«Je soussigné, me portant fort pour monsieur Pons, reconnais avoir reçu de monsieur Élie Magus la somme de deux mille cinq cents francs pour quatre tableaux que je lui ai vendus, ladite somme devant être employée aux besoins de monsieur Pons. L’un de ces tableaux, attribué à Durer, est un portrait de femme; le second, de l’école italienne, est également un portrait; le troisième est un paysage hollandais de Breughle; le quatrième, un tableau florentin représentant une Sainte Famille, et dont le maître est inconnu.»
La quittance donnée par Rémonencq était dans les mêmes termes et comprenait un Greuze, un Claude Lorrain, un Rubens et un Van Dyck, déguisés sous les noms de tableaux de l’École française et de l’École flamande.
—Ced archant me verait groire que ces primporions falent quelque chose... dit Schmucke en recevant les cinq mille francs.
—Ça vaut quelque chose, dit Rémonencq. Je donnerais bien cent mille francs de tout cela.
L’Auvergnat, prié de rendre ce petit service, remplaça les huit tableaux par des tableaux de même dimension, dans les mêmes cadres, en choisissant parmi des tableaux inférieurs que Pons avait mis dans la chambre de Schmucke. Élie Magus, une fois en possession des quatre chefs-d’œuvre, emmena la Cibot chez lui, sous prétexte de faire leurs comptes. Mais il chanta misère, il trouva des défauts aux toiles, il fallait rentoiler, et il offrit à la Cibot trente mille francs pour sa commission; il les lui fit accepter en lui montrant les papiers étincelants où la Banque a gravé le mot MILLE FRANCS! Magus condamna Rémonencq à donner pareille somme à la Cibot, en la lui prêtant sur les quatre tableaux qu’il se fit déposer. Les quatre tableaux de Rémonencq parurent si magnifiques à Magus, qu’il ne put se décider à les rendre, et le lendemain il apporta six mille francs de bénéfice au brocanteur, qui lui céda les quatre toiles par facture. Madame Cibot, riche de soixante-huit mille francs, réclama de nouveau le plus profond secret de ses deux complices; elle pria le Juif de lui dire comment placer cette somme de manière que personne ne pût la savoir en sa possession.
—Achetez des actions du chemin de fer d’Orléans, elles sont à trente francs au-dessous du pair, vous doublerez vos fonds en trois ans, et vous aurez des chiffons de papier qui tiendront dans un portefeuille.
—Restez ici, monsieur Magus, je vais chez l’homme d’affaires de la famille de monsieur Pons, il veut savoir à quel prix vous prendriez tout le bataclan de là-haut... je vais vous l’aller chercher...
—Si elle était veuve! dit Rémonencq à Magus, ça serait bien mon affaire, car la voilà riche...
—Surtout si elle place son argent sur le chemin d’Orléans; dans deux ans ce sera doublé. J’y ai placé mes pauvres petites économies, dit le Juif, c’est la dot de ma fille... Allons faire un petit tour sur le boulevard en attendant l’avocat...
—Si Dieu voulait appeler à lui ce Cibot, qui est bien malade déjà, reprit Rémonencq, j’aurais une fière femme pour tenir un magasin, et je pourrais entreprendre le commerce en grand...
—Bonjour, mon bon monsieur Fraisier, dit la Cibot d’un ton patelin, en entrant dans le cabinet de son conseil. Eh bien! que me dit donc votre portier, que vous vous en allez d’ici!...
—Oui, ma chère madame Cibot, je prends, dans la maison du docteur Poulain, l’appartement du premier étage, au-dessus du sien. Je cherche à emprunter deux à trois mille francs pour meubler convenablement cet appartement, qui, ma foi, est très-joli, le propriétaire l’a remis à neuf. Je suis chargé, comme je vous l’ai dit, des intérêts du président de Marville et des vôtres... Je quitte le métier d’agent d’affaires, je vais me faire inscrire au tableau des avocats, et il faut être très-bien logé. Les avocats de Paris ne laissent inscrire au tableau que des gens qui possèdent un mobilier respectable, une bibliothèque, etc. Je suis docteur en droit, j’ai fait mon stage, et j’ai déjà des protecteurs puissants... Eh bien! où en sommes-nous?
—Si vous vouliez accepter mes économies qui sont à la caisse d’épargne, lui dit la Cibot; je n’ai pas grand’chose, trois mille francs, le fruit de vingt-cinq ans d’épargnes et de privations... vous me feriez une lettre de change, comme dit Rémonencq, car je suis ignorante, je ne sais que ce qu’on m’apprend...
—Non, les statuts de l’ordre interdisent à un avocat de souscrire des lettres de change, je vous en ferai un reçu portant intérêt à cinq pour cent, et vous me le rendrez si je vous trouve douze cents francs de rente viagère dans la succession du bonhomme Pons.
La Cibot, prise au piége, garda le silence.
—Qui ne dit mot, consent, reprit Fraisier. Apportez-moi ça, demain.
—Ah! je vous payerai bien volontiers vos honoraires d’avance, dit la Cibot, c’est être sûre que j’aurai mes rentes.
—Où en sommes-nous? reprit Fraisier en faisant un signe de tête affirmatif. J’ai vu Poulain hier au soir, il paraît que vous menez votre malade grand train... Encore un assaut comme celui d’hier, et il se formera des calculs dans la vésicule du fiel... Soyez douce avec lui, voyez-vous, ma chère madame Cibot, il ne faut pas se créer des remords. On ne vit pas vieux.
—Laissez-moi donc tranquille, avec vos remords!... N’allez-vous pas encore me parler de la guillotine? monsieur Pons, c’est un vieil ostiné! vous ne le connaissez pas! c’est lui qui me fait endêver! Il n’y a pas un plus méchant homme que lui, ses parents avaient raison, il est sournois, vindicatif et ostiné... Monsieur Magus est à la maison, comme je vous l’ai dit, et il vous attend.
—Bien!... j’y serai en même temps que vous. C’est de la valeur de cette collection que dépend le chiffre de votre rente, s’il y a huit cent mille francs, vous aurez quinze cents francs viagers... c’est une fortune!
—Eh bien! je vas leur dire d’évaluer les choses en conscience.
Une heure après, pendant que Pons dormait profondément, après avoir pris des mains de Schmucke une potion calmante, ordonnée par le docteur, mais dont la dose avait été doublée à l’insu de l’Allemand par la Cibot, Fraisier, Rémonencq et Magus, ces trois personnages patibulaires, examinaient pièce à pièce les dix-sept cents objets dont se composait la collection du vieux musicien. Schmucke s’étant couché, ces corbeaux flairant leur cadavre furent maîtres du terrain.
—Ne faites pas de bruit, disait la Cibot toutes les fois que Magus s’extasiait et discutait avec Rémonencq en l’instruisant de la valeur d’une belle œuvre.
C’était un spectacle à navrer le cœur, que celui de ces quatre cupidités différentes soupesant la succession pendant le sommeil de celui dont la mort était le sujet de leurs convoitises. L’estimation des valeurs contenues dans le salon dura trois heures.
—En moyenne, dit le vieux juif crasseux, chaque chose ici vaut mille francs...
—Ce serait dix-sept cent mille francs! s’écria Fraisier stupéfait.
—Non pas pour moi, reprit Magus dont l’œil prit des teintes froides. Je ne donnerais pas plus de huit cent mille francs; car on ne sait pas combien de temps on gardera ça dans un magasin... Il y a des chefs-d’œuvre qui ne se vendent pas avant dix ans, et le prix d’acquisition est doublé par les intérêts composés; mais je payerais la somme comptant.
—Il y a dans la chambre des vitraux, des émaux, des miniatures, des tabatières en or et en argent, fit observer Rémonencq.
—Peut-on les examiner? demanda Fraisier.
—Je vas voir s’il dort bien, répliqua la Cibot.
Et, sur un signe de la portière, les trois oiseaux de proie entrèrent.
—Là, sont les chefs-d’œuvre! dit en montrant le salon Magus dont la barbe blanche frétillait par tous ses poils, mais ici sont les richesses! Et quelles richesses! les souverains n’ont rien de plus beau dans leurs Trésors.
Les yeux de Rémonencq, allumés par les tabatières, reluisaient comme des escarboucles. Fraisier, calme, froid comme un serpent qui se serait dressé sur sa queue, allongeait sa tête plate et se tenait dans la pose que les peintres prêtent à Méphistophélès. Ces trois différents avares, altérés d’or comme les diables le sont des rosées du paradis, dirigèrent, sans s’être concertés, un regard sur le possesseur de tant de richesses, car il avait fait un de ces mouvements inspirés par le cauchemar. Tout à coup, sous le jet de ces trois rayons diaboliques, le malade ouvrit les yeux et jeta des cris perçants.
—Des voleurs! Les voilà! A la garde! on m’assassine. Évidemment il continuait son rêve tout éveillé, car il s’était dressé sur son séant, les yeux agrandis, blancs, fixes, sans pouvoir bouger. Élie Magus et Rémonencq gagnèrent la porte; mais ils y furent cloués par ce mot:—Magus, ici... Je suis trahi... Le malade était réveillé par l’instinct de la conservation de son trésor, sentiment au moins égal à celui de la conservation personnelle.—Madame Cibot, qui est monsieur? cria-t-il en frissonnant à l’aspect de Fraisier qui restait immobile.
—Pardieu! est-ce que je pouvais le mettre à la porte, dit-elle en clignant de l’œil et faisant signe à Fraisier... Monsieur s’est présenté tout à l’heure au nom de votre famille...
Fraisier laissa échapper un mouvement d’admiration pour la Cibot.
—Oui, monsieur, je venais de la part de madame la présidente de Marville, de son mari, de sa fille, vous témoigner leurs regrets; ils ont appris fortuitement votre maladie, et ils voudraient vous soigner eux-mêmes... ils vous offrent d’aller à la terre de Marville y recouvrer la santé; madame la vicomtesse Popinot, la petite Cécile que vous aimez tant, sera votre garde-malade... elle a pris votre défense auprès de sa mère, elle l’a fait revenir de l’erreur où elle était.
—Et ils vous ont envoyé, mes héritiers! s’écria Pons indigné, en vous donnant pour guide le plus habile connaisseur, le plus fin expert de Paris?... Ah! la charge est bonne, reprit-il en riant d’un rire de fou. Vous venez évaluer mes tableaux, mes curiosités, mes tabatières, mes miniatures!... Évaluez! vous avez un homme qui, non-seulement a les connaissances en toute chose, mais qui peut acheter, car il est dix fois millionnaire... Mes chers parents n’attendront pas long-temps ma succession, dit-il avec une ironie profonde, ils m’ont donné le coup de pouce... Ah! madame Cibot, vous vous dites ma mère, et vous introduisez les marchands, mon concurrent et les Camusot ici pendant que je dors!... Sortez tous...
Et le malheureux, surexcité par la double action de la colère et de la peur, se leva décharné.
—Prenez mon bras, monsieur, dit la Cibot en se précipitant sur Pons pour l’empêcher de tomber. Calmez-vous donc, ces messieurs sont sortis.
—Je veux voir le salon!... dit le moribond.
La Cibot fit signe aux trois corbeaux de s’envoler; puis, elle saisit Pons, l’enleva comme une plume, et le recoucha, malgré ses cris. En voyant le malheureux collectionneur tout à fait épuisé, elle alla fermer la porte de l’appartement. Les trois bourreaux de Pons étaient encore sur le palier, et lorsque la Cibot les vit, elle leur dit de l’attendre, en entendant cette parole de Fraisier à Magus:—Écrivez-moi une lettre signée de vous deux, par laquelle vous vous engageriez à payer neuf cent mille francs comptant la collection de monsieur Pons, et nous verrons à vous faire faire un beau bénéfice.
Puis il souffla dans l’oreille de la Cibot un mot, un seul que personne ne put entendre, et il descendit avec les deux marchands à la loge.
—Madame Cibot, dit le malheureux Pons, quand la portière revint, sont-ils partis?...
—Qui... partis?... demanda-t-elle...
—Ces hommes?...
—Quels hommes?... Allons, vous avez vu des hommes! dit-elle. Vous venez d’avoir un coup de fièvre chaude, que sans moi vous alliez passer par la fenêtre, et vous me parlez encore d’hommes... Allez-vous rester toujours comme ça?...
—Comment, là, tout à l’heure, il n’y avait pas un monsieur qui s’est dit envoyé par ma famille...
—Allez-vous m’ostiner encore, reprit-elle. Ma foi, savez-vous où l’on devrait vous mettre? à Chalenton!... Vous voyez des hommes...
—Élie Magus, Rémonencq...
—Ah! pour Rémonencq, vous pouvez l’avoir vu, car il est venu me dire que mon pauvre Cibot va si mal, que je vais vous planter là pour reverdir. Mon Cibot avant tout, voyez-vous! Quand mon homme est malade, moi, je ne connais plus personne. Tâchez de rester tranquille et de dormir une couple d’heures, car j’ai dit d’envoyer chercher monsieur Poulain, et je reviendrai avec lui... Buvez et soyez sage.
—Il n’y avait personne dans ma chambre, là, tout à l’heure quand je me suis éveillé?...
—Personne! dit-elle. Vous aurez vu monsieur Rémonencq dans vos glaces.
—Vous avez raison, madame Cibot, dit le malade en devenant doux comme un mouton.
—Eh bien! vous voilà raisonnable, adieu, mon Chérubin, restez tranquille, je serai dans un instant à vous.
Quand Pons entendit fermer la porte de l’appartement, il rassembla ses dernières forces pour se lever, car il se dit:
—On me trompe! on me dévalise! Schmucke est un enfant qui se laisserait lier dans un sac!...
Et le malade, animé par le désir d’éclaircir la scène affreuse qui lui semblait trop réelle pour être une vision, put gagner la porte de sa chambre, il l’ouvrit péniblement, et se trouva dans son salon, où la vue de ses chères toiles, de ses statues, de ses bronzes florentins, de ses porcelaines, le ranima. Le collectionneur, en robe de chambre, les jambes nues, la tête en feu, put faire le tour des deux rues qui se trouvaient tracées par les crédences et les armoires dont la rangée partageait le salon en deux parties. Au premier coup d’œil du maître, il compta tout, et aperçut son musée au complet. Il allait rentrer, lorsque son regard fut attiré par un portrait de Greuze mis à la place du chevalier de Malte, de Sébastien del Piombo. Le soupçon sillonna son intelligence comme un éclair zèbre un ciel orageux. Il regarda la place occupée par ses huit tableaux capitaux, et les trouva remplacés tous. Les yeux du pauvre homme furent tout à coup couverts d’un voile noir, il fut pris par une faiblesse, et tomba sur le parquet. Cet évanouissement fut si complet, que Pons resta là pendant deux heures, il fut trouvé par Schmucke, quand l’Allemand, réveillé, sortit de sa chambre pour venir voir son ami. Schmucke eut mille peines à relever le moribond et à le recoucher; mais quand il adressa la parole à ce quasi-cadavre, et qu’il reçut un regard glacé, des paroles vagues et bégayées, le pauvre Allemand, au lieu de perdre la tête, devint un héros d’amitié. Sous la pression du désespoir, cet homme-enfant eut de ces inspirations comme en ont les femmes aimantes ou les mères. Il fit chauffer des serviettes (il trouva des serviettes!), il sut en entortiller les mains de Pons, il lui en mit au creux de l’estomac; puis il prit ce front moite et froid entre ses mains, il y appela la vie avec une puissance de volonté digne d’Apollonius de Thyane. Il baisa son ami sur les yeux comme ces Marie que les grands sculpteurs italiens ont sculptées dans leurs bas-reliefs appelés Pietà, baisant le Christ. Ces efforts divins, cette effusion d’une vie dans une autre, cette œuvre de mère et d’amante fut couronnée d’un plein succès. Au bout d’une demi-heure, Pons réchauffé reprit forme humaine: la couleur vitale revint aux yeux, la chaleur extérieure rappela le mouvement dans les organes, Schmucke fit boire à Pons de l’eau de mélisse mêlée à du vin, l’esprit de la vie s’infusa dans ce corps, l’intelligence rayonna de nouveau sur ce front naguère insensible comme une pierre. Pons comprit alors à quel saint dévouement, à quelle puissance d’amitié cette résurrection était due.
—Sans toi, je mourais! dit-il en se sentant le visage doucement baigné par les larmes du bon Allemand, qui riait et qui pleurait tout à la fois.
En entendant cette parole, attendue dans le délire de l’espoir, qui vaut celui du désespoir, le pauvre Schmucke, dont toutes les forces étaient épuisées, s’affaissa comme un ballon crevé. Ce fut à son tour de tomber, il se laissa aller sur un fauteuil, joignit les mains et remercia Dieu par une fervente prière. Un miracle venait pour lui de s’accomplir! Il ne croyait pas au pouvoir de sa prière en action, mais à celui de Dieu qu’il avait invoqué. Cependant le miracle était un effet naturel et que les médecins ont constaté souvent. Un malade entouré d’affection, soigné par des gens intéressés à sa vie, à chances égales est sauvé, là où succombe un sujet gardé par des mercenaires. Les médecins ne veulent pas voir en ceci les effets d’un magnétisme involontaire, ils attribuent ce résultat à des soins intelligents, à l’exacte observation de leurs ordonnances; mais beaucoup de mères connaissent la vertu de ces ardentes projections d’un constant désir.
—Mon bon Schmucke!...
—Ne barle bas, che d’endendrai bar le cueir... rebose! rebose! dit le musicien en souriant.
—Pauvre ami! noble créature! Enfant de Dieu vivant en Dieu! seul être qui m’ait aimé!... dit Pons par interjections, en trouvant dans sa voix des modulations inconnues.
L’âme, près de s’envoler, était toute dans ces paroles qui donnèrent à Schmucke des jouissances presque égales à celles de l’amour.
—Fis! fis! ed che tevientrai ein lion! che drafaillerai bir teux.
—Écoute, mon bon, et fidèle, et adorable ami! laisse-moi parler, le temps me presse, car je suis mort, je ne reviendrai pas de ces crises répétées.
Schmucke pleura comme un enfant.
—Écoute donc, tu pleureras après... dit Pons. Chrétien, il faut te soumettre. On m’a volé, et c’est la Cibot... Avant de te quitter je dois t’éclairer sur les choses de la vie, tu ne les sais pas... On a pris huit tableaux qui valaient des sommes considérables.
—Bartonne-moi, che les ai fentus...
—Toi!
—Moi... dit le pauvre Allemand, nis édions assignés au dripinal...
—Assignés?... par qui?...
—Addans!...
Schmucke alla chercher le papier timbré laissé par l’huissier et l’apporta.
Pons lut attentivement ce grimoire. Après lecture il laissa tomber le papier et garda le silence. Cet observateur du travail humain, qui jusqu’alors avait négligé le moral, finit par compter tous les fils de la trame ourdie par la Cibot. Sa verve d’artiste, son intelligence d’élève de l’Académie de Rome, toute sa jeunesse lui revint pour quelques instants.
—Mon bon Schmucke, obéis-moi militairement. Écoute! descends à la loge et dis à cette affreuse femme que je voudrais revoir la personne qui m’est envoyée par mon cousin le président, et que, si elle ne vient pas, j’ai l’intention de léguer ma collection au Musée; qu’il s’agit de faire mon testament.
Schmucke s’acquitta de la commission; mais, au premier mot, la Cibot répondit par un sourire.
—Notre cher malade a eu, mon bon monsieur Schmucke, une attaque de fièvre chaude, et il a cru voir du monde dans sa chambre. Je vous donne ma parole d’honnête femme que personne n’est venu de la part de la famille de notre cher malade...
Schmucke revint avec cette réponse, qu’il répéta textuellement à Pons.
—Elle est plus forte, plus madrée, plus astucieuse, plus machiavélique que je ne le croyais, dit Pons en souriant, elle ment jusque dans sa loge! Figure-toi qu’elle a, ce matin, amené ici un Juif, nommé Élie Magus, Rémonencq et un troisième qui m’est inconnu, mais qui est plus affreux à lui seul que les deux autres. Elle a compté sur mon sommeil pour évaluer ma succession, le hasard a fait que je me suis éveillé, je les ai vus tous trois soupesant mes tabatières. Enfin, l’inconnu s’est dit envoyé par les Camusot, j’ai parlé avec lui... Cette infâme Cibot m’a soutenu que je rêvais... Mon bon Schmucke, je ne rêvais pas!... J’ai bien entendu cet homme, il m’a parlé... Les deux marchands se sont effrayés et ont pris la porte... J’ai cru que la Cibot se démentirait!... Cette tentative est inutile. Je vais tendre un autre piége où la scélérate se prendra... Mon pauvre ami, tu prends la Cibot pour un ange, c’est une femme qui m’a, depuis un mois, assassiné dans un but cupide. Je n’ai pas voulu croire à tant de méchanceté chez une femme qui nous avait servis fidèlement pendant quelques années. Ce doute m’a perdu... Combien t’a-t-on donné des huit tableaux?...
—Cinq mille francs.
—Bon Dieu, ils en valaient vingt fois autant! s’écria Pons, c’est la fleur de ma collection. Je n’ai pas le temps d’intenter un procès, d’ailleurs ce serait te mettre en cause comme la dupe de ces coquins... Un procès te tuerait! Tu ne sais pas ce que c’est que la justice! c’est l’égout de toutes les infamies morales... A voir tant d’horreurs, des âmes comme la tienne y succombent. Et puis tu seras assez riche. Ces tableaux m’ont coûté quatre mille francs, je les ai depuis trente-six ans... Mais nous avons été volés avec une habileté surprenante. Je suis sur le bord de ma fosse, je ne me soucie plus que de toi... de toi, le meilleur des êtres. Or, je ne veux pas que tu sois dépouillé, car tout ce que je possède est à toi. Donc, il faut te défier de tout le monde, et tu n’as jamais eu de défiance. Dieu te protége, je le sais; mais il peut t’oublier pendant un moment, et tu serais flibusté comme un vaisseau marchand. La Cibot est un monstre, elle me tue! et tu vois en elle un ange, je veux te la faire connaître, va la prier de t’indiquer un notaire, qui reçoive mon testament... et je te la montrerai les mains dans le sac.
Schmucke écoutait Pons comme s’il lui avait raconté l’Apocalypse. Qu’il existât une nature aussi perverse que devait être celle de la Cibot, si Pons avait raison, c’était pour lui la négation de la Providence.
—Mon baufre ami Bons se droufe si mâle, dit l’Allemand en descendant à la loge et s’adressant à madame Cibot, qu’ile feud vaire son desdamand, alez chercher ein nodaire...
Ceci fut dit en présence de plusieurs personnes, car l’état de Cibot était presque désespéré. Rémonencq, sa sœur, deux portières accourues des maisons voisines, trois domestiques des locataires de la maison et le locataire du premier étage sur le devant de la rue stationnaient sous la porte cochère.
—Ah! vous pouvez bien aller chercher un notaire vous-même, s’écria la Cibot les larmes aux yeux, et faire faire votre testament par qui vous voudrez... Ce n’est pas quand mon pauvre Cibot est à la mort que je quitterai son lit... Je donnerais tous les Pons du monde pour conserver Cibot... un homme qui ne m’a jamais causé pour deux onces de chagrin pendant trente ans de ménage!...
Et elle rentra, laissant Schmucke tout interdit.
—Monsieur, dit à Schmucke le locataire du premier étage, monsieur Pons est-il donc bien mal?...
Ce locataire, nommé Jolivard, était un employé de l’enregistrement, au bureau du Palais.
—Il a vailli murir dud à l’heire! répondit Schmucke avec une profonde douleur.
—Il y a près d’ici, rue Saint-Louis, monsieur Trognon, notaire, fit observer monsieur Jolivard. C’est le notaire du quartier.
—Voulez-vous que je l’aille chercher? demanda Rémonencq à Schmucke.
—Pien folondiers... répondit Schmucke, gar si montame Zibod ne beut bas carter mon ami, che ne fitrais bas le guidder tans l’édat ù il esd...
—Madame Cibot nous disait qu’il devenait fou!... reprit Jolivard.
—Bons vou? s’écria Schmucke frappé de terreur. Chamais il n’a i dand t’esbrit... et c’ed ce qui m’einguiède bir sa sandé...
Toutes les personnes qui composaient l’attroupement écoutaient cette conversation avec une curiosité bien naturelle, et qui la grava dans leur mémoire. Schmucke, qui ne connaissait pas Fraisier, ne put faire attention à cette tête satanique et à ces yeux brillants. Fraisier, en jetant deux mots dans l’oreille de la Cibot, avait été l’auteur de la scène hardie, peut-être au-dessus des moyens de la Cibot, mais qu’elle avait jouée avec une supériorité magistrale. Faire passer le moribond pour fou, c’était une des pierres angulaires de l’édifice bâti par l’homme de loi. L’incident de la matinée avait bien servi Fraisier; et, sans lui, peut-être la Cibot, dans son trouble, se serait-elle démentie, au moment où l’innocent Schmucke était venu lui tendre un piége en la priant de rappeler l’envoyé de la famille. Rémonencq, qui vit venir le docteur Poulain, ne demandait pas mieux que de disparaître. Et voici pourquoi: Rémonencq, depuis dix jours, remplissait le rôle de la Providence, ce qui déplaît singulièrement à la Justice dont la prétention est de la représenter à elle seule. Rémonencq voulait se débarrasser à tout prix du seul obstacle qui s’opposait à son bonheur. Pour lui, le bonheur, c’était d’épouser l’appétissante portière, et de tripler ses capitaux. Or, Rémonencq, en voyant le petit tailleur buvant de la tisane, avait eu l’idée de convertir son indisposition en une maladie mortelle, et son état de ferrailleur lui en avait donné le moyen.
Un matin, pendant qu’il fumait sa pipe, le dos appuyé au chambranle de la porte de sa boutique, et qu’il rêvait à ce beau magasin sur le boulevard de la Madeleine où trônerait madame Cibot, superbement vêtue, ses yeux tombèrent sur une rondelle en cuivre fortement oxydée. L’idée de nettoyer économiquement sa rondelle dans la tisane de Cibot lui vint subitement. Il attacha ce cuivre, rond comme une pièce de cent sous, par une petite ficelle; et, pendant que la Cibot était occupée chez ses messieurs, il allait tous les jours savoir des nouvelles de son ami le tailleur. Durant cette visite de quelques minutes, il laissait tremper la rondelle en cuivre; et, en s’en allant, il la reprenait par la ficelle. Cette légère addition de cuivre chargé de son oxyde, communément appelé vert-de-gris, introduisit secrètement un principe délétère dans la tisane bienfaisante, mais en proportions homœopathiques, ce qui fit des ravages incalculables. Voici quels furent les résultats de cette homœopathie criminelle. Le troisième jour, les cheveux du pauvre Cibot tombèrent, les dents tremblèrent dans leurs alvéoles, et l’économie de cette organisation fut troublée par cette imperceptible dose de poison. Le docteur Poulain se creusa la tête en apercevant l’effet de cette décoction, car il était assez savant pour reconnaître l’action d’un agent destructeur. Il emporta la tisane, à l’insu de tout le monde, et il en opéra l’analyse lui-même; mais il n’y trouva rien. Le hasard voulut que, ce jour-là, Rémonencq, effrayé de ses œuvres, n’eût pas mis sa fatale rondelle. Le docteur Poulain s’en tira vis-à-vis de lui-même et de la science, en supposant que, par suite d’une vie sédentaire, dans une loge humide, le sang de ce tailleur accroupi sur une table, devant cette fenêtre grillagée, avait pu se décomposer, faute d’exercice, et surtout à la perpétuelle aspiration des émanations d’un ruisseau fétide. La rue de Normandie est une de ces vieilles rues à chaussée fendue, où la ville de Paris n’a pas encore mis de bornes-fontaines, et dont le ruisseau noir roule péniblement les eaux ménagères de toutes les maisons, qui s’infiltrent sous les pavés et y produisent cette boue particulière à la ville de Paris.
La Cibot, elle, allait et venait, tandis que son mari, travailleur intrépide, était toujours devant cette croisée, assis comme un fakir. Les genoux du tailleur étaient ankylosés, le sang se fixait dans le buste, les jambes amaigries, tortues, devenaient des membres presque inutiles. Aussi le teint fortement cuivré de Cibot paraissait-il naturellement maladif depuis fort longtemps. La bonne santé de la femme et la maladie de l’homme semblèrent au docteur un fait naturel.
—Quelle est donc la maladie de mon pauvre Cibot? avait demandé la portière au docteur Poulain.
—Ma chère madame Cibot, répondit le docteur, il meurt de la maladie des portiers... son étiolement général annonce une incurable viciation du sang.
Un crime sans objet, sans aucun gain, sans aucun intérêt, finit par effacer dans l’esprit du docteur Poulain ses premiers soupçons. Qui pouvait vouloir tuer Cibot? sa femme? le docteur lui vit goûter à la tisane de Cibot en la sucrant. Une assez grande quantité de crimes échappent à la vengeance de la société, c’est en général ceux qui se commettent, comme celui-ci, sans les preuves effrayantes d’une violence quelconque: le sang répandu, la strangulation, les coups, enfin les procédés maladroits; mais surtout quand le meurtre est sans intérêt apparent, et commis dans les classes inférieures. Le crime est toujours dénoncé par son avant-garde, par des haines, par des cupidités visibles dont sont instruits les gens aux yeux de qui l’on vit. Mais, dans les circonstances où se trouvaient le petit tailleur, Rémonencq et la Cibot, personne n’avait intérêt à chercher la cause de la mort, excepté le médecin. Ce portier maladif, cuivré, sans fortune, adoré de sa femme, était sans fortune et sans ennemis. Les motifs et la passion du brocanteur se cachaient dans l’ombre tout aussi bien que la fortune de la Cibot. Le médecin connaissait à fond la portière et ses sentiments, il la croyait capable de tourmenter Pons; mais il la savait sans intérêt ni force pour un crime; d’ailleurs, elle buvait une cuillerée de tisane toutes les fois que le docteur venait et qu’elle donnait à boire à son mari. Poulain, le seul de qui pouvait venir la lumière, crut à quelque hasard de maladie, à l’une de ces étonnantes exceptions qui rendent la médecine un si périlleux métier. Et en effet, le petit tailleur se trouva malheureusement, par suite de son existence rabougrie, dans des conditions de mauvaise santé telles que cette imperceptible addition d’oxyde de cuivre devait lui donner la mort. Les commères, les voisins se comportaient aussi de manière à innocenter Rémonencq en justifiant cette mort subite.
—Ah! s’écriait l’un, il y a bien longtemps que je disais que monsieur Cibot n’allait pas bien.
—Il travaillait trop, c’t homme-là! répondait un autre, il s’est brûlé le sang.
—Il ne voulait pas m’écouter, s’écriait un voisin, je lui conseillais de se promener le dimanche, de faire le lundi, car ce n’est pas trop de deux jours par semaine pour se divertir.
Enfin, la rumeur du quartier, si délatrice, et que la justice écoute par les oreilles du commissaire de police, ce roi de la basse classe, expliquait parfaitement la mort du petit tailleur. Néanmoins, l’air pensif, les yeux inquiets de monsieur Poulain, embarrassaient beaucoup Rémonencq; aussi, voyant venir le docteur, se proposa-t-il avec empressement à Schmucke pour aller chercher ce monsieur Trognon que connaissait Fraisier.
—Je serai revenu pour le moment où le testament se fera, dit Fraisier à l’oreille de la Cibot, et, malgré votre douleur, il faut veiller au grain.
Le petit avoué, qui disparut avec la légèreté d’une ombre, rencontra son ami le médecin.
—Eh! Poulain, s’écria-t-il, tout va bien. Nous sommes sauvés!... Je te dirai ce soir comment! Cherche quelle est la place qui te convient! tu l’auras! Et moi! je suis juge de paix. Tabareau ne me refusera plus sa fille... Quant à toi, je me charge de te faire épouser mademoiselle Vitel, la petite-fille de notre juge de paix.
Fraisier laissa Poulain sur la stupéfaction que ces folles paroles lui causèrent, et sauta sur le boulevard comme une balle; il fit signe à l’omnibus et fut, en dix minutes, déposé par ce coche moderne à la hauteur de la rue Choiseul. Il était environ quatre heures, Fraisier était sûr de trouver la présidente seule, car les magistrats ne quittent guère le Palais avant cinq heures.
Madame de Marville reçut Fraisier avec une distinction qui prouvait que, selon sa promesse, faite à madame Vatinelle, monsieur Lebœuf avait parlé favorablement de l’ancien avoué de Mantes. Amélie fut presque chatte avec Fraisier, comme la duchesse de Montpensier dut l’être avec Jacques Clément; car ce petit avoué, c’était son couteau. Mais quand Fraisier présenta la lettre collective, par laquelle Élie Magus et Rémonencq s’engageaient à prendre en bloc la collection de Pons pour une somme de neuf cent mille francs payée comptant, la présidente lança sur l’homme d’affaires un regard d’où jaillissait la somme. Ce fut une nappe de convoitise qui roula jusqu’à l’avoué.
—Monsieur le président, lui dit-elle, m’a chargé de vous inviter à dîner demain, nous serons en famille, vous aurez pour convives monsieur Godeschal, le successeur de maître Desroches mon avoué; puis Berthier, notre notaire; mon gendre et ma fille... Après le dîner, nous aurons vous et moi, le notaire et l’avoué, la petite conférence que vous avez demandée, et où je vous remettrai nos pouvoirs. Ces deux messieurs obéiront, comme vous l’exigez, à vos inspirations, et veilleront à ce que tout cela se passe bien. Vous aurez la procuration de monsieur de Marville dès qu’elle vous sera nécessaire...
—Il me la faudra pour le jour du décès...
—On la tiendra prête...
—Madame la présidente, si je demande une procuration, si je veux que votre avoué ne paraisse pas, c’est bien moins dans mon intérêt que dans le vôtre... Quand je me donne, moi! je me donne tout entier. Aussi, madame, demandé-je en retour la même fidélité, la même confiance à mes protecteurs, je n’ose dire de vous, mes clients. Vous pouvez croire qu’en agissant ainsi, je veux m’accrocher à l’affaire; non, non, madame: s’il se commettait des choses répréhensibles... car, en matière de succession, on est entraîné... surtout par un poids de neuf cent mille francs... eh bien! vous ne pouvez pas désavouer un homme comme maître Godeschal, la probité même; mais on peut rejeter tout sur le dos d’un méchant petit homme d’affaires...
La présidente regarda Fraisier avec admiration.
—Vous devez aller bien haut ou bien bas, lui dit-elle. A votre place, au lieu d’ambitionner cette retraite de juge de paix, je voudrais être procureur du roi... à Mantes! et faire un grand chemin.
—Laissez-moi faire, madame! La justice de paix est un cheval de curé pour monsieur Vitel, je m’en ferai un cheval de bataille.
La présidente fut amenée ainsi à sa dernière confidence avec Fraisier.
—Vous me paraissez dévoué si complétement à nos intérêts, dit-elle, que je vais vous initier aux difficultés de notre position et à nos espérances. Le président, lors du mariage projeté pour sa fille et un intrigant qui, depuis, s’est fait banquier, désirait vivement augmenter la terre de Marville de plusieurs herbages, alors à vendre. Nous nous sommes dessaisis de cette magnifique habitation pour marier ma fille comme vous savez; mais je souhaite bien vivement, ma fille étant fille unique, acquérir le reste de ces herbages. Ces belles prairies ont été déjà vendues en partie, elles appartiennent à un Anglais qui retourne en Angleterre, après avoir demeuré là pendant vingt ans; il a bâti le plus charmant cottage dans une délicieuse situation, entre le parc de Marville et les prés qui dépendaient autrefois de la terre, et il a racheté, pour se faire un parc, des remises, des petits bois, des jardins à des pris fous. Cette habitation avec ses dépendances forme fabrique dans le paysage, et elle est contiguë aux murs du parc de ma fille. On pourrait avoir les herbages et l’habitation pour sept cent mille francs, car le produit net des prés est de vingt mille francs... Mais si monsieur Wadmann apprend que c’est nous qui achetons, il voudra sans doute deux ou trois cent mille francs de plus, car il les perd, si, comme cela se fait en matière rurale, on ne compte l’habitation pour rien...
—Mais, madame, vous pouvez, selon moi, si bien regarder la succession comme à vous, que je m’offre à jouer le rôle d’acquéreur à votre profit, et je me charge de vous avoir la terre au meilleur marché possible par un sous-seing-privé, comme cela se fait pour les marchands de biens... Je me présenterai à l’Anglais en cette qualité. Je connais ces affaires-là, c’était à Mantes ma spécialité. Vatinelle avait doublé la valeur de son Étude, car je travaillais sous son nom...
—De là votre liaison avec la petite madame Vatinelle... Ce notaire doit être bien riche aujourd’hui...
—Mais madame Vatinelle dépense beaucoup... Ainsi, soyez tranquille, madame, je vous servirai l’Anglais cuit à point...
—Si vous arriviez à ce résultat, vous auriez des droits éternels à ma reconnaissance... Adieu, mon cher monsieur Fraisier. A demain...
Fraisier sortit en saluant la présidente avec moins de servilité que la dernière fois.
—Je dîne demain chez le président Marville!... se disait Fraisier. Allons, je tiens ces gens-là. Seulement, pour être maître absolu de l’affaire, il faudrait que je fusse le conseil de cet Allemand, dans la personne de Tabareau, l’huissier de la justice de paix! Ce Tabareau, qui me refuse sa fille, une fille unique, me la donnera si je suis juge de paix. Mademoiselle Tabareau, cette grande fille rousse et poitrinaire, est propriétaire du chef de sa mère d’une maison à la place Royale; je serai donc éligible. A la mort de son père, elle aura bien encore six mille livres de rente. Elle n’est pas belle; mais, mon Dieu! pour passer de zéro à dix-huit mille francs de rente, il ne faut pas regarder à la planche!...
Et, en revenant par les boulevards à la rue de Normandie, il se laissait aller au cours de ce rêve d’or. Il se laissait aller au bonheur d’être à jamais hors du besoin; il pensait à marier mademoiselle Vitel, la fille du juge de paix, à son ami Poulain. Il se voyait, de concert avec le docteur, un des rois du quartier, il dominerait les élections municipales, militaires et politiques. Les boulevards paraissent courts, lorsqu’en s’y promenant on promène ainsi son ambition à cheval sur la fantaisie.
Lorsque Schmucke remonta près de son ami Pons, il lui dit que Cibot était mourant, et que Rémonencq était allé chercher monsieur Trognon, notaire. Pons fut frappé de ce nom, que la Cibot lui jetait si souvent dans ses interminables discours, en lui recommandant ce notaire comme la probité même. Et alors le malade, dont la défiance était devenue absolue depuis le matin, eut une idée lumineuse qui compléta le plan formé par lui pour se jouer de la Cibot et la dévoiler tout entière au crédule Schmucke.
—Schmucke, dit-il en prenant la main au pauvre Allemand hébété par tant de nouvelles et d’événements, il doit régner une grande confusion dans la maison, si le portier est à la mort, nous sommes à peu près libres pour quelques moments, c’est-à-dire sans espions, car on nous espionne, sois-en sûr! Sors, prends un cabriolet, va au théâtre, dis à mademoiselle Héloïse, notre première danseuse, que je veux la voir avant de mourir, et qu’elle vienne à dix heures et demie, après son service. De là, tu iras chez tes deux amis Schwab et Brunner, et tu les prieras d’être ici demain à neuf heures du matin, de venir demander de mes nouvelles, en ayant l’air de passer par ici et de monter me voir...
Voici quel était le plan forgé par le vieil artiste en se sentant mourir. Il voulait enrichir Schmucke en l’instituant son héritier universel; et, pour le soustraire à toutes les chicanes possibles, il se proposait de dicter son testament à un notaire, en présence de témoins, afin qu’on ne supposât pas qu’il n’avait plus sa raison, et pour ôter aux Camusot tout prétexte d’attaquer ses dernières dispositions. Ce nom de Trognon lui fit entrevoir quelque machination, il crut à quelque vice de forme projeté par avance, à quelque infidélité préméditée par la Cibot, et il résolut de se servir de ce Trognon pour se faire dicter un testament olographe qu’il cachèterait et serrerait dans le tiroir de sa commode. Il comptait montrer à Schmucke, en le faisant cacher dans un des cabinets de son alcôve, la Cibot s’emparant de ce testament, le décachetant, le lisant et le recachetant. Puis, le lendemain à neuf heures, il voulait anéantir ce testament olographe par un testament par-devant notaire, bien en règle et indiscutable. Quand la Cibot l’avait traité de fou, de visionnaire, il avait reconnu la haine et la vengeance, l’avidité de la présidente; car, au lit depuis deux mois, le pauvre homme, pendant ses insomnies, pendant ses longues heures de solitude, avait repassé les événements de sa vie au crible.
Les sculpteurs antiques et modernes ont souvent posé, de chaque côté de la tombe, des génies qui tiennent des torches allumées. Ces lueurs éclairent aux mourants le tableau de leurs fautes, de leurs erreurs, en leur éclairant les chemins de la Mort. La sculpture représente là de grandes idées, elle formule un fait humain. L’agonie a sa sagesse. Souvent on voit de simples jeunes filles, à l’âge le plus tendre, avoir une raison centenaire, devenir prophètes, juger leur famille, n’être les dupes d’aucune comédie. C’est là la poésie de la Mort. Mais, chose étrange et digne de remarque! on meurt de deux façons différentes. Cette poésie de la prophétie, ce don de bien voir, soit en avant, soit en arrière, n’appartient qu’aux mourants dont la chair seulement est atteinte, qui périssent par la destruction des organes de la vie charnelle. Ainsi les êtres attaqués, comme Louis XIV, par la gangrène; les poitrinaires, les malades qui périssent comme Pons par la fièvre, comme madame de Mortsauf par l’estomac, ou comme les soldats par des blessures qui les saisissent en pleine vie, ceux-là jouissent de cette lucidité sublime, et font des morts surprenantes, admirables; tandis que les gens qui meurent par des maladies pour ainsi dire intelligentielles, dont le mal est dans le cerveau, dans l’appareil nerveux qui sert d’intermédiaire au corps pour fournir le combustible de la pensée; ceux-là meurent tout entiers. Chez eux, l’esprit et le corps sombrent à la fois. Les uns, âmes sans corps, réalisent les spectres bibliques; les autres sont des cadavres. Cet homme vierge, ce Caton friand, ce juste presque sans péchés, pénétra tardivement dans les poches de fiel qui composaient le cœur de la présidente. Il devina le monde sur le point de le quitter. Aussi, depuis quelques heures, avait-il pris gaiement son parti, comme un joyeux artiste, pour qui tout est prétexte à charge, à raillerie. Les derniers liens qui l’unissaient à la vie, les chaînes de l’admiration, les nœuds puissants qui rattachaient le connaisseur aux chefs-d’œuvre de l’art, venaient d’être brisés le matin. En se voyant volé par la Cibot, Pons avait dit adieu chrétiennement aux pompes et aux vanités de l’art, à sa collection, à ses amitiés pour les créateurs de tant de belles choses, et il voulait uniquement penser à la mort, à la façon de nos ancêtres qui la comptaient comme une des fêtes du chrétien. Dans sa tendresse pour Schmucke, Pons essayait de le protéger du fond de son cercueil. Cette pensée paternelle fut la raison du choix qu’il fit du premier sujet de la danse, pour avoir du secours contre les perfidies qui l’entouraient, et qui ne pardonneraient sans doute pas à son légataire universel.
Héloïse Brisetout était une de ces natures qui restent vraies dans une position fausse, capable de toutes les plaisanteries possibles contre des adorateurs paysans, une fille de l’école des Jenny Cadine et des Josépha; mais bonne camarade et ne redoutant aucun pouvoir humain, à force de les voir tous faibles, et habituée qu’elle était à lutter avec les sergents de ville au bal peu champêtre de Mabille et au carnaval.—Si elle a fait donner ma place à son protégé Garangeot, elle se croira d’autant plus obligée de me servir, se dit Pons. Schmucke put sortir sans qu’on fît attention à lui, dans la confusion qui régnait dans la loge, et il revint avec la plus excessive rapidité, pour ne pas laisser trop longtemps Pons tout seul.
Monsieur Trognon arriva pour le testament, en même temps que Schmucke. Quoique Cibot fût à la mort, sa femme accompagna le notaire, l’introduisit dans la chambre à coucher, et se retira d’elle-même, en laissant ensemble Schmucke, monsieur Trognon et Pons, mais elle s’arma d’une petite glace à main d’un travail curieux, et prit position à la porte, qu’elle laissa entre-bâillée. Elle pouvait ainsi non-seulement entendre, mais voir tout ce qui se dirait et ce qui se passerait dans ce moment suprême pour elle.
—Monsieur, dit Pons, j’ai malheureusement toutes mes facultés, car je sens que je vais mourir; et, par la volonté de Dieu, sans doute, aucune des souffrances de la mort ne m’est épargnée!... Voici monsieur Schmucke...
Le notaire salua Schmucke.
—C’est le seul ami que j’aie sur la terre, dit Pons, et je veux l’instituer mon légataire universel; dites-moi quelle forme doit avoir mon testament, pour que mon ami, qui est Allemand, qui ne sait rien de nos lois, puisse recueillir ma succession sans aucune contestation.
—On peut toujours tout contester, monsieur, dit le notaire, c’est l’inconvénient de la justice humaine. Mais en matière de testament, il en est d’inattaquables...
—Lequel? demanda Pons.
—Un testament fait par devant notaire, en présence de témoins qui certifient que le testateur jouit de toutes ses facultés, et si le testateur n’a ni femme, ni enfants, ni père, ni frère...
—Je n’ai rien de tout cela, toutes mes affections sont réunies sur la tête de mon cher ami Schmucke, que voici...
Schmucke pleurait.
—Si donc vous n’avez que des collatéraux éloignés, la loi vous laissant la libre disposition de vos meubles et immeubles, si vous ne les léguez pas à des conditions que la morale réprouve, car vous avez dû voir des testaments attaqués à cause de la bizarrerie des testateurs, un testament par-devant notaire est inattaquable. En effet, l’identité de la personne ne peut être niée, le notaire a constaté l’état de sa raison, et la signature ne peut donner lieu à aucune discussion... Néanmoins, un testament olographe, en bonne forme et clair, est aussi peu discutable.
—Je me décide, pour des raisons à moi connues, à écrire sous votre dictée un testament olographe, et à le confier à mon ami que voici... Cela se peut-il?...
—Très-bien! dit le notaire... Voulez-vous écrire? je vais dicter...
—Schmucke, donne-moi ma petite écritoire de Boule. Monsieur, dictez-moi tout bas; car, ajouta-t-il, on peut nous écouter.
—Dites-moi donc avant tout quelles sont vos intentions, demanda le notaire.
Au bout de dix minutes, la Cibot, que Pons entrevoyait dans une glace, vit cacheter le testament, après que le notaire l’eut examiné pendant que Schmucke allumait une bougie; puis Pons le remit à Schmucke en lui disant de le serrer dans une cachette pratiquée dans son secrétaire. Le testateur demanda la clef du secrétaire, l’attacha dans le coin de son mouchoir, et mit le mouchoir sous son oreiller. Le notaire, nommé par politesse exécuteur testamentaire, et à qui Pons laissait un tableau de prix, une de ces choses que la loi permet de donner à un notaire, sortit et trouva madame Cibot dans le salon.
—Eh bien! monsieur? monsieur Pons a-t-il pensé à moi?
—Vous ne vous attendez pas, ma chère, à ce qu’un notaire trahisse les secrets qui lui sont confiés, répondit monsieur Trognon. Tout ce que je puis vous dire, c’est qu’il y aura bien des cupidités déjouées et bien des espérances trompées. Monsieur Pons a fait un beau testament plein de sens, un testament patriotique et que j’approuve fort.
On ne se figure pas à quel degré de curiosité la Cibot arriva, stimulée par de telles paroles. Elle descendit et passa la nuit près de Cibot, en se promettant de se faire remplacer par mademoiselle Rémonencq, et d’aller lire le testament entre deux et trois heures du matin.
La visite de mademoiselle Héloïse Brisetout, à dix heures et demie du soir, parut assez naturelle à la Cibot; mais elle eut si peur que la danseuse ne parlât des mille francs donnés par Gaudissard, qu’elle accompagna le premier sujet en lui prodiguant des politesses et des flatteries comme à une souveraine.
—Ah! ma chère, vous êtes bien mieux sur votre terrain qu’au théâtre, dit Héloïse en montant l’escalier. Je vous engage à rester dans votre emploi!
Héloïse, amenée en voiture par Bixiou, son ami de cœur, était magnifiquement habillée, car elle allait à une soirée de Mariette, l’un des plus illustres premiers sujets de l’Opéra. Monsieur Chapoulot, ancien passementier de la rue Saint-Denis, le locataire du premier étage, qui revenait de l’Ambigu-Comique avec sa fille, fut ébloui, lui comme sa femme, en rencontrant pareille toilette et une si jolie créature dans leur escalier.
—Qui est-ce, madame Cibot? demanda madame Chapoulot.
—C’est une rien du tout!... une sauteuse qu’on peut voir quasi-nue tous les soirs pour quarante sous... répondit la portière à l’oreille de l’ancienne passementière.
—Victorine! dit madame Chapoulot à sa fille, ma petite, laisse passer madame!
Ce cri de mère épouvantée fut compris d’Héloïse, qui se retourna.
—Votre fille est donc pire que l’amadou, madame, que vous craignez qu’elle ne s’incendie en me touchant?...
Héloïse regarda monsieur Chapoulot d’un air agréable en souriant.
—Elle est, ma foi, très-jolie à la ville! dit monsieur Chapoulot en restant sur le palier.
Madame Chapoulot pinça son mari à le faire crier, et le poussa dans l’appartement.
—En voilà, dit Héloïse, un second qui s’est donné le genre d’être un quatrième.
—Mademoiselle est cependant habituée à monter, dit la Cibot en ouvrant la porte de l’appartement.
—Eh bien! mon vieux, dit Héloïse en entrant dans la chambre où elle vit le pauvre musicien étendu, pâle et la face appauvrie, ça ne va donc pas bien? Tout le monde au théâtre s’inquiète de vous; mais vous savez! quoiqu’on ait bon cœur, chacun a ses affaires, et on ne trouve pas une heure pour aller voir ses amis. Gaudissard parle de venir ici tous les jours, et tous les matins il est pris par les ennuis de l’administration. Néanmoins nous vous aimons tous...
—Madame Cibot, dit le malade, faites-moi le plaisir de nous laisser avec mademoiselle, nous avons à causer théâtre et de ma place de chef d’orchestre... Schmucke reconduira bien madame.
Schmucke, sur un signe de Pons, mit la Cibot à la porte, et tira les verrous.
—Ah! le gredin d’Allemand! voilà qu’il se gâte aussi, lui!... se dit la Cibot en entendant ce bruit significatif, c’est monsieur Pons qui lui apprend ces horreurs-là... Mais vous me payerez cela, mes petits amis... se dit la Cibot en descendant. Bah! si cette saltimbanque de sauteuse lui parle des mille francs, je leur dirai que c’est une farce de théâtre...
Et elle s’assit au chevet de Cibot, qui se plaignait d’avoir le feu dans l’estomac, car Rémonencq venait de lui donner à boire en l’absence de sa femme.
—Ma chère enfant, dit Pons à la danseuse pendant que Schmucke renvoyait la Cibot, je ne me fie qu’à vous pour me choisir un notaire honnête homme, qui vienne recevoir demain matin, à neuf heures et demie précises, mon testament. Je veux laisser toute ma fortune à mon ami Schmucke. Si ce pauvre Allemand était l’objet de persécutions, je compte sur ce notaire pour le conseiller, pour le défendre. Voilà pourquoi je désire un notaire considéré, très-riche, au-dessus des considérations qui font fléchir les gens de loi; car mon pauvre légataire doit trouver un appui en lui. Je me défie de Berthier, successeur de Cardot, et vous qui connaissez tant de monde...
—Eh! j’ai ton affaire! dit la danseuse, le notaire de Florine, de la comtesse du Bruel, Léopold Hannequin, un homme vertueux qui ne sait pas ce qu’est une lorette! C’est comme un père de hasard, un brave homme qui vous empêche de faire des bêtises avec l’argent qu’on gagne; je l’appelle le père aux rats, car il a inculqué des principes d’économie à toutes mes amies. D’abord, il a, mon cher, soixante mille francs de rente, outre son étude. Puis il est notaire comme on était notaire autrefois! Il est notaire quand il marche; quand il dort; il a dû ne faire que de petits notaires et de petites notaresses... Enfin c’est un homme lourd et pédant; mais c’est un homme à ne fléchir devant aucune puissance quand il est dans ses fonctions... Il n’a jamais eu de voleuse, c’est père de famille fossile! et c’est adoré de sa femme, qui ne le trompe pas quoique femme de notaire... Que veux-tu? il n’y a pas mieux dans Paris en fait de notaire. C’est patriarche; ça n’est pas drôle et amusant comme était Cardot avec Malaga, mais ça ne lèvera jamais le pied, comme le petit Chose qui vivait avec Antonia! J’enverrai mon homme demain matin à huit heures... Tu peux dormir tranquillement. D’abord, j’espère que tu guériras, et que tu nous feras encore de jolie musique; mais, après tout, vois-tu, la vie est bien triste, les entrepreneurs chipotent, les rois carottent, les ministres tripotent, les gens riches économisotent... Les artistes n’ont plus de ça! dit-elle en se frappant le cœur, c’est un temps à mourir... Adieu, vieux!
—Je te demande avant tout, Héloïse, la plus grande discrétion.
—Ce n’est pas une affaire de théâtre, dit-elle, c’est sacré, ça, pour une artiste.
—Quel est ton monsieur? ma petite.
—Le maire de ton arrondissement, monsieur Beaudoyer, un homme aussi bête que feu Crevel; car tu sais, Crevel, un des anciens commanditaires de Gaudissard, il est mort il y a quelques jours, et il ne m’a rien laissé, pas même un pot de pommade! C’est ce qui me fait te dire que notre siècle est dégoûtant.
—Et de quoi est-il mort?
—De sa femme!... S’il était resté avec moi, il vivrait encore! Adieu, mon bon vieux! je te parle de crevaison, parce que je te vois dans quinze jours d’ici te promenant sur le boulevard et flairant de jolies petites curiosités, car tu n’es pas malade, tu as les yeux plus vifs que je ne te les ai jamais vus...
Et la danseuse s’en alla, sûre que son protégé Garangeot tenait pour toujours le bâton de chef d’orchestre. Garangeot était son cousin germain. Toutes les portes étaient entre-bâillées, et tous les ménages sur pied regardèrent passer le premier sujet. Ce fut un événement dans la maison.
Fraisier, semblable à ces bouledogues qui ne lâchent pas le morceau où ils ont mis la dent, stationnait dans la loge auprès de la Cibot, quand la danseuse passa sous la porte cochère et demanda le cordon. Il savait que le testament était fait, il venait sonder les dispositions de la portière; car maître Trognon, notaire, avait refusé de dire un mot sur le testament tout aussi bien à Fraisier qu’à madame Cibot. Naturellement l’homme de loi regarda la danseuse et se promit de tirer parti de cette visite in extremis.
—Ma chère madame Cibot, dit Fraisier, voici pour vous le moment critique.
—Ah! oui!... dit-elle, mon pauvre Cibot!... quand je pense qu’il ne jouira pas de ce que je pourrais avoir...
—Il s’agit de savoir si monsieur Pons vous a légué quelque chose; enfin si vous êtes sur le testament ou si vous êtes oubliée, dit Fraisier en continuant. Je représente les héritiers naturels, et vous n’aurez rien que d’eux dans tous les cas... Le testament est olographe, il est, par conséquent, très-vulnérable... Savez-vous où notre homme l’a mis?...
—Dans une cachette du secrétaire, et il en a pris la clef, répondit-elle, il l’a nouée au coin de son mouchoir, et il a serré le mouchoir sous son oreiller... J’ai tout vu.
—Le testament est-il cacheté?
—Hélas! oui!
—C’est un crime que de soustraire un testament et de le supprimer, mais ce n’est qu’un délit de le regarder; et, dans tous les cas, qu’est-ce que c’est? des peccadilles qui n’ont pas de témoins! A-t-il le sommeil dur, notre homme?...
—Oui; mais quand vous avez voulu tout examiner et tout évaluer, il devait dormir comme un sabot, et il s’est réveillé... Cependant, je vais voir! Ce matin, j’irai relever monsieur Schmucke sur les quatre heures du matin, et, si vous voulez venir, vous aurez le testament à vous pendant dix minutes...
—Eh bien! c’est entendu, je me lèverai sur les quatre heures, et je frapperai tout doucement...
—Mademoiselle Rémonencq, qui me remplacera près de Cibot, sera prévenue, et tirera le cordon; mais frappez à la fenêtre pour n’éveiller personne.
—C’est entendu, dit Fraisier, vous aurez de la lumière, n’est-ce pas? une bougie, cela me suffira...
A minuit, le pauvre Allemand, assis dans un fauteuil, navré de douleur, contemplait Pons, dont la figure crispée, comme l’est celle d’un moribond, s’affaissait, après tant de fatigues, à faire croire qu’il allait expirer.
—Je pense que j’ai juste assez de force pour aller jusqu’à demain soir, dit Pons avec philosophie. Mon agonie viendra, sans doute, mon pauvre Schmucke, dans la nuit de demain. Dès que le notaire et tes deux amis seront partis, tu iras chercher notre bon abbé Duplanty, le vicaire de l’église de Saint-François. Ce digne homme ne me sait pas malade, et je veux recevoir les saints sacrements demain à midi...
Il se fit une longue pause.
—Dieu n’a pas voulu que la vie fût pour moi comme je la rêvais, reprit Pons. J’aurais tant aimé une femme, des enfants, une famille!... Être chéri de quelques êtres dans un coin, était toute mon ambition! La vie est amère pour tout le monde, car j’ai vu des gens avoir tout ce que j’ai tant désiré vainement, et ne pas se trouver heureux... Sur la fin de ma carrière, le bon Dieu m’a fait trouver une consolation inespérée en me donnant un ami tel que toi!... Aussi n’ai-je pas à me reprocher de t’avoir méconnu ou mal apprécié... mon bon Schmucke; je t’ai donné mon cœur et toutes mes forces aimantes... Ne pleure pas, Schmucke, ou je me tairai! Et c’est si doux pour moi de te parler de nous... Si je t’avais écouté, je vivrais. J’aurais quitté le monde et mes habitudes, et je n’y aurais pas reçu des blessures mortelles. Enfin, je ne veux m’occuper que de toi...
—Dû as dort!...
—Ne me contrarie pas, écoute-moi, cher ami... Tu as la naïveté, la candeur d’un enfant de six ans qui n’aurait jamais quitté sa mère, c’est bien respectable; il me semble que Dieu doit prendre soin lui-même des êtres qui te ressemblent. Cependant, les hommes sont si méchants, que je dois te prémunir contre eux. Tu vas donc perdre ta noble confiance, la sainte crédulité, cette grâce des âmes pures qui n’appartient qu’aux gens de génie et aux cœurs comme le tien... Tu vas voir bientôt madame Cibot, qui nous a bien observés par l’ouverture de la porte entre-bâillée, venir prendre ce faux testament... Je présume que la coquine fera cette expédition ce matin, quand elle te croira endormi. Écoute-moi bien, et suis mes instructions à la lettre... M’entends-tu? demanda le malade.
Schmucke, accablé de douleur, saisi par une affreuse palpitation, avait laissé aller sa tête sur le dos du fauteuil, et paraissait évanoui.
—Ui, che d’endans! mais gomme si du édais à deux cend bas te moi... il me zemble que che m’envonce dans la dombe afec toi!... dit l’Allemand que la douleur écrasait.
Il se rapprocha de Pons et il lui prit une main qu’il mit entre ses deux mains. Et il fit ainsi mentalement une fervente prière.
—Que marmottes-tu là, en allemand?...
—Chai briè Tieu de nus abbeler à lui emsemple!... répondit-il simplement après avoir fini sa prière.
Pons se pencha péniblement, car il souffrait au foie des douleurs intolérables. Il put se baisser jusqu’à Schmucke, et il le baisa sur le front, en épanchant son âme comme une bénédiction sur cet être comparable à l’agneau qui repose aux pieds de Dieu.
—Voyons, écoute-moi, mon bon Schmucke, il faut obéir aux mourants...
—J’égoude!
—On communique de ta chambre dans la mienne par la petite porte de ton alcôve, qui donne dans l’un des cabinets de la mienne.
—Ui! mais c’est engompré te dapleaux.
—Tu vas dégager cette porte à l’instant, sans faire trop de bruit!...
—Ui...
—Débarrasse le passage des deux côtés, chez toi comme chez moi; puis tu laisseras la tienne entre-bâillée. Quand la Cibot viendra te remplacer près de moi (elle est capable d’arriver ce matin une heure plus tôt), tu t’en iras comme à l’ordinaire dormir, et tu paraîtras bien fatigué. Tâche d’avoir l’air endormi... Dès qu’elle se sera mise dans son fauteuil, passe par ta porte et reste en observation, là, en entr’ouvrant le petit rideau de mousseline de cette porte vitrée, et regarde bien ce qui se passera... Tu comprends?
—Che t’ai gompris, tî grois que la scélérade prîlera le desdaman...
—Je ne sais pas ce qu’elle fera, mais je suis sûr que tu ne la prendras plus pour un ange, après. Maintenant, fais-moi de la musique, réjouis-moi par quelqu’une de tes improvisations... Ça t’occupera, tu perdras tes idées noires, et tu me rempliras cette triste nuit par tes poëmes...
Schmucke se mit au piano. Sur ce terrain, et au bout de quelques instants, l’inspiration musicale, excitée par le tremblement de la douleur et l’irritation qu’elle lui causait, emporta le bon Allemand, selon son habitude, au delà des mondes. Il trouva des thèmes sublimes sur lesquels il broda des caprices exécutés tantôt avec la douleur et la perfection raphaëlesques de Chopin, tantôt avec la fougue et le grandiose dantesque de Liszt, les deux organisations musicales qui se rapprochent le plus de celle de Paganini. L’exécution, arrivée à ce degré de perfection, met en apparence l’exécutant à la hauteur du poëte, il est au compositeur ce que l’acteur est à l’auteur, un divin traducteur de choses divines. Mais, dans cette nuit où Schmucke fit entendre par avance à Pons les concerts du Paradis, cette délicieuse musique qui fait tomber des mains de sainte Cécile ses instruments, il fut à la fois Beethoven et Paganini, le créateur et l’interprète! Intarissable comme le rossignol, sublime comme le ciel sous lequel il chante, varié, feuillu comme la forêt qu’il emplit de ses roulades, il se surpassa, et plongea le vieux musicien qui l’écoutait dans l’extase que Raphaël a peinte, et qu’on va voir à Bologne. Cette poésie fut interrompue par une affreuse sonnerie. La bonne des locataires du premier étage vint prier Schmucke, de la part de ses maîtres, de finir ce sabbat. Madame, monsieur et mademoiselle Chapoulot étaient éveillés, ne pouvaient plus se rendormir, et faisaient observer que la journée était assez longue pour répéter les musiques de théâtre, et que, dans une maison du Marais, on ne devait pas pianoter pendant la nuit... Il était environ trois heures du matin. A trois heures et demie, selon les prévisions de Pons, qui semblait avoir entendu la conférence de Fraisier et de la Cibot, la portière se montra. Le malade jeta sur Schmucke un regard d’intelligence qui signifiait:—N’ai-je pas bien deviné? Et il se mit dans la position d’un homme qui dort profondément.
L’innocence de Schmucke était une croyance si forte chez la Cibot, et c’est là l’un des grands moyens et la raison du succès de toutes les ruses de l’enfance, qu’elle ne put le soupçonner de mensonge quand elle le vit venir à elle, et lui dire d’un air à la fois dolent et joyeux:—Ile hâ ei eine nouitte derriple! t’ine achidadion tiapolique! Chai êdé opliché te vaire de la misicque bir le galmer, ed les loguadaires ti bremier edache sont mondés bire me vaire daire!... C’esde avvreux, car il s’achissait te la fie te mon hami. Che suis si vadiqué t’affoir choué dudde la nouitte, que che zugombe ce madin.
—Mon pauvre Cibot aussi va bien mal, et encore une journée comme celle d’hier, il n’y aura plus de ressources!... Que voulez-vous? à la volonté de Dieu!
—Fus èdes eine cueir si honède, eine ame si pelle, que si le bère Zibod meurd nus fifrons ensemble!... dit le rusé Schmucke.
Quand les gens simples et droits se mettent à dissimuler, ils sont terribles, absolument comme les enfants, dont les piéges sont dressés avec la perfection que déploient les Sauvages.
—Eh bien! allez dormir, mon fiston! dit la Cibot, vous avez les yeux si fatigués, qu’ils sont gros comme le poing. Allez! ce qui pourrait me consoler de la perte de Cibot, ce serait de penser que je finirais mes jours avec un bon homme comme vous. Soyez tranquille, je vais donner une danse à madame Chapoulot... Est-ce qu’une mercière retirée peut avoir de pareilles exigences?...
Schmucke alla se mettre en observation dans le poste qu’il s’était arrangé. La Cibot avait laissé la porte de l’appartement entre-bâillée, et Fraisier, après être entré, la ferma tout doucement, lorsque Schmucke se fut enfermé chez lui. L’avocat était muni d’une bougie allumée et d’un fil de laiton excessivement léger, pour pouvoir décacheter le testament. La Cibot put d’autant mieux ôter le mouchoir où la clef du secrétaire était nouée, et qui se trouvait sous l’oreiller de Pons, que le malade avait exprès laissé passer son mouchoir dessous son traversin, et qu’il se prêtait à la manœuvre de la Cibot, en se tenant le nez dans la ruelle et dans une pose qui laissait pleine liberté de prendre le mouchoir. La Cibot alla droit au secrétaire, l’ouvrit en s’efforçant de faire le moins de bruit possible, trouva le ressort de la cachette, et courut le testament à la main dans le salon. Cette circonstance intrigua Pons au plus haut degré. Quant à Schmucke, il tremblait de la tête aux pieds, comme s’il avait commis un crime.
—Retournez à votre poste, dit Fraisier en recevant le testament de la Cibot, car, s’il s’éveillait, il faut qu’il vous trouve là.
Après avoir décacheté l’enveloppe avec une habileté qui prouvait qu’il n’en était pas à son coup d’essai, Fraisier fut plongé dans un étonnement profond en lisant cette pièce curieuse.