—Vous voyez, Valérie, dit le baron, jusqu’où me mène mon adoration pour vous!... à commettre des crimes domestiques...
—Oh! j’ai eu raison de rester fille! s’écria Lisbeth avec une joie sauvage. Vous êtes un bon et excellent homme, Adeline est un ange, et voilà la récompense d’un dévouement aveugle.
—Un vieil ange! dit doucement madame Marneffe en jetant un regard moitié tendre, moitié rieur à son Hector, qui la contemplait comme un juge d’instruction examine un prévenu.
—Pauvre femme! dit le baron. Voilà plus de neuf mois que je ne lui ai remis d’argent, et j’en trouve pour vous, Valérie, et à quel prix! Vous ne serez jamais aimée ainsi par personne, et quels chagrins vous me donnez en retour!
—Des chagrins? reprit-elle. Qu’appelez-vous donc le bonheur?
—Je ne sais pas encore quelles ont été vos relations avec ce prétendu cousin, de qui vous ne m’avez jamais parlé, reprit le baron sans faire attention aux mots jetés par Valérie. Mais, quand il est entré, j’ai reçu comme un coup de canif dans le cœur. Quelque aveuglé que je sois, je ne suis pas aveugle. J’ai lu dans vos yeux et dans les siens. Enfin, il s’échappait par les paupières de ce singe des étincelles qui rejaillissaient sur vous, dont le regard... Oh! vous ne m’avez jamais regardé ainsi, jamais! Quant à ce mystère, Valérie, il se dévoilera... Vous êtes la seule femme qui m’ayez fait connaître le sentiment de la jalousie, ainsi ne vous étonnez pas de ce que je vous dis... Mais un autre mystère qui a crevé son nuage, et qui me semble une infamie...
—Allez! allez! dit Valérie.
—C’est que Crevel, ce cube de chair et de bêtise, vous aime, et que vous accueillez ses galanteries assez bien pour que ce niais ait laissé voir sa passion à tout le monde...
—Et de trois! Vous n’en apercevez pas d’autres? demanda madame Marneffe.
—Peut-être y en a-t-il? dit le baron.
—Que monsieur Crevel m’aime, il est dans son droit d’homme; que je sois favorable à sa passion, ce serait le fait d’une coquette ou d’une femme à qui vous laisseriez beaucoup de choses à désirer... Eh bien! aimez-moi avec mes défauts, ou laissez-moi. Si vous me rendez ma liberté, ni vous, ni monsieur Crevel, vous ne reviendrez ici, je prendrai mon cousin pour ne pas perdre les charmantes habitudes que vous me supposez. Adieu, monsieur le baron Hulot.
Et elle se leva; mais le Conseiller-d’État la saisit par le bras et la fit asseoir. Le vieillard ne pouvait plus remplacer Valérie, elle était devenue un besoin plus impérieux pour lui que les nécessités de la vie, et il aima mieux rester dans l’incertitude que d’acquérir la plus légère preuve de l’infidélité de Valérie.
—Ma chère Valérie, dit-il, ne vois-tu pas ce que je souffre? Je ne te demande que de te justifier... donne-moi de bonnes raisons...
—Eh bien! allez m’attendre en bas, car vous ne voulez pas assister, je crois, aux différentes cérémonies que nécessite l’état de votre cousine.
Hulot se retira lentement.
—Vieux libertin! s’écria la cousine Bette, vous ne me demandez donc pas des nouvelles de vos enfants?... Que ferez-vous pour Adeline? Moi, d’abord, je lui porte demain mes économies.
—On doit au moins le pain de froment à sa femme, dit en souriant madame Marneffe.
Le baron, sans s’offenser du ton de Lisbeth qui le régentait aussi durement que Josépha, s’en alla comme un homme enchanté d’éviter une question importune.
Une fois le verrou mis, le Brésilien quitta le cabinet de toilette où il attendait, et il parut les yeux pleins de larmes, dans un état à faire pitié. Montès avait évidemment tout entendu.
—Tu ne m’aimes plus, Henri! je le vois, dit madame Marneffe en se cachant le front dans son mouchoir et fondant en larmes.
C’était le cri de l’amour vrai. La clameur du désespoir de la femme est si persuasive, qu’elle arrache le pardon qui se trouve au fond du cœur de tous les amoureux, quand la femme est jeune, jolie et décolletée à sortir par le haut de sa robe en costume d’Ève.
—Mais pourquoi ne quittez-vous pas tout pour moi, si vous m’aimez? demanda le Brésilien.
Ce naturel de l’Amérique, logique comme le sont tous les hommes nés dans la Nature, reprit aussitôt la conversation au point où il l’avait laissée, en reprenant la taille de Valérie.
—Pourquoi?... dit-elle en relevant la tête et regardant Henri qu’elle domina par un regard chargé d’amour. Mais, mon petit chat, je suis mariée. Mais nous sommes à Paris, et non dans les savanes, dans les pampas, dans les solitudes de l’Amérique. Mon bon Henri, mon premier et mon seul amour, écoute-moi donc. Ce mari, simple sous-chef au ministère de la guerre, veut être chef de bureau et officier de la Légion-d’Honneur, puis-je l’empêcher d’avoir de l’ambition? or, pour la même raison qu’il nous laissait entièrement libres tous les deux (il y a bientôt quatre ans, t’en souviens-tu, méchant?), aujourd’hui Marneffe m’impose monsieur Hulot. Je ne puis me défaire de cet affreux administrateur qui souffle comme un phoque, qui a des nageoires dans les narines, qui a soixante-trois ans, qui depuis trois ans s’est vieilli de dix ans à vouloir être jeune, qui m’est odieux, que le lendemain du jour où Marneffe sera chef de bureau et officier de la Légion-d’Honneur...
—Qu’est-ce qu’il aura de plus, ton mari?
—Mille écus.
—Je les lui donnerai viagèrement, reprit le baron Montès, quittons Paris et allons...
—Où? dit Valérie en faisant une de ces jolies moues par lesquelles les femmes narguent les hommes dont elles sont sûres. Paris est la seule ville où nous puissions vivre heureux. Je tiens trop à ton amour pour le voir s’affaiblir en nous trouvant seuls dans un désert; écoute, Henri, tu es le seul homme aimé de moi dans l’Univers, écris cela sur ton crâne de tigre.
Les femmes persuadent toujours aux hommes de qui elles ont fait des moutons qu’ils sont des lions, et qu’ils ont un caractère de fer.
—Maintenant, écoute-moi bien: Monsieur Marneffe n’a pas cinq ans à vivre, il est gangrené jusque dans la moelle de ses os; sur douze mois de l’année, il en passe sept à boire des drogues, des tisanes, il vit dans la flanelle; enfin, il est, dit le médecin, sous le coup de la faulx à tout moment; la maladie la plus innocente pour un homme sain, sera mortelle pour lui, le sang est corrompu, la vie est attaquée dans son principe. Depuis cinq ans, je n’ai pas voulu qu’il m’embrassât une seule fois, car, cet homme, c’est la peste! Un jour, et ce jour n’est pas éloigné, je serai veuve, eh bien! moi, déjà demandée par un homme qui possède soixante mille francs de rente, moi qui suis maîtresse de cet homme comme de ce morceau de sucre, je te déclare que tu serais pauvre comme Hulot, lépreux comme Marneffe, et que si tu me battais, c’est toi que je veux pour mari, toi seul que j’aime, de qui je veuille porter le nom. Et je suis prête à te donner tous les gages d’amour que tu voudras...
—Eh bien! ce soir...
—Mais, enfant de Rio, mon beau jaguar sorti pour moi des forêts vierges du Brésil, dit-elle en lui prenant la main et la baisant et le caressant, respecte donc un peu la créature de qui tu veux faire ta femme... Serai-je ta femme, Henri?...
—Oui, dit le Brésilien vaincu par le bavardage effréné de la passion.
Et il se mit à genoux.
—Voyons, Henri, dit Valérie en lui prenant les deux mains et le regardant au fond des yeux avec fixité, tu me jures ici, en présence de Lisbeth, ma meilleure et ma seule amie, ma sœur, de me prendre pour femme au bout de mon année de veuvage?...
—Je le jure.
—Ce n’est pas assez! jure par les cendres et le salut éternel de ta mère, jure-le par la vierge Marie et par tes espérances de catholique!
Valérie savait que le Brésilien tiendrait ce serment, quand même elle serait tombée au fond du plus sale bourbier social. Le Brésilien fit ce serment solennel, le nez presque touchant à la blanche poitrine de Valérie et les yeux fascinés; il était ivre, comme on est ivre en revoyant une femme aimée, après une traversée de cent vingt jours!
—Eh bien! maintenant, sois tranquille. Respecte bien dans madame Marneffe, la future baronne de Montéjanos. Ne dépense pas un liard pour moi, je te le défends. Reste ici, dans la première pièce, couché sur le petit canapé, je viendrai moi-même t’avertir quand tu pourras quitter ton poste... Demain matin nous déjeunerons ensemble, et tu t’en iras sur les une heure, comme si tu étais venu me faire une visite à midi. Ne crains rien, les portiers m’appartiennent comme s’ils étaient mon père et ma mère... Je vais descendre chez moi servir le thé.
Elle fit un signe à Lisbeth qui l’accompagna jusque sur le palier. Là, Valérie dit à l’oreille de la vieille fille:—Ce moricaud est venu un an trop tôt! car je meurs si je ne te venge d’Hortense!...
—Sois tranquille, mon cher gentil petit démon, dit la vieille fille en l’embrassant au front, l’amour et la vengeance, chassant de compagnie, n’auront jamais le dessous. Hortense m’attend demain, elle est dans la misère. Pour avoir mille francs, Wenceslas t’embrassera mille fois.
En quittant Valérie, Hulot était descendu jusqu’à la loge, et s’était montré subitement à madame Olivier.
—Madame Olivier?...
En entendant cette interrogation impérieuse et voyant le geste par lequel le baron la commenta, madame Olivier sortit de sa loge, et alla jusque dans la cour à l’endroit où le baron l’emmena.
—Vous savez que si quelqu’un peut un jour faciliter à votre fils l’acquisition d’une étude, c’est moi; c’est grâce à moi que le voici troisième clerc de notaire, et qu’il achève son Droit.
—Oui, monsieur le baron; aussi, monsieur le baron peut-il compter sur notre reconnaissance. Il n’y a pas de jour que je ne prie Dieu pour le bonheur de monsieur le baron...
—Pas tant de paroles, ma bonne femme, dit Hulot, mais des preuves...
—Que faut-il faire? demanda madame Olivier.
—Un homme en équipage est venu ce soir, le connaissez-vous?
Madame Olivier avait bien reconnu le Montès, comment l’aurait-elle oublié? Montès lui glissait, rue du Doyenné, cent sous dans la main toutes les fois qu’il sortait, le matin, de la maison, un peu trop tôt. Si le baron s’était adressé à monsieur Olivier, peut-être aurait-il appris tout. Mais Olivier dormait. Dans les classes inférieures, la femme est, non-seulement supérieure à l’homme, mais encore elle le gouverne presque toujours. Depuis long-temps, madame Olivier avait pris son parti dans le cas d’une collision entre ses deux bienfaiteurs, elle regardait madame Marneffe comme la plus forte de ces deux puissances.
—Si je le connais?... répondit-elle, non. Ma foi, non, je ne l’ai jamais vu!...
—Comment! le cousin de madame Marneffe ne venait jamais la voir quand elle demeurait rue du Doyenné?
—Ah! c’est son cousin!... s’écria madame Olivier. Il est peut-être venu, mais je ne l’ai pas reconnu. La première fois, monsieur, je ferai bien attention...
—Il va descendre, dit Hulot vivement en coupant la parole à madame Olivier...
—Mais il est parti, répliqua madame Olivier qui comprit tout. La voiture n’est plus là...
—Vous l’avez vu partir?
—Comme je vous vois. Il a dit à son domestique: A l’ambassade!
Ce ton, cette assurance arrachèrent un soupir de bonheur au baron, il prit la main à madame Olivier et la lui serra.
—Merci, ma chère madame Olivier; mais ce n’est pas tout! Et monsieur Crevel?...
—Monsieur Crevel? que voulez-vous dire? Je ne comprends pas, dit madame Olivier.
—Écoutez-moi bien! Il aime madame Marneffe...
—Pas possible! monsieur le baron, pas possible! dit-elle en joignant les mains.
—Il aime madame Marneffe! répéta fort impérativement le baron. Comment font-ils? je n’en sais rien; mais je veux le savoir et vous le saurez. Si vous pouvez me mettre sur les traces de cette intrigue, votre fils sera notaire.
—Monsieur le baron, ne vous mangez pas les sangs comme ça, reprit madame Olivier. Madame vous aime et n’aime que vous; sa femme de chambre le sait bien, et nous disons comme cela que vous êtes l’homme le plus heureux de la terre, car vous savez tout ce que vaut madame... Ah! c’est une perfection... Elle se lève à dix heures tous les jours; pour lors, elle déjeune, bon. Eh! bien, elle en a pour une heure à faire sa toilette, et tout ça la mène à deux heures; pour lors elle va se promener aux Tuileries au vu et n’au su de tout le monde; elle est toujours rentrée à quatre heures, pour l’heure de votre arrivée... Oh! c’est réglé comme n’une pendule. Elle n’a pas de secrets pour sa femme de chambre, Reine n’en a pas pour moi, allez! Reine ne peut pas n’en n’avoir, rapport à mon fils, pour qui n’elle a des bontés... Vous voyez bien que si madame avait des rapports avec monsieur Crevel, nous le saurerions.
Le baron remonta chez madame Marneffe le visage rayonnant, et convaincu d’être le seul homme aimé de cette affreuse courtisane, aussi décevante, mais aussi belle, aussi gracieuse qu’une sirène.
Crevel et Marneffe commençaient un second piquet. Crevel perdait, comme perdent tous les gens qui ne sont pas à leur jeu. Marneffe, qui savait la cause des distractions du maire, en profitait sans scrupules: il regardait les cartes à prendre, il écartait en conséquence; puis, voyant dans le jeu de son adversaire, il jouait à coup sûr. Le prix de la fiche étant de vingt sous, il avait déjà volé trente francs au maire au moment où le baron rentrait.
—Eh bien, dit le Conseiller-d’État étonné de ne trouver personne, vous êtes seuls! où sont-ils tous?
—Votre belle humeur a mis tout le monde en fuite! répondit Crevel.
—Non, c’est l’arrivée du cousin de sa femme, répliqua Marneffe. Ces dames et ces messieurs ont pensé que Valérie et Henri devaient avoir quelque chose à se dire, après une séparation de trois années, et ils se sont discrètement retirés... Si j’avais été là, je les aurais retenus; mais, par aventure, j’aurais mal fait, car l’indisposition de Lisbeth, qui sert toujours le thé, sur les dix heures et demie, a mis tout en déroute...
—Lisbeth est donc réellement indisposée? demanda Crevel furieux.
—On me l’a dit, répliqua Marneffe avec l’immorale insouciance des hommes pour qui les femmes n’existent plus.
Le maire avait regardé la pendule; et, à cette estime, le baron paraissait avoir passé quarante minutes chez Lisbeth. L’air joyeux de Hulot incriminait gravement Hector, Valérie et Lisbeth.
—Je viens de la voir, elle souffre horriblement, la pauvre fille, dit le baron.
—La souffrance des autres fait donc votre joie, mon cher ami, reprit aigrement Crevel, car vous nous revenez avec une figure où la jubilation rayonne! Est-ce que Lisbeth est en danger de mort? Votre fille hérite d’elle, dit-on. Vous ne vous ressemblez plus, vous êtes parti avec la physionomie du More de Venise, et vous revenez avec celle de Saint-Preux!... Je voudrais bien voir la figure de madame Marneffe!
—Qu’entendez-vous par ces paroles?... demanda monsieur Marneffe à Crevel en rassemblant ses cartes et les posant devant lui.
Les yeux éteints de cet homme décrépit à quarante-sept ans s’animèrent, de pâles couleurs nuancèrent ses joues flasques et froides, il entr’ouvrit sa bouche démeublée aux lèvres noires, sur lesquelles il vint une espèce d’écume blanche comme de la craie, et caséiforme. Cette rage d’un homme impuissant, dont la vie tenait à un fil, et qui, dans un duel, n’eût rien risqué là où Crevel eût eu tout à perdre, effraya le maire.
—Je dis, répondit Crevel, que j’aimerais à voir la figure de madame Marneffe, et j’ai d’autant plus raison, que la vôtre en ce moment est fort désagréable. Parole d’honneur, vous êtes horriblement laid, mon cher Marneffe...
—Savez-vous que vous n’êtes pas poli?
—Un homme qui gagne trente francs en quarante-cinq minutes ne me paraît jamais beau.
—Ah! si vous m’aviez vu, reprit le sous-chef, il y a dix-sept ans...
—Vous étiez gentil? répliqua Crevel.
—C’est ce qui m’a perdu; si j’avais été comme vous je serais Pair et Maire.
—Oui, dit en souriant Crevel, vous avez trop fait la guerre, et, des deux métaux que l’on gagne à cultiver le dieu du commerce, vous avez pris le mauvais, la drogue!
Et Crevel éclata de rire. Si Marneffe se fâchait à propos de son honneur en péril, il prenait toujours bien ces vulgaires et ignobles plaisanteries; elles étaient comme la petite monnaie de la conversation entre Crevel et lui.
—Ève me coûte cher, c’est vrai; mais, ma foi, courte et bonne, voilà ma devise.
—J’aime mieux longue et heureuse, répliqua Crevel.
Madame Marneffe entra, vit son mari jouant avec Crevel, et le baron, tous trois seuls dans le salon; elle comprit, au seul aspect de la figure du dignitaire municipal, toutes les pensées qui l’avaient agité, son parti fut aussitôt pris.
—Marneffe! mon chat! dit-elle en venant s’appuyer sur l’épaule de son mari et passant ses jolis doigts dans des cheveux d’un vilain gris sans pouvoir couvrir la tête en les ramenant, il est bien tard pour toi, tu devrais t’aller coucher. Tu sais que demain il faut te purger, le docteur l’a dit, et Reine te fera prendre du bouillon aux herbes dès sept heures... Si tu veux vivre, laisse là ton piquet...
—Faisons-le en cinq marqués? demanda Marneffe à Crevel.
—Bien... j’en ai déjà deux, répondit Crevel.
—Combien cela durera-t-il? demanda Valérie.
—Dix minutes, répliqua Marneffe.
—Il est déjà onze heures, répondit Valérie. Et vraiment, monsieur Crevel, on dirait que vous voulez tuer mon mari. Dépêchez-vous au moins.
Cette rédaction à double sens fit sourire Crevel, Hulot et Marneffe lui-même. Valérie alla causer avec son Hector.
—Sors, mon chéri, dit Valérie à l’oreille d’Hector, promène-toi dans la rue Vanneau, tu reviendras lorsque tu verras sortir Crevel.
—J’aimerais mieux sortir de l’appartement et rentrer dans ta chambre par la porte du cabinet de toilette; tu pourrais dire à Reine de me l’ouvrir.
—Reine est là-haut à soigner Lisbeth.
—Eh bien! si je remontais chez Lisbeth?
Tout était péril pour Valérie, qui, prévoyant une explication avec Crevel, ne voulait pas Hulot dans sa chambre où il pourrait tout entendre. Et le Brésilien attendait chez Lisbeth.
—Vraiment, vous autres hommes, dit Valérie à Hulot, quand vous avez une fantaisie, vous brûleriez les maisons pour y entrer. Lisbeth est dans un état à ne pas vous recevoir... Craignez-vous d’attraper un rhume dans la rue!... Allez-y... ou bonsoir!...
—Adieu, messieurs, dit le baron à haute voix.
Une fois attaqué dans son amour-propre de vieillard, Hulot tint à prouver qu’il pouvait faire le jeune homme en attendant l’heure du berger dans la rue, et il sortit.
Marneffe dit bonsoir à sa femme, à qui, par une démonstration de tendresse apparente, il prit les mains. Valérie serra d’une façon significative la main de son mari, ce qui voulait dire:—Débarrasse-moi donc de Crevel.
—Bonne nuit, Crevel, dit alors Marneffe, j’espère que vous ne resterez pas long-temps avec Valérie. Ah! je suis jaloux... ça m’a pris tard, mais ça me tient... et je viendrai voir si vous êtes parti.
—Nous avons à causer d’affaires, mais je ne resterai pas long-temps, dit Crevel.
—Parlez bas!—que me voulez-vous? dit Valérie sur deux tons en regardant Crevel avec un air où la hauteur se mêlait au mépris.
En recevant ce regard hautain, Crevel, qui rendait d’immenses services à Valérie et qui voulait s’en targuer, redevint humble et soumis.
—Ce Brésilien...
Crevel, épouvanté par le regard fixe et méprisant de Valérie, s’arrêta.
—Après?... dit-elle.
—Ce cousin...
—Ce n’est pas mon cousin, reprit-elle. C’est mon cousin pour le monde et pour monsieur Marneffe. Ce serait mon amant, que vous n’auriez pas un mot à dire. Un boutiquier qui achète une femme pour se venger d’un homme est au-dessous, dans mon estime, de celui qui l’achète par amour. Vous n’étiez pas épris de moi, vous avez vu en moi la maîtresse de monsieur Hulot, et vous m’avez acquise comme on achète un pistolet pour tuer son adversaire. J’avais faim, j’ai consenti!
—Vous n’avez pas exécuté le marché, répondit Crevel redevenant commerçant.
—Ah! vous voulez que le baron Hulot sache bien que vous lui prenez sa maîtresse, pour avoir votre revanche de l’enlèvement de Josépha... Rien ne me prouve mieux votre bassesse. Vous dites aimer une femme, vous la traitez de duchesse, et vous voulez la déshonorer? Tenez, mon cher, vous avez raison: cette femme ne vaut pas Josépha. Cette demoiselle a le courage de son infamie, tandis que moi je suis une hypocrite qui devrais être fouettée en place publique. Hélas! Josépha se protége par son talent et par sa fortune. Mon seul rempart, à moi, c’est mon honnêteté; je suis encore une digne et vertueuse bourgeoise; mais si vous faites un éclat, que deviendrai-je? Si j’avais la fortune, encore passe! Mais j’ai maintenant tout au plus quinze mille francs de rente, n’est-ce pas?
—Beaucoup plus, dit Crevel; je vous ai doublé depuis deux mois vos économies dans l’Orléans.
—Eh! bien, la considération à Paris commence à cinquante mille francs de rente, vous n’avez pas à me donner la monnaie de la position que je perdrai. Que voulais-je? faire nommer Marneffe Chef de bureau; il aurait six mille francs d’appointements; il a vingt-sept ans de service, dans trois ans j’aurais droit à quinze cents francs de pension, s’il mourait. Vous, comblé de bontés par moi, gorgé de bonheur, vous ne savez pas attendre! Et cela dit aimer! s’écria-t-elle.
—Si j’ai commencé par un calcul, dit Crevel, depuis je suis devenu votre toutou. Vous me mettez les pieds sur le cœur, vous m’écrasez, vous m’abasourdissez, et je vous aime comme je n’ai jamais aimé. Valérie, je vous aime autant que j’aime Célestine! Pour vous, je suis capable de tout... Tenez! au lieu de venir deux fois par semaine rue du Dauphin, venez-y trois.
—Rien que cela! Vous rajeunissez, mon cher...
—Laissez-moi renvoyer Hulot, l’humilier, vous en débarrasser, dit Crevel sans répondre à cette insolence, n’admettez plus ce Brésilien, soyez toute à moi, vous ne vous en repentirez pas. D’abord, je vous donnerai une inscription de huit mille francs de rente, mais viagère; je ne vous en joindrai la nue propriété qu’après cinq ans de constance...
—Toujours des marchés! les bourgeois n’apprendront jamais à donner! Vous voulez vous faire des relais d’amour dans la vie avec des inscriptions de rentes?... Ah! boutiquier, marchand de pommade! tu étiquètes tout! Hector me disait que le duc d’Hérouville avait apporté trente mille livres de rente à Josépha dans un cornet à dragées d’épicier! je vaux six fois mieux que Josépha! Ah! être aimée! dit-elle en refrisant ses anglaises et allant se regarder dans la glace. Henri m’aime, il vous tuerait comme une mouche à un signe de mes yeux! Hulot m’aime, il met sa femme sur la paille. Allez, soyez bon père de famille, mon cher. Oh! vous avez, pour faire vos fredaines, trois cent mille francs en dehors de votre fortune, un magot enfin, et vous ne pensez qu’à l’augmenter...
—Pour toi, Valérie, car je t’en offre la moitié! dit-il en tombant à genoux.
—Eh! bien, vous êtes encore là! s’écria le hideux Marneffe en robe de chambre. Que faites-vous?
—Il me demande pardon, mon ami, d’une proposition insultante qu’il vient de m’adresser. Ne pouvant rien obtenir de moi, monsieur inventait de m’acheter...
Crevel aurait voulu descendre dans la cave par une trappe, comme cela se fait au théâtre.
—Relevez-vous, mon cher Crevel, dit en souriant Marneffe, vous êtes ridicule. Je vois à l’air de Valérie qu’il n’y a pas de danger pour moi.
—Va te coucher et dors tranquille, dit madame Marneffe.
—Est-elle spirituelle? pensait Crevel, elle est adorable! elle me sauve!
Quand Marneffe fut rentré chez lui, le maire prit les mains de Valérie et les lui baisa en y laissant trace de quelques larmes.
—Tout en ton nom! dit-il.
—Voilà aimer, lui répondit-elle bas à l’oreille. Eh! bien, amour pour amour. Hulot est en bas, dans la rue. Ce pauvre vieux attend, pour venir ici, que je place une bougie à l’une des fenêtres de ma chambre à coucher; je vous permets de lui dire que vous êtes le seul aimé; jamais il ne voudra vous croire, emmenez-le rue du Dauphin, donnez-lui des preuves, accablez-le; je vous le permets, je vous l’ordonne. Ce phoque m’ennuie, il m’excède. Tenez bien votre homme rue du Dauphin pendant toute la nuit, assassinez-le à petit feu, vengez-vous de l’enlèvement de Josépha. Hulot en mourra peut-être; mais nous sauverons sa femme et ses enfants d’une ruine effroyable. Madame Hulot travaille pour vivre!...
—Oh! la pauvre dame! ma foi, c’est atroce! s’écria Crevel chez qui les bons sentiments naturels revinrent.
—Si tu m’aimes, Célestin, dit-elle tout bas à l’oreille de Crevel qu’elle effleura de ses lèvres, retiens-le, ou je suis perdue. Marneffe a des soupçons, Hector a la clef de la porte cochère et compte revenir!
Crevel serra madame Marneffe dans ses bras, et sortit au comble du bonheur; Valérie l’accompagna tendrement jusqu’au palier; puis, comme une femme magnétisée, elle descendit jusqu’au premier étage, et elle alla jusqu’au bas de la rampe.
—Ma Valérie! remonte, ne te compromets pas aux yeux des portiers... Va, ma vie et ma fortune, tout est à toi... Rentre, ma duchesse!
—Madame Olivier! cria doucement Valérie lorsque la porte frappa.
—Comment! madame, vous ici! dit madame Olivier stupéfaite.
—Mettez les verrous en haut et en bas à la grande porte, et n’ouvrez plus.
—Bien, madame.
Une fois les verrous tirés, madame Olivier raconta la tentative de corruption que s’était permise le haut fonctionnaire à son égard.
—Vous vous êtes conduite comme un ange, ma chère Olivier, mais nous causerons de cela demain.
Valérie atteignit le troisième étage avec la rapidité d’une flèche, frappa trois petits coups à la porte de Lisbeth, et revint chez elle, où elle donna ses ordres à mademoiselle Reine; car jamais une femme ne manque l’occasion d’un Montès arrivant du Brésil.
—Non! saperlotte, il n’y a que les femmes du monde pour savoir aimer ainsi! se disait Crevel. Comme elle descendait l’escalier en l’éclairant de ses regards, je l’entraînais! Jamais Josépha!... Josépha, c’est de la gnognote! cria l’ancien commis-voyageur. Qu’ai-je dit là? gnognote... Mon Dieu! je suis capable de lâcher cela quelque jour aux Tuileries... Non, si Valérie ne fait pas mon éducation, je ne puis rien être... Moi qui tiens tant à paraître grand seigneur... Ah! quelle femme! elle me remue autant qu’une colique, quand elle me regarde froidement... Quelle grâce! quel esprit! Jamais Josépha ne m’a donné de pareilles émotions. Et quelles perfections inconnues! Ah! bien, voilà mon homme.
Il apercevait, dans les ténèbres de la rue de Babylone, le grand Hulot, un peu voûté, se glissant le long des planches d’une maison en construction, et il alla droit à lui.
—Bonjour, baron, car il est plus de minuit, mon cher! Que diable faites-vous là?... vous vous promenez par une jolie petite pluie fine. A nos âges, c’est mauvais. Voulez-vous que je vous donne un bon conseil? revenons chacun chez nous; car, entre nous, vous ne verrez pas de lumière à la croisée...
En entendant cette dernière phrase, le baron sentit qu’il avait soixante-trois ans, et que son manteau était mouillé.
—Qui donc a pu vous dire?... demanda-t-il.
—Valérie! parbleu, notre Valérie qui veut être uniquement ma Valérie. Nous sommes manche à manche, baron, nous jouerons la belle quand vous voudrez. Vous ne pouvez pas vous fâcher, vous savez que le droit de prendre ma revanche a toujours été stipulé, vous avez mis trois mois à m’enlever Josépha, moi je vous ai pris Valérie en... Ne parlons pas de cela, reprit-il. Maintenant, je la veux toute à moi. Mais nous n’en resterons pas moins bons amis.
—Crevel, ne plaisante pas, répondit le baron d’une voix étouffée par la rage, c’est une affaire de vie ou de mort.
—Tiens! comme vous prenez cela?... Baron, ne vous rappelez-vous plus ce que vous m’avez dit le jour du mariage d’Hortense: «Est-ce que deux roquentins comme nous doivent se brouiller pour une jupe? C’est épicier, c’est petites gens...» Nous sommes, c’est convenu, Régence, Justeaucorps bleu, Pompadour, Dix-huitième siècle, tout ce qu’il y a de plus maréchal de Richelieu, Rocaille, et, j’ose le dire, Liaisons Dangereuses!...
Crevel aurait pu entasser ses mots littéraires pendant long-temps, le baron écoutait comme écoutent les sourds dans le commencement de leur surdité. Voyant, à la lueur du gaz, le visage de son ennemi devenu blanc, le vainqueur s’arrêta. C’était un coup de foudre pour le baron, après les déclarations de madame Olivier, après le dernier regard de Valérie.
—Mon Dieu! il y avait tant d’autres femmes dans Paris!... s’écria-t-il enfin.
—C’est ce que je t’ai dit quand tu m’as pris Josépha, répliqua Crevel.
—Tenez, Crevel, c’est impossible... Donnez-moi des preuves!... avez-vous une clef comme moi pour entrer?
Et le baron, arrivé devant la maison, fourra une clef dans la serrure: mais il trouva la porte immobile, et il essaya vainement de l’ébranler.
—Ne faites pas de tapage nocturne, dit tranquillement Crevel. Tenez, baron, j’ai, moi, de bien meilleures clefs que les vôtres.
—Des preuves! des preuves! répéta le baron exaspéré par une douleur à devenir fou.
—Venez, je vais vous en donner, répondit Crevel.
Et, selon les instructions de Valérie, il entraîna le baron vers le quai, par la rue Hillerin-Bertin. L’infortuné Conseiller-d’État allait, comme vont les négociants la veille du jour où ils doivent déposer leur bilan; il se perdait en conjectures sur les raisons de la dépravation cachée au fond du cœur de Valérie, et il se croyait la dupe de quelque mystification. En passant sur le pont Royal, il vit son existence si vide, si bien finie, si embrouillée par ses affaires financières, qu’il fut sur le point de céder à la mauvaise pensée qui lui vint de jeter Crevel à la rivière, et de s’y jeter après lui.
Arrivé rue du Dauphin, qui, dans ce temps, n’était pas encore élargie, Crevel s’arrêta devant une porte bâtarde. Cette porte ouvrait sur un long corridor pavé en dalles blanches et noires, formant péristyle, et au bout duquel se trouvaient un escalier et une loge de concierge éclairés par une petite cour intérieure comme il y en a tant à Paris. Cette cour, mitoyenne avec la propriété voisine, offrait la singulière particularité d’un partage inégal. La petite maison de Crevel, car il en était propriétaire, avait un appendice à toiture vitrée, bâti sur le terrain voisin, et grevé de l’interdiction d’élever cette construction, entièrement cachée à la vue par la loge et par l’encorbellement de l’escalier.
Ce local, comme on en voit tant à Paris, avait long-temps servi de magasin, d’arrière-boutique et de cuisine à l’une des deux boutiques situées sur la rue. Crevel avait détaché de la location ces trois pièces du rez-de-chaussée, et Grindot les avait transformées en une petite maison économique. On y pénétrait de deux manières, d’abord par la boutique d’un marchand de meubles à qui Crevel la louait à bas prix et au mois, afin de pouvoir le punir en cas d’indiscrétion, puis par une porte cachée dans le mur du corridor assez habilement pour être presque invisible. Ce petit appartement, composé d’une salle à manger, d’un salon et d’une chambre à coucher, éclairé par en haut, partie chez le voisin, partie chez Crevel, était donc à peu près introuvable. A l’exception du marchand de meubles d’occasion, les locataires ignoraient l’existence de ce petit paradis. La portière, payée pour être la complice de Crevel, était une excellente cuisinière. Monsieur le maire pouvait donc entrer dans sa petite maison économique et en sortir à toute heure de nuit, sans craindre aucun espionnage. Le jour, une femme mise comme se mettent les Parisiennes pour aller faire des emplettes et munie d’une clef, ne risquait rien à venir chez Crevel; elle observait les marchandises d’occasion, elle en marchandait, elle entrait dans la boutique, et la quittait sans exciter le moindre soupçon si quelqu’un la rencontrait.
Lorsque Crevel eut allumé les candélabres dans le boudoir, le baron fut tout étonné du luxe intelligent et coquet déployé là. L’ancien parfumeur avait donné carte blanche à Grindot, et le vieil architecte s’était distingué par une création du genre Pompadour qui, d’ailleurs, coûtait soixante mille francs.—Je veux, avait dit Crevel à Grindot, qu’une duchesse entrant là soit surprise... Il avait voulu le plus bel Éden parisien pour y posséder son Ève, sa femme du monde, sa Valérie, sa duchesse.
—Il y a deux lits, dit Crevel à Hulot en montrant un divan d’où l’on tirait un lit comme on tire le tiroir d’une commode. En voici un, l’autre est dans la chambre. Ainsi nous pouvons passer ici la nuit tous les deux.
—Les preuves! dit le baron.
Crevel prit un bougeoir et mena son ami dans la chambre à coucher, où, sur une causeuse, Hulot vit une robe de chambre magnifique appartenant à Valérie, et qu’elle avait portée rue Vanneau, pour s’en faire honneur avant de l’employer à la petite maison Crevel. Le maire fit jouer le secret d’un joli petit meuble en marqueterie appelé bonheur du jour, y fouilla, saisit une lettre et la tendit au baron.
—Tiens, lis.
Le Conseiller-d’État lut ce petit billet écrit au crayon:
«Je t’ai vainement attendu, vieux rat! Une femme comme moi n’attend jamais un ancien parfumeur. Il n’y avait ni dîner commandé, ni cigarettes. Tu me payeras tout cela.»
—Est-ce bien son écriture?
—Mon Dieu! dit Hulot en s’asseyant accablé. Je reconnais tout ce qui lui a servi, voilà ses bonnets et ses pantoufles. Ah! çà, voyons, depuis quand...
Crevel fit signe qu’il comprenait, et empoigna une liasse de mémoires dans le petit secrétaire en marqueterie.
—Vois, mon vieux! j’ai payé les entrepreneurs en décembre 1838. En octobre, deux mois auparavant, cette délicieuse petite maison était étrennée.
Le Conseiller-d’État baissa la tête.
—Comment diable faites-vous? car je connais l’emploi de son temps, heure par heure.
—Et la promenade aux Tuileries... dit Crevel en se frottant les mains et jubilant.
—Et bien?... reprit Hulot hébété.
—Ta soi-disant maîtresse vient aux Tuileries, elle est censée s’y promener de une heure à quatre heures; mais crac! en deux temps elle est ici. Tu connais Molière? Eh bien! baron, il n’y a rien d’imaginaire dans ton intitulé.
Hulot, ne pouvant plus douter de rien, resta dans un silence sinistre. Les catastrophes poussent tous les hommes forts et intelligents à la philosophie. Le baron était, moralement, comme un homme qui cherche son chemin la nuit dans une forêt. Ce silence morne, le changement qui se fit sur cette physionomie affaissée, tout inquiéta Crevel qui ne voulait pas la mort de son collaborateur.
—Comme je te disais, mon vieux, nous sommes manche à manche, jouons la belle... Veux-tu jouer la belle, voyons? au plus fin!
—Pourquoi, se dit Hulot en se parlant à lui-même, sur dix belles femmes, y en a-t-il au moins sept de perverses?
Le baron était trop en désarroi pour trouver la solution de ce problème. La beauté, c’est le plus grand des pouvoirs humains. Tout pouvoir sans contre-poids, sans entraves, autocratique, mène à l’abus, à la folie. L’arbitraire c’est la démence du pouvoir. Chez la femme, l’arbitraire, c’est la fantaisie.
—Tu n’as pas à te plaindre, mon cher confrère, tu as la plus belle des femmes, et elle est vertueuse.
—Je mérite mon sort, se dit Hulot, j’ai méconnu ma femme, je la fais souffrir, et c’est un ange! O ma pauvre Adeline, tu es bien vengée! Elle souffre, seule, en silence, elle est digne d’adoration, elle mérite mon amour, je devrais... car elle est admirable encore, blanche et redevenue jeune fille... Mais a-t-on jamais vu femme plus ignoble, plus infâme, plus scélérate que cette Valérie?
—C’est une vaurienne, dit Crevel, une coquine à fouetter sur la place du Châtelet; mais, mon cher Canillac, si nous sommes Justeaucorps bleu, Maréchal de Richelieu, Trumeau, Pompadour, Du Barry, roués et tout ce qu’il y a de plus Dix-huitième siècle, nous n’avons plus de lieutenant de police.
—Comment se faire aimer?... se demandait Hulot sans écouter Crevel.
—C’est une bêtise à nous autres de vouloir être aimés, mon cher, dit Crevel, nous ne pouvons être que supportés, car madame Marneffe est cent fois plus rouée que Josépha...
—Et avide! elle me coûte cent quatre-vingt douze mille francs!... s’écria Hulot.
—Et combien de centimes? demanda Crevel avec l’insolence du financier en trouvant la somme minime.
—On voit bien que tu ne l’aimes pas, dit mélancoliquement le baron.
—Moi, j’en ai assez, répliqua Crevel, car elle a plus de trois cent mille francs à moi!...
—Où est-ce? où tout cela passe-t-il? dit le baron en se prenant la tête dans les mains.
—Si nous nous étions entendus, comme ces petits jeunes gens qui se cotisent pour entretenir une lorette de deux sous, elle nous aurait coûté moins cher...
—C’est une idée! repartit le baron; mais elle nous tromperait toujours, car, mon gros père, que penses-tu de ce Brésilien?...
—Ah! vieux lapin, tu as raison, nous sommes joués comme des... des actionnaires!... dit Crevel. Toutes ces femmes-là sont des commandites!
—C’est donc elle, dit le baron, qui t’a parlé de la lumière sur la fenêtre?...
—Mon bonhomme, reprit Crevel en se mettant en position, nous sommes floués! Valérie est une... Elle m’a dit de te tenir ici... J’y vois clair... Elle a son Brésilien... Ah! je renonce à elle, car si vous lui teniez les mains, elle trouverait moyen de vous tromper avec ses pieds! Tiens, c’est une infâme, une rouée!
—Elle est au-dessous des prostituées, dit le baron. Josépha, Jenny Cadine étaient dans leur droit en nous trompant, elles font métier de leurs charmes, elles!
—Mais elle! qui fait la sainte, la prude, dit Crevel. Tiens, Hulot, retourne à ta femme, car tu n’es pas bien dans tes affaires, on commence à causer de certaines lettres de change souscrites à un petit usurier dont la spécialité consiste à prêter aux lorettes, un certain Vauvinet. Quant à moi, me voilà guéri des femmes comme il faut. D’ailleurs, à nos âges, quel besoin avons-nous de ces drôlesses, qui, je suis franc, ne peuvent pas ne point nous tromper? Tu as des cheveux blancs, des fausses dents, baron. Moi, j’ai l’air de Silène. Je vais me mettre à amasser. L’argent ne trompe point. Si le Trésor s’ouvre tous les six mois pour tout le monde, il vous donne au moins des intérêts, et cette femme en coûte... Avec toi, mon cher confrère, Gubetta, mon vieux complice, je pourrais accepter une situation chocnoso... non, philosophique; mais un Brésilien qui, peut-être, apporte de son pays des denrées coloniales, suspectes...
—La femme, dit Hulot, est un être inexplicable.
—Je l’explique, dit Crevel: nous sommes vieux, le Brésilien est jeune et beau...
—Oui, c’est vrai, dit Hulot, je l’avoue, nous vieillissons. Mais, mon ami, comment renoncer à voir ces belles créatures se déshabillant, roulant leurs cheveux, nous regardant avec un fin sourire à travers leurs doigts quand elles mettent leurs papillotes, faisant toutes leurs mines, débitant leurs mensonges, et se disant peu aimées, quand elles nous voient harassés par les affaires, et nous distrayant malgré tout?
—Oui, ma foi! c’est la seule chose agréable de la vie... s’écria Crevel. Ah! quand un minois vous sourit, et qu’on vous dit: «Mon bon chéri, sais-tu combien tu es aimable! Moi, je suis sans doute autrement faite que les autres femmes qui se passionnent pour de petits jeunes gens à barbe de bouc, des drôles qui fument, et grossiers comme des laquais! car leur jeunesse leur donne une insolence!... Enfin, ils viennent, ils vous disent bonjour et ils s’en vont... Moi, que tu soupçonnes de coquetterie, je préfère à ces moutards les gens de cinquante ans, on garde ça long-temps; c’est dévoué, ça sait qu’une femme se retrouve difficilement, et ils nous apprécient... Voilà pourquoi je t’aime, grand scélérat!...» Et elles accompagnent ces espèces d’aveux, de minauderies, de gentillesses, de... Ah! c’est faux comme des programmes d’Hôtel-de-Ville...
—Le mensonge vaut souvent mieux que la vérité, dit Hulot en se rappelant quelques scènes charmantes évoquées par la pantomime de Crevel qui singeait Valérie. On est forcé de travailler le Mensonge, de coudre des paillettes à ses habits de théâtre...
—Et puis enfin, on les a, ces menteuses! dit brutalement Crevel.
—Valérie est une fée, cria le baron, elle vous métamorphose un vieillard en jeune homme...
—Ah! oui, reprit Crevel, c’est une anguille qui vous coule entre les mains; mais c’est la plus jolie des anguilles... blanche et douce comme du sucre!... drôle comme Arnal, et des inventions! Ah!
—Oh! oui, elle est bien spirituelle! s’écria le baron ne pensant plus à sa femme.
Les deux confrères se couchèrent les meilleurs amis du monde, en se rappelant une à une les perfections de Valérie, les intonations de sa voix, ses chatteries, ses gestes, ses drôleries, les saillies de son esprit, celles de son cœur; car cette artiste en amour avait des élans admirables, comme les ténors qui chantent un air mieux un jour que l’autre. Et tous les deux ils s’endormirent, bercés par ces réminiscences tentatrices et diaboliques, éclairées par les feux de l’enfer.
Le lendemain, à neuf heures, Hulot parla d’aller au Ministère, Crevel avait affaire à la campagne. Ils sortirent ensemble, et Crevel tendit la main au baron en lui disant:—Sans rancune, n’est-ce pas? car nous ne pensons plus ni l’un ni l’autre à madame Marneffe.
—Oh! c’est bien fini! répondit Hulot en exprimant une sorte d’horreur.
A dix heures et demie, Crevel grimpait quatre à quatre l’escalier de madame Marneffe. Il trouva l’infâme créature, l’adorable enchanteresse, dans le déshabillé le plus coquet du monde, mangeant un joli petit déjeuner fin en compagnie du baron Henri Montès de Montéjanos et de Lisbeth. Malgré le coup que lui porta la vue du Brésilien, Crevel pria madame Marneffe de lui donner deux minutes d’audience. Valérie passa dans le salon avec Crevel.
—Valérie, mon ange, dit l’amoureux Crevel, monsieur Marneffe n’a pas longtemps à vivre; si tu veux m’être fidèle, à sa mort, nous nous marierons. Songes-y. Je t’ai débarrassée de Hulot... Ainsi, vois si ce Brésilien peut valoir un maire de Paris, un homme qui, pour toi, voudra parvenir aux plus hautes dignités, et qui, déjà, possède quatre-vingt et quelques mille livres de rente.
—On y songera, dit-elle. Je serai rue du Dauphin à deux heures, et nous en causerons; mais, soyez sage! et n’oubliez pas le transfert que vous m’avez promis hier.
Elle revint dans la salle à manger, suivie de Crevel qui se flattait d’avoir trouvé le moyen de posséder à lui seul Valérie; mais il aperçut le baron Hulot qui, pendant cette courte conférence, était entré pour réaliser le même dessein. Le Conseiller-d’État demanda, comme Crevel, un moment d’audience. Madame Marneffe se leva pour retourner au salon, en souriant au Brésilien, comme pour lui dire:—Ils sont fous! ils ne te voient donc pas?
—Valérie, dit le Conseiller-d’État, mon enfant, ce cousin est un cousin d’Amérique...
—Oh! assez! s’écria-t-elle en interrompant le baron. Marneffe n’a jamais été, ne sera plus, ne peut plus être mon mari. Le premier, le seul homme que j’aie aimé est revenu, sans être attendu... Ce n’est pas ma faute! Mais regardez bien Henri et regardez-vous. Puis demandez-vous si une femme, surtout quand elle aime, peut hésiter. Mon cher, je ne suis pas une femme entretenue. A compter d’aujourd’hui, je ne veux plus être comme Suzanne entre deux vieillards. Si vous tenez à moi, vous serez, vous et Crevel, nos amis; mais tout est fini, car j’ai vingt-six ans, je veux être à l’avenir une sainte, une excellente et digne femme... comme la vôtre.
—C’est ainsi? dit Hulot. Ah! voilà comment vous m’accueillez! lorsque je venais, comme un pape, les mains pleines d’indulgences!... Eh! bien, votre mari ne sera jamais chef de bureau ni officier de la Légion-d’Honneur...
—C’est ce que nous verrons! dit madame Marneffe en regardant Hulot d’une certaine manière.
—Ne nous fâchons pas, reprit Hulot au désespoir, je viendrai ce soir, et nous nous entendrons.
—Chez Lisbeth, oui!...
—Eh! bien, dit le vieillard amoureux, chez Lisbeth!...
Hulot et Crevel descendirent ensemble sans se dire un mot jusque dans la rue; mais, sur le trottoir, ils se regardèrent et se mirent à rire tristement.
—Nous sommes deux vieux fous!... dit Crevel.
—Je les ai congédiés, dit madame Marneffe à Lisbeth en se remettant à table. Je n’ai jamais aimé, je n’aime et n’aimerai jamais que mon jaguar, ajouta-t-elle en souriant à Henri Montès. Lisbeth, ma fille, tu ne sais pas?... Henri m’a pardonné les infamies auxquelles la misère m’a réduite.
—C’est ma faute, dit le Brésilien, j’aurais dû t’envoyer cent mille francs...
—Pauvre enfant! s’écria Valérie, j’aurais dû travailler pour vivre, mais je n’ai pas les doigts faits pour cela... demande à Lisbeth.
Le Brésilien s’en alla l’homme le plus heureux de Paris.
Vers les midi, Valérie et Lisbeth causaient dans la magnifique chambre à coucher où cette dangereuse Parisienne donnait à sa toilette ces dernières façons qu’une femme tient à donner elle-même. Les verrous mis, les portières tirées, Valérie raconta dans leurs moindres détails tous les événements de la soirée, de la nuit et de la matinée.
—Es-tu contente, mon bijou? dit-elle à Lisbeth en terminant. Que dois-je être un jour, madame Crevel ou madame Montès? Quel est ton avis?
—Crevel n’a pas plus de dix ans à vivre, libertin comme il l’est, répondit Lisbeth, et Montès est jeune. Crevel te laissera trente mille francs de rente, environ. Que Montès attende, il sera bien assez heureux en restant le Benjamin. Ainsi, vers trente-trois ans, tu peux, ma chère enfant, en te conservant belle, épouser ton Brésilien et jouer un grand rôle avec soixante mille francs de rente à toi, surtout protégée par une maréchale...
—Oui, mais Montès est Brésilien, il n’arrivera jamais à rien, fit observer Valérie.
—Nous sommes, dit Lisbeth, dans un temps de chemins de fer, où les étrangers finissent en France par occuper de grandes positions.
—Nous verrons, reprit Valérie, quand Marneffe sera mort, et il n’a pas long-temps à souffrir.
—Ces maladies qui lui reviennent, dit Lisbeth, sont comme les remords du physique. Allons, je vais chez Hortense.
—Eh bien! va, mon ange, répondit Valérie, et amène-moi mon artiste! En trois ans n’avoir pas encore gagné seulement un pouce de terrain! C’est notre honte à toutes deux! Wenceslas et Henri, voilà mes deux seules passions. L’un, c’est l’amour; l’autre, c’est la fantaisie.
—Es-tu belle, ce matin! dit Lisbeth en venant prendre Valérie par la taille et la baisant au front. Je jouis de tous tes plaisirs, de ta fortune, de ta toilette... Je n’ai vécu que depuis le jour où nous nous sommes faites sœurs...
—Attends! ma tigresse, dit en riant Valérie, ton châle est de travers... Tu ne sais pas encore porter un châle, malgré mes leçons, au bout de trois ans, et tu veux être madame la maréchale Hulot...
Chaussée de brodequins en prunelle, de bas de soie gris, armée d’une robe en magnifique levantine, les cheveux en bandeau sous une très-jolie capote en velours noir doublée de satin jaune, Lisbeth alla rue Saint-Dominique par le boulevard des Invalides, en se demandant si le découragement d’Hortense lui livrerait enfin cette âme forte, et si l’inconstance sarmate, prise à l’heure où tout est possible à ces caractères, ferait fléchir l’amour de Wenceslas.
Hortense et Wenceslas occupaient le rez-de-chaussée d’une maison située à l’endroit où la rue Saint-Dominique aboutit à l’Esplanade des Invalides. Cet appartement, jadis en harmonie avec la lune de miel, offrait en ce moment un aspect à moitié frais, à moitié fané, qu’il faudrait appeler l’automne du mobilier. Les nouveaux mariés sont gâcheurs, ils gaspillent sans le savoir, sans le vouloir, les choses autour d’eux, comme ils abusent de l’amour. Pleins d’eux-mêmes, ils se soucient peu de l’avenir qui, plus tard, préoccupe la mère de famille.
Lisbeth trouva sa cousine Hortense ayant achevé d’habiller elle-même un petit Wenceslas qui venait d’être exporté dans le jardin.
—Bonjour, Bette, dit Hortense qui vint ouvrir elle-même la porte à sa cousine.
La cuisinière était allée au marché, la femme de chambre, à la fois bonne d’enfant, faisait un savonnage.
—Bonjour, ma chère enfant, répondit Lisbeth en embrassant Hortense. Eh bien! lui dit-elle à l’oreille, Wenceslas est-il à son atelier?
—Non, il cause avec Stidmann et Chanor dans le salon.
—Pourrions-nous être seules? demanda Lisbeth.
—Viens dans ma chambre.
Cette chambre, tendue de perse à fleurs roses et à feuillages verts sur un fond blanc, sans cesse frappée par le soleil ainsi que le tapis, avait passé. Depuis long-temps, les rideaux n’avaient pas été blanchis. On y sentait la fumée du cigare de Wenceslas qui, devenu grand seigneur de l’art et né gentilhomme, déposait les cendres du tabac sur les bras des fauteuils, sur les plus jolies choses, en homme aimé de qui l’on souffre tout, en homme riche qui ne prend pas de soins bourgeois.
—Eh bien! parlons de tes affaires, demanda Lisbeth en voyant sa belle cousine muette dans le fauteuil où elle s’était plongée. Mais qu’as-tu? je te trouve pâlotte, ma chère.
—Il a paru deux nouveaux articles où mon pauvre Wenceslas est abîmé; je les ai lus, je les lui cache, car il se découragerait tout à fait. Le marbre du maréchal Montcornet est regardé comme tout à fait mauvais. On fait grâce aux bas-reliefs pour vanter avec une atroce perfidie le talent d’ornemaniste de Wenceslas, et afin de donner plus de poids à cette opinion que l’art sévère nous est interdit! Stidmann, supplié par moi de dire la vérité, m’a désespérée en m’avouant que son opinion à lui s’accordait avec celle de tous les artistes, des critiques et du public.—«Si Wenceslas, m’a-t-il dit, là, dans le jardin avant le déjeuner, n’expose pas, l’année prochaine, un chef-d’œuvre, il doit abandonner la grande sculpture et s’en tenir aux idylles, aux figurines, aux œuvres de bijouterie et de haute orfévrerie!» Cet arrêt m’a causé la plus vive peine, car Wenceslas n’y voudra jamais souscrire, il se sent, il a tant de belles idées...
—Ce n’est pas avec des idées qu’on paye ses fournisseurs, fit observer Lisbeth, je me tuais à lui dire cela... C’est avec de l’argent. L’argent ne s’obtient que par des choses faites, et qui plaisent assez aux bourgeois pour être achetées. Quand il s’agit de vivre, il vaut mieux que le sculpteur ait sur son établi le modèle d’un flambeau, d’un garde-cendres, d’une table, qu’un groupe et qu’une statue, car tout le monde a besoin de cela, tandis que l’amateur de groupes et son argent se font attendre pendant des mois entiers...
—Tu as raison, ma bonne Lisbeth! dis-lui donc cela; moi, je n’en ai pas le courage... D’ailleurs, comme il le disait à Stidmann, s’il se remet à l’ornement, à la petite sculpture, il faudra renoncer à l’Institut, aux grandes créations de l’art, et nous n’aurons plus les trois cent mille francs de travaux que Versailles, la ville de Paris, le ministère nous tenaient en réserve. Voilà ce que nous ôtent ces affreux articles dictés par des concurrents qui voudraient hériter de nos commandes.
—Et ce n’est pas là ce que tu rêvais, pauvre petite chatte! dit Bette en baisant Hortense au front, tu voulais un gentilhomme dominant l’art, à la tête des sculpteurs... Mais c’est de la poésie, vois-tu... Ce rêve exige cinquante mille francs de rente, et vous n’en avez que deux mille quatre cents, tant que je vivrai; trois mille après ma mort.
Quelques larmes vinrent dans les yeux d’Hortense, et Bette les lappa du regard comme une chatte boit du lait.
Voici l’histoire succincte de cette lune de miel, le récit n’en sera peut-être pas perdu pour les artistes.
Le travail moral, la chasse dans les hautes régions de l’intelligence, est un des plus grands efforts de l’homme. Ce qui doit mériter la gloire dans l’Art, car il faut comprendre sous ce mot toutes les créations de la Pensée, c’est surtout le courage, un courage dont le vulgaire ne se doute pas, et qui peut-être est expliqué pour la première fois ici. Poussé par la terrible pression de la misère, maintenu par Bette dans la situation de ces chevaux à qui l’on met des œillères pour les empêcher de voir à droite et à gauche du chemin, fouetté par cette dure fille, image de la Nécessité, cette espèce de Destin subalterne, Wenceslas, né poëte et rêveur, avait passé de la Conception à l’Exécution, en franchissant sans les mesurer les abîmes qui séparent ces deux hémisphères de l’Art. Penser, rêver, concevoir de belles œuvres, est une occupation délicieuse. C’est fumer des cigares enchantés, c’est mener la vie de la courtisane occupée à sa fantaisie. L’œuvre apparaît alors dans la grâce de l’enfance, dans la joie folle de la génération, avec les couleurs embaumées de la fleur et les sucs rapides du fruit dégusté par avance. Telle est la Conception et ses plaisirs. Celui qui peut dessiner son plan par la parole, passe déjà pour un homme extraordinaire. Cette faculté, tous les artistes et les écrivains la possèdent. Mais produire! mais accoucher! mais élever laborieusement l’enfant, le coucher gorgé de lait tous les soirs, l’embrasser tous les matins avec le cœur inépuisé de la mère, le lécher sale, le vêtir cent fois des plus belles jaquettes qu’il déchire incessamment; mais ne pas se rebuter des convulsions de cette folle vie et en faire le chef-d’œuvre animé qui parle à tous les regards en sculpture, à toutes les intelligences en littérature, à tous les souvenirs en peinture, à tous les cœurs en musique, c’est l’Exécution et ses travaux. La main doit s’avancer à tout moment, prête à tout moment à obéir à la tête. Or, la tête n’a pas plus les dispositions créatrices à commandement, que l’amour n’est continu.
Cette habitude de la création, cet amour infatigable de la Maternité qui fait la mère (ce chef-d’œuvre naturel si bien compris de Raphaël!), enfin, cette maternité cérébrale si difficile à conquérir, se perd avec une facilité prodigieuse. L’Inspiration, c’est l’Occasion du Génie. Elle court non pas sur un rasoir, elle est dans les airs et s’envole avec la défiance des corbeaux, elle n’a pas d’écharpe par où le poëte la puisse prendre, sa chevelure est une flamme, elle se sauve comme ces beaux flamants blancs et roses, le désespoir des chasseurs. Aussi le travail est-il une lutte lassante que redoutent et que chérissent les belles et puissantes organisations qui souvent s’y brisent. Un grand poëte de ce temps-ci disait en parlant de ce labeur effrayant:—Je m’y mets avec désespoir et je le quitte avec chagrin. Que les ignorants le sachent! Si l’artiste ne se précipite pas dans son œuvre, comme Curtius dans le gouffre, comme le soldat dans la redoute, sans réfléchir; et si, dans ce cratère, il ne travaille pas comme le mineur enfoui sous un éboulement; s’il contemple enfin les difficultés au lieu de les vaincre une à une, à l’exemple de ces amoureux des féeries, qui, pour obtenir leurs princesses, combattaient des enchantements renaissants, l’œuvre reste inachevée, elle périt au fond de l’atelier, où la production devient impossible, et l’artiste assiste au suicide de son talent. Rossini, ce génie frère de Raphaël, en offre un exemple frappant, dans sa jeunesse indigente superposée à son âge mûr opulent. Telle est la raison de la récompense pareille, du pareil triomphe, du même laurier accordé aux grands poëtes et aux grands généraux.
Wenceslas, nature rêveuse, avait dépensé tant d’énergie à produire, à s’instruire, à travailler sous la direction despotique de Lisbeth, que l’amour et le bonheur amenèrent une réaction. Le vrai caractère reparut. La paresse et la nonchalance, la mollesse du Sarmate revinrent occuper dans son âme les sillons complaisants d’où la verge du maître d’école les avait chassées. L’artiste, pendant les premiers mois, aima sa femme. Hortense et Wenceslas se livrèrent aux adorables enfantillages de la passion légitime, heureuse, insensée. Hortense fut alors la première à dispenser Wenceslas de tout travail, orgueilleuse de triompher ainsi de sa rivale, la Sculpture. Les caresses d’une femme, d’ailleurs, font évanouir la Muse, et fléchir la féroce, la brutale fermeté du travailleur. Six à sept mois passèrent, les doigts du sculpteur désapprirent à tenir l’ébauchoir. Quand la nécessité de travailler se fit sentir, quand le prince de Wissembourg, président du comité de souscription, voulut voir la statue, Wenceslas prononça le mot suprême des flâneurs:—Je vais m’y mettre! Et il berça sa chère Hortense de fallacieuses paroles, des magnifiques plans de l’artiste fumeur. Hortense redoubla d’amour pour son poëte, elle entrevoyait une sublime statue du maréchal Montcornet. Montcornet devait être l’idéalisation de l’intrépidité, le type de la cavalerie, le courage à la Murat. Ah bah! l’on devait, à l’aspect de cette statue, concevoir toutes les victoires de l’Empereur. Et quelle exécution! Le crayon était bien complaisant, il suivait la parole.
En fait de statue, il vint un petit Wenceslas ravissant.
Dès qu’il s’agissait d’aller à l’atelier du Gros-Caillou, manier la glaise et réaliser la maquette, tantôt la pendule du prince exigeait la présence de Wenceslas à l’atelier de Florent et de Chanor, où les figures se ciselaient; tantôt le jour était gris et sombre; aujourd’hui des courses d’affaires, demain un dîner de famille, sans compter les malaises du talent et ceux du corps, et enfin les jours où l’on batifole avec une femme adorée. Le maréchal prince de Wissembourg fut obligé de se fâcher pour obtenir le modèle, et de dire qu’il reviendrait sur sa décision. Ce fut après mille reproches et force grosses paroles que le comité des souscripteurs put voir le plâtre. Chaque jour de travail, Steinbock revenait visiblement fatigué, se plaignant de ce labeur de maçon, de sa faiblesse physique. Durant cette première année, le ménage jouissait d’une certaine aisance. La comtesse Steinbock, folle de son mari, dans les joies de l’amour satisfait, maudissait le ministre de la guerre; elle alla le voir, et lui dit que les grandes œuvres ne se fabriquaient pas comme des canons, et que l’État devait être, comme Louis XIV, François Ier et Léon X, aux ordres du génie. La pauvre Hortense, croyant tenir un Phidias dans ses bras, avait pour son Wenceslas la lâcheté maternelle d’une femme qui pousse l’amour jusqu’à l’idolâtrie.—Ne te presse pas, dit-elle à son mari, tout notre avenir est dans cette statue, prends ton temps, fais un chef-d’œuvre. Elle venait à l’atelier. Steinbock, amoureux, perdait avec sa femme cinq heures sur sept, à lui décrire sa statue au lieu de la faire. Il mit ainsi dix-huit mois à terminer cette œuvre, pour lui, capitale.
Quand le plâtre fut coulé, que le modèle exista, la pauvre Hortense, après avoir assisté aux énormes efforts de son mari, dont la santé souffrit de ces lassitudes qui brisent le corps, les bras et la main des sculpteurs, Hortense trouva l’œuvre admirable. Son père, ignorant en sculpture, la baronne non moins ignorante, crièrent au chef-d’œuvre; le ministre de la guerre vint alors amené par eux, et, séduit par eux, il fut content de ce plâtre isolé, mis dans son jour, et bien présenté devant une toile verte. Hélas! à l’exposition de 1841, le blâme unanime dégénéra dans la bouche des gens irrités d’une idole si promptement élevée sur son piédestal, en huées et en moqueries. Stidmann voulut éclairer son ami Wenceslas, il fut accusé de jalousie. Les articles de journaux furent pour Hortense les cris de l’Envie. Stidmann, ce digne garçon, obtint des articles où les critiques furent combattues, où l’on fit observer que les sculpteurs modifiaient tellement leurs œuvres entre le plâtre et le marbre, qu’on exposait le marbre. «Entre le projet en plâtre et la statue exécutée en marbre, on pouvait, disait Claude Vignon, défigurer un chef-d’œuvre ou faire une grande chose d’une mauvaise. Le plâtre est le manuscrit, le marbre est le livre.»
En deux ans et demi, Steinbock fit une statue et un enfant. L’enfant était sublime de beauté, la statue fut détestable.
La pendule du prince et la statue payèrent les dettes du jeune ménage. Steinbock avait alors contracté l’habitude d’aller dans le monde, au spectacle, aux Italiens; il parlait admirablement sur l’art, il se maintenait, aux yeux des gens du monde, grand artiste par la parole, par ses explications critiques. Il y a des gens de génie à Paris qui passent leur vie à se parler, et qui se contentent d’une espèce de gloire de salon. Steinbock, en imitant ces charmants eunuques, contractait une aversion croissante de jour en jour pour le travail. Il apercevait toutes les difficultés de l’œuvre en voulant la commencer, et le découragement qui s’ensuivait, faisait mollir chez lui la volonté. L’Inspiration, cette folie de la génération intellectuelle, s’enfuyait à tire-d’ailes, à l’aspect de cet amant malade.
La sculpture est comme l’art dramatique, à la fois le plus difficile et le plus facile de tous les arts. Copiez un modèle, et l’œuvre est accomplie; mais y imprimer une âme, faire un type en représentant un homme ou une femme, c’est le péché de Prométhée. On compte ce succès dans les annales de la sculpture, comme on compte les poëtes dans l’humanité. Michel-Ange, Michel Columb, Jean Goujon, Phidias, Praxitèle, Polyclète, Puget, Canova, Albert Durer sont les frères de Milton, de Virgile, de Dante, de Shakspeare, du Tasse, d’Homère et de Molière. Cette œuvre est si grandiose, qu’une statue suffit à l’immortalité d’un homme, comme celles de Figaro, de Lovelace, de Manon Lescaut suffirent à immortaliser Beaumarchais, Richardson et l’abbé Prévost. Les gens superficiels (les artistes en comptent beaucoup trop dans leur sein) ont dit que la sculpture existait par le nu seulement, qu’elle était morte avec la Grèce et que le vêtement moderne la rendait impossible. D’abord, les anciens ont fait de sublimes statues entièrement voilées, comme la Polymnie, la Julie, etc., et nous n’avons pas trouvé la dixième partie de leurs œuvres. Puis, que les vrais amants de l’art aillent voir à Florence le Penseur de Michel-Ange, et dans la cathédrale de Mayence la Vierge d’Albert Durer, qui a fait, en ébène, une femme vivante sous ses triples robes, et la chevelure la plus ondoyante, la plus maniable que jamais femme de chambre ait peignée; que les ignorants y courent, et tous reconnaîtront que le génie peut imprégner l’habit, l’armure, la robe, d’une pensée et y mettre un corps, tout aussi bien que l’homme imprime son caractère et les habitudes de sa vie à son enveloppe. La sculpture est la réalisation continuelle du fait qui s’est appelé pour la seule et unique fois dans la peinture: Raphaël! La solution de ce terrible problème ne se trouve que dans un travail constant, soutenu, car les difficultés matérielles doivent être tellement vaincues, la main doit être si châtiée, si prête et obéissante, que le sculpteur puisse lutter âme à âme avec cette insaisissable nature morale qu’il faut transfigurer en la matérialisant. Si Paganini, qui faisait raconter son âme par les cordes de son violon, avait passé trois jours sans étudier, il aurait perdu, selon son expression, le registre de son instrument; il désignait ainsi le mariage existant entre le bois, l’archet, les cordes et lui; cet accord dissous, il serait devenu soudain un violoniste ordinaire. Le travail constant est la loi de l’art comme celle de la vie; car l’art, c’est la création idéalisée. Aussi les grands artistes, les poëtes complets n’attendent-ils ni les commandes, ni les chalands, ils enfantent aujourd’hui, demain, toujours. Il en résulte cette habitude du labeur, cette perpétuelle connaissance des difficultés qui les maintient en concubinage avec la Muse, avec ses forces créatrices. Canova vivait dans son atelier, comme Voltaire a vécu dans son cabinet. Homère et Phidias ont dû vivre ainsi.
Wenceslas Steinbock était sur la route aride parcourue par ces grands hommes, et qui mène aux Alpes de la Gloire, quand Lisbeth l’avait enchaîné dans sa mansarde. Le bonheur, sous la figure d’Hortense, avait rendu le poëte à la paresse, état normal de tous les artistes, car leur paresse, à eux, est occupée. C’est le plaisir des pachas au sérail: ils caressent des idées, ils s’enivrent aux sources de l’intelligence. De grands artistes, tels que Steinbock, dévorés par la rêverie, ont été justement nommés des Rêveurs. Ces mangeurs d’opium tombent tous dans la misère; tandis que, maintenus par l’inflexibilité des circonstances, ils eussent été de grands hommes. Ces demi-artistes sont d’ailleurs charmants, les hommes les aiment et les enivrent de louanges, ils paraissent supérieurs aux véritables artistes taxés de personnalité, de sauvagerie, de rébellion aux lois du monde. Voici pourquoi: Les grands hommes appartiennent à leurs œuvres. Leur détachement de toutes choses, leur dévouement au travail, les constituent égoïstes aux yeux des niais; car on les veut vêtus des mêmes habits que le dandy, accomplissant les évolutions sociales, appelées devoirs du monde. On voudrait les lions de l’Atlas peignés et parfumés comme des bichons de marquise. Ces hommes, qui comptent peu de pairs et qui les rencontrent rarement, tombent dans l’exclusivité de la solitude; ils deviennent inexplicables pour la majorité, composée, comme on le sait, de sots, d’envieux, d’ignorants et de gens superficiels. Comprenez-vous maintenant le rôle d’une femme auprès de ces grandioses exceptions? Une femme doit être à la fois ce qu’avait été Lisbeth pendant cinq ans, et offrir de plus l’amour, l’amour humble, discret, toujours prêt, toujours souriant.