—Astaroth! ici, mon fils! dit-elle en donnant un léger coup d’une longue aiguille à tricoter sur le dos du crapaud, qui la regarda d’un air intelligent.—Et vous, mademoiselle Cléopâtre!... attention! reprit-elle en donnant un petit coup sur le bec de la vieille poule. Madame Fontaine se recueillit, elle demeura pendant quelques instants immobile; elle eut l’air d’une morte, ses yeux tournèrent et devinrent blancs. Puis elle se roidit, et dit:—Me voilà! d’une voix caverneuse. Après avoir automatiquement éparpillé du millet pour Cléopâtre, elle prit son grand jeu, le mêla convulsivement, et le fit couper par madame Cibot, mais en soupirant profondément. Quand cette image de la Mort en turban crasseux, en casaquin sinistre, regarda les grains de millet que la poule noire piquait, et appela son crapaud Astaroth pour qu’il se promenât sur les cartes étalées, madame Cibot eut froid dans le dos, elle tressaillit. Il n’y a que les grandes croyances qui donnent de grandes émotions. Avoir ou n’avoir pas de rentes, telle était la question, a dit Shakspeare.

Après sept ou huit minutes pendant lesquelles la sorcière ouvrit et lut un grimoire d’une voix sépulcrale, examina les grains qui restaient, le chemin que faisait le crapaud en se retirant, elle déchiffra le sens des cartes en y dirigeant ses yeux blancs.

—Vous réussirez! quoique rien dans cette affaire ne doive aller comme vous le croyez! dit-elle. Vous aurez bien des démarches à faire. Mais vous recueillerez le fruit de vos peines. Vous vous conduirez bien mal, mais ce sera pour vous comme pour tous ceux qui sont auprès des malades, et qui convoitent une part de succession. Vous serez aidée dans cette œuvre de malfaisance par des personnages considérables... Plus tard, vous vous repentirez dans les angoisses de la mort, car vous mourrez assassinée par deux forçats évadés, un petit à cheveux rouges et un vieux tout chauve, à cause de la fortune qu’on vous supposera dans le village où vous vous retirerez avec votre second mari... Allez, ma fille, vous êtes libre d’agir ou de rester tranquille.

L’exaltation intérieure qui venait d’allumer des torches dans les yeux caves de ce squelette si froid en apparence, cessa. Lorsque l’horoscope fut prononcé, madame Fontaine éprouva comme un éblouissement et fut en tout point semblable aux somnambules quand on les réveille; elle regarda tout d’un air étonné; puis elle reconnut madame Cibot et parut surprise de la voir en proie à l’horreur peinte sur ce visage.

—Eh bien! ma fille! dit-elle d’une voix tout à fait différente de celle qu’elle avait eue en prophétisant, êtes-vous contente?...

Madame Cibot regarda la sorcière d’un air hébété sans pouvoir lui répondre.

—Ah! vous avez voulu le grand jeu! je vous ai traitée comme une vieille connaissance. Donnez-moi cent francs, seulement...

—Cibot, mourir? s’écria la portière.

—Je vous ai donc dit des choses bien terribles?... demanda très-ingénument madame Fontaine.

—Mais oui!... dit la Cibot en tirant de sa poche cent francs et les posant au bord de la table, mourir assassinée!...

—Ah! voilà, vous voulez le grand jeu!... Mais consolez-vous, tous les gens assassinés dans les cartes ne meurent pas.

—Mais c’est-y possible, mame Fontaine?

—Ah! ma petite belle, moi je n’en sais rien! Vous avez voulu frapper à la porte de l’avenir, j’ai tiré le cordon, voilà tout, et il est venu!

—Qui? il? dit madame Cibot.

—Eh bien! l’Esprit, quoi! répliqua la sorcière impatientée.

—Adieu, mame Fontaine! s’écria la portière. Je ne connaissais pas le grand jeu, vous m’avez bien effrayée, n’allez!...

—Madame ne se met pas deux fois par mois dans cet état-là! dit la servante en reconduisant la portière jusque sur le palier. Elle crèverait à la peine, tant ça la lasse. Elle va manger des côtelettes et dormir pendant trois heures...

Dans la rue, en marchant, la Cibot fit ce que font les consultants avec les consultations de toute espèce. Elle crut à ce que la prophétie offrait de favorable à ses intérêts et douta des malheurs annoncés. Le lendemain, affermie dans ses résolutions, elle pensait à tout mettre en œuvre pour devenir riche en se faisant donner une partie du Musée-Pons. Aussi n’eut-elle plus, pendant quelque temps, d’autre pensée que celle de combiner les moyens de réussir. Le phénomène expliqué ci-dessus, celui de la concentration des forces morales chez tous les gens grossiers qui, n’usant pas leurs facultés intelligentielles ainsi que les gens du monde par une dépense journalière, les trouvent fortes et puissantes au moment où joue dans leur esprit cette arme redoutable appelée l’idée fixe, se manifesta chez la Cibot à un degré supérieur. De même que l’idée fixe produit les miracles des évasions et les miracles du sentiment, cette portière, appuyée par la cupidité, devint aussi forte qu’un Nucingen aux abois, aussi spirituelle sous sa bêtise que le séduisant La Palférine.

Quelques jours après, sur les sept heures du matin, en voyant Rémonencq occupé d’ouvrir sa boutique, elle alla chattement à lui.

—Comment faire pour savoir la vérité sur la valeur des choses entassées chez mes messieurs? lui demanda-t-elle.

—Ah! c’est bien facile, répondit le marchand de curiosités dans son affreux charabias qu’il est inutile de continuer à figurer pour la clarté du récit. Si vous voulez jouer franc jeu avec moi, je vous indiquerai un appréciateur, un bien honnête homme, qui saura la valeur des tableaux à deux sous près...

—Qui?

—Monsieur Magus, un Juif qui ne fait plus d’affaires que pour son plaisir.

Élie Magus, dont le nom est trop connu dans la COMÉDIE HUMAINE pour qu’il soit nécessaire de parler de lui, s’était retiré du commerce des tableaux et des curiosités, en imitant, comme marchand, la conduite que Pons avait tenue comme amateur. Les célèbres appréciateurs, feu Henry, messieurs Pigeot et Moret, Théret, Georges et Roëhn, enfin, les experts du Musée, étaient tous des enfants, comparés à Élie Magus, qui devinait un chef-d’œuvre sous une crasse centenaire, qui connaissait toutes les Écoles et l’écriture de tous les peintres.

Ce Juif, venu de Bordeaux à Paris, avait quitté le commerce en 1835, sans quitter les dehors misérables qu’il gardait, selon les habitudes de la plupart des Juifs, tant cette race est fidèle à ses traditions. Au Moyen-Age, la persécution obligeait les Juifs à porter des haillons pour déjouer les soupçons, à toujours se plaindre, pleurnicher, crier à la misère. Ces nécessités d’autrefois sont devenues, comme toujours, un instinct de peuple, un vice endémique. Élie Magus, à force d’acheter des diamants et de les revendre, de brocanter les tableaux et les dentelles, les hautes curiosités et les émaux, les fines sculptures et les vieilles orfévreries, jouissait d’une immense fortune inconnue, acquise dans ce commerce, devenu si considérable. En effet, le nombre des marchands a décuplé depuis vingt ans à Paris, la ville où toutes les curiosités du monde se donnent rendez-vous. Quant aux tableaux, ils ne se vendent que dans trois villes, à Rome, à Londres et à Paris.

Élie Magus vivait, Chaussée des Minimes, petite et vaste rue qui mène à la place Royale où il possédait un vieil hôtel acheté, pour un morceau de pain, comme on dit, en 1831. Cette magnifique construction contenait un des plus fastueux appartements décorés du temps de Louis XV, car c’était l’ancien hôtel de Maulaincourt. Bâti par ce célèbre président de la cour des Aides, cet hôtel, à cause de sa situation, n’avait pas été dévasté durant la révolution. Si le vieux Juif s’était décidé, contre les lois Israélites, à devenir propriétaire, croyez qu’il eut bien ses raisons. Le vieillard finissait, comme nous finissons tous, par une manie poussée jusqu’à la folie. Quoiqu’il fût avare autant que son ami feu Gobseck, il se laissa prendre par l’admiration des chefs-d’œuvre qu’il brocantait; mais son goût, de plus en plus épuré, difficile, était devenu l’une de ces passions qui ne sont permises qu’aux Rois, quand ils sont riches et qu’ils aiment les arts. Semblable au second roi de Prusse, qui ne s’enthousiasmait pour un grenadier que lorsque le sujet atteignait à six pieds de hauteur, et qui dépensait des sommes folles pour le pouvoir joindre à son musée vivant de grenadiers, le brocanteur retiré ne se passionnait que pour des toiles irréprochables, restées telles que le maître les avait peintes, et du premier ordre dans l’œuvre. Aussi Élie Magus ne manquait-il pas une seule des grandes ventes, visitait-il tous les marchés, et voyageait-il par toute l’Europe. Cette âme vouée au lucre, froide comme un glaçon, s’échauffait à la vue d’un chef-d’œuvre, absolument comme un libertin, lassé de femmes, s’émeut devant une fille parfaite, et s’adonne à la recherche des beautés sans défauts. Ce Don Juan des toiles, cet adorateur de l’idéal, trouvait dans cette admiration des jouissances supérieures à celles que donne à l’avare la contemplation de l’or. Il vivait dans un sérail de beaux tableaux!

Ces chefs-d’œuvre, logés comme doivent l’être les enfants des princes, occupaient tout le premier étage de l’hôtel qu’Élie Magus avait fait restaurer, et avec quelle splendeur! Aux fenêtres, pendaient en rideaux les plus beaux brocarts d’or de Venise. Sur les parquets, s’étendaient les plus magnifiques tapis de la Savonnerie. Les tableaux, au nombre de cent environ, étaient encadrés dans les cadres les plus splendides, redorés tous avec esprit par le seul doreur de Paris qu’Élie trouvât consciencieux, par Servais, à qui le vieux Juif apprit à dorer avec l’or anglais, or infiniment supérieur à celui des batteurs d’or français. Servais est, dans l’art du doreur, ce qu’était Thouvenin dans la reliure, un artiste amoureux de ses œuvres. Les fenêtres de cet appartement étaient protégées par des volets garnis en tôle. Élie Magus habitait deux chambres en mansarde au deuxième étage, meublées pauvrement, garnies de ses haillons, et sentant la juiverie, car il achevait de vivre comme il avait vécu.

Le rez-de-chaussée, tout entier pris par les tableaux que le Juif brocantait toujours, par les caisses venues de l’étranger, contenait un immense atelier où travaillait presque uniquement pour lui Moret, le plus habile de nos restaurateurs de tableaux, un de ceux que le Musée devrait employer. Là se trouvait aussi l’appartement de sa fille, le fruit de sa vieillesse, une Juive, belle comme sont toutes les Juives quand le type asiatique reparaît pur et noble en elles. Noémi, gardée par deux servantes fanatiques et juives, avait pour avant-garde un Juif polonais nommé Abramko, compromis, par un hasard fabuleux, dans les événements de Pologne, et qu’Élie Magus avait sauvé par spéculation. Abramko, concierge de cet hôtel muet, morne et désert, occupait une loge armée de trois chiens d’une férocité remarquable, l’un de Terre-Neuve, l’autre des Pyrénées, le troisième anglais et bouledogue.

Voici sur quelles observations profondes était assise la sûreté du Juif qui voyageait sans crainte, qui dormait sur ses deux oreilles, et ne redoutait aucune entreprise ni sur sa fille, son premier trésor, ni sur ses tableaux, ni sur son or. Abramko recevait chaque année deux cents francs de plus que l’année précédente, et ne devait plus rien recevoir à la mort de Magus, qui le dressait à faire l’usure dans le quartier. Abramko n’ouvrait jamais à personne sans avoir regardé par un guichet grillagé, formidable. Ce concierge, d’une force herculéenne, adorait Magus comme Sancho Pança adore don Quichotte. Les chiens, renfermés pendant le jour, ne pouvaient avoir sous la dent aucune nourriture; mais, à la nuit, Abramko les lâchait, et ils étaient condamnés par le rusé calcul du vieux Juif à stationner, l’un dans le jardin, au pied d’un poteau en haut duquel était accroché un morceau de viande, l’autre dans la cour au pied d’un poteau semblable, et le troisième dans la grande salle du rez-de-chaussée. Vous comprenez que ces chiens qui, par instinct, gardaient déjà la maison, étaient gardés eux-mêmes par leur faim; ils n’eussent pas quitté, pour la plus belle chienne, leur place au pied de leur mât de cocagne; ils ne s’en écartaient pas pour aller flairer quoi que ce soit. Qu’un inconnu se présentât, les chiens s’imaginaient tous trois que le quidam en voulait à leur nourriture, laquelle ne leur était descendue que le matin au réveil d’Abramko. Cette infernale combinaison avait un avantage immense. Les chiens n’aboyaient jamais, le génie de Magus les avait promus Sauvages, ils étaient devenus sournois comme des Mohicans. Or, voici ce qui advint. Un jour, des malfaiteurs, enhardis par ce silence, crurent assez légèrement pouvoir rincer la caisse de ce Juif. L’un d’eux, désigné pour monter le premier à l’assaut, passa par-dessus le mur du jardin et voulut descendre; le bouledogue l’avait laissé faire, il l’avait parfaitement entendu; mais, dès que le pied de ce monsieur fut à portée de sa gueule, il le lui coupa net, et le mangea. Le voleur eut le courage de repasser le mur, il marcha sur l’os de sa jambe jusqu’à ce qu’il tombât évanoui dans les bras de ses camarades qui l’emportèrent. Ce fait-Paris, car la Gazette des Tribunaux ne manqua pas de rapporter ce délicieux épisode des nuits parisiennes, fut pris pour un puff.

Magus, alors âgé de soixante-quinze ans, pouvait aller jusqu’à la centaine. Riche, il vivait comme vivaient les Rémonencq. Trois mille francs, y compris ses profusions pour sa fille, défrayaient toutes ses dépenses. Aucune existence n’était plus régulière que celle du vieillard. Levé dès le jour, il mangeait du pain frotté d’ail, déjeuner qui le menait jusqu’à l’heure du dîner. Le dîner, d’une frugalité monacale, se faisait en famille. Entre son lever et l’heure de midi, le maniaque usait le temps à se promener dans l’appartement où brillaient les chefs-d’œuvre. Il y époussetait tout, meubles et tableaux, il admirait sans lassitude; puis il descendait chez sa fille, il s’y grisait du bonheur des pères, et il partait pour ses courses à travers Paris, où il surveillait les ventes, allait aux expositions, etc. Quand un chef-d’œuvre se trouvait dans les conditions où il le voulait, la vie de cet homme s’animait; il avait un coup à monter, une affaire à mener, une bataille de Marengo à gagner. Il entassait ruse sur ruse pour avoir sa nouvelle sultane à bon marché. Magus possédait sa carte d’Europe, une carte où les chefs-d’œuvre étaient marqués, et il chargeait ses co-religionnaires dans chaque endroit d’espionner l’affaire pour son compte, moyennant une prime. Mais aussi quelles récompenses pour tant de soins!...

Les deux tableaux de Raphaël perdus et cherchés avec tant de persistance par les Raphaëliaques, Magus les possède! Il possède l’original de la maîtresse du Giorgione, cette femme pour laquelle ce peintre est mort, et les prétendus originaux sont des copies de cette toile illustre qui vaut cinq cent mille francs, à l’estimation de Magus. Ce Juif garde le chef-d’œuvre de Titien: le Christ mis au tombeau, tableau peint pour Charles-Quint, qui fut envoyé par le grand homme au grand Empereur, accompagné d’une lettre écrite tout entière de la main du Titien, et cette lettre est collée au bas de la toile. Il a, du même peintre, l’original, la maquette d’après laquelle tous les portraits de Philippe II ont été faits. Les quatre-vingt-dix-sept autres tableaux sont tous de cette force et de cette distinction. Aussi Magus se rit-il de notre musée, ravagé par le soleil qui ronge les plus belles toiles en passant par des vitres dont l’action équivaut à celle des lentilles. Les galeries de tableaux ne sont possibles qu’éclairées par leurs plafonds. Magus fermait et ouvrait les volets de son musée lui-même, déployait autant de soins et de précautions pour ses tableaux que pour sa fille, son autre idole. Ah! le vieux tableaumane connaissait bien les lois de la peinture! Selon lui, les chefs-d’œuvre avaient une vie qui leur était propre, ils étaient journaliers, leur beauté dépendait de la lumière qui venait les colorer, il en parlait comme les Hollandais parlaient jadis de leurs tulipes, et venait voir tel tableau, à l’heure où le chef-d’œuvre resplendissait dans toute sa gloire, quand le temps était clair et pur.

C’était un tableau vivant au milieu de ces tableaux immobiles que ce petit vieillard, vêtu d’une méchante petite redingote, d’un gilet de soie décennal, d’un pantalon crasseux, la tête chauve, le visage creux, la barbe frétillante et dardant ses poils blancs, le menton menaçant et pointu, la bouche démeublée, l’œil brillant comme celui de ses chiens, les mains osseuses et décharnées, le nez en obélisque, la peau rugueuse et froide, souriant à ces belles créations du génie! Un Juif, au milieu de trois millions, sera toujours un des plus beaux spectacles que puisse donner l’humanité. Robert Médal, notre grand acteur, ne peut pas, quelque sublime qu’il soit, atteindre à cette poésie. Paris est la ville du monde qui recèle le plus d’originaux en ce genre, ayant une religion au cœur. Les excentriques de Londres finissent toujours par se dégoûter de leurs adorations comme ils se dégoûtent de vivre; tandis qu’à Paris les monomanes vivent avec leur fantaisie dans un heureux concubinage d’esprit. Vous y voyez souvent venir à vous des Pons, des Élie Magus vêtus fort pauvrement, le nez comme celui du secrétaire perpétuel de l’Académie française, à l’ouest! ayant l’air de ne tenir à rien, de ne rien sentir, ne faisant aucune attention aux femmes, aux magasins, allant pour ainsi dire au hasard, le vide dans leur poche, paraissant être dénués de cervelle, et vous vous demandez à quelle tribu parisienne ils peuvent appartenir. Eh bien! ces hommes sont des millionnaires, des collectionneurs, les gens les plus passionnés de la terre, des gens capables de s’avancer dans les terrains boueux de la police correctionnelle pour s’emparer d’une tasse, d’un tableau, d’une pièce rare, comme fit Élie Magus, un jour, en Allemagne.

Tel était l’expert chez qui Rémonencq conduisit mystérieusement la Cibot. Rémonencq consultait Élie Magus toutes les fois qu’il le rencontrait sur les boulevards. Le Juif avait, à diverses reprises, fait prêter par Abramko de l’argent à cet ancien commissionnaire dont la probité lui était connue. La Chaussée des Minimes étant à deux pas de la rue de Normandie, les deux complices du coup à monter y furent en dix minutes.

—Vous allez voir, lui dit Rémonencq, le plus riche des anciens marchands de la Curiosité, le plus grand connaisseur qu’il y ait à Paris...

Madame Cibot fut stupéfaite en se trouvant en présence d’un petit vieillard vêtu d’une houppelande indigne de passer par les mains de Cibot pour être raccommodée, qui surveillait son restaurateur, un peintre occupé à réparer des tableaux dans une pièce froide de ce vaste rez-de-chaussée; puis, en recevant un regard de ces yeux pleins d’une malice froide comme ceux des chats, elle trembla.

—Que voulez-vous, Rémonencq? dit-il.

—Il s’agit d’estimer des tableaux; et il n’y a que vous dans Paris qui puissiez dire à un pauvre chaudronnier comme moi ce qu’il en peut donner, quand il n’a pas, comme vous, des mille et des cents!

—Où est-ce? dit Élie Magus.

—Voici la portière de la maison qui fait le ménage du monsieur, et avec qui je me suis arrangé...

—Quel est le nom du propriétaire?

—Monsieur Pons! dit la Cibot.

—Je ne le connais pas, répondit d’un air ingénu Magus en pressant tout doucement de son pied le pied de son restaurateur.

Moret, ce peintre, savait la valeur du Musée-Pons, et il avait levé brusquement la tête. Cette finesse ne pouvait être hasardée qu’avec Rémonencq et la Cibot. Le Juif avait évalué moralement cette portière par un regard où les yeux firent l’office des balances d’un peseur d’or. L’un et l’autre devaient ignorer que le bonhomme Pons et Magus avaient mesuré souvent leurs griffes. En effet, ces deux amateurs féroces s’enviaient l’un l’autre. Aussi le vieux Juif venait-il d’avoir comme un éblouissement intérieur. Jamais il n’espérait pouvoir entrer dans un sérail si bien gardé. Le Musée-Pons était le seul à Paris qui pût rivaliser avec le Musée-Magus. Le Juif avait eu, vingt ans plus tard que Pons, la même idée; mais, en sa qualité de marchand-amateur, le Musée-Pons lui resta fermé de même qu’à Dusommerard. Pons et Magus avaient au cœur la même jalousie. Ni l’un ni l’autre ils n’aimaient cette célébrité que recherchent ordinairement ceux qui possèdent des cabinets. Pouvoir examiner la magnifique collection du pauvre musicien, