chère Hortense y sera seule? demanda Valérie à Lisbeth. Hier au soir, j’ai su par Stidmann que Wenceslas doit l’aller prendre à onze heures pour une affaire chez Chanor; ainsi cette gaupe d’Hortense sera seule.

—Après un tour semblable, répondit Lisbeth, je ne pourrai plus rester ostensiblement ton amie, et il faudra que je te donne congé, que je sois censée ne plus te voir, ni même te parler.

—Évidemment, dit Valérie; mais...

—Oh! sois tranquille, répondit Lisbeth. Nous nous reverrons quand je serai madame la maréchale; ils le veulent maintenant tous, le baron seul ignore ce projet; mais tu le décideras.

—Mais, répondit Valérie, il est possible que je sois bientôt en délicatesse avec le baron.

—Madame Olivier est la seule qui puisse se faire bien surprendre la lettre par Hortense, dit Lisbeth, il faut l’envoyer d’abord rue Saint-Dominique avant d’aller à l’atelier.

—Oh! notre petite bellote sera chez elle, répondit madame Marneffe en sonnant Reine pour faire demander madame Olivier.

Dix minutes après l’envoi de cette fatale lettre, le baron Hulot vint. Madame Marneffe s’élança, par un mouvement de chatte, au cou du vieillard.

—Hector, tu es père! lui dit-elle à l’oreille. Voilà ce que c’est que de se brouiller et de se raccommoder...

En voyant un certain étonnement que le baron ne dissimula pas assez promptement, Valérie prit un air froid qui désespéra le Conseiller-d’État. Elle se fit arracher les preuves les plus décisives, une à une. Lorsque la Conviction, que la Vanité prit doucement par la main, fut entrée dans l’esprit du vieillard, elle lui parla de la fureur de monsieur Marneffe.

—Mon vieux grognard, lui dit-elle, il t’est bien difficile de ne pas faire nommer ton éditeur responsable, notre gérant, si tu veux, chef de bureau et officier de la Légion-d’Honneur, car tu l’as ruiné, cet homme; il adore son Stanislas, ce petit monstrico qui tient de lui, et que je ne puis souffrir. A moins que tu ne préfères donner une rente de douze cents francs à Stanislas, en nue propriété bien entendu, l’usufruit en mon nom.

—Mais si je fais des rentes, je préfère que ce soit au nom de mon fils, et non au monstrico! dit le baron.

Cette phrase imprudente, où le mot mon fils passa gros comme un fleuve débordant, fut transformée, au bout d’une heure de conversation, en une promesse formelle de faire douze cents francs de rente à l’enfant à venir. Puis cette promesse fut, sur la langue et la physionomie de Valérie, ce qu’est un tambour entre les mains d’un marmot, elle devait en jouer pendant vingt jours.

Au moment où le baron Hulot, heureux comme le marié d’un an qui désire un héritier, sortait de la rue Vanneau, madame Olivier s’était fait arracher, par Hortense, la lettre qu’elle devait remettre à monsieur le comte, en mains propres. La jeune femme paya cette lettre d’une pièce de vingt francs. Le suicide paye son opium, son pistolet, son charbon. Hortense lut la lettre, elle la relut; elle ne voyait que ce papier blanc bariolé de lignes noires, il n’y avait que ce papier dans la nature, tout était noir autour d’elle. La lueur de l’incendie qui dévorait l’édifice de son bonheur éclairait le papier, car la nuit la plus profonde régnait autour d’elle. Les cris de son petit Wenceslas, qui jouait, parvenaient à son oreille comme s’il eût été dans le fond d’un vallon, et qu’elle eût été sur un sommet. Outragée à vingt-quatre ans, dans tout l’éclat de la beauté, parée d’un amour pur et dévoué, c’était non pas un coup de poignard, mais la mort. La première attaque avait été purement nerveuse, le corps s’était tordu sous l’étreinte de la jalousie; mais la certitude attaqua l’âme, le corps fut anéanti. Hortense demeura pendant dix minutes environ sous cette oppression. Le fantôme de sa mère lui apparut et lui fit une révolution; elle devint calme et froide, elle recouvra sa raison. Elle sonna.

—Que Louise, ma chère, dit-elle à la cuisinière, vous aide. Vous allez faire, le plus tôt possible, des paquets de tout ce qui est à moi ici, et de tout ce qui regarde mon fils. Je vous donne une heure. Quand tout sera prêt, allez chercher sur la place une voiture, et prévenez-moi. Pas d’observations! Je quitte la maison et j’emmène Louise. Vous resterez, vous, avec monsieur; ayez bien soin de lui...

Elle passa dans sa chambre, se mit à sa table, et écrivit la lettre suivante:

«Monsieur le comte,

»La lettre jointe à la mienne vous expliquera la cause de la résolution que j’ai prise.

»Quand vous lirez ces lignes, j’aurai quitté votre maison, et je me serai retirée auprès de ma mère, avec notre enfant.

»Ne comptez pas que je revienne jamais sur ce parti. Ne croyez pas à l’emportement de la jeunesse, à son irréflexion, à la vivacité de l’amour jeune offensé, vous vous tromperiez étrangement.

»J’ai prodigieusement pensé, depuis quinze jours, à la vie, à l’amour, à notre union, à nos devoirs mutuels. J’ai connu dans son entier le dévouement de ma mère, elle m’a dit ses douleurs! Elle est héroïque tous les jours, depuis vingt-trois ans; mais je ne me sens pas la force de l’imiter, non que je vous aie aimé moins qu’elle aime mon père, mais par des raisons tirées de mon caractère. Notre intérieur deviendrait un enfer, et je pourrais perdre la tête au point de vous déshonorer, de me déshonorer, de déshonorer notre enfant. Je ne veux pas être une madame Marneffe; et dans cette carrière, une femme de ma trempe ne s’arrêterait peut-être pas. Je suis, malheureusement pour moi, une Hulot et non pas une Fischer.

»Seule et loin du spectacle de vos désordres, je réponds de moi, surtout occupée de notre enfant, près de ma forte et sublime mère, dont la vie agira sur les mouvements tumultueux de mon cœur. Là, je puis être une bonne mère, bien élever notre fils et vivre. Chez vous, la Femme tuerait la Mère, et des querelles incessantes aigriraient mon caractère.

»J’accepterais la mort d’un coup; mais je ne veux pas être malade pendant vingt-cinq ans comme ma mère. Si vous m’avez trahie après trois ans d’un amour absolu, continu, pour la maîtresse de votre beau-père, quelles rivales ne me donneriez-vous pas plus tard? Ah! monsieur, vous commencez, bien plus tôt que mon père, cette carrière de libertinage, de prodigalité qui déshonore un père de famille, qui diminue le respect des enfants, et au bout de laquelle se trouvent la honte et le désespoir.

»Je ne suis point implacable. Des sentiments inflexibles ne conviennent point à des êtres faibles qui vivent sous l’œil de Dieu. Si vous conquérez gloire et fortune par des travaux soutenus, si vous renoncez aux courtisanes, aux sentiers ignobles et bourbeux, vous retrouverez une femme digne de vous.

»Je vous crois trop gentilhomme pour recourir à la loi. Vous respecterez ma volonté, monsieur le comte, en me laissant chez ma mère; et, surtout, ne vous y présentez jamais. Je vous ai laissé tout l’argent que vous a prêté cette odieuse femme. Adieu!

»Hortense Hulot.»

Cette lettre fut péniblement écrite, Hortense s’abandonnait aux pleurs, aux cris de la passion égorgée. Elle quittait et reprenait la plume pour exprimer simplement ce que l’amour déclame ordinairement dans ces lettres testamentaires. Le cœur s’exhalait en interjections, en plaintes, en pleurs; mais la raison dictait.

La jeune femme, avertie par Louise que tout était prêt, parcourut lentement le jardinet, la chambre, le salon, y regarda tout pour la dernière fois. Puis elle fit à la cuisinière les recommandations les plus vives pour qu’elle veillât au bien-être de Monsieur, en lui promettant de la récompenser si elle voulait être honnête. Enfin, elle monta dans la voiture pour se rendre chez sa mère, le cœur brisé, pleurant à faire peine à sa femme de chambre, et couvrant le petit Wenceslas de baisers avec une joie délirante qui trahissait encore bien de l’amour pour le père.

La baronne savait déjà par Lisbeth que le beau-père était pour beaucoup dans la faute de son gendre, elle ne fut pas surprise de voir arriver sa fille, elle l’approuva et consentit à la garder près d’elle. Adeline, en voyant que la douceur et le dévouement n’avaient jamais arrêté son Hector, pour qui son estime commençait à diminuer, trouva que sa fille avait raison de prendre une autre voie. En vingt jours, la pauvre mère venait de recevoir deux blessures dont les souffrances surpassaient toutes ses tortures passées. Le baron avait mis Victorin et sa femme dans la gêne; puis il était la cause, suivant Lisbeth, du dérangement de Wenceslas, il avait dépravé son gendre. La majesté de ce père de famille, maintenue pendant si long-temps par des sacrifices insensés, était dégradée. Sans regretter leur argent, les Hulot jeunes concevaient à la fois de la défiance et des inquiétudes à l’égard du baron. Ce sentiment assez visible affligeait profondément Adeline, elle pressentait la dissolution de la famille. La baronne logea sa fille dans la salle à manger, qui fut promptement transformée en chambre à coucher, grâce à l’argent du maréchal; et l’antichambre devint, comme dans beaucoup de ménages, la salle à manger.

Quand Wenceslas revint chez lui, quand il eut achevé de lire les deux lettres, il éprouva comme un sentiment de joie mêlé de tristesse. Gardé pour ainsi dire à vue par sa femme, il s’était intérieurement rebellé contre ce nouvel emprisonnement à la Lisbeth. Gorgé d’amour depuis trois ans, il avait, lui aussi, réfléchi pendant ces derniers quinze jours; et il trouvait la famille lourde à porter. Il venait de s’entendre féliciter par Stidmann sur la passion qu’il inspirait à Valérie; car Stidmann, dans une arrière-pensée assez concevable, jugeait à propos de flatter la vanité du mari d’Hortense en espérant consoler la victime. Wenceslas fut donc heureux de pouvoir retourner chez madame Marneffe. Mais il se rappela le bonheur entier et pur dont il avait joui, les perfections d’Hortense, sa sagesse, son innocent et naïf amour, et il la regretta vivement. Il voulut courir chez sa belle-mère y obtenir son pardon, mais il fit comme Hulot et Crevel, il alla voir madame Marneffe à laquelle il apporta la lettre de sa femme pour lui montrer le désastre dont elle était la cause, et, pour ainsi dire, escompter ce malheur, en demandant en retour des plaisirs à sa maîtresse. Il trouva Crevel chez Valérie. Le maire, bouffi d’orgueil, allait et venait dans le salon, comme un homme agité par des sentiments tumultueux. Il se mettait en position comme s’il voulait parler et il n’osait. Sa physionomie resplendissait, et il courait à la croisée tambouriner de ses doigts sur les vitres. Il regardait Valérie d’un air touché, attendri. Heureusement pour Crevel, Lisbeth entra.

—Cousine, lui dit-il à l’oreille, vous savez la nouvelle? je suis père! Il me semble que j’aime moins ma pauvre Célestine. Oh! ce que c’est que d’avoir un enfant d’une femme qu’on idolâtre! Joindre la paternité du cœur à la paternité du sang! Oh! voyez-vous, dites-le à Valérie! je vais travailler pour cet enfant, je le veux riche! Elle m’a dit qu’elle croyait, à certains indices, que ce serait un garçon! Si c’est un garçon, je veux qu’il se nomme Crevel: je consulterai mon notaire.

