—Et de quoi meurt-il?
—De chagrin, de jaunisse, du foie, et tout cela compliqué de bien des choses de famille.
—Et d’un médecin, dit Gaudissard. Il aurait dû prendre le docteur Lebrun, notre médecin, ça n’aurait rien coûté...
—Monsieur en a un qu’est un Dieu... mais que peut faire un médecin, malgré son talent, contre tant de causes?...
—J’avais bien besoin de ces deux braves Casse-noisettes pour la musique de ma nouvelle féerie...
—Est-ce quelque chose que je puisse faire pour eux?... dit la Cibot d’un air digne de Jocrisse.
Gaudissard éclata de rire.
—Monsieur, je suis leur femme de confiance, et il y a bien des choses que ces messieurs...
Aux éclats de rire de Gaudissard, une femme s’écria:—Si tu ris, on peut entrer, mon vieux.
Et le premier sujet de la danse fit irruption dans le cabinet en se jetant sur le seul canapé qui s’y trouvât. C’était Héloïse Brisetout, enveloppée d’une magnifique écharpe dite algérienne.
—Qu’est-ce qui te fait rire?... Est-ce madame? Pour quel emploi vient-elle?... dit la danseuse en jetant un de ces regards d’artiste à artiste qui devrait faire le sujet d’un tableau.
Héloïse, fille excessivement littéraire, en renom dans la Bohême, liée avec de grands artistes, élégante, fine, gracieuse, avait plus d’esprit que n’en ont ordinairement les premiers sujets de la danse; en faisant sa question, elle respira dans une cassolette des parfums pénétrants.
—Madame, toutes les femmes se valent quand elles sont belles, et si je ne renifle pas la peste en flacon, et si je ne me mets pas de brique pilée sur les joues...
—Avec ce que la nature vous en a mis déjà, ça ferait un fier pléonasme, mon enfant! dit Héloïse en jetant une œillade à son directeur.
—Je suis une honnête femme...
—Tant pis pour vous, dit Héloïse. N’est fichtre pas entretenue qui veut! et je le suis, madame, et crânement bien!
—Comment, tant pis! Vous avez beau avoir des Algériens sur le corps et faire votre tête, dit la Cibot, vous n’aurez jamais tant de déclarations que j’en ai reçu, médème! Et vous ne vaudrez jamais la belle écaillère du Cadran-Bleu...
La danseuse se leva subitement, se mit au port d’arme, et porta le revers de sa main droite à son front, comme un soldat qui salue son général.
—Quoi! dit Gaudissard, vous seriez cette belle écaillère dont me parlait mon père?
—Madame ne connaît alors ni la cachucha, ni la polka? Madame a cinquante ans passés! dit Héloïse.
La danseuse se posa dramatiquement et déclama ce vers:
Soyons amis, Cinna!...
—Allons, Héloïse, madame n’est pas de force, laisse-la tranquille.
—Madame serait la nouvelle Héloïse?... dit la portière avec une fausse ingénuité pleine de raillerie.
—Pas mal, la vieille! s’écria Gaudissard.
—C’est archidit, reprit la danseuse, le calembour a des moustaches grises, trouvez-en un autre, la vieille... ou prenez une cigarette.
—Pardonnez-moi, madame, dit la Cibot, je suis trop triste pour continuer à vous répondre, j’ai mes deux messieurs bien malades... et j’ai engagé pour les nourrir et leur éviter des chagrins jusqu’aux habits de mon mari, ce matin, qu’en voilà la reconnaissance.....
—Oh! ici la chose tourne au drame! s’écria la belle Héloïse. De quoi s’agit-il?
—Madame, reprit la Cibot, tombe ici comme...
—Comme un premier sujet, dit Héloïse. Je vous souffle, allez! médème.
—Allons, je suis pressé, dit Gaudissard. Assez de farces comme ça! Héloïse, madame est la femme de confiance de notre pauvre chef d’orchestre qui se meurt; elle vient me dire de ne plus compter sur lui; je suis dans l’embarras.
—Ah! le pauvre homme, mais il faut donner une représentation à son bénéfice.
—Ça le ruinerait! dit Gaudissard, il pourrait le lendemain devoir cinq cents francs aux hospices qui ne reconnaissent pas d’autres malheureux à Paris que les leurs. Non, tenez, ma bonne femme, puisque vous courez pour le prix Montyon... Gaudissard sonna, le garçon de théâtre se présenta soudain.—Dites au caissier de m’envoyer un billet de mille francs. Asseyez-vous, madame.
—Ah! pauvre femme, voilà qu’elle pleure!... s’écria la danseuse. C’est bête... Allons, ma mère, nous irons le voir, consolez-vous.—Dis-donc, toi, Chinois, dit-elle au directeur en l’attirant dans un coin, tu veux me faire jouer le premier rôle du ballet d’Ariane. Tu te maries, et tu sais comme je puis te rendre malheureux!...
—Héloïse, j’ai le cœur doublé de cuivre, comme une frégate.
—Je montrerai des enfants de toi! j’en emprunterai.
—J’ai déclaré notre attachement...
—Sois bon enfant, donne la place de Pons à Garangeot, ce pauvre garçon a du talent, il n’a pas le sou, je te promets la paix.
—Mais attends que Pons soit mort... le bonhomme peut d’ailleurs en revenir.
—Oh! pour ça, non, monsieur... dit la Cibot. Depuis la dernière nuit, qu’il n’était plus dans son bon sens, il a le délire. C’est malheureusement bientôt fini.
—D’ailleurs, fais faire l’intérim par Garangeot! dit Héloïse, il a toute la Presse pour lui...
En ce moment le caissier entra, tenant à la main deux billets de cinq cents francs.
—Donnez-les à madame, dit Gaudissard. Adieu, ma brave femme, soignez bien ce cher homme, et dites-lui que j’irai le voir, demain ou après... dès que je le pourrai.
—Un homme à la mer, dit Héloïse.
—Ah! monsieur, des cœurs comme le vôtre ne se trouvent qu’au théâtre. Que Dieu vous bénisse!
—A quel compte porter cela? demanda le caissier.
—Je vais vous signer le bon, vous le porterez au compte des gratifications.
Avant de sortir, la Cibot fit une belle révérence à la danseuse et put entendre une question que fit Gaudissard à son ancienne maîtresse.
—Garangeot est-il capable de me trousser la musique de notre ballet des Mohicans en douze jours? S’il me tire d’affaire, il aura la succession de Pons!
La portière, mieux récompensée pour avoir causé tant de mal que si elle avait fait une bonne action, supprima toutes les recettes des deux amis, et les priva de leurs moyens d’existence, dans le cas où Pons recouvrerait la santé. Cette perfide manœuvre devait amener en quelques jours le résultat désiré par la Cibot, l’aliénation des tableaux convoités par Élie Magus. Pour réaliser cette première spoliation, la Cibot devait endormir le terrible collaborateur qu’elle s’était donné, l’avocat Fraisier, et obtenir une entière discrétion d’Élie Magus et de Rémonencq.
Quant à l’Auvergnat, il était arrivé par degrés à l’une de ces passions comme les conçoivent les gens sans instruction, qui viennent du fond d’une province à Paris, avec les idées fixes qu’inspire l’isolement dans les campagnes, avec les ignorances des natures primitives et les brutalités de leurs désirs qui se convertissent en idées fixes. La beauté virile de madame Cibot, sa vivacité, son esprit de la Halle avaient été l’objet des remarques du brocanteur qui voulait faire d’elle sa concubine en l’enlevant à Cibot, espèce de bigamie beaucoup plus commune qu’on ne le pense, à Paris, dans les classes inférieures. Mais l’avarice fut un nœud coulant qui étreignit de jour en jour davantage le cœur et finit par étouffer la raison. Aussi Rémonencq, en évaluant à quarante mille francs les remises d’Élie Magus et les siennes, passa-t-il du délit au crime en souhaitant avoir la Cibot pour femme légitime. Cet amour, purement spéculatif, l’amena, dans les longues rêveries du fumeur, appuyé sur le pas de sa porte, à souhaiter la mort du petit tailleur. Il voyait ainsi ses capitaux presque triplés, il pensait quelle excellente commerçante serait la Cibot et quelle belle figure elle ferait dans un magnifique magasin sur le boulevard. Cette double convoitise grisait Rémonencq. Il louait une boutique au boulevard de la Madeleine, il l’emplissait des plus belles curiosités de la collection de défunt Pons. Après s’être couché dans des draps d’or et avoir vu des millions dans les spirales bleues de sa pipe, il se réveillait face à face avec le petit tailleur, qui balayait la cour, la porte et la rue au moment où l’Auvergnat ouvrait la devanture de sa boutique et disposait son étalage; car depuis la maladie de Pons, Cibot remplaçait sa femme dans les fonctions qu’elle s’était attribuées. L’Auvergnat considérait donc ce petit tailleur olivâtre, cuivré, rabougri, comme le seul obstacle qui s’opposait à son bonheur, et il se demandait comment s’en débarrasser. Cette passion croissante rendait la Cibot très-fière, car elle atteignait à l’âge où les femmes commencent à comprendre qu’elles peuvent vieillir.
Un matin donc, la Cibot, à son lever, examina Rémonencq d’un air rêveur au moment où il arrangeait les bagatelles de son étalage, et voulut savoir jusqu’où pourrait aller son amour.
—Eh bien! vint lui dire l’Auvergnat, les choses vont-elles comme vous le voulez?
—C’est vous qui m’inquiétez, lui répondit la Cibot. Vous me compromettez, ajouta-t-elle, les voisins finiront par apercevoir vos yeux en manches de veste.
Elle quitta la porte et s’enfonça dans les profondeurs de la boutique de l’Auvergnat.
—En voilà une idée! dit Rémonencq.
—Venez que je vous parle, dit la Cibot. Les héritiers de monsieur Pons vont se remuer, et ils sont capables de nous faire bien de la peine. Dieu sait ce qui nous arriverait s’ils envoyaient des gens d’affaires qui fourreraient leur nez partout, comme des chiens de chasse. Je ne peux décider monsieur Schmucke à vendre quelques tableaux, que si vous m’aimez assez pour en garder le secret... oh! mais un secret! que la tête sur le billot vous ne diriez rien... ni d’où viennent les tableaux, ni qui les a vendus. Vous comprenez, monsieur Pons, une fois mort et enterré, qu’on trouve cinquante-trois tableaux au lieu de soixante-sept, personne n’en saura le compte! D’ailleurs, si monsieur Pons en a vendu de son vivant, on n’a rien à dire.
—Oui, reprit Rémonencq, pour moi ça m’est égal, mais monsieur Élie Magus voudra des quittances bien en règle.
—Vous aurez aussi votre quittance, pardine! Croyez-vous que ce sera moi qui vous écrirai cela!... Ce sera monsieur Schmucke! mais vous direz à votre Juif, reprit la portière, qu’il soit aussi discret que vous.
—Nous serons muets comme des poissons. C’est dans notre état. Moi je sais lire, mais je ne sais pas écrire, voilà pourquoi j’ai besoin d’une femme instruite et capable comme vous!... Moi qui n’ai jamais pensé qu’à gagner du pain pour mes vieux jours, je voudrais des petits Rémonencq... Laissez-moi là votre Cibot.
—Mais voilà votre Juif, dit la portière, nous pouvons arranger les affaires.
—Eh bien! ma chère dame, dit Élie Magus qui venait tous les trois jours de très-grand matin savoir quand il pourrait acheter ses tableaux. Où en sommes-nous?
—N’avez-vous personne qui vous ait parlé de monsieur Pons et de ses biblots? lui demanda la Cibot.
—J’ai reçu, répondit Élie Magus, une lettre d’un avocat; mais comme c’est un drôle qui me paraît être un petit coureur d’affaires, et que je me défie de ces gens-là, je n’ai rien répondu. Au bout de trois jours, il est venu me voir, et il a laissé une carte, j’ai dit à mon concierge que je serais toujours absent quand il viendrait...
—Vous êtes un amour de Juif, dit la Cibot à qui la prudence d’Élie Magus était peu connue. Eh bien! mes fistons, d’ici à quelques jours, j’amènerai monsieur Schmucke à vous vendre sept à huit tableaux, dix au plus; mais à deux conditions: la première, un secret absolu. Ce sera monsieur Schmucke qui vous aura fait venir, pas vrai, monsieur? ce sera monsieur Rémonencq qui vous aura proposé à monsieur Schmucke pour acquéreur. Enfin, quoi qu’il en soit, je n’y serai pour rien. Vous donnez quarante-six mille francs des quatre tableaux?
—Soit, répondit le Juif en soupirant.
—Très-bien, reprit la portière. La deuxième condition est que vous m’en remettrez quarante-trois mille, et que vous ne les achèterez que trois mille à monsieur Schmucke; Rémonencq en achètera quatre pour deux mille francs, et me remettra le surplus... Mais aussi, voyez-vous, mon cher monsieur Magus, après cela, je vous fais faire, à vous et à Rémonencq, une fameuse affaire, à condition de partager les bénéfices entre nous trois. Je vous mènerai chez cet avocat, ou cet avocat viendra sans doute ici. Vous estimerez tout ce qu’il y a chez monsieur Pons au prix que vous pouvez en donner, afin que ce monsieur Fraisier ait une certitude de la valeur de la succession. Seulement il ne faut pas qu’il vienne avant notre vente, entendez-vous?...
—C’est compris, dit le Juif; mais il faut du temps pour voir les choses et en dire le prix.
—Vous aurez une demi-journée. Allez, ça me regarde... Causez de cela, mes enfants, entre vous; pour lors, après-demain, l’affaire se fera. Je vais chez ce Fraisier lui parler, car il sait tout ce qui se passe ici par le docteur Poulain, et c’est une fameuse scie que de le faire tenir tranquille, ce coco-là.
A moitié chemin, de la rue de Normandie à la rue de la Perle, la Cibot trouva Fraisier qui venait chez elle, tant il était impatient d’avoir, selon son expression, les éléments de l’affaire.
—Tiens! j’allais chez vous, dit-elle.
Fraisier se plaignit de n’avoir pas été reçu par Élie Magus; mais la portière éteignit l’éclair de défiance qui pointait dans les yeux de l’homme de loi, en lui disant que Magus revenait de voyage, et qu’au plus tard le surlendemain elle lui procurerait une entrevue avec lui dans l’appartement de Pons, pour fixer la valeur de la collection.
—Agissez franchement avec moi, lui répondit Fraisier. Il est plus que probable que je serai chargé des intérêts des héritiers de monsieur Pons. Dans cette position, je serai bien plus à même de vous servir.
Ce fut dit si sèchement, que la Cibot trembla. Cet homme d’affaires famélique devait manœuvrer de son côté, comme elle manœuvrait du sien; elle résolut donc de hâter la vente des tableaux. La Cibot ne se trompait pas dans ses conjectures. L’avocat et le médecin avaient fait la dépense d’un habillement tout neuf pour Fraisier, afin qu’il pût se présenter, mis décemment, chez madame la présidente Camusot de Marville. Le temps voulu pour la confection des habits était la seule cause du retard apporté à cette entrevue de laquelle dépendait le sort des deux amis. Après sa visite à madame Cibot, Fraisier se proposait d’aller essayer son habit, son gilet et son pantalon. Il trouva ses habillements prêts et finis. Il revint chez lui, mit une perruque neuve, et partit en cabriolet de remise sur les dix heures du matin pour la rue de Hanovre, où il espérait pouvoir obtenir une audience de la présidente. Fraisier, en cravate blanche, en gants jaunes, en perruque neuve, parfumé d’eau de Portugal, ressemblait à ces poisons mis dans du cristal et bouchés d’une peau blanche dont l’étiquette, et tout jusqu’au fil, est coquet, mais qui n’en paraissent que plus dangereux. Son air tranchant, sa figure bourgeonnée, sa maladie cutanée, ses yeux verts, sa saveur de méchanceté, frappaient comme des nuages sur un ciel bleu. Dans son cabinet, tel qu’il s’était montré aux yeux de la Cibot, c’était le vulgaire couteau avec lequel un assassin a commis un crime; mais à la porte de la présidente, c’était le poignard élégant qu’une jeune femme met dans son petit-dunkerque.
Un grand changement avait eu lieu rue de Hanovre. Le vicomte et la vicomtesse Popinot, l’ancien ministre et sa femme n’avaient pas voulu que le président et la présidente allassent se mettre à loyer, et quittassent la maison qu’ils donnaient en dot à leur fille. Le président et sa femme s’installèrent donc au second étage, devenu libre par la retraite de la vieille dame qui voulait aller finir ses jours à la campagne. Madame Camusot, qui garda Madeleine Vivet, sa cuisinière et son domestique, en était revenue à la gêne de son point de départ, gêne adoucie par un appartement de quatre mille francs sans loyer, et par un traitement de dix mille francs. Cette aurea mediocritas satisfaisait déjà peu madame de Marville, qui voulait une fortune en harmonie avec son ambition; mais la cession de tous les biens à leur fille entraînait la suppression du cens d’éligibilité pour le président. Or, Amélie voulait faire un député de son mari, car elle ne renonçait pas à ses plans facilement, et elle ne désespérait point d’obtenir l’élection du président dans l’arrondissement où Marville est situé. Depuis deux mois elle tourmentait donc monsieur le baron Camusot, car le nouveau pair de France avait obtenu la dignité de baron, pour arracher de lui cent mille francs en avance d’hoirie, afin, disait-elle, d’acheter un petit domaine enclavé dans celui de Marville, et rapportant environ deux mille francs nets d’impôts. Elle et son mari seraient là, chez eux, et auprès de leurs enfants; la terre de Marville en serait arrondie et augmentée d’autant. La présidente faisait valoir aux yeux de son beau-père le dépouillement auquel elle avait été contrainte pour marier sa fille avec le vicomte Popinot, et demandait au vieillard s’il pouvait fermer à son fils aîné le chemin aux honneurs suprêmes de la magistrature, qui ne seraient plus accordés qu’à une forte position parlementaire, et son mari saurait la prendre et se faire craindre des ministres.—Ces gens-là n’accordent rien qu’à ceux qui leur tordent la cravate au cou jusqu’à ce qu’ils tirent la langue, dit-elle. Ils sont ingrats!... Que ne doivent-ils pas à Camusot! Camusot, en poussant aux ordonnances de juillet, a causé l’élévation de la maison d’Orléans!...
Le vieillard se disait entraîné dans les chemins de fer au delà de ses moyens, et il remettait cette libéralité, de laquelle il reconnaissait d’ailleurs la nécessité, lors d’une hausse prévue sur les actions.
Cette quasi-promesse, arrachée quelques jours auparavant, avait plongé la présidente dans la désolation. Il était douteux que l’ex-propriétaire de Marville pût être en mesure lors de la réélection de la chambre, car il lui fallait la possession annale.
Fraisier parvint sans peine jusqu’à Madeleine Vivet. Ces deux natures de vipère se reconnurent pour être sorties du même œuf.
—Mademoiselle, dit doucereusement Fraisier, je désirerais obtenir un moment d’audience de madame la présidente pour une affaire qui lui est personnelle et qui concerne sa fortune; il s’agit, dites-le-lui bien, d’une succession... Je n’ai pas l’honneur d’être connu de madame la présidente, ainsi mon nom ne signifierait rien pour elle... Je n’ai pas l’habitude de quitter mon cabinet, mais je sais quels égards sont dus à la femme d’un président, et j’ai pris la peine de venir moi-même, d’autant plus que l’affaire ne souffre pas le plus léger retard.
La question posée dans ces termes-là, répétée et amplifiée par la femme de chambre, amena naturellement une réponse favorable. Ce moment était décisif pour les deux ambitions contenues en Fraisier. Aussi, malgré son intrépidité de petit avoué de province, cassant, âpre et incisif, il éprouva ce qu’éprouvent les capitaines au début d’une bataille d’où dépend le succès de la campagne. En passant dans le petit salon où l’attendait Amélie, il eut ce qu’aucun sudorifique, quelque puissant qu’il fût, n’avait pu produire encore sur cette peau réfractaire et bouchée par d’affreuses maladies, il se sentit une légère sueur dans le dos et au front.—Si ma fortune ne se fait pas, se dit-il, je suis sauvé, car Poulain m’a promis la santé le jour où la transpiration se rétablirait.—Madame..., dit-il, en voyant la présidente qui vint en négligé. Et Fraisier s’arrêta pour saluer, avec cette condescendance qui, chez les officiers ministériels, est la reconnaissance de la qualité supérieure de ceux à qui ils s’adressent.
—Asseyez-vous, monsieur, fit la présidente en reconnaissant aussitôt un homme du monde judiciaire.
—Madame la présidente, si j’ai pris la liberté de m’adresser à vous pour une affaire d’intérêt qui concerne monsieur le président, c’est que j’ai la certitude que monsieur de Marville, dans la haute position qu’il occupe, laisserait peut-être les choses dans leur état naturel, et qu’il perdrait sept à huit cent mille francs que les dames, qui s’entendent, selon moi, beaucoup mieux aux affaires privées que les meilleurs magistrats, ne dédaignent point...
—Vous avez parlé d’une succession... dit la présidente en interrompant.
Amélie, éblouie par la somme et voulant cacher son étonnement, son bonheur, imitait les lecteurs impatients qui courent au dénoûment du roman.
—Oui, madame, d’une succession perdue pour vous, oh! bien entièrement perdue, mais que je puis, que je saurai vous faire avoir...
—Parlez, monsieur! dit froidement madame de Marville qui toisa Fraisier et l’examina d’un œil sagace.
—Madame, je connais vos éminentes capacités, je suis de Mantes. Monsieur Lebœuf, le président du tribunal, l’ami de monsieur de Marville, pourra lui donner des renseignements sur moi...
La présidente fit un haut-le-corps si cruellement significatif, que Fraisier fut forcé d’ouvrir et de fermer rapidement une parenthèse dans son discours.
—Une femme aussi distinguée que vous va comprendre sur-le-champ pourquoi je lui parle d’abord de moi. C’est le chemin le plus court pour arriver à la succession.
La présidente répondit sans parler, à cette fine observation, par un geste.
—Madame, reprit Fraisier autorisé par le geste à raconter son histoire, j’étais avoué à Mantes, ma charge devait être toute ma fortune, car j’ai traité de l’étude de monsieur Levroux que vous avez sans doute connu...
La présidente inclina la tête.
—Avec des fonds qui m’étaient prêtés, et une dizaine de mille francs à moi, je sortais de chez Desroches, l’un des plus capables avoués de Paris, et j’y étais premier clerc depuis six ans. J’ai eu le malheur de déplaire au procureur du roi de Mantes, monsieur...
—Olivier Vinet.
—Le fils du procureur général, oui, madame. Il courtisait une petite dame...
—Lui!
—Madame Vatinelle...
—Ah! madame Vatinelle... elle était bien jolie et bien... de mon temps...
—Elle avait des bontés pour moi: Indè iræ, reprit Fraisier. J’étais actif, je voulais rembourser mes amis et me marier; il me fallait des affaires, je les cherchais; j’en brassai bientôt à moi seul plus que les autres officiers ministériels. Bah! j’ai eu contre moi les avoués de Mantes, les notaires et jusqu’aux huissiers. On m’a cherché chicane. Vous savez, madame, que lorsqu’on veut perdre un homme dans notre affreux métier, c’est bientôt fait. On m’a pris occupant dans une affaire pour les deux parties. C’est un peu léger; mais, dans certains cas, la chose se fait à Paris, les avoués s’y passent la casse et le séné. Cela ne se fait pas à Mantes. Monsieur Bouyonnet, à qui j’avais rendu déjà ce petit service, poussé par ses confrères, et stimulé par le procureur du roi, m’a trahi... Vous voyez que je ne vous cache rien. Ce fut un tolle général. J’étais un fripon, l’on m’a fait plus noir que Marat. On m’a forcé de vendre; j’ai tout perdu. Je suis à Paris où j’ai tâché de me créer un cabinet d’affaires; mais ma santé ruinée ne me laissait pas deux bonnes heures sur les vingt-quatre de la journée. Aujourd’hui, je n’ai qu’une ambition, elle est mesquine. Vous serez un jour la femme d’un garde des sceaux, peut-être, ou d’un premier président; mais moi, pauvre et chétif, je n’ai pas d’autre désir que d’avoir une place où finir tranquillement mes jours, un cul-de-sac, un poste où l’on végète. Je veux être juge de paix à Paris. C’est une bagatelle pour vous et pour monsieur le président que d’obtenir ma nomination, car vous devez causer assez d’ombrage au garde des sceaux actuel pour qu’il désire vous obliger... Ce n’est pas tout, madame, ajouta Fraisier en voyant la présidente prête à parler et lui faisant un geste. J’ai pour ami le médecin du vieillard de qui monsieur le président devrait hériter. Vous voyez que nous arrivons... Ce médecin, dont la coopération est indispensable, est dans la même situation que celle où vous me voyez: du talent et pas de chance!... C’est par lui que j’ai su combien vos intérêts sont lésés, car, au moment où je vous parle, il est probable que tout est fini, que le testament qui déshérite monsieur le président est fait... Ce médecin désire être nommé médecin en chef d’un hôpital, ou des colléges royaux; enfin, vous comprenez, il lui faut une position à Paris, équivalente à la mienne... Pardon si j’ai traité de ces deux choses si délicates; mais il ne faut pas la moindre ambiguïté dans notre affaire. Le médecin est d’ailleurs un homme fort considéré, savant, et qui a sauvé monsieur Pillerault, le grand-oncle de votre gendre, monsieur le vicomte Popinot. Maintenant si vous avez la bonté de me promettre ces deux places, celle de juge de paix et la sinécure médicale pour mon ami, je me fais fort de vous apporter l’héritage presque intact... Je dis presque intact, car il sera grevé des obligations qu’il faudra prendre avec le légataire et avec quelques personnes dont le concours nous sera vraiment indispensable. Vous n’accomplirez vos promesses qu’après l’accomplissement des miennes.
La présidente qui depuis un moment s’était croisé les bras, comme une personne forcée de subir un sermon, les décroisa, regarda Fraisier et lui dit:—Monsieur, vous avez le mérite de la clarté pour tout ce qui vous regarde, mais pour moi vous êtes d’une obscurité...
—Deux mots suffisent à tout éclaircir, madame, dit Fraisier. Monsieur le président est le seul et unique héritier au troisième degré de monsieur Pons. Monsieur Pons est très-malade, il va tester, s’il ne l’a déjà fait, en faveur d’un Allemand, son ami, nommé Schmucke, et l’importance de sa succession sera de plus de sept cent mille francs. Dans trois jours, j’espère avoir des renseignements de la dernière exactitude sur le chiffre...
—Si cela est, se dit à elle-même la présidente foudroyée par la possibilité de ce chiffre, j’ai fait une grande faute en me brouillant avec lui, en l’accablant.
—Non, madame, car sans cette rupture il serait gai comme un pinson, et vivrait plus long-temps que vous, que monsieur le président et que moi... La Providence a ses voies, ne les sondons pas! ajouta-t-il pour déguiser tout l’odieux de cette pensée. Que voulez-vous, nous autres gens d’affaires, nous voyons le positif des choses. Vous comprenez maintenant, madame, que dans la haute position qu’occupe monsieur le président de Marville, il ne ferait rien, il ne pourrait rien faire dans la situation actuelle. Il est brouillé mortellement avec son cousin, vous ne voyez plus Pons, vous l’avez banni de la société, vous aviez sans doute d’excellentes raisons pour agir ainsi; mais le bonhomme est malade, il lègue ses biens à son seul ami. L’un des présidents de la Cour royale de Paris n’a rien à dire contre un testament en bonne forme fait en pareilles circonstances. Mais entre nous, madame, il est bien désagréable, quand on a droit à une succession de sept à huit cent mille francs... que sais-je, un million peut-être, et qu’on est le seul héritier désigné par la loi, de ne pas rattraper son bien... Seulement, pour arriver à ce but, on tombe dans de sales intrigues; elles sont si difficiles, si vétilleuses, il faut s’aboucher avec des gens placés si bas, avec des domestiques, des sous-ordres, et les serrer de si près, qu’aucun avoué, qu’aucun notaire de Paris ne peut suivre une pareille affaire. Ça demande un avocat sans cause comme moi, dont la capacité soit sérieuse, réelle, le dévouement acquis, et dont la position malheureusement précaire soit de plain-pied avec celle de ces gens-là... Je m’occupe, dans mon arrondissement, des affaires des petits bourgeois, des ouvriers, des gens du peuple... Oui, madame, voilà dans quelle condition m’a mis l’inimitié d’un procureur du roi devenu substitut à Paris aujourd’hui, qui ne m’a pas pardonné ma supériorité... Je vous connais, madame, je sais quelle est la solidité de votre protection, et j’ai aperçu, dans un tel service à vous rendre, la fin de mes misères et le triomphe du docteur Poulain, mon ami...
La présidente restait pensive. Ce fut un moment d’angoisse affreuse pour Fraisier. Vinet, l’un des orateurs du centre, procureur-général depuis seize ans, dix fois désigné pour endosser la simarre de la chancellerie, le père du procureur du roi de Mantes, nommé substitut à Paris depuis un an, était un antagoniste pour la haineuse présidente. Le hautain procureur général ne cachait pas son mépris pour le président Camusot. Fraisier ignorait et devait ignorer cette circonstance.
—N’avez-vous sur la conscience que le fait d’avoir occupé pour les deux parties? demanda-t-elle en regardant fixement Fraisier.
—Madame la présidente peut voir monsieur Lebœuf; monsieur Lebœuf m’était favorable.
—Êtes-vous sûr que monsieur Lebœuf donnera sur vous de bons renseignements à monsieur de Marville, à monsieur le comte Popinot?
—J’en réponds, surtout monsieur Olivier Vinet n’étant plus à Mantes; car, entre nous, ce petit magistrat seco faisait peur au bon monsieur Lebœuf. D’ailleurs, madame la présidente, si vous me le permettez, j’irai voir à Mantes monsieur Lebœuf. Ce ne sera pas un retard, je ne saurai d’une manière certaine le chiffre de la succession que dans deux ou trois jours. Je veux et je dois cacher à madame la présidente tous les ressorts de cette affaire; mais le prix que j’attends de mon entier dévouement n’est-il pas pour elle un gage de réussite?
—Eh bien! disposez en votre faveur monsieur Lebœuf, et si la succession a l’importance, ce dont je doute, que vous accusez, je vous promets les deux places, en cas de succès, bien entendu...
—J’en réponds, madame. Seulement vous aurez la bonté de faire venir ici votre notaire, votre avoué, lorsque j’aurai besoin d’eux, de me donner une procuration pour agir au nom de monsieur le président, et de dire à ces messieurs de suivre mes instructions, de ne rien entreprendre de leur chef.
—Vous avez la responsabilité, dit solennellement la présidente, vous devez avoir l’omnipotence. Mais monsieur Pons est-il bien malade? demanda-t-elle en souriant.
—Ma foi, madame, il s’en tirerait, surtout soigné par un homme aussi consciencieux que le docteur Poulain, car, mon ami, madame, n’est qu’un innocent espion dirigé par moi dans vos intérêts, il est capable de sauver ce vieux musicien, mais il y a là, près du malade, une portière qui, pour avoir trente mille francs, le pousserait dans la fosse... Elle ne le tuerait pas, elle ne lui donnera pas d’arsenic, elle ne sera pas si charitable, elle fera pis, elle l’assassinera moralement, elle lui donnera mille impatiences par jour. Le pauvre vieillard, dans une sphère de silence, de tranquillité, bien soigné, caressé par des amis, à la campagne, se rétablirait; mais, tracassé par une madame Évrard qui dans sa jeunesse était une des trente belles écaillères que Paris a célébrées, avide, bavarde, brutale, tourmenté par elle pour faire un testament où elle soit richement partagée, le malade sera conduit fatalement jusqu’à l’induration du foie, il s’y forme peut-être en ce moment des calculs, et il faudra recourir pour les extraire à une opération qu’il ne supportera pas... Le docteur, une belle âme!... est dans une affreuse situation. Il devrait faire renvoyer cette femme...
—Mais cette mégère est un monstre! s’écria la présidente en faisant sa petite voix flûtée.
Cette similitude entre la terrible présidente et lui, fit sourire intérieurement Fraisier, qui savait à quoi s’en tenir sur ces douces modulations factices d’une voix naturellement aigre. Il se rappela ce président, le héros d’un des contes de Louis XI, que ce monarque a signé par le dernier mot. Ce magistrat, doué d’une femme taillée sur le patron de celle de Socrate, et n’ayant pas la philosophie de ce grand homme, fit mêler du sel à l’avoine de ses chevaux en ordonnant de les priver d’eau. Quand sa femme alla le long de la Seine à sa campagne, les chevaux se précipitèrent avec elle dans l’eau pour boire, et le magistrat remercia la Providence qui l’avait si naturellement délivré de sa femme. En ce moment, madame de Marville remerciait Dieu d’avoir placé près de Pons une femme qui l’en débarrasserait honnêtement.
—Je ne voudrais pas d’un million, dit-elle, au prix d’une indélicatesse... Votre ami doit éclairer monsieur Pons, et faire renvoyer cette portière.
—D’abord, madame, messieurs Schmucke et Pons croient que cette femme est un ange, et renverraient mon ami. Puis cette atroce écaillère est la bienfaitrice du docteur, elle l’a introduit chez monsieur Pillerault. Il recommande à cette femme la plus grande douceur avec le malade, mais ses recommandations indiquent à cette créature les moyens d’empirer la maladie.
—Que pense votre ami de l’état de mon cousin? demanda la présidente.
Fraisier fit trembler madame de Marville, par la justesse de sa réponse, et par la lucidité avec laquelle il pénétra dans ce cœur aussi avide que celui de la Cibot.
—Dans six semaines, la succession sera ouverte.
La présidente baissa les yeux.
—Pauvre homme! fit-elle en essayant, mais en vain, de prendre une physionomie attristée.
—Madame la présidente a-t-elle quelque chose à dire à monsieur Lebœuf? Je vais à Mantes par le chemin de fer.
—Oui, restez là, je lui écrirai de venir dîner demain avec nous, j’ai besoin de le voir pour nous concerter, afin de réparer l’injustice dont vous avez été la victime.
Quand la présidente l’eut quitté, Fraisier, qui se vit juge de paix, ne se ressembla plus à lui-même; il paraissait gros, il respirait à pleins poumons l’air du bonheur et le bon vent du succès. Puisant au réservoir inconnu de la volonté de nouvelles et fortes doses de cette divine essence, il se sentit capable, à la façon de Rémonencq, d’un crime, pourvu qu’il n’en existât pas de preuves, pour réussir. Il s’était avancé crânement en face de la présidente, convertissant les conjectures en réalité, affirmant à tort et à travers, dans le but unique de se faire commettre par elle au sauvetage de cette succession et d’obtenir sa protection. Représentant de deux immenses misères et de désirs non moins immenses, il repoussait d’un pied dédaigneux son affreux ménage de la rue de la Perle. Il entrevoyait mille écus d’honoraires chez la Cibot, et cinq mille francs chez le président. C’était conquérir un appartement convenable. Enfin, il s’acquittait avec le docteur Poulain. Quelques-unes de ces natures haineuses, âpres et disposées à la méchanceté par la souffrance ou par la maladie, éprouvent les sentiments contraires, à un égal degré de violence: Richelieu était aussi bon ami qu’ennemi cruel. En reconnaissance des secours que lui avait donnés Poulain, Fraisier se serait fait hacher pour lui. La présidente, en revenant une lettre à la main, regarda sans être vue par lui, cet homme, qui croyait à une vie heureuse et bien rentrée, et elle le trouva moins laid qu’au premier coup d’œil qu’elle avait jeté sur lui; d’ailleurs, il allait la servir, et on regarde un instrument qui nous appartient autrement qu’on ne regarde celui du voisin.
—Monsieur Fraisier, dit-elle, vous m’avez prouvé que vous étiez un homme d’esprit, je vous crois capable de franchise.
Fraisier fit un geste éloquent.
—Eh bien! reprit la présidente, je vous somme de répondre avec candeur à cette question:—Monsieur de Marville ou moi devons-nous être compromis par suite de vos démarches?...
—Je ne serais pas venu vous trouver, madame, si je pouvais un jour me reprocher d’avoir jeté de la boue sur vous, n’y en eût-il que gros comme la tête d’une épingle, car alors la tache paraît grande comme la lune. Vous oubliez, madame, que, pour devenir juge de paix à Paris, je dois vous avoir satisfait. J’ai reçu, dans ma vie, une première leçon, elle a été trop dure pour que je m’expose à recevoir encore de pareilles étrivières. Enfin, un dernier mot, madame. Toutes mes démarches, quand il s’agira de vous, vous seront préalablement soumises...
—Très-bien; voici la lettre pour monsieur Lebœuf. J’attends maintenant les renseignements sur la valeur de la succession.
—Tout est là, dit finement Fraisier en saluant la présidente avec toute la grâce que sa physionomie lui permettait d’avoir.
—Quelle providence! se dit madame Camusot de Marville. Ah! je serai donc riche! Camusot sera député, car en lâchant ce Fraisier dans l’arrondissement de Bolbec, il nous obtiendra la majorité. Quel instrument!
—Quelle providence! se disait Fraisier en descendant l’escalier, et quelle commère que madame Camusot! Il me faudrait une femme dans ces conditions-là! Maintenant à l’œuvre.
Et il partit pour Mantes où il fallait obtenir les bonnes grâces d’un homme qu’il connaissait fort peu; mais il comptait sur madame Vatinelle à qui, malheureusement, il devait toutes ses infortunes, et les chagrins d’amour sont souvent comme la lettre de change protestée d’un bon débiteur, elle porte intérêt.
Trois jours après, pendant que Schmucke dormait, car madame Cibot et le vieux musicien s’étaient déjà partagé le fardeau de garder et de veiller le malade, elle avait eu ce qu’elle appelait une prise de bec avec le pauvre Pons. Il n’est pas inutile de faire remarquer une triste particularité de l’hépatite. Les malades dont le foie est plus ou moins attaqué sont disposés à l’impatience, à la colère, et ces colères les soulagent momentanément; de même que dans l’accès de fièvre, on sent se déployer en soi des forces excessives. L’accès passé, l’affaissement, le collapsus, disent les médecins, arrive, et les pertes qu’a faites l’organisme s’apprécient alors dans toute leur gravité. Ainsi, dans les maladies de foie, et surtout dans celles dont la cause vient de grands chagrins éprouvés, le patient arrive après ses emportements à des affaiblissements d’autant plus dangereux qu’il est soumis à une diète sévère. C’est une sorte de fièvre qui agite le mécanisme humoristique de l’homme, car cette fièvre n’est ni dans le sang, ni dans le cerveau. Cette agacerie de tout l’être produit une mélancolie où le malade se prend lui-même en haine. Dans une situation pareille, tout cause une irritation dangereuse. La Cibot, malgré les recommandations du docteur, ne croyait pas, elle, femme du peuple sans expérience ni instruction, à ces tiraillements du système nerveux par le système humoristique. Les explications de monsieur Poulain étaient pour elle des idées de médecin. Elle voulait absolument, comme tous les gens du peuple, nourrir Pons, et pour l’empêcher de lui donner en cachette du jambon, une bonne omelette ou du chocolat à la vanille, il ne fallait rien moins que cette parole absolue du docteur Poulain:
—Donnez une seule bouchée de n’importe quoi à monsieur Pons, et vous le tueriez comme d’un coup de pistolet.
L’entêtement des classes populaires est si grand à cet égard, que la répugnance des malades pour aller à l’hôpital vient de ce que le peuple croit qu’on y tue les gens en ne leur donnant pas à manger. La mortalité qu’ont causée les vivres apportés en secret par les femmes à leurs maris a été si grande, qu’elle a déterminé les médecins à prescrire une visite de corps d’une excessive sévérité les jours où les parents viennent voir les malades. La Cibot, pour arriver à une brouille momentanée nécessaire à la réalisation de ses bénéfices immédiats, raconta sa visite au directeur du théâtre, sans oublier sa prise de bec avec mademoiselle Héloïse, la danseuse.
—Mais qu’alliez-vous faire là? lui demanda pour la troisième fois le malade, qui ne pouvait arrêter la Cibot une fois qu’elle était lancée en paroles.
—Pour lors, quand je lui ai eu dit son fait, mademoiselle Héloïse qu’a vu ce que j’étais, a mis les pouces, et nous avons été les meilleures amies du monde.—Vous me demandez maintenant ce que j’allais faire là? dit-elle en répétant la question de Pons.
Certains bavards, et ceux-là sont des bavards de génie, ramassent ainsi les interpellations, les objections et les observations en manière de provision, pour alimenter leurs discours; comme si la source en pouvait jamais tarir.
—Mais j’y suis allée pour tirer votre monsieur Gaudissard d’embarras, il a besoin d’une musique pour un ballet, et vous n’êtes guère en état, mon chéri, de gribouiller du papier et de remplir votre devoir... J’ai donc entendu, comme ça, qu’on appellerait un monsieur Garangeot pour arranger les Mohicans en musique...
—Garangeot! s’écria Pons en fureur. Garangeot, un homme sans aucun talent, je n’ai pas voulu de lui pour premier violon! C’est un homme de beaucoup d’esprit, qui fait très-bien des feuilletons sur la musique; mais pour composer un air, je l’en défie!... Et où diable avez-vous pris l’idée d’aller au théâtre?
—Mais est-il ostiné, ce démon-là!... Voyons, mon chat, ne nous emportons pas comme une soupe au lait... Pouvez-vous écrire de la musique dans l’état où vous êtes? Mais vous ne vous êtes donc pas regardé au miroir? Voulez-vous un miroir? Vous n’avez plus que la peau sur les os... vous êtes faible comme un moineau... et vous vous croyez capable de faire vos notes... mais vous ne feriez pas seulement les miennes... Ça me fait penser que je dois monter chez celle du troisième, qui nous doit dix-sept francs... et c’est bon à ramasser, dix-sept francs; car, l’apothicaire payé, il ne nous reste pas vingt francs... Fallait donc dire à cet homme, qui a l’air d’être un bon homme, à monsieur Gaudissard... J’aime ce nom-là... c’est un vrai Roger-Bontemps qui m’irait bien... il n’aura jamais mal au foie, celui-là!... Donc, fallait lui dire où vous en étiez... dame! vous n’êtes pas bien, et il vous a momentanément remplacé...
—Remplacé! s’écria Pons d’une voix formidable en se dressant sur son séant.
En général les malades, surtout ceux qui sont dans l’envergure de la faux de la Mort, s’accrochent à leurs places avec la fureur que déploient les débutants pour les obtenir. Aussi son remplacement parut-il être au pauvre moribond une première mort.
—Mais le docteur me dit, reprit-il, que je vais parfaitement bien! que je reprendrai bientôt ma vie ordinaire. Vous m’avez tué, ruiné, assassiné!...
—Ta, ta, ta, ta! s’écria la Cibot, vous voilà parti, allez, je suis votre bourreau, vous dites ces douceurs-là, toujours, parbleu, à monsieur Schmucke, quand j’ai le dos tourné. J’entends bien ce que vous dites, allez!... vous êtes un monstre d’ingratitude.
—Mais vous ne savez pas que si je tarde seulement quinze jours à ma convalescence, on me dira, quand je reviendrai, que je suis une perruque, un vieux, que mon temps est fini, que je suis Empire, rococo! s’écria ce malade qui voulait vivre. Garangeot se sera fait des amis, dans le théâtre, depuis le contrôle jusqu’au cintre! Il aura baissé le diapason pour une actrice qui n’a pas de voix, il aura léché les bottes de monsieur Gaudissard; il aura, par ses amis, publié les louanges de tout le monde dans les feuilletons; et, alors, dans une boutique comme celle-là, madame Cibot, on sait trouver des poux à la tête d’un chauve! Quel démon vous a poussée là?...
—Mais parbleu, monsieur Schmucke a discuté la chose avec moi pendant huit jours. Que voulez-vous? Vous ne voyez rien que vous! vous êtes un égoïste à tuer les gens pour vous guérir!... Mais ce pauvre monsieur Schmucke est depuis un mois sur les dents, il marche sur ses boulets, il ne peut plus aller nulle part, ni donner des leçons, ni faire de service au théâtre, car vous ne voyez donc rien? il vous garde la nuit, et je vous garde le jour. Aujor d’aujourd’hui, si je passais les nuits comme j’ai tâché de le faire d’abord, en croyant que vous n’auriez rien, il me faudrait dormir pendant la journée! Et qué qui veillerait au ménage et au grain!... Et que voulez-vous, la maladie est la maladie!... et voilà!...
—Il est impossible que ce soit Schmucke qui ait eu cette pensée-là...
—Ne voulez-vous pas à cette heure que ce soit moi qui l’aie prise sous mon bonnet! Et croyez-vous que nous sommes de fer? Mais si monsieur Schmucke avait continué son métier, d’aller donner sept ou huit leçons et de passer la soirée de six heures et demie à onze heures et demie au théâtre à diriger l’orchestre, il serait mort dans dix jours d’ici... Voulez-vous la mort de ce digne homme, qui donnerait son sang pour vous? Par les auteurs de mes jours, on n’a jamais vu de malade comme vous... Qu’avez-vous fait de votre raison, l’avez-vous mise au Mont-de-Piété? Tout s’extermine ici pour vous, l’on fait tout pour le mieux, et vous n’êtes pas content... Vous voulez donc nous rendre fous à lier... moi d’abord je suis fourbue, en attendant le reste!
La Cibot pouvait parler à son aise, la colère empêchait Pons de dire un mot, il se roulait dans son lit, articulait péniblement des interjections, il se mourait. Comme toujours, arrivée à cette période, la querelle tournait subitement au tendre. La garde se précipita sur le malade, le prit par la tête, le força de se coucher, ramena sur lui la couverture.
—Peut-on se mettre dans des états pareils! Après ça, mon chat, c’est votre maladie! C’est ce que dit le bon monsieur Poulain. Voyons, calmez-vous. Soyez gentil, mon bon petit fiston. Vous êtes l’idole de tout ce qui vous approche, que le docteur lui-même vient vous voir jusqu’à deux fois par jour! Qué qu’il dirait s’il vous trouvait agité comme cela? Vous me mettez hors des gonds! ce n’est pas bien à vous... Quand on a mam’ Cibot pour garde, on lui doit des égards... Vous criez, vous parlez!... ça vous est défendu! vous le savez. Parler, ça vous irrite... Et pourquoi vous emporter? C’est vous qui avez tous les torts... vous m’asticotez toujours! Voyons, raisonnons! Si monsieur Schmucke et moi, qui vous aime comme mes petits boyaux, nous avons cru bien faire! Eh bien! mon chérubin, c’est bien, allez.
—Schmucke n’a pas pu vous dire d’aller au théâtre sans me consulter...
—Faut-il l’éveiller, ce pauvre cher homme qui dort comme un bienheureux, et l’appeler en témoignage!
—Non! non! s’écria Pons. Si mon bon et tendre Schmucke a pris cette résolution, je suis peut-être plus mal que je ne le crois, dit Pons en jetant un regard plein d’une horrible mélancolie sur les objets d’art qui décoraient sa chambre. Il faudra dire adieu à mes chers tableaux, à toutes ces choses dont je m’étais fait des amis. Et mon divin Schmucke!—oh! serait-ce vrai?
La Cibot, cette atroce comédienne, se mit son mouchoir sur les yeux. Cette muette réponse fit tomber le malade dans une sombre rêverie. Abattu par ces deux coups portés dans des endroits si sensibles, la vie sociale et la santé, la perte de son état et la perspective de la mort, il s’affaissa tant, qu’il n’eut plus la force de se mettre en colère. Et il resta morne comme un poitrinaire après son agonie.
—Voyez-vous, dans l’intérêt de monsieur Schmucke, dit la Cibot en voyant sa victime tout à fait matée, vous feriez bien d’envoyer chercher le notaire du quartier, monsieur Trognon, un bien brave homme.
—Vous me parlez toujours de ce Trognon... dit le malade.
—Ah! ça m’est bien égal, lui ou un autre, pour ce que vous me donnerez!
Et elle hocha la tête en signe de mépris des richesses. Le silence se rétablit.
En ce moment, Schmucke, qui dormait depuis plus de six heures, réveillé par la faim, se leva, vint dans la chambre de Pons, et le contempla pendant quelques instants sans mot dire, car madame Cibot s’était mis un doigt sur les lèvres en faisant:—Chut!
Puis elle se leva, s’approcha de l’Allemand pour lui parler à l’oreille, et lui dit:—Dieu merci! le voilà qui va s’endormir, il est méchant comme un âne rouge!... Que voulez-vous! il se défend contre la maladie...
—Non, je suis, au contraire, très-patient, répondit la victime d’un ton dolent qui accusait un effroyable abattement; mais, mon cher Schmucke, elle est allée au théâtre me faire renvoyer...
Il fit une pause, il n’eut pas la force d’achever. La Cibot profita de cet intervalle pour peindre par un signe à Schmucke l’état d’une tête où la raison déménage, et dit:
—Ne le contrariez pas, il mourrait...
—Et, reprit Pons en regardant l’honnête Schmucke, elle prétend que c’est toi qui l’as envoyée...
—Ui, répondit Schmucke héroïquement, il le vallait. Dais-doi!... laisse-nus de saufer!... C’esde tes bêdises que te d’ébuiser à drafailler quand du as ein drèssor... Rédablis-doi, nus fentons quelque pric-à-prac ed nus vinirons nos churs dranquillement dans ein goin, afec cede ponne montam Zibod...
—Elle t’a perverti! répondit douloureusement Pons.
Le malade, ne voyant plus madame Cibot, qui s’était mise en arrière du lit pour pouvoir dérober à Pons les signes qu’elle faisait à Schmucke, la crut partie.
—Elle m’assassine, ajouta-t-il.
—Comment, je vous assassine?... dit-elle en se montrant l’œil enflammé, ses poings sur les hanches. Voilà donc la récompense d’un dévouement de chien caniche... Dieu de Dieu! Elle fondit en larmes, se laissa tomber sur un fauteuil, et ce mouvement tragique causa la plus funeste révolution à Pons.—Eh bien! dit-elle en se relevant et montrant aux deux amis ces regards de femme haineuse qui lancent à la fois des coups de pistolet et du venin, je suis lasse de ne rien faire de bien ici en m’exterminant le tempérament. Vous prendrez une garde! Les deux amis se regardèrent effrayés.—Oh! quand vous vous regarderez comme des acteurs! C’est dit! Je vas prier le docteur Poulain de vous chercher une garde! Et nous allons faire nos comptes. Vous me rendrez l’argent que j’ai mis ici... et que je ne vous aurais jamais redemandé... Moi qui suis allée chez monsieur Pillerault lui emprunter encore cinq cents francs...
—C’est sa malatie! dit Schmucke en se précipitant sur madame Cibot et l’embrassant par la taille, ayez te la badience!
—Vous, vous êtes un ange, que je baiserais la marque de vos pas, dit-elle. Mais monsieur Pons ne m’a jamais aimée, il m’a toujours z’haïe!... D’ailleurs, il peut croire que je veux être mise sur son testament...
—Chit! fus alez le duer! s’écria Schmucke.
—Adieu, monsieur! vint-elle dire à Pons en le foudroyant par un regard. Pour le mal que je vous veux, portez-vous bien. Quand vous serez aimable pour moi, quand vous croirez que ce que je fais est bien fait, je reviendrai! Jusque-là je reste chez moi... Vous étiez mon enfant, depuis quand a-t-on vu les enfants se révolter contre leurs mères?... Non, non, monsieur Schmucke, je ne veux rien entendre... Je vous apporterai votre dîner, je vous servirai; mais prenez une garde, demandez-en une à monsieur Poulain.
Et elle sortit en fermant les portes avec tant de violence, que les objets frêles et précieux tremblèrent. Le malade entendit un cliquetis de porcelaine qui fut, dans sa torture, ce qu’était le coup de grâce dans le supplice de la roue.
Une heure après, la Cibot, au lieu d’entrer chez Pons, vint appeler Schmucke à travers la porte de la chambre à coucher, en lui disant que son dîner l’attendait dans la salle à manger. Le pauvre Allemand y vint le visage blême et couvert de larmes.
—Mon baufre Bons extrafaque, dit-il, gar il bredend que fus édes ine scélérade. C’èdre sa malatie, dit-il pour attendrir la Cibot sans accuser Pons.
—Oh! j’en ai assez, de sa maladie! Écoutez, ce n’est ni mon père, ni mon mari, ni mon frère, ni mon enfant. Il m’a prise en grippe, eh bien! en voilà assez! Vous, voyez-vous, je vous suivrais au bout du monde; mais quand on donne sa vie, son cœur, toutes ses économies, qu’on néglige son mari, que v’là Cibot malade, et qu’on s’entend traiter de scélérate... c’est un peu trop fort de café comme ça...
—Gavé?
—Oui, café! Laissons les paroles oiseuses. Venons au positif! Pour lors, vous me devez trois mois à cent quatre-vingt-dix francs, ça fait cinq cent soixante-dix; plus le loyer que j’ai payé deux fois, que voilà les quittances, six cents francs avec le sou pour livre et vos impositions; donc, douze cents moins quelque chose, et enfin les deux mille francs, sans intérêt bien entendu; au total, trois mille cent quatre-vingt-douze francs... Et pensez qu’il va vous falloir au moins deux mille francs devant vous pour la garde, le médecin, les médicaments et la nourriture de la garde. Voilà pourquoi j’empruntais mille francs à monsieur Pillerault, dit-elle en montrant le billet de mille francs donné par Gaudissard.
Schmucke écoutait ce compte dans une stupéfaction très-concevable, car il était financier, comme les chats sont musiciens.
—Montame Zibod, Bons n’a bas sa déde! Bartonnez-lui, gondinuez à le carter, resdez nodre Profidence... che fus le temante à chenux.
Et l’Allemand se prosterna devant la Cibot en baisant les mains de ce bourreau.
—Écoutez, mon bon chat, dit-elle en relevant Schmucke et l’embrassant sur le front, voilà Cibot malade, il est au lit, je viens d’envoyer chercher le docteur Poulain. Dans ces circonstances-là je dois mettre mes affaires en ordre. D’ailleurs, Cibot qui m’a vue revenir en larmes, est tombé dans une fureur telle, qu’il ne veut plus que je remette les pieds ici. C’est lui qui exige son argent, et c’est le sien, voyez-vous. Nous autres femmes nous ne pouvons rien à cela. Mais en lui rendant son argent, à cet homme, trois mille deux cents francs, ça le calmera peut-être. C’est toute sa fortune à ce pauvre homme, ses économies de vingt-six ans de ménage, le fruit de ses sueurs. Il lui faut son argent demain, il n’y a pas à tortiller... Vous ne connaissez pas Cibot: quand il est en colère, il tuerait un homme. Eh bien! je pourrais peut-être obtenir de lui de continuer à vous soigner tous deux. Soyez tranquille, je me laisserai dire tout ce qui lui passera par la tête. Je souffrirai ce martyre-là pour l’amour de vous, qui êtes un ange.
—Non, che suis ein paufre home, qui ème son ami, qui tonnerait sa fie pour le saufer...
—Mais de l’argent?... Mon bon monsieur Schmucke, une supposition, vous ne me donneriez rien, qu’il faut trouver trois mille francs pour vos besoins! Ma foi, savez-vous ce que je ferais à votre place. Je n’en ferais ni un ni deux, je vendrais sept ou huit méchants tableaux, et je les remplacerais par quelques-uns de ceux qui sont dans votre chambre, retournés contre le mur, faute de place! car un tableau ou un autre, qu’est-ce que ça fait?
—Et bourquoi?
—Il est si malicieux! c’est sa maladie, car en santé c’est un mouton! Il est capable de se lever, de fureter; et, si par hasard il venait dans le salon, quoiqu’il soit si faible qu’il ne pourra plus passer le seuil de sa porte, il trouverait toujours son nombre!...
—C’est chiste!
—Mais nous lui dirons la vente quand il sera tout à fait bien. Si vous voulez lui avouer cette vente, vous rejetterez tout sur moi, sur la nécessité de me payer. Allez, j’ai bon dos...
—Che ne buis bas disboser de choses qui ne m’abbardiennent bas... répondit simplement le bon Allemand.
—Eh bien! je vais vous assigner en justice, vous et monsieur Pons.
—Ce zerait le duer...
—Choisissez!... Mon Dieu! vendez les tableaux, et dites-le lui après... vous lui montrerez l’assignation...
—Eh pien! azicnez nus... ça sera mon egscusse... che lui mondrerai le chuchmend...
Le jour même, à sept heures, madame Cibot, qui était allée consulter un huissier, appela Schmucke. L’Allemand se vit en présence de monsieur Tabareau, qui le somma de payer; et, sur la réponse que fit Schmucke en tremblant de la tête aux pieds, il fut assigné lui et Pons devant le tribunal pour se voir condamner au payement. L’aspect de cet homme, le papier timbré griffonné produisirent un tel effet sur Schmucke, qu’il ne résista plus.
—Fentez les dableaux, dit-il les larmes aux yeux.
Le lendemain, à six heures du matin, Élie Magus et Rémonencq décrochèrent chacun leurs tableaux. Deux quittances de deux mille cinq cents francs furent ainsi faites parfaitement en règle.