CECI EST MON TESTAMENT.
«Aujourd’hui, quinze avril mil huit cent quarante-cinq, étant sain d’esprit, comme ce testament, rédigé de concert avec monsieur Trognon, notaire, le démontrera; sentant que je dois mourir prochainement de la maladie dont je suis atteint depuis les premiers jours de février dernier, j’ai dû, voulant disposer de mes biens, tracer mes dernières volontés, que voici:
»J’ai toujours été frappé des inconvénients qui nuisent aux chefs-d’œuvre de la peinture, et qui souvent ont entraîné leur destruction. J’ai plaint les belles toiles d’être condamnées à toujours voyager de pays en pays, sans être jamais fixées dans un lieu où les admirateurs de ces chefs-d’œuvre pussent aller les voir. J’ai toujours pensé que les pages vraiment immortelles des fameux maîtres devraient être des propriétés nationales, et mises incessamment sous les yeux des peuples comme la lumière, chef-d’œuvre de Dieu, sert à tous ses enfants.
»Or, comme j’ai passé ma vie à rassembler, à choisir quelques tableaux, qui sont de glorieuses œuvres des plus grands maîtres, que ces tableaux sont francs, sans retouche, ni repeints, je n’ai pas pensé sans chagrin que ces toiles, qui ont fait le bonheur de ma vie, pouvaient être vendues aux criées; aller, les unes chez les Anglais, les autres en Russie, dispersées comme elles étaient avant leur réunion chez moi; j’ai donc résolu de les soustraire à ces misères, ainsi que les cadres magnifiques qui leur servent de bordure, et qui tous sont dus à d’habiles ouvriers.
»Donc, par ces motifs, je donne et lègue au roi, pour faire partie du Musée du Louvre, les tableaux dont se compose ma collection, à la charge, si le legs est accepté, de faire à mon ami Wilhelm Schmucke une rente viagère de deux mille quatre cents francs.
»Si le roi, comme usufruitier du Musée, n’accepte pas ce legs avec cette charge, lesdits tableaux feront alors partie du legs que je fais à mon ami Schmucke de toutes les valeurs que je possède, à la charge de remettre la tête de Singe de Goya à mon cousin le président Camusot; le tableau de fleurs d’Abraham Mignon, composé de tulipes, à monsieur Trognon, notaire, que je nomme mon exécuteur testamentaire, et de servir deux cents francs de rente à madame Cibot, qui fait mon ménage depuis dix ans.
»Enfin, mon ami Schmucke donnera la Descente de Croix, de Rubens, esquisse de son célèbre tableau d’Anvers, à ma paroisse, pour en décorer une chapelle, en remercîment des bontés de monsieur le vicaire Duplanty, à qui je dois de pouvoir mourir en chrétien et en catholique.» etc.
—C’est la ruine! se dit Fraisier, la ruine de toutes mes espérances! Ah! je commence à croire tout ce que la présidente m’a dit de la malice de ce vieux artiste!...
—Eh bien? vint demander la Cibot.
—Votre monsieur est un monstre, il donne tout au Musée, à l’État. Or, on ne peut plaider contre l’État!... Le testament est inattaquable. Nous sommes volés, ruinés, dépouillés, assassinés!...
—Que m’a-t-il donné?...
—Deux cents francs de rente viagère...
—La belle poussée!... Mais c’est un gredin fini!...
—Allez voir, dit Fraisier, je vais remettre le testament de votre gredin dans l’enveloppe.
Dès que madame Cibot eut le dos tourné, Fraisier substitua vivement une feuille de papier blanc au testament, qu’il mit dans sa poche; puis il recacheta l’enveloppe avec tant de talent qu’il montra le cachet à madame Cibot quand elle revint, en lui demandant si elle pouvait y apercevoir la moindre trace de l’opération. La Cibot prit l’enveloppe, la palpa, la sentit pleine, et soupira profondément. Elle avait espéré que Fraisier aurait brûlé lui-même cette fatale pièce.
—Eh bien! que faire, mon cher monsieur Fraisier? demanda-t-elle.
—Ah! ça vous regarde! Moi, je ne suis pas héritier, mais si j’avais les moindres droits à cela, dit-il en montrant la collection, je sais bien comment je ferais...
—C’est ce que je vous demande... dit assez niaisement la Cibot.
—Il y a du feu dans la cheminée... répliqua-t-il en se levant pour s’en aller.
—Au fait, il n’y a que vous et moi qui saurons cela!... dit la Cibot.
—On ne peut jamais prouver qu’un testament a existé! reprit l’homme de loi.
—Et vous?
—Moi?... si monsieur Pons meurt sans testament, je vous assure cent mille francs.
—Ah! ben oui! dit-elle, on vous promet des monts d’or, et quand on tient les choses, qu’il s’agit de payer, on vous carotte comme...
Elle s’arrêta bien à temps, car elle allait parler d’Élie Magus à Fraisier...
—Je me sauve! dit Fraisier. Il ne faut pas, dans votre intérêt, que l’on m’ait vu dans l’appartement; mais nous nous retrouverons en bas, à votre loge.
Après avoir fermé la porte, la Cibot revint, le testament à la main, dans l’intention bien arrêtée de le jeter au feu; mais quand elle rentra dans la chambre et qu’elle s’avança vers la cheminée, elle se sentit prise par les deux bras!... Elle se vit entre Pons et Schmucke, qui s’étaient l’un et l’autre adossés à la cloison, de chaque côté de la porte.
—Ah! cria la Cibot.
Elle tomba la face en avant dans des convulsions affreuses, réelles ou feintes, on ne sut jamais la vérité. Ce spectacle produisit une telle impression sur Pons, qu’il fut pris d’une faiblesse mortelle, et Schmucke laissa la Cibot par terre pour recoucher Pons. Les deux amis tremblaient comme des gens qui, dans l’exécution d’une volonté pénible, ont outre-passé leurs forces. Quand Pons fut couché, que Schmucke eut repris un peu de forces, il entendit des sanglots. La Cibot, à genoux, fondait en larmes, et tendait les mains aux deux amis en les suppliant par une pantomime très-expressive.
—C’est pure curiosité! dit-elle en se voyant l’objet de l’attention des deux amis, mon bon monsieur Pons! c’est le défaut des femmes, vous savez! Mais je n’ai su comment faire pour lire votre testament, et je le rapportais!...
—Hâlez fis-en! dit Schmucke qui se dressa sur ses pieds en se grandissant de toute la grandeur de son indignation. Fus êdes eine monsdre! fus afez essayé te duer mon pon Bons. Il a raison! fis êdes plis qu’ein monsdre, fis êdes tamnée!
La Cibot, voyant l’horreur peinte sur la figure du candide Allemand, se leva fière comme Tartufe, jeta sur Schmucke un regard qui le fit trembler et sortit en emportant sous sa robe un sublime petit tableau de Metzu qu’Élie Magus avait beaucoup admiré, et dont il avait dit:—C’est un diamant! La Cibot trouva dans sa loge Fraisier qui l’attendait, en espérant qu’elle aurait brûlé l’enveloppe et le papier blanc par lequel il avait remplacé le testament; il fut bien étonné de voir sa cliente effrayée et le visage renversé.
—Qu’est-il arrivé?
—Il est arrivé, mon cher monsieur Fraisier, que, sous prétexte de me donner de bons conseils et de me diriger, vous m’avez fait perdre à jamais mes rentes et la confiance de ces messieurs...
Et elle se lança dans une de ces trombes de paroles auxquelles elle excellait.
—Ne dites pas de paroles oiseuses, s’écria sèchement Fraisier en arrêtant sa cliente. Au fait! au fait! et vivement.
—Eh bien! et voilà comment ça s’est fait.
Elle raconta la scène telle qu’elle venait de se passer.
—Je ne vous ai rien fait perdre, répondit Fraisier. Ces deux messieurs doutaient de votre probité, puisqu’ils vous ont tendu ce piége; ils vous attendaient, ils vous épiaient!... Vous ne me dites pas tout... ajouta l’homme d’affaires en jetant un regard de tigre sur la portière.
—Moi! vous cacher quelque chose!... après tout ce que nous avons fait ensemble!... dit-elle en frissonnant.
—Mais, ma chère, je n’ai rien commis de répréhensible! dit Fraisier en manifestant ainsi l’intention de nier sa visite nocturne chez Pons.
La Cibot sentit ses cheveux lui brûler le crâne, et un froid glacial l’enveloppa.
—Comment?... dit-elle hébétée.
—Voilà l’affaire criminelle toute trouvée!... Vous pouvez être accusée de soustraction de testament, répondit froidement Fraisier.
La Cibot fit un mouvement d’horreur.
—Rassurez-vous, je suis votre conseil, reprit-il. Je n’ai voulu que vous prouver combien il est facile, d’une manière ou d’une autre, de réaliser ce que je vous disais. Voyons! qu’avez-vous fait pour que cet Allemand si naïf se soit caché dans la chambre à votre insu?...
—Rien, c’est la scène de l’autre jour, quand j’ai soutenu à monsieur Pons qu’il avait eu la berlue. Depuis ce jour-là, ces deux messieurs ont changé du tout au tout à mon égard. Ainsi vous êtes la cause de tous mes malheurs, car si j’avais perdu de mon empire sur monsieur Pons, j’étais sûre de l’Allemand qui parlait déjà de m’épouser, ou de me prendre avec lui, c’est tout un!
Cette raison était si plausible, que Fraisier fut obligé de s’en contenter.
—Rassurez-vous, reprit-il, je vous ai promis des rentes, je tiendrai ma parole. Jusqu’à présent, tout, dans cette affaire, était hypothétique; maintenant, elle vaut des billets de Banque... Vous n’aurez pas moins de douze cents francs de rente viagère... Mais il faudra, ma chère dame Cibot, obéir à mes ordres, et les exécuter avec intelligence.
—Oui, mon cher monsieur Fraisier, dit avec une servile souplesse la portière entièrement matée.
—Eh bien! adieu, repartit Fraisier en quittant la loge et emportant le dangereux testament.
Il revint chez lui tout joyeux, car ce testament était une arme terrible.
—J’aurai, pensait-il, une bonne garantie contre la bonne foi de madame la présidente de Marville. Si elle s’avisait de ne pas tenir sa parole, elle perdrait la succession.
Au petit jour, Rémonencq, après avoir ouvert sa boutique et l’avoir laissée sous la garde de sa sœur, vint, selon une habitude prise depuis quelques jours, voir comment allait son bon ami Cibot, et trouva la portière qui contemplait le tableau de Metzu en se demandant comment une petite planche peinte pouvait valoir tant d’argent.
—Ah! ah! c’est le seul, dit-il en regardant par-dessus l’épaule de la Cibot, que monsieur Magus regrettait de ne pas avoir, il dit qu’avec cette petite chose-là, il ne manquerait rien à son bonheur.
—Qu’en donnerait-il? demanda la Cibot.
—Mais si vous me promettez de m’épouser dans l’année de votre veuvage, répondit Rémonencq, je me charge d’avoir vingt mille francs d’Élie Magus, et si vous ne m’épousez pas, vous ne pourrez jamais vendre ce tableau plus de mille francs.
—Et pourquoi?
—Mais vous seriez obligée de signer une quittance comme propriétaire, et vous auriez alors un procès avec les héritiers. Si vous êtes ma femme, c’est moi qui le vendrai à monsieur Magus, et on ne demande rien à un marchand que l’inscription sur son livre d’achats, et j’écrirai que monsieur Schmucke me l’a vendu. Allez, mettez cette planche chez moi... si votre mari mourait, vous pourriez être bien tracassée, et personne ne trouvera drôle que j’aie chez moi un tableau... Vous me connaissez bien. D’ailleurs, si vous voulez, je vous en ferai une reconnaissance.
Dans la situation criminelle où elle était surprise, l’avide portière souscrivit à cette proposition, qui la liait pour toujours au brocanteur.
—Vous avez raison, apportez-moi votre écriture, dit-elle en serrant le tableau dans sa commode.
—Voisine, dit le brocanteur à voix basse en entraînant la Cibot sur le pas de la porte, je vois bien que nous ne sauverons pas notre pauvre ami Cibot; le docteur Poulain désespérait de lui hier soir, et disait qu’il ne passerait pas la journée... C’est un grand malheur! Mais après tout, vous n’étiez pas à votre place ici... Votre place, c’est dans un beau magasin de curiosités sur le boulevard des Capucines. Savez-vous que j’ai gagné bien près de cent mille francs depuis dix ans, et que si vous en avez un jour autant, je me charge de vous faire une belle fortune... si vous êtes ma femme... Vous seriez bourgeoise... bien servie par ma sœur qui ferait le ménage, et...
Le séducteur fut interrompu par les plaintes déchirantes du petit tailleur dont l’agonie commençait.
—Allez-vous-en, dit la Cibot, vous êtes un monstre de me parler de ces choses-là, quand mon pauvre homme se meurt dans de pareils états...
—Ah! c’est que je vous aime, dit Rémonencq, à tout confondre pour vous avoir...
—Si vous m’aimiez, vous ne me diriez rien en ce moment, répondit-elle.
Et Rémonencq rentra chez lui, sûr d’épouser la Cibot.
Sur les dix heures, il y eut à la porte de la maison une sorte d’émeute, car on administra les sacrements à monsieur Cibot. Tous les amis des Cibot, les concierges, les portières de la rue de Normandie et des rues adjacentes occupaient la loge, le dessous de la porte cochère et le devant sur la rue. On ne fit alors aucune attention à monsieur Léopold Hannequin, qui vint avec un de ses confrères, ni à Schwab et à Brunner, qui purent arriver chez Pons sans être vus de madame Cibot. La portière de la maison voisine, à qui le notaire s’adressa pour savoir à quel étage demeurait Pons, lui désigna l’appartement. Quant à Brunner, qui vint avec Schwab, il était déjà venu voir le musée Pons, il passa sans rien dire, et montra le chemin à son associé... Pons annula formellement son testament de la veille, et institua Schmucke son légataire universel. Une fois cette cérémonie accomplie, Pons, après avoir remercié Schwab et Brunner, et avoir recommandé vivement à monsieur Léopold Hannequin les intérêts de Schmucke, tomba dans une faiblesse telle, par suite de l’énergie qu’il avait déployée, et dans la scène nocturne avec la Cibot et dans ce dernier acte de la vie sociale, que Schmucke pria Schwab d’aller prévenir l’abbé Duplanty, car il ne voulut pas quitter le chevet de son ami, et Pons réclamait les sacrements.
Assise au pied du lit de son mari, la Cibot, d’ailleurs mise à la porte par les deux amis, ne s’occupa point du déjeuner de Schmucke; mais les événements de cette matinée, le spectacle de l’agonie résignée de Pons qui mourait héroïquement, avaient tellement serré le cœur de Schmucke, qu’il ne sentit pas la faim.
Néanmoins, vers les deux heures, n’ayant pas vu le vieil Allemand, la portière, autant par curiosité que par intérêt, pria la sœur de Rémonencq d’aller voir si Schmucke n’avait pas besoin de quelque chose. En ce moment même, l’abbé Duplanty, à qui le pauvre musicien avait fait sa confession suprême, lui administrait l’extrême-onction. Mademoiselle Rémonencq troubla donc cette cérémonie par des coups de sonnette réitérés. Or, comme Pons avait fait jurer à Schmucke de ne laisser entrer personne, tant il craignait qu’on ne le volât, Schmucke laissa sonner mademoiselle Rémonencq, qui descendit fort effrayée, et dit à la Cibot que Schmucke ne lui avait pas ouvert la porte. Cette circonstance bien marquée fut notée par Fraisier. Schmucke, qui n’avait jamais vu mourir personne, allait éprouver tous les embarras dans lesquels on se trouve à Paris avec un mort sur les bras, surtout sans aide, sans représentant ni secours. Fraisier qui savait que les parents vraiment affligés perdent alors la tête, et qui, depuis le matin, après son déjeuner, stationnait dans la loge en conférence perpétuelle avec le docteur Poulain, conçut alors l’idée de diriger lui-même tous les mouvements de Schmucke.
Voici comment les deux amis, le docteur Poulain et Fraisier, s’y prirent pour obtenir cet important résultat.
Le bedeau de l’église Saint-François, ancien marchand de verreries, nommé Cantinet, demeurait rue d’Orléans, dans la maison mitoyenne de celle du docteur Poulain. Or, madame Cantinet, une des receveuses de la location des chaises, avait été soignée gratuitement par le docteur Poulain, à qui naturellement elle était liée par la reconnaissance et à qui elle avait conté souvent tous les malheurs de sa vie. Les deux Casse-Noisettes, qui, tous les dimanches et les jours de fête, allaient aux offices à Saint-François, étaient en bons termes avec le bedeau, le suisse, le donneur d’eau bénite, enfin avec cette milice ecclésiastique appelée à Paris le bas clergé, à qui les fidèles finissent par donner de petits pourboires. Madame Cantinet connaissait donc aussi bien Schmucke que Schmucke la connaissait. Cette dame Cantinet était affligée de deux plaies qui permettaient à Fraisier de faire d’elle un aveugle et involontaire instrument. Le jeune Cantinet, passionné pour le théâtre, avait refusé de suivre le chemin de l’église où il pouvait devenir suisse, en débutant dans les figurants du Cirque-Olympique, et il menait une vie échevelée qui navrait sa mère, dont la bourse était souvent mise à sec par des emprunts forcés. Puis Cantinet, adonné aux liqueurs et à la paresse, avait été forcé de quitter le commerce par ces deux vices. Loin de s’être corrigé, ce malheureux avait trouvé dans ses fonctions un aliment à ses deux passions: il ne faisait rien, et il buvait avec les cochers des noces, avec les gens des pompes funèbres, avec les malheureux secourus par le curé, de manière à se cardinaliser la figure dès midi.
Madame Cantinet se voyait vouée à la misère dans ses vieux jours, après avoir, disait-elle, apporté douze mille francs de dot à son mari. L’histoire de ces malheurs, cent fois racontée au docteur Poulain, lui suggéra l’idée de se servir d’elle pour faciliter chez Pons et Schmucke le placement de madame Sauvage, comme cuisinière et femme de peine. Présenter madame Sauvage était chose impossible, car la défiance des deux Casse-Noisettes était devenue absolue, et le refus d’ouvrir la porte à mademoiselle Rémonencq, avait suffisamment éclairé Fraisier à ce sujet. Mais il parut évident aux deux amis que les pieux musiciens accepteraient aveuglément une personne qui serait offerte par l’abbé Duplanty. Madame Cantinet, dans leur plan, serait accompagnée de madame Sauvage; et la bonne de Fraisier, une fois là, vaudrait Fraisier lui-même.
Quand l’abbé Duplanty arriva sous la porte cochère, il fut arrêté pendant un moment par la foule des amis de Cibot qui donnait des marques d’intérêt au plus ancien et au plus estimé des concierges du quartier.
Le docteur Poulain salua l’abbé Duplanty, le prit à part, et lui dit:—Je vais aller voir ce pauvre monsieur Pons; il pourrait encore se tirer d’affaire; il s’agirait de le décider à subir l’opération de l’extraction des calculs qui se sont formés dans la vésicule; on les sent au toucher, ils déterminent une inflammation qui causera la mort; et peut-être serait-il encore temps de la pratiquer. Vous devriez bien faire servir votre influence sur votre pénitent en l’engageant à subir cette opération; je réponds de sa vie, si pendant qu’on la pratiquera nul accident fâcheux ne se déclare.
—Dès que j’aurai reporté le saint-ciboire à l’église, je reviendrai, dit l’abbé Duplanty, car monsieur Schmucke est dans un état qui réclame quelques secours religieux.
—Je viens d’apprendre qu’il est seul, dit le docteur Poulain. Ce bon Allemand a eu ce matin une petite altercation avec madame Cibot, qui fait depuis dix ans le ménage de ces messieurs, et ils se sont brouillés momentanément sans doute; mais il ne peut pas rester sans aide dans les circonstances où il va se trouver. C’est œuvre de charité que de s’occuper de lui. Dites donc, Cantinet, dit le docteur en appelant à lui le bedeau, demandez donc à votre femme si elle veut garder monsieur Pons et veiller au ménage de monsieur Schmucke pendant quelques jours à la place de madame Cibot... qui, d’ailleurs, sans cette brouille, aurait toujours eu besoin de se faire remplacer. C’est une honnête femme, dit le docteur à l’abbé Duplanty.
—On ne peut pas mieux choisir, répondit le bon prêtre, car elle a la confiance de la fabrique pour la perception de la location des chaises.
Quelques moments après, le docteur Poulain suivait au chevet du lit les progrès de l’agonie de Pons, que Schmucke suppliait vainement de se laisser opérer. Le vieux musicien ne répondait aux prières du pauvre Allemand désespéré que par des signes de tête négatifs, entremêlés de mouvements d’impatience. Enfin, le moribond rassembla ses forces, lança sur Schmucke un regard affreux et lui dit:—Laisse-moi donc mourir tranquillement!...
Schmucke faillit mourir de douleur; mais il prit la main de Pons, la baisa doucement, et la tint dans ses deux mains, en essayant de lui communiquer encore une fois ainsi sa propre vie. Ce fut alors que le docteur Poulain entendit sonner et alla ouvrir la porte à l’abbé Duplanty.
—Notre pauvre malade, dit Poulain, commence à se débattre sous l’étreinte de la mort. Il aura expiré dans quelques heures; vous enverrez sans doute un prêtre pour le veiller cette nuit. Mais il est temps de donner madame Cantinet et une femme de peine à monsieur Schmucke, il est incapable de penser à quoi que ce soit, je crains pour sa raison, et il se trouve ici des valeurs qui doivent être gardées par des personnes pleines de probité.
L’abbé Duplanty, bon et digne prêtre, sans méfiance ni malice, fut frappé de la vérité des observations du docteur Poulain; il croyait d’ailleurs aux qualités du médecin du quartier; il fit donc signe à Schmucke de venir lui parler, en se tenant au seuil de la chambre mortuaire. Schmucke ne put se décider à quitter la main de Pons qui se crispait et s’attachait à la sienne comme s’il tombait dans un précipice et qu’il voulût s’accrocher à quelque chose pour n’y pas rouler. Mais, comme on sait, les mourants sont en proie à une hallucination qui les pousse à s’emparer de tout, comme des gens empressés d’emporter dans un incendie leurs objets les plus précieux, et Pons lâcha Schmucke pour saisir ses couvertures et les rassembler autour de son corps par un horrible et significatif mouvement d’avarice et de hâte.
—Qu’allez-vous devenir, seul avec votre ami mort? dit le bon prêtre à l’Allemand qui vint alors l’écouter, vous êtes sans madame Cibot...
—C’esde eine monsdre qui a dué Bons! dit-il.
—Mais il vous faut quelqu’un auprès de vous? reprit le docteur Poulain, car il faudra garder le corps cette nuit.
—Che le carterai, che brierai Tieu! répondit l’innocent Allemand.
—Mais il faut manger!... Qui maintenant, vous fera votre cuisine? dit le docteur.
—La touleur m’ôde l’abbédit!..... répondit naïvement Schmucke.
—Mais, dit Poulain, il faut aller déclarer le décès avec des témoins, il faut dépouiller le corps, l’ensevelir en le cousant dans un linceul, il faut aller commander le convoi aux pompes funèbres, il faut nourrir la garde qui doit garder le corps et le prêtre qui veillera, ferez-vous cela tout seul?... On ne meurt pas comme des chiens dans la capitale du monde civilisé!
Schmucke ouvrit des yeux effrayés, et fut saisi d’un court accès de folie.
—Mais Bons ne mûrera bas... che le sauferai!...
—Vous ne resterez pas long-temps sans prendre un peu de sommeil, et alors qui vous remplacera? car il faut s’occuper de monsieur Pons, lui donner à boire, faire des remèdes...
—Ah! c’esde frai!... dit l’Allemand.
—Eh bien! reprit l’abbé Duplanty, je pense à vous donner madame Cantinet, une brave et honnête femme...
Le détail de ses devoirs sociaux envers son ami mort, hébéta tellement Schmucke, qu’il aurait voulu mourir avec Pons.
—C’est un enfant! dit le docteur Poulain à l’abbé Duplanty.
—Eine anvant!... répéta machinalement Schmucke.
—Allons! dit le vicaire, je vais parler à madame Cantinet et vous l’envoyer.
—Ne vous donnez pas cette peine, dit le docteur, elle est ma voisine, et je retourne chez moi.
La Mort est comme un assassin invisible contre lequel lutte le mourant; dans l’agonie il reçoit les derniers coups, il essaie de les rendre et se débat. Pons en était à cette scène suprême, il fit entendre des gémissements, entremêlés de cris. Aussitôt, Schmucke, l’abbé Duplanty, Poulain accoururent au lit du moribond. Tout à coup, Pons, atteint dans sa vitalité par cette dernière blessure, qui tranche les liens du corps et de l’âme, recouvra pour quelques instants la parfaite quiétude qui suit l’agonie, il revint à lui, la sérénité de la mort sur le visage et regarda ceux qui l’entouraient d’un air presque riant.
—Ah! docteur, j’ai bien souffert, mais vous aviez raison, je vais mieux... Merci, mon bon abbé, je me demandais où était Schmucke!...
—Schmucke n’a pas mangé depuis hier au soir, et il est quatre heures: vous n’avez plus personne auprès de vous, et il serait dangereux de rappeler madame Cibot...
—Elle est capable de tout! dit Pons en manifestant toute son horreur au nom de la Cibot. C’est vrai, Schmucke a besoin de quelqu’un de bien honnête.
—L’abbé Duplanty et moi, dit alors Poulain, nous avons pensé à vous deux...
—Ah! merci, dit Pons, je n’y songeais pas.
—Et il vous propose madame Cantinet...
—Ah! la loueuse de chaises! s’écria Pons. Oui, c’est une excellente créature.
—Elle n’aime pas madame Cibot, reprit le docteur, et elle aura bien soin de monsieur Schmucke...
—Envoyez-la-moi, mon bon monsieur Duplanty... elle et son mari, je serai tranquille. On ne volera rien ici...
Schmucke avait repris la main de Pons et la tenait avec joie, en croyant la santé revenue.
—Allons-nous-en, monsieur l’abbé, dit le docteur, je vais envoyer promptement madame Cantinet; je m’y connais: elle ne trouvera peut-être pas monsieur Pons vivant.
Pendant que l’abbé Duplanty déterminait le moribond à prendre pour garde madame Cantinet, Fraisier avait fait venir chez lui la loueuse de chaises, et la soumettait à sa conversation corruptrice, aux ruses de sa puissance chicanière, à laquelle il était difficile de résister. Aussi madame Cantinet, femme sèche et jaune, à grandes dents, à lèvres froides, hébétée par le malheur, comme beaucoup de femmes du peuple, et arrivée à voir le bonheur dans les plus légers profits journaliers, eut-elle bientôt consenti à prendre avec elle madame Sauvage comme femme de ménage. La bonne de Fraisier avait déjà reçu le mot d’ordre. Elle avait promis de tramer une toile en fil de fer autour des deux musiciens, et de veiller sur eux comme l’araignée veille sur une mouche prise. Madame Sauvage devait avoir pour loyer de ses peines un débit de tabac: Fraisier trouvait ainsi le moyen de se débarrasser de sa prétendue nourrice, et mettait auprès de madame Cantinet un espion et un gendarme dans la personne de la Sauvage. Comme il dépendait de l’appartement des deux amis une chambre de domestique et une petite cuisine, la Sauvage pouvait coucher sur un lit de sangle et faire la cuisine de Schmucke. Au moment où les femmes se présentèrent, amenées par le docteur Poulain, Pons venait de rendre le dernier soupir, sans que Schmucke s’en fût aperçu. L’Allemand tenait encore dans ses mains la main de son ami, dont la chaleur s’en allait par degrés. Il fit signe à madame Cantinet de ne pas parler; mais la soldatesque madame Sauvage le surprit tellement par sa tournure, qu’il laissa échapper un mouvement de frayeur, à laquelle cette femme mâle était habituée.
—Madame, dit madame Cantinet, est une dame de qui répond monsieur Duplanty; elle a été cuisinière chez un évêque, elle est la probité même, elle fera la cuisine.
—Ah! vous pouvez parler haut! s’écria la puissante et asthmatique Sauvage, le pauvre monsieur est mort!... il vient de passer. Schmucke jeta un cri perçant, il sentit la main de Pons glacée qui se roidissait, et il resta les yeux fixes, arrêtés sur ceux de Pons, dont l’expression l’eût rendu fou, sans madame Sauvage, qui, sans doute accoutumée à ces sortes de scènes, alla vers le lit en tenant un miroir; elle le présenta devant les lèvres du mort, et comme aucune respiration ne vint ternir la glace, elle sépara vivement la main de Schmucke de la main du mort.
—Quittez-la donc, monsieur, vous ne pourriez plus l’ôter; vous ne savez pas comme les os vont se durcir! Ça va vite le refroidissement des morts. Si l’on n’apprête pas un mort pendant qu’il est encore tiède, il faut plus tard lui casser les membres...
Ce fut donc cette terrible femme qui ferma les yeux au pauvre musicien expiré; puis, avec cette habitude des garde-malades, métier qu’elle avait exercé pendant dix ans, elle déshabilla Pons, l’étendit, lui colla les mains de chaque côté du corps, et lui ramena la couverture sur le nez, absolument comme un commis fait un paquet dans un magasin.
—Il faut un drap pour l’ensevelir; où donc en prendre un?... demanda-t-elle à Schmucke, que ce spectacle frappa de terreur.
Après avoir vu la Religion procédant avec son profond respect de la créature destinée à un si grand avenir dans le ciel, ce fut une douleur à dissoudre les éléments de la pensée, que cette espèce d’emballage où son ami était traité comme une chose.
—Vaides gomme fus fitrez!... répondit machinalement Schmucke.
Cette innocente créature voyait mourir un homme pour la première fois. Et cet homme était Pons, le seul ami, le seul être qui l’eût compris et aimé!...
—Je vais aller demander à madame Cibot où sont les draps, dit la Sauvage.
—Il va falloir un lit de sangle pour coucher cette dame, dit madame Cantinet à Schmucke.
Schmucke fit un signe de tête et fondit en larmes. Madame Cantinet laissa ce malheureux tranquille; mais, au bout d’une heure, elle revint et lui dit:
—Monsieur, avez-vous de l’argent à nous donner pour acheter?
Schmucke tourna sur madame Cantinet un regard à désarmer les haines les plus féroces; il montra le visage blanc, sec et pointu du mort, comme une raison qui répondait à tout.
—Brenez doud et laissez-moi bleurer et brier, dit-il en s’agenouillant.
Madame Sauvage était allée annoncer la mort de Pons à Fraisier, qui courut en cabriolet chez la présidente lui demander, pour le lendemain, la procuration qui lui donnait le droit de représenter les héritiers.
—Monsieur, dit à Schmucke madame Cantinet, une heure après sa dernière question, je suis allée trouver madame Cibot, qui est donc au fait de votre ménage, afin qu’elle me dise où sont les choses; mais, comme elle vient de perdre monsieur Cibot, elle m’a presque agonie de sottises... Monsieur, écoutez-moi donc...
Schmucke regarda cette femme, qui ne se doutait pas de sa barbarie; car les gens du peuple sont habitués à subir passivement les plus grandes douleurs morales.
—Monsieur, il faut du linge pour un linceul, il faut de l’argent pour un lit de sangle, afin de coucher cette dame; il en faut pour acheter de la batterie de cuisine, des plats, des assiettes, des verres, car il va venir un prêtre pour passer la nuit, et cette dame ne trouve absolument rien dans la cuisine.
—Mais, monsieur, répéta la Sauvage, il me faut cependant du bois, du charbon, pour apprêter le dîner, et je ne vois rien! Ce n’est d’ailleurs pas bien étonnant, puisque la Cibot vous fournissait tout...
—Mais, ma chère dame, dit madame Cantinet en montrant Schmucke qui gisait aux pieds du mort dans un état d’insensibilité complète, vous ne voulez pas me croire, il ne répond à rien.
—Eh bien! ma petite, dit la Sauvage, je vais vous montrer comment l’on fait dans ces cas-là.
La Sauvage jeta sur la chambre un regard comme en jettent les voleurs pour deviner les cachettes où doit se trouver l’argent. Elle alla droit à la commode de Pons, elle tira le premier tiroir, vit le sac où Schmucke avait mis le reste de l’argent provenant de la vente des tableaux, et vint le montrer à Schmucke, qui fit un signe de consentement machinal.
—Voilà de l’argent, ma petite! dit la Sauvage à madame Cantinet; je vas le compter, en prendre pour acheter ce qu’il faut, du vin, des vivres, des bougies, enfin tout, car ils n’ont rien... Cherchez-moi dans la commode un drap pour ensevelir le corps. On m’a bien dit que ce pauvre monsieur était simple; mais je ne sais pas ce qu’il est, il est pis. C’est comme un nouveau-né, faudra entonner son manger...
Schmucke regardait les deux femmes et ce qu’elles faisaient absolument comme un fou les aurait regardées. Brisé par la douleur, absorbé dans un état quasi-cataleptique, il ne cessait de contempler la figure fascinatrice de Pons, dont les lignes s’épuraient par l’effet du repos absolu de la mort. Il espérait mourir, et tout lui était indifférent. La chambre eût été dévorée par un incendie, il n’aurait pas bougé.
—Il y a douze cent cinquante-six francs... lui dit la Sauvage.
Schmucke haussa les épaules. Lorsque la Sauvage voulut procéder à l’ensevelissement de Pons, et mesurer le drap sur le corps, afin de couper le linceul et le coudre, il y eut une lutte horrible entre elle et le pauvre Allemand. Schmucke ressembla tout à fait à un chien qui mord tous ceux qui veulent toucher au cadavre de son maître. La Sauvage impatientée saisit l’Allemand, le plaça sur un fauteuil et l’y maintint avec une force herculéenne.
—Allons, ma petite! cousez le mort dans son linceul, dit-elle à madame Cantinet.
Une fois l’opération terminée, la Sauvage remit Schmucke à sa place, au pied du lit, et lui dit:
—Comprenez-vous? il fallait bien trousser ce pauvre homme en mort.
Schmucke se mit à pleurer; les deux femmes le laissèrent et allèrent prendre possession de la cuisine, où elles apportèrent à elles deux en peu d’instants toutes les choses nécessaires à la vie. Après avoir fait un premier mémoire de trois cent soixante francs, la Sauvage se mit à préparer un dîner pour quatre personnes, et quel dîner! Il y avait le faisan des savetiers, une oie grasse, comme pièce de résistance, une omelette aux confitures, une salade de légumes, et le pot au feu sacramentel dont tous les ingrédients étaient en quantité tellement exagérée, que le bouillon ressemblait à de la gelée de viande. A neuf heures du soir, le prêtre envoyé par le vicaire pour veiller Schmucke, vint avec Cantinet, qui apporta quatre cierges et des flambeaux d’église. Le prêtre trouva Schmucke couché le long de son ami, dans le lit, et le tenant étroitement embrassé. Il fallut l’autorité de la religion pour obtenir de Schmucke qu’il se séparât du corps. L’Allemand se mit à genoux, et le prêtre s’arrangea commodément dans le fauteuil. Pendant que le prêtre lisait ses prières, et que Schmucke, agenouillé devant le corps de Pons, priait Dieu de le réunir à Pons par un miracle, afin d’être enseveli dans la fosse de son ami, madame Cantinet était allée au Temple acheter un lit de sangle et un coucher complet, pour madame Sauvage; car le sac de douze cent cinquante-six francs était au pillage. A onze heures du soir, madame Cantinet vint voir si Schmucke voulait manger un morceau. L’Allemand fit signe qu’on le laissât tranquille.
—Le souper vous attend, monsieur Pastelot, dit alors la loueuse de chaises au prêtre.
Schmucke, resté seul, sourit comme un fou qui se voit libre d’accomplir un désir comparable à celui des femmes grosses. Il se jeta sur Pons et le tint encore une fois étroitement embrassé. A minuit, le prêtre revint, et Schmucke, grondé par lui, lâcha Pons, et se remit en prière. Au jour, le prêtre s’en alla. A sept heures du matin, le docteur Poulain vint voir Schmucke affectueusement et voulut l’obliger à manger; mais l’Allemand s’y refusa.
—Si vous ne mangez pas maintenant, vous sentirez la faim à votre retour, lui dit le docteur, car il faut que vous alliez à la mairie avec un témoin pour y déclarer le décès de monsieur Pons, et faire dresser l’acte...
—Moi! dit l’Allemand avec effroi.
—Et qui donc?... Vous ne pouvez pas vous en dispenser, puisque vous êtes la seule personne qui l’ait vu mourir...
—Che n’ai boint te champes... répondit Schmucke en implorant l’assistance du docteur Poulain.
—Prenez une voiture, répondit doucement l’hypocrite docteur. J’ai déjà constaté le décès. Demandez quelqu’un de la maison pour vous accompagner. Ces deux dames garderont l’appartement en votre absence.
On ne se figure pas ce que sont ces tiraillements de la loi sur une douleur vraie. C’est à faire haïr la civilisation, à faire préférer les coutumes des Sauvages. A neuf heures, madame Sauvage descendit Schmucke en le tenant sous les bras, et il fut obligé, dans le fiacre, de prier Rémonencq de venir avec lui certifier le décès de Pons à la mairie. Partout, et en toute chose, éclate à Paris l’inégalité des conditions, dans ce pays ivre d’égalité. Cette immuable force de choses se trahit jusque dans les effets de la Mort. Dans les familles riches, un parent, un ami, les gens d’affaires, évitent ces affreux détails à ceux qui pleurent; mais en ceci, comme dans la répartition des impôts, le peuple, les prolétaires sans aide, souffrent tout le poids de la douleur.
Ah! vous avez bien raison de le regretter, dit Rémonencq à une plainte échappée au pauvre martyr, car c’était un bien brave homme, un bien honnête homme, qui laisse une belle collection; mais savez-vous, monsieur, que vous, qui êtes étranger, vous allez vous trouver dans un grand embarras, car on dit partout que vous êtes héritier de monsieur Pons.
Schmucke n’écoutait pas; il était plongé dans une telle douleur, qu’elle avoisinait la folie. L’âme a son tétanos comme le corps.
—Et vous feriez bien de vous faire représenter par un conseil, par un homme d’affaires.
—Ein home t’avvaires! répéta Schmucke machinalement.
—Vous verrez que vous aurez besoin de vous faire représenter. A votre place, moi, je prendrais un homme d’expérience, un homme connu dans le quartier, un homme de confiance... Moi, dans toutes mes petites affaires, je me sers de Tabareau, l’huissier... Et en donnant votre procuration à son premier clerc, vous n’aurez aucun souci.
Cette insinuation, soufflée par Fraisier, convenue entre Rémonencq et la Cibot, resta dans la mémoire de Schmucke; car, dans les instants où la douleur fige pour ainsi dire l’âme en en arrêtant les fonctions, la mémoire reçoit toutes les empreintes que le hasard y fait arriver. Schmucke écoutait Rémonencq, en le regardant d’un œil si complétement dénué d’intelligence, que le brocanteur ne lui dit plus rien.
—S’il reste imbécile comme cela, pensa Rémonencq, je pourrais bien lui acheter tout le bataclan de là-haut pour cent mille francs, si c’est à lui...—Monsieur, nous voici à la Mairie.
Rémonencq fut forcé de sortir Schmucke du fiacre et de le prendre sous le bras pour le faire arriver jusqu’au bureau des actes de l’État civil, où Schmucke donna dans une noce. Schmucke dut attendre son tour, car, par un de ces hasards assez fréquents à Paris, le commis avait cinq on six actes de décès à dresser. Là, ce pauvre Allemand devait être en proie à une passion égale à celle de Jésus.
—Monsieur est monsieur Schmucke? dit un homme vêtu de noir en s’adressant à l’Allemand stupéfait de s’entendre appeler par son nom.
Schmucke regarda cet homme de l’air hébété qu’il avait eu en répondant à Rémonencq.
—Mais, dit le brocanteur à l’inconnu, que lui voulez-vous? Laissez donc cet homme tranquille, vous voyez bien qu’il est dans la peine.
—Monsieur vient de perdre son ami, et sans doute il se propose d’honorer dignement sa mémoire, car il est son héritier, dit l’inconnu. Monsieur ne lésinera sans doute pas... il achètera un terrain à perpétuité pour sa sépulture. Monsieur Pons aimait tant les arts! Ce serait bien dommage de ne pas mettre sur son tombeau la Musique, la Peinture et la Sculpture... trois belles figures en pied, éplorées...
Rémonencq fit un geste d’Auvergnat pour éloigner cet homme, et l’homme répondit par un autre geste, pour ainsi dire commercial, qui signifiait:—«Laissez-moi donc faire mes affaires!» et que comprit le brocanteur.
—Je suis le commissionnaire de la maison Sonet et compagnie, entrepreneurs de monuments funéraires, reprit le courtier, que Walter Scott eût surnommé le jeune homme des tombeaux. Si monsieur voulait nous charger de la commande, nous lui éviterions l’ennui d’aller à la Ville acheter le terrain nécessaire à la sépulture de l’ami que les Arts ont perdu...
Rémonencq hocha la tête en signe d’assentiment et poussa le coude à Schmucke.
—Tous les jours, nous nous chargeons, pour les familles, d’aller accomplir toutes les formalités, disait toujours le courtier encouragé par ce geste de l’Auvergnat. Dans le premier moment de sa douleur, il est bien difficile à un héritier de s’occuper par lui-même de ces détails, et nous avons l’habitude de ces petits services pour nos clients. Nos monuments, monsieur, sont tarifés à tant le mètre en pierre de taille ou en marbre... Nous creusons les fosses pour les tombes de famille... Nous nous chargeons de tout, au plus juste prix. Notre maison a fait le magnifique monument de la belle Esther Gobseck et de Lucien de Rubempré, l’un des plus magnifiques ornements du Père-Lachaise. Nous avons les meilleurs ouvriers, et j’engage monsieur à se défier des petits entrepreneurs... qui ne font que de la camelotte, ajouta-t-il en voyant venir un autre homme vêtu de noir qui se proposait de parler pour une autre maison de marbrerie et de sculpture.
On a souvent dit que la mort était la fin d’un voyage, mais on ne sait pas à quel point cette similitude est réelle à Paris. Un mort, un mort de qualité surtout, est accueilli sur le sombre rivage comme un voyageur qui débarque au port, et que tous les courtiers d’hôtellerie fatiguent de leurs recommandations. Personne, à l’exception de quelques philosophes ou de quelques familles sûres de vivre qui se font construire des tombes comme elles ont des hôtels, personne ne pense à la mort et à ses conséquences sociales. La mort vient toujours trop tôt; et d’ailleurs, un sentiment bien entendu empêche les héritiers de la supposer possible. Aussi, presque tous ceux qui perdent leurs pères, leurs mères, leurs femmes ou leurs enfants, sont-ils immédiatement assaillis par ces coureurs d’affaires, qui profitent du trouble où jette la douleur pour surprendre une commande. Autrefois, les entrepreneurs de monuments funéraires, tous groupés aux environs du célèbre cimetière du Père-Lachaise, où ils forment une rue qu’on devrait appeler rue des Tombeaux, assaillaient les héritiers aux environs de la tombe ou au sortir du cimetière; mais, insensiblement, la concurrence, le génie de la spéculation, les a fait gagner du terrain, et ils sont descendus aujourd’hui dans la ville jusqu’aux abords des Mairies. Enfin, les courtiers pénètrent souvent dans la maison mortuaire, un plan de tombe à la main.
—Je suis en affaire avec monsieur, dit le courtier de la maison Sonet au courtier qui se présentait.
—Décès Pons!... Où sont les témoins!... dit le garçon de bureau.
—Venez... monsieur, dit le courtier en s’adressant à Rémonencq.
Rémonencq pria le courtier de soulever Schmucke, qui restait sur son banc comme une masse inerte; ils le menèrent à la balustrade derrière laquelle le rédacteur des actes de décès s’abrite contre les douleurs publiques. Rémonencq, la providence de Schmucke, fut aidé par le docteur Poulain, qui vint donner les renseignements nécessaires sur l’âge et le lieu de naissance de Pons. L’Allemand ne savait qu’une seule chose, c’est que Pons était son ami. Une fois les signatures données, Rémonencq et le docteur, suivis du courtier, mirent le pauvre Allemand en voiture, dans laquelle se glissa l’enragé courtier, qui voulait avoir une solution pour sa commande. La Sauvage, en observation sur le pas de la porte cochère, monta Schmucke presque évanoui dans ses bras, aidée par Rémonencq et par le courtier de la maison Sonet.
—Il va se trouver mal!... s’écria le courtier, qui voulait terminer l’affaire qu’il disait commencée.
—Je le crois bien! répondit madame Sauvage; il pleure depuis vingt-quatre heures, et il n’a rien voulu prendre. Rien ne creuse l’estomac comme le chagrin.
—Mais, mon cher client, lui dit le courtier de la maison Sonet, prenez donc un bouillon. Vous avez tant de choses à faire: il faut aller à l’Hôtel-de-Ville, acheter le terrain nécessaire pour le monument que vous voulez élever à la mémoire de cet ami des Arts, et qui doit témoigner de votre reconnaissance.
—Mais cela n’a pas de bon sens, dit madame Cantinet à Schmucke en arrivant avec un bouillon et du pain.
—Songez, mon cher monsieur, si vous êtes si faible que cela, reprit Rémonencq, songez à vous faire représenter par quelqu’un, car vous avez bien des affaires sur les bras: il faut commander le convoi! vous ne voulez pas qu’on enterre votre ami comme un pauvre.
—Allons, allons, mon cher monsieur! dit la Sauvage en saisissant un moment où Schmucke avait la tête inclinée sur le dos du fauteuil.
Elle entonna dans la bouche de Schmucke une cuillerée de potage, et lui donna, presque malgré lui, à manger comme à un enfant.
—Maintenant, si vous étiez sage, monsieur, puisque vous voulez vous livrer tranquillement à votre douleur, vous prendriez quelqu’un pour vous représenter...
—Puisque monsieur, dit le courtier, a l’intention d’élever un magnifique monument à la mémoire de son ami, il n’a qu’à me charger de toutes les démarches, je les ferai...
—Qu’est-ce que c’est? qu’est-ce que c’est? dit la Sauvage. Monsieur vous a commandé quelque chose! Qui donc êtes-vous?
—L’un des courtiers de la maison Sonet, ma chère dame, les plus forts entrepreneurs de monuments funéraires... dit-il en tirant une carte et la présentant à la puissante Sauvage.
—Eh bien! c’est bon, c’est bon!... on ira chez vous quand on le jugera convenable; mais il ne faut pas abuser de l’état dans lequel se trouve monsieur. Vous voyez bien que monsieur n’a pas sa tête...
—Si vous voulez vous arranger pour nous faire avoir la commande, dit le courtier de la maison Sonet à l’oreille de madame Sauvage en l’amenant sur le palier, j’ai pouvoir de vous offrir quarante francs...
—Eh bien! donnez-moi votre adresse, dit madame Sauvage en s’humanisant.
Schmucke, en se voyant seul et se trouvant mieux par cette ingestion d’un potage au pain, retourna promptement dans la chambre de Pons, où il se mit en prières. Il était perdu dans les abîmes de la douleur, lorsqu’il fut tiré de son profond anéantissement par un jeune homme vêtu de noir qui lui dit pour la onzième fois un:—Monsieur?... que le pauvre martyr entendit d’autant mieux, qu’il se sentit secoué par la manche de son habit.
—Qu’y a-d-il engore?...
—Monsieur, nous devons au docteur Gannal une découverte sublime; nous ne contestons pas sa gloire, il a renouvelé les miracles de l’Égypte; mais il y a eu des perfectionnements, et nous avons obtenu des résultats surprenants. Donc, si vous voulez revoir votre ami, tel qu’il était de son vivant...
—Le refoir!... s’écria Schmucke; me barlera-d-il!
—Pas absolument!... Il ne lui manquera que la parole, reprit le courtier d’embaumement; mais il restera pour l’éternité comme l’embaumement vous le montrera. L’opération exige peu d’instants. Une incision dans la carotide et l’injection suffisent; mais il est grand temps... Si vous attendiez encore un quart d’heure, vous ne pourriez plus avoir la douce satisfaction d’avoir conservé le corps...
—Hâlis-fis-en au tiaple!... Bons est une âme!... et cedde âme est au ciel.
—Cet homme est sans aucune reconnaissance, dit le jeune courtier d’un des rivaux du célèbre Gannal en passant sous la porte cochère; il refuse de faire embaumer son ami!
—Que voulez-vous, monsieur! dit la Cibot, qui venait de faire embaumer son chéri. C’est un héritier, un légataire. Une fois son affaire faite, le défunt n’est plus rien pour eux.
Une heure après, Schmucke vit venir dans la chambre madame Sauvage suivie d’un homme vêtu de noir et qui paraissait être un ouvrier.
—Monsieur, dit-elle, Cantinet a eu la complaisance de vous envoyer monsieur, qui est le fournisseur des bières de la paroisse.
Le fournisseur des bières s’inclina d’un air de commisération et de condoléance, mais, en homme sûr de son fait et qui se sait indispensable, il regarda le mort en connaisseur.
—Comment monsieur veut-il cela? En sapin, en bois de chêne simple, ou en bois de chêne doublé de plomb? Le bois de chêne doublé de plomb est ce qu’il y a de plus comme il faut. Le corps, dit-il, a la mesure ordinaire...
Il tâta les pieds pour toiser le corps.
—Un mètre soixante-dix! ajouta-t-il. Monsieur pense sans doute à commander le service funèbre à l’église?
Schmucke jeta sur cet homme des regards comme en ont les fous avant de faire un mauvais coup.
—Monsieur, vous devriez, dit la Sauvage, prendre quelqu’un qui s’occuperait de tous ces détails-là pour vous.
—Oui... dit enfin la victime.
—Voulez-vous que j’aille vous chercher monsieur Tabareau, car vous allez avoir bien des affaires sur les bras? Monsieur Tabareau, voyez-vous, c’est le plus honnête homme du quartier.
—Ui, monsieur Dapareau! On m’en a barlé... répondit Schmucke vaincu.
—Eh bien! monsieur va être tranquille, et libre de se livrer à sa douleur après une conférence avec son fondé de pouvoir.
Vers deux heures, le premier clerc de monsieur Tabareau, jeune homme qui se destinait à la carrière d’huissier, se présenta modestement. La jeunesse a d’étonnants priviléges, elle n’effraie pas. Ce jeune homme, appelé Villemot, s’assit auprès de Schmucke, et attendit le moment de lui parler. Cette réserve toucha beaucoup Schmucke.
—Monsieur, lui dit-il, je suis le premier clerc de monsieur Tabareau, qui m’a confié le soin de veiller ici à vos intérêts, et de me charger de tous les détails de l’enterrement de votre ami... Êtes-vous dans cette intention?
—Fus ne me sauferez pas la fie, gar che n’ai bas longdans à fifre, mais fus me laisserez dranquile?
—Oh! vous n’aurez pas un dérangement, répondit Villemot.
—Hé bien! que vaud-il vair bir cela?
—Signez ce papier où vous nommez monsieur Tabareau votre mandataire, relativement à toutes les affaires de la succession.
—Pien! tonnez! dit l’Allemand en voulant signer sur-le-champ.
—Non, je dois vous lire l’acte.
—Lissez!
Schmucke ne prêta pas la moindre attention à la lecture de cette procuration générale, et il la signa. Le jeune homme prit les ordres de Schmucke pour le convoi, pour l’achat du terrain où l’Allemand voulut avoir sa tombe, et pour le service de l’église, en lui disant qu’il n’éprouverait plus aucun trouble, ni aucune demande d’argent.
—Bir afoir la dranquilidé, je tonnerais doud ce que ché bossète, dit l’infortuné qui de nouveau s’agenouilla devant le corps de son ami.
Fraisier triomphait, le légataire ne pouvait pas faire un mouvement hors du cercle où il le tenait enfermé par la Sauvage et par Villemot.
Il n’est pas de douleur que le sommeil ne sache vaincre. Aussi vers la fin de la journée, la Sauvage trouva-t-elle Schmucke étendu au bas du lit où gisait le corps de Pons, et dormant; elle l’emporta, le coucha, l’arrangea maternellement dans son lit, et l’Allemand y dormit jusqu’au lendemain. Quand Schmucke s’éveilla, c’est-à-dire quand, après cette trêve, il fut rendu au sentiment de ses douleurs, le corps de Pons était exposé sous la porte cochère, dans la chapelle ardente à laquelle ont droit les convois de troisième classe; il chercha donc vainement son ami dans cet appartement qui lui parut immense, où il ne trouva rien que d’affreux souvenirs. La Sauvage, qui gouvernait Schmucke avec l’autorité d’une nourrice sur son marmot, le força de déjeuner avant d’aller à l’église. Pendant que cette pauvre victime se contraignait à manger, la Sauvage lui fit observer, avec des lamentations dignes de Jérémie, qu’il ne possédait pas d’habit noir. La garde-robe de Schmucke, entretenue par Cibot, en était arrivée, avant la maladie de Pons, comme le dîner, à sa plus simple expression, à deux pantalons et deux redingotes!...
—Vous allez aller comme vous êtes à l’enterrement de monsieur? C’est une monstruosité à vous faire honnir par tout le quartier!...
—Ed commend fulez-fus que ch’y alle?
—Mais en deuil!...
—Le teuille!...
—Les convenances...
—Les gonfenances!... che me viche pien te doutes ces pétisses-là, dit le pauvre homme arrivé au dernier degré d’exaspération où la douleur puisse porter une âme d’enfant.
—Mais c’est un monstre d’ingratitude, dit la Sauvage en se tournant vers un monsieur qui se montra soudain dans l’appartement, et qui fit frémir Schmucke.
Ce fonctionnaire, magnifiquement vêtu de drap noir, en culotte noire, en bas de soie noire, à manchettes blanches, décoré d’une chaîne d’argent à laquelle pendait une médaille, cravaté d’une cravate de mousseline blanche très-correcte, et en gants blancs; ce type officiel, frappé au même coin pour les douleurs publiques, tenait à la main une baguette en ébène, insigne de ses fonctions, et sous le bras gauche un tricorne à cocarde tricolore.
—Je suis le maître des cérémonies, dit ce personnage d’une voix douce.
Habitué par ses fonctions à diriger tous les jours des convois et à traverser toutes les familles plongées dans une même affliction, réelle ou feinte, cet homme, ainsi que tous ses collègues, parlait bas et avec douceur; il était décent, poli, convenable par état, comme une statue représentant le génie de la mort. Cette déclaration causa un tremblement nerveux à Schmucke, comme s’il eût vu le bourreau.
—Monsieur est-il le fils, le frère, le père du défunt?... demanda l’homme officiel.
—Che zuis dout cela, et plis... che zuis son ami!... dit Schmucke à travers un torrent de larmes.
—Êtes-vous l’héritier? demanda le maître des cérémonies.
—L’héritier!..... répéta Schmucke tout m’esd écal au monde.
Et Schmucke reprit l’attitude que lui donnait sa douleur morne.
—Où ont les parents, les amis? demanda le maître des cérémonies.
—Les foilà dous, s’écria Schmucke en montrant les tableaux et les curiosités. Chamais ceux-là n’ond vaid zouvrir mon pon Bons!... Foilà doud ce qu’il aimaid afec moi!
—Il est fou, monsieur, dit la Sauvage au maître des cérémonies. Allez, c’est inutile de l’écouter.
Schmucke s’était assis et avait repris sa contenance d’idiot, en essuyant machinalement ses larmes. En ce moment, Villemot, le premier clerc de maître Tabareau, parut; et le maître des cérémonies, reconnaissant celui qui était venu commander le convoi, lui dit:—Eh bien, monsieur, il est temps de partir... le char est arrivé; mais j’ai rarement vu de convoi pareil à celui-là. Où sont les parents, les amis?...
—Nous n’avons pas eu beaucoup de temps, reprit monsieur Villemot, monsieur est plongé dans une telle douleur qu’il ne pensait à rien; mais il n’y a qu’un parent...
Le maître des cérémonies regarda Schmucke d’un air de pitié, car cet expert en douleur distinguait bien le vrai du faux, et il vint près de Schmucke.
—Allons, mon cher monsieur, du courage!... Songez à honorer la mémoire de votre ami.
—Nous avons oublié d’envoyer des billets de faire part, mais j’ai eu le soin d’envoyer un exprès à monsieur le président de Marville, le seul parent de qui je vous parlais... Il n’y a pas d’amis... Je ne crois pas que les gens du théâtre où le défunt était chef d’orchestre, viennent... Mais monsieur est, je crois, légataire universel.
—Il doit alors conduire le deuil, dit le maître des cérémonies.—Vous n’avez pas d’habit noir? demanda le maître des cérémonies en avisant le costume de Schmucke.
—Che zuis doud en noir à l’indériére!... dit le pauvre Allemand d’une voix déchirante, et si pien en noir, que che sens la mord en moi... Dieu me vera la craze de m’inir à mon ami tans la dombe, ed che l’en remercie!...
Et il joignit les mains.
—Je l’ai déjà dit à notre administration, qui a déjà tant introduit de perfectionnements, reprit le maître des cérémonies en s’adressant à Villemot; elle devrait avoir un vestiaire, et louer des costumes d’héritier... c’est une chose qui devient de jour en jour plus nécessaire... Mais puisque monsieur hérite, il doit prendre le manteau de deuil, et celui que j’ai apporté l’enveloppera tout entier, si bien qu’on ne s’apercevra pas de l’inconvenance de son costume...
—Voulez-vous avoir la bonté de vous lever? dit-il à Schmucke.
Schmucke se leva, mais il vacilla sur ses jambes.
—Tenez-le, dit le maître des cérémonies au premier clerc, puisque vous êtes son fondé de pouvoir.
Villemot soutint Schmucke en le prenant sous les bras, et alors le maître des cérémonies saisit cet ample et horrible manteau noir que l’on met aux héritiers pour suivre le char funèbre de la maison mortuaire à l’église, en le lui attachant par des cordons de soie noire sous le menton.
Et Schmucke fut paré en héritier.
—Maintenant, il nous survient une grande difficulté, dit le maître des cérémonies. Nous avons les quatre glands du poêle à garnir... S’il n’y a personne, qui les tiendra?... Voici deux heures et demie, dit-il en consultant sa montre, on nous attend à l’église.
—Ah! voici Fraisier! s’écria fort imprudemment Villemot.
Mais personne ne pouvait recueillir cet aveu de complicité.
—Qui est ce monsieur? demanda le maître des cérémonies.
—Oh! c’est la famille.
—Quelle famille?
—La famille déshéritée. C’est le fondé de pouvoir de monsieur le président Camusot.
—Bien! dit le maître des cérémonies, avec un air de satisfaction. Nous aurons au moins deux glands de tenus, l’un par vous et l’autre par lui.
Le maître des cérémonies, heureux d’avoir deux glands garnis, alla prendre deux magnifiques paires de gants de daim blancs, et les présenta tour à tour à Fraisier et à Villemot d’un air poli.
—Ces messieurs voudront bien prendre chacun un des coins du poêle!... dit-il.
Fraisier, tout en noir, mis avec prétention, cravate blanche, l’air officiel, faisait frémir, il contenait cent dossiers de procédure.
—Volontiers, monsieur, dit-il.
—S’il pouvait nous arriver seulement deux personnes, dit le maître des cérémonies, les quatre glands seraient garnis.
En ce moment arriva l’infatigable courtier de la maison Sonet, suivi du seul homme qui se souvînt de Pons, qui pensât à lui rendre les derniers devoirs. Cet homme était un gagiste du théâtre, le garçon chargé de mettre les partitions sur les pupitres à l’orchestre, et à qui Pons donnait tous les mois une pièce de cinq francs, en le sachant père de famille.
—Ah! Dobinard (Topinard)... s’écria Schmucke en reconnaissant le garçon. Du ame Bons, doi!...
—Mais, monsieur, je suis venu tous les jours, le matin, savoir des nouvelles de monsieur...
—Dus les chours! baufre Dobinard!... dit Schmucke en serrant la main au garçon de théâtre.
—Mais on me prenait sans doute pour un parent, et on me recevait bien mal! J’avais beau dire que j’étais du théâtre et que je venais savoir des nouvelles de monsieur Pons, on me disait qu’on connaissait ces couleurs-là. Je demandais à voir ce pauvre cher malade; mais on ne m’a jamais laissé monter.
—L’invâme Zibod!... dit Schmucke en serrant sur son cœur la main calleuse du garçon de théâtre.
—C’était le roi des hommes, ce brave monsieur Pons. Tous les mois, il me donnait cent sous... Il savait que j’ai trois enfants et une femme. Ma femme est à l’église.
—Che bardacherai mon bain afec doi! s’écria Schmucke dans la joie d’avoir près de lui un homme qui aimait Pons.
—Monsieur veut-il prendre un des glands du poêle? dit le maître des cérémonies, nous aurons ainsi les quatre.
Le maître des cérémonies avait facilement décidé le courtier de la maison Sonet à prendre un des glands, surtout en lui montrant la belle paire de gants qui, selon les usages, devait lui rester.
—Voici dix heures trois quarts!... il faut absolument descendre... l’église attend, dit le maître des cérémonies.
Et ces six personnes se mirent en marche à travers les escaliers.
—Fermez bien l’appartement et restez-y, dit l’atroce Fraisier aux deux femmes qui restaient sur le palier, surtout si vous voulez être gardienne, madame Cantinet. Ah! ah! c’est quarante sous par jour!...
Par un hasard qui n’a rien d’extraordinaire à Paris, il se trouvait deux catafalques sous la porte cochère, et conséquemment deux convois, celui de Cibot, le défunt concierge, et celui de Pons. Personne ne venait rendre aucun témoignage d’affection au brillant catafalque de l’ami des arts, et tous les portiers du voisinage affluaient et aspergeaient la dépouille mortelle du portier d’un coup de goupillon. Ce contraste de la foule accourue au convoi de Cibot, et de la solitude dans laquelle restait Pons, eut lieu non-seulement à la porte de la maison, mais encore dans la rue où le cercueil de Pons ne fut suivi que par Schmucke, que soutenait un croque-mort, car l’héritier défaillait à chaque pas. De la rue de Normandie à la rue d’Orléans, où l’église Saint-François est située, les deux convois allèrent entre deux haies de curieux, car, ainsi qu’on l’a dit, tout fait événement dans ce quartier. On remarquait donc la splendeur du char blanc, d’où pendait un écusson sur lequel était brodé un grand P, et qui n’avait qu’un seul homme à sa suite; tandis que le simple char, celui de la dernière classe, était accompagné d’une foule immense. Heureusement Schmucke, hébété par le monde aux fenêtres, et par la haie que formaient les badauds, n’entendait rien et ne voyait ce concours de personnes qu’à travers le voile de ses larmes.
—Ah! c’est le Casse-noisette, disait l’un... le musicien, vous savez!
—Quelles sont donc les personnes qui tiennent les cordons?...
—Bah! des comédiens!
—Tiens, voilà le convoi de ce pauvre père Cibot! En voilà un travailleur de moins! quel dévorant!
—Il ne sortait jamais cet homme-là!
—Jamais il n’a fait le lundi.
—Aimait-il sa femme!
—En voilà une malheureuse!
Rémonencq était derrière le char de sa victime, et recevait des compliments de condoléance sur la perte de son voisin.
Ces deux convois arrivèrent à l’église, où Cantinet, d’accord avec le suisse, eut soin qu’aucun mendiant ne parlât à Schmucke. Villemot avait promis à l’héritier qu’il serait tranquille, et il satisfaisait à toutes les dépenses, en veillant sur son client. Le modeste corbillard de Cibot, escorté de soixante à quatre-vingts personnes, fut accompagné par tout ce monde jusqu’au cimetière. A la sortie de l’église, le convoi de Pons eut quatre voitures de deuil; une pour le clergé, les trois autres pour les parents; mais une seule fut nécessaire, car le courtier de la maison Sonet était allé, pendant la messe, prévenir monsieur Sonet du départ du convoi, afin qu’il pût présenter le dessin et le devis du monument au légataire universel au sortir du cimetière. Fraisier, Villemot, Schmucke et Topinard tinrent dans une seule voiture. Les deux autres, au lieu de retourner à l’administration, allèrent à vide au Père-Lachaise. Cette course inutile de voitures à vide a lieu souvent. Lorsque les morts ne jouissent d’aucune célébrité, n’attirent aucun concours de monde, il y a toujours trop de voitures. Les morts doivent avoir été bien aimés dans leur vie pour qu’à Paris, où tout le monde voudrait trouver une vingt-cinquième heure à chaque journée, on suive un parent ou un ami jusqu’au cimetière. Mais les cochers perdraient leur pourboire, s’ils ne faisaient pas leur besogne. Aussi, pleines ou vides, les voitures vont-elles à l’église, au cimetière, et reviennent-elles à la maison mortuaire, où les cochers demandent un pourboire. On ne se figure pas le nombre des gens pour qui la mort est un abreuvoir. Le bas clergé de l’Église, les pauvres, les croque-morts, les cochers, les fossoyeurs, ces natures spongieuses se retirent gonflées en se plongeant dans un corbillard. De l’église, où l’héritier à sa sortie fut assailli par une nuée de pauvres, aussitôt réprimée par le suisse, jusqu’au Père-Lachaise, le pauvre Schmucke alla comme les criminels allaient du Palais à la place de Grève. Il menait son propre convoi, tenant dans sa main la main du garçon Topinard, le seul homme qui eût dans le cœur un vrai regret de la mort de Pons. Topinard, excessivement touché de l’honneur qu’on lui avait fait en lui confiant un des cordons du poêle, et content d’aller en voiture, possesseur d’une paire de gants, commençait à entrevoir dans le convoi de Pons une des grandes journées de sa vie. Abîmé de douleur, soutenu par le contact de cette main à laquelle répondait un cœur, Schmucke se laissait rouler absolument comme ces malheureux veaux conduits en charrette à l’abattoir. Sur le devant de la voiture se tenaient Fraisier et Villemot. Or, ceux qui ont eu le malheur d’accompagner beaucoup des leurs au champ du repos, savent que toute hypocrisie cesse en voiture durant le trajet, qui, souvent, est fort long, de l’église au cimetière de l’Est, celui des cimetières parisiens où se sont donné rendez-vous toutes les vanités, tous les luxes, et si riche en monuments somptueux. Les indifférents commencent la conversation, et les gens les plus tristes finissent par les écouter et se distraire.