—Je sais combien elle vous aime, dit Lisbeth; mais, au nom de votre avenir et du sien, contenez-vous, ne vous frottez pas les mains à tout moment.

Pendant que Lisbeth faisait cet à parte avec Crevel, Valérie avait redemandé sa lettre à Wenceslas, et elle lui tenait à l’oreille des propos qui dissipaient sa tristesse.

—Te voilà libre, mon ami, dit-elle. Est-ce que les grands artistes devraient se marier? Vous n’existez que par la fantaisie et par la liberté! Va, je t’aimerai tant, mon cher poëte, que tu ne regretteras jamais ta femme. Mais cependant, si comme beaucoup de gens, tu veux garder le décorum, je me charge de faire revenir Hortense chez toi, dans peu de temps...

—Oh! si c’était possible?

—J’en suis sûre, dit Valérie piquée. Ton pauvre beau-père est un homme fini sous tous les rapports, qui par amour-propre veut avoir l’air d’être aimé, veut faire croire qu’il a une maîtresse, et il a tant de vanité sur cet article que je le gouverne entièrement. La baronne aime encore tant son vieil Hector (il me semble toujours parler de l’Iliade), que les deux vieux obtiendront d’Hortense ton raccommodement. Seulement, si tu ne veux pas avoir des orages chez toi, ne reste pas vingt jours sans venir voir ta maîtresse... Je me mourais. Mon petit, on doit des égards, quand on est gentilhomme, à une femme qu’on a compromise au point où je le suis, surtout quand cette femme a bien des ménagements à prendre pour sa réputation... Reste à dîner, mon ange... Et songe que je dois être d’autant plus froide avec toi, que tu es l’auteur de cette trop visible faute.

On annonça le baron Montès, Valérie se leva, courut à sa rencontre, lui parla pendant quelques instants à l’oreille, et fit avec lui les mêmes réserves pour son maintien qu’elle venait de faire avec Wenceslas; car le Brésilien eut une contenance diplomatique appropriée à la grande nouvelle qui le comblait de joie, il était certain de sa paternité, lui!...

Grâce à cette stratégie basée sur l’amour-propre de l’homme à l’état d’amant, Valérie eut à sa table, tous joyeux, animés, charmés, quatre hommes se croyant adorés, et que Marneffe nomma plaisamment à Lisbeth, en s’y comprenant, les cinq pères de l’Église.

Le baron Hulot seul montra d’abord une figure soucieuse. Voici pourquoi: au moment de quitter son cabinet, il était venu voir le Directeur du Personnel, un général, son camarade depuis trente ans, et il lui avait parlé de nommer Marneffe à la place de Coquet, qui consentait à donner sa démission.

—Mon cher ami, lui dit-il, je ne voudrais pas demander cette faveur au maréchal sans que nous soyons d’accord et que j’aie eu votre agrément.

—Mon cher ami, répondit le Directeur du Personnel, permettez-moi de vous faire observer que, pour vous-même, vous ne devriez pas insister sur cette nomination. Je vous ai déjà dit mon opinion. Ce serait un scandale dans les bureaux, où l’on s’occupe déjà beaucoup trop de vous et de madame Marneffe. Ceci, bien entre nous. Je ne veux pas attaquer votre endroit sensible, ni vous désobliger en quoi que ce soit, je vais vous en donner la preuve. Si vous y tenez absolument, si vous voulez demander la place de monsieur Coquet, qui sera vraiment une perte pour les bureaux de la guerre (il y est depuis 1809), je partirai pour quinze jours à la campagne, afin de vous laisser le champ libre auprès du maréchal qui vous aime comme son fils. Je ne serai donc ni pour, ni contre, et je n’aurai rien fait contre ma conscience d’administrateur.

—Je vous remercie, répondit le baron, je réfléchirai à ce que vous venez de me dire.

—Si je me permets cette observation, mon cher ami, c’est qu’il y va beaucoup plus de votre intérêt personnel que de mon affaire ou de mon amour-propre. Le maréchal est le maître, d’abord. Puis, mon cher, on nous reproche tant de choses, qu’une de plus ou de moins! nous n’en sommes pas à notre virginité en fait de critiques. Sous la Restauration, on a nommé des gens pour leur donner des appointements et sans s’embarrasser du service... Nous sommes de vieux camarades...

—Oui, répondit le baron, et c’est bien pour ne pas altérer notre vieille et précieuse amitié que je...

—Allons, reprit le Directeur du Personnel, en voyant l’embarras peint sur la figure de Hulot, je voyagerai, mon vieux... Mais prenez garde! vous avez des ennemis, c’est-à-dire des gens qui convoitent votre magnifique traitement, et vous n’êtes amarré que sur une ancre. Ah! si vous étiez député comme moi, vous ne craindriez rien; aussi tenez-vous bien...

Ce discours, plein d’amitié, fit une vive impression sur le Conseiller-d’État.

—Mais enfin, Roger, qu’y a-t-il? Ne faites pas le mystérieux avec moi!

Le personnage que Hulot nommait Roger, regarda Hulot, lui prit la main, la lui serra.

—Nous sommes de trop vieux amis pour que je ne vous donne pas un avis. Si vous voulez rester, il faudrait vous faire votre lit de repos vous-même. Ainsi, dans votre position, au lieu de demander au maréchal la place de monsieur Coquet pour monsieur Marneffe, je le prierais d’user de son influence pour me réserver le Conseil-d’État en service ordinaire, où je mourrais tranquille; et, comme le castor, j’abandonnerais ma Direction générale aux chasseurs.

—Comment, le maréchal oublierait...

—Mon vieux, le maréchal vous a si bien défendu en plein conseil des ministres, qu’on ne songe plus à vous dégommer; mais il en a été question!... Ainsi ne donnez pas de prétextes... Je ne veux pas vous en dire davantage. En ce moment, vous pouvez faire vos conditions, être Conseiller-d’État et pair de France. Si vous attendez trop, si vous donnez prise sur vous, je ne réponds de rien... Dois-je voyager?...

—Attendez, je verrai le maréchal, répondit Hulot, et j’enverrai mon frère sonder le terrain près du patron.

On peut comprendre en quelle humeur revint le baron chez madame Marneffe, il avait presque oublié qu’il était père, car Roger venait de faire acte de vraie et bonne camaraderie, en lui éclairant sa position. Néanmoins, telle était l’influence de Valérie, qu’au milieu du dîner, le baron se mit à l’unisson, et devint d’autant plus gai qu’il avait plus de soucis à étouffer; mais le malheureux ne se doutait pas que, dans cette soirée, il allait se trouver entre son bonheur et le danger signalé par le Directeur du Personnel, c’est-à-dire forcé d’opter entre madame Marneffe et sa position. Vers onze heures, au moment où la soirée atteignait à son apogée d’animation, car le salon était plein de monde, Valérie prit avec elle Hector dans un coin de son divan.

—Mon bon vieux, lui dit-elle à l’oreille, ta fille s’est si fort irritée de ce que Wenceslas vient ici, qu’elle l’a planté là. C’est une mauvaise tête qu’Hortense. Demande à Wenceslas de voir la lettre que cette petite sotte lui a écrite. Cette séparation de deux amoureux dont on veut que je sois la cause, peut me faire un tort inouï, car voilà la manière dont s’attaquent entre elles les femmes vertueuses. C’est un scandale que de jouer à la victime, pour jeter le blâme sur une femme qui n’a d’autres torts que d’avoir une maison agréable. Si tu m’aimes, tu me disculperas en rapatriant les deux tourtereaux. Je ne tiens pas du tout, d’ailleurs, à recevoir ton gendre, c’est toi qui me l’as amené, remporte-le! Si tu as de l’autorité dans ta famille, il me semble que tu pourrais bien exiger de ta femme qu’elle fît ce raccommodement. Dis-lui de ma part, à cette bonne vieille, que si l’on me donne injustement le tort d’avoir brouillé un jeune ménage, de troubler l’union d’une famille, et de prendre à la fois le père et le gendre, je mériterai ma réputation en les tracassant à ma façon! Ne voilà-t-il pas Lisbeth qui parle de me quitter?... Elle me préfère sa famille, je ne veux pas l’en blâmer. Elle ne reste ici, m’a-t-elle dit, que si les jeunes gens se raccommodent. Nous voilà propres, la dépense sera triplée ici!...

—Oh! quant à cela, dit le baron en apprenant l’esclandre de sa fille, j’y mettrai bon ordre.

—Eh bien! reprit Valérie, à autre chose. Et la place de Coquet?...

—Ceci, répondit Hector en baissant les yeux, est plus difficile, pour ne pas dire impossible!...

—Impossible, mon cher Hector, dit madame Marneffe à l’oreille du baron; mais tu ne sais pas à quelles extrémités va se porter Marneffe, je suis en son pouvoir; il est immoral, dans son intérêt, comme la plupart des hommes, mais il est excessivement vindicatif à la façon des petits esprits, des impuissants. Dans la situation où tu m’as mise, je suis à sa discrétion. Obligée de me remettre avec lui pour quelques jours, il est capable de ne plus quitter ma chambre.

Hulot fit un prodigieux haut-le-corps.

—Il me laissait tranquille à la condition d’être chef de bureau. C’est infâme, mais c’est logique.

—Valérie, m’aimes-tu?...

—Cette question dans l’état où je suis est, mon cher, une injustice de laquais...

—Eh bien! si je veux tenter, seulement tenter, de demander au maréchal une place pour Marneffe, je ne suis plus rien et Marneffe est destitué.

—Je croyais que le prince et toi, vous étiez deux amis intimes.

—Certes, il me l’a bien prouvé; mais, mon enfant, au-dessus du maréchal, il y a quelqu’un, et il y a encore tout le conseil des ministres, par exemple... Avec un peu de temps, en louvoyant, nous arriverons. Pour réussir, il faut attendre le moment où l’on me demandera quelque service à moi. Je pourrai dire alors: Je vous passe la casse, passez-moi le séné...

—Si je dis cela, mon pauvre Hector, à Marneffe, il nous jouera quelque méchant tour. Tiens, dis-lui toi-même qu’il faut attendre, je ne m’en charge pas. Oh! je connais mon sort, il sait comment me punir, il ne quittera pas ma chambre... N’oublie pas les douze cents francs de rente pour le petit.

Hulot prit monsieur Marneffe à part, en se sentant menacé dans son plaisir; et, pour la première fois, il quitta le ton hautain qu’il avait gardé jusqu’alors, tant il était épouvanté par la perspective de cet agonisant dans la chambre de cette jolie femme.

—Marneffe, mon cher ami, dit-il, il a été question de vous aujourd’hui! Mais vous ne serez pas chef de bureau d’emblée... Il nous faut du temps.

—Je le serai, monsieur le baron, répliqua nettement Marneffe.

—Mais, mon cher...

—Je le serai, monsieur le baron, répéta froidement Marneffe en regardant alternativement le baron et Valérie. Vous avez mis ma femme dans la nécessité de se raccommoder avec moi, je la garde; car, mon cher ami, elle est charmante, ajouta-t-il avec une épouvantable ironie. Je suis le maître ici, plus que vous ne l’êtes au ministère.

Le baron sentit en lui-même une de ces douleurs qui produisent dans le cœur l’effet d’une rage de dents, et il faillit laisser voir des larmes dans ses yeux. Pendant cette courte scène, Valérie notifiait à l’oreille de Henri Montès la prétendue volonté de Marneffe, et se débarrassait ainsi de lui pour quelque temps.

Des quatre fidèles, Crevel seul, possesseur de sa petite maison économique, était excepté de cette mesure; aussi montrait-il sur sa physionomie un air de béatitude vraiment insolent, malgré les espèces de réprimandes que lui adressait Valérie par des froncements de sourcils et des mines significatives; mais sa radieuse paternité se jouait dans tous ses traits. A un mot de reproche que Valérie alla lui jeter à l’oreille, il la saisit par la main et lui répondit: —Demain, ma duchesse, tu auras ton petit hôtel!... c’est demain l’adjudication définitive.

—Et le mobilier? répondit-elle en souriant.

—J’ai mille actions de Versailles, rive gauche, achetées à cent vingt-cinq francs, et elles iront à trois cents à cause d’une fusion des deux chemins, dans le secret de laquelle j’ai été mis. Tu seras meublée comme une reine!... Mais tu ne seras plus qu’à moi, n’est-ce pas?...

—Oui, gros maire, dit en souriant cette madame de Merteuil bourgeoise; mais de la tenue! respecte la future madame Crevel.

—Mon cher cousin, disait Lisbeth au baron, je serai demain chez Adeline de bonne heure, car, vous comprenez, je ne peux décemment rester ici. J’irai tenir le ménage de votre frère le maréchal.

—Je retourne ce soir chez moi, dit le baron.

—Eh bien! j’y viendrai déjeuner demain, répondit Lisbeth en souriant.

Elle comprit combien sa présence était nécessaire à la scène de famille qui devait avoir lieu, le lendemain. Aussi, dès le matin, alla-t-elle chez Victorin à qui elle apprit la séparation d’Hortense et de Wenceslas.

Lorsque le baron entra chez lui, vers dix heures et demie du soir, Mariette et Louise, dont la journée avait été laborieuse, fermaient la porte de l’appartement, Hulot n’eut donc pas besoin de sonner. Le mari, très-contrarié d’être vertueux, alla droit à la chambre de sa femme; et, par la porte entr’ouverte, il la vit prosternée devant son crucifix, abîmée dans la prière, et dans une de ces poses expressives qui font la gloire des peintres ou des sculpteurs assez heureux pour les bien rendre après les avoir trouvées. Adeline, emportée par l’exaltation, disait à haute voix: «Mon Dieu! faites-nous la grâce de l’éclairer!...» Ainsi la baronne priait pour son Hector. A ce spectacle, si différent de celui qu’il quittait, en entendant cette phrase dictée par l’événement de cette journée, le baron attendri laissa partir un soupir. Adeline se retourna, le visage couvert de larmes. Elle crut si bien sa prière exaucée qu’elle fit un bond, et saisit son Hector avec la force que donne la passion heureuse. Adeline avait dépouillé tout intérêt de femme, la douleur éteignait jusqu’au souvenir. Il n’y avait plus en elle que maternité, honneur de famille, et l’attachement le plus pur d’une épouse chrétienne pour un mari fourvoyé, cette sainte tendresse qui survit à tout dans le cœur de la femme. Tout cela se devinait.

—Hector! dit-elle enfin, nous reviendrais-tu? Dieu prendrait-il en pitié notre famille?

—Chère Adeline! reprit le baron en entrant et asseyant sa femme sur un fauteuil à côté de lui, tu es la plus sainte créature que je connaisse, et il y a long-temps que je ne me trouve plus digne de toi.

—Tu aurais peu de chose à faire, mon ami, dit-elle en tenant la main de Hulot et tremblant si fort qu’elle semblait avoir un tic nerveux, bien peu de chose pour rétablir l’ordre...

Elle n’osa poursuivre, elle sentit que chaque mot serait un blâme, et elle ne voulait pas troubler le bonheur que cette entrevue lui versait à torrents dans l’âme.

—Hortense m’amène ici, reprit Hulot. Cette petite fille peut nous faire plus de mal par sa démarche précipitée que ne nous en a fait mon absurde passion pour Valérie. Mais nous causerons de tout cela demain matin. Hortense dort, m’a dit Mariette, laissons-la tranquille.

—Oui, dit madame Hulot envahie soudain par une profonde tristesse.

Elle devina que le baron revenait chez lui, ramené moins par le désir de voir sa famille, que par un intérêt étranger.

—Laissons-la tranquille encore demain, car la pauvre enfant est dans un état déplorable, elle a pleuré pendant toute la journée, dit la baronne.

Le lendemain, à neuf heures du matin, le baron, en attendant sa fille à laquelle il avait fait dire de venir, se promenait dans l’immense salon inhabité, cherchant des raisons à donner pour vaincre l’entêtement le plus difficile à dompter, celui d’une jeune femme offensée et implacable, comme l’est la jeunesse irréprochable, à qui les honteux ménagements du monde sont inconnus, parce qu’elle en ignore les passions et les intérêts.

—Me voici, papa! dit d’une voix tremblante Hortense que ses souffrances avaient pâlie.

Hulot, assis sur une chaise, prit sa fille par la taille et la força de se mettre sur ses genoux.

—Eh bien! mon enfant, dit-il en l’embrassant au front, il y a donc de la brouille dans le ménage, et nous avons fait un coup de tête?... Ce n’est pas d’une fille bien élevée. Mon Hortense ne devait pas prendre à elle seule un parti décisif, comme celui de quitter sa maison, d’abandonner son mari, sans consulter ses parents. Si ma chère Hortense était venue voir sa bonne et excellente mère, elle ne m’aurait pas causé le violent chagrin que je ressens!... Tu ne connais pas le monde, il est bien méchant. On peut dire que c’est ton mari qui t’a renvoyée à tes parents. Les enfants élevés, comme vous, dans le giron maternel, restent plus long-temps enfants que les autres, ils ne savent pas la vie! La passion naïve et fraîche, comme celle que tu as pour Wenceslas, ne calcule malheureusement rien, elle est toute à ses premiers mouvements. Notre petit cœur part, la tête suit. On brûlerait Paris pour se venger, sans penser à la cour d’assises! Quand ton vieux père vient te dire que tu n’as pas gardé les convenances, tu peux le croire; et je ne te parle pas encore de la profonde douleur que j’ai ressentie, elle est bien amère, car tu jettes le blâme sur une femme dont le cœur ne t’est pas connu, dont l’inimitié peut devenir terrible... Hélas! toi, si pleine de candeur, d’innocence, de pureté, tu ne doutes de rien: tu peux être salie, calomniée. D’ailleurs, mon cher petit ange, tu as pris au sérieux une plaisanterie, et je puis, moi, te garantir l’innocence de ton mari. Madame Marneffe...

Jusque-là le baron, comme un artiste en diplomatie, modulait admirablement bien ses remontrances. Il avait, comme on le voit, supérieurement ménagé l’introduction de ce nom; mais, en l’entendant, Hortense fit le geste d’une personne blessée au vif.

—Écoutez-moi, j’ai de l’expérience et j’ai tout observé, reprit le père en empêchant sa fille de parler. Cette dame traite ton mari très-froidement. Oui, tu as été l’objet d’une mystification, je vais t’en donner les preuves. Tiens, hier Wenceslas était à dîner...

—Il y dînait?... demanda la jeune femme en se dressant sur ses pieds et regardant son père avec l’horreur peinte sur le visage. Hier! après avoir lu ma lettre?... Oh! mon Dieu!... Pourquoi ne suis-je pas entrée dans un couvent, au lieu de me marier! Ma vie n’est plus à moi, j’ai un enfant! ajouta-t-elle en sanglotant.

Ces larmes atteignirent madame Hulot au cœur, elle sortit de sa chambre, elle courut à sa fille, la prit dans ses bras, et lui fit de ces questions stupides de douleur, les premières qui viennent sur les lèvres.

—Voilà les larmes!... se disait le baron, tout allait si bien! Maintenant que faire avec des femmes qui pleurent?...

—Mon enfant, dit la baronne à Hortense, écoute ton père! il nous aime, va...

—Voyons, Hortense, ma chère petite fille, ne pleure pas, tu deviens trop laide, dit le baron. Voyons! un peu de raison. Reviens sagement dans ton ménage, et je te promets que Wenceslas ne mettra jamais les pieds dans cette maison. Je te demande ce sacrifice, si c’est un sacrifice que de pardonner la plus légère des fautes à un mari qu’on aime! je te le demande par mes cheveux blancs, par l’amour que tu portes à ta mère... Tu ne veux pas remplir mes vieux jours d’amertume et de chagrin?...

Hortense se jeta, comme une folle, aux pieds de son père par un mouvement si désespéré, que ses cheveux mal attachés se dénouèrent, et elle lui tendit les mains avec un geste où se peignait son désespoir.

—Mon père, vous me demandez ma vie! dit-elle, prenez-la si vous voulez; mais au moins prenez-la pure et sans tache, je vous l’abandonnerai certes avec plaisir. Ne me demandez pas de mourir déshonorée, criminelle! Je ne ressemble pas à ma mère! je ne dévorerai pas d’outrages! Si je rentre sous le toit conjugal, je puis étouffer Wenceslas dans un accès de jalousie, ou faire pis encore. N’exigez pas de moi des choses au-dessus de mes forces. Ne me pleurez pas vivante! car, le moins pour moi, c’est de devenir folle... Je sens la folie à deux pas de moi! Hier! hier! il dînait chez cette femme après avoir lu ma lettre!... Les autres hommes sont-ils ainsi faits?... Je vous donne ma vie, mais que la mort ne soit pas ignominieuse!... Sa faute?... légère!... Avoir un enfant de cette femme!

—Un enfant? dit Hulot en faisant deux pas en arrière. Allons! c’est bien certainement une plaisanterie.

En ce moment, Victorin et la cousine Bette entrèrent, et restèrent hébétés de ce spectacle. La fille était prosternée aux pieds de son père. La baronne, muette et prise entre le sentiment maternel et le sentiment conjugal, offrait un visage bouleversé, couvert de larmes.

—Lisbeth, dit le baron en saisissant la vieille fille par la main et lui montrant Hortense, tu peux me venir en aide. Ma pauvre Hortense a la tête tournée, elle croit son Wenceslas aimé de madame Marneffe, tandis qu’elle a voulu tout bonnement avoir un groupe de lui.

—Dalila! cria la jeune femme, la seule chose qu’il ait faite en un moment depuis notre mariage. Ce monsieur ne pouvait pas travailler pour moi, pour son fils, et il a travaillé pour cette vaurienne avec une ardeur... Oh! achevez-moi, mon père, car chacune de vos paroles est un coup de poignard.

En s’adressant à la baronne et à Victorin, Lisbeth haussa les épaules par un geste de pitié en leur montrant le baron qui ne pouvait pas la voir.

—Écoutez, mon cousin, dit Lisbeth, je ne savais pas ce qu’était madame Marneffe quand vous m’avez priée d’aller me loger au-dessus de chez elle et de tenir sa maison; mais, en trois ans, on apprend bien des choses. Cette créature est une fille! et une fille d’une dépravation qui ne peut se comparer qu’à celle de son infâme et hideux mari. Vous êtes la dupe, le Milord Pot-au-Feu de ces gens-là, vous serez mené par eux plus loin que vous ne le pensez! Il faut vous parler clairement, car vous êtes au fond d’un abîme.

En entendant parler ainsi Lisbeth, la baronne et sa fille lui jetèrent des regards semblables à ceux des dévots remerciant une madone de leur avoir sauvé la vie.

—Elle a voulu, cette horrible femme, brouiller le ménage de votre gendre, dans quel intérêt? je n’en sais rien; car mon intelligence est trop faible pour que je puisse voir clair dans ces ténébreuses intrigues, si perverses, ignobles, infâmes. Votre madame Marneffe n’aime pas votre gendre, mais elle le veut à ses genoux par vengeance. Je viens de traiter cette misérable comme elle le méritait. C’est une courtisane sans pudeur, je lui ai déclaré que je quittais sa maison, que je voulais dégager mon honneur de ce bourbier... Je suis de ma famille avant tout. J’ai su que ma petite cousine avait quitté Wenceslas, et je viens! Votre Valérie que vous prenez pour une sainte est la cause de cette cruelle séparation; puis-je rester chez une pareille femme? Notre petite chère Hortense, dit-elle en touchant le bras au baron d’une manière significative, est peut-être la dupe d’un désir de ces sortes de femmes qui, pour avoir un bijou, sacrifieraient toute une famille. Je ne crois pas Wenceslas coupable, mais je le crois faible et je ne dis pas qu’il ne succomberait point à des coquetteries si raffinées. Ma résolution est prise. Cette femme vous est funeste, elle vous mettra sur la paille. Je ne veux pas avoir l’air de tremper dans la ruine de ma famille; moi qui ne suis là depuis trois ans que pour l’empêcher. Vous êtes trompé, mon cousin. Dites bien fermement que vous ne vous mêlerez pas de la nomination de cet ignoble monsieur Marneffe, et vous verrez ce qui arrivera! L’on vous taille de fameuses étrivières pour ce cas-là.

Lisbeth releva sa petite cousine et l’embrassa passionnément.

—Ma chère Hortense, tiens bon, lui dit-elle à l’oreille.

La baronne embrassa sa cousine Bette avec l’enthousiasme d’une femme qui se voit vengée. La famille tout entière gardait un silence profond autour de ce père, assez spirituel pour savoir ce que dénotait ce silence. Une formidable colère passa sur son front et sur son visage en signes évidents; toutes les veines grossirent, les yeux s’injectèrent de sang, le teint se marbra. Adeline se jeta vivement à genoux devant lui, lui prit les mains:—Mon ami, mon ami, grâce!

—Je vous suis odieux! dit le baron en laissant échapper le cri de sa conscience.

Nous sommes tous dans le secret de nos torts. Nous supposons presque toujours à nos victimes les sentiments haineux que la vengeance doit leur inspirer; et, malgré les efforts de l’hypocrisie, notre langage ou notre figure avoue au milieu d’une torture imprévue, comme avouait jadis le criminel entre les mains du bourreau.

—Nos enfants, dit-il pour revenir sur son aveu, finissent par devenir nos ennemis.

—Mon père... dit Victorin.

—Vous interrompez votre père!... reprit d’une voix foudroyante le baron en regardant son fils.

—Mon père, écoutez, dit Victorin d’une voix ferme et nette, la voix d’un député puritain. Je connais trop le respect que je vous dois pour en manquer jamais, et vous aurez certainement toujours en moi le fils le plus soumis et le plus obéissant.

Tous ceux qui assistent aux séances des Chambres reconnaîtront les habitudes de la lutte parlementaire dans ces phrases filandreuses avec lesquelles on calme les irritations en gagnant du temps.

—Nous sommes loin d’être vos ennemis, dit Victorin; je me suis brouillé avec mon beau-père, monsieur Crevel, pour avoir retiré les soixante mille francs de lettres de change de Vauvinet, et certes, cet argent est dans les mains de madame Marneffe. Oh! je ne vous blâme point, mon père, ajouta-t-il à un geste du baron; mais je veux seulement joindre ma voix à celle de la cousine Lisbeth, et vous faire observer que si mon dévouement pour vous est aveugle, mon père, et sans bornes, mon bon père, malheureusement nos ressources pécuniaires sont bornées.

—De l’argent! dit en tombant sur une chaise le passionné vieillard écrasé par ce raisonnement. Et c’est mon fils! On vous le rendra, monsieur, votre argent, dit-il en se levant.

Il marcha vers la porte.

—Hector!

Ce cri fit retourner le baron, et il montra soudain un visage inondé de larmes à sa femme, qui l’entoura de ses bras avec la force du désespoir.

—Ne t’en va pas ainsi... ne nous quitte pas en colère. Je ne t’ai rien dit, moi!...

A ce cri sublime les enfants se jetèrent aux genoux de leur père.

—Nous vous aimons tous, dit Hortense.

Lisbeth, immobile comme une statue, observait ce groupe avec un sourire superbe sur les lèvres. En ce moment, le maréchal Hulot entra dans l’antichambre et sa voix se fit entendre. La famille comprit l’importance du secret, et la scène changea subitement d’aspect. Les deux enfants se relevèrent, et chacun essaya de cacher son émotion.

Une querelle s’élevait à la porte entre Mariette et un soldat qui devint si pressant, que la cuisinière entra au salon.

—Monsieur, un fourrier de régiment qui revient de l’Algère veut absolument vous parler.

—Qu’il attende.

—Monsieur, dit Mariette à l’oreille de son maître, il m’a dit de vous dire tout bas qu’il s’agissait de monsieur votre oncle.

Le baron tressaillit, il crut à l’envoi des fonds qu’il avait secrètement demandés depuis deux mois pour payer ses lettres de change, il laissa sa famille, et courut dans l’antichambre. Il aperçut une figure alsacienne.

—Est-ce à monsieur la paron Hilotte?

—Oui...

—Lui-même?

—Lui-même.

Le fourrier, qui fouillait dans la doublure de son képi pendant ce colloque, en tira une lettre que le baron décacheta vivement et il lut ce qui suit:

«Mon neveu, loin de pouvoir vous envoyer les cent mille francs que vous me demandez, ma position n’est pas tenable, si vous ne prenez pas des mesures énergiques pour me sauver. Nous avons sur le dos un procureur du roi, qui parle morale et baragouine des bêtises sur l’administration. Impossible de faire taire ce pékin-là. Si le ministère de la guerre se laisse manger dans la main par les habits noirs, je suis mort. Je suis sûr du porteur, tâchez de l’avancer, car il nous a rendu service. Ne me laissez pas aux corbeaux!»

Cette lettre fut un coup de foudre, le baron y voyait éclore les déchirements intestins qui tiraillent encore aujourd’hui le gouvernement de l’Algérie entre le civil et le militaire, et il devait inventer sur-le-champ des palliatifs à la plaie qui se déclarait. Il dit au soldat de revenir le lendemain; et après l’avoir congédié non sans de belles promesses d’avancement, il rentra dans le salon.

—Bonjour, et adieu, mon frère! dit-il au maréchal. Adieu, mes enfants, adieu, ma bonne Adeline. Et que vas-tu devenir, Lisbeth? dit-il.

—Moi, je vais tenir le ménage du maréchal, car il faut que j’achève ma carrière en vous rendant toujours service aux uns ou aux autres.

—Ne quitte pas Valérie sans que je t’aie vue, dit Hulot à l’oreille de sa cousine. Adieu, Hortense, ma petite insubordonnée, tâche d’être bien raisonnable, il me survient des affaires graves, nous reprendrons la question de ton raccommodement. Penses-y, ma bonne petite chatte, dit-il en l’embrassant.

Il quitta sa femme et ses enfants, si manifestement troublé, qu’ils demeurèrent en proie aux plus vives appréhensions.

—Lisbeth, dit la baronne, il faut savoir ce que peut avoir Hector, jamais je ne l’ai vu dans un pareil état; reste encore deux ou trois jours chez cette femme; il lui dit tout, à elle, et nous apprendrons ainsi ce qui l’a si subitement changé. Sois tranquille, nous allons arranger ton mariage avec le maréchal, car ce mariage est bien nécessaire.

—Je n’oublierai jamais le courage que tu as eu dans cette matinée, dit Hortense en embrassant Lisbeth.

—Tu as vengé notre pauvre mère, dit Victorin.

Le maréchal observait d’un air curieux les témoignages d’affection prodigués à Lisbeth, qui revint raconter cette scène à Valérie.

Cette esquisse permet aux âmes innocentes de deviner les différents ravages que les madame Marneffe exercent dans les familles, et par quels moyens elles atteignent de pauvres femmes vertueuses en apparence si loin d’elles. Mais si l’on veut transporter par la pensée ces troubles à l’étage supérieur de la société, près du trône; en voyant ce que doivent avoir coûté les maîtresses des rois, on mesure l’étendue des obligations du peuple envers ses souverains quand ils donnent l’exemple des bonnes mœurs et de la vie de famille.

A Paris, chaque ministère est une petite ville d’où les femmes sont bannies; mais il s’y fait des commérages et des noirceurs comme si la population féminine s’y trouvait. Après trois ans, la position de monsieur Marneffe avait été pour ainsi dire éclairée, mise à jour, et l’on se demandait dans les bureaux: Monsieur Marneffe sera-t-il ou ne sera-t-il pas le successeur de monsieur Coquet? absolument comme à la Chambre on se demandait naguère: La dotation passera-t-elle ou ne passera-t-elle pas? On observait les moindres mouvements à la Direction du Personnel, on scrutait tout dans la Division du baron Hulot. Le fin Conseiller-d’État avait mis dans son parti la victime de la promotion de Marneffe, un travailleur capable, en lui disant que, s’il voulait faire la besogne de Marneffe, il en serait infailliblement le successeur, il le lui avait montré mourant. Cet employé cabalait pour Marneffe.

Quand Hulot traversa son salon d’audience, rempli de visiteurs il y vit dans un coin la figure blême de Marneffe, et Marneffe fut le premier appelé.

—Qu’avez-vous à me demander, mon cher? dit le baron en cachant son inquiétude.

—Monsieur le Directeur, on se moque de moi dans les Bureaux, car on vient d’apprendre que monsieur le directeur du Personnel est parti ce matin en congé pour raison de santé, son voyage sera d’environ un mois. Attendre un mois, on sait ce que cela veut dire. Vous me livrez à la risée de mes ennemis, et c’est assez d’être tambouriné d’un côté; des deux à la fois, monsieur le directeur, la caisse peut crever.

—Mon cher Marneffe, il faut beaucoup de patience pour arriver à son but. Vous ne pouvez pas être chef de bureau, si vous l’êtes jamais, avant deux mois d’ici. Ce n’est pas au moment où je vais être obligé de consolider ma position, que je puis demander un avancement scandaleux.

—Si vous sautez, je ne serai jamais Chef de bureau, dit froidement monsieur Marneffe; faites-moi nommer, il n’en sera ni plus ni moins.

—Ainsi je dois me sacrifier à vous? demanda le baron.

—S’il en était autrement, je perdrais bien des illusions sur vous.

—Vous êtes par trop Marneffe, monsieur Marneffe!... dit le baron en se levant et montrant la porte au sous-chef.

—J’ai l’honneur de vous saluer, monsieur le baron, répondit humblement Marneffe.

—Quel infâme drôle! se dit le baron. Ceci ressemble assez à une sommation de payer dans les vingt-quatre heures, sous peine d’expropriation.

Deux heures après, au moment où le baron achevait d’endoctriner Claude Vignon, qu’il voulait envoyer au ministère de la Justice prendre des renseignements sur les autorités judiciaires dans la circonscription desquelles se trouvait Johann Fischer, Reine ouvrit le cabinet de monsieur le directeur, et vint lui remettre une petite lettre en en demandant la réponse.

—Envoyer Reine! se dit le baron. Valérie est folle, elle nous compromet tous, et compromet la nomination de cet abominable Marneffe!

Il congédia le secrétaire particulier du ministre et lut ce qui suit: