«La célébration du mariage de monsieur le comte de Steinbock et de mademoiselle Hortense Hulot, fille du baron Hulot d’Ervy, Conseiller-d’État et directeur au Ministère de la guerre, nièce de l’illustre comte de Forzheim, a eu lieu ce matin à Saint-Thomas-d’Aquin. Cette solennité avait attiré beaucoup de monde. On remarquait dans l’assistance quelques-unes de nos célébrités artistiques: Léon de Lora, Joseph Bridau, Stidmann, Bixiou, les notabilités de l’administration de la Guerre, du Conseil-d’État, et plusieurs membres des deux Chambres; enfin les sommités de l’émigration polonaise, les comtes Paz, Laginski, etc.
»Monsieur le comte Wenceslas de Steinbock est le petit-neveu du célèbre général de Charles XII, roi de Suède. Le jeune comte ayant pris part à l’insurrection polonaise, est venu chercher un asile en France, où la juste célébrité de son talent lui a valu des lettres de petite naturalité.»
Ainsi, malgré la détresse effroyable du baron Hulot d’Ervy, rien de ce qu’exige l’opinion publique ne manqua, pas même la célébrité donnée par les journaux au mariage de sa fille, dont la célébration fut en tout point semblable à celui de Hulot fils avec mademoiselle Crevel. Cette fête atténua les propos qui se tenaient sur la situation financière du directeur, de même que la dot donnée à sa fille expliqua la nécessité où il s’était trouvé de recourir au crédit.
Ici se termine en quelque sorte l’introduction de cette histoire. Ce récit est au drame qui le complète, ce que sont les prémisses à une proposition, ce qu’est toute exposition à toute tragédie classique.
Quand, à Paris, une femme a résolu de faire métier et marchandise de sa beauté, ce n’est pas une raison pour qu’elle fasse fortune. On y rencontre d’admirables créatures, très-spirituelles, dans une affreuse médiocrité, finissant très-mal une vie commencée par les plaisirs. Voici pourquoi: Se destiner à la carrière honteuse des courtisanes, avec l’intention d’en palper les avantages, tout en gardant la robe d’une honnête bourgeoise mariée, ne suffit pas. Le Vice n’obtient pas facilement ses triomphes; il a cette similitude avec le Génie, qu’ils exigent tous deux un concours de circonstances heureuses pour opérer le cumul de la fortune et du talent. Supprimez les phases étranges de la Révolution, l’Empereur n’existe plus, il n’aurait plus été qu’une seconde édition de Fabert. La beauté vénale sans amateurs, sans célébrité, sans la croix de déshonneur que lui valent des fortunes dissipées, c’est un Corrége dans un grenier, c’est le Génie expirant dans sa mansarde. Une Laïs à Paris doit donc, avant tout, trouver un homme riche qui se passionne assez pour lui donner son prix. Elle doit surtout conserver une grande élégance qui, pour elle, est une enseigne, avoir d’assez bonnes manières pour flatter l’amour-propre des hommes, posséder cet esprit à la Sophie Arnould, qui réveille l’apathie des riches; enfin elle doit se faire désirer par les libertins en paraissant être fidèle à un seul, dont le bonheur est alors envié.
Ces conditions, que ces sortes de femmes appellent la chance, se réalisent assez difficilement à Paris, quoique ce soit une ville pleine de millionnaires, de désœuvrés, de gens blasés et à fantaisies. La Providence a sans doute protégé fortement en ceci les ménages d’employés et la petite bourgeoisie, pour qui ces obstacles sont au moins doublés par le milieu dans lequel ils accomplissent leurs évolutions. Néanmoins, il se trouve encore assez de madame Marneffe à Paris, pour que Valérie doive figurer comme un type dans cette histoire des mœurs. De ces femmes, les unes obéissent à la fois à des passions vraies et à la nécessité, comme madame Colleville qui fut pendant si long-temps attachée à l’un des plus célèbres orateurs du côté gauche, le banquier Keller; les autres sont poussées par la vanité, comme madame de la Baudraye, restée à peu près honnête malgré sa fuite avec Lousteau; celles-ci sont entraînées par les exigences de la toilette, et celles-là par l’impossibilité de faire vivre un ménage avec des appointements évidemment trop faibles. La parcimonie de l’État ou des chambres, si vous voulez, cause bien des malheurs, engendre bien des corruptions. On s’apitoie en ce moment beaucoup sur le sort des classes ouvrières, on les présente comme égorgées par les fabricants; mais l’État est plus dur cent fois que l’industriel le plus avide; il pousse, en fait de traitements, l’économie jusqu’au non-sens. Travaillez beaucoup, l’Industrie vous paye en raison de votre travail; mais que donne l’État à tant d’obscurs et dévoués travailleurs?
Dévier du sentier de l’honneur, est pour la femme mariée un crime inexcusable; mais il est des degrés dans cette situation. Quelques femmes, loin d’être dépravées, cachent leurs fautes et demeurent d’honnêtes femmes en apparence, comme les deux dont les aventures viennent d’être rappelées; tandis que certaines d’entre elles joignent à leurs fautes les ignominies de la spéculation. Madame Marneffe est donc en quelque sorte le type de ces ambitieuses courtisanes mariées qui, de prime abord, acceptent la dépravation dans toutes ses conséquences, et qui sont décidées à faire fortune en s’amusant, sans scrupule sur les moyens; mais elles ont presque toujours, comme madame Marneffe, leurs maris pour embaucheurs et pour complices. Ces Machiavels en jupon sont les femmes les plus dangereuses; et, de toutes les mauvaises espèces de Parisiennes, c’est la pire. Une vraie courtisane, comme les Josépha, les Schontz, les Malaga, les Jenny Cadine, etc., porte dans la franchise de sa situation un avertissement aussi lumineux que la lanterne rouge de la Prostitution, ou que les quinquets du Trente-et-Quarante. Un homme sait alors qu’il s’en va là de sa ruine. Mais la doucereuse honnêteté, mais les semblants de vertu, mais les façons hypocrites d’une femme mariée qui ne laisse jamais voir que les besoins vulgaires d’un ménage, et qui se refuse en apparence aux folies, entraîne à des reines sans éclat, et qui sont d’autant plus singulières qu’on les excuse en ne se les expliquant point. C’est l’ignoble livre de dépense et non la joyeuse fantaisie qui dévore des fortunes. Un père de famille se ruine sans gloire, et la grande consolation de la vanité satisfaite lui manque dans la misère.
Cette tirade ira comme une flèche au cœur de bien des familles. On voit des madame Marneffe à tous les étages de l’État social, et même au milieu des cours; car Valérie est une triste réalité, moulée sur le vif dans ses plus légers détails. Malheureusement, ce portrait ne corrigera personne de la manie d’aimer des anges au doux sourire, à l’air rêveur, à figures candides, dont le cœur est un coffre-fort.
Environ trois ans après le mariage d’Hortense, en 1841, le baron Hulot d’Ervy passait pour s’être rangé, pour avoir dételé, selon l’expression du premier chirurgien de Louis XV, et madame Marneffe lui coûtait cependant deux fois plus que ne lui avait coûté Josépha. Mais Valérie, quoique toujours bien mise, affectait la simplicité d’une femme mariée à un sous-chef; elle gardait son luxe pour ses robes de chambre, pour sa tenue à la maison. Elle faisait ainsi le sacrifice de ses vanités de Parisienne à son Hector chéri. Néanmoins, quand elle allait au spectacle, elle s’y montrait toujours avec un joli chapeau, dans une toilette de la dernière élégance; le baron l’y conduisait en voiture, dans une loge choisie.
L’appartement, qui occupait rue Vanneau tout le second étage d’un hôtel moderne sis entre cour et jardin, respirait l’honnêteté. Le luxe consistait en perses tendues, en beaux meubles bien commodes. La chambre à coucher, par exception, offrait les profusions étalées par les Jenny Cadine et les Schontz. C’était des rideaux en dentelle, des cachemires, des portières en brocart, une garniture de cheminée dont les modèles avaient été faits par Stidmann, un petit Dunkerque encombré de merveilles. Hulot n’avait pas voulu voir sa Valérie dans un nid inférieur en magnificence au bourbier d’or et de perles d’une Josépha. Les deux pièces principales, le salon et la salle à manger, avaient été meublées, l’une en damas rouge, et l’autre en bois de chêne sculpté. Mais, entraîné par le désir de mettre tout en harmonie, au bout de six mois, le baron avait ajouté le luxe solide au luxe éphémère, en offrant de grandes valeurs mobilières, comme par exemple une argenterie dont la facture dépassait vingt-quatre mille francs.
La maison de madame Marneffe acquit en deux ans la réputation d’être très-agréable. On y jouait. Valérie, elle-même, fut promptement signalée comme une femme aimable et spirituelle. On répandit le bruit, pour justifier son changement de situation, d’un immense legs que son père naturel, le maréchal Montcornet, lui avait transmis par un fidéicommis. Dans une pensée d’avenir, Valérie avait ajouté l’hypocrisie religieuse à son hypocrisie sociale. Exacte aux offices le dimanche, elle eut tous les honneurs de la piété. Elle quêta, devint dame de charité, rendit le pain bénit, et fit quelque bien dans le quartier, le tout aux dépens d’Hector. Tout chez elle se passait donc convenablement. Aussi, beaucoup de gens affirmaient-ils la pureté de ses relations avec le baron, en objectant l’âge du Conseiller-d’État, à qui l’on prêtait un goût platonique pour la gentillesse d’esprit, le charme des manières, la conversation de madame Marneffe, à peu près pareil à celui de feu Louis XVIII pour les billets bien tournés.
Le baron se retirait vers minuit avec tout le monde, et rentrait un quart d’heure après. Le secret de ce secret profond, le voici:
Les portiers de la maison étaient monsieur et madame Olivier, qui, par la protection du baron, ami du propriétaire en quête d’un concierge, avaient passé de leur loge obscure et peu lucrative de la rue du Doyenné dans la productive et magnifique loge de la rue Vanneau. Or, madame Olivier, ancienne lingère de la maison de Charles X, et tombée de cette position avec la monarchie légitime, avait trois enfants. L’aîné, déjà petit-clerc de notaire, était l’objet de l’adoration des époux Olivier. Ce Benjamin, menacé d’être soldat pendant six ans, allait voir sa brillante carrière interrompue, lorsque madame Marneffe le fit exempter du service militaire pour un de ces vices de conformation que les conseils de révision savent découvrir quand ils en sont priés à l’oreille par quelque puissance ministérielle. Olivier, ancien piqueur de Charles X, et son épouse, auraient donc remis Jésus en croix pour le baron Hulot, et pour madame Marneffe.
Que pouvait dire le monde à qui l’antécédent du Brésilien, monsieur Montès de Montéjanos, était inconnu? Rien. Le monde est d’ailleurs plein d’indulgence pour la maîtresse d’un salon où l’on s’amuse. Madame Marneffe ajoutait enfin, à tous ses agréments, l’avantage bien prisé d’être une puissance occulte. Ainsi Claude Vignon, devenu secrétaire du maréchal prince de Wissembourg, et qui rêvait d’appartenir au Conseil d’État en qualité de maître des requêtes, était un habitué de ce salon, où vinrent quelques députés bons enfants et joueurs. La société de madame Marneffe s’était composée avec une sage lenteur; les agrégations ne s’y formaient qu’entre gens d’opinions et de mœurs conformes, intéressés à se soutenir, à proclamer les mérites infinis de la maîtresse de la maison. Le compérage, retenez cet axiome, est la vraie Sainte-Alliance à Paris. Les intérêts finissent toujours par se diviser, les gens vicieux s’entendent toujours.
Dès le troisième mois de son installation rue Vanneau, madame Marneffe avait reçu monsieur Crevel, devenu tout aussitôt maire de son Arrondissement et officier de la Légion-d’Honneur. Crevel hésita longtemps: il s’agissait de quitter ce célèbre uniforme de garde national dans lequel il se pavanait aux Tuileries, en se croyant aussi militaire que l’Empereur; mais l’ambition, conseillée par madame Marneffe, fut plus forte que la vanité. Monsieur le maire avait jugé ses liaisons avec mademoiselle Héloïse Brisetout comme tout à fait incompatibles avec son attitude politique. Longtemps avant son avénement au trône bourgeois de la mairie, ses galanteries furent enveloppées d’un profond mystère. Mais Crevel, comme on le devine, avait payé le droit de prendre, aussi souvent qu’il le pourrait, sa revanche de l’enlèvement de Josépha, par une inscription de six mille francs de rente, au nom de Valérie Fortin, épouse séparée de biens du sieur Marneffe. Valérie, douée peut-être par sa mère du génie particulier à la femme entretenue, devina d’un seul coup d’œil le caractère de cet adorateur grotesque. Ce mot: «Je n’ai jamais eu de femme du monde!» dit par Crevel à Lisbeth, et rapporté par Lisbeth à sa chère Valérie, avait été largement escompté dans la transaction à laquelle elle dut ses six mille francs de rente en cinq pour cent. Depuis, elle n’avait jamais laissé diminuer son prestige aux yeux de l’ancien commis-voyageur de César Birotteau.
Crevel avait fait un mariage d’argent en épousant la fille d’un meunier de la Brie, fille unique d’ailleurs et dont les héritages entraient pour les trois quarts dans sa fortune, car les détaillants s’enrichissent, la plupart du temps, moins par les affaires que par l’alliance de la Boutique et de l’Économie rurale. Un grand nombre des fermiers, des meuniers, des nourrisseurs, des cultivateurs aux environs de Paris rêvent pour leurs filles les gloires du comptoir, et voient dans un détaillant, dans un bijoutier, dans un changeur, un gendre beaucoup plus selon leur cœur qu’un notaire ou qu’un avoué dont l’élévation sociale les inquiète; ils ont peur d’être méprisés plus tard par ces sommités de la Bourgeoisie. Madame Crevel, femme assez laide, très-vulgaire et sotte, morte à temps, n’avait pas donné d’autres plaisirs à son mari que ceux de la paternité. Or, au début de sa carrière commerciale, ce libertin, enchaîné par les devoirs de son état et contenu par l’indigence, avait joué le rôle de Tantale. En rapport, selon son expression, avec les femmes les plus comme il faut de Paris, il les reconduisait avec des salutations de boutiquier en admirant leur grâce, leur façon de porter les modes, et tous les effets innommés de ce qu’on appelle la race. S’élever jusqu’à l’une de ces fées de salon, était un désir conçu depuis sa jeunesse et comprimé dans son cœur. Obtenir les faveurs de madame Marneffe fut donc non-seulement pour lui l’animation de sa chimère, mais encore une affaire d’orgueil, de vanité, d’amour-propre, comme on l’a vu. Son ambition s’accrut par le succès. Il éprouva d’énormes jouissances de tête, et, lorsque la tête est prise, le cœur s’en ressent, le bonheur décuple. Madame Marneffe présenta d’ailleurs à Crevel des recherches qu’il ne soupçonnait pas, car ni Josépha ni Héloïse ne l’avaient aimé; tandis que madame Marneffe jugea nécessaire de bien tromper cet homme en qui elle voyait une caisse éternelle. Les tromperies de l’amour vénal sont plus charmantes que la réalité. L’amour vrai comporte des querelles de moineaux où l’on se blesse au vif; mais la querelle pour rire est, au contraire, une caresse faite à l’amour-propre de la dupe. Ainsi, la rareté des entrevues maintenait chez Crevel le désir à l’état de passion. Il s’y heurtait toujours contre la dureté vertueuse de Valérie qui jouait le remords, qui parlait de ce que son père devait penser d’elle dans le paradis des braves. Il avait à vaincre une espèce de froideur de laquelle la fine commère lui faisait croire qu’il triomphait, elle paraissait céder à la passion folle de ce bourgeois; mais elle reprenait, comme honteuse, son orgueil de femme décente et ses airs de vertu, ni plus ni moins qu’une Anglaise, et aplatissait toujours son Crevel sous le poids de sa dignité, car Crevel l’avait de prime abord avalée vertueuse. Enfin, Valérie possédait des spécialités de tendresse qui la rendaient indispensable à Crevel aussi bien qu’au baron. En présence du monde, elle offrait la réunion enchanteresse de la candeur pudique et rêveuse, de la décence irréprochable, et de l’esprit rehaussé par la gentillesse, par la grâce, par les manières de la créole; mais, dans le tête-à-tête, elle dépassait les courtisanes, elle y était drôle, amusante, fertile en inventions nouvelles. Ce contraste plaît énormément à l’individu du genre Crevel; il est flatté d’être l’unique auteur de cette comédie, il la croit jouée à son seul profit, et il rit de cette délicieuse hypocrisie, en admirant la comédienne.
Valérie s’était admirablement approprié le baron Hulot, elle l’avait obligé à vieillir par une de ces flatteries fines qui peuvent servir à peindre l’esprit diabolique de ces sortes de femmes. Chez les organisations privilégiées, il arrive un moment où, comme une place assiégée qui fait long-temps bonne contenance, la situation vraie se déclare. En prévoyant la dissolution prochaine du Beau de l’Empire, Valérie jugea nécessaire de la hâter.—«Pourquoi te gênes-tu, mon vieux grognard? lui dit-elle six mois après leur mariage clandestin et doublement adultère. Aurais-tu donc des prétentions? voudrais-tu m’être infidèle? Moi, je te trouverai bien mieux si tu ne te fardes plus. Fais-moi le sacrifice de tes grâces postiches. Crois-tu que c’est deux sous de vernis mis à tes bottes, ta ceinture en caoutchouc, ton gilet de force et ton faux toupet que j’aime en toi? D’ailleurs, plus tu seras vieux, moins j’aurai peur de me voir enlever mon Hulot par une rivale!» Croyant donc à l’amitié divine autant qu’à l’amour de madame Marneffe avec laquelle il comptait finir sa vie, le Conseiller-d’État avait suivi ce conseil privé en cessant de se teindre les favoris et les cheveux. Après avoir reçu de Valérie cette touchante déclaration, le grand et bel Hector se montra tout blanc un beau matin. Madame Marneffe prouva facilement à son cher Hector qu’elle avait cent fois vu la ligne blanche formée par la pousse des cheveux.
—Les cheveux blancs vont admirablement à votre figure, dit-elle en le voyant, ils l’adoucissent, vous êtes infiniment mieux, vous êtes charmant.
Enfin le baron, une fois lancé dans ce chemin, ôta son gilet de peau, son corset; il se débarrassa de toutes ses bricoles. Le ventre tomba, l’obésité se déclara. Le chêne devint une tour, et la pesanteur des mouvements fut d’autant plus effrayante, que le baron vieillissait prodigieusement en jouant le rôle de Louis XII. Les sourcils restèrent noirs et rappelèrent vaguement le bel Hulot, comme dans quelques pans de murs féodaux un léger détail de sculpture demeure pour faire apercevoir ce que fut le château dans son beau temps. Cette discordance rendait le regard, vif et jeune encore, d’autant plus singulier dans ce visage bistré que, là où pendant si longtemps fleurirent des tons de chair à la Rubens, on voyait, par certaines meurtrissures et dans le sillon tendu de la ride, les efforts d’une passion en rébellion avec la nature. Hulot fut alors une de ces belles ruines humaines où la virilité ressort par des espèces de buissons aux oreilles, au nez, aux doigts, en produisant l’effet des mousses poussées sur les monuments presque éternels de l’Empire romain.
Comment Valérie avait-elle pu maintenir Crevel et Hulot, côte à côte chez elle, alors que le vindicatif chef de bataillon voulait triompher bruyamment de Hulot? Sans répondre immédiatement à cette question, qui sera résolue par le drame, on peut faire observer que Lisbeth et Valérie avaient inventé à elles deux une prodigieuse machine dont le jeu puissant aidait à ce résultat. Marneffe, en voyant sa femme embellie par le milieu dans lequel elle trônait, comme le soleil d’un système sidéral, paraissait, aux yeux du monde, avoir senti ses feux se rallumer pour elle, il en était devenu fou. Si cette jalousie faisait du sieur Marneffe un trouble-fête, elle donnait un prix extraordinaire aux faveurs de Valérie. Marneffe témoignait néanmoins une confiance en son directeur, qui dégénérait en une débonnaireté presque ridicule. Le seul personnage qui l’offusquât était précisément Crevel.
Marneffe, détruit par ces débauches particulières aux grandes capitales, décrites par les poëtes romains, et pour lesquelles notre pudeur moderne n’a point de nom, était devenu hideux comme une figure anatomique en cire. Mais cette maladie ambulante, vêtue de beau drap, balançait ses jambes en échalas dans un élégant pantalon. Cette poitrine desséchée se parfumait de linge blanc, et le musc éteignait les fétides senteurs de la pourriture humaine. Cette laideur du vice expirant et chaussé en talons rouges, car Valérie avait mis Marneffe en harmonie avec sa fortune, avec sa croix, avec sa place, épouvantait Crevel, qui ne soutenait pas facilement le regard des yeux blancs du sous-chef. Marneffe était le cauchemar du maire. En s’apercevant du singulier pouvoir que Lisbeth et sa femme lui avaient conféré, ce mauvais drôle s’en amusait, il en jouait comme d’un instrument; et, les cartes de salon étant la dernière ressource de cette âme aussi usée que le corps, il plumait Crevel, qui se croyait obligé de filer doux avec le respectable fonctionnaire qu’il trompait!
En voyant Crevel si petit garçon avec cette hideuse et infâme momie, dont la corruption était pour le maire lettres closes, en le voyant surtout si profondément méprisé par Valérie, qui riait de Crevel comme on rit d’un bouffon, vraisemblablement le baron se croyait tellement à l’abri de toute rivalité, qu’il l’invitait constamment à dîner.
Valérie, protégée par ces deux passions en sentinelle à ses côtés et par un mari jaloux, attirait tous les regards, excitait tous les désirs, dans le cercle où elle rayonnait. Ainsi, tout en gardant les apparences, elle était arrivée, en trois ans environ, à réaliser les conditions les plus difficiles du succès que cherchent les courtisanes, et qu’elles accomplissent si rarement, aidées par le scandale, par leur audace et par l’éclat de leur vie au soleil. Comme un diamant bien taillé que Chanor aurait délicieusement serti, la beauté de Valérie, naguère enfouie dans la mine de la rue du Doyenné, valait plus que sa valeur, elle faisait des malheureux!... Claude Vignon aimait Valérie en secret.
Cette explication rétrospective, assez nécessaire quand on revoit les gens à trois ans d’intervalle, est comme le bilan de Valérie. Voici maintenant celui de son associée Lisbeth.
La cousine Bette occupait dans la maison Marneffe la position d’une parente qui aurait cumulé les fonctions de dame de compagnie et de femme de charge; mais elle ignorait les doubles humiliations qui, la plupart du temps, affligent les créatures assez malheureuses pour accepter ces positions ambiguës. Lisbeth et Valérie offraient le touchant spectacle d’une de ces amitiés si vives et si peu probables entre femmes, que les Parisiens, toujours trop spirituels, les calomnient aussitôt. Le contraste de la mâle et sèche nature de la Lorraine avec la jolie nature créole de Valérie servit la calomnie. Madame Marneffe avait d’ailleurs, sans le savoir, donné du poids aux commérages par le soin qu’elle prit de son amie, dans un intérêt matrimonial qui devait, comme on va le voir, rendre complète la vengeance de Lisbeth. Une immense révolution s’était accomplie chez la cousine Bette; Valérie qui voulut l’habiller, en avait tiré le plus grand parti. Cette singulière fille, maintenant soumise au corset, faisait fine taille, consommait de la bandoline pour sa chevelure lissée, acceptait ses robes telles que les lui livrait la couturière, portait des brodequins de choix et des bas de soie gris, d’ailleurs compris par les fournisseurs dans les mémoires de Valérie, et payés par qui de droit. Ainsi restaurée, toujours en cachemire jaune, Bette eût été méconnaissable à qui l’eût revue après ces trois années. Cet autre diamant noir, le plus rare des diamants, taillé par une main habile et monté dans le chaton qui lui convenait, était apprécié par quelques employés ambitieux à toute sa valeur. Qui voyait la Bette pour la première fois, frémissait involontairement à l’aspect de la sauvage poésie que l’habile Valérie avait su mettre en relief en cultivant par la toilette cette Nonne sanglante, en encadrant avec art par des bandeaux épais cette sèche figure olivâtre où brillaient des yeux d’un noir assorti à celui de la chevelure, en faisant valoir cette taille inflexible. Bette, comme une Vierge de Cranach et de Van Eyck, comme une Vierge byzantine, sorties de leurs cadres, gardait la roideur, la correction de ces figures mystérieuses, cousines germaines des Isis et des divinités mises en gaîne par les sculpteurs égyptiens. C’était du granit, du basalte, du porphyre qui marchait. A l’abri du besoin pour le reste de ses jours, la Bette était d’une humeur charmante, elle apportait avec elle la gaieté partout où elle allait dîner. Le baron payait d’ailleurs le loyer du petit appartement meublé, comme on le sait, de la défroque du boudoir et de la chambre de son amie Valérie.—«Après avoir commencé, disait-elle, la vie en vraie chèvre affamée, je la finis en lionne.» Elle continuait à confectionner les ouvrages les plus difficiles de la passementerie pour monsieur Rivet, seulement afin, disait-elle, de ne pas perdre son temps. Et cependant sa vie était, comme on va le voir, excessivement occupée; mais il est dans l’esprit des gens venus de la campagne de ne jamais abandonner le gagne-pain, ils ressemblent aux juifs en ceci.
Tous les matins, la cousine Bette allait elle-même à la grande halle, au petit jour, avec la cuisinière. Dans le plan de la Bette, le livre de dépense, qui ruinait le baron Hulot, devait enrichir sa chère Valérie, et l’enrichissait effectivement.
Quelle est la maîtresse de maison qui n’a pas, depuis 1838, éprouvé les funestes résultats des doctrines antisociales répandues dans les classes inférieures par des écrivains incendiaires? Dans tous les ménages, la plaie des domestiques est aujourd’hui la plus vive de toutes les plaies financières. A de très-rares exceptions près, et qui mériteraient le prix Monthyon, un cuisinier et une cuisinière sont des voleurs domestiques, des voleurs gagés, effrontés, de qui le gouvernement s’est complaisamment fait le recéleur, en développant ainsi la pente au vol, presque autorisée chez les cuisinières par l’antique plaisanterie sur l’anse du panier. Là où ces femmes cherchaient autrefois quarante sous pour leur mise à la loterie, elles prennent aujourd’hui cinquante francs pour la caisse d’épargne. Et les froids puritains qui s’amusent à faire en France des expériences philanthropiques, croient avoir moralisé le peuple! Entre la table des maîtres et le marché, les gens ont établi leur octroi secret, et la ville de Paris n’est pas si habile à percevoir ses droits d’entrée, qu’ils le sont à prélever les leurs sur toute chose. Outre les cinquante pour cent dont ils grèvent les provisions de bouche, ils exigent de fortes étrennes des fournisseurs. Les marchands les plus hauts placés tremblent devant cette puissance occulte; ils la soldent sans mot dire, tous: carrossiers, bijoutiers, tailleurs, etc. A qui tente de les surveiller, les domestiques répondent par des insolences, ou par les bêtises coûteuses d’une feinte maladresse; ils prennent aujourd’hui des renseignements sur les maîtres, comme autrefois les maîtres en prenaient sur eux. Le mal, arrivé véritablement au comble, et contre lequel les tribunaux commencent à sévir, mais en vain, ne peut disparaître que par une loi qui astreindra les domestiques à gages au livret de l’ouvrier. Le mal cesserait alors comme par enchantement. Tout domestique étant tenu de produire son livret, et les maîtres étant obligés d’y consigner les causes du renvoi, la démoralisation rencontrerait certainement un frein puissant. Les gens occupés de la haute politique du moment ignorent jusqu’où va la dépravation des classes inférieures à Paris: elle est égale à la jalousie qui les dévore. La Statistique est muette sur le nombre effrayant d’ouvriers de vingt ans qui épousent des cuisinières de quarante et de cinquante ans enrichies par le vol. On frémit en pensant aux suites d’unions pareilles au triple point de vue de la criminalité, de l’abâtardissement de la race et des mauvais ménages. Quant au mal purement financier produit par les vols domestiques, il est énorme au point de vue politique. La vie ainsi renchérie du double, interdit le superflu dans beaucoup de ménages. Le superflu!... c’est la moitié du commerce des États, comme il est l’élégance de la vie. Les livres, les fleurs sont aussi nécessaires que le pain à beaucoup de gens.
Lisbeth, à qui cette affreuse plaie des maisons parisiennes était connue, pensait à diriger le ménage de Valérie, en lui promettant son appui dans la scène terrible où toutes deux elles s’étaient juré d’être comme deux sœurs. Donc elle avait attiré, du fond des Vosges, une parente du côté maternel, ancienne cuisinière de l’évêque de Nancy, vieille fille pieuse et d’une excessive probité. Craignant néanmoins son inexpérience à Paris, et surtout les mauvais conseils, qui gâtent tant de ces loyautés si fragiles, Lisbeth accompagnait Mathurine à la grande Halle, et tâchait de l’habituer à savoir acheter. Connaître le véritable prix des choses pour obtenir le respect du vendeur, manger des mets sans actualité, comme le poisson, par exemple, quand ils ne sont pas chers, être au courant de la valeur des comestibles et en pressentir la hausse pour acheter en baisse, cet esprit de ménagère est, à Paris, le plus nécessaire à l’économie domestique. Comme Mathurine touchait de bons gages, qu’on l’accablait de cadeaux, elle aimait assez la maison pour être heureuse des bons marchés. Aussi depuis quelque temps rivalisait-elle avec Lisbeth, qui la trouvait assez formée, assez sûre, pour ne plus aller à la halle que les jours où Valérie avait du monde, ce qui, par parenthèse, arrivait assez souvent. Voici pourquoi. Le baron avait commencé par garder le plus strict décorum; mais sa passion pour madame Marneffe était en peu de temps devenue si vive, si avide, qu’il désira la quitter le moins possible. Après y avoir dîné quatre fois par semaine, il trouva charmant d’y manger tous les jours. Six mois après le mariage de sa fille, il donna deux mille francs par mois à titre de pension. Madame Marneffe invitait les personnes que son cher baron désirait traiter. D’ailleurs, le dîner était toujours fait pour six personnes, le baron pouvait en amener trois à l’improviste. Lisbeth réalisa par son économie le problème extraordinaire d’entretenir splendidement cette table pour la somme de mille francs, et donner mille francs par mois à madame Marneffe. La toilette de Valérie étant payée largement par Crevel et par le baron, les deux amies trouvaient encore un billet de mille francs par mois sur cette dépense. Aussi cette femme si pure, si candide, possédait-elle alors environ cent cinquante mille francs d’économies. Elle avait accumulé ses rentes et ses bénéfices mensuels en les capitalisant et les grossissant de gains énormes dus à la générosité avec laquelle Crevel faisait participer le capital de sa petite duchesse au bonheur de ses opérations financières. Crevel avait initié Valérie à l’argot et aux spéculations de la Bourse; et, comme toutes les Parisiennes, elle était promptement devenue plus forte que son maître. Lisbeth, qui ne dépensait pas un liard de ses douze cents francs, dont le loyer et la toilette étaient payés, qui ne sortait pas un sou de sa poche, possédait également un petit capital de cinq à six mille francs que Crevel lui faisait paternellement valoir.
L’amour du baron et celui de Crevel étaient néanmoins une rude charge pour Valérie. Le jour où le récit de ce drame recommence, excitée par l’un de ces événements qui font dans la vie l’office de la cloche aux coups de laquelle s’amassent les essaims, Valérie était montée chez Lisbeth pour s’y livrer à ces bonnes élégies, longuement parlées, espèces de cigarettes fumées à coups de langue, par lesquelles les femmes endorment les petites misères de leur vie.
—Lisbeth, mon amour, ce matin, deux heures de Crevel à faire, c’est bien assommant! Oh! comme je voudrais pouvoir t’y envoyer à ma place!
—Malheureusement cela ne se peut pas, dit Lisbeth en souriant. Je mourrai vierge.
—Être à ces deux vieillards! il y a des moments où j’ai honte de moi! Ah! si ma pauvre mère me voyait!
—Tu me prends pour Crevel, répondit Lisbeth.
—Dis-moi, ma chère petite Bette, que tu ne me méprises pas?...
—Ah! si j’étais jolie, en aurais-je eu... des aventures! s’écria Lisbeth. Te voilà justifiée.
—Mais tu n’aurais écouté que ton cœur, dit madame Marneffe en soupirant.
—Bah! répondit Lisbeth, Marneffe est un mort qu’on a oublié d’enterrer, le baron est comme ton mari, Crevel est ton adorateur; je te vois, comme toutes les femmes, parfaitement en règle.
—Non, ce n’est pas là, chère adorable fille, d’où vient la douleur, tu ne veux pas m’entendre...
—Oh! si!... s’écria la Lorraine, car le sous-entendu fait partie de ma vengeance. Que veux-tu?... j’y travaille.
—Aimer Wenceslas à en maigrir, et ne pouvoir réussir à le voir! dit Valérie en se détirant les bras; Hulot lui propose de venir dîner ici, mon artiste refuse! Il ne se sait pas idolâtré, ce monstre d’homme! Qu’est-ce que sa femme? de la jolie chair! oui, elle est belle, mais moi, je me sens: je suis pire!
—Sois tranquille, ma petite fille, il viendra, dit Lisbeth du ton dont parlent les nourrices aux enfants qui s’impatientent, je le veux...
—Mais, quand?
—Peut-être cette semaine.
—Laisse-moi t’embrasser.
Comme on le voit, ces deux femmes n’en faisaient qu’une; toutes les actions de Valérie, même les plus étourdies, ses plaisirs, ses bouderies se décidaient après de mûres délibérations entre elles.
Lisbeth, étrangement émue de cette vie de courtisane, conseillait Valérie en tout, et poursuivait le cours de ses vengeances avec une impitoyable logique. Elle adorait d’ailleurs Valérie, elle en avait fait sa fille, son amie, son amour; elle trouvait en elle l’obéissance des créoles, la mollesse de la voluptueuse; elle babillait avec elle tous les matins avec bien plus de plaisir qu’avec Wenceslas, elles pouvaient rire de leurs communes malices, de la sottise des hommes, et recompter ensemble les intérêts grossissants de leurs trésors respectifs. Lisbeth avait d’ailleurs rencontré, dans son entreprise et dans son amitié nouvelle, une pâture à son activité bien autrement abondante que dans son amour insensé pour Wenceslas. Les jouissances de la haine satisfaite sont les plus ardentes, les plus fortes au cœur. L’amour est en quelque sorte l’or, et la haine est le fer de cette mine à sentiments qui gît en nous. Enfin Valérie offrait, dans toute sa gloire, à Lisbeth, cette beauté qu’elle adorait, comme on adore tout ce qu’on ne possède pas, beauté bien plus maniable que celle de Wenceslas qui, pour elle, avait toujours été froid et insensible.
Après bientôt trois ans, Lisbeth commençait à voir les progrès de la sape souterraine à laquelle elle consumait sa vie et dévouait son intelligence. Lisbeth pensait, madame Marneffe agissait. Madame Marneffe était la hache, Lisbeth était la main qui la manie, et la main démolissait à coups pressés cette famille qui, de jour en jour, lui devenait plus odieuse, car on hait de plus en plus, comme on aime tous les jours davantage, quand on aime. L’amour et la haine sont des sentiments qui s’alimentent par eux-mêmes; mais, des deux, la haine a la vie la plus longue. L’amour a pour bornes des forces limitées, il tient ses pouvoirs de la vie et de la prodigalité; la haine ressemble à la mort, à l’avarice, elle est en quelque sorte une abstraction active, au-dessus des êtres et des choses. Lisbeth, entrée dans l’existence qui lui était propre, y déployait toutes ses facultés; elle régnait à la manière des jésuites, en puissance occulte. Aussi la régénérescence de sa personne était-elle complète. Sa figure resplendissait. Lisbeth rêvait d’être madame la maréchale Hulot.
Cette scène où les deux amies se disaient crûment leurs moindres pensées sans prendre de détours dans l’expression, avait lieu précisément au retour de la Halle, où Lisbeth était allée préparer les éléments d’un dîner fin. Marneffe, qui convoitait la place de monsieur Coquet, le recevait avec la vertueuse madame Coquet, et Valérie espérait faire traiter de la démission du chef de bureau par Hulot le soir même. Lisbeth s’habillait pour se rendre chez la baronne, où elle dînait.
—Tu nous reviendras pour servir le thé, ma Bette? dit Valérie.
—Je l’espère...
—Comment, tu l’espères? en serais-tu venue à coucher avec Adeline pour boire ses larmes pendant qu’elle dort?
—Si cela se pouvait! répondit Lisbeth en riant, je ne dirais pas non. Elle expie son bonheur, je suis heureuse, je me souviens de mon enfance. Chacun son tour. Elle sera dans la boue, et moi! je serai comtesse de Forzheim!...
Lisbeth se dirigea vers la rue Plumet, où elle allait depuis quelque temps, comme on va au spectacle, pour s’y repaître d’émotions.
L’appartement choisi par Hulot pour sa femme consistait en une grande et vaste antichambre, un salon et une chambre à coucher avec cabinet de toilette. La salle à manger était latéralement contiguë au salon. Deux chambres de domestique et une cuisine, situées au troisième étage, complétaient ce logement, digne encore d’un Conseiller-d’État, directeur à la Guerre. L’hôtel, la cour et l’escalier étaient majestueux. La baronne, obligée de meubler son salon, sa chambre et la salle à manger avec les reliques de sa splendeur, avait pris le meilleur dans les débris de l’hôtel, rue de l’Université. La pauvre femme aimait d’ailleurs ces muets témoins de son bonheur qui, pour elle, avaient une éloquence quasi-consolante. Elle entrevoyait dans ses souvenirs des fleurs comme elle voyait sur ses tapis des rosaces à peine visibles pour les autres.
En entrant dans la vaste antichambre où douze chaises, un baromètre et un grand poêle, de longs rideaux en calicot blanc bordé de rouge, rappelaient les affreuses antichambres des Ministères, le cœur se serrait; on pressentait la solitude dans laquelle vivait cette femme. La douleur, de même que le plaisir, se fait une atmosphère. Au premier coup d’œil jeté sur un intérieur, on sait qui y règne de l’amour ou du désespoir. On trouvait Adeline dans une immense chambre à coucher, meublée des beaux meubles de Jacob Desmalters, en acajou moucheté garni des ornements de l’Empire, ces bronzes qui ont trouvé le moyen d’être plus froids que les cuivres de Louis XVI! Et l’on frissonnait en voyant cette femme assise sur un fauteuil romain, devant les sphinx d’une travailleuse, ayant perdu ses couleurs, affectant une gaieté menteuse, conservant son air impérial, comme elle savait conserver la robe de velours bleu qu’elle mettait chez elle. Cette âme fière soutenait le corps et maintenait la beauté. La baronne, à la fin de la première année de son exil dans cet appartement, avait mesuré le malheur dans toute son étendue.—En me reléguant là, mon Hector m’a fait la vie encore plus belle qu’elle ne devait l’être pour une simple paysanne, se dit-elle. Il me veut ainsi: que sa volonté soit faite! Je suis la baronne Hulot, la belle-sœur d’un maréchal de France, je n’ai pas commis la moindre faute, mes deux enfants sont établis, je puis attendre la mort, enveloppée dans les voiles immaculés de ma pureté d’épouse, dans le crêpe de mon bonheur évanoui.
Le portrait de Hulot, peint par Robert Lefebvre en 1810, dans l’uniforme de commissaire ordonnateur de la garde impériale, s’étalait au-dessus de la travailleuse, où, à l’annonce d’une visite, Adeline serrait une Imitation de Jésus-Christ, sa lecture habituelle. Cette Madeleine irréprochable écoutait aussi la voix de l’Esprit-Saint dans son désert.
—Mariette, ma fille, dit Lisbeth à la cuisinière qui vint lui ouvrir la porte, comment va ma bonne Adeline?...
—Oh! bien, en apparence, mademoiselle; mais, entre nous, si elle persiste dans ses idées, elle se tuera, dit Mariette à l’oreille de Lisbeth. Vraiment, vous devriez l’engager à vivre mieux. D’hier, madame m’a dit de lui donner le matin pour deux sous de lait et un petit pain d’un sou; de lui servir à dîner soit un hareng, soit un peu de veau froid, en en faisant cuire une livre pour la semaine, bien entendu lorsqu’elle dînera seule, ici... Elle veut ne dépenser que dix sous par jour pour sa nourriture. Cela n’est pas raisonnable. Si je parlais de ce beau projet à monsieur le maréchal, il pourrait se brouiller avec monsieur le baron et le déshériter; au lieu que vous, qui êtes si bonne et si fine, vous saurez arranger les choses...
—Eh bien! pourquoi ne vous adressez-vous pas à mon cousin? dit Lisbeth.
—Ah! ma chère demoiselle, il y a bien environ vingt à vingt-cinq jours qu’il n’est venu, enfin tout le temps que nous sommes restées sans vous voir! D’ailleurs, madame m’a défendu, sous peine de renvoi, de jamais demander de l’argent à monsieur. Mais quant à de la peine... ah! la pauvre madame en a eu! C’est la première fois que monsieur l’oublie si long-temps... Chaque fois qu’on sonnait, elle s’élançait à la fenêtre... mais, depuis cinq jours, elle ne quitte plus son fauteuil. Elle lit! Chaque fois qu’elle va chez madame la comtesse, elle me dit: «Mariette, qu’elle dit, si monsieur vient, dites que je suis dans la maison, et envoyez-moi le portier; il aura sa course bien payée!»
—Pauvre cousine! dit Bette, cela me fend le cœur. Je parle d’elle à mon cousin tous les jours. Que voulez-vous? Il dit: «Tu as raison, Bette, je suis un misérable; ma femme est un ange, et je suis un monstre: j’irai demain...» Et il reste chez madame Marneffe; cette femme le ruine et il l’adore; il ne vit que près d’elle. Moi, je fais ce que je peux! Si je n’étais pas là, si je n’avais pas avec moi Mathurine, le baron aurait dépensé le double; et, comme il n’a presque plus rien, il se serait déjà peut-être brûlé la cervelle. Eh bien! Mariette, voyez-vous, Adeline mourrait de la mort de son mari, j’en suis sûre. Au moins je tâche de nouer là les deux bouts, et d’empêcher que mon cousin ne mange trop d’argent...
—Ah! c’est ce que dit la pauvre madame; elle connaît bien ses obligations envers vous, répondit Mariette; elle disait vous avoir pendant long-temps mal jugée...
—Ah! fit Lisbeth. Elle ne vous a pas dit autre chose?
—Non, mademoiselle. Si vous voulez lui faire plaisir, parlez-lui de monsieur; elle vous trouve heureuse de le voir tous les jours.
—Est-elle seule?
—Faites excuse, le maréchal y est. Oh! il vient tous les jours, et elle lui dit toujours qu’elle a vu monsieur le matin, qu’il rentre la nuit fort tard.
—Et y a-t-il un bon dîner, aujourd’hui?... demanda Bette.
Mariette hésitait à répondre, elle soutenait mal le regard de la Lorraine, quand la porte du salon s’ouvrit, et le maréchal Hulot sortit si précipitamment, qu’il salua Bette sans la regarder, et laissa tomber des papiers. Bette ramassa ces papiers et courut dans l’escalier, car il était inutile de crier après un sourd; mais elle s’y prit de manière à ne pas pouvoir rejoindre le maréchal, elle revint et lut furtivement ce qui suit écrit au crayon:
«Mon cher frère, mon mari m’a donné l’argent de la dépense pour le trimestre; mais ma fille Hortense en a eu si grand besoin, que je lui ai prêté la somme entière, qui suffisait à peine à sortir d’embarras. Pouvez-vous me prêter quelques cents francs, car je ne veux pas redemander de l’argent à Hector; un reproche de lui me ferait trop de peine.»
—Ah! pensa Lisbeth, pour qu’elle ait fait plier à ce point son orgueil, dans quelle extrémité se trouve-t-elle donc?
Lisbeth entra, surprit Adeline en pleurs et lui sauta au cou.
—Adeline, ma chère enfant, je sais tout! dit la cousine Bette. Tiens, le maréchal a laissé tomber ce papier, tant il était troublé, car il courait comme un lévrier... Cet affreux Hector ne t’a pas donné d’argent depuis?.....
—Il m’en donne fort exactement, répondit la baronne; mais Hortense en a eu besoin, et...
—Et tu n’avais pas de quoi nous donner à dîner, dit Bette en interrompant sa cousine. Maintenant je comprends l’air embarrassé de Mariette à qui je parlais de la soupe. Tu fais l’enfant, Adeline! tiens, laisse-moi te donner mes économies.
—Merci, ma bonne Bette, répondit Adeline en essuyant une larme. Cette petite gêne n’est que momentanée, et j’ai pourvu à l’avenir. Mes dépenses seront désormais de deux mille quatre cents francs par an, y compris le loyer, et je les aurai. Surtout, Bette, pas un mot à Hector. Va-t-il bien?
—Oh! comme le Pont-Neuf! il est gai comme un pinson, il ne pense qu’à sa sorcière de Valérie.
Madame Hulot regardait un grand pin argenté qui se trouvait dans le champ de sa fenêtre, et Lisbeth ne put rien lire de ce que pouvaient exprimer les yeux de sa cousine.
—Lui as-tu dit que c’était le jour où nous dînions tous ici?
—Oui, mais bah! madame Marneffe donne un grand dîner, elle espère traiter de la démission de monsieur Coquet! et cela passe avant tout! Tiens, Adeline, écoute-moi: tu connais mon caractère féroce à l’endroit de l’indépendance. Ton mari, ma chère, te ruinera certainement. J’ai cru pouvoir vous être utile à tous chez cette femme, mais c’est une créature d’une dépravation sans bornes, elle obtiendra de ton mari des choses à le mettre dans le cas de vous déshonorer tous.
Adeline fit le mouvement d’une personne qui reçoit un coup de poignard dans le cœur.
—Mais, ma chère Adeline, j’en suis sûre. Il faut bien que j’essaie de t’éclairer. Eh bien! songeons à l’avenir! le maréchal est vieux, mais il ira loin, il a un beau traitement; sa veuve, s’il mourait, aurait une pension de six mille francs. Avec cette somme, moi, je me chargerais de vous faire vivre tous! Use de ton influence sur le bonhomme pour nous marier. Ce n’est pas pour être madame la maréchale, je me soucie de ces sornettes comme de la conscience de madame Marneffe; mais vous aurez tous du pain. Je vois qu’Hortense en manque, puisque tu lui donnes le tien.
Le maréchal se montra, le vieux soldat avait fait si rapidement la course, qu’il s’essuyait le front avec son foulard.
—J’ai remis deux mille francs à Mariette, dit-il à l’oreille de sa belle-sœur.
Adeline rougit jusque dans la racine de ses cheveux. Deux larmes bordèrent ses cils encore longs, et elle pressa silencieusement la main du vieillard dont la physionomie exprimait le bonheur d’un amant heureux.
—Je voulais, Adeline, vous faire avec cette somme un cadeau, dit-il en continuant; au lieu de me la rendre, vous vous choisirez vous-même ce qui vous plaira le mieux.
Il vint prendre la main que lui tendit Lisbeth, et il la baisa, tant il était distrait par son plaisir.
—Cela promet, dit Adeline à Lisbeth en souriant autant qu’elle pouvait sourire.
En ce moment, Hulot jeune et sa femme arrivèrent.
—Mon frère dîne avec nous? demanda le maréchal d’un ton bref.
Adeline prit un crayon et mit sur un petit carré de papier ces mots:
«Je l’attends, il m’a promis ce matin de dîner ici; mais s’il ne venait pas, le maréchal l’aurait retenu, car il est accablé d’affaires.»
Et elle présenta le papier. Elle avait inventé ce mode de conversation pour le maréchal, et une provision de petits carrés de papier était placée avec un crayon sur sa travailleuse.
—Je sais, répondit le maréchal, qu’il est accablé de travail à cause de l’Algérie.
Hortense et Wenceslas entrèrent en ce moment, et, en voyant sa famille autour d’elle, la baronne reporta sur le maréchal un regard dont la signification ne fut comprise que par Lisbeth.
Le bonheur avait considérablement embelli l’artiste adoré par sa femme et cajolé par le monde. Sa figure était devenue presque pleine, sa taille élégante faisait ressortir les avantages que le sang donne à tous les vrais gentilshommes. Sa gloire prématurée, son importance, les éloges trompeurs que le monde jette aux artistes, comme on se dit bonjour ou comme on parle du temps, lui donnaient cette conscience de sa valeur, qui dégénère en fatuité quand le talent s’en va. La croix de la Légion-d’Honneur complétait à ses propres yeux, le grand homme qu’il croyait être.
Après trois ans de mariage, Hortense était avec son mari comme un chien avec son maître, elle répondait à tous ses mouvements par un regard qui ressemblait à une interrogation, elle tenait toujours les yeux sur lui, comme un avare sur son trésor, elle attendrissait par son abnégation admiratrice. On reconnaissait en elle le génie et les conseils de sa mère. Sa beauté, toujours la même, était alors altérée, poétiquement, d’ailleurs, par les ombres douces d’une mélancolie cachée.
En voyant entrer sa cousine, Lisbeth pensa que la plainte, contenue pendant long-temps, allait rompre la faible enveloppe de la discrétion. Lisbeth, dès les premiers jours de la lune de miel, avait jugé que le jeune ménage avait de trop petits revenus pour une si grande passion.
Hortense, en embrassant sa mère, échangea de bouche à oreille, et de cœur à cœur, quelques phrases dont le secret fut trahi, pour Bette, par leurs hochements de tête.
—Adeline va, comme moi, travailler pour vivre, pensa la cousine Bette. Je veux qu’elle me mette au courant de ce qu’elle fera... Ces jolis doigts sauront donc enfin comme les miens ce que c’est que le travail forcé.
A six heures, la famille passa dans la salle à manger. Le couvert d’Hector était mis.
—Laissez-le! dit la baronne à Mariette; monsieur vient quelquefois tard.
—Oh! mon père viendra, dit Hulot fils à sa mère; il me l’a promis à la Chambre en nous quittant.
Lisbeth, de même qu’une araignée au centre de sa toile, observait toutes les physionomies. Après avoir vu naître Hortense et Victorin, leurs figures étaient pour elle comme des glaces à travers lesquelles elle lisait dans ces jeunes âmes. Or, à certains regards jetés à la dérobée par Victorin sur sa mère, elle reconnut quelque malheur près de fondre sur Adeline, et que Victorin hésitait à révéler. Le jeune et célèbre avocat était triste en dedans. Sa profonde vénération pour sa mère éclatait dans la douleur avec laquelle il la contemplait. Hortense, elle, était évidemment occupée de ses propres chagrins; et, depuis quinze jours, Lisbeth savait qu’elle éprouvait les premières inquiétudes que le manque d’argent cause aux gens probes, aux jeunes femmes à qui la vie a toujours souri et qui déguisent leurs angoisses. Aussi, dès le premier moment, la cousine Bette devina-t-elle que la mère n’avait rien donné à sa fille. La délicate Adeline était donc descendue aux fallacieuses paroles que le besoin suggère aux emprunteurs. La préoccupation d’Hortense, celle de son frère, la profonde mélancolie de la baronne rendirent le dîner triste, surtout si l’on se représente le froid que jetait déjà la surdité du vieux maréchal. Trois personnes animaient la scène, Lisbeth, Célestine et Wenceslas. L’amour d’Hortense avait développé chez l’artiste l’animation polonaise, cette vivacité d’esprit gascon, cette aimable turbulence qui distingue ces Français du Nord. Sa situation d’esprit, sa physionomie disaient assez qu’il croyait en lui-même, et que la pauvre Hortense, fidèle aux conseils de sa mère, lui cachait tous les tourments domestiques.
—Tu dois être bien heureuse, dit Lisbeth à sa petite cousine en sortant de table, ta maman t’a tirée d’affaire en te donnant son argent.
—Maman! répondit Hortense étonnée. Oh! pauvre maman, moi qui pour elle voudrais en faire, de l’argent! Tu ne sais pas, Lisbeth, eh bien! j’ai le soupçon affreux qu’elle travaille en secret.
On traversait alors le grand salon obscur, sans flambeaux, en suivant Mariette qui portait la lampe de la salle à manger dans la chambre à coucher d’Adeline. En ce moment, Victorin toucha le bras de Lisbeth et d’Hortense; toutes deux comprenant la signification de ce geste laissèrent Wenceslas, Célestine, le maréchal et la baronne aller dans la chambre à coucher, et restèrent groupés, à l’embrasure d’une fenêtre.
—Qu’y a-t-il, Victorin? dit Lisbeth. Je parie que c’est quelque désastre causé par ton père.
—Hélas! oui, répondit Victorin. Un usurier, nommé Vauvinet, a pour soixante mille francs de lettres de change de mon père, et veut le poursuivre! J’ai voulu parler de cette déplorable affaire à mon père à la Chambre, il n’a pas voulu me comprendre, il m’a presque évité. Faut-il prévenir notre mère?
—Non, non, dit Lisbeth, elle a trop de chagrins, tu lui donnerais le coup de la mort, il faut la ménager. Vous ne savez pas où elle en est; sans votre oncle, vous n’eussiez pas trouvé de dîner ici aujourd’hui.
—Ah! mon Dieu, Victorin, nous sommes des monstres, dit Hortense à son frère, Lisbeth nous apprend ce que nous aurions dû deviner. Mon dîner m’étouffe!
Hortense n’acheva pas, elle mit son mouchoir sur sa bouche pour prévenir l’éclat d’un sanglot, elle pleurait.
—J’ai dit à ce Vauvinet de venir me voir demain, reprit Victorin en continuant; mais se contentera-t-il de ma garantie hypothécaire? Je ne le crois pas. Ces gens-là veulent de l’argent comptant pour en faire suer des escomptes usuraires.
—Vendons notre rente! dit Lisbeth à Hortense.
—Qu’est-ce que ce serait? quinze ou seize mille francs, répliqua Victorin, il en faut soixante.
—Chère cousine! s’écria Hortense en embrassant Lisbeth avec l’enthousiasme d’un cœur pur.
—Non, Lisbeth, gardez votre petite fortune, dit Victorin après avoir serré la main de la Lorraine. Je verrai demain ce que cet homme a dans son sac. Si ma femme y consent, je saurai empêcher, retarder les poursuites; car, voir attaquer la considération de mon père!... ce serait affreux. Que dirait le ministre de la guerre? Les appointements de mon père, engagés depuis trois ans, ne seront libres qu’au mois de décembre; on ne peut donc pas les offrir en garantie. Ce Vauvinet a renouvelé onze fois les lettres de change; ainsi jugez des sommes que mon père a payées en intérêts! il faut fermer ce gouffre.
—Si madame Marneffe pouvait le quitter, dit Hortense avec amertume.
—Ah! Dieu nous en préserve! dit Victorin. Mon père irait peut-être ailleurs, et là, les frais les plus dispendieux sont déjà faits.
Quel changement chez ces enfants naguère si respectueux, et que la mère avait maintenus si long-temps dans une adoration absolue de leur père! ils l’avaient déjà jugé.
—Sans moi, reprit Lisbeth, votre père serait encore plus ruiné qu’il ne l’est.
—Rentrons, dit Hortense, maman est fine, et elle se douterait de quelque chose, et, comme dit notre bonne Lisbeth, cachons-lui tout, soyons gais!
—Victorin, vous ne savez pas où vous conduira votre père avec son goût pour les femmes, dit Lisbeth. Pensez à vous assurer des revenus en me mariant avec le maréchal, vous devriez lui en parler tous ce soir, je partirai de bonne heure exprès.
Victorin entra dans la chambre.
—Eh bien! ma pauvre petite, dit Lisbeth tout bas à sa petite cousine, et toi, comment feras-tu?
—Viens dîner avec nous demain, nous causerons, répondit Hortense. Je ne sais où donner de la tête; toi, tu te connais aux difficultés de la vie, tu me conseilleras.
Pendant que toute la famille réunie essayait de prêcher le mariage au maréchal, et que Lisbeth revenait rue Vanneau, il y arrivait un de ces événements qui stimulent chez les femmes comme madame Marneffe l’énergie du vice en les obligeant à déployer toutes les ressources de la perversité. Reconnaissons au moins ce fait constant: A Paris, la vie est trop occupée pour que les gens vicieux fassent le mal par instinct, ils se défendent à l’aide du vice contre les agressions, voilà tout.
Madame Marneffe, dont le salon était rempli de ses fidèles, avait mis les parties de whist en train, lorsque le valet de chambre, un militaire retraité racolé par le baron, annonça:—Monsieur le baron Montès de Montéjanos. Valérie reçut au cœur une violente commotion, mais elle s’élança vivement vers la porte en criant:—Mon cousin!... Et, arrivée au Brésilien, elle lui glissa dans l’oreille ce mot:—Sois mon parent, ou tout est fini entre nous!
—Eh bien! reprit-elle à haute voix en amenant le Brésilien à la cheminée, Henri, tu n’as donc pas fait naufrage comme on me l’a dit, je t’ai pleuré trois ans...
—Bonjour, mon ami, dit monsieur Marneffe en tendant la main au Brésilien dont la tenue était celle d’un vrai Brésilien millionnaire.
Monsieur le baron Henri Montès de Montéjanos, doué par le climat équatorial du physique et de la couleur que nous prêtons tous à l’Othello du théâtre, effrayait par un air sombre, effet purement plastique; car son caractère, plein de douceur et de tendresse, le prédestinait à l’exploitation que les faibles femmes pratiquent sur les hommes forts. Le dédain qu’exprimait sa figure, la puissance musculaire dont témoignait sa taille bien prise, toutes ses forces ne se déployaient qu’envers les hommes, flatterie adressée aux femmes et qu’elles savourent avec tant d’ivresse que les gens qui donnent le bras à leurs maîtresses ont tous des airs de matamore tout à fait réjouissants. Superbement dessiné par un habit bleu à boutons en or massif, par son pantalon noir, chaussé de bottes fines d’un vernis irréprochable, ganté selon l’ordonnance, le baron n’avait de brésilien qu’un gros diamant d’environ cent mille francs qui brillait comme une étoile sur une somptueuse cravate de soie bleue, encadrée par un gilet blanc entr’ouvert de manière à laisser voir une chemise de toile d’une finesse fabuleuse. Le front, busqué comme celui d’un satyre, signe d’entêtement dans la passion, était surmonté d’une chevelure de jais, touffue comme une forêt vierge, sous laquelle scintillaient deux yeux clairs, fauves à faire croire que la mère du baron avait eu peur, étant grosse de lui, de quelque jaguar.
Ce magnifique exemplaire de la race portugaise au Brésil, se campa le dos à la cheminée dans une pose qui décelait des habitudes parisiennes; et, le chapeau d’une main, le bras appuyé sur le velours de la tablette, il se pencha vers madame Marneffe pour causer à voix basse avec elle, en se souciant fort peu des affreux bourgeois qui, dans son idée, encombraient mal à propos le salon.
Cette entrée en scène, cette pose, et l’air du Brésilien déterminèrent deux mouvements de curiosité mêlée d’angoisse, identiquement pareils chez Crevel et chez le baron. Ce fut chez tous deux la même expression, le même pressentiment. Aussi la manœuvre inspirée à ces deux passions réelles, devint-elle si comique par la simultanéité de cette gymnastique, qu’elle fit sourire les gens d’assez d’esprit pour y voir une révélation. Crevel, toujours bourgeois et boutiquier en diable, quoique maire de Paris, resta malheureusement en position plus long-temps que son collaborateur, et le baron put saisir au passage la révélation involontaire de Crevel. Ce fut un trait de plus dans le cœur du vieillard amoureux qui résolut d’avoir une explication avec Valérie.
—Ce soir, se dit également Crevel en arrangeant ses cartes, il faut en finir...
—Vous avez du cœur!... lui cria Marneffe, et vous venez d’y renoncer.
—Ah! pardon, répondit Crevel en voulant reprendre sa carte. Ce baron-là me semble de trop, continuait-il en se parlant à lui-même. Que Valérie vive avec mon baron à moi, c’est ma vengeance, et je sais le moyen de m’en débarrasser; mais ce cousin-là!... c’est un baron de trop, je ne yeux pas être jobardé, je veux savoir de quelle manière il est son parent!
Ce soir-là, par un de ces bonheurs qui n’arrivent qu’aux jolies femmes, Valérie était délicieusement mise. Sa blanche poitrine étincelait serrée dans une guipure dont les tons roux faisaient valoir le satin mat de ces belles épaules des Parisiennes, qui savent (par quels procédés, on l’ignore!) avoir de belles chairs et rester sveltes. Vêtue d’une robe de velours noir qui semblait à chaque instant près de quitter ses épaules, elle était coiffée en dentelle mêlée à des fleurs à grappes. Ses bras, à la fois mignons et potelés, sortaient de manches à sabots fourrées de dentelles. Elle ressemblait à ces beaux fruits coquettement arrangés dans une belle assiette et qui donnent des démangeaisons à l’acier du couteau.
—Valérie, disait le Brésilien à l’oreille de la jeune femme, je te reviens fidèle; mon oncle est mort, et je suis deux fois plus riche que je ne l’étais à mon départ. Je veux vivre et mourir à Paris, près de toi et pour toi.
—Plus bas, Henri! de grâce!
—Ah! bah! dussé-je jeter tout ce monde par la croisée, je veux te parler ce soir, surtout après avoir passé deux jours à te chercher. Je resterai le dernier, n’est-ce pas?
Valérie sourit à son prétendu cousin et lui dit:—Songez que vous devez être le fils d’une sœur de ma mère qui, pendant la campagne de Junot en Portugal, aurait épousé votre père.
—Moi, Montès de Montéjanos, arrière-petit-fils d’un des conquérants du Brésil, mentir!
—Plus bas, ou nous ne nous reverrons jamais...
—Et pourquoi?
—Marneffe a pris, comme les mourants qui chaussent tous un dernier désir, une passion pour moi...
—Ce laquais?... dit le Brésilien qui connaissait son Marneffe, je le payerai...
—Quelle violence...
—Ah çà! d’où te vient ce luxe?... dit le Brésilien qui finit par apercevoir les somptuosités du salon.
Elle se mit à rire.
—Quel mauvais ton, Henri! dit-elle.
Elle venait de recevoir deux regards enflammés de jalousie qui l’avaient atteinte au point de l’obliger à regarder les deux âmes en peine. Crevel, qui jouait contre le baron et monsieur Coquet, avait pour partner monsieur Marneffe. La partie fut égale à cause des distractions respectives de Crevel et du baron qui accumulèrent fautes sur fautes. Ces deux vieillards amoureux avouèrent, en un moment, la passion que Valérie avait réussi à leur faire cacher depuis trois ans; mais elle n’avait pas su non plus éteindre dans ses yeux le bonheur de revoir l’homme qui, le premier, lui avait fait battre le cœur, l’objet de son premier amour. Les droits de ces heureux mortels vivent autant que la femme sur laquelle ils les ont pris.
Entre ces trois passions absolues, l’une appuyée sur l’insolence de l’argent, l’autre sur le droit de possession, la dernière sur la jeunesse, la force, la fortune et la primauté, madame Marneffe resta calme et l’esprit libre, comme le fut le général Bonaparte, lorsqu’au siége de Mantoue il eut à répondre à deux armées en voulant continuer le blocus de la place. La jalousie, en jouant dans la figure de Hulot, le rendit aussi terrible que feu le maréchal Montcornet partant pour une charge de cavalerie sur un carré russe. En sa qualité de bel homme, le Conseiller-d’État n’avait jamais connu la jalousie, de même que Murat ignorait le sentiment de la peur. Il s’était toujours cru certain du triomphe. Son échec auprès de Josépha, le premier de sa vie, il l’attribuait à la soif de l’argent; il se disait vaincu par un million, et non par un avorton, en parlant du duc d’Hérouville. Les philtres et les vertiges que verse à torrents ce sentiment fou venaient de couler dans son cœur en un instant. Il se retournait de sa table de whist vers la cheminée par des mouvements à la Mirabeau, et quand il laissait ses cartes pour embrasser par un regard provocateur le Brésilien et Valérie, les habitués du salon éprouvaient cette crainte mêlée de curiosité qu’inspire une violence menaçant d’éclater de moments en moments. Le faux cousin regardait le Conseiller-d’État comme il eût examiné quelque grosse potiche chinoise. Cette situation ne pouvait durer, sans aboutir à un éclat affreux. Marneffe craignait le baron Hulot, autant que Crevel redoutait Marneffe, car il ne se souciait pas de mourir sous-chef. Les moribonds croient à la vie comme les forçats à la liberté. Cet homme voulait être chef de bureau à tout prix. Justement effrayé de la pantomime de Crevel et du Conseiller-d’État, il se leva, dit un mot à l’oreille de sa femme; et, au grand étonnement de l’assemblée, Valérie passa dans sa chambre à coucher avec le Brésilien et son mari.
—Madame Marneffe vous a-t-elle jamais parlé de ce cousin-là? demanda Crevel au baron Hulot.
—Jamais! répondit le baron en se levant. Assez pour ce soir, ajouta-t-il, je perds deux louis, les voici.
Il jeta deux pièces d’or sur la table et alla s’asseoir sur le divan d’un air que tout le monde interpréta comme un avis de s’en aller. Monsieur et madame Coquet, après avoir échangé deux mots, quittèrent le salon, et Claude Vignon, au désespoir, les imita. Ces deux sorties entraînèrent les personnes inintelligentes qui se virent de trop. Le baron et Crevel restèrent seuls, sans se dire un mot. Hulot, qui finit par ne plus apercevoir Crevel, alla sur la pointe du pied écouter à la porte de la chambre, et il fit un bond prodigieux en arrière, car monsieur Marneffe ouvrit la porte, se montra le front serein et parut étonné de ne trouver que deux personnes.
—Et le thé! dit-il.
—Où donc est Valérie? répondit le baron furieux.
—Ma femme, répliqua Marneffe; mais elle est montée chez mademoiselle votre cousine, elle va revenir.
—Et pourquoi nous a-t-elle plantés là pour cette stupide chèvre?...
—Mais, dit Marneffe, mademoiselle Lisbeth est arrivée de chez madame la baronne votre femme avec une espèce d’indigestion, et Mathurine a demandé du thé à Valérie, qui vient d’aller voir ce qu’a mademoiselle votre cousine.
—Et le cousin?...
—Il est parti!
—Vous croyez cela? dit le baron.
—Je l’ai mis en voiture! répondit Marneffe avec un affreux sourire.
Le roulement d’une voiture se fit entendre dans la rue Vanneau. Le baron, comptant Marneffe pour zéro, sortit et monta chez Lisbeth. Il lui passait dans la cervelle une de ces idées qu’y envoie le cœur quand il est incendié par la jalousie. La bassesse de Marneffe lui était si connue, qu’il supposa d’ignobles connivences entre la femme et le mari.
—Que sont donc devenus ces messieurs et ces dames? demanda Marneffe en se voyant seul avec Crevel.
—Quand le soleil se couche, la basse-cour en fait autant, répondit Crevel; madame Marneffe a disparu, ses adorateurs sont partis. Je vous propose un piquet, ajouta Crevel qui voulait rester.
Lui aussi, il croyait le Brésilien dans la maison. Monsieur Marneffe accepta. Le maire était aussi fin que le baron; il pouvait demeurer au logis indéfiniment en jouant avec le mari qui, depuis la suppression des jeux publics, se contentait du jeu rétréci, mesquin, du monde.
Le baron Hulot monta rapidement chez sa cousine Bette; mais il trouva la porte fermée, et les demandes d’usage à travers la porte employèrent assez de temps pour permettre à des femmes alertes et rusées de disposer le spectacle d’une indigestion gorgée de thé. Lisbeth souffrait tant, qu’elle inspirait les craintes les plus vives à Valérie; aussi Valérie fit-elle à peine attention à la rageuse entrée du baron. La maladie est un des paravents que les femmes mettent le plus souvent entre elles et l’orage d’une querelle. Hulot regarda partout à la dérobée, et il n’aperçut dans la chambre à coucher de la cousine Bette aucun endroit propre à cacher un Brésilien.
—Ton indigestion, Bette, fait honneur au dîner de ma femme, dit-il en examinant la vieille fille qui se portait à merveille, et qui tâchait d’imiter le râle des convulsions d’estomac en buvant du thé.
—Voyez comme il est heureux que notre chère Bette soit logée dans ma maison! Sans moi, la pauvre fille expirait... dit madame Marneffe.
—Vous avez l’air de me croire au mieux, reprit Lisbeth en s’adressant au baron, et ce serait une infamie...
—Pourquoi? demanda le baron, vous savez donc la raison de ma visite?
Et il guigna la porte d’un cabinet de toilette d’où la clef était retirée.
—Parlez-vous grec?... répondit madame Marneffe avec une expression déchirante de tendresse et de fidélité méconnues.
—Mais c’est pour vous, mon cher cousin, oui c’est par votre faute que je suis dans l’état où vous me voyez, dit Lisbeth avec énergie.
Ce cri détourna l’attention du baron qui regarda la vieille fille dans un étonnement profond.
—Vous savez si je vous aime, reprit Lisbeth, je suis ici, c’est tout dire. J’y use les dernières forces de ma vie, à veiller à vos intérêts en veillant à ceux de notre chère Valérie. Sa maison lui coûte dix fois moins cher qu’une autre maison qu’on voudrait tenir comme la sienne. Sans moi, mon cousin, au lieu de deux mille francs par mois, vous seriez forcé d’en donner trois ou quatre mille.
—Je sais tout cela, répondit le baron impatienté; vous nous protégez de bien des manières, ajouta-t-il en revenant auprès de madame Marneffe et la prenant par le cou, n’est-ce pas, ma chère petite belle?...
—Ma parole, dit Valérie, je vous crois fou!...
—Eh bien! vous ne doutez pas de mon attachement, reprit Lisbeth; mais j’aime aussi ma cousine Adeline, et je l’ai trouvée en larmes. Elle ne vous a pas vu depuis un mois. Non, cela n’est pas permis. Vous laissez ma pauvre Adeline sans argent. Votre fille Hortense a failli mourir en apprenant que c’est grâce à votre frère que nous avons pu dîner! Il n’y avait pas de pain chez vous aujourd’hui. Adeline a pris la résolution héroïque de se suffire à elle-même. Elle m’a dit: «Je ferai comme toi!» Ce mot m’a si fort serré le cœur, après le dîner, qu’en pensant à ce que ma cousine était en 1811 et ce qu’elle est en 1841, trente ans après! j’ai eu ma digestion arrêtée... j’ai voulu vaincre le mal; mais, arrivée ici, j’ai cru mourir...