«Je suis le comte Wenceslas Steinbock, né à Prelie, en Livonie.

»Qu’on n’accuse personne de ma mort, les raisons de mon suicide sont dans ces mots de Kosciusko: Finis Poloniæ!

»Le petit-neveu d’un valeureux général de Charles XII n’a pas voulu mendier. Ma faible constitution m’interdisait le service militaire, et j’ai vu hier la fin des cent thalers avec lesquels je suis venu de Dresde à Paris. Je laisse vingt-cinq francs dans le tiroir de cette table pour payer le terme que je dois au propriétaire.

»N’ayant plus de parents, ma mort n’intéresse personne. Je prie mes compatriotes de ne pas accuser le gouvernement français. Je ne me suis pas fait connaître comme réfugié, je n’ai rien demandé, je n’ai rencontré aucun exilé, personne ne sait à Paris que j’existe.

»Je serai mort dans des pensées chrétiennes. Que Dieu pardonne au dernier des Steinbock!

»Wenceslas!»

Mademoiselle Fischer, excessivement touchée de la probité du moribond, qui payait son terme, ouvrit le tiroir, et vit en effet cinq pièces de cent sous.

—Pauvre jeune homme! s’écria-t-elle. Et personne au monde pour s’intéresser à lui!

Elle descendit chez elle, y prit son ouvrage, et vint travailler dans cette mansarde, en veillant le gentilhomme livonien. A son réveil, on peut juger de l’étonnement de l’exilé, quand il vit une femme à son chevet; il crut continuer un rêve. Tout en faisant des aiguillettes en or pour un uniforme, la vieille fille s’était promis de protéger ce pauvre enfant, qu’elle avait admiré dormant. Lorsque le jeune comte fut tout à fait éveillé, Lisbeth lui donna du courage, et le questionna pour savoir comment lui faire gagner sa vie. Wenceslas, après avoir raconté son histoire, ajouta qu’il avait dû sa place à sa vocation reconnue pour les arts; il s’était toujours senti des dispositions pour la sculpture; mais le temps nécessaire aux études lui paraissait trop long pour un homme sans argent, et il se sentait beaucoup trop faible en ce moment pour s’adonner à un état manuel ou entreprendre la grande sculpture. Ces paroles furent du grec pour Lisbeth Fischer. Elle répondit à ce malheureux que Paris offrait tant de ressources, qu’un homme de bonne volonté devait y vivre. Jamais les gens de cœur n’y périssaient quand ils apportaient un certain fonds de patience.

—Je ne suis qu’une pauvre fille, moi, une paysanne, et j’ai bien su m’y créer une indépendance, ajouta-t-elle en terminant. Écoutez-moi. Si vous voulez bien sérieusement travailler, j’ai quelques économies, je vous prêterai mois par mois l’argent nécessaire pour vivre; mais pour vivre strictement et non pour bambocher, pour courailler! On peut dîner à Paris à vingt-cinq sous par jour, et je vous ferai votre déjeuner avec le mien tous les matins. Enfin je meublerai votre chambre, et je payerai les apprentissages qui vous sembleront nécessaires. Vous me donnerez des reconnaissances en bonne forme de l’argent que je dépenserai pour vous; et, quand vous serez riche, vous me rendrez le tout. Mais, si vous ne travaillez pas, je ne me regarderai plus comme engagée à rien, et je vous abandonnerai.

—Ah! s’écria le malheureux qui sentait encore l’amertume de sa première étreinte avec la Mort, les exilés de tous les pays ont bien raison de tendre vers la France, comme font les âmes du purgatoire vers le paradis. Quelle nation que celle où il se trouve des secours, des cœurs généreux partout, même dans une mansarde comme celle-ci! Vous serez tout pour moi, ma chère bienfaitrice, je serai votre esclave! Soyez mon amie, dit-il avec une de ces démonstrations caressantes, si familières aux Polonais, et qui les fait accuser assez injustement de servilité.

—Oh! non, je suis trop jalouse, je vous rendrais malheureux; mais je serai volontiers quelque chose comme votre camarade, reprit Lisbeth.

—Oh! si vous saviez avec quelle ardeur j’appelais une créature, fût-ce un tyran, qui voulût de moi, quand je me débattais dans le vide de Paris! reprit Wenceslas. Je regrettais la Sibérie où l’empereur m’enverrait, si je rentrais!... Devenez ma providence... Je travaillerai, je deviendrai meilleur que je ne suis, quoique je ne sois pas un mauvais garçon.

—Ferez-vous tout ce que je vous dirai de faire? demanda-t-elle.

—Oui!...

—Eh bien! je vous prends pour mon enfant, dit-elle gaîment. Me voilà avec un garçon qui se relève du cercueil. Allons! nous commençons. Je vais descendre faire mes provisions, habillez-vous, vous viendrez partager mon déjeuner quand j’aurai cogné au plafond avec le manche de mon balai.

Le lendemain, chez les fabricants où mademoiselle Fischer porta son ouvrage, elle prit des renseignements sur l’état de sculpteur. A force de demander, elle réussit à découvrir l’atelier des Florent et Chanor, maison spéciale où l’on fondait, où l’on ciselait les bronzes riches et les services d’argenterie luxueux. Elle y conduisit Steinbock en qualité d’apprenti sculpteur, proposition qui parut bizarre. On exécutait là les modèles des plus fameux artistes, on n’y montrait pas à sculpter. La persistance et l’entêtement de la vieille fille arrivèrent à placer son protégé comme dessinateur d’ornements. Steinbock sut promptement modeler les ornements, il en inventa de nouveaux, il avait la vocation. Cinq mois après avoir achevé son apprentissage de ciseleur, il fit la connaissance du fameux Stidmann, le principal sculpteur de la maison Florent. Au bout de vingt mois, Wenceslas en savait plus que son maître; mais, en trente mois, les économies amassées par la vieille fille pendant seize ans, pièce à pièce, furent entièrement dissipées. Deux mille cinq cents francs en or! une somme qu’elle comptait placer en viager, et représentée par quoi? par la lettre de change d’un Polonais. Aussi Lisbeth travaillait-elle en ce moment comme dans sa jeunesse, afin de subvenir aux dépenses du Livonien. Quand elle se vit entre les mains un papier au lieu d’avoir ses pièces d’or, elle perdit la tête, et alla consulter monsieur Rivet, devenu depuis quinze ans le conseil, l’ami de sa première et plus habile ouvrière. En apprenant cette aventure, monsieur et madame Rivet grondèrent Lisbeth, la traitèrent de folle, honnirent les réfugiés dont les menées pour redevenir une nation compromettaient la prospérité du commerce, la paix à tout prix, et ils poussèrent la vieille fille à prendre, ce qu’on appelle en commerce, des sûretés.

—La seule sûreté que ce gaillard-là peut vous offrir, c’est sa liberté, dit alors monsieur Rivet.

Monsieur Achille Rivet était juge au tribunal de commerce.

—Et ce n’est pas une plaisanterie pour les étrangers, reprit-il. Un Français reste cinq ans en prison, et après il en sort sans avoir payé ses dettes, il est vrai, car il n’est plus contraignable que par sa conscience qui le laisse toujours en repos; mais un étranger ne sort jamais de prison. Donnez-moi votre lettre de change, vous allez la passer au nom de mon teneur de livres, il la fera protester, vous poursuivra tous les deux, obtiendra contradictoirement un jugement qui prononcera la contrainte par corps, et quand tout sera bien en règle, il vous signera une contre-lettre. En agissant ainsi, vos intérêts courront, et vous aurez un pistolet toujours chargé contre votre Polonais!

La vieille fille se laissa mettre en règle, et dit à son protégé de ne pas s’inquiéter de cette procédure, uniquement faite pour donner des garanties à un usurier qui consentait à leur avancer quelque argent. Cette défaite était due au génie inventif du juge au tribunal de commerce. L’innocent artiste, aveugle dans sa confiance en sa bienfaitrice, alluma sa pipe avec les papiers timbrés, car il fumait comme tous les gens qui ont ou des chagrins ou de l’énergie à endormir. Un beau jour, monsieur Rivet fit voir à mademoiselle Fischer un dossier et lui dit:—Vous avez à vous Wenceslas Steinbock, pieds et poings liés, et si bien, qu’en vingt-quatre heures vous pouvez le loger à Clichy pour le reste de ses jours.

Ce digne et honnête juge au tribunal de commerce éprouva ce jour-là la satisfaction que doit causer la certitude d’avoir commis une mauvaise bonne action. La bienfaisance a tant de manières d’être à Paris, que cette expression singulière répond à l’une de ses variations. Une fois le Livonien entortillé dans les cordes de la procédure commerciale, il s’agissait d’arriver au payement, car le notable commerçant regardait Wenceslas Steinbock comme un escroc. Le cœur, la probité, la poésie étaient à ses yeux, en affaires, des sinistres. Rivet alla voir, dans l’intérêt de cette pauvre mademoiselle Fischer qui, selon son expression, avait été dindonnée par un Polonais, les riches fabricants de chez qui Steinbock sortait. Or, secondé par les remarquables artistes de l’orfèvrerie parisienne déjà cités, Stidmann, qui faisait arriver l’art français à la perfection où il est maintenant et qui permet de lutter avec les Florentins et la Renaissance, se trouvait dans le cabinet de Chanor, lorsque le brodeur y vint prendre des renseignements sur le nommé Steinbock, un réfugié polonais.

—Qu’appelez-vous le nommé Steinbock? s’écria railleusement Stidmann. Serait-ce par hasard un jeune Livonien que j’ai eu pour élève? Apprenez, monsieur, que c’est un grand artiste. On dit que je me crois le diable; eh bien, ce pauvre garçon ne sait pas, lui, qu’il peut devenir un dieu...

—Ah! quoique vous parliez bien cavalièrement à un homme qui a l’honneur d’être juge au tribunal de la Seine...

—Excusez, consul!... répliqua Stidmann en se mettant le revers de la main au front.

—Je suis bien heureux de ce que vous venez de dire. Ainsi, ce jeune homme pourra gagner de l’argent...

—Certes, dit le vieux Chanor, mais il lui faut travailler; il en aurait déjà bien amassé, s’il était resté chez nous. Que voulez-vous? les artistes ont horreur de la dépendance.

—Ils ont la conscience de leur valeur et de leur dignité, répondit Stidmann. Je ne blâme pas Wenceslas d’aller seul, de tâcher de se faire un nom et de devenir un grand homme, c’est son droit! Et j’ai cependant bien perdu quand il m’a quitté!

—Voilà! s’écria Rivet, voilà les prétentions des jeunes gens, au sortir de leur œuf universitaire... Mais commencez donc par vous faire des rentes, et cherchez la gloire après!

—On se gâte la main à ramasser des écus! répondit Stidmann. C’est à la gloire à nous apporter la fortune.

—Que voulez-vous? dit Chanor à Rivet, on ne peut pas les attacher...

—Ils mangeraient le licou! répliqua Stidmann.

—Tous ces messieurs, dit Chanor en regardant Stidmann, ont autant de fantaisie que de talent. Ils dépensent énormément, ils ont des lorettes, ils jettent l’argent par les fenêtres, ils ne trouvent plus le temps de faire leurs travaux; ils négligent alors leurs commandes; nous allons chez des ouvriers qui ne les valent pas et qui s’enrichissent; puis ils se plaignent de la dureté des temps, tandis que, s’ils s’étaient appliqués, ils auraient des monts d’or...

—Vous me faites l’effet, vieux Père Lumignon, dit Stidmann, de ce libraire d’avant la révolution qui disait:—Ah! si je pouvais tenir Montesquieu, Voltaire et Rousseau, bien gueux, dans ma soupente et garder leurs culottes dans une commode, comme ils m’écriraient de bons petits livres avec lesquels je me ferais une fortune! Si l’on pouvait forger de belles œuvres comme des clous, les commissionnaires en feraient... Donnez-moi mille francs, et taisez-vous!

Le bonhomme Rivet revint enchanté pour la pauvre demoiselle Fischer qui dînait chez lui tous les lundis et qu’il allait y trouver.

—Si vous pouvez le faire bien travailler, dit-il, vous serez plus heureuse que sage, vous serez remboursée, intérêts, frais et capital. Ce Polonais a du talent, il peut gagner sa vie; mais enfermez ses pantalons et ses souliers, empêchez-le d’aller à la Chaumière et dans le quartier Notre-Dame-de-Lorette, tenez-le en laisse. Sans ces précautions, votre sculpteur flânera, et si vous saviez ce que les artistes appellent flâner! des horreurs, quoi! Je viens d’apprendre qu’un billet de mille francs y passe dans une journée.

Cet épisode eut une influence terrible sur la vie intérieure de Wenceslas et de Lisbeth. La bienfaitrice trempa le pain de l’exilé dans l’absynthe des reproches, lorsqu’elle crut ses fonds compromis, et elle les crut bien souvent perdus. La bonne mère devint une marâtre, elle morigéna ce pauvre enfant, elle le tracassa, lui reprocha de ne pas travailler assez promptement, et d’avoir pris un état difficile. Elle ne pouvait pas croire que des modèles en cire rouge, des figurines, des projets d’ornements, des essais pussent avoir du prix. Bientôt, fâchée de ses duretés, elle essayait d’en effacer les traces par des soins, par des douceurs et par des attentions. Le pauvre jeune homme, après avoir gémi de se trouver dans la dépendance de cette mégère et sous la domination d’une paysanne des Vosges, était ravi des câlineries et de cette sollicitude maternelle éprise seulement du physique, du matériel de la vie. Il fut comme une femme qui pardonne les mauvais traitements d’une semaine à cause des caresses d’un fugitif raccommodement. Mademoiselle Fischer prit ainsi sur cette âme un empire absolu. L’amour de la domination resté dans ce cœur de vieille fille, à l’état de germe, se développa rapidement. Elle put satisfaire son orgueil et son besoin d’action: n’avait-elle pas une créature à elle, à gronder, à diriger, à flatter, à rendre heureuse, sans avoir à craindre aucune rivalité? Le bon et le mauvais de son caractère s’exercèrent donc également. Si parfois elle martyrisait le pauvre artiste, elle avait en revanche des délicatesses, semblables à la grâce des fleurs champêtres; elle jouissait de le voir ne manquant de rien, elle eût donné sa vie pour lui; Wenceslas en avait la certitude. Comme toutes les belles âmes, le pauvre garçon oubliait le mal, les défauts de cette fille qui, d’ailleurs, lui avait raconté sa vie comme excuse de sa sauvagerie, et il ne se souvenait jamais que des bienfaits. Un jour, la vieille fille, exaspérée de ce que Wenceslas était allé flâner au lieu de travailler, lui fit une scène.

—Vous m’appartenez! lui dit-elle. Si vous êtes honnête homme, vous devriez tâcher de me rendre le plus tôt possible ce que vous me devez...

Le gentilhomme, en qui le sang des Steinbock s’alluma, devint pâle.

—Mon Dieu! dit-elle, bientôt nous n’aurons plus pour vivre que les trente sous que je gagne, moi, pauvre fille...

Les deux indigents, irrités dans le duel de la parole, s’animèrent l’un contre l’autre; et alors le pauvre artiste reprocha pour la première fois à sa bienfaitrice de l’avoir arraché à la mort, pour lui faire une vie de forçat pire que le néant où du moins on se reposait, dit-il, et il parla de fuir.

—Fuir!... s’écria la vieille fille!... Ah! monsieur Rivet avait raison!

Et elle expliqua catégoriquement au Polonais, comment on pouvait en vingt-quatre heures le mettre pour le reste de ses jours en prison. Ce fut un coup de massue. Steinbock tomba dans une mélancolie noire et dans un mutisme absolu. Le lendemain, dans la nuit, Lisbeth ayant entendu des préparatifs de suicide, monta chez son pensionnaire, lui présenta le dossier et une quittance en règle.

—Tenez, mon enfant, pardonnez-moi! dit-elle les yeux humides. Soyez heureux, quittez-moi, je vous tourmente trop; mais, dites-moi que vous penserez quelquefois à la pauvre fille qui vous a mis à même de gagner votre vie. Que voulez-vous? vous êtes la cause de mes méchancetés: je puis mourir, que deviendriez-vous sans moi?... Voilà la raison de l’impatience que j’ai de vous voir en état de fabriquer des objets qui puissent se vendre. Je ne vous redemande pas mon argent pour moi, allez!... J’ai peur de votre paresse que vous nommez rêverie, de vos conceptions qui mangent tant d’heures pendant lesquelles vous regardez le ciel, et je voudrais que vous eussiez contracté l’habitude du travail.

Ce fut dit avec un accent, un regard, des larmes, une attitude qui pénétrèrent le noble artiste; il saisit sa bienfaitrice, la pressa sur son cœur, et l’embrassa au front.

—Gardez ces pièces, répondit-il avec une sorte de gaieté. Pourquoi me mettriez-vous à Clichy? ne suis-je pas emprisonné ici par la reconnaissance?

Cet épisode de leur vie commune et secrète, arrivé six mois auparavant, avait fait produire à Wenceslas trois choses: le cachet que gardait Hortense, le groupe mis chez le marchand de curiosités, et une admirable pendule qu’il achevait en ce moment, car il tissait les derniers écrous du modèle.

Cette pendule représentait les douze Heures, admirablement caractérisées par douze figures de femmes entraînées dans une danse si folle et si rapide, que trois Amours, grimpés sur un tas de fleurs et de fruits, ne pouvaient arrêter au passage que l’Heure de minuit, dont la chlamyde déchirée restait aux mains de l’Amour le plus hardi. Ce sujet reposait sur un socle rond d’une admirable ornementation, où s’agitaient des animaux fantastiques. L’Heure était indiquée dans une bouche monstrueuse ouverte par un bâillement. Chaque Heure offrait des symboles heureusement imaginés qui en caractérisaient les occupations habituelles.

Il est facile maintenant de comprendre l’espèce d’attachement extraordinaire que mademoiselle Fischer avait conçu pour son Livonien; elle le voulait heureux, et elle le voyait dépérissant, s’étiolant dans sa mansarde. On conçoit la raison de cette situation affreuse. La Lorraine surveillait cet enfant du Nord avec la tendresse d’une mère, avec la jalousie d’une femme et l’esprit d’un dragon; ainsi elle s’arrangeait pour lui rendre toute folie, toute débauche impossible, en le laissant toujours sans argent. Elle aurait voulu garder sa victime et son compagnon pour elle, sage comme il était par force, et elle ne comprenait pas la barbarie de ce désir insensé, car elle avait pris, elle, l’habitude de toutes les privations. Elle aimait assez Steinbock pour ne pas l’épouser, et l’aimait trop pour le céder à une autre femme; elle ne savait pas se résigner à n’en être que la mère, et se regardait comme une folle quand elle pensait à l’autre rôle. Ces contradictions, cette féroce jalousie, ce bonheur de posséder un homme à elle, tout agitait démesurément le cœur de cette fille. Éprise réellement depuis quatre ans, elle caressait le fol espoir de faire durer cette vie inconséquente et sans issue, où sa persistance devait causer la perte de celui qu’elle appelait son enfant. Ce combat de ses instincts et de sa raison la rendait injuste et tyrannique. Elle se vengeait sur ce jeune homme de ce qu’elle n’était ni jeune, ni riche, ni belle; puis, après chaque vengeance, elle arrivait, en reconnaissant ses torts en elle-même, à des humilités, à des tendresses infinies. Elle ne concevait le sacrifice à faire à son idole qu’après y avoir écrit sa puissance à coups de hache. C’était enfin la Tempête de Shakspeare renversée, Caliban maître d’Ariel et de Prospero. Quant à ce malheureux jeune homme à pensées élevées, méditatif, enclin à la paresse, il offrait dans les yeux, comme ces lions encagés au Jardin des Plantes, le désert que sa protectrice faisait en son âme. Le travail forcé que Lisbeth exigeait de lui ne défrayait pas les besoins de son cœur. Son ennui devenait une maladie physique, et il mourait sans pouvoir demander, sans savoir se procurer l’argent d’une folie souvent nécessaire. Par certaines journées d’énergie, où le sentiment de son malheur accroissait son exaspération, il regardait Lisbeth comme un voyageur altéré, qui, traversant une côte aride, doit regarder une eau saumâtre. Ces fruits amers de l’indigence et de cette réclusion dans Paris, étaient savourés comme des plaisirs par Lisbeth. Aussi prévoyait-elle avec terreur que la moindre passion allait lui arracher son esclave. Parfois elle se reprochait, en contraignant par sa tyrannie et ses reproches ce poëte à devenir un grand sculpteur de petites choses, de lui avoir donné les moyens de se passer d’elle.

Le lendemain, ces trois existences, si diversement et si réellement misérables, celle d’une mère au désespoir, celle du ménage Marneffe et celle du pauvre exilé, devaient toutes être affectées par la passion naïve d’Hortense et par le singulier dénoûment que le baron allait trouver à sa passion malheureuse pour Josépha.

Au moment d’entrer à l’Opéra, le Conseiller-d’État fut arrêté par l’aspect un peu sombre du temple de la rue Lepelletier, où il ne vit ni gendarmes, ni lumières, ni gens de service, ni barrières pour contenir la foule. Il regarda l’affiche, y vit une bande blanche au milieu de laquelle brillait ce mot sacramentel:

RELACHE PAR INDISPOSITION.

Aussitôt il s’élança chez Josépha qui demeurait dans les environs, comme tous les artistes attachés à l’Opéra, rue Chauchat.

—Monsieur! que demandez-vous? lui dit le portier, à son grand étonnement.

—Vous ne me connaissez donc plus? répondit le baron avec inquiétude.

—Au contraire, monsieur; c’est parce que j’ai l’honneur de remettre monsieur, que je lui dis: Où allez-vous!

Un frisson mortel glaça le baron.

—Qu’est-il arrivé? demanda-t-il.

—Si monsieur le baron entrait dans l’appartement de mademoiselle Mirah, il y trouverait mademoiselle Héloïse Brisetout, monsieur Bixiou, monsieur Léon de Lora, monsieur Lousteau, monsieur de Vernisset, monsieur Stidmann, et des femmes pleines de patchouli qui pendent la crémaillère...

—Eh bien! où donc est?...

—Mademoiselle Mirah!... Je ne sais pas trop si je fais bien de vous le dire.

Le baron glissa deux pièces de cent sous dans la main du portier.

—Eh bien, elle reste maintenant rue de la Ville-l’Évêque, dans un hôtel que lui a donné, dit-on, le duc d’Hérouville, répondit à voix basse le portier.

Après avoir demandé le numéro de cet hôtel, le baron prit un milord et arriva devant une de ces jolies maisons modernes à doubles portes, où, dès la lanterne de gaz, le luxe se manifeste.

Le baron, vêtu de son habit de drap bleu, à cravate blanche, gilet blanc, pantalon de nankin, bottes vernies, beaucoup d’empois dans le jabot, passa pour un invité retardataire aux yeux du portier de ce nouvel Éden. Sa prestance, sa manière de marcher, tout en lui justifiait cette opinion.

Au coup de cloche sonné par le portier, un valet parut au péristyle. Ce valet, nouveau comme l’hôtel, laissa pénétrer le baron qui lui dit d’un ton de voix accompagné d’un geste impérial:—Fais passer cette carte à mademoiselle Josépha...

Le Patito regarda machinalement la pièce où il se trouvait, et se vit dans un salon d’attente, plein de fleurs rares, dont l’ameublement devait coûter quatre mille écus de cent sous. Le valet, revenu, pria monsieur d’entrer au salon en attendant qu’on sortît de table pour prendre le café.

Quoique le baron eût connu le luxe de l’Empire, qui certes fut un des plus prodigieux et dont les créations, si elles ne furent pas durables, n’en coûtèrent pas moins des sommes folles, il resta comme ébloui, abasourdi, dans ce salon dont les trois fenêtres donnaient sur un jardin féerique, un de ces jardins fabriqués en un mois avec des terrains rapportés, avec des fleurs transplantées, et dont les gazons semblent obtenus par des procédés chimiques. Il admira non-seulement les recherches, les dorures, les sculptures les plus coûteuses du style dit Pompadour, des étoffes merveilleuses que le premier épicier venu aurait pu commander et obtenir à flots d’or; mais encore ce que des princes seuls ont la faculté de choisir, de trouver, de payer et d’offrir: deux tableaux de Greuze et deux de Watteau, deux têtes de Van-Dyck, deux paysages de Ruysdaël, deux du Guaspre, un Rembrandt et un Holbein, un Murillo et un Titien, deux Teniers et deux Metzu, un Van-Huysum et un Abraham Mignon, enfin deux cent mille francs de tableaux admirablement encadrés. Les bordures valaient presque les toiles.

—Ah! tu comprends maintenant, mon bonhomme? dit Josépha.

Venue sur la pointe du pied par une porte muette, sur des tapis de Perse, elle saisit son adorateur dans une de ces stupéfactions où les oreilles tintent si bien, qu’on n’entend rien que le glas du désastre.

Ce mot de bonhomme, dit à ce personnage si haut placé dans l’administration, et qui peint admirablement l’audace avec laquelle ces créatures ravalent les plus grandes existences, laissa le baron cloué par les pieds. Josépha, toute en blanc et jaune, était si bien parée pour cette fête, qu’elle pouvait encore briller au milieu de ce luxe insensé, comme le bijou le plus rare.

—N’est-ce pas que c’est beau? reprit-elle. Le duc a mis là tous les bénéfices d’une affaire en commandite dont les actions ont été vendues en hausse. Pas bête, mon petit duc? Il n’y a que les grands seigneurs d’autrefois pour savoir changer du charbon de terre en or. Le notaire, avant le dîner, m’a apporté le contrat d’acquisition à signer, et qui contient quittance du prix. Comme ils sont là tous grands seigneurs: d’Esgrignon, Rastignac, Maxime, Lenoncourt, Verneuil, Laginski, Rochefide, la Palférine, et en fait de banquiers, Nucingen et du Tillet, avec Antonia, Malaga, Carabine et la Schontz, ils ont tous compati à ton malheur. Oui, mon vieux, tu es invité, mais à la condition de boire tout de suite la valeur de deux bouteilles en vins de Hongrie, de Champagne et du Cap pour te mettre à leur niveau. Nous sommes, mon cher, tous trop tendus ici pour qu’il n’y ait pas relâche à l’Opéra, mon directeur est saoul comme un cornet à piston, il en est aux couacs!

—Oh! Josépha! s’écria le baron.

—Comme c’est bête, une explication, répondit-elle en souriant. Voyons, vaux-tu les six cent mille francs que coûte l’hôtel et le mobilier? Peux-tu m’apporter une inscription de trente mille francs de rentes que le duc m’a donnée dans un cornet de papier blanc à dragées d’épicier?... C’est là une jolie idée!

—Quelle perversité! dit le Conseiller-d’État, qui dans ce moment de rage aurait troqué les diamants de sa femme pour remplacer le duc d’Hérouville pendant vingt-quatre heures.

—C’est mon état d’être perverse! répliqua-t-elle. Ah! voilà comment tu prends la chose! Pourquoi n’as-tu pas inventé de commandite? Mon Dieu, mon pauvre chat teint, tu devrais me remercier: je te quitte au moment où tu pourrais manger avec moi l’avenir de ta femme, la dot de ta fille, et... Ah! tu pleures, L’Empire s’en va!... je vais saluer l’Empire.

Elle se posa tragiquement et dit:

On vous appelle Hulot! je ne vous connais plus!...

Et elle rentra.

La porte entr’ouverte laissa passer, comme un éclair, un jet de lumière accompagné d’un éclat du crescendo de l’orgie et chargé des odeurs d’un festin du premier ordre.

La cantatrice revint voir par la porte entrebâillée, et trouvant Hulot planté sur ses pieds comme s’il eût été de bronze, elle fit un pas en avant et reparut.

—Monsieur, dit-elle, j’ai cédé les guenilles de la rue Chauchat à la petite Héloïse Brisetout de Bixiou; si vous voulez y réclamer votre bonnet de coton, votre tire-botte, votre ceinture et votre cire à favoris, j’ai stipulé qu’on vous les rendrait.

Cette horrible raillerie eut pour effet de faire sortir le baron comme Loth dut sortir de Gomorrhe, mais sans se retourner, comme madame.

Hulot revint chez lui, marchant en furieux, se parlant à lui-même, et trouva sa famille faisant avec calme le whist à deux sous la fiche qu’il avait vu commencer. En voyant son mari, la pauvre Adeline crut à quelque affreux désastre, à un déshonneur; elle donna ses cartes à Hortense et entraîna Hector dans ce même petit salon, où cinq heures auparavant Crevel lui prédisait les plus honteuses agonies de la misère.

—Qu’as-tu? dit-elle effrayée.

—Oh! pardonne-moi; mais laisse-moi te raconter ces infamies.

Il exhala sa rage pendant dix minutes.

—Mais, mon ami, répondit héroïquement cette pauvre femme, de pareilles créatures ne connaissent pas l’amour! cet amour pur et dévoué que tu mérites; comment pourrais-tu, toi si perspicace, avoir la prétention de lutter avec un million?

—Chère Adeline! s’écria le baron en saisissant sa femme et la pressant sur son cœur.

La baronne venait de jeter du baume sur les plaies saignantes de l’amour-propre.

—Certes, ôtez la fortune au duc d’Hérouville, entre nous deux, elle n’hésiterait pas! dit le baron.

—Mon ami, reprit Adeline en faisant un dernier effort, s’il te faut absolument des maîtresses, pourquoi ne prends-tu pas, comme Crevel, des femmes qui ne soient pas chères et dans une classe à se trouver long-temps heureuses de peu. Nous y gagnerions tous. Je conçois le besoin, mais je ne comprends rien à la vanité...

—Oh! quelle bonne et excellente femme tu es! s’écria-t-il. Je suis un vieux fou. Je ne mérite pas d’avoir un ange comme toi pour compagne.

—Je suis tout bonnement la Joséphine de mon Napoléon, répondit-elle avec une teinte de mélancolie.

—Joséphine ne te valait pas, dit-il. Viens, je vais jouer le whist avec mon frère et mes enfants; il faut que je me mette à mon métier de père de famille, que je marie mon Hortense et que j’enterre le libertin...

Cette bonhomie toucha si fort la pauvre Adeline, qu’elle dit:—Cette créature a bien mauvais goût de préférer qui que ce soit à mon Hector. Ah! je ne te céderais pas pour tout l’or de la terre. Comment peut-on te laisser quand on a le bonheur d’être aimé par toi!...

Le regard par lequel le baron récompensa le fanatisme de sa femme la confirma dans l’opinion que la douceur et la soumission étaient les plus puissantes armes de la femme. Elle se trompait en ceci. Les sentiments nobles poussés à l’absolu produisent des résultats semblables à ceux des plus grands vices. Bonaparte est devenu l’Empereur pour avoir mitraillé le peuple à deux pas de l’endroit où Louis XVI a perdu la monarchie et la tête pour n’avoir pas laissé verser le sang d’un monsieur Sauce.

Le lendemain, Hortense, qui mit le cachet de Wenceslas sous son oreiller pour ne pas s’en séparer pendant son sommeil, fut habillée de bonne heure, et fit prier son père de venir au jardin dès qu’il serait levé.

Vers neuf heures et demie, le père, condescendant à une demande de sa fille, lui donnait le bras, et ils allaient ensemble le long des quais, par le pont Royal, sur la place du Carrousel.

—Ayons l’air de flâner, papa, dit Hortense en débouchant par le guichet pour traverser cette immense place...

—Flâner ici?... demanda railleusement le père.

—Nous sommes censés aller au Musée, et là-bas, dit-elle en montrant les baraques adossées aux murailles des maisons qui tombent à angle droit sur la rue du Doyenné, tiens, il y a des marchands de bric-à-brac, de tableaux...

—Ta cousine demeure là...

—Je le sais bien; mais il ne faut pas qu’elle nous voie...

—Et que veux-tu faire? dit le baron en se trouvant à trente pas environ des fenêtres de madame de Marneffe à laquelle il pensa soudain.

Hortense avait conduit son père devant le vitrage d’une des boutiques situées à l’angle du pâté de maisons qui longe les galeries du vieux Louvre et qui fait face à l’hôtel de Nantes. Elle entra dans cette boutique en laissant son père occupé à regarder les fenêtres de la jolie petite dame qui, la veille, avait laissé son image au cœur du vieux Beau, comme pour y calmer la blessure qu’il allait recevoir, et il ne put s’empêcher de mettre en pratique le conseil de sa femme.

—Rabattons-nous sur les petites bourgeoises, se dit-il en se rappelant les adorables perfections de madame Marneffe. Cette petite femme-là me fera promptement oublier l’avide Josépha.

Or, voici ce qui se passa simultanément dans la boutique et hors de la boutique.

En examinant les fenêtres de sa nouvelle belle, le baron aperçut le mari qui, tout en brossant sa redingote lui-même, faisait évidemment le guet et semblait attendre quelqu’un sur la place. Craignant d’être aperçu, puis reconnu plus tard, l’amoureux baron tourna le dos à la rue du Doyenné, mais en se mettant de trois-quarts afin de pouvoir y donner un coup d’œil de temps en temps. Ce mouvement le fit rencontrer presque face à face avec madame Marneffe qui, venant des quais, doublait le promontoire des maisons pour retourner chez elle. Valérie éprouva comme une commotion en recevant le regard étonné du baron, et elle y répondit par une œillade de prude.

—Jolie femme! s’écria le baron, et pour qui l’on ferait bien des folies!

—Eh! monsieur, répondit-elle en se retournant comme une femme qui prend un parti violent, vous êtes monsieur le baron Hulot, n’est-ce pas?

Le baron de plus en plus stupéfait fit un geste d’affirmation.

—Eh bien! puisque le hasard a marié deux fois nos yeux, et que j’ai le bonheur de vous avoir intrigué ou intéressé, je vous dirai qu’au lieu de faire des folies, vous devriez bien faire justice... Le sort de mon mari dépend de vous.

—Comment l’entendez-vous? demanda galamment le baron.

—C’est un employé de votre direction, à la Guerre, Division de monsieur Lebrun, bureau de monsieur Coquet, répondit-elle en souriant.

—Je me sens disposé, madame... madame?

—Madame Marneffe.

—Ma petite madame Marneffe, à faire des injustices pour vos beaux yeux... J’ai dans votre maison une cousine, et j’irai la voir un de ces jours, le plus tôt possible, venez m’y présenter votre requête.

—Excusez mon audace, monsieur le baron; mais vous comprendrez comment j’ai pu oser parler ainsi, je suis sans protection.

—Ah! ah!

—Oh! monsieur, vous vous méprenez, dit-elle en baissant les yeux.

Le baron crut que le soleil venait de disparaître.

—Je suis au désespoir, mais je suis une honnête femme, reprit-elle. J’ai perdu, il y a six mois, mon seul protecteur, le maréchal Montcornet.

—Ah! vous êtes sa fille.

—Oui, monsieur, mais il ne m’a jamais reconnue.

—Afin de pouvoir vous laisser une partie de sa fortune.

—Il ne m’a rien laissé, monsieur, car on n’a pas trouvé de testament.

—Oh! pauvre petite, le maréchal a été surpris par l’apoplexie... Allons, espérez, madame, on doit quelque chose à la fille d’un des chevaliers Bayard de l’Empire.

Madame Marneffe salua gracieusement, et fut aussi fière de son succès que le baron l’était du sien.

—D’où diable vient-elle si matin? se demanda-t-il en analysant le mouvement onduleux de la robe auquel elle imprimait une grâce peut-être exagérée. Elle a la figure trop fatiguée pour revenir du bain, et son mari l’attend. C’est inexplicable, et cela donne beaucoup à penser.

Madame Marneffe une fois rentrée, le baron voulut savoir ce que faisait sa fille dans la boutique. En y entrant, comme il regardait toujours les fenêtres de madame Marneffe, il faillit heurter un jeune homme au front pâle, aux yeux gris pétillants, vêtu d’un paletot d’été en mérinos noir, d’un pantalon de gros coutil et de souliers à guêtres en cuir jaune, qui sortait comme un braque; et il le vit courir vers la maison de madame Marneffe où il entra. En glissant dans la boutique, Hortense y avait distingué tout aussitôt le fameux groupe mis en évidence sur une table placée au centre dans le champ de la porte.

Sans les circonstances auxquelles elle en devait la connaissance, ce chef-d’œuvre eût vraisemblablement frappé la jeune fille par ce qu’il faut appeler le brio des grandes choses, elle qui, certes, aurait pu poser en Italie pour la statue du Brio.

Toutes les œuvres des gens de génie n’ont pas au même degré ce brillant, cette splendeur visible à tous les yeux, même à ceux des ignorants. Ainsi, certains tableaux de Raphaël, tels que la célèbre Transfiguration, la Madone de Foligno, les fresques des Stanze au Vatican ne commanderont pas soudain l’admiration, comme le Joueur de violon de la galerie Sciarra, les portraits des Doni et la vision d’Ezéchiel de la galerie de Pitti, le Portement de croix de la galerie Borghèse, le Mariage de la Vierge du musée Bréra à Milan. Le Saint Jean-Baptiste de la tribune, Saint Luc peignant la Vierge à l’Académie de Rome n’ont pas le charme du portrait de Léon X et de la Vierge de Dresde. Néanmoins, tout est de la même valeur. Il y a plus! le Stanze, la Transfiguration, les Camaïeux et les trois tableaux de chevalet du Vatican sont le dernier degré du sublime et de la perfection. Mais ces chefs-d’œuvre exigent de l’admirateur le plus instruit une sorte de tension, une étude pour être compris dans toutes leurs parties; tandis que le Violoniste, le Mariage de la Vierge, la Vision d’Ezéchiel entrent d’eux-mêmes dans votre cœur par la double porte des yeux, et s’y font leur place; vous aimez à les recevoir ainsi sans aucune peine; ce n’est pas le comble de l’art, c’en est le bonheur. Ce fait prouve qu’il se rencontre dans la génération des œuvres artistiques les mêmes hasards de naissance que dans les familles où il y a des enfants heureusement doués, qui viennent beaux et sans faire de mal à leurs mères, à qui tout sourit, à qui tout réussit; il y a enfin les fleurs du génie comme les fleurs de l’amour.

Ce brio, mot italien intraduisible et que nous commençons à employer, est le caractère des premières œuvres. C’est le fruit de la pétulance et de la fougue intrépide du talent jeune, pétulance qui se retrouve plus tard dans certaines heures heureuses; mais ce brio ne sort plus alors du cœur de l’artiste; et, au lieu de le jeter dans ses œuvres comme un volcan lance ses feux, il le subit, il le doit à des circonstances, à l’amour, à la rivalité, souvent à la haine, et plus encore aux commandements d’une gloire à soutenir.

Le groupe de Wenceslas était à ses œuvres à venir ce qu’est le Mariage de la Vierge à l’œuvre total de Raphaël, le premier pas du talent fait dans une grâce inimitable, avec l’entrain de l’enfance et son aimable plénitude, avec sa force cachée sous des chairs roses et blanches trouées par des fossettes qui font comme des échos aux rires de la mère. Le prince Eugène a, dit-on, payé quatre cent mille francs ce tableau qui vaudrait un million pour un pays privé de tableaux de Raphaël, et l’on ne donnerait pas cette somme pour la plus belle des fresques, dont cependant la valeur est bien supérieure comme art.

Hortense contint son admiration en pensant à la somme de ses économies de jeune fille, elle prit un petit air indifférent et dit au marchand:—Quel est le prix de ça?

—Quinze cents francs, répondit le marchand en jetant une œillade à un jeune homme assis sur un tabouret dans un coin.

Ce jeune homme devint stupide en voyant le vivant chef-d’œuvre du baron Hulot. Hortense, ainsi prévenue, reconnut alors l’artiste à la rougeur qui nuança son visage pâli par la souffrance, elle vit reluire dans deux yeux gris une étincelle allumée par sa question; elle regarda cette figure maigre et tirée comme celle d’un moine plongé dans l’ascétisme; elle adora cette bouche rosée et bien dessinée, un petit menton fin, et les cheveux châtains à filaments joyeux du Slave.

—Si c’était douze cents francs, répondit-elle, je vous dirais de me l’envoyer.

—C’est antique, mademoiselle, fit observer le marchand qui, semblable à tous ses confrères, croyait avoir tout dit avec ce nec plus ultra du bric-à-brac.

—Excusez-moi, monsieur, c’est fait de cette année, répondit-elle tout doucement, et je viens précisément pour vous prier, si l’on consent à ce prix, de nous envoyer l’artiste, car on pourrait lui procurer des commandes assez importantes.

—Si les douze cents francs sont pour lui, qu’aurais-je pour moi? Je suis marchand, dit le boutiquier avec bonhomie.

—Ah! c’est vrai, répliqua la jeune fille en laissant échapper une expression de dédain.

—Ah! mademoiselle, prenez! je m’entendrai avec le marchand, s’écria le Livonien hors de lui.

IMP. RAÇON

HORTENSE. WENCESLAS.

Venez, Monsieur, avec le marchand dans une heure d’ici...

LA COUSINE BETTE.

Fasciné par la sublime beauté d’Hortense et par l’amour pour les arts qui se manifestait en elle, il ajouta:—Je suis l’auteur de ce groupe, voici dix jours que je viens voir trois fois par jour si quelqu’un en connaîtra la valeur et le marchandera. Vous êtes ma première admiratrice, prenez!

—Venez, monsieur, avec le marchand dans une heure d’ici... voici la carte de mon père, répondit Hortense.

Puis, en voyant le marchand aller dans une pièce pour y envelopper le groupe dans du linge, elle ajouta tout bas au grand étonnement de l’artiste qui crut rêver:—Dans l’intérêt de votre avenir, monsieur Wenceslas, ne montrez pas cette carte, ne dites pas le nom de votre acquéreur à mademoiselle Fischer, car c’est notre cousine.

Ce mot, notre cousine, produisit un éblouissement à l’artiste, il entrevit le paradis en en voyant une des Èves tombées. Il rêvait de la belle cousine dont lui avait parlé Lisbeth, autant qu’Hortense rêvait de l’amoureux de sa cousine, et quand elle était entrée:—Ah! pensait-il, si elle pouvait être ainsi! On comprendra le regard que les deux amants échangèrent, ce fut de la flamme, car les amoureux vertueux n’ont pas la moindre hypocrisie.

—Eh bien! que diable fais-tu là-dedans? demanda le père à sa fille.

—J’ai dépensé mes douze cents francs d’économie, viens.

Elle reprit le bras de son père qui répéta:—Douze cents francs!

—Treize cents même... mais tu me prêteras bien la différence!

—Et à quoi... dans cette boutique... as-tu pu dépenser cette somme?

—Ah! voici! répondit l’heureuse jeune fille, si j’ai trouvé un mari ce ne sera pas cher.

—Un mari, ma fille, dans cette boutique?

—Écoute, mon petit père, me défendrais-tu d’épouser un grand artiste?

—Non, mon enfant. Un grand artiste, aujourd’hui, c’est un prince qui n’est pas titré. C’est la gloire et la fortune, les deux plus grands avantages sociaux, après la vertu, ajouta-t-il d’un petit ton cafard.

—Bien entendu, répondit Hortense. Et que penses-tu de la sculpture?

—C’est une bien mauvaise partie, dit Hulot en hochant la tête. Il faut de grandes protections outre un grand talent; car le gouvernement est le seul consommateur. C’est un art sans débouchés aujourd’hui qu’il n’y a plus ni grandes existences, ni grandes fortunes, ni palais substitués, ni majorats. Nous ne pouvons loger que de petits tableaux, de petites figures, aussi les arts sont-ils menacés par le petit.

—Mais un grand artiste qui trouverait des débouchés... reprit Hortense.

—C’est la solution du problème.

—Et qui serait appuyé!

—Encore mieux!

—Et noble!

—Bah!

—Comte!

—Et il sculpte!

—Il est sans fortune.

—Et il compte sur celle de mademoiselle Hortense Hulot? dit railleusement le baron en plongeant un regard d’inquisiteur dans les yeux de sa fille.

—Ce grand artiste, comte, et qui sculpte, vient de voir votre fille pour la première fois de sa vie, et pendant cinq minutes, monsieur le baron, répondit Hortense d’un air calme à son père. Hier, vois-tu, mon cher bon petit père, pendant que tu étais à la chambre, maman s’est évanouie. Cet évanouissement, qu’elle a mis sur le compte de ses nerfs, venait de quelque chagrin relatif à mon mariage manqué, car elle m’a dit que, pour vous débarrasser de moi...

—Elle t’aime trop pour avoir employé une expression...

—Peu parlementaire, reprit Hortense en riant; non, elle ne s’est pas servie de ce mot-là; mais moi je sais qu’une fille à marier, qui ne se marie pas, est une croix très-lourde à porter pour des parents honnêtes. Eh bien! elle pense que s’il se présentait un homme d’énergie et de talent, à qui une dot de trente mille francs suffirait, nous serions tous heureux! Enfin elle jugeait convenable de me préparer à la modestie de mon futur sort, et de m’empêcher de m’abandonner à de trop beaux rêves... Ce qui signifiait la rupture de mon mariage, et pas de dot.

—Ta mère est une bien bonne, une bien noble et excellente femme, répondit le père profondément humilié, quoique assez heureux de cette confidence.

—Hier, elle m’a dit que vous l’autorisiez à vendre ses diamants pour me marier; mais je voudrais qu’elle gardât ses diamants, et je voudrais trouver un mari. Je crois avoir trouvé l’homme, le prétendu qui répond au programme de maman...

—Là!... sur la place du Carrousel!... en une matinée.

—Oh! papa, le mal vient de plus loin, répondit-elle malicieusement.

—Eh bien! voyons, ma petite fille, disons tout à notre bon père, demanda-t-il d’un air câlin en cachant ses inquiétudes.

Sous la promesse d’un secret absolu, Hortense raconta le résumé de ses conversations avec la cousine Bette. Puis, en rentrant, elle montra le fameux cachet à son père comme preuve de la sagacité de ses conjectures. Le père admira, dans son for intérieur, la profonde adresse des jeunes filles agitées par l’instinct, en reconnaissant la simplicité du plan que cet amour idéal avait suggéré, dans une seule nuit, à cette innocente fille.

—Tu vas voir le chef-d’œuvre que je viens d’acheter, on va l’apporter, et le cher Wenceslas accompagnera le marchand... L’auteur d’un pareil groupe doit faire fortune; mais obtiens-lui, par ton crédit, une statue, et puis un logement à l’Institut...

—Comme tu vas, s’écria le père. Mais si on vous laissait faire, vous seriez mariés dans les délais légaux, dans onze jours...

—On attend onze jours? répondit-elle en riant. Mais, en cinq minutes, je l’ai aimé, comme tu as aimé maman en la voyant! et il m’aime, comme si nous nous connaissions depuis deux ans. Oui, dit-elle à un geste que fit son père, j’ai lu dix volumes d’amour dans ses yeux. Et ne sera-t-il pas accepté par vous et par maman pour mon mari, quand il vous sera démontré que c’est un homme de génie! La sculpture est le premier des arts! s’écria-t-elle en battant des mains et sautant. Tiens! je vais tout te dire...

—Il y a donc encore quelque chose?... demanda le père en souriant.

Cette innocence complète et bavarde avait tout à fait rassuré le baron.

—Un aveu de la dernière importance, répondit-elle. Je l’aimais sans le connaître, mais j’en suis folle depuis une heure que je l’ai vu.

—Un peu trop folle, répondit le baron que le spectacle de cette naïve passion réjouissait.

—Ne me punis pas de ma confiance, reprit-elle. C’est si bon de crier dans le cœur de son père: «J’aime, je suis heureuse d’aimer!» répliqua-t-elle. Tu vas voir mon Wenceslas! Quel front plein de mélancolie!... des yeux gris où brille le soleil du génie!... et comme il est distingué! Qu’en penses-tu? Est-ce un beau pays, la Livonie?... Ma cousine Bette épouser ce jeune homme-là, elle qui serait sa mère?... Mais ce serait un meurtre! Comme je suis jalouse de ce qu’elle a dû faire pour lui! je me figure qu’elle ne verra pas mon mariage avec plaisir.

—Tiens, mon ange, ne cachons rien à ta mère, dit le baron.

—Il faudrait lui montrer ce cachet, et j’ai promis de ne pas trahir la cousine qui a, dit-elle, peur des plaisanteries de maman, répondit Hortense.

—Tu as de la délicatesse pour le cachet, et tu voles à la cousine Bette son amoureux.

—J’ai fait une promesse pour le cachet, et je n’ai rien promis pour l’auteur.

Cette aventure, d’une simplicité patriarcale, convenait singulièrement à la situation secrète de cette famille; aussi le baron, en louant sa fille de sa confiance, lui dit-il que désormais elle devait s’en remettre à la prudence de ses parents.

—Tu comprends, ma petite fille, que ce n’est pas à toi à t’assurer si l’amoureux de ta cousine est comte, s’il a des papiers en règle, et si sa conduite offre des garanties... Quant à ta cousine, elle a refusé cinq partis quand elle avait vingt ans de moins, ce ne sera pas un obstacle, et je m’en charge.

—Écoutez! mon père, si vous voulez me voir mariée, ne parlez à ma cousine de notre amoureux qu’au moment de signer mon contrat de mariage... Depuis six mois, je la questionne à ce sujet!... Eh bien! il y a quelque chose d’inexplicable en elle...

—Quoi? dit le père intrigué.

—Enfin, ses regards ne sont pas bons, quand je vais trop loin, fût-ce en riant, à propos de son amoureux. Prenez vos renseignements; mais laissez-moi conduire ma barque. Ma confiance doit vous rassurer.

—Le Seigneur a dit: «Laissez venir les enfants à moi!» tu es un de ceux qui reviennent, répondit le baron avec une légère teinte de raillerie.

Après le déjeuner, on annonça le marchand, l’artiste et le groupe. La rougeur subite qui colora sa fille rendit la baronne d’abord inquiète, puis attentive, et la confusion d’Hortense, le feu de son regard lui révélèrent bientôt le mystère, si peu contenu dans ce jeune cœur.

Le comte Steinbock, habillé tout en noir, parut au baron être un jeune homme fort distingué.

—Feriez-vous une statue en bronze? lui demanda-t-il en tenant le groupe.

Après avoir admiré de confiance, il passa le bronze à sa femme qui ne se connaissait pas en sculpture.

—N’est-ce pas, maman, que c’est bien beau? dit Hortense à l’oreille de sa mère.

—Une statue!... monsieur le baron, ce n’est pas si difficile à faire que d’agencer une pendule comme celle que voici, et que monsieur a eu la complaisance d’apporter, répondit l’artiste à la question du baron.

Le marchand était occupé à déposer sur le buffet de la salle à manger le modèle en cire des douze Heures que les Amours essayent d’arrêter.

—Laissez-moi cette pendule, dit le baron stupéfait de la beauté de cette œuvre, je veux la montrer aux ministres de l’Intérieur et du Commerce.

—Quel est ce jeune homme qui t’intéresse tant? demanda la baronne à sa fille.

—Un artiste assez riche pour exploiter ce modèle pourrait y gagner cent mille francs, dit le marchand de curiosités qui prit un air capable et mystérieux en voyant l’accord des yeux entre la jeune fille et l’artiste. Il suffit de vendre vingt exemplaires à huit mille francs, car chaque exemplaire coûterait environ mille écus à établir; mais, en numérotant chaque exemplaire et détruisant le modèle, on trouverait bien vingt amateurs, satisfaits d’être les seuls à posséder cette œuvre-là.

—Cent mille francs! s’écria Steinbock en regardant tour à tour le marchand, Hortense, le baron et la baronne.

—Oui, cent mille francs! répéta le marchand, et si j’étais assez riche, je vous l’achèterais, moi, vingt mille francs; car, en détruisant le modèle, cela devient une propriété... Mais un des princes devrait payer ce chef-d’œuvre trente ou quarante mille francs, et en orner son salon. On n’a jamais fait, dans les arts, de pendule qui contente à la fois les bourgeois et les connaisseurs, et celle-là, monsieur, est la solution de cette difficulté...

—Voici pour vous, monsieur, dit Hortense en donnant six pièces d’or au marchand qui se retira.

—Ne parlez à personne au monde de cette visite, alla dire l’artiste au marchand sur le seuil de la porte. Si l’on vous demande où nous avons porté le groupe, nommez le duc d’Hérouville, le célèbre amateur qui demeure rue de Varennes.

Le marchand hocha la tête en signe d’assentiment.

—Vous vous nommez? demanda le baron à l’artiste quand il revint.

—Le comte Steinbock.

—Avez-vous des papiers qui prouvent ce que vous êtes?...

—Oui, monsieur le baron, ils sont en langue russe et en langue allemande, mais sans légalisation...

—Vous sentez-vous la force de faire une statue de neuf pieds?

—Oui, monsieur.

—Eh bien! si les personnes que je vais consulter sont contentes de vos ouvrages, je puis vous obtenir la statue du maréchal Montcornet, que l’on veut ériger au Père-Lachaise, sur son tombeau. Le Ministère de la guerre et les anciens officiers de la garde impériale donnent une somme assez importante pour que nous ayons le droit de choisir l’artiste.

—Oh! monsieur, ce serait ma fortune!... dit Steinbock qui resta stupéfait de tant de bonheurs à la fois.

—Soyez tranquille, répondit gracieusement le baron, si les deux ministres, à qui je vais montrer votre groupe et ce modèle sont émerveillés de ces deux œuvres, votre fortune est en bon chemin...

Hortense serrait le bras de son père à lui faire mal.

—Apportez-moi vos papiers, et ne dites rien de vos espérances à personne, pas même à notre vieille cousine Bette.

—Lisbeth? s’écria madame Hulot achevant de comprendre la fin sans deviner les moyens.

—Je puis vous donner des preuves de mon savoir en faisant le buste de madame... ajouta Wenceslas.

Frappé de la beauté de madame Hulot, depuis un moment l’artiste comparait la mère et la fille.

—Allons, monsieur, la vie peut devenir belle pour vous, dit le baron tout à fait séduit par l’extérieur fin et distingué du comte Steinbock. Vous saurez bientôt que personne, à Paris, n’a longtemps impunément du talent, et que tout travail constant y trouve sa récompense.

Hortense tendit au jeune homme en rougissant une jolie bourse algérienne qui contenait soixante pièces d’or. L’artiste, toujours un peu gentilhomme, répondit à la rougeur d’Hortense par un coloris de pudeur assez facile à interpréter.

—Serait-ce, par hasard, le premier argent que vous recevez de vos travaux? demanda la baronne.

—Oui, madame, de mes travaux d’art, mais non de mes peines, car j’ai travaillé comme ouvrier...

—Eh bien! espérons que l’argent de ma fille vous portera bonheur! répondit madame Hulot.

—Et prenez-le sans scrupules, ajouta le baron en voyant Wenceslas qui tenait toujours la bourse à la main sans la serrer. Cette somme sera remboursée par quelque grand seigneur, par un prince peut-être qui nous la rendra certes avec usure pour posséder cette belle œuvre.

—Oh! j’y tiens trop, papa, pour la céder à qui que ce soit, même au prince royal!

—Je puis faire pour mademoiselle un autre groupe plus joli que ce...

—Ce ne serait pas celui-là, répondit-elle.

Et comme honteuse d’en avoir trop dit, elle alla dans le jardin.

—Je vais donc briser le moule et le modèle en rentrant! dit Steinbock.

—Allons! apportez-moi vos papiers, et vous entendrez bientôt parler de moi, si vous répondez à tout ce que je conçois de vous, monsieur.

En entendant cette phrase, l’artiste fut obligé de sortir. Après avoir salué madame Hulot et Hortense, qui revint du jardin exprès pour recevoir ce salut, il alla se promener dans les Tuileries sans pouvoir, sans oser rentrer dans sa mansarde, où son tyran l’allait assommer de questions et lui arracher son secret.

L’amoureux d’Hortense imaginait des groupes et des statues par centaines; il se sentait une puissance à tailler lui-même le marbre, comme Canova, qui, faible comme lui, faillit en périr. Il était transfiguré par Hortense, devenue pour lui l’inspiration visible.

—Ah çà! dit la baronne à sa fille, qu’est-ce que cela signifie?

—Eh bien! chère maman, tu viens de voir l’amoureux de notre cousine Bette qui, j’espère, est maintenant le mien... Mais ferme les yeux, fais l’ignorante. Mon Dieu! moi qui voulais tout te cacher, je vais tout te dire...

—Allons, adieu mes enfants, s’écria le baron en embrassant sa fille et sa femme, je vais aller peut-être voir la Chèvre, et je saurai d’elle bien des choses sur le jeune homme.

—Papa, sois prudent, répéta Hortense.

—Oh! petite fille! s’écria la baronne quand Hortense eut fini de lui raconter son poème dont le dernier chant était l’aventure de cette matinée, chère petite fille, la plus grande rouée de la terre sera toujours la Naïveté!

Les passions vraies ont leur instinct. Mettez un gourmand à même de prendre un fruit dans un plat, il ne se trompera pas et saisira, même sans voir, le meilleur. De même, laissez aux jeunes filles bien élevées le choix absolu de leurs maris, si elles sont en position d’avoir ceux qu’elles désigneront, elles se tromperont rarement. La nature est infaillible. L’œuvre de la nature, en ce genre s’appelle: aimer à première vue. En amour, la première vue est tout bonnement la seconde vue.

Le contentement de la baronne, quoique caché sous la dignité maternelle, égalait celui de sa fille; car des trois manières de marier Hortense dont avait parlé Crevel, la meilleure, à son gré, paraissait devoir réussir. Elle vit dans cette aventure une réponse de la Providence à ses ferventes prières.

Le forçat de mademoiselle Fischer, obligé néanmoins de rentrer au logis, eut l’idée de cacher la joie de l’amoureux sous la joie de l’artiste, heureux de son premier succès.

—Victoire! mon groupe est vendu au duc d’Hérouville qui va me donner des travaux, dit-il en jetant les douze cents francs en or sur la table de la vieille fille.

Il avait, comme on le pense bien, serré la bourse d’Hortense, il la tenait sur son cœur.

—Eh bien! répondit Lisbeth, c’est heureux, car je m’exterminais à travailler. Vous voyez, mon enfant, que l’argent vient bien lentement dans le métier que vous avez pris, car voici le premier que vous recevez, et voilà bientôt cinq ans que vous piochez! Cette somme suffit à peine à rembourser ce que vous m’avez coûté depuis la lettre de change qui me tient lieu de mes économies. Mais soyez tranquille, ajouta-t-elle après avoir compté, cet argent sera tout employé pour vous. Nous avons là de la sécurité pour un an. En un an, vous pouvez maintenant vous acquitter et voir une bonne somme à vous, si vous allez toujours de ce train-là.

En voyant le succès de sa ruse, Wenceslas fit des contes à la vieille fille sur le duc d’Hérouville.

—Je veux vous faire habiller tout en noir, à la mode, et renouveler votre linge, car vous devez vous présenter bien mis chez vos protecteurs, répondit Bette. Et puis, il vous faudra maintenant un appartement plus grand et plus convenable que votre horrible mansarde, et le bien meubler. Comme vous voilà gai! Vous n’êtes plus le même, ajouta-t-elle en examinant Wenceslas.

—Mais on a dit que mon groupe était un chef-d’œuvre.

—Eh bien! tant mieux! Faites-en d’autres, répliqua cette sèche fille toute positive et incapable de comprendre la joie du triomphe ou la beauté dans les arts. Ne vous occupez plus de ce qui est vendu, fabriquez quelque autre chose à vendre. Vous avez dépensé deux cents francs d’argent, sans compter votre travail et votre temps, à ce diable de Samson. Votre pendule vous coûtera plus de deux mille francs à faire exécuter. Tenez, si vous m’en croyez, vous devriez achever ces deux petits garçons couronnant la petite fille avec des bluets, ça séduira les Parisiens! Moi, je vais passer chez monsieur Graff, le tailleur, avant d’aller chez monsieur Crevel... Remontez chez vous, et laissez-moi m’habiller.

Le lendemain, le baron, devenu fou de madame Marneffe, alla voir la cousine Bette, assez stupéfaite en ouvrant la porte de le trouver devant elle, car il n’était jamais venu lui faire une visite. Aussi se dit-elle en elle-même:—Hortense aurait-elle envie de mon amoureux?... car la veille, elle avait appris, chez monsieur Crevel, la rupture du mariage avec le conseiller à la cour royale.

—Comment, mon cousin, vous ici? Vous me venez voir pour la première fois de votre vie, assurément ce n’est pas pour mes beaux yeux?

—Beaux! c’est vrai, reprit le baron, tu as les plus beaux yeux que j’aie vus...

—Pourquoi venez-vous? Tenez, me voilà honteuse de vous recevoir dans un pareil taudis.

La première des deux pièces dont se composait l’appartement de la cousine Bette, lui servait à la fois de salon, de salle à manger, de cuisine et d’atelier. Les meubles étaient ceux des ménages d’ouvriers aisés: des chaises en noyer foncées de paille, une petite table à manger en noyer, une table à travailler, des gravures enluminées dans des cadres en bois noirci, de petits rideaux de mousseline aux fenêtres, une grande armoire en noyer, le carreau bien frotté, bien reluisant de propreté, tout cela sans un grain de poussière, mais plein de tons froids, un vrai tableau de Terburg où rien ne manquait, pas même sa teinte grise, représenté par un papier jadis bleuâtre et passé au ton de lin. Quant à la chambre, personne n’y avait jamais pénétré.

Le baron embrassa tout, d’un coup d’œil, vit la signature de la médiocrité dans chaque chose, depuis le poêle en fonte jusqu’aux ustensiles de ménage, et il fut pris d’une nausée en se disant à lui-même:—Voilà donc la vertu!

—Pourquoi je viens? répondit-il à haute voix. Tu es une fille trop rusée pour ne pas finir par le deviner, et il vaut mieux te le dire, s’écria-t-il en s’asseyant et regardant à travers la cour en entr’ouvrant le rideau de mousseline plissée. Il y a dans la maison une très-jolie femme...

—Madame Marneffe! Oh! j’y suis! dit-elle en comprenant tout. Et Josépha?

—Hélas! cousine, il n’y a plus de Josépha... J’ai été mis à la porte comme un laquais.

—Et vous voudriez?... demanda la cousine en regardant le baron avec la dignité d’une prude qui s’offense un quart d’heure trop tôt.

—Comme madame Marneffe est une femme très comme il faut, la femme d’un employé, que tu peux la voir sans te compromettre, reprit le baron, je voudrais te voir voisiner avec elle. Oh! sois tranquille, elle aura les plus grands égards pour la cousine de monsieur le directeur.

En ce moment, on entendit le frôlement d’une robe dans l’escalier, accompagné par le bruit des pas d’une femme à brodequins superfins. Le bruit cessa sur le palier. Après deux coups frappés à la porte, madame Marneffe se montra.

—Pardonnez-moi, mademoiselle, cette irruption chez vous; mais je ne vous ai point trouvée hier quand je suis venue vous faire une visite; nous sommes voisines, et si j’avais su que vous étiez la cousine de monsieur le Conseiller-d’État, il y a longtemps que je vous aurais demandé votre protection auprès de lui. J’ai vu entrer monsieur le directeur, et alors j’ai pris la liberté de venir, car mon mari, monsieur le baron, m’a parlé d’un travail sur le personnel qui sera soumis demain au ministre.

Elle avait l’air d’être émue, de palpiter; mais elle avait tout bonnement monté l’escalier en courant.

—Vous n’avez pas besoin de faire la solliciteuse, belle dame, répondit le baron, c’est à moi de vous demander la grâce de vous voir.

—Eh! bien, si mademoiselle le trouve bon, venez? dit madame Marneffe.

—Allez, mon cousin, je vais vous rejoindre, dit prudemment la cousine Bette.

La Parisienne comptait tellement sur la visite et sur l’intelligence de monsieur le directeur, qu’elle avait fait, non-seulement une toilette appropriée à une pareille entrevue, mais encore une toilette à son appartement. Dès le matin, on y avait mis des fleurs achetées à crédit. Marneffe avait aidé sa femme à nettoyer les meubles, à rendre du lustre aux plus petits objets, en savonnant, en brossant, en époussetant tout. Valérie voulait se trouver dans un milieu plein de fraîcheur afin de plaire à monsieur le directeur, et plaire assez pour avoir le droit d’être cruelle, de lui tenir la dragée haute, comme à un enfant, en employant les ressources de la tactique moderne. Elle avait jugé Hulot. Laissez vingt-quatre heures à une Parisienne aux abois, elle bouleverserait un ministère.

Cet homme de l’Empire, habitué au genre Empire, devait ignorer absolument les façons de l’amour moderne. Les nouveaux scrupules, les différentes conversations inventées depuis 1830, et où la pauvre faible femme finit par se faire considérer comme la victime des désirs de son amant, comme une sœur de charité qui panse des blessures, comme un ange qui se dévoue. Ce nouvel art d’aimer consomme énormément de paroles évangéliques à l’œuvre du diable. La passion est un martyre. On aspire à l’idéal, à l’infini, de part et d’autre l’on veut devenir meilleurs par l’amour. Toutes ces belles phrases sont un prétexte à mettre encore plus d’ardeur dans la pratique, plus de rage dans les chutes que par le passé. Cette hypocrisie, le caractère de notre temps, a gangrené la galanterie. On est deux anges, et l’on se comporte comme deux démons, si l’on peut. L’amour n’avait pas le temps de s’analyser ainsi lui-même entre deux campagnes, et, en 1809, il allait aussi vite que l’Empire, en succès. Or, sous la Restauration, le bel Hulot, en redevenant homme à femmes, avait d’abord consolé quelques anciennes amies alors tombées, comme des astres éteints du firmament politique, et de là, vieillard, il s’était laissé capturer par les Jenny Cadine et les Josépha.

Madame Marneffe avait dressé ses batteries en apprenant les antécédents du directeur, que son mari lui raconta longuement, après quelques renseignements pris dans les bureaux. La comédie du sentiment moderne pouvant avoir pour le baron le charme de la nouveauté, le parti de Valérie était pris, et, disons-le, l’essai qu’elle fit de sa puissance pendant cette matinée répondit à toutes ses espérances. Grâce à ces manœuvres sentimentales, romanesques et romantiques, Valérie obtint, sans avoir rien promis, la place de sous-chef et la croix de la Légion-d’Honneur pour son mari.

Cette petite guerre n’alla pas sans des dîners au Rocher de Cancale, sans des parties de spectacle, sans beaucoup de cadeaux en mantilles, en écharpes, en robes, en bijoux. L’appartement de la rue du Doyenné déplaisait, le baron complota d’en meubler un magnifiquement, rue Vanneau, dans une charmante maison moderne.

Monsieur Marneffe obtint un congé de quinze jours, à prendre dans un mois, pour aller régler des affaires d’intérêt dans son pays, et une gratification. Il se promit de faire un petit voyage en Suisse pour y étudier le beau sexe.