Si le baron Hulot s’occupa de sa protégée, il n’oublia pas son protégé. Le ministre du commerce, le comte Popinot, aimait les arts: il donna deux mille francs d’un exemplaire du groupe de Samson, à la condition que le moule serait brisé, pour qu’il n’existât que son Samson et celui de mademoiselle Hulot. Ce groupe excita l’admiration d’un prince à qui l’on porta le modèle de la pendule et qui la commanda; mais elle devait être unique, et il en offrit trente mille francs. Les artistes consultés, au nombre desquels fut Stidmann, déclarèrent que l’auteur de ces deux œuvres pouvait faire une statue. Aussitôt, le maréchal prince de Wissembourg, ministre de la guerre et président du comité de souscription pour le monument du maréchal Montcornet, fit prendre une délibération par laquelle l’exécution en était confiée à Steinbock. Le comte de Rastignac, alors sous-secrétaire d’État, voulut une œuvre de l’artiste dont la gloire surgissait aux acclamations de ses rivaux. Il obtint de Steinbock le délicieux groupe des deux petits garçons couronnant une petite fille, et il lui promit un atelier au Dépôt des marbres du gouvernement, situé, comme on sait, au Gros-Caillou.

Ce fut le succès, mais le succès comme il vient à Paris, c’est-à-dire fou, le succès à écraser les gens qui n’ont pas des épaules et des reins à le porter, ce qui, par parenthèse, arrive souvent. On parlait dans les journaux et dans les revues du comte Wenceslas Steinbock, sans que lui ni mademoiselle Fischer en eussent le moindre soupçon. Tous les jours, dès que mademoiselle Fischer sortait pour dîner, Wenceslas allait chez la baronne. Il y passait une ou deux heures, excepté le jour où la Bette venait chez sa cousine Hulot. Cet état de choses dura pendant quelques jours.

Le baron sûr des qualités et de l’état civil du comte Steinbock, la baronne heureuse de son caractère et de ses mœurs, Hortense fière de son amour approuvé, de la gloire de son prétendu, n’hésitaient plus à parler de ce mariage; enfin, l’artiste était au comble du bonheur, quand une indiscrétion de madame Marneffe mit tout en péril. Voici comment.

Lisbeth, que le baron Hulot désirait lier avec madame Marneffe pour avoir un œil dans ce ménage, avait déjà dîné chez Valérie, qui, de son côté, voulant avoir une oreille dans la famille Hulot, caressait beaucoup la vieille fille. Valérie eut donc l’idée d’engager mademoiselle Fischer à pendre la crémaillère du nouvel appartement où elle devait s’installer. La vieille fille, heureuse de trouver une maison de plus où aller dîner et captée par madame Marneffe, l’avait prise en affection. De toutes les personnes avec lesquelles elle s’était liée, aucune n’avait fait autant de frais pour elle. En effet, madame Marneffe, toute aux petits soins pour mademoiselle Fischer, se trouvait, pour ainsi dire, vis-à-vis d’elle ce qu’était la cousine Bette vis-à-vis de la baronne, de monsieur Rivet, de Crevel, de tous ceux enfin qui la recevaient à dîner. Les Marneffe avaient surtout excité la commisération de la cousine Bette en lui laissant voir la profonde détresse de leur ménage, et la vernissant, comme toujours, des plus belles couleurs: des amis obligés et ingrats, des maladies, une mère, madame Fortin, à qui l’on avait caché sa détresse, et morte en se croyant toujours dans l’opulence, grâce à des sacrifices plus qu’humains, etc.

—Pauvres gens! disait-elle à son cousin Hulot, vous avez bien raison de vous intéresser à eux, ils le méritent bien, car ils sont si courageux, si bons! Ils peuvent à peine vivre avec mille écus de leur place de sous-chef, car ils ont fait des dettes depuis la mort du maréchal Montcornet! C’est barbarie au gouvernement de vouloir qu’un employé, qui a femme et enfants, vive dans Paris avec deux mille quatre cents francs d’appointements.

Une jeune femme qui, pour elle, avait des semblants d’amitié, qui lui disait tout en la consultant, la flattant et paraissant vouloir se laisser conduire par elle, devint donc en peu de temps plus chère à l’excentrique cousine Bette que tous ses parents.

De son côté, le baron, admirant dans madame Marneffe une décence, une éducation, des manières, que ni Jenny Cadine, ni Josépha, ni leurs amies ne lui avaient offertes, s’était épris pour elle, en un mois, d’une passion de vieillard, passion insensée qui semblait raisonnable. En effet, il n’apercevait là ni moquerie, ni orgies, ni dépenses folles, ni dépravation, ni mépris des choses sociales, ni cette indépendance absolue qui, chez l’actrice et chez la cantatrice, avaient causé tous ses malheurs. Il échappait également à cette rapacité de courtisane, comparable à la soif du sable.

Madame Marneffe, devenue son amie et sa confidente, faisait d’étranges façons pour accepter la moindre chose de lui.—Bon pour les places, les gratifications, tout ce que vous pouvez nous obtenir du gouvernement; mais ne commencez pas par déshonorer la femme que vous dites aimer, disait Valérie, autrement je ne vous croirai pas... Et j’aime à vous croire, ajoutait-elle avec une œillade à la sainte Thérèse guignant le ciel.

A chaque présent, c’était un fort à emporter, une conscience à violer. Le pauvre baron employait des stratagèmes pour offrir une bagatelle, fort chère d’ailleurs, en s’applaudissant de rencontrer enfin une vertu, de trouver la réalisation de ses rêves. Dans ce ménage, primitif (disait-il), le baron était aussi dieu que chez lui. Monsieur Marneffe paraissait être à mille lieues de croire que le Jupiter de son ministère eût l’intention de descendre en pluie d’or chez sa femme, et il se faisait le valet de son auguste chef.

Madame Marneffe, âgée de vingt-trois ans, bourgeoise pure et timorée, fleur cachée dans la rue du Doyenné, devait ignorer les dépravations et la démoralisation courtisanesques qui maintenant causaient d’affreux dégoûts au baron, car il n’avait pas encore connu les charmes de la vertu qui combat, et la craintive Valérie les lui faisait savourer, comme dit la chanson, tout le long de la rivière.

Une fois la question ainsi posée entre Hector et Valérie, personne ne s’étonnera d’apprendre que Valérie ait su d’Hector le secret du prochain mariage du grand artiste Steinbock avec Hortense. Entre un amant sans droits et une femme qui ne se décide pas facilement à devenir une maîtresse, il se passe des luttes orales et morales où la parole trahit souvent la pensée, de même que dans un assaut le fleuret prend l’animation de l’épée du duel. L’homme le plus prudent imite alors monsieur de Turenne. Le baron avait donc laissé entrevoir toute la liberté d’action que le mariage de sa fille lui donnerait, pour répondre à l’aimante Valérie, qui s’était plus d’une fois écriée:—Je ne conçois pas qu’on fasse une faute pour un homme qui ne serait pas tout à nous! Déjà le baron avait mille fois juré que, depuis vingt-cinq ans, tout était fini entre madame Hulot et lui.—On la dit si belle! répliquait madame Marneffe, je veux des preuves.—Vous en aurez, dit le baron, heureux de ce vouloir par lequel sa Valérie se compromettait.—Et comment? Il faudrait ne jamais me quitter, avait répondu Valérie. Hector avait alors été forcé de révéler ses projets en exécution rue Vanneau pour démontrer à sa Valérie qu’il songeait à lui donner cette moitié de la vie qui appartient à une femme légitime, en supposant que le jour et la nuit partagent également l’existence des gens civilisés. Il parla de quitter décemment sa femme en la laissant seule, une fois que sa fille serait mariée. La baronne passerait alors tout son temps chez Hortense et chez les jeunes Hulot, il était sûr de l’obéissance de sa femme.—Dès lors, mon petit ange, ma véritable vie, mon vrai ménage sera rue Vanneau.—Mon Dieu, comme vous disposez de moi!... dit alors madame Marneffe. Et mon mari?...—Cette guenille?—Le fait est qu’auprès de vous, c’est cela... répondit-elle en riant.

Madame Marneffe eut une furieuse envie de voir le jeune comte de Steinbock après en avoir appris l’histoire, peut-être en voulait-elle obtenir quelque bijou, pendant qu’elle vivait encore sous le même toit. Cette curiosité déplut tant au baron, que Valérie jura de ne jamais regarder Wenceslas. Mais, après avoir fait récompenser l’abandon de cette fantaisie par un petit service de thé complet en vieux Sèvres, pâte tendre, elle garda son désir au fond de son cœur, écrit comme sur un agenda. Donc, un jour qu’elle avait prié sa cousine Bette de venir prendre ensemble leur café dans sa chambre, elle la mit sur le chapitre de son amoureux, afin de savoir si elle pourrait le voir sans danger.

—Ma petite, dit-elle, car elles se traitaient mutuellement de ma petite, pourquoi ne m’avez-vous pas encore présenté votre amoureux?... Savez-vous qu’il est en peu de temps devenu célèbre?

—Lui! célèbre?

—Mais on ne parle que de lui!...

—Ah! bah! s’écria Lisbeth.

—Il va faire la statue de mon père, et je lui serai bien utile pour la réussite de son œuvre, car madame Montcornet ne peut pas, comme moi, lui prêter une miniature de Sain, un chef-d’œuvre fait en 1809, avant la campagne de Wagram, et donné à ma pauvre mère, enfin un Montcornet jeune et beau...

Sain et Augustin tenaient à eux deux le sceptre de la peinture en miniature sous l’Empire.

—Il va, dites-vous, ma petite, faire une statue?... demanda Lisbeth.

—De neuf pieds, commandée par le Ministère de la Guerre. Ah çà! d’où sortez-vous? je vous apprends ces nouvelles-là. Mais le gouvernement va donner au comte de Steinbock un atelier et un logement au Gros-Caillou, au Dépôt des marbres, votre Polonais en sera peut-être le directeur, une place de deux mille francs, une bague au doigt...

—Comment savez-vous tout cela, quand moi je ne le sais pas? dit enfin Lisbeth en sortant de sa stupeur.

—Voyons, ma chère petite cousine Bette, dit gracieusement madame Marneffe, êtes-vous susceptible d’une amitié dévouée, à toute épreuve? Voulez-vous que nous soyons comme deux sœurs? Voulez-vous me jurer de n’avoir pas plus de secrets pour moi que je n’en aurai pour vous, d’être mon espion comme je serai le vôtre?... Voulez-vous surtout me jurer que vous ne me vendrez jamais, ni à mon mari, ni à monsieur Hulot, et que vous n’avouerez jamais que c’est moi qui vous ai dit...

Madame Marneffe s’arrêta dans cette œuvre de picador, la cousine Bette l’effraya. La physionomie de la Lorraine était devenue terrible. Ses yeux noirs et pénétrants avaient la fixité de ceux des tigres. Sa figure ressemblait à celles que nous supposons aux pythonisses, elle serrait ses dents pour les empêcher de claquer, et une affreuse convulsion faisait trembler ses membres. Elle avait glissé sa main crochue entre son bonnet et ses cheveux pour les empoigner et soutenir sa tête, devenue trop lourde; elle brûlait! La fumée de l’incendie qui la ravageait semblait passer par ses rides comme par autant de crevasses labourées par une éruption volcanique. Ce fut un spectacle sublime.

—Eh bien! pourquoi vous arrêtez-vous? dit-elle d’une voix creuse, je serai pour vous tout ce que j’étais pour lui. Oh! je lui aurais donné tout mon sang...

—Vous l’aimez donc?...

—Comme s’il était mon enfant!...

—Eh bien! reprit madame Marneffe en respirant à l’aise, puisque vous ne l’aimez que comme ça, vous allez être bien heureuse, car vous le voulez heureux?

Lisbeth répondit par un signe de tête rapide comme celui d’une folle.

—Il épouse dans un mois votre petite cousine.

—Hortense? cria la vieille fille en se frappant le front et en se levant.

—Ah çà! vous l’aimez donc ce jeune homme? demanda madame Marneffe.

—Ma petite, c’est entre nous à la vie à la mort, dit mademoiselle Fischer. Oui, si vous avez des attachements, ils me seront sacrés. Enfin, vos vices deviendront pour moi des vertus, car j’en aurai besoin, moi, de vos vices!

—Vous viviez donc avec lui? s’écria Valérie.

—Non, je voulais être sa mère...

—Ah! je n’y comprends plus rien, reprit Valérie, car alors vous n’êtes pas jouée ni trompée, et vous devez être bien heureuse de lui voir faire un beau mariage, le voilà lancé. D’ailleurs, tout est bien fini pour vous, allez. Notre artiste va tous les jours chez madame Hulot, dès que vous sortez pour dîner...

—Adeline! se dit Lisbeth. Oh! Adeline, tu me le payeras, je te rendrai plus laide que moi!...

—Mais vous voilà pâle comme une morte! reprit Valérie. Il y a donc quelque chose?... Oh! suis-je bête! la mère et la fille doivent se douter que vous mettriez des obstacles à cet amour, puisqu’ils se cachent de vous, s’écria madame Marneffe; mais, si vous ne viviez pas avec le jeune homme, tout cela, ma petite, est pour moi plus obscur que le cœur de mon mari...

—Oh! vous ne savez pas, vous, reprit Lisbeth, vous ne savez pas ce que c’est que cette manigance-là! c’est le dernier coup qui tue! En ai-je reçu des meurtrissures à l’âme! Vous ignorez que depuis l’âge où l’on sent, j’ai été immolée à Adeline! On me donnait des coups, et on lui faisait des caresses! J’allais mise comme un souillon, et elle était vêtue comme une dame. Je piochais le jardin, j’épluchais les légumes, et elle ses dix doigts ne se remuaient que pour arranger des chiffons!... Elle a épousé le baron, elle est venue briller à la cour de l’Empereur, et je suis restée jusqu’en 1809 dans mon village, attendant un parti sortable, pendant quatre ans; ils m’en ont tirée, mais pour me faire ouvrière et pour me proposer des employés, des capitaines qui ressemblaient à des portiers!... J’ai eu pendant vingt-six ans tous leurs restes... Et voilà que, comme dans l’Ancien Testament, le pauvre possède un seul agneau qui fait son bonheur, et le riche qui a des troupeaux envie la brebis du pauvre et la lui dérobe!... sans le prévenir, sans la lui demander. Adeline me filoute mon bonheur! Adeline!... Adeline, je te verrai dans la boue et plus bas que moi! Hortense, que j’aimais, m’a trompée... Le baron... non, cela n’est pas possible. Voyons, redites-moi les choses qui là-dedans peuvent être vraies?

—Calmez-vous, ma petite...

—Valérie, mon cher ange, je vais me calmer, répondit cette fille bizarre en s’asseyant. Une seule chose peut me rendre la raison: donnez-moi une preuve!...

—Mais votre cousine Hortense possède le groupe de Samson dont voici la lithographie publiée par une Revue; elle l’a payé de ses économies, et c’est le baron qui, dans l’intérêt de son futur gendre, le lance et obtient tout.

—De l’eau!... de l’eau! demanda Lisbeth après avoir jeté les yeux sur la lithographie au bas de laquelle elle lut: groupe appartenant à mademoiselle Hulot d’Ervy. De l’eau! ma tête brûle, je deviens folle!...

Madame Marneffe apporta de l’eau, la vieille fille ôta son bonnet, défit ses noirs cheveux, et se mit la tête dans la cuvette que lui tint sa nouvelle amie; elle s’y trempa le front à plusieurs reprises, et arrêta l’inflammation commencée. Après cette immersion, elle retrouva tout son empire sur elle-même.

—Pas un mot, dit-elle à madame Marneffe en s’essuyant, pas un mot de tout ceci... Voyez!... je suis tranquille, et tout est oublié, je pense à bien autre chose!

—Elle sera demain à Charenton, c’est sûr, se dit madame Marneffe en regardant la Lorraine.

—Que faire? reprit Lisbeth. Voyez-vous, mon petit ange, il faut se taire, courber la tête, et aller à la tombe, comme l’eau va droit à la rivière. Que tenterais-je? Je voudrais réduire tout ce monde, Adeline, sa fille, le baron en poussière. Mais que peut une parente pauvre contre toute une famille riche?... Ce serait l’histoire du pot de terre contre le pot de fer.

—Oui, vous avez raison, répondit Valérie, il faut seulement s’occuper de tirer le plus de foin à soi du râtelier. Voilà la vie à Paris.

—Et, dit Lisbeth, je mourrai promptement, allez, si je perds cet enfant à qui je croyais toujours servir de mère, avec qui je comptais vivre toute ma vie...

Elle eut des larmes dans les yeux, et s’arrêta. Cette sensibilité chez cette fille de soufre et de feu fit frissonner madame Marneffe.

—Eh bien! je vous trouve, dit-elle en prenant la main de Valérie, c’est une consolation dans ce grand malheur... Nous nous aimerons bien, et pourquoi nous quitterions-nous? je n’irai jamais sur vos brisées. On ne m’aimera jamais, moi!... tous ceux qui voulaient de moi, m’épousaient à cause de la protection de mon cousin... Avoir de l’énergie à escalader le Paradis, et l’employer à se procurer du pain, de l’eau, des guenilles et une mansarde! Ah! c’est là, ma petite, un martyre! J’y ai séché.

Elle s’arrêta brusquement et plongea dans les yeux bleus de madame Marneffe un regard noir qui traversa l’âme de cette jolie femme, comme la lame d’un poignard lui eût traversé le cœur.

—Et pourquoi parler? s’écria-t-elle en s’adressant un reproche à elle-même. Ah! je n’en ai jamais tant dit, allez!... La triche en reviendra à son maître!... ajouta-t-elle après une pause, en employant une expression du langage enfantin. Comme vous dites sagement: aiguisons nos dents et tirons du râtelier le plus de foin possible.

—Vous avez raison, dit madame Marneffe que cette crise effrayait et qui ne se souvenait plus d’avoir émis cet apophthegme. Je vous crois dans le vrai, ma petite. Allez, la vie n’est déjà pas si longue, il faut en tirer parti tant qu’on peut, et employer les autres à son plaisir... J’en suis arrivée là, moi, si jeune! J’ai été élevée en enfant gâté, mon père s’est marié par ambition et m’a presque oubliée, après avoir fait de moi son idole, après m’avoir élevée comme la fille d’une reine! Ma pauvre mère, qui me berçait des plus beaux rêves, est morte de chagrin en me voyant épouser un petit employé à douze cents francs, vieux et froid libertin à trente-neuf ans, corrompu comme un bagne, et qui ne voyait en moi que ce qu’on voyait en vous, un instrument de fortune!... Eh bien! j’ai fini par trouver que cet homme infâme est le meilleur des maris. En me préférant les sales guenons du coin de la rue, il me laisse libre. S’il prend tous ses appointements pour lui, jamais il ne me demande compte de la manière dont je me fais des revenus...

A son tour elle s’arrêta, comme une femme qui se sent entraînée par le torrent de la confidence, et frappée de l’attention que lui prêtait Lisbeth, elle jugea nécessaire de s’assurer d’elle avant de lui livrer ses derniers secrets.

—Voyez, ma petite, quelle est ma confiance en vous!... reprit madame Marneffe à qui Lisbeth répondit par un signe excessivement rassurant.

On jure souvent par les yeux et par un mouvement de tête plus solennellement qu’à la cour d’assises.

—J’ai tous les dehors de l’honnêteté, reprit madame Marneffe en posant sa main sur la main de Lisbeth comme pour en accepter la foi, je suis une femme mariée et je suis ma maîtresse, à tel point que le matin, en partant au Ministère, s’il prend fantaisie à Marneffe de me dire adieu et qu’il trouve la porte de ma chambre fermée, il s’en va tout tranquillement. Il aime son enfant moins que je n’aime un des enfants en marbre qui jouent au pied d’un des deux fleuves aux Tuileries. Si je ne viens pas dîner, il dîne très-bien avec la bonne, car la bonne est toute à monsieur, et, tous les soirs, après le dîner, il sort pour ne rentrer qu’à minuit ou une heure. Malheureusement, depuis un an, me voilà sans femme de chambre, ce qui veut dire que, depuis un an, je suis veuve... Je n’ai eu qu’une passion, un bonheur... c’était un riche Brésilien parti depuis un an, ma seule faute! Il est allé vendre ses biens, tout réaliser pour pouvoir s’établir en France. Que trouvera-t-il de sa Valérie? un fumier. Bah! ce sera sa faute et non la mienne, pourquoi tarde-t-il tant à revenir? Peut-être aussi aura-t-il fait naufrage, comme ma vertu.

—Adieu, ma petite, dit brusquement Lisbeth, nous ne nous quitterons plus jamais. Je vous aime, je vous estime, je suis à vous! Mon cousin me tourmente pour que j’aille loger dans votre future maison, rue Vanneau, je ne le voulais pas, car j’ai bien deviné la raison de cette nouvelle bonté...

—Tiens, vous m’auriez surveillée, je le sais bien, dit madame Marneffe.

—C’est bien là la raison de sa générosité, répliqua Lisbeth. A Paris, la moitié des bienfaits sont des spéculations, comme la moitié des ingratitudes sont des vengeances!... Avec une parente pauvre, on agit comme avec les rats à qui l’on présente un morceau de lard. J’accepterai l’offre du baron, car cette maison m’est devenue odieuse. Ah! çà, nous avons assez d’esprit toutes les deux pour savoir taire ce qui nous nuirait, et dire ce qui doit être dit; ainsi, pas d’indiscrétion, et une amitié...

—A toute épreuve... s’écria joyeusement madame Marneffe, heureuse d’avoir un porte-respect, un confident, une espèce de tante honnête. Écoutez! le baron fait bien les choses, rue Vanneau...

—Je crois bien, reprit Lisbeth, il en est à trente mille francs! je ne sais où il les a pris, par exemple, car Josépha, la cantatrice, l’avait saigné à blanc. Oh! vous êtes bien tombée, ajouta-t-elle. Le baron volerait pour celle qui tient son cœur entre deux petites mains blanches et satinées comme les vôtres.

—Eh bien! reprit madame Marneffe avec la sécurité des filles qui n’est que l’insouciance, ma petite, dites donc, prenez de ce ménage-ci tout ce qui pourra vous aller pour votre nouveau logement... cette commode, cette armoire à glaces, ce tapis, la tenture...

Les yeux de Lisbeth se dilatèrent par l’effet d’une joie insensée, elle n’osait croire à un pareil cadeau.

—Vous faites plus pour moi dans un moment que mes parents riches en trente ans!... s’écria-t-elle. Ils ne se sont jamais demandé si j’avais des meubles! A sa première visite, il y a quelques semaines, le baron a fait une grimace de riche à l’aspect de ma misère... Eh bien! merci, ma petite, je vous revaudrai cela, vous verrez plus tard comment!

Valérie accompagna sa cousine Bette jusque sur le palier, où les deux femmes s’embrassèrent.

—Comme elle pue la fourmi!... se dit la jolie femme quand elle fut seule, je ne l’embrasserai pas souvent, ma cousine! Cependant, prenons garde, il faut la ménager, elle me sera bien utile, elle me fera faire fortune.

En vraie créole de Paris, madame Marneffe abhorrait la peine, elle avait la nonchalance des chattes qui ne courent et ne s’élancent que forcées par la nécessité. Pour elle, la vie devait être tout plaisir, et le plaisir devait être sans difficultés. Elle aimait les fleurs, pourvu qu’on les lui fît venir chez elle. Elle ne concevait pas une partie de spectacle, sans une bonne loge toute à elle, et une voiture pour s’y rendre. Ces goûts de courtisane, Valérie les tenait de sa mère, comblée par le général Montcornet pendant les séjours qu’il faisait à Paris, et qui, pendant vingt ans, avait vu tout le monde à ses pieds; qui, gaspilleuse, avait tout dissipé, tout mangé dans cette vie luxueuse dont le programme est perdu depuis la chute de Napoléon. Les grands de l’Empire ont égalé, dans leurs folies, les grands seigneurs d’autrefois. Sous la Restauration, la noblesse s’est toujours souvenue d’avoir été battue et volée; aussi, mettant à part deux ou trois exceptions, est-elle devenue économe, sage, prévoyante, enfin bourgeoise et sans grandeur. Depuis, 1830 a consommé l’œuvre de 1793. En France, désormais, on aura de grands noms, mais plus de grandes maisons, à moins de changements politiques, difficiles à prévoir. Tout y prend le cachet de la personnalité. La fortune des plus sages est viagère. On y a détruit la Famille.

La puissante étreinte de la Misère qui mordait au sang Valérie le jour où, selon l’expression de Marneffe, elle avait fait Hulot, avait décidé cette jeune femme à prendre sa beauté pour moyen de fortune. Aussi, depuis quelques jours éprouvait-elle le besoin d’avoir auprès d’elle, à l’instar de sa mère, une amie dévouée à qui l’on confie ce qu’on doit cacher à une femme de chambre, et qui peut agir, aller, venir, penser pour nous, une âme damnée enfin, consentant à un partage inégal de la vie. Or, elle avait deviné, tout aussi bien que Lisbeth, les intentions dans lesquelles le baron voulait la lier avec la cousine Bette. Conseillée par la redoutable intelligence de la créole parisienne qui passe ses heures étendue sur un divan, à promener la lanterne de son observation dans tous les coins obscurs des âmes, des sentiments et des intrigues, elle avait inventé de se faire un complice de l’espion. Probablement cette terrible indiscrétion était préméditée; elle avait reconnu le vrai caractère de cette ardente fille, passionnée à vide, et voulait se l’attacher. Aussi cette conversation ressemblait-elle à la pierre que le voyageur jette dans un gouffre pour s’en démontrer physiquement la profondeur. Et madame Marneffe avait eu peur en trouvant tout à la fois un Iago et un Richard III, dans cette fille en apparence si faible, si humble et si peu redoutable.

En un instant, la cousine Bette était redevenue elle-même. En un instant, ce caractère de Corse et de Sauvage, ayant brisé les faibles attaches qui le courbaient, avait repris sa menaçante hauteur, comme un arbre s’échappe des mains de l’enfant qui l’a plié jusqu’à lui pour y voler des fruits verts.

Pour quiconque observe le monde social, ce sera toujours un objet d’admiration que la plénitude, la perfection et la rapidité des conceptions chez les natures vierges.

La Virginité, comme toutes les monstruosités, a des richesses spéciales, des grandeurs absorbantes. La vie, dont les forces sont économisées, a pris chez l’individu vierge une qualité de résistance et de durée incalculable. Le cerveau s’est enrichi dans l’ensemble de ses facultés réservées. Lorsque les gens chastes ont besoin de leur corps ou de leur âme, qu’ils recourent à l’action ou à la pensée, ils trouvent alors de l’acier dans leurs muscles ou de la science infuse dans leur intelligence, une force diabolique ou la magie noire de la Volonté.

Sous ce rapport, la vierge Marie, en ne la considérant pour un moment que comme un symbole, efface par sa grandeur tous les types indous, égyptiens et grecs. La Virginité, mère des grandes choses, magna parens rerum, tient dans ses belles mains blanches la clef des mondes supérieurs. Enfin, cette grandiose et terrible exception mérite tous les honneurs que lui décerne l’église catholique.

En un moment donc la cousine Bette devint le Mohican dont les piéges sont inévitables, dont la dissimulation est impénétrable, dont la décision rapide est fondée sur la perfection inouïe des organes. Elle fut la Haine et la Vengeance sans transaction, comme elles sont en Italie, en Espagne et en Orient. Ces deux sentiments, qui sont doublés de l’Amitié, de l’Amour poussés jusqu’à l’absolu, ne sont connus que dans les pays baignés de soleil. Mais Lisbeth fut surtout fille de la Lorraine, c’est-à-dire résolue à tromper.

Elle ne prit pas volontiers cette dernière partie de son rôle; elle fit une singulière tentative, due à son ignorance profonde. Elle imagina que la prison était ce que les enfants l’imaginent tous, elle confondit la mise au secret avec l’emprisonnement. La mise au secret est le superlatif de l’emprisonnement, et ce superlatif est le privilége de la justice criminelle.

En sortant de chez madame Marneffe, Lisbeth courut chez monsieur Rivet, et le trouva dans son cabinet.

—Eh bien! mon bon monsieur Rivet, lui dit-elle après avoir mis le verrou à la porte du cabinet, vous aviez raison, les Polonais!... c’est de la canaille... tous gens sans foi ni loi.

—Des gens qui veulent mettre l’Europe en feu, dit le pacifique Rivet, ruiner tous les commerces et les commerçants pour une patrie qui, dit-on, est tout marais, pleine d’affreux Juifs, sans compter les Cosaques et les Paysans, espèces de bêtes féroces classées à tort dans le genre humain. Ces Polonais méconnaissent le temps actuel. Nous ne sommes plus des Barbares! La guerre s’en va, ma chère demoiselle, elle s’en est allée avec les Rois. Notre temps est le triomphe du commerce, de l’industrie et de la sagesse bourgeoise qui ont créé la Hollande. Oui, dit-il en s’animant, nous sommes dans une époque où les peuples doivent tout obtenir par le développement légal de leurs libertés, et par le jeu pacifique des institutions constitutionnelles; voilà ce que les Polonais ignorent, et j’espère... Vous dites, ma belle? ajouta-t-il en s’interrompant et voyant, à l’air de son ouvrière, que la haute politique était hors de sa compréhension.

—Voici le dossier, répliqua Bette; si je ne veux pas perdre mes trois mille deux cent dix francs, il faut mettre ce scélérat en prison...

—Ah! je vous l’avais bien dit! s’écria l’oracle du quartier Saint-Denis.

La maison Rivet, successeur de Pons frères, était toujours restée rue des Mauvaises-Paroles, dans l’ancien hôtel de Langeais, bâti par cette illustre maison au temps où les grands seigneurs se groupaient autour du Louvre.

—Aussi, vous ai-je donné des bénédictions en venant ici!... répondit Lisbeth.

—S’il peut ne se douter de rien, il sera coffré dès quatre heures du matin, dit le juge en consultant son Almanach pour vérifier le lever du soleil; mais après-demain seulement, car on ne peut pas l’emprisonner sans l’avoir prévenu qu’on veut l’arrêter par un commandement avec dénonciation de la contrainte par corps. Ainsi...

—Quelle bête de loi, dit la cousine Bette, car le débiteur se sauve.

—Il en a bien le droit, répliqua le juge en souriant. Aussi, tenez, voici comment...

—Quant à cela, je prendrai le papier, dit la Bette en interrompant le Consul, je le lui remettrai en lui disant que j’ai été forcée de faire de l’argent et que mon prêteur a exigé cette formalité. Je connais mon Polonais, il ne dépliera seulement pas le papier, il en allumera sa pipe!

—Ah! pas mal! pas mal! mademoiselle Fischer. Eh bien! soyez tranquille, l’affaire sera bâclée. Mais, un instant! ce n’est pas le tout que de coffrer un homme, on ne se passe ce luxe judiciaire que pour toucher son argent. Par qui serez-vous payée?

—Par ceux qui lui donnent de l’argent.

—Ah! oui, j’oubliais que le ministre de la Guerre l’a chargé du monument érigé à l’un de nos clients. Ah! la maison a fourni bien des uniformes au général Montcornet, il les noircissait promptement à la fumée des canons, celui-là! Quel brave! et il payait recta!

Un maréchal de France a pu sauver l’Empereur ou son pays, il payait recta sera toujours son plus bel éloge dans la bouche d’un commerçant.

—Eh bien! à samedi, monsieur Rivet, vous aurez vos glands plats. A propos, je quitte la rue du Doyenné, je vais demeurer rue Vanneau.

—Vous faites bien, je vous voyais avec peine dans ce trou qui, malgré ma répugnance pour tout ce qui ressemble à de l’Opposition, déshonore, j’ose le dire, oui! déshonore le Louvre et la place du Carrousel. J’adore Louis-Philippe, c’est mon idole, il est la représentation auguste, exacte de la classe sur laquelle il a fondé sa dynastie, et je n’oublierai jamais ce qu’il a fait pour la passementerie en rétablissant la garde nationale...

—Quand je vous entends parler ainsi, dit Lisbeth, je me demande pourquoi vous n’êtes pas député.

—On craint mon attachement à la dynastie, répondit Rivet, mes ennemis politiques sont ceux du roi, ah! c’est un noble caractère, une belle famille; enfin, reprit-il en continuant son argumentation, c’est notre idéal: des mœurs, de l’économie, tout! Mais la finition du Louvre est une des conditions auxquelles nous avons donné la couronne, et la liste civile, à qui l’on n’a pas fixé de terme, j’en conviens, nous laisse le cœur de Paris dans un état navrant... C’est parce que je suis juste-milieu que je voudrais voir le juste-milieu de Paris dans un autre état. Votre quartier fait frémir. On vous y aurait assassiné un jour ou l’autre... Eh bien! voilà votre monsieur Crevel nommé chef de bataillon de sa légion, j’espère que c’est nous qui lui fournirons sa grosse épaulette.

—J’y dîne aujourd’hui, je vous l’enverrai.

Lisbeth crut avoir à elle son Livonien en se flattant de couper toutes les communications entre le monde et lui. Ne travaillant plus, l’artiste serait oublié comme un homme enterré dans un caveau, où seule elle irait le voir. Elle eut ainsi deux jours de bonheur, car elle espéra donner des coups mortels à la baronne et à sa fille.

Pour se rendre chez monsieur Crevel, qui demeurait rue des Saussayes, elle prit par le pont du Carrousel, le quai Voltaire, le quai d’Orsay, la rue Belle-Chasse, la rue de l’Université, le pont de la Concorde et l’avenue de Marigny. Cette route illogique était tracée par la logique des passions, toujours excessivement ennemie des jambes. La cousine Bette, tant qu’elle fut sur les quais, regarda la rive droite de la Seine en allant avec une grande lenteur. Son calcul était juste. Elle avait laissé Wenceslas s’habillant, elle pensait qu’aussitôt délivré d’elle, l’amoureux irait chez la baronne par le chemin le plus court. En effet, au moment où elle longeait le parapet du quai Voltaire en dévorant la rivière, et marchant en idée sur l’autre rive, elle reconnut l’artiste dès qu’il déboucha par le guichet des Tuileries pour gagner le pont Royal. Elle rejoignit là son infidèle et put le suivre sans être vue par lui, car les amoureux se retournent rarement; elle l’accompagna jusqu’à la maison de madame Hulot, où elle le vit entrer comme un homme habitué d’y venir.

Cette dernière preuve qui confirmait les confidences de madame Marneffe, mit Lisbeth hors d’elle. Elle arriva chez le chef de bataillon nouvellement élu dans cet état d’irritation mentale qui fait commettre les meurtres, et trouva le père Crevel attendant ses enfants, monsieur et madame Hulot jeunes, dans son salon.

Mais Célestin Crevel est le représentant si naïf et si vrai du parvenu parisien, qu’il est difficile d’entrer sans cérémonie chez cet heureux successeur de César Birotteau. Célestin Crevel est à lui seul tout un monde, aussi mérite-t-il, plus que Rivet, les honneurs de la palette, à cause de son importance dans ce drame domestique.

Avez-vous remarqué comme, dans l’enfance, ou dans les commencements de la vie sociale, nous nous créons de nos propres mains un modèle à notre insu, souvent? Ainsi le commis d’une maison de banque rêve, en entrant dans le salon de son patron, de posséder un salon pareil. S’il fait fortune, ce ne sera pas, vingt ans plus tard, le luxe alors à la mode qu’il intronisera chez lui, mais le luxe arriéré qui le fascinait jadis. On ne sait pas toutes les sottises qui sont dues à cette jalousie rétrospective, de même qu’on ignore toutes les folies dues à ces rivalités secrètes qui poussent les hommes à imiter le type qu’ils se sont donné, à consumer leurs forces pour être un clair de lune. Crevel fut adjoint parce que son patron avait été adjoint, il était chef de bataillon parce qu’il avait eu envie des épaulettes de César Birotteau. Aussi, frappé des merveilles réalisées par l’architecte Grindot, au moment où la fortune avait mis son patron en haut de la roue, Crevel, comme il le disait dans son langage, n’en avait fait ni eune ni deusse, quand il s’était agi de décorer son appartement: il s’était adressé, les yeux fermés et la bourse ouverte, à Grindot, architecte alors tout à fait oublié. On ne sait pas combien de temps vont encore les gloires éteintes, soutenues par les admirations arriérées.

Grindot avait recommencé là pour la millième fois son salon blanc et or, tendu de damas rouge. Le meuble en bois de palissandre sculpté comme on sculpte les ouvrages courants, sans finesse, avait donné pour la fabrique parisienne un juste orgueil à la province, lors de l’Exposition des produits de l’Industrie. Les flambeaux, les bras, le garde-cendre, le lustre, la pendule appartenaient au genre rocaille. La table ronde, immobile au milieu du salon, offrait un marbre incrusté de tous les marbres italiens et antiques venus de Rome, où se fabriquent ces espèces de cartes minéralogiques semblables à des échantillons de tailleurs, qui faisait périodiquement l’admiration de tous les bourgeois que recevait Crevel. Les portraits de feu madame Crevel, de Crevel, de sa fille et de son gendre, dus au pinceau de Pierre Grassou, le peintre en renom dans la bourgeoisie, à qui Crevel devait le ridicule de son attitude byronienne, garnissaient les parois, mis tous les quatre en pendants. Les bordures, payées mille francs pièce, s’harmoniaient bien à toute cette richesse de café qui, certes, eût fait hausser les épaules à un véritable artiste.

Jamais l’or n’a perdu la plus petite occasion de se montrer stupide. On compterait aujourd’hui dix Venise dans Paris, si les commerçants retirés avaient eu cet instinct des grandes choses qui distingue les Italiens. De nos jours encore, un négociant milanais lègue très-bien cinq cent mille francs au Duomo pour la dorure de la Vierge colossale qui en couronne la coupole. Canova ordonne, dans son testament, à son frère, de bâtir une église de quatre millions, et le frère y ajoute quelque chose du sien. Un bourgeois de Paris (et tous ont, comme Rivet, un amour au cœur pour leur Paris) penserait-il jamais à faire élever les clochers qui manquent aux tours de Notre-Dame? Or, comptez les sommes recueillies par l’État en successions sans héritiers. On aurait achevé tous les embellissements de Paris avec le prix des sottises en carton-pierre, en pâtes dorées, en fausses sculptures consommées depuis quinze ans par les individus du genre Crevel.

Au bout de ce salon se trouvait un magnifique cabinet meublé de tables et d’armoires en imitation de Boulle.

La chambre à coucher, tout en perse, donnait également dans le salon. L’acajou dans toute sa gloire infestait la salle à manger, où des vues de Suisse, richement encadrées, ornaient des panneaux. Le père Crevel, qui rêvait un voyage en Suisse, tenait à posséder ce pays en peinture, jusqu’au moment où il irait le voir en réalité.

Crevel, ancien adjoint, décoré, garde national, avait, comme on le voit, reproduit fidèlement toutes les grandeurs, même mobilières, de son infortuné prédécesseur. Là où, sous la Restauration, l’un était tombé, celui-ci tout à fait oublié s’était élevé, non par un singulier jeu de fortune, mais par la force des choses. Dans les révolutions comme dans les tempêtes maritimes, les valeurs solides vont à fond, le flot met les choses légères à fleur d’eau. César Birotteau, royaliste et en faveur, envié, devint le point de mire de l’Opposition bourgeoise, tandis que la triomphante bourgeoisie se représentait elle-même dans Crevel.

Cet appartement, de mille écus de loyer, qui regorgeait de toutes les belles choses vulgaires que procure l’argent, prenait le premier étage d’un ancien hôtel, entre cour et jardin. Tout s’y trouvait conservé comme des coléoptères chez un entomologiste, car Crevel y demeurait très-peu.

Ce local somptueux constituait le domicile légal de l’ambitieux bourgeois. Servi là par une cuisinière et par un valet de chambre, il louait deux domestiques de supplément et faisait venir son dîner d’apparat de chez Chevet, quand il festoyait des amis politiques, des gens à éblouir, ou quand il recevait sa famille. Le siége de la véritable existence de Crevel, autrefois rue Notre-Dame-de-Lorette, chez mademoiselle Héloïse Brisetout, était transféré, comme on l’a vu, rue Chauchat. Tous les matins, l’ancien négociant (tous les bourgeois retirés s’intitulent ancien négociant) passait deux heures rue des Saussayes pour y vaquer à ses affaires, et donnait le reste du temps à Zaïre, ce qui tourmentait beaucoup Zaïre. Orosmane-Crevel avait un marché ferme avec mademoiselle Héloïse; elle lui devait pour cinq cents francs de bonheur, tous les mois, sans reports. Crevel payait d’ailleurs son dîner et tous les extra. Ce contrat à primes, car il faisait beaucoup de présents, paraissait économique à l’ex-amant de la célèbre cantatrice. Il disait à ce sujet aux négociants veufs, aimant trop leurs filles, qu’il valait mieux avoir des chevaux loués au mois qu’une écurie à soi. Néanmoins, si l’on se rappelle la confidence du portier de la rue Chauchat au baron, Crevel n’évitait ni le cocher ni le groom.

Crevel avait, comme on le voit, fait tourner son amour excessif pour sa fille au profit de ses plaisirs. L’immoralité de sa situation était justifiée par des raisons de haute morale. Puis l’ancien parfumeur tirait de cette vie (vie nécessaire, vie débraillée, Régence, Pompadour, maréchal de Richelieu, etc.), un vernis de supériorité. Crevel se posait en homme à vues larges, en grand seigneur au petit pied, en homme généreux, sans étroitesse dans les idées, le tout à raison d’environ douze à quinze cents francs par mois. Ce n’était pas l’effet d’une hypocrisie politique, mais un effet de vanité bourgeoise qui néanmoins arrivait au même résultat. A la Bourse, Crevel passait pour être supérieur à son époque et surtout pour un bon vivant.

En ceci, Crevel croyait avoir dépassé son bonhomme Birotteau de cent coudées.

—Eh bien! s’écria Crevel en entrant en colère à l’aspect de la cousine Bette, c’est donc vous qui mariez mademoiselle Hulot avec un jeune comte que vous avez élevé pour elle à la brochette?...

—On dirait que cela vous contrarie? répondit Lisbeth en arrêtant sur Crevel un œil pénétrant. Quel intérêt avez-vous donc à empêcher ma cousine de se marier? car vous avez fait manquer, m’a-t-on dit, son mariage avec le fils de monsieur Lebas...

—Vous êtes une bonne fille, bien discrète, reprit le père Crevel. Eh bien! croyez-vous que je pardonnerai jamais à monsieur Hulot le crime de m’avoir enlevé Josépha?... surtout pour faire d’une honnête créature, que j’aurais fini par épouser dans mes vieux jours, une vaurienne, une saltimbanque, une fille d’Opéra... Non, non! jamais.

—C’est un bonhomme cependant monsieur Hulot, dit la cousine Bette.

—Aimable!... très-aimable, trop aimable, reprit Crevel, je ne lui veux pas de mal; mais je désire prendre ma revanche, et je la prendrai. C’est mon idée fixe!

—Serait-ce à cause de cette envie-là que vous ne venez plus chez madame Hulot?

—Peut-être...

—Ah! vous faisiez donc la cour à ma cousine? dit Lisbeth en souriant, je m’en doutais.

—Et elle m’a traité comme un chien, pis que cela, comme un laquais; je dirai mieux: comme un détenu politique. Mais je réussirai, dit-il en fermant le poing et en s’en frappant le front.

—Pauvre homme, ce serait affreux de trouver sa femme en fraude, après avoir été renvoyé par sa maîtresse!...

—Josépha! s’écria Crevel, Josépha l’aurait quitté, renvoyé, chassé! Bravo! Josépha. Josépha! tu m’as vengé! je t’enverrai deux perles pour mettre à tes oreilles, mon ex-biche!... Je ne sais rien de cela, car, après vous avoir vue le lendemain du jour où la belle Adeline m’a prié encore une fois de passer la porte, je suis allé chez les Lebas, à Corbeil, d’où je reviens. Héloïse a fait le diable pour m’envoyer à la campagne, et j’ai su la raison de ses menées: elle voulait pendre, et sans moi, la crémaillère rue Chauchat, avec des artistes, des cabotins, des gens de lettres... J’ai été joué! Je pardonnerai, car Héloïse m’amuse. C’est une Déjazet inédite. Comme elle est drôle, cette fille-là! voici le billet que j’ai trouvé hier au soir: