«Mon bon vieux, j’ai dressé ma tente rue Chauchat. J’ai pris la précaution de faire essuyer les plâtres par des amis. Tout va bien. Venez quand vous voudrez, monsieur. Agar attend son Abraham.»

Héloïse me dira des nouvelles, car elle sait sa Bohême sur le bout du doigt.

—Mais mon cousin a très-bien pris ce désagrément, répondit la cousine.

—Pas possible, dit Crevel en s’arrêtant dans sa marche semblable à celle d’un balancier de pendule.

—Monsieur Hulot est d’un certain âge, fit malicieusement observer Lisbeth.

—Je le connais, reprit Crevel; mais nous nous ressemblons sous un certain rapport: Hulot ne pourra pas se passer d’un attachement. Il est capable de revenir à sa femme, se dit-il. Ce serait de la nouveauté pour lui, mais adieu ma vengeance. Vous souriez, mademoiselle Fischer?... ah! vous savez quelque chose?...

—Je ris de vos idées, répondit Lisbeth. Oui, ma cousine est encore assez belle pour inspirer des passions; moi, je l’aimerais, si j’étais homme.

—Qui a bu, boira! s’écria Crevel, vous vous moquez de moi! Le baron aura trouvé quelque consolation.

Lisbeth inclina la tête par un geste affirmatif.

—Ah! il est bien heureux de remplacer du jour au lendemain Josépha! dit Crevel en continuant. Mais je n’en suis pas étonné, car il me disait, un soir à souper, que, dans sa jeunesse, pour n’être pas au dépourvu, il avait toujours trois maîtresses, celle qu’il était en train de quitter, la régnante et celle à laquelle il faisait la cour pour l’avenir. Il devait tenir en réserve quelque grisette dans son vivier! dans son parc aux cerfs! Il est très Louis XV, le gaillard! oh! est-il heureux d’être bel homme! Néanmoins, il vieillit, il est marqué... il aura donné dans quelque petite ouvrière.

—Oh! non, répondit Lisbeth.

—Ah! dit Crevel, que ne ferais-je pas pour l’empêcher de pouvoir mettre son chapeau! Il m’était impossible de lui prendre Josépha, les femmes de cette espèce ne reviennent jamais à leur premier amour. D’ailleurs, comme on dit, un retour n’est jamais de l’amour. Mais, cousine Bette, je donnerais bien, c’est-à-dire je dépenserais bien cinquante mille francs pour enlever à ce grand bel homme sa maîtresse et lui prouver qu’un gros père à ventre de chef de bataillon et à crâne de futur maire de Paris ne se laisse pas souffler sa dame, sans damer le pion...

—Ma situation, répondit Bette, m’oblige à tout entendre et à ne rien savoir. Vous pouvez causer avec moi sans crainte, je ne répète jamais un mot de ce qu’on veut bien me confier. Pourquoi voulez-vous que je manque à cette loi de ma conduite? personne n’aurait plus confiance en moi.

—Je le sais, répliqua Crevel, vous êtes la perle des vieilles filles... Voyons! sacristi, il y a des exceptions. Tenez, ils ne vous ont jamais fait de rentes dans la famille...

—Mais j’ai ma fierté, je ne veux rien coûter à personne, dit Bette.

—Ah! si vous vouliez m’aider à me venger, reprit l’ancien négociant, je placerais dix mille francs en viager sur votre tête. Dites-moi, belle cousine, dites-moi quelle est la remplaçante de Josépha, et vous aurez de quoi payer votre loyer, votre petit déjeuner le matin, ce bon café que vous aimez tant, vous pourrez vous donner du moka pur... hein? Oh! comme c’est bon du moka pur!

—Je ne tiens pas tant aux dix mille francs en viager qui feraient près de cinq cents francs de rente, qu’à la plus entière discrétion, dit Lisbeth; car, voyez-vous, mon bon monsieur Crevel, il est bien excellent pour moi, le baron, il va me payer mon loyer...

—Oui, pendant longtemps! comptez là-dessus! s’écria Crevel. Où le baron prendrait-il de l’argent?

—Ah! je ne sais pas. Cependant il dépense plus de trente mille francs dans l’appartement qu’il destine à cette petite dame...

—Une dame! Comment, ce serait une femme de la société? Le scélérat, est-il heureux! il n’y en a que pour lui!

—Une femme mariée, bien comme il faut, reprit la cousine.

—Vraiment! s’écria Crevel ouvrant des yeux animés autant par le désir que par ce mot magique: Une femme comme il faut.

—Oui, reprit Bette, des talents, musicienne, vingt-trois ans, une jolie figure candide, une peau d’une blancheur éblouissante, des dents de jeune chien, des yeux comme des étoiles, un front superbe... et des petits pieds, je n’en ai jamais vu de pareils, ils ne sont pas plus larges que son busc.

—Et les oreilles? demanda Crevel vivement émoustillé par ce signalement d’amour.

—Des oreilles à mouler, répondit-elle.

—De petites mains?...

—Je vous dis, en un seul mot, que c’est un bijou de femme, et d’une honnêteté, d’une pudeur, d’une délicatesse!... une belle âme, un ange, toutes les distinctions, car elle a pour père un maréchal de France...

—Un maréchal de France! s’écria Crevel qui fit un bond prodigieux sur lui-même. Mon Dieu! saperlotte! cré nom! nom d’un petit bonhomme!... Ah! le gredin!—Pardon, cousine, je deviens fou!... Je donnerais cent mille francs, je crois.

—Ah! bien, oui, je vous dis que c’est une femme honnête, une femme vertueuse. Aussi le baron a-t-il bien fait les choses.

—Il est sans le sou... vous dis-je.

—Il y a un mari qu’il a poussé...

—Par où? dit Crevel avec un rire amer.

—Déjà nommé sous-chef, ce mari, qui sera sans doute complaisant... est porté pour avoir la croix.

—Le gouvernement devrait prendre garde, et respecter ceux qu’il a décorés en ne prodiguant pas la croix, dit Crevel d’un air politiquement piqué. Mais qu’a-t-il donc tant pour lui, ce grand mâtin de vieux baron? reprit-il. Il me semble que je le vaux bien, ajouta-t-il en se mirant dans une glace et se mettant en position. Héloïse m’a souvent dit, dans le moment où les femmes ne mentent pas, que j’étais étonnant.

—Oh! répliqua la cousine, les femmes aiment les hommes gros, ils sont presque tous bons; et, entre vous et le baron, moi je vous choisirais. Monsieur Hulot est spirituel, bel homme, il a de la tournure; mais vous, vous êtes solide, et puis, tenez... vous paraissez encore plus mauvais sujet que lui!

—C’est incroyable comme toutes les femmes, même les dévotes, aiment les gens qui ont cet air-là! s’écria Crevel en venant prendre la Bette par la taille, tant il jubilait.

—La difficulté n’est pas là, dit la Bette en continuant. Vous comprenez qu’une femme qui trouve tant d’avantages ne fera pas d’infidélités à son protecteur pour des bagatelles, et cela coûterait plus de cent et quelques mille francs, car la petite dame voit son mari chef de bureau dans deux ans d’ici... C’est la misère qui pousse ce pauvre petit ange dans le gouffre.

Crevel se promenait de long en large, comme un furieux, dans son salon.

—Il doit tenir à cette femme-là? demanda-t-il après un moment pendant lequel son désir ainsi fouetté par Lisbeth devint une espèce de rage.

—Jugez-en! reprit Lisbeth. Je ne crois pas encore qu’il ait obtenu ça! dit-elle en faisant claquer l’ongle de son pouce sous l’une de ses énormes palettes blanches, et il a déjà fait pour dix mille francs de cadeaux.

—Oh! la bonne farce! s’écria Crevel, si j’arrivais avant lui!

—Mon Dieu! j’ai bien tort de vous faire ces cancans-là, reprit Lisbeth en paraissant éprouver un remords.

—Non. Je veux faire rougir votre famille. Demain je place en viager, sur votre tête, une somme en cinq pour cent, de manière à vous faire six cents francs de rente, mais vous me direz tout; le nom, la demeure de la Dulcinée. Je puis vous l’avouer, je n’ai jamais eu de femme comme il faut, et la plus grande de mes ambitions, c’est d’en connaître une. Les houris de Mahomet ne sont rien en comparaison de ce que je me figure des femmes du monde. Enfin c’est mon idéal, c’est ma folie, et tellement que, voyez-vous, la baronne Hulot n’aura jamais cinquante ans pour moi, dit-il en se rencontrant sans le savoir avec un des esprits les plus fins du dernier siècle. Tenez, ma bonne Lisbeth, je suis décidé à sacrifier cent, deux cents... Chut! voici mes enfants, je les vois qui traversent la cour. Je n’aurai jamais rien su par vous, je vous en donne ma parole d’honneur, car je ne veux pas que vous perdiez la confiance du baron, bien au contraire, il doit joliment aimer cette femme, mon compère!

—Oh! il en est fou! dit la cousine. Il n’a pas su trouver quarante mille francs pour établir sa fille, et il les a dénichés pour cette nouvelle passion.

—Et le croyez-vous aimé? demanda Crevel.

—A son âge... répondit la vieille fille.

—Oh! suis-je bête! s’écria Crevel. Moi qui tolère un artiste à Héloïse, absolument comme Henri IV permettait Bellegarde à Gabrielle. Oh! la vieillesse! la vieillesse!—Bonjour, Célestine, bonjour, mon bijou, et ton moutard! Ah! le voilà! Parole d’honneur, il commence à me ressembler. Bonjour, Hulot, mon ami, cela va bien?... Nous aurons bientôt un mariage de plus dans la famille.

Célestine et son mari firent un signe en montrant Lisbeth, et la fille répondit effrontément à son père:—Lequel donc? Crevel prit un air fin qui voulait dire que son indiscrétion allait être réparée.

—Celui d’Hortense, reprit-il; mais ce n’est pas encore tout à fait décidé. Je viens de chez Lebas, et l’on parlait de mademoiselle Popinot pour notre jeune conseiller à la Cour royale de Paris, qui voudrait bien devenir premier président en province... Allons dîner.

A sept heures, Lisbeth revenait déjà chez elle en omnibus, car il lui tardait de revoir Wenceslas de qui, depuis une vingtaine de jours, elle était la dupe, et à qui elle apportait son cabas plein de fruits empilés par Crevel lui-même, dont la tendresse avait redoublé pour sa cousine Bette. Elle monta dans la mansarde d’une vitesse à perdre la respiration, et trouva l’artiste occupé à terminer les ornements d’une boîte qu’il voulait offrir à sa chère Hortense. La bordure du couvercle représentait des hortensias dans lesquels se jouaient des amours. Le pauvre amant, pour subvenir aux frais de cette boîte qui devait être en malachite, avait fait pour Florent et Chanor deux torchères, en leur en abandonnant la propriété, deux chefs-d’œuvre.

—Vous travaillez trop depuis quelques jours, mon bon ami, dit Lisbeth en lui essuyant le front couvert de sueur et le baisant. Une pareille activité me paraît dangereuse au mois d’août. Vraiment votre santé peut en souffrir... Tenez, voici des pêches, des prunes de chez monsieur Crevel... Ne vous tracassez pas tant, j’ai emprunté deux mille francs, et, à moins de malheur, nous pourrons les rendre si vous vendez votre pendule!... Cependant j’ai quelques doutes sur mon prêteur, car il vient d’envoyer ce papier timbré.

Elle plaça la dénonciation de la contrainte par corps sous l’esquisse du maréchal de Montcornet.

—Pour qui faites-vous ces belles choses-là? demanda-t-elle en prenant les branches d’hortensias en cire rouge que Wenceslas avait posées pour manger les fruits.

—Pour un bijoutier.

—Quel bijoutier?

—Je ne sais pas, c’est Stidmann qui m’a prié de tortiller cela pour lui, car il est pressé.

—Mais voilà des hortensias, dit-elle d’une voix creuse. Comment se fait-il que vous n’ayez jamais manié la cire pour moi? Était-ce donc si difficile d’inventer une bague, un coffret, n’importe quoi, un souvenir! dit-elle en lançant un affreux regard sur l’artiste dont heureusement les yeux étaient baissés. Et vous dites que vous m’aimez!

—En doutez-vous... mademoiselle?

—Oh! que voilà un mademoiselle bien chaud!... Tenez, vous avez été mon unique pensée depuis que je vous ai vu mourant, là... Quand je vous ai sauvé vous vous êtes donné à moi, je ne vous ai jamais parlé de cet engagement, mais je me suis engagée envers moi-même, moi! Je me suis dit: «Puisque ce garçon se donne à moi, je veux le rendre heureux et riche!» Eh bien! j’ai réussi à faire votre fortune!

—Et comment? demanda le pauvre artiste au comble du bonheur et trop naïf pour soupçonner un piége.

—Voici comment, reprit la Lorraine.

Lisbeth ne put se refuser le plaisir sauvage de regarder Wenceslas qui la contemplait avec un amour filial où débordait son amour pour Hortense, ce qui trompa la vieille fille. En apercevant pour la première fois de sa vie les torches de la passion dans les yeux d’un homme, elle crut les y avoir allumées.

—Monsieur Crevel nous commandite de cent mille francs pour fonder une maison de commerce, si, dit-il, vous voulez m’épouser; il a de singulières idées, ce gros bonhomme-là... Qu’en pensez-vous? demanda-t-elle.

L’artiste, devenu pâle comme un mort, regarda sa bienfaitrice d’un œil sans lueur et qui laissait passer toute sa pensée. Il resta béant et hébété.

—On ne m’a jamais si bien dit, reprit-elle avec un rire amer, que j’étais affreusement laide!

—Mademoiselle, répondit Steinbock, ma bienfaitrice ne sera jamais laide pour moi; j’ai pour vous une bien vive affection, mais je n’ai pas trente ans, et...

—Et j’en ai quarante-trois! reprit-elle. Ma cousine Hulot, qui en a quarante-huit, fait encore des passions frénétiques; mais elle est belle, elle!

—Quinze ans de différence entre nous, mademoiselle! quel ménage ferions-nous! Pour nous-mêmes, je crois que nous devons bien réfléchir. Ma reconnaissance sera certainement égale à vos bienfaits. D’ailleurs, votre argent vous sera rendu sous peu de jours.

—Mon argent! cria-t-elle. Oh! vous me traitez comme si j’étais un usurier sans cœur.

—Pardon, reprit Wenceslas, mais vous m’en parlez si souvent... Enfin, vous m’avez créé, ne me détruisez pas.

—Vous voulez me quitter, je le vois, dit-elle en hochant la tête. Qui donc vous a donné la force de l’ingratitude, vous qui êtes comme un homme de papier mâché? Manqueriez-vous de confiance en moi, moi votre bon génie?... moi qui si souvent ai passé la nuit à travailler pour vous! moi qui vous ai livré les économies de toute ma vie! moi qui, pendant quatre ans, ai partagé mon pain, le pain d’une pauvre ouvrière, avec vous, et qui vous prêtais tout, jusqu’à mon courage.

—Mademoiselle, assez! assez! dit-il en se mettant à ses genoux et lui tendant les mains. N’ajoutez pas un mot! Dans trois jours je parlerai, je vous dirai tout; laissez-moi, dit-il en lui baisant les mains, laissez-moi être heureux, j’aime et je suis aimé.

—Eh bien! sois heureux, mon enfant, dit-elle en le relevant.

Puis elle l’embrassa sur le front et dans les cheveux avec la frénésie que doit avoir le condamné à mort en savourant sa dernière matinée.

—Ah! vous êtes la plus noble et la meilleure des créatures, vous êtes l’égale de celle que j’aime, dit le pauvre artiste.

—Je vous aime assez encore pour trembler de votre avenir, reprit-elle d’un air sombre. Judas s’est pendu!... tous les ingrats finissent mal! Vous me quittez, vous ne ferez plus rien qui vaille! Songez que, sans nous marier, car je suis une vieille fille, je le sais, je ne veux pas étouffer la fleur de votre jeunesse, votre poésie, comme vous le dites, dans mes bras qui sont comme des sarments de vigne; mais, sans nous marier, ne pouvons-nous pas rester ensemble? Écoutez, j’ai l’esprit du commerce, je puis vous amasser une fortune en dix ans de travail, car je m’appelle l’Économie, moi; tandis qu’avec une jeune femme, qui sera tout dépense, vous dissiperez tout, vous ne travaillerez qu’à la rendre heureuse. Le bonheur ne crée rien que des souvenirs. Quand je pense à vous, moi, je reste les bras ballants pendant des heures entières... Eh bien! Wenceslas, reste avec moi... Tiens, je comprends tout: tu auras des maîtresses, de jolies femmes semblables à cette petite Marneffe qui veut te voir, et qui te donnera le bonheur que tu ne peux pas trouver avec moi. Puis tu te marieras quand je t’aurai fait trente mille francs de rente.

—Vous êtes un ange, mademoiselle, et je n’oublierai jamais ce moment-ci, répondit Wenceslas en essuyant ses larmes.

—Vous voilà comme je vous veux, mon enfant, dit-elle en le regardant avec ivresse.

La vanité chez nous tous est si forte, que Lisbeth crut à son triomphe. Elle avait fait une si grande concession en offrant madame Marneffe! Elle éprouva la plus vive émotion de sa vie, elle sentit pour la première fois la joie inondant son cœur. Pour retrouver une seconde heure pareille, elle eût vendu son âme au diable.

—Je suis engagé, répondit-il, et j’aime une femme contre laquelle aucune autre ne peut prévaloir. Mais vous êtes et vous serez toujours la mère que j’ai perdue.

Ce mot versa comme une avalanche de neige sur ce cratère flamboyant. Lisbeth s’assit, contempla d’un air sombre cette jeunesse, cette beauté distinguée, ce front d’artiste, cette belle chevelure, tout ce qui sollicitait en elle les instincts comprimés de la femme, et de petites larmes aussitôt séchées mouillèrent pour un moment ses yeux. Elle ressemblait à ces grêles statues que les tailleurs d’images du moyen âge ont assises sur des tombeaux.

—Je ne te maudis pas, toi, dit-elle en se levant brusquement, tu n’es qu’un enfant. Que Dieu te protége!

Elle descendit et s’enferma dans son appartement.

—Elle m’aime, se dit Wenceslas, la pauvre créature. A-t-elle été chaudement éloquente! Elle est folle.

Ce dernier effort de la nature sèche et positive, pour garder avec elle cette image de la beauté, de la poésie, avait eu tant de violence, qu’il ne peut se comparer qu’à la sauvage énergie du naufragé, essayant sa dernière tentative pour atteindre à la grève.

Le surlendemain, à quatre heures et demie du matin, au moment où le comte Steinbock dormait du plus profond sommeil, il entendit frapper à la porte de sa mansarde; il alla ouvrir, et vit entrer deux hommes mal vêtus, accompagnés d’un troisième, dont l’habillement annonçait un huissier malheureux.

—Vous êtes monsieur Wenceslas, comte Steinbock? lui dit ce dernier.

—Oui, monsieur.

—Je me nomme Grasset, monsieur, successeur de monsieur Louchard, garde du commerce...

—Hé bien?

—Vous êtes arrêté, monsieur, il faut nous suivre à la prison de Clichy... Veuillez vous habiller... Nous y avons mis des formes, comme vous voyez... je n’ai point pris de garde municipal, il y a un fiacre en bas.

—Vous êtes emballé proprement... dit un des recors; aussi comptons-nous sur votre générosité.

Steinbock s’habilla, descendit l’escalier, tenu sous chaque bras par un recors, il fut mis en fiacre, le cocher partit sans ordre, et en homme qui sait où aller; en une demi-heure, le pauvre étranger se trouva bien et dûment écroué, sans avoir fait une réclamation, tant était grande sa surprise.

A dix heures, il fut demandé au greffe de la prison, et il y trouva Lisbeth qui, tout en pleurs, lui donna de l’argent afin de bien vivre et de se procurer une chambre assez vaste pour pouvoir y travailler.

—Mon enfant, lui dit-elle, ne parlez de votre arrestation à personne, n’écrivez à âme qui vive, cela tuerait votre avenir, il faut cacher cette flétrissure, je vous aurai bientôt délivré, je vais réunir la somme... soyez tranquille. Écrivez-moi ce que je dois vous apporter pour vos travaux. Je mourrai ou vous serez bientôt libre.

—Oh! je vous devrai deux fois la vie! s’écria-t-il, car je perdrais plus que la vie, si l’on me croyait un mauvais sujet.

Lisbeth sortit la joie dans le cœur; elle espérait pouvoir, en tenant son artiste sous clef, faire manquer son mariage avec Hortense en le disant marié, gracié par les efforts de sa femme, et parti pour la Russie. Aussi, pour exécuter ce plan, se rendit-elle vers trois heures chez la baronne, quoique ce ne fût pas le jour où elle y dînait habituellement; mais elle voulait jouir des tortures auxquelles sa petite cousine allait être en proie au moment où Wenceslas avait coutume de venir.

—Tu viens dîner, Bette? demanda la baronne en cachant son désappointement.

—Mais oui.

—Bien! répondit Hortense, je vais aller dire qu’on soit exact, car tu n’aimes pas à attendre.

Hortense fit un signe à sa mère pour la rassurer; car elle se proposait de dire au valet de chambre de renvoyer monsieur Steinbock quand il se présenterait; mais, le valet de chambre étant sorti, Hortense fut obligée de faire sa recommandation à la femme de chambre, et la femme de chambre monta chez elle pour y prendre son ouvrage afin de rester dans l’antichambre.

—Et mon amoureux? dit la cousine Bette à Hortense quand elle fut revenue, vous ne m’en parlez plus.

—A propos, que devient-il? dit Hortense, car il est célèbre. Tu dois être contente, ajouta-t-elle à l’oreille de sa cousine, on ne parle que de monsieur Wenceslas Steinbock.

—Beaucoup trop, répondit-elle à haute voix. Monsieur se dérange. S’il ne s’agissait que de le charmer au point de l’emporter sur les plaisirs de Paris, je connais mon pouvoir; mais on dit que, pour s’attacher un pareil artiste, l’empereur Nicolas lui fait grâce...

—Ah! bah! répondit la baronne.

—Comment sais-tu cela? demanda Hortense qui fut prise comme d’une crampe au cœur.

—Mais, reprit l’atroce Bette, une personne à qui il appartient par les liens les plus sacrés, sa femme le lui a écrit hier. Il veut partir; ah! il serait bien bête de quitter la France pour la Russie...

Hortense regarda sa mère en laissant sa tête aller de côté; la baronne n’eut que le temps de prendre sa fille évanouie, blanche comme la dentelle de son fichu.

—Lisbeth! tu m’as tué ma fille!... cria la baronne. Tu es née pour notre malheur.

—Ah çà! quelle est ma faute en ceci, Adeline? demanda la Lorraine en se levant et prenant une attitude menaçante à laquelle dans son trouble la baronne ne fit aucune attention.

—J’ai tort, répondit Adeline en soutenant Hortense. Sonne!

En ce moment, la porte s’ouvrit, les deux femmes tournèrent la tête ensemble et virent Wenceslas Steinbock à qui la cuisinière, en l’absence de la femme de chambre, avait ouvert la porte.

—Hortense! cria l’artiste qui bondit jusqu’au groupe formé par les trois femmes.

Et il embrassa sa prétendue au front sous les yeux de la mère, mais si pieusement que la baronne ne s’en fâcha point. C’était, contre l’évanouissement, un sel meilleur que tous les sels anglais. Hortense ouvrit les yeux, vit Wenceslas, et ses couleurs revinrent. Un instant après, elle se trouva tout à fait remise.

—Voilà donc ce que vous me cachiez? dit la cousine Bette en souriant à Wenceslas et en paraissant deviner la vérité d’après la confusion des deux cousines. Comment m’as-tu volé mon amoureux? dit-elle à Hortense en l’emmenant dans le jardin.

Hortense raconta naïvement le roman de son amour à sa cousine. Sa mère et son père, persuadés que la Bette ne se marierait jamais, avaient, dit-elle, autorisé les visites du comte Steinbock. Seulement Hortense, en Agnès de haute futaie, mit sur le compte du hasard l’acquisition du groupe et l’arrivée de l’auteur qui, selon elle, avait voulu savoir le nom de son premier acquéreur. Steinbock vint aussitôt retrouver les deux cousines pour remercier avec effusion la vieille fille de sa prompte délivrance. Lisbeth répondit jésuitiquement à Wenceslas que le créancier ne lui ayant fait que de vagues promesses, elle ne comptait l’aller délivrer que le lendemain, et que leur prêteur, honteux d’une ignoble persécution, avait sans doute pris les devants. La vieille fille d’ailleurs parut heureuse, et félicita Wenceslas sur son bonheur.

—Méchant enfant! lui dit-elle devant Hortense et sa mère, si vous m’aviez, avant-hier soir, avoué que vous aimiez ma cousine Hortense et que vous en étiez aimé, vous m’auriez évité bien des larmes. Je croyais que vous abandonniez votre vieille amie, votre institutrice, tandis qu’au contraire vous allez être mon cousin; désormais vous m’appartiendrez par des liens, faibles il est vrai, mais qui suffisent aux sentiments que je vous ai voués!...

Et elle embrassa Wenceslas au front. Hortense se jeta dans les bras de sa cousine et fondit en larmes.

—Je te dois mon bonheur, lui dit-elle, je ne l’oublierai jamais...

—Cousine Bette, reprit la baronne en embrassant Lisbeth pendant l’ivresse où elle était de voir les choses si bien arrangées, le baron et moi nous avons une dette envers toi, nous l’acquitterons; viens causer d’affaires dans le jardin, dit-elle en l’emmenant.

Lisbeth joua donc en apparence le rôle du bon ange de la famille; elle se voyait adorée de Crevel, de Hulot, d’Adeline et d’Hortense.

—Nous voulons que tu ne travailles plus, dit la baronne. En supposant que tu puisses gagner quarante sous par jour, les dimanches exceptés, cela fait six cents francs par an. Eh bien! à quelle somme montent tes économies?...

—Quatre mille cinq cents francs!...

—Pauvre cousine! dit la baronne.

Elle leva les yeux au ciel, tant elle se sentait attendrie en pensant à toutes les peines et aux privations que supposait cette somme, amassée en trente ans. Lisbeth, qui se méprit au sens de cette exclamation, y vit le dédain moqueur de la parvenue, et sa haine acquit une dose formidable de fiel, au moment même où sa cousine abandonnait toutes ses défiances envers le tyran de son enfance.

—Nous augmenterons cette somme de dix mille cinq cents francs, reprit Adeline, nous placerons le tout en ton nom comme usufruitière, et au nom d’Hortense comme nue propriétaire; tu posséderas ainsi six cents francs de rente...

Lisbeth parut être au comble du bonheur. Quand elle revint, son mouchoir sur les yeux, et occupée à étancher des larmes de joie, Hortense lui raconta toutes les faveurs qui pleuvaient sur Wenceslas, le bien-aimé de toute la famille.

Au moment où le baron rentra, il trouva donc sa famille au complet, car la baronne avait officiellement salué le comte de Steinbock du nom de fils, et fixé, sous la réserve de l’approbation de son mari, le mariage à quinzaine. Aussi, dès qu’il se montra dans le salon, le Conseiller-d’État fut-il entouré par sa femme et par sa fille, qui coururent au-devant de lui, l’une pour lui parler à l’oreille et l’autre pour l’embrasser.

—Vous êtes allée trop loin en m’engageant ainsi, madame, dit sévèrement le baron. Ce mariage n’est pas fait, dit-il en jetant un regard sur Steinbock qu’il vit pâlir.

Le malheureux artiste se dit:—Il connaît mon arrestation.

—Venez, enfants, ajouta le père en emmenant sa fille et le futur dans le jardin.

Et il alla s’asseoir avec eux sur un des bancs du kiosque, rongé de mousse.

—Monsieur le comte, aimez-vous ma fille autant que j’aimais sa mère? demanda le baron à Wenceslas.

—Plus, monsieur, dit l’artiste.

—La mère était la fille d’un paysan et n’avait pas un liard de fortune.

—Donnez-moi mademoiselle Hortense telle que la voilà, sans trousseau même...

—Je vous crois bien! dit le baron en souriant, Hortense est la fille du baron Hulot d’Ervy, Conseiller-d’État, directeur à la Guerre, grand-officier de la Légion-d’Honneur, frère du comte Hulot, dont la gloire est immortelle et qui sera sous peu maréchal de France. Et... elle a une dot!

—C’est vrai, dit l’amoureux artiste, je parais avoir de l’ambition, mais ma chère Hortense serait la fille d’un ouvrier que je l’épouserais...

—Voilà ce que je voulais savoir, reprit le baron. Va-t’en, Hortense, laisse-moi causer avec monsieur le comte, tu vois qu’il t’aime bien sincèrement.

—Oh, mon père, je savais bien que vous plaisantiez, répondit l’heureuse fille.

—Mon cher Steinbock, dit le baron avec une grâce infinie de diction et un grand charme de manières quand il fut seul avec l’artiste, j’ai constitué à mon fils deux cent mille francs de dot, desquels le pauvre garçon n’a pas touché deux liards; il n’en aura jamais rien. La dot de ma fille sera de deux cent mille francs que vous reconnaîtrez avoir reçus...

—Oui, monsieur le baron...

—Comme vous y allez, dit le Conseiller-d’État. Veuillez m’écouter. On ne peut pas demander à un gendre le dévoûment qu’on est en droit d’attendre d’un fils. Mon fils savait tout ce que je pouvais faire et ce que je ferais pour son avenir: il sera ministre, il trouvera facilement ses deux cent mille francs. Quant à vous, jeune homme, c’est autre chose! Vous recevrez soixante mille francs en une inscription cinq pour cent sur le Grand-Livre, au nom de votre femme. Cet avoir sera grevé d’une petite rente à faire à Lisbeth, mais elle ne vivra pas longtemps, elle est poitrinaire, je le sais. Ne dites ce secret à personne; que la pauvre fille meure en paix. Ma fille aura un trousseau de vingt mille francs; sa mère y met pour six mille francs de ses diamants...

—Monsieur, vous me comblez... dit Steinbock stupéfait.

—Quant aux cent vingt mille francs restants...

—Cessez, monsieur, dit l’artiste, je ne veux que ma chère Hortense...

—Voulez-vous m’écouter, bouillant jeune homme? Quant aux cent vingt mille francs, je ne les ai pas; mais vous les recevrez...

—Monsieur!...

—Vous les recevrez du gouvernement, en commandes que je vous obtiendrai, je vous en donne ma parole d’honneur. Vous voyez, vous allez avoir un atelier au Dépôt des marbres. Exposez quelques belles statues, je vous ferai entrer à l’Institut. On a, en haut lieu, de la bienveillance pour mon frère et pour moi, j’espère donc réussir en demandant pour vous des travaux de sculpture à Versailles pour un quart de la somme. Enfin, vous recevrez quelques commandes de la ville de Paris, vous en aurez de la Chambre des pairs, vous en aurez, mon cher, tant et tant que vous serez obligé de prendre des aides. C’est ainsi que je m’acquitterai. Voyez si la dot ainsi payée vous convient, consultez vos forces...

—Je me sens la force de faire la fortune de ma femme à moi seul, si tout cela manquait! dit le noble artiste.

—Voilà ce que j’aime! s’écria le baron, la belle jeunesse ne doutant de rien! J’aurais culbuté des armées pour une femme! Allons, dit-il en prenant la main du jeune sculpteur et y frappant, vous avez mon consentement. Dimanche prochain le contrat, et le samedi suivant, à l’autel, c’est le jour de la fête de ma femme!

—Tout va bien, dit la baronne à sa fille collée à la fenêtre, ton futur et ton père s’embrassent.

En rentrant chez lui le soir, Wenceslas eut l’explication de l’énigme que présentait sa délivrance; il trouva chez le portier un gros paquet cacheté qui contenait le dossier de sa créance avec une quittance régulière, libellée au bas du jugement, et accompagné de la lettre suivante:

«Mon cher Wenceslas,

»Je suis venu te voir ce matin, à dix heures, pour te présenter à une altesse royale qui désirait te connaître. Là, j’ai su que les Anglais t’avaient emmené dans une de leurs petites îles dont la capitale s’appelle Clichy’s Castle.

»Je suis aussitôt allé voir Léon de Lora, à qui j’ai dit en riant que tu ne pouvais pas quitter la campagne où tu étais faute de quatre mille francs, et que tu allais compromettre ton avenir, si tu ne te montrais pas à ton royal protecteur. Bridau, cet homme de génie qui a connu la misère et qui sait ton histoire, était là par bonheur. Mon fils, à eux deux, ils ont fait la somme, et je suis allé payer pour toi le Bédouin qui a commis un crime de lèse-génie en te coffrant. Comme je devais être aux Tuileries à midi, je n’ai pas pu te voir humant l’air libre. Je te sais gentilhomme, j’ai répondu de toi à mes deux amis; mais va les voir demain.

»Léon et Bridau ne voudront pas de ton argent; ils te demanderont chacun un groupe, et ils auront raison. C’est ce que pense celui qui voudrait pouvoir se dire ton rival, et qui n’est que

»Ton camarade, Stidmann

P. S. «J’ai dit au prince que tu ne revenais de voyage que demain, et il a dit: Eh bien! demain!»

Le comte Wenceslas se coucha dans les draps de pourpre que nous fait, sans un pli de rose, la Faveur, cette céleste boiteuse, qui, pour les gens de génie, marche plus lentement encore que la Justice et la Fortune, parce que Jupiter a voulu qu’elle n’eût pas de bandeau sur les yeux. Facilement trompée par les étalages des charlatans, attirée par leurs costumes et leurs trompettes, elle dépense à voir et à payer leurs parades le temps pendant lequel elle devait chercher les gens de mérite dans les coins où ils se cachent.

Maintenant il est nécessaire d’expliquer comment monsieur le baron Hulot était arrivé à grouper les chiffres de la dot d’Hortense, et à satisfaire aux dépenses effrayantes du délicieux appartement où devrait s’installer madame Marneffe. Sa conception financière portait le cachet du talent qui guide les dissipateurs et les gens passionnés dans les fondrières, où tant d’accidents les font périr. Rien ne démontrera mieux la singulière puissance que communiquent les vices, et à laquelle on doit les tours de force qu’accomplissent de temps en temps les ambitieux, les voluptueux, enfin tous les sujets du diable.

La veille au matin, un vieillard, Johann Fischer, faute de payer trente mille francs encaissés par son neveu, se voyait dans la nécessité de déposer son bilan, si le baron ne les lui remettait pas.

Ce digne vieillard, en cheveux blancs, âgé de soixante-dix ans, avait une confiance tellement aveugle en Hulot, qui, pour ce bonapartiste, était une émanation du soleil napoléonien, qu’il se promenait tranquillement avec le garçon de la Banque dans l’antichambre du petit rez-de-chaussée de huit cents francs de loyer, où il dirigeait ses diverses entreprises de grains et de fourrages.

—Marguerite est allée prendre les fonds à deux pas d’ici, lui disait-il.

L’homme vêtu de gris et galonné d’argent connaissait si bien la probité du vieil Alsacien, qu’il voulait lui laisser ses trente mille francs de billets; mais le vieillard le forçait de rester en lui objectant que huit heures n’étaient pas sonnées. Un cabriolet arrêta, le vieillard s’élança dans la rue et tendit la main avec une sublime certitude au baron qui lui donna trente billets de banque.

—Allez à trois portes plus loin, je vous dirai pourquoi, dit le vieux Fischer.—Voici, jeune homme, dit le vieillard en revenant compter le papier au représentant de la Banque, qu’il escorta jusqu’à la porte.

Quand l’homme de la Banque fut hors de vue, Fischer fit retourner le cabriolet où attendait son auguste neveu, le bras droit de Napoléon, et lui dit en le l’amenant chez lui:—Voulez-vous que l’on sache à la Banque de France que vous m’avez versé les trente mille francs dont vous êtes endosseur?... C’est déjà beaucoup trop d’y avoir mis la signature d’un homme comme vous!...

—Allons au fond de votre jardinet, père Fischer, dit le haut fonctionnaire. Vous êtes solide, reprit-il en s’asseyant sous un berceau de vigne et toisant le vieillard comme un marchand de chair humaine toise un remplaçant.

—Solide à placer en viager, répondit gaiement le petit vieillard sec, maigre, nerveux et l’œil vif.

—La chaleur vous fait-elle mal?...

—Au contraire.

—Que dites-vous de l’Afrique?

—Un joli pays!... Les Français y sont allés avec le petit caporal.

—Il s’agit, pour nous sauver tous, dit le baron, d’aller en Algérie...

—Et mes affaires?...

—Un employé de la guerre, qui prend sa retraite et qui n’a pas de quoi vivre, vous achète votre maison de commerce.

—Que faire en Algérie?

—Fournir les vivres de la guerre, grains et fourrages, j’ai votre commission signée. Vous trouverez vos fournitures dans le pays à soixante-dix pour cent au-dessous des prix auxquels nous vous en tiendrons compte.

—Qui me les livrera?...

—Les razzias, l’achour, les khalifas. Il y a dans l’Algérie (pays encore peu connu, quoique nous y soyons depuis huit ans) énormément de grains et de fourrages. Or, quand ces denrées appartiennent aux Arabes, nous les leur prenons sous une foule de prétextes; puis, quand elles sont à nous, les Arabes s’efforcent de les reprendre. On combat beaucoup pour le grain; mais on ne sait jamais au juste les quantités qu’on a volées de part et d’autre. On n’a pas le temps, en rase campagne, de compter les blés par hectolitre comme à la Halle et les foins comme à la rue d’Enfer. Les chefs arabes, aussi bien que nos spahis, préférant l’argent, vendent alors ces denrées à de très-bas prix. L’administration de la guerre, elle, a des besoins fixes; elle passe des marchés à des prix exorbitants, calculés sur la difficulté de se procurer des vivres, sur les dangers que courent les transports. Voilà l’Algérie au point de vue vivrier. C’est un gâchis tempéré par la bouteille à l’encre de toute administration naissante. Nous ne pouvons pas y voir clair avant une dizaine d’années, nous autres administrateurs, mais les particuliers ont de bons yeux. Donc, je vous envoie y faire votre fortune; je vous y mets, comme Napoléon mettait un maréchal pauvre à la tête d’un royaume où l’on pouvait protéger secrètement la contrebande. Je suis ruiné, mon cher Fischer. Il me faut cent mille francs dans un an d’ici...

—Je ne vois pas de mal à les prendre aux Bédouins, répliqua tranquillement l’Alsacien. Cela se faisait ainsi sous l’Empire...

—L’acquéreur de votre établissement viendra vous voir ce matin et vous comptera dix mille francs, reprit le baron Hulot. N’est-ce pas tout ce qu’il vous faut pour aller en Afrique?

Le vieillard fit un signe d’assentiment.

—Quant aux fonds, là-bas, soyez tranquille, reprit le baron. Je toucherai le reste du prix de votre établissement d’ici, j’en ai besoin.

—Tout est à vous, même mon sang, dit le vieillard.

—Oh! ne craignez rien, reprit le baron en croyant à son oncle plus de perspicacité qu’il n’en avait; quant à nos affaires d’achour, votre probité n’en souffrira pas, tout dépend de l’autorité; or, c’est moi qui ai placé là-bas l’autorité, je suis sûr d’elle. Ceci, papa Fischer, est un secret de vie et de mort; je vous connais, je vous ai parlé sans détours ni circonlocutions.

—On ira, dit le vieillard. Et cela durera?...

—Deux ans! Vous aurez cent mille francs à vous pour vivre heureux dans les Vosges.

—Il sera fait comme vous voulez, mon honneur est le vôtre, dit tranquillement le petit vieillard.

—Voilà comment j’aime les hommes. Cependant, vous ne partirez pas sans avoir vu votre petite nièce heureuse et mariée, elle sera comtesse.

L’achour, la razzia des razzias et le prix donné par l’employé pour la maison Fischer ne pouvaient pas fournir immédiatement soixante mille francs pour la dot d’Hortense, y compris le trousseau, qui coûterait environ cinq mille francs, et les quarante mille francs dépensés ou à dépenser pour madame Marneffe. Enfin, où le baron avait-il pris les trente mille francs qu’il venait d’apporter? Voici comment. Quelques jours auparavant, Hulot était allé se faire assurer pour une somme de cent cinquante mille francs et pour trois ans par deux compagnies d’assurances sur la vie. Muni de la police d’assurance dont la prime était payée, il avait tenu ce langage à monsieur le baron de Nucingen, pair de France, dans la voiture duquel il se trouvait, au sortir d’une séance de la Chambre des Pairs, en retournant dîner avec lui.

—Baron, j’ai besoin de soixante-dix mille francs, et je vous les demande. Vous prendrez un prête-nom à qui je déléguerai pour trois ans la quotité engageable de mes appointements, elle monte à vingt-cinq mille francs par an, c’est soixante-quinze mille francs. Vous me direz:—Vous pouvez mourir.

Le baron fit un signe d’assentiment.

—Voici une police d’assurance de cent cinquante mille francs qui vous sera transférée jusqu’à concurrence de quatre-vingt mille francs, répondit le baron en tirant un papier de sa poche.

Et si fus êdes tesdidué?... dit le baron millionnaire en riant.

L’autre baron, anti-millionnaire, devint soucieux.

Rassirez fus, che né fus ai vait l’opjection que bir fus vaire abercevoir que chai quelque méride à fus tonner la somme. Fus êdes tonc pien chêné, gar la Panque à fôdre zignadire.

—Je marie ma fille, dit le baron Hulot, et je suis sans fortune, comme tous ceux qui continuent à faire de l’administration, par une ingrate époque où jamais cinq cents bourgeois assis sur des banquettes ne sauront récompenser largement les gens dévoués comme le faisait l’Empereur.

Allons, fus affez ei Chosépha! reprit le pair de France, ce qui egsblique dut! Endre nus, la tuc t’Hérufille fus a renti ein vier zerfice en fus ôdant cedde zangsie-là te tessis fodre pirse.

Chai gonni ce malhir, et chi zai gombadir.

ajouta-t-il en croyant réciter un vers français. Egoudez ein gonzèle t’ami: Vermez fôdre pudique, u fis serez tégomé...

Cette véreuse affaire se fit par l’entremise d’un petit usurier nommé Vauvinet, un de ces faiseurs qui se tiennent en avant des grosses maisons de banque, comme ce petit poisson qui semble être le valet du requin. Cet apprenti loup-cervier promit à monsieur le baron Hulot, tant il était jaloux de se concilier la protection de ce grand personnage, de lui négocier trente mille francs de lettres de change, à quatre-vingt-dix jours, en s’engageant à les renouveler quatre fois et à ne pas les mettre en circulation.

Le successeur de Fischer devait donner quarante mille francs pour obtenir cette maison, mais avec la promesse de la fourniture des fourrages dans un département voisin de Paris.

Tel était le dédale effroyable où les passions engageaient un des hommes les plus probes jusqu’alors, un des plus habiles travailleurs de l’administration napoléonienne: la concussion pour solder l’usure, l’usure pour fournir à ses passions et pour marier sa fille. Cette science de prodigalité, tous ces efforts étaient dépensés pour paraître grand à madame Marneffe, pour être le Jupiter de cette Danaé bourgeoise. On ne déploie pas plus d’activité, plus d’intelligence, plus d’audace pour faire honnêtement sa fortune que le baron en déployait pour se plonger la tête la première dans un guêpier: il suffisait aux affaires de sa division, il pressait les tapissiers, il voyait les ouvriers, il vérifiait minutieusement les plus petits détails du ménage de la rue Vanneau. Tout entier à madame Marneffe, il allait encore aux séances des Chambres, il se multipliait, et sa famille ni personne ne s’apercevait de ses préoccupations.

Adeline, stupéfaite de savoir son oncle sauvé, de voir une dot figurée au contrat, éprouvait une sorte d’inquiétude au milieu du bonheur que lui causait le mariage d’Hortense accompli dans des conditions si honorables; mais la veille du mariage de sa fille, combiné par le baron pour coïncider avec le jour où madame Marneffe prenait possession de son appartement rue Vanneau, Hector fit cesser l’étonnement de sa femme par cette communication ministérielle.

—Adeline, voici notre fille mariée, ainsi toutes nos angoisses à ce sujet sont terminées. Le moment est venu pour nous de nous retirer du monde; car, maintenant, à peine resterai-je trois années en place, j’achèverai le temps voulu pour prendre ma retraite. Pourquoi continuerions-nous des dépenses désormais inutiles: notre appartement nous coûte six mille francs de loyer, nous avons quatre domestiques, nous mangeons trente mille francs par an. Si tu veux que je remplisse mes engagements, car j’ai délégué mes appointements pour trois années en échange des sommes nécessaires à l’établissement d’Hortense et à l’échéance de ton oncle...

—Ah! tu as bien fait, mon ami, dit-elle en interrompant son mari et lui baisant les mains.

Cet aveu mettait fin aux craintes d’Adeline.

—J’ai quelques petits sacrifices à te demander, reprit-il en dégageant ses mains et déposant un baiser au front de sa femme. On m’a trouvé, rue Plumet, au premier étage, un fort bel appartement, digne, orné de magnifiques boiseries, qui ne coûte que quinze cents francs, où tu n’auras besoin que d’une femme de chambre pour toi, et où je me contenterai, moi, d’un petit domestique.

—Oui, mon ami.

—En tenant notre maison avec simplicité, tout en conservant les apparences, tu ne dépenseras guère que six mille francs par an, ma dépense particulière exceptée dont je me charge...

La généreuse femme sauta tout heureuse au cou de son mari.

—Quel bonheur! de pouvoir te montrer de nouveau combien je t’aime! s’écria-t-elle, et quel homme de ressources tu es!...

—Nous recevrons une fois notre famille par semaine, et je dîne, comme tu sais, rarement chez moi... Tu peux, sans te compromettre, aller dîner deux fois par semaine chez Victorin, et deux fois chez Hortense; or, comme je crois pouvoir opérer un complet raccommodement entre Crevel et nous, nous dînerons une fois par semaine chez lui, ces cinq dîners et le nôtre rempliront la semaine en supposant quelques invitations en dehors de la famille.

—Je te ferai des économies, dit Adeline.

—Ah! s’écria-t-il, tu es la perle des femmes.

—Mon bon et divin Hector! je te bénirai jusqu’à mon dernier soupir, répondit-elle, car tu as bien marié notre chère Hortense.

Ce fut ainsi que commença l’amoindrissement de la maison de la belle madame Hulot, et, disons-le, son abandon solennellement promis à madame Marneffe.

Le gros petit père Crevel, invité naturellement à la signature du contrat de mariage, s’y comporta comme si la scène par laquelle ce récit commence n’avait pas eu lieu, comme s’il n’avait aucun grief contre le baron Hulot. Célestin Crevel fut aimable, il fut toujours un peu trop ancien parfumeur; mais il commençait à s’élever au majestueux à force d’être chef de bataillon. Il parla de danser à la noce.

—Belle dame, dit-il gracieusement à la baronne Hulot, des gens comme nous savent tout oublier; ne me bannissez pas de votre intérieur, et daignez embellir quelquefois ma maison en y venant avec vos enfants. Soyez calme, je ne vous dirai jamais rien de ce qui gît au fond de mon cœur. Je m’y suis pris comme un imbécile, car je perdais trop à ne plus vous voir...

—Monsieur, une honnête femme n’a pas d’oreilles pour les discours auxquels vous faites allusion; et si vous tenez votre parole, vous ne devez pas douter du plaisir que j’aurai à voir cesser une division toujours affligeante dans les familles...

—Hé bien! gros boudeur, dit le baron Hulot en emmenant de force Crevel dans le jardin, tu m’évites partout, même dans ma maison. Est-ce que deux vieux amateurs du beau sexe doivent se brouiller pour un jupon? Allons, vraiment, c’est épicier.

—Monsieur, je ne suis pas aussi bel homme que vous, et mon peu de moyens de séduction m’empêche de réparer mes pertes aussi facilement que vous le faites...

—De l’ironie! répondit le baron.

—Elle est permise contre les vainqueurs quand on est vaincu.

Commencée sur ce ton, la conversation se termina par une réconciliation complète; mais Crevel tint à bien constater son droit de prendre une revanche.

Madame Marneffe voulut être invitée au mariage de mademoiselle Hulot. Pour voir sa future maîtresse dans son salon, le Conseiller d’État fut obligé de prier les employés de sa Division jusqu’aux sous-chefs inclusivement. Un grand bal devint alors nécessaire. En bonne ménagère, la baronne calcula qu’une soirée coûterait moins cher qu’un dîner, et permettrait de recevoir plus de monde. Le mariage d’Hortense fit donc grand tapage.

Le maréchal prince de Wissembourg et le baron de Nucingen du côté de la future, les comtes de Rastignac et Popinot du côté de Steinbock, furent les témoins. Enfin, depuis la célébrité du comte de Steinbock, les plus illustres membres de l’émigration polonaise l’ayant recherché, l’artiste crut devoir les inviter. Le Conseil-d’État, l’Administration dont faisait partie le baron, l’Armée qui voulait honorer le comte de Forzheim, allaient être représentés par leurs sommités. On compta sur deux cents invitations obligées. Qui ne comprendra pas dès lors l’intérêt de la petite madame Marneffe à paraître dans toute sa gloire au milieu d’une pareille assemblée?

Depuis un mois, la baronne consacrait le prix de ses diamants au ménage de sa fille, après en avoir gardé les plus beaux pour le trousseau. Cette vente produisit quinze mille francs, dont cinq mille furent absorbés par le trousseau d’Hortense. Qu’était-ce que dix mille francs pour meubler l’appartement des jeunes mariés, si l’on songe aux exigences du luxe moderne? Mais monsieur et madame Hulot jeune, le père Crevel et le comte de Forzheim firent d’importants cadeaux, car le vieil oncle tenait en réserve une somme pour l’argenterie. Grâce à tant de secours, une Parisienne exigeante eût été satisfaite de l’installation du jeune ménage dans l’appartement qu’il avait choisi, rue Saint-Dominique, près de l’Esplanade des Invalides. Tout y était en harmonie avec leur amour si pur, si franc, si sincère de part et d’autre.

Enfin le grand jour arriva, car ce devait être un aussi grand jour pour le père que pour Hortense et Wenceslas: madame Marneffe avait décidé de pendre la crémaillère chez elle le lendemain de sa faute et du mariage des deux amoureux.

Qui n’a pas, une fois en sa vie, assisté à un bal de noces? Chacun peut faire un appel à ses souvenirs, et sourira, certes, en évoquant devant soi toutes ces personnes endimanchées, aussi bien par la physionomie que par la toilette de rigueur. Si jamais fait social a prouvé l’influence des milieux, n’est-ce pas celui-là? En effet, l’endimanchement des uns réagit si bien sur les autres, que les gens les plus habitués à porter des habits convenables ont l’air d’appartenir à la catégorie de ceux pour qui la noce est une fête comptée dans leur vie. Enfin, rappelez-vous ces gens graves, ces vieillards, à qui tout est tellement indifférent qu’ils ont gardé leurs habits noirs de tous les jours; et les vieux mariés dont la figure annonce la triste expérience de la vie que les jeunes commencent, et les plaisirs qui sont là comme le gaz acide carbonique dans le vin de Champagne, et les jeunes filles envieuses, les femmes occupées du succès de leur toilette, et les parents pauvres dont la mise étriquée contraste avec les gens in fiocchi, et les gourmands qui ne pensent qu’au souper, et les joueurs à jouer. Tout est là, riches et pauvres, envieux et enviés, les philosophes et les gens à illusions, tous groupés comme les plantes d’une corbeille autour d’une fleur rare, la mariée. Un bal de noces, c’est le monde en raccourci.

Au moment le plus animé, Crevel prit le baron par le bras et lui dit à l’oreille de l’air le plus naturel du monde:—Tudieu! quelle jolie femme que cette petite dame en rose qui te fusille de ses regards...

—Qui?

—La femme de ce sous-chef que tu pousses, Dieu sait comme! madame Marneffe.

—Comment sais-tu cela?

—Tiens, Hulot, je tâcherai de te pardonner tes torts envers moi si tu veux me présenter chez elle, et moi je te recevrai chez Héloïse. Tout le monde demande qui est cette charmante créature? Es-tu sûr que personne de tes bureaux n’expliquera de quelle façon la nomination de son mari a été signée?... Oh! heureux coquin, elle vaut mieux qu’un bureau... Ah! je passerais bien à son bureau... Voyons, soyons amis, Cinna?...

—Plus que jamais, dit le baron au parfumeur, et je te promets d’être bon enfant. Dans un mois je te ferai dîner avec ce petit ange-là... Car nous en sommes aux anges, mon vieux camarade. Je te conseille de faire comme moi, de quitter les démons...

La cousine Bette, installée rue Vanneau, dans un joli petit appartement, au troisième étage, quitta le bal à dix heures, pour revenir voir les titres des douze cents francs de rente en deux inscriptions; la nue propriété de l’une appartenait à la comtesse Steinbock, et celle de l’autre à madame Hulot jeune. On comprend alors comment monsieur Crevel avait pu parler à son ami Hulot de madame Marneffe et connaître un secret ignoré de tout le monde; car, monsieur Marneffe absent, la cousine Bette, le baron et Valérie étaient les seuls à savoir ce mystère.

Le baron avait commis l’imprudence de faire présent à madame Marneffe d’une toilette beaucoup trop luxueuse pour la femme d’un sous-chef; les autres femmes furent jalouses et de la toilette et de la beauté de Valérie. Il y eut des chuchotements sous les éventails, car la détresse des Marneffe avait occupé la Division; l’employé sollicitait des secours au moment où le baron s’était amouraché de madame. D’ailleurs, Hector ne sut pas cacher son ivresse en voyant le succès de Valérie qui, décente, pleine de distinction, enviée, fut soumise à cet examen attentif que redoutent tant les femmes en entrant pour la première fois dans un monde nouveau.

Après avoir mis sa femme, sa fille et son gendre en voiture, le baron trouva moyen de s’évader sans être aperçu, laissant à son fils et à sa belle-fille le soin de jouer le rôle des maîtres de la maison. Il monta dans la voiture de madame Marneffe et la reconduisit chez elle; mais il la trouva muette et songeuse, presque mélancolique.

—Mon bonheur vous rend bien triste, Valérie, dit-il en l’attirant à lui au fond de la voiture.

—Comment, mon ami, ne voulez-vous pas qu’une pauvre femme ne soit pas toujours pensive en commettant sa première faute, même quand l’infamie de son mari lui rend la liberté?... Croyez-vous que je sois sans âme? sans croyance, sans religion? Vous avez eu ce soir la joie la plus indiscrète, et vous m’avez odieusement affichée. Vraiment, un collégien aurait été moins fat que vous. Aussi toutes ces dames m’ont-elles déchirée à grand renfort d’œillades et de mots piquants! Quelle est la femme qui ne tient pas à sa réputation? Vous m’avez perdue. Ah! je suis bien à vous, allez! et je n’ai plus pour excuser cette faute d’autre ressource que de vous être fidèle. Monstre! dit-elle en riant et se laissant embrasser, vous saviez bien ce que vous faisiez. Madame Coquet, la femme de notre chef de bureau, est venue s’asseoir près de moi pour admirer mes dentelles. «—C’est de l’Angleterre, a-t-elle dit. Cela vous coûte-t-il cher, madame?—Je n’en sais rien, lui ai-je répliqué. Ces dentelles me viennent de ma mère, je ne suis pas assez riche pour en acheter de pareilles!»

Madame Marneffe avait fini, comme on voit, par tellement fasciner le vieux Beau de l’Empire, qu’il croyait lui faire commettre sa première faute, et lui avoir inspiré assez de passion pour lui faire oublier tous ses devoirs. Elle se disait abandonnée par l’infâme Marneffe, après trois jours de mariage, et par d’épouvantables motifs. Depuis, elle était restée la plus sage jeune fille, et très heureuse, car le mariage lui paraissait une horrible chose. De là venait sa tristesse actuelle.

—S’il en était de l’amour comme du mariage?... dit-elle en pleurant.

Ces coquets mensonges, que débitent presque toutes les femmes dans la situation où se trouvait Valérie, faisaient entrevoir au baron les roses du septième ciel. Aussi, Valérie fit-elle des façons, tandis que l’amoureux artiste et Hortense attendaient peut-être impatiemment que la baronne eût donné sa dernière bénédiction et son dernier baiser à la jeune fille.

A sept heures du matin, le baron, au comble du bonheur, car il avait trouvé la jeune fille la plus innocente et le diable le plus consommé dans sa Valérie, revint relever monsieur et madame Hulot jeune de leur corvée. Ces danseurs et ces danseuses, presque étrangers à la maison, et qui finissent par s’emparer du terrain à toutes les noces, se livraient à ces interminables dernières contredanses nommées des cotillons, les joueurs de bouillote étaient acharnés à leurs tables, le père Crevel gagnait six mille francs.

Les journaux, distribués par les porteurs, contenaient aux Faits-Paris ce petit article: