Le salon où les consultants attendaient, était mesquinement meublé de ce canapé vulgaire, en acajou, garni de velours d’Utrecht jaune à fleurs, de quatre fauteuils, de six chaises, d’une console et d’une table à thé, provenant de la succession du feu culottier et le tout de son choix. La pendule, toujours sous son globe de verre, entre deux candélabres égyptiens, figurait une lyre. On se demandait par quels procédés les rideaux pendus aux fenêtres avaient pu subsister si long-temps, car ils étaient en calicot jaune imprimé de rosaces rouges de la fabrique de Jouy. Obercampf avait reçu des compliments de l’Empereur pour ces atroces produits de l’industrie cotonnière en 1809. Le cabinet du docteur était meublé dans ce goût-là, le mobilier de la chambre paternelle en avait fait les frais. C’était sec, pauvre et froid. Quel malade pouvait croire à la science d’un médecin qui, sans renommée, se trouvait encore sans meubles, par un temps où l’Annonce est toute-puissante, où l’on dore les candélabres de la place de la Concorde pour consoler le pauvre en lui persuadant qu’il est un riche citoyen?
L’antichambre servait de salle à manger. La bonne y travaillait quand elle ne s’adonnait pas aux travaux de la cuisine, ou qu’elle ne tenait pas compagnie à la mère du docteur. On devinait, dès l’entrée, la misère décente qui régnait dans ce triste appartement, désert pendant la moitié de la journée, en apercevant les petits rideaux de mousseline rousse à la croisée de cette pièce donnant sur la cour. Les placards devaient recéler des restes de pâtés moisis, des assiettes écornées, des bouchons éternels, des serviettes d’une semaine, enfin les ignominies justifiables des petits ménages parisiens, et qui de là ne peuvent aller que dans la hotte des chiffonniers. Aussi par ce temps ou la pièce de cent sous est tapie dans toutes les consciences, où elle roule dans toutes les phrases, le docteur, âgé de trente ans, doué d’une mère sans relations, restait-il garçon. En dix ans, il n’avait pas rencontré le plus petit prétexte à roman dans les familles où sa profession lui donnait accès, car il guérissait les gens dans une sphère où les existences ressemblaient à la sienne; il ne voyait que des ménages pareils au sien, ceux de petits employés ou de petits fabricants. Ses clients les plus riches étaient les bouchers, les boulangers, les gros détaillants du quartier, gens qui, la plupart du temps, attribuaient leur guérison à la nature, pour pouvoir payer les visites du docteur à quarante sous, en le voyant venir à pied. En médecine, le cabriolet est plus nécessaire que le savoir.
Une vie commune et sans hasards finit par agir sur l’esprit le plus aventureux. Un homme se façonne à son sort, il accepte la vulgarité de sa vie. Aussi, le docteur Poulain, après dix ans de pratique, continuait-il à faire son métier de Sisyphe, sans les désespoirs qui rendirent ses premiers jours amers. Néanmoins, il caressait un rêve, car tous les gens de Paris ont leur rêve. Rémonencq jouissait d’un rêve, la Cibot avait le sien. Le docteur Poulain espérait être appelé près d’un malade riche et influent; puis obtenir, par le crédit de ce malade qu’il guérissait infailliblement, une place de médecin en chef à un hôpital, de médecin des prisons, ou des théâtres du boulevard, ou d’un ministère. Il avait d’ailleurs gagné sa place de médecin de la mairie de cette manière. Amené par la Cibot, il avait soigné, guéri, monsieur Pillerault, le propriétaire de la maison où les Cibot étaient concierges. Monsieur Pillerault, grand-oncle maternel de madame la comtesse Popinot, la femme du ministre, s’étant intéressé à ce jeune homme dont la misère cachée avait été sondée par lui dans une visite de remercîment, exigea de son petit-neveu, le ministre, qui le vénérait, la place que le docteur exerçait depuis cinq ans, et dont les maigres émoluments étaient venus bien à propos pour l’empêcher de prendre un parti violent, celui de l’émigration. Quitter la France est, pour un Français, une situation funèbre. Le docteur Poulain alla bien remercier le comte Popinot, mais, le médecin de l’homme d’État étant l’illustre Bianchon, le solliciteur comprit qu’il ne pouvait guère arriver dans cette maison-là. Le pauvre docteur, après s’être flatté d’obtenir la protection d’un des ministres influents, d’une des douze ou quinze cartes qu’une main puissante mêle depuis seize ans sur le tapis vert de la table du conseil, se trouva replongé dans le Marais où il pataugeait chez les pauvres, chez les petits bourgeois, et où il eut la charge de vérifier les décès, à raison de douze cents francs par an.
Le docteur Poulain, interne assez distingué, devenu praticien prudent, ne manquait pas d’expérience. D’ailleurs, ses morts ne faisaient pas scandale, et il pouvait étudier toutes les maladies in animâ vili. Jugez de quel fiel il se nourrissait? Aussi, l’expression de sa figure, déjà longue et mélancolique, était-elle parfois effrayante. Mettez dans un parchemin jaune les yeux ardents de Tartufe et l’aigreur d’Alceste; puis, figurez-vous la démarche, l’attitude, les regards de cet homme, qui, se trouvant tout aussi bon médecin que l’illustre Bianchon, se sentait maintenu dans une sphère obscure par une main de fer? Le docteur Poulain ne pouvait s’empêcher de comparer ses recettes de dix francs dans les jours heureux, à celles de Bianchon qui vont à cinq ou six cents francs! N’est-ce pas à concevoir toutes les haines de la démocratie? Cet ambitieux, refoulé, n’avait d’ailleurs rien à se reprocher. Il avait déjà tenté la fortune en inventant des pilules purgatives, semblables à celles de Morisson. Il avait confié cette exploitation à l’un de ses camarades d’hôpital, un interne devenu pharmacien; mais le pharmacien, amoureux d’une figurante de l’Ambigu-Comique, s’était mis en faillite, et le brevet d’invention des pilules purgatives se trouvant pris à son nom, cette immense découverte avait enrichi le successeur. L’ancien interne était parti pour le Mexique, la patrie de l’or, en emportant mille francs d’économies au pauvre Poulain, qui, pour fiche de consolation, fut traité d’usurier par la figurante à laquelle il vint redemander son argent. Depuis la bonne fortune de la guérison du vieux Pillerault, pas un seul client riche ne s’était présenté. Poulain courait tout le Marais, à pied, comme un chat maigre, et sur vingt visites, en obtenait deux à quarante sous. Le client qui payait bien était, pour lui, cet oiseau fantastique, appelé le Merle blanc dans tous les mondes sublunaires.
Le jeune avocat sans causes, le jeune médecin sans clients sont les deux plus grandes expressions du Désespoir décent, particulier à la ville de Paris, ce Désespoir muet et froid, vêtu d’un habit et d’un pantalon noirs à coutures blanchies qui rappellent le zinc de la mansarde, d’un gilet de satin luisant, d’un chapeau ménagé saintement, de vieux gants et de chemises en calicot. C’est un poëme de tristesse, sombre comme les Secrets de la Conciergerie. Les autres misères, celles du poëte, de l’artiste, du comédien, du musicien, sont égayées par les jovialités naturelles aux arts, par l’insouciance de la Bohême où l’on entre d’abord et qui mène aux Thébaïdes du génie! Mais ces deux habits noirs qui vont à pied, portés par deux professions pour lesquelles tout est plaie, à qui l’humanité ne montre que ses côtés honteux; ces deux hommes ont, dans les aplatissements du début, des expressions sinistres, provoquantes, où la haine et l’ambition concentrées jaillissent par des regards semblables aux premiers efforts d’un incendie couvé. Quand deux amis de collége se rencontrent, à vingt ans de distance, le riche évite alors son camarade pauvre, il ne le reconnaît pas, il s’épouvante des abîmes que la destinée a mis entre eux. L’un a parcouru la vie sur les chevaux fringants de la Fortune ou sur les nuages dorés du Succès; l’autre a cheminé souterrainement dans les égouts parisiens, et il en porte les stigmates. Combien d’anciens amis évitaient le docteur à l’aspect de sa redingote et de son gilet!
Maintenant il est facile de comprendre comment le docteur Poulain avait si bien joué son rôle dans la comédie du danger de la Cibot. Toutes les convoitises, toutes les ambitions se devinent. En ne trouvant aucune lésion dans aucun organe de la portière, en admirant la régularité de son pouls, la parfaite aisance de ses mouvements, et, en l’entendant jeter les hauts cris, il comprit qu’elle avait un intérêt à se dire à la mort. La rapide guérison d’une grave maladie feinte devant faire parler de lui dans l’Arrondissement, il exagéra la prétendue descente de la Cibot, il parla de la résoudre en la prenant à temps. Enfin il soumit la portière à de prétendus remèdes, à une fantastique opération, qui furent couronnés d’un plein succès. Il chercha, dans l’arsenal des cures extraordinaires de Desplein, un cas bizarre; il en fit l’application à madame Cibot, attribua modestement la réussite au grand chirurgien, et se donna pour son imitateur. Telles sont les audaces des débutants à Paris. Tout leur fait échelle pour monter sur le théâtre; mais comme tout s’use, même les bâtons d’échelles, les débutants en chaque profession ne savent plus de quel bois se faire des marchepieds. Par certains moments, le Parisien est réfractaire au succès. Lassé d’élever des piédestaux, il boude comme les enfants gâtés et ne veut plus d’idoles; ou, pour être vrai, les gens de talent manquent parfois à ses engouements. La gangue d’où s’extrait le génie a ses lacunes; le Parisien se regimbe alors, il ne veut pas toujours dorer ou adorer les médiocrités.
En entrant avec sa brusquerie habituelle, madame Cibot surprit le docteur à table avec sa vieille mère, mangeant une salade de mâches, la moins chère de toutes les salades, et n’ayant pour dessert qu’un angle aigu de fromage de Brie, entre une assiette peu garnie par les fruits dits les quatre-mendiants, où se voyaient beaucoup de râpes de raisin, et une assiette de mauvaises pommes de bateau.
—Ma mère, vous pouvez rester, dit le médecin en retenant madame Poulain par le bras, c’est madame Cibot de qui je vous ai parlé.
—Mes respects, madame, mes devoirs, monsieur, dit la Cibot en acceptant la chaise que lui présenta le docteur. Ah! c’est madame votre mère, elle est bien heureuse d’avoir un fils qui a tant de talent; car c’est mon sauveur, madame, il m’a tiré de l’abîme...
La veuve Poulain trouva madame Cibot charmante, en l’entendant faire ainsi l’éloge de son fils.
—C’est donc pour vous dire, mon cher monsieur Poulain, entre nous, que le pauvre monsieur Pons va bien mal, et que j’ai à vous parler, rapport à lui...
—Passons au salon, dit le docteur Poulain en montrant la domestique à madame Cibot par un geste significatif.
Une fois au salon, la Cibot expliqua longuement sa position avec les deux Casse-noisettes, elle répéta l’histoire de son prêt en l’enjolivant, et raconta les immenses services qu’elle rendait depuis dix ans à messieurs Pons et Schmucke. A l’entendre, ces deux vieillards n’existeraient plus, sans ses soins maternels. Elle se posa comme un ange et dit tant et tant de mensonges arrosés de larmes, qu’elle finit par attendrir la vieille madame Poulain.
—Vous comprenez, mon cher monsieur, dit-elle en terminant, qu’il faudrait bien savoir à quoi s’en tenir sur ce que monsieur Pons compte faire pour moi, dans le cas où il viendrait à mourir; c’est ce que je ne souhaite guère, car ces deux innocents à soigner, voyez-vous, madame, c’est ma vie; mais si l’un d’eux me manque, je soignerai l’autre. Moi, la Nature m’a bâtie pour être la rivale de la Maternité. Sans quelqu’un à qui je m’intéresse, de qui je me fais un enfant, je ne saurais que devenir... Donc, si monsieur Poulain le voulait, il me rendrait un service que je saurais bien reconnaître, ce serait de parler de moi à monsieur Pons. Mon Dieu! mille francs de viager, est-ce trop? je vous le demande... C’est autant de gagné pour monsieur Schmucke... Pour lors, notre cher malade m’a donc dit qu’il me recommanderait à ce pauvre Allemand, qui serait donc, dans son idée, son héritier... Mais qu’est-ce qu’un homme qui ne sait pas coudre deux idées en français, et qui d’ailleurs est capable de s’en aller en Allemagne, tant il sera désespéré de la mort de son ami?...
—Ma chère madame Cibot, répondit le docteur devenu grave, ces sortes d’affaires ne concernent point les médecins, et l’exercice de ma profession me serait interdit si l’on savait que je me suis mêlé des dispositions testamentaires d’un de mes clients. La loi ne permet pas à un médecin d’accepter un legs de son malade...
—Quelle bête de loi! car qu’est-ce qui m’empêche de partager mon legs avec vous? répondit sur-le-champ la Cibot.
—J’irai plus loin, dit le docteur, ma conscience de médecin m’interdit de parler à monsieur Pons de sa mort. D’abord, il n’est pas assez en danger pour cela; puis, cette conversation de ma part lui causerait un saisissement qui pourrait lui faire un mal réel, et rendre alors sa maladie mortelle...
—Mais je ne prends pas de mitaines, s’écria madame Cibot, pour lui dire de mettre ses affaires en ordre, et il ne s’en porte pas plus mal... Il est fait à cela!... ne craignez rien.
—Ne me dites rien de plus, ma chère madame Cibot!... Ces choses ne sont pas du domaine de la médecine, elles regardent les notaires...
—Mais, mon cher monsieur Poulain, si monsieur Pons vous demandait de lui-même où il en est, et s’il ferait bien de prendre ses précautions, là, refuseriez-vous de lui dire que c’est une excellente chose pour recouvrer la santé que d’avoir tout bâclé... Puis vous glisseriez un petit mot de moi...
—Ah! s’il me parle de faire son testament, je ne l’en détournerai point, dit le docteur Poulain.
—Eh bien! voilà qui est dit, s’écria madame Cibot. Je venais vous remercier de vos soins, ajouta-t-elle en glissant dans la main du docteur une papillote qui contenait trois pièces d’or. C’est tout ce que je puis faire pour le moment. Ah! si j’étais riche, vous le seriez, mon cher monsieur Poulain, vous qui êtes l’image du bon Dieu sur la terre... Vous avez là, madame, pour fils, un ange!
La Cibot se leva, madame Poulain la salua d’un air aimable, et le docteur la reconduisit jusque sur le palier. Là, cette affreuse lady Macbeth de la rue fut éclairée d’une lueur infernale; elle comprit que le médecin devait être son complice, puisqu’il acceptait des honoraires pour une fausse maladie.
—Comment, mon bon monsieur Poulain, lui dit-elle, après m’avoir tirée d’affaire pour mon accident, vous refuseriez de me sauver de la misère en disant quelques paroles?...
Le médecin sentit qu’il avait laissé le diable le prendre par un de ses cheveux, et que ce cheveu s’enroulait sur la corne impitoyable de la griffe rouge. Effrayé de perdre son honnêteté pour si peu de chose, il répondit à cette idée diabolique par une idée non moins diabolique.
—Écoutez, ma chère madame Cibot, dit-il en la faisant rentrer et l’emmenant dans son cabinet, je vais vous payer la dette de reconnaissance que j’ai contractée envers vous, à qui je dois ma place de la mairie...
—Nous partagerons, dit-elle vivement.
—Quoi? demanda le docteur.
—La succession, répondit la portière.
—Vous ne me connaissez pas, répliqua le docteur en se posant en Valérius Publicola. Ne parlons plus de cela. J’ai pour ami de collége un garçon fort intelligent, et nous sommes d’autant plus liés, que nous avons eu les mêmes chances dans la vie. Pendant que j’étudiais la médecine, il faisait son droit; pendant que j’étais interne, il grossoyait chez un avoué, maître Couture. Fils d’un cordonnier, comme je suis celui d’un culottier, il n’a pas trouvé de sympathies bien vives autour de lui, mais il n’a pas trouvé non plus de capitaux; car, après tout, les capitaux ne s’obtiennent que par sympathie. Il n’a pu traiter d’une étude qu’en province, à Mantes... Or, les gens de province comprennent si peu les intelligences parisiennes, que l’on a fait mille chicanes à mon ami.
—Des canailles! s’écria la Cibot.
—Oui, reprit le docteur, car on s’est coalisé contre lui si bien, qu’il a été forcé de revendre son étude pour des faits où l’on a su lui donner l’apparence d’un tort; le procureur du Roi s’en est mêlé; ce magistrat était du pays, il a pris fait et cause pour les gens du pays. Ce pauvre garçon, encore plus sec et plus râpé que je ne le suis, logé comme moi, nommé Fraisier, s’est réfugié dans notre Arrondissement; il en est réduit à plaider, car il est avocat, devant la Justice de paix et le tribunal de police ordinaire. Il demeure ici près, rue de la Perle. Allez au numéro 9, vous monterez trois étages, et, sur le palier, vous verrez imprimé en lettres d’or: CABINET DE MONSIEUR FRAISIER, sur un petit carré de maroquin rouge. Fraisier se charge spécialement des affaires contentieuses de messieurs les concierges, des ouvriers et de tous les pauvres de notre Arrondissement à des prix modérés. C’est un honnête homme, car je n’ai pas besoin de vous dire qu’avec ses moyens, s’il était fripon, il roulerait carrosse. Je verrai mon ami Fraisier ce soir. Allez chez lui demain de bonne heure, il connaît monsieur Louchard, le garde du commerce; monsieur Tabareau, l’huissier de la Justice de paix; monsieur Vitel, le juge de paix; et monsieur Trognon, notaire: il est lancé déjà parmi les gens d’affaires les plus considérés du quartier. S’il se charge de vos intérêts, si vous pouvez le donner comme conseil à monsieur Pons, vous aurez en lui, voyez-vous, un autre vous-même. Seulement, n’allez pas, comme avec moi, lui proposer des compromis qui blessent l’honneur; mais il a de l’esprit, vous vous entendrez. Puis, quant à reconnaître ses services, je serai votre intermédiaire...
Madame Cibot regarda le docteur malignement.
—N’est-ce pas l’homme de loi, dit-elle, qui a tiré la mercière de la rue Vieille-du-Temple, madame Florimond, de la mauvaise passe où elle était, rapport à cet héritage de son bon ami?...
—C’est lui-même, dit le docteur.
—N’est-ce pas une horreur, s’écria la Cibot, qu’après lui avoir obtenu deux mille francs de rente, elle lui a refusé sa main, qu’il lui demandait, et qu’elle a cru, dit-on, être quitte en lui donnant douze chemises de toile de Hollande, vingt-quatre mouchoirs, enfin tout un trousseau!
—Ma chère madame Cibot, dit le docteur, le trousseau valait mille francs, et Fraisier, qui débutait alors dans le quartier, en avait bien besoin. Elle a d’ailleurs payé le mémoire de frais sans observation... Cette affaire-là en a valu d’autres à Fraisier, qui maintenant est très-occupé; mais, dans mon genre, nos clientèles se valent...
—Il n’y a que les justes qui pâtissent ici-bas! répondit la portière. Eh bien, adieu et merci, mon bon monsieur Poulain.
Ici commence le drame, ou, si vous voulez, la comédie terrible de la mort d’un célibataire livré par la force des choses à la rapacité des natures cupides qui se groupent à son lit, et qui, dans ce cas, eurent pour auxiliaires la passion la plus vive, celle d’un tableaumane, l’avidité du sieur Fraisier, qui, vu dans sa caverne, va vous faire frémir, et la soif d’un Auvergnat capable de tout, même d’un crime, pour se faire un capital. Cette comédie, à laquelle cette partie du récit sert en quelque sorte d’avant-scène, a d’ailleurs pour acteurs tous les personnages qui jusqu’à présent ont occupé la scène.
L’avilissement des mots est une de ces bizarreries des mœurs qui, pour être expliquée, voudrait des volumes. Écrivez à un avoué en le qualifiant d’homme de loi, vous l’aurez offensé tout autant que vous offenseriez un négociant en gros de denrées coloniales à qui vous adresseriez ainsi votre lettre:—Monsieur un tel, épicier. Un assez grand nombre de gens du monde qui devraient savoir, puisque c’est là toute leur science, ces délicatesses du savoir-vivre, ignorent encore que la qualification d’homme de lettres est la plus cruelle injure qu’on puisse faire à un auteur. Le mot monsieur est le plus grand exemple de la vie et de la mort des mots. Monsieur veut dire monseigneur. Ce titre, si considérable autrefois, réservé maintenant aux rois par la transformation de sieur en sire, se donne à tout le monde; et néanmoins messire, qui n’est pas autre chose que le double du mot monsieur et son équivalent, soulève des articles dans les feuilles républicaines, quand, par hasard, il se trouve mis dans un billet d’enterrement. Magistrats, conseillers, jurisconsultes, juges, avocats, officiers ministériels, avoués, huissiers, conseils, hommes d’affaires, agents d’affaires et défenseurs, sont les Variétés sous lesquelles se classent les gens qui rendent la justice ou qui la travaillent. Les deux derniers bâtons de cette échelle sont le praticien et l’homme de loi. Le praticien, vulgairement appelé recors, est l’homme de justice par hasard, il est là pour assister l’exécution des jugements, c’est, pour les affaires civiles, un bourreau d’occasion. Quant à l’homme de loi, c’est l’injure particulière à la profession. Il est à la justice, ce que l’homme de lettres est à la littérature. Dans toutes les professions, en France, la rivalité qui les dévore, a trouvé des termes de dénigrement. Chaque état a son insulte. Le mépris qui frappe les mots homme de lettres et homme de loi s’arrête au pluriel. On dit très-bien sans blesser personne les gens de lettres, les gens de loi. Mais, à Paris, chaque profession a ses Oméga, des individus qui mettent le métier de plain-pied avec la pratique des rues, avec le peuple. Aussi l’homme de loi, le petit agent d’affaires existe-t-il encore dans certains quartiers, comme on trouve encore à la Halle, le prêteur à la petite semaine qui est à la haute banque ce que monsieur Fraisier était à la compagnie des avoués. Chose étrange! Les gens du peuple ont peur des officiers ministériels comme ils ont peur des restaurants fashionables. Ils s’adressent à des gens d’affaires comme ils vont boire au cabaret. Le plain-pied est la loi générale des différentes sphères sociales. Il n’y a que les natures d’élite qui aiment à gravir les hauteurs, qui ne souffrent pas en se voyant en présence de leurs supérieurs, qui se font leur place, comme Beaumarchais laissant tomber la montre d’un grand seigneur essayant de l’humilier; mais aussi les parvenus, surtout ceux qui savent faire disparaître leurs langes, sont-ils des exceptions grandioses.
Le lendemain à six heures du matin, madame Cibot examinait, rue de la Perle, la maison où demeurait son futur conseiller, le sieur Fraisier, homme de loi. C’était une de ces vieilles maisons habitées par la petite bourgeoisie d’autrefois. On y entrait par une allée. Le rez-de-chaussée, en partie occupé par la loge du portier et par la boutique d’un ébéniste, dont les ateliers et les magasins encombraient une petite cour intérieure, se trouvait partagé par l’allée et par la cage de l’escalier, que le salpêtre et l’humidité dévoraient. Cette maison semblait attaquée de la lèpre.
Madame Cibot alla droit à la loge, elle y trouva l’un des confrères de Cibot, un cordonnier, sa femme et deux enfants en bas âge logés dans un espace de dix pieds carrés, éclairé sur la petite cour. La plus cordiale entente régna bientôt entre les deux femmes, une fois que la Cibot eut déclaré sa profession, se fut nommée et eut parlé de sa maison de la rue de Normandie. Après un quart d’heure employé par les commérages et pendant lequel la portière de monsieur Fraisier faisait le déjeuner du cordonnier et des deux enfants, madame Cibot amena la conversation sur les locataires et parla de l’homme de loi.
—Je viens le consulter, dit-elle, pour des affaires; un de ses amis, monsieur le docteur Poulain, a dû me recommander à lui. Vous connaissez monsieur Poulain?
—Je le crois bien! dit la portière de la rue de la Perle. Il a sauvé ma petite qu’avait le croup!
—Il m’a sauvée aussi, moi, madame. Quel homme est-ce, ce monsieur Fraisier?...
—C’est un homme, ma chère dame, dit la portière, de qui l’on arrache bien difficilement l’argent de ses ports de lettres à la fin du mois.
Cette réponse suffit à l’intelligente Cibot.
—On peut être pauvre et honnête, répondit-elle.
—Je l’espère bien, reprit la portière de Fraisier; nous ne roulons pas sur l’or ni sur l’argent, pas même sur les sous, mais nous n’avons pas un liard à qui que ce soit.
La Cibot se reconnut dans ce langage.
—Enfin, ma petite, reprit-elle, on peut se fier à lui, n’est-ce pas?
—Ah! dame! quand monsieur Fraisier veut du bien à quelqu’un, j’ai entendu dire à madame Florimond qu’il n’a pas son pareil...
—Et pourquoi ne l’a-t-elle pas épousé, demanda vivement la Cibot, puisqu’elle lui devait sa fortune? C’est quelque chose pour une petite mercière, et qui était entretenue par un vieux, que de devenir la femme d’un avocat...
—Pourquoi? dit la portière en entraînant madame Cibot dans l’allée; vous montez chez lui, n’est-ce pas, madame?... eh bien! quand vous serez dans son cabinet, vous saurez pourquoi.
L’escalier, éclairé sur une petite cour par des fenêtres à coulisse, annonçait qu’excepté le propriétaire et le sieur Fraisier, les autres locataires exerçaient des professions mécaniques. Les marches boueuses portaient l’enseigne de chaque métier en offrant aux regards des découpures de cuivre, des boutons cassés, des brimborions de gaze, de sparterie. Les apprentis des étages supérieurs y dessinaient des caricatures obscènes. Le dernier mot de la portière, en excitant la curiosité de madame Cibot, la décida naturellement à consulter l’ami du docteur Poulain; mais en se réservant de l’employer à ses affaires d’après ses impressions.
—Je me demande quelquefois comment madame Sauvage peut tenir à son service, dit en forme de commentaire la portière qui suivait madame Cibot. Je vous accompagne, madame, ajouta-t-elle, car je monte le lait et le journal à mon propriétaire.
Arrivée au second étage au-dessus de l’entresol, la Cibot se trouva devant une porte du plus vilain caractère. La peinture d’un rouge faux était enduite sur vingt centimètres de largeur, de cette couche noirâtre qu’y déposent les mains après un certain temps, et que les architectes ont essayé de combattre dans les appartements élégants, par l’application de glaces au-dessus et au-dessous des serrures. Le guichet de cette porte, bouché par des scories semblables à celles que les restaurateurs inventent pour vieillir des bouteilles adultes, ne servait qu’à mériter à la porte le surnom de porte de prison, et concordait d’ailleurs à ses ferrures en trèfles, à ses gonds formidables, à ses grosses têtes de clous. Quelque avare ou quelque folliculaire en querelle avec le monde entier devait avoir inventé ces appareils. Le plomb où se déversaient les eaux ménagères, ajoutait sa quote-part de puanteur dans l’escalier, dont le plafond offrait partout des arabesques dessinées avec de la fumée de chandelle, et quelles arabesques! Le cordon de tirage, au bout duquel pendait une olive crasseuse, fit résonner une petite sonnette dont l’organe faible dévoilait une cassure dans le métal. Chaque objet était un trait en harmonie avec l’ensemble de ce hideux tableau. La Cibot entendit le bruit d’un pas pesant, et la respiration asthmatique d’une femme puissante. Et madame Sauvage se manifesta! C’était une de ces vieilles devinées par Adrien Brauwer dans ses Sorcières partant pour le Sabbat, une femme de cinq pieds six pouces, à visage soldatesque et beaucoup plus barbu que celui de la Cibot, d’un embonpoint maladif, vêtue d’une affreuse robe de rouennerie à bon marché, coiffée d’un madras, faisant encore papillotes avec les imprimés que recevait gratuitement son maître, et portant à ses oreilles des espèces de roues de carrosse en or. Ce cerbère femelle tenait à la main un poêlon en fer-blanc, bossué, dont le lait répandu jetait dans l’escalier une odeur de plus, qui s’y sentait peu, malgré son âcreté nauséabonde.
—Qué qu’il y a pour votre service, médème? demanda madame Sauvage.
Et, d’un air menaçant, elle jeta sur la Cibot, qu’elle trouva, sans doute, trop bien vêtue, un regard d’autant plus meurtrier, que ses yeux étaient naturellement sanguinolents.
—Je viens voir monsieur Fraisier de la part de son ami le docteur Poulain.
—Entrez, médème, répondit la Sauvage d’un air devenu soudain très-aimable et qui prouvait qu’elle était avertie de cette visite matinale.
Et, après avoir fait une révérence de théâtre, la domestique à moitié mâle du sieur Fraisier ouvrit brusquement la porte du cabinet qui donnait sur la rue, et où se trouvait l’ancien avoué de Mantes. Ce cabinet ressemblait absolument à ces petites études d’huissier du troisième ordre, où les cartonniers sont en bois noirci, où les dossiers sont si vieux qu’ils ont de la barbe, en style de cléricature, où les ficelles rouges pendent d’une façon lamentable, où les cartons sentent les ébats des souris, où le plancher est gris de poussière et le plafond jaune de fumée. La glace de la cheminée était trouble; les chenets en fonte supportaient une bûche économique; la pendule en marqueterie moderne, valant soixante francs, avait été achetée à quelque vente par autorité de justice et les flambeaux qui l’accompagnaient étaient en zinc, mais ils affectaient des formes rococo mal réussies, et la peinture, partie en plusieurs endroits, laissait voir le métal. Monsieur Fraisier, petit homme sec et maladif, à figure rouge, dont les bourgeons annonçaient un sang très-vicié, mais qui d’ailleurs se grattait incessamment le bras droit, et dont la perruque, mise très en arrière, laissait voir un crâne couleur de brique et d’une expression sinistre, se leva de dessus un fauteuil de canne, où il siégeait sur un rond en maroquin vert. Il prit un air agréable et une voix flûtée pour dire en avançant une chaise:—Madame Cibot, je pense?...
—Oui, monsieur, répondit la portière qui perdit son assurance habituelle.
Madame Cibot fut effrayée par cette voix, qui ressemblait assez à celle de la sonnette, et par un regard encore plus vert que les yeux verdâtres de son futur conseil. Le cabinet sentait si bien son Fraisier, qu’on devait croire que l’air y était pestilentiel. Madame Cibot comprit alors pourquoi madame Florimond n’était pas devenue madame Fraisier.
—Poulain m’a parlé de vous, ma chère dame, dit l’homme de loi, de cette voix d’emprunt qu’on appelle vulgairement petite voix, mais qui restait aigre et clairette comme un vin de pays.
Là, cet agent d’affaires essaya de se draper, en ramenant sur ses genoux pointus, couverts en molleton excessivement râpé, les deux pans d’une vieille robe de chambre en calicot imprimé, dont la ouate prenait la liberté de sortir par plusieurs déchirures, mais le poids de cette ouate entraînait les pans, et découvrait un justaucorps en flanelle devenu noirâtre. Après avoir resserré, d’un petit air fat, la cordelière de cette robe de chambre réfractaire pour dessiner sa taille de roseau, Fraisier réunit d’un coup de pincette deux tisons qui s’évitaient depuis fort long-temps, comme deux frères ennemis. Puis, saisi d’une pensée subite, il se leva:—Madame Sauvage! cria-t-il.
—Après?
—Je n’y suis pour personne.
—Hé! parbleur! on le sait, répondit la virago d’une maîtresse voix.
—C’est ma vieille nourrice, dit l’homme de loi d’un air confus à la Cibot.
—Elle a encore beaucoup de laid, répliqua l’ancienne héroïne des Halles.
Fraisier rit du calembour et mit le verrou, pour que sa ménagère ne vînt pas interrompre les confidences de la Cibot.
—Eh bien! madame, expliquez-moi votre affaire, dit-il en s’asseyant et tâchant toujours de draper sa robe de chambre. Une personne qui m’est recommandée par le seul ami que j’aie au monde peut compter sur moi... mais... absolument.
Madame Cibot parla pendant une demi-heure sans que l’agent d’affaires se permît la moindre interruption; il avait l’air curieux d’un jeune soldat écoutant un vieux de la vieille. Ce silence et la soumission de Fraisier, l’attention qu’il paraissait prêter à ce bavardage à cascades, dont on a vu des échantillons dans les scènes entre la Cibot et le pauvre Pons, firent abandonner à la défiante portière quelques-unes des préventions que tant de détails ignobles venaient de lui inspirer. Quand la Cibot se fut arrêtée, et qu’elle attendit un conseil, le petit homme de loi, dont les yeux verts à points noirs avaient étudié sa future cliente, fut pris d’une toux dite de cercueil, et eut recours à un bol en faïence à demi plein de jus d’herbes, qu’il vida.
—Sans Poulain, je serais déjà mort, ma chère madame Cibot, répondit Fraisier à des regards maternels que lui jeta la portière; mais il me rendra, dit-il, la santé...
Il paraissait avoir perdu la mémoire des confidences de sa cliente, qui pensait à quitter un pareil moribond.
—Madame, en matière de succession, avant de s’avancer, il faut savoir deux choses, reprit l’ancien avoué de Mantes en devenant grave. Premièrement, si la succession vaut la peine qu’on se donne, et, deuxièmement, quels sont les héritiers; car, si la succession est le butin, les héritiers sont l’ennemi.
La Cibot parla de Rémonencq et d’Élie Magus, et dit que les deux fins compères évaluaient la collection de tableaux à six cent mille francs...
—La prendraient-ils à ce prix-là?... demanda l’ancien avoué de Mantes, car, voyez-vous, madame, les gens d’affaires ne croient pas aux tableaux. Un tableau, c’est quarante sous de toile ou cent mille francs de peinture! Or, les peintures de cent mille francs sont bien connues, et quelles erreurs dans toutes ces valeurs-là, même les plus célèbres! Un financier bien connu, dont la galerie était vantée, visitée et gravée (gravée!) passait pour avoir dépensé des millions... Il meurt, car on meurt, eh bien! ses vrais tableaux n’ont pas produit plus de deux cent mille francs. Il faudrait m’amener ces messieurs... Passons aux héritiers.
Et Fraisier se remit dans son attitude d’écouteur. En entendant le nom du président Camusot, il fit un hochement de tête, accompagné d’une grimace qui rendit la Cibot excessivement attentive; elle essaya de lire sur ce front, sur cette atroce physionomie, et trouva ce qu’en affaires on nomme une tête de bois.
—Oui, mon cher monsieur, répéta la Cibot, mon monsieur Pons est le propre cousin du président Camusot de Marville, il me rabâche sa parenté deux fois par jour. La première femme de monsieur Camusot, le marchand de soieries...
—Qui vient d’être nommé pair de France...
—Était une demoiselle Pons, cousine germaine de monsieur Pons.
—Ils sont cousins issus de germains...
—Ils ne sont plus rien du tout, ils sont brouillés.
Monsieur Camusot de Marville avait été, pendant cinq ans, président du tribunal de Mantes, avant de venir à Paris. Non-seulement il y avait laissé des souvenirs, mais encore il y avait conservé des relations; car son successeur, celui de ses juges avec lequel il s’était le plus lié pendant son séjour, présidait encore le tribunal et conséquemment connaissait Fraisier à fond.
—Savez-vous, madame, dit-il lorsque la Cibot eut arrêté les rouges écluses de sa bouche torrentielle, savez-vous que vous auriez pour ennemi capital un homme qui peut envoyer les gens à l’échafaud?
La portière exécuta sur sa chaise un bond qui la fit ressembler à la poupée de ce joujou nommé une surprise.
—Calmez-vous, ma chère dame, reprit Fraisier. Que vous ignoriez ce qu’est le président de la chambre des mises en accusation de la cour royale de Paris, rien de plus naturel, mais vous deviez savoir que monsieur Pons avait un héritier légal naturel. Monsieur le président de Marville est le seul et unique héritier de votre malade, mais il est collatéral au troisième degré; donc, monsieur Pons peut, aux termes de la loi, faire ce qu’il veut de sa fortune. Vous ignorez encore que la fille de monsieur le président a épousé depuis six semaines au moins, le fils aîné de monsieur le comte Popinot, pair de France, ancien ministre de l’agriculture et du commerce, un des hommes les plus influents de la politique actuelle. Cette alliance rend le président encore plus redoutable qu’il ne l’est comme souverain de la cour d’assises.
La Cibot tressaillit encore à ce mot.
—Oui, c’est lui qui vous envoie là, reprit Fraisier. Ah! ma chère dame, vous ne savez pas ce qu’est une robe rouge! C’est déjà bien assez d’avoir une simple robe noire contre soi! Si vous me voyez ici ruiné, chauve, moribond... eh bien! c’est pour avoir heurté, sans le savoir, un simple petit procureur du roi de province. On m’a forcé de vendre mon étude à perte, et bien heureux de décamper en perdant ma fortune. Si j’avais voulu résister, je n’aurais pas pu garder ma profession d’avocat. Ce que vous ignorez encore c’est que s’il ne s’agissait que du président Camusot, ce ne sera rien; mais il a, voyez-vous, une femme!... Et si vous vous trouviez face à face avec cette femme, vous trembleriez comme si vous étiez sur la première marche de l’échafaud, les cheveux vous dresseraient sur la tête. La présidente est vindicative à passer dix ans pour vous entortiller dans un piége où vous péririez! Elle fait agir son mari comme un enfant fait aller sa toupie. Elle a dans sa vie causé le suicide, à la Conciergerie, d’un charmant garçon; elle a rendu blanc comme neige un comte qui se trouvait sous une accusation de faux. Elle a failli faire interdire l’un des plus grands seigneurs de la cour de Charles X. Enfin, elle a renversé le procureur-général, monsieur de Grandville...
—Qui demeurait Vieille-rue-du-Temple, au coin de la rue Saint-François, dit la Cibot.
—C’est lui-même. On dit qu’elle veut faire son mari ministre de la justice, et je ne sais pas si elle n’arrivera point à ses fins... Si elle se mettait dans l’idée de nous envoyer tous deux en cour d’assises et au bagne, moi qui suis innocent comme l’enfant qui naît, je prendrais un passe-port et j’irais aux États-Unis... tant je connais bien la justice. Or, ma chère madame Cibot, pour pouvoir marier sa fille unique au jeune vicomte Popinot, qui sera, dit-on, héritier de votre propriétaire, monsieur Pillerault, la présidente s’est dépouillée de toute sa fortune, si bien qu’en ce moment, le président et sa femme sont réduits à vivre avec le traitement de la présidence. Et vous croyez, ma chère dame, que, dans ces circonstances-là, madame la présidente négligera la succession de votre monsieur Pons?... Mais j’aimerais mieux affronter des canons chargés à mitraille que de me savoir une pareille femme contre moi...
—Mais, dit la Cibot, ils sont brouillés...
—Qu’est-ce que cela fait? dit Fraisier. Raison de plus! Tuer un parent de qui l’on se plaint, c’est quelque chose, mais hériter de lui, c’est là un plaisir!
—Mais le bonhomme a ses héritiers en horreur; il me répète que ces gens-là, je me rappelle les noms, monsieur Cardot, monsieur Berthier, etc., l’ont écrasé comme un œuf qui se trouverait sous un tombereau.
—Voulez-vous être broyée ainsi?...
—Mon Dieu, mon Dieu! s’écria la portière. Ah! madame Fontaine avait raison en disant que je rencontrerais des obstacles; mais elle a dit que je réussirais...
—Écoutez, ma chère madame Cibot... Que vous tiriez de cette affaire une trentaine de mille francs, c’est possible; mais la succession, il n’y faut pas songer... Nous avons causé de vous et de votre affaire, le docteur Poulain et moi, hier au soir...
Là, madame Cibot fit encore un bond sur sa chaise.
—Eh bien! qu’avez-vous?
—Mais, si vous connaissiez mon affaire, pourquoi m’avez-vous laissé jaser comme une pie?
—Madame Cibot, je connaissais votre affaire, mais je ne savais rien de madame Cibot! Autant de clients, autant de caractères...
Là, madame Cibot jeta sur son futur conseil un singulier regard où toute sa défiance éclata et que Fraisier surprit.
—Je reprends, dit Fraisier. Donc, notre ami Poulain a été mis par vous en rapport avec le vieux monsieur Pillerault, le grand-oncle de madame la comtesse Popinot, et c’est un de vos titres à mon dévouement. Poulain va voir votre propriétaire (notez ceci!) tous les quinze jours, et il a su tous ces détails par lui. Cet ancien négociant assistait au mariage de son arrière-petit-neveu (car c’est un oncle à succession, il a bien quelque quinze mille francs de rente; et, depuis vingt-cinq ans, il vit comme un moine, il dépense à peine mille écus par an...), et il a raconté toute l’affaire du mariage à Poulain. Il paraît que ce grabuge a été causé précisément par votre bonhomme de musicien qui a voulu déshonorer, par vengeance, la famille du président. Qui n’entend qu’une cloche n’a qu’un son... Votre malade se dit innocent, mais le monde le regarde comme un monstre...
—Ça ne m’étonnerait pas qu’il en fût un! s’écria la Cibot. Figurez-vous que voilà dix ans passés que j’y mets du mien, il le sait, il a mes économies, et il ne veut pas me coucher sur son testament... Non, monsieur, il ne le veut pas, il est têtu, que c’est un vrai mulet... Voilà dix jours que je lui en parle, le mâtin ne bouge pas plus que si c’était un terne. Il ne desserre pas les dents, il me regarde d’un air... Le plus qu’il m’a dit, c’est qu’il me recommanderait à monsieur Schmucke.
—Il compte donc faire un testament en faveur de ce Schmucke?...
—Il lui donnera tout...
—Écoutez, ma chère madame Cibot, il faudrait pour que j’eusse des opinions arrêtées, pour concevoir un plan, que je connusse monsieur Schmucke, que je visse les objets dont se compose la succession, que j’eusse une conférence avec ce juif de qui vous me parlez; et, alors, laissez-moi vous diriger...
—Nous verrons, mon bon monsieur Fraisier.
—Comment! nous verrons, dit Fraisier en jetant un regard de vipère à la Cibot et parlant avec sa voix naturelle. Ah çà! suis-je ou ne suis-je pas votre conseil? entendons-nous bien.
La Cibot se sentit devinée, elle eut froid dans le dos.
—Vous avez toute ma confiance, répondit-elle en se voyant à la merci d’un tigre.
—Nous autres avoués, nous sommes habitués aux trahisons de nos clients. Examinez bien votre position: elle est superbe. Si vous suivez mes conseils de point en point, vous aurez, je vous le garantis, trente ou quarante mille francs de cette succession-là... Mais cette belle médaille a un revers. Supposez que la présidente apprenne que la succession de monsieur Pons vaut un million, et que vous voulez l’écorner, car il y a toujours des gens qui se chargent de dire ces choses-là!... fit-il en parenthèse.
Cette parenthèse, ouverte et fermée par deux pauses, fit frémir la Cibot, qui pensa sur-le-champ que Fraisier se chargerait de la dénonciation.
—Ma chère cliente, en dix minutes on obtiendra du bonhomme Pillerault votre renvoi de la loge, et l’on vous donnera deux heures pour déménager...
—Quéque ça me ferait!... dit la Cibot en se dressant sur ses pieds en Bellone, je resterais chez ces messieurs comme leur femme de confiance.
—Et, voyant cela, l’on vous tendrait un piége, et vous vous réveilleriez un beau matin dans un cachot, vous et votre mari, sous une accusation capitale...
—Moi!... s’écria la Cibot, moi qui n’ai pas n’une centime à autrui!... Moi!... moi!...
Elle parla pendant cinq minutes, et Fraisier examina cette grande artiste exécutant son concerto de louanges sur elle-même. Il était froid, railleur, son œil perçait la Cibot comme d’un stylet, il riait en dedans, sa perruque sèche se remuait. C’était Robespierre au temps où ce Sylla français faisait des quatrains.
—Et comment! et pourquoi! et sous quel prétexte! demanda-t-elle en terminant.
—Voulez-vous savoir comment vous pourriez être guillotinée?...
La Cibot tomba pâle comme une morte, car cette phrase lui tomba sur le cou comme le couteau de la loi. Elle regarda Fraisier d’un air égaré.
—Écoutez-moi bien, ma chère enfant, reprit Fraisier en réprimant un mouvement de satisfaction que lui causa l’effroi de sa cliente.
—J’aimerais mieux tout laisser là... dit en murmurant la Cibot.
Et elle voulut se lever.
—Restez, car vous devez connaître votre danger, je vous dois mes lumières, dit impérieusement Fraisier. Vous êtes renvoyée par monsieur Pillerault, ça ne fait pas de doute, n’est-ce pas? Vous devenez la domestique de ces deux messieurs, très-bien! C’est une déclaration de guerre entre la présidente et vous. Vous voulez tout faire, vous, pour vous emparer de cette succession, en tirer pied ou aile...
La Cibot fit un geste.
—Je ne vous blâme pas, ce n’est pas mon rôle, dit Fraisier en répondant au geste de sa cliente. C’est une bataille que cette entreprise, et vous irez plus loin que vous ne pensez! On se grise de son idée, on tape dur...
Autre geste de dénégation de la part de madame Cibot, qui se rengorgea.
—Allons, allons, ma petite mère, reprit Fraisier avec une horrible familiarité, vous iriez bien loin...
—Ah çà! me prenez-vous pour une voleuse?
—Allons, maman, vous avez un reçu de monsieur Schmucke qui vous a peu coûté... Ah! vous êtes ici à confesse, ma belle dame... Ne trompez pas votre confesseur, surtout quand ce confesseur a le pouvoir de lire dans votre cœur...
La Cibot fut effrayée de la perspicacité de cet homme et comprit la raison de la profonde attention avec laquelle il l’avait écoutée.
—Eh bien! reprit Fraisier, vous pouvez bien admettre que la présidente ne se laissera pas dépasser par vous dans cette course à la succession... On vous observera, l’on vous espionnera... Vous obtenez d’être mise sur le testament de monsieur Pons... C’est parfait. Un beau jour, la justice arrive, on saisit une tisane, on y trouve de l’arsenic au fond, vous et votre mari vous êtes arrêtés, jugés, condamnés, comme ayant voulu tuer le sieur Pons, afin de toucher votre legs... J’ai défendu à Versailles une pauvre femme, aussi vraiment innocente que vous le seriez en pareil cas; les choses étaient comme je vous le dis, et tout ce que j’ai pu faire alors, ç’a été de lui sauver la vie. La malheureuse a eu vingt ans de travaux forcés et les fait à Saint-Lazare.
L’effroi de madame Cibot fut au comble. Devenue pâle, elle regardait ce petit homme sec aux yeux verdâtres comme la pauvre Moresque, réputée fidèle à sa religion, devait regarder l’inquisiteur au moment où elle s’entendait condamner au feu.
—Vous dites donc, mon bon monsieur Fraisier, qu’en vous laissant faire, vous confiant le soin de mes intérêts, j’aurais quelque chose, sans rien craindre?
—Je vous garantis trente mille francs, dit Fraisier en homme sûr de son fait.
—Enfin, vous savez combien j’aime le cher docteur Poulain, reprit-elle de sa voix la plus pateline, c’est lui qui m’a dit de venir vous trouver, et le digne homme ne m’envoyait pas ici pour m’entendre dire que je serais guillotinée comme une empoisonneuse...
Elle fondit en larmes, tant cette idée de guillotine l’avait fait frissonner, ses nerfs étaient en mouvement, la terreur lui serrait le cœur, elle perdit la tête. Fraisier jouissait de son triomphe. En apercevant l’hésitation de sa cliente, il se voyait privé de l’affaire, et il avait voulu dompter la Cibot, l’effrayer, la stupéfier, l’avoir à lui, pieds et poings liés. La portière, entrée dans ce cabinet, comme une mouche se jette dans une toile d’araignée, devait y rester, liée, entortillée, et servir de pâture à l’ambition de ce petit homme de loi. Fraisier voulait en effet trouver, dans cette affaire, la nourriture de ses vieux jours, l’aisance, le bonheur, la considération. La veille, pendant la soirée, tout avait été pesé mûrement, examiné soigneusement, à la loupe, entre Poulain et lui. Le docteur avait dépeint Schmucke à son ami Fraisier, et leurs esprits alertes avaient sondé toutes les hypothèses, examiné les ressources et les dangers. Fraisier, dans un élan d’enthousiasme, s’était écrié:—Notre fortune à tous deux est là-dedans! Et il avait promis à Poulain une place de médecin en chef d’hôpital, à Paris, et il s’était promis à lui-même de devenir juge de paix de l’arrondissement.
Être juge de paix! c’était pour cet homme plein de capacités, docteur en droit et sans chaussettes, une chimère si rude à la monture, qu’il y pensait, comme les avocats-députés pensent à la simarre et les prêtres italiens à la tiare. C’était une folie! Le juge de paix, monsieur Vitel, devant qui plaidait Fraisier, était un vieillard de soixante-neuf ans, assez maladif, qui parlait de prendre sa retraite, et Fraisier parlait d’être son successeur à Poulain, comme Poulain lui parlait d’une riche héritière qu’il épousait après lui avoir sauvé la vie. On ne sait pas quelles convoitises inspirent toutes les places à la résidence de Paris. Habiter Paris est un désir universel. Qu’un débit de tabac, de timbre, vienne à vaquer, cent femmes se lèvent comme un seul homme et font mouvoir tous leurs amis pour l’obtenir. La vacance probable d’une des vingt-quatre perceptions de Paris cause une émeute d’ambitions à la chambre des députés! Ces places se donnent en conseil, la nomination est une affaire d’État. Or, les appointements de juge de paix, à Paris, sont d’environ six mille francs. Le greffe de ce tribunal est une charge qui vaut cent mille francs. C’est une des places les plus enviées de l’ordre judiciaire. Fraisier, juge de paix, ami d’un médecin en chef d’hôpital, se mariait richement, et mariait le docteur Poulain; ils se prêtaient la main mutuellement. La nuit avait passé son rouleau de plomb sur toutes les pensées de l’ancien avoué de Mantes, et un plan formidable avait germé, plan touffu, fertile en moissons et en intrigues. La Cibot était la cheville ouvrière de ce drame. Aussi la révolte de cet instrument devait-elle être comprimée; elle n’avait pas été prévue, mais l’ancien avoué venait d’abattre à ses pieds l’audacieuse portière en déployant toutes les forces de sa nature vénéneuse.
—Ma chère madame Cibot, voyons, rassurez-vous, dit-il en lui prenant la main.
Cette main, froide comme la peau d’un serpent, produisit une impression terrible sur la portière, il en résulta comme une réaction physique qui fit cesser son émotion; elle trouva le crapaud Astaroth de madame Fontaine moins dangereux à toucher que ce bocal de poisons couvert d’une perruque rougeâtre et qui parlait comme les portes crient.
—Ne croyez pas que je vous effraie à tort, reprit Fraisier après avoir noté ce nouveau mouvement de répulsion de la Cibot. Les affaires qui font la terrible réputation de madame la présidente sont tellement connues au Palais, que vous pouvez consulter là-dessus qui vous voudrez. Le grand seigneur qu’on a failli interdire est le marquis d’Espard. Le marquis d’Esgrignon est celui qu’on a sauvé des galères. Le jeune homme, riche, beau, plein d’avenir, qui devait épouser une demoiselle appartenant à l’une des premières familles de France, et qui s’est pendu dans un cabanon de la Conciergerie, est le célèbre Lucien de Rubempré, dont l’affaire a soulevé tout Paris dans le temps. Il s’agissait là d’une succession, de celle d’une femme entretenue, la fameuse Esther, qui a laissé plusieurs millions, et on accusait ce jeune homme de l’avoir empoisonnée, car il était l’héritier institué par le testament. Ce jeune poëte n’était pas à Paris quand cette fille est morte, il ne se savait pas héritier!... On ne peut pas être plus innocent que cela. Eh bien! après avoir été interrogé par monsieur Camusot, ce jeune homme s’est pendu dans son cachot... La Justice, c’est comme la Médecine, elle a ses victimes. Dans le premier cas, on meurt pour la société; dans le second, pour la Science, dit-il en laissant échapper un affreux sourire. Eh bien! vous voyez que je connais le danger... Je suis déjà ruiné par la Justice, moi, pauvre petit avoué obscur. Mon expérience me coûte cher, elle est toute à votre service...
—Ma foi, non, merci... dit la Cibot, je renonce à tout! j’aurai fait un ingrat... Je ne veux que mon dû! J’ai trente ans de probité, monsieur. Mon monsieur Pons dit qu’il me recommandera sur son testament à son ami Schmucke; eh bien! je finirai mes jours en paix chez ce brave Allemand...
Fraisier dépassait le but, il avait découragé la Cibot, et il fut obligé d’effacer les tristes impressions qu’elle avait reçues.
—Ne désespérons de rien, dit-il, allez-vous-en chez vous, tout tranquillement. Allez, nous conduirons l’affaire à bon port.
—Mais que faut-il que je fasse alors, mon bon monsieur Fraisier, pour avoir des rentes, et?...
—N’avoir aucun remords, dit-il vivement en coupant la parole à la Cibot. Eh! mais, c’est précisément pour ce résultat que les gens d’affaires sont inventés. On ne peut rien avoir dans ces cas-là sans se tenir dans les termes de la loi... Vous ne connaissez pas les lois, moi je les connais... Avec moi, vous serez du côté de la légalité, vous posséderez en paix vis-à-vis des hommes, car la conscience, c’est votre affaire.
—Eh bien! dites, reprit la Cibot, que ces paroles rendirent curieuse et heureuse.
—Je ne sais pas, je n’ai pas étudié l’affaire dans ses moyens, je ne me suis occupé que des obstacles. D’abord, il faut, voyez-vous, pousser au testament, et vous ne ferez pas fausse route; mais avant tout, sachons en faveur de qui Pons disposera de sa fortune, car si vous étiez son héritière...
—Non, non, il ne m’aime pas! Ah! si j’avais connu la valeur de ses biblots, et si j’avais su ce qu’il m’a dit de ses amours, je serais sans inquiétude aujourd’hui...
—Enfin, reprit Fraisier, allez toujours! les moribonds ont de singulières fantaisies, ma chère madame Cibot, ils trompent bien des espérances. Qu’il teste, et nous verrons après. Mais, avant tout, il s’agit d’évaluer les objets dont se compose la succession. Ainsi, mettez-moi en rapport avec le Juif, avec ce Rémonencq, ils nous seront très-utiles... Ayez toute confiance en moi, je suis tout à vous. Je suis l’ami de mon client, à pendre et à dépendre, quand il est le mien. Ami ou ennemi, tel est mon caractère.
—Eh bien! je serai tout à vous, dit la Cibot, et, quant aux honoraires, monsieur Poulain...
—Ne parlons pas de cela, dit Fraisier. Songez à maintenir Poulain au chevet du malade; le docteur est un des cœurs les plus honnêtes, les plus purs que je connaisse, et il nous faut là, voyez-vous, un homme sûr... Poulain vaut mieux que moi, je suis devenu méchant.
—Vous en avez l’air, dit la Cibot, mais moi je me fierais à vous...
—Et vous auriez raison! dit-il... Venez me voir à chaque incident, et allez... Vous êtes une femme d’esprit, tout ira bien.
—Adieu, mon cher monsieur Fraisier, bonne santé... votre servante.
Fraisier reconduisit la cliente jusqu’à la porte, et là, comme elle la veille avec le docteur, il lui dit son dernier mot.
—Si vous pouviez faire réclamer mes conseils par monsieur Pons, ce serait un grand pas de fait...
—Je tâcherai, répondit la Cibot.
—Ma grosse mère, reprit Fraisier en faisant rentrer la Cibot jusque dans son cabinet, je connais beaucoup monsieur Trognon, notaire, c’est le notaire du quartier. Si monsieur Pons n’a pas de notaire, parlez-lui de celui-là... faites-lui prendre...
—Compris, répondit la Cibot.
En se retirant, la portière entendit le frôlement d’une robe et le bruit d’un pas pesant qui voulait se rendre léger. Une fois seule et dans la rue, la portière, après avoir marché pendant un certain temps, recouvra sa liberté d’esprit. Quoiqu’elle restât sous l’influence de cette conférence, et qu’elle eût toujours une grande frayeur de l’échafaud, de la justice, des juges, elle prit une résolution très-naturelle et qui l’allait mettre en lutte sourde avec son terrible conseiller.
—Eh! qu’ai-je besoin, se dit-elle, de me donner des associés? faisons ma pelote, et après je prendrai tout ce qu’ils m’offriront pour servir leurs intérêts...
Cette pensée devait hâter, comme on va le voir, la fin du malheureux musicien.
—Eh bien! mon cher monsieur Schmucke, dit la Cibot en entrant dans l’appartement, comment va notre cher adoré de malade?
—Bas pien, répondit l’Allemand. Bons hâ paddi (battu) la gambagne bendant tidde la nouitte.
—Qué qu’il disait donc?
—Tes bêtisses! qu’il foulait que c’husse dude sa vordine (fortune), à la gondission de ne rien vendre... Et il pleurait! Paufre homme! Ça m’a vait pien ti mâle!
—Ça passera! mon cher bichon! reprit la portière. Je vous ai fait attendre votre déjeuner, vu qu’il s’en va de neuf heures, mais ne me grondez pas... Voyez-vous, j’ai eu bien des affaires... rapport à vous. V’là que nous n’avons plus rien, et je me suis procuré de l’argent!...
—Et gomment? dit le pianiste.
—Et ma tante?
—Guèle dande?
—Le plan!
—Le bland!
—Oh! cher homme! est-il simple! Non, vous êtes un saint, n’un amour, un archevêque d’innocence, un homme à empailler, comme disait cet ancien acteur. Comment! vous êtes à Paris depuis vingt-neuf ans, vous avez vu, quoi... la Révolution de Juillet, et vous ne connaissez pas le monde-piété... les commissionnaires où l’on vous prête sur vos hardes!... j’y ai mis tous nos couverts d’argent, huit à filets. Bah! Cibot mangera dans du métal d’Alger. C’est très-bien porté, comme on dit. Et c’est pas la peine de parler de ça à notre Chérubin, ça le tribouillerait, ça le ferait jaunir, et il est bien assez irrité comme il est. Sauvons-le avant tout, et nous verrons après. Eh bien! dans le temps comme dans le temps. A la guerre comme à la guerre, pas vrai!...
—Ponne phâme! cueir ziblime! dit le pauvre musicien en prenant la main de la Cibot et la mettant sur son cœur, avec une expression d’attendrissement.
Cet ange leva les yeux au ciel, les montra pleins de larmes.
—Finissez donc, papa Schmucke, vous êtes drôle. V’là-t-il pas quelque chose de fort! Je suis n’une vieille fille du peuple, j’ai le cœur sur la main. J’ai de ça, voyez-vous, dit-elle en se frappant le sein, autant que vous deux, qui êtes des âmes d’or...
—Baba Schmucke! reprit le musicien. Non t’aller au fond di chagrin, t’y bleurer tes larmes de sang, et te monder tans le ciel, ça me prise! che ne sirfifrai pas à Bons...
—Parbleu, je le crois bien, vous vous tuez... Écoutez, mon bichon.
—Pichon!
—Eh bien! mon fiston.
—Viston?
—Mon chou, nà! si vous aimez mieux.
—Ça n’esde bas plis clair...
—Eh bien! laissez-moi vous soigner et vous diriger, ou si vous continuez ainsi, voyez-vous, j’aurai deux malades sur les bras... Selon ma petite entendement, il faut nous partager la besogne ici. Vous ne pouvez plus aller donner des leçons dans Paris, que ça vous fatigue et que vous n’êtes plus propre à rien ici, où il va falloir passer les nuits, puisque monsieur Pons devient de plus en plus malade. Je vais courir aujourd’hui chez toutes vos pratiques et leur dire que vous êtes malade, pas vrai... Pour lors, vous passerez les nuits auprès de notre mouton, et vous dormirez le matin depuis cinq heures jusqu’à supposé deux heures après midi. Moi, je ferai le service qu’est le plus fatigant, celui de la journée, puisqu’il faut vous donner à déjeuner, à dîner, soigner le malade, le lever, le changer, le médiquer... Car, au métier que je fais, je ne tiendrais pas dix jours. Et voilà déjà trente jours que nous sommes sur les dents. Et que deviendriez-vous, si je tombais malade?... Et vous aussi, c’est à faire frémir, voyez comme vous êtes, pour avoir veillé monsieur cette nuit...
Elle amena Schmucke devant la glace, et Schmucke se trouva fort changé.
—Donc, si vous êtes de mon avis, je vas vous servir darre darre votre déjeuner. Puis vous garderez encore notre amour jusqu’à deux heures. Mais vous allez me donner la liste de vos pratiques, et j’aurai bientôt fait, vous serez libre pour quinze jours. Vous vous coucherez à mon arrivée, et vous vous reposerez jusqu’à ce soir.
Cette proposition était si sage, que Schmucke y adhéra sur-le-champ.
—Motus avec monsieur Pons; car, vous savez, il se croirait perdu si nous lui disions comme ça qu’il va suspendre ses fonctions au théâtre et ses leçons. Le pauvre monsieur s’imaginerait qu’il ne retrouvera plus ses écolières... des bêtises... Monsieur Poulain dit que nous ne sauverons notre Benjamin qu’en le laissant dans le plus grand calme.
—A pien! pien! vaides le técheuner, che fais vaire la lisde et vis tonner les attresses!... fis avez réson, che zugomprais!...
Une heure après, la Cibot s’endimancha, partit en milord au grand étonnement de Rémonencq, et se promit de représenter dignement la femme de confiance des deux Casse-noisettes dans tous les pensionnats, chez toutes les personnes où se trouvaient les écolières des deux musiciens.
Il est inutile de rapporter les différents commérages, exécutés comme les variations d’un thème, auxquels la Cibot se livra chez les maîtresses de pension et au sein des familles, il suffira de la scène qui se passa dans le cabinet directorial de l’illustre Gaudissard, où la portière pénétra, non sans des difficultés inouïes. Les directeurs de spectacle, à Paris, sont mieux gardés que les rois et les ministres. La raison des fortes barrières qu’ils élèvent entre eux et le reste des mortels, est facile à comprendre: les rois n’ont à se défendre que contre les ambitions; les directeurs de spectacle ont à redouter les amours-propres d’artiste et d’auteur.
La Cibot franchit toutes les distances par l’intimité subite qui s’établit entre elle et le concierge. Les portiers se reconnaissent entre eux, comme tous les gens de même profession. Chaque état a ses Shiboleth, comme il a son injure et ses stigmates.
—Ah! madame, vous êtes la portière du théâtre, avait dit la Cibot. Moi, je ne suis qu’une pauvre concierge d’une maison de la rue de Normandie où loge monsieur Pons, votre chef d’orchestre. Oh! comme je serais heureuse d’être à votre place, de voir passer les acteurs, les danseuses, les auteurs! C’est, comme disait cet ancien acteur, le bâton de maréchal de notre métier.
—Et comment va-t-il, ce brave monsieur Pons? demanda la portière.
—Mais il ne va pas du tout; v’là deux mois qu’il ne sort pas de son lit, et il quittera la maison les pieds en avant, c’est sûr.
—Ce sera une perte...
—Oui. Je viens de sa part expliquer sa position à votre directeur; tâchez donc, ma petite, que je lui parle...
—Une dame de la part de monsieur Pons!
Ce fut ainsi que le garçon de théâtre, attaché au service du cabinet, annonça madame Cibot, que la concierge du théâtre lui recommanda. Gaudissard venait d’arriver pour une répétition. Le hasard voulut que personne n’eût à lui parler, que les auteurs de la pièce et les acteurs fussent en retard; il fut charmé d’avoir des nouvelles de son chef d’orchestre, il fit un geste napoléonien, et la Cibot entra.
Cet ancien commis-voyageur, à la tête d’un théâtre en faveur, trompait sa commandite, il la considérait comme une femme légitime. Aussi avait-il pris un développement financier qui réagissait sur sa personne. Devenu fort et gros, coloré par la bonne chère et la prospérité, Gaudissard s’était métamorphosé franchement en Mondor.—Nous tournons au Beaujon! disait-il en essayant de rire le premier de lui-même.—Tu n’en es encore qu’à Turcaret, lui répondit Bixiou qui le remplaçait souvent auprès de la première danseuse du théâtre, la célèbre Héloïse Brisetout. En effet, l’ex-illustre Gaudissard exploitait son théâtre uniquement et brutalement dans son propre intérêt. Après s’être fait admettre comme collaborateur dans plusieurs ballets, dans des pièces, des vaudevilles, il en avait acheté l’autre part, en profitant des nécessités qui poignent les auteurs. Ces pièces, ces vaudevilles, toujours ajoutés aux drames à succès, rapportaient à Gaudissard quelques pièces d’or par jour. Il trafiquait, par procuration, sur les billets, et il s’en était attribué, comme feux de directeur, un certain nombre qui lui permettait de dîmer les recettes. Ces trois natures de contributions directoriales, outre les loges vendues et les présents des actrices mauvaises qui tenaient à remplir des bouts de rôle, à se montrer en pages, en reines, grossissaient si bien son tiers dans les bénéfices, que les commanditaires, à qui les deux autres tiers étaient dévolus, touchaient à peine le dixième des produits. Néanmoins, ce dixième produisait encore un intérêt de quinze pour cent des fonds. Aussi, Gaudissard, appuyé sur ces quinze pour cent de dividende, parlait-il de son intelligence, de sa probité, de son zèle et du bonheur de ses commanditaires. Quand le comte Popinot demanda, par un semblant d’intérêt, à monsieur Matifat, au général Gouraud, gendre de Matifat, à Crevel, s’ils étaient contents de Gaudissard, Gouraud, devenu pair de France, répondit:—On nous dit qu’il nous vole, mais il est si spirituel, si bon enfant, que nous sommes contents...—C’est alors comme dans le conte de La Fontaine, dit l’ancien ministre en souriant. Gaudissard faisait valoir ses capitaux dans des affaires en dehors du théâtre. Il avait bien jugé les Graff, les Schwab et les Brunner, il s’associa dans les entreprises de chemins de fer que cette maison lançait. Cachant sa finesse sous la rondeur et l’insouciance du libertin, du voluptueux, il avait l’air de ne s’occuper que de ses plaisirs et de sa toilette; mais il pensait à tout, et mettait à profit l’immense expérience des affaires qu’il avait acquise en voyageant. Ce parvenu, qui ne se prenait pas au sérieux, habitait un appartement luxueux, arrangé par les soins de son décorateur, et où il donnait des soupers et des fêtes aux gens célèbres. Fastueux, aimant à bien faire les choses, il se donnait pour un homme coulant, et il semblait d’autant moins dangereux, qu’il avait gardé la platine de son ancien métier, pour employer son expression, en la doublant de l’argot des coulisses. Or, comme au théâtre, les artistes disent crûment les choses, il empruntait assez d’esprit aux coulisses qui ont leur esprit, pour, en le mêlant à la plaisanterie vive du commis-voyageur, avoir l’air d’un homme supérieur. En ce moment, il pensait à vendre son privilége et à passer, selon son mot, à d’autres exercices. Il voulait être à la tête d’un chemin de fer, devenir un homme sérieux, un administrateur, et épouser la fille d’un des plus riches maires de Paris, mademoiselle Minard. Il espérait être nommé député sur sa ligne et arriver, par la protection de Popinot, au Conseil d’État.
—A qui ai-je l’honneur de parler? dit Gaudissard en arrêtant sur la Cibot un regard directorial.
—Je suis, monsieur, la femme de confiance de monsieur Pons.
—Eh bien! comment va-t-il, ce cher garçon?...
—Mal, très-mal, monsieur.
—Diable! diable! j’en suis fâché, je l’irai voir; car c’est un de ces hommes rares...
—Ah! oui, monsieur, un vrai chérubin..... Je me demande encore comment cet homme-là se trouvait dans un théâtre...
—Mais, madame, le théâtre est un lieu de correction pour les mœurs... dit Gaudissard. Pauvre Pons!... ma parole d’honneur, on devrait avoir de la graine pour entretenir cette espèce-là... c’est un homme modèle, et du talent... Quand croyez-vous qu’il pourra reprendre son service? Car le théâtre, malheureusement, ressemble aux diligences qui, vides ou pleines, partent à l’heure: la toile se lève ici tous les jours à six heures... et nous aurons beau nous apitoyer, ça ne ferait pas de bonne musique... Voyons, où en est-il?...
—Hélas! mon bon monsieur, dit la Cibot en tirant son mouchoir et en se le mettant sur les yeux, c’est bien terrible à dire; mais je crois que nous aurons le malheur de le perdre, quoique nous le soignions comme la prunelle de nos yeux... monsieur Schmucke et moi... même que je viens vous dire que vous ne devez plus compter sur ce digne monsieur Schmucke qui va passer toutes les nuits... On ne peut pas s’empêcher de faire comme s’il y avait de l’espoir, et d’essayer d’arracher ce digne et cher homme à la mort... Le médecin n’a plus d’espoir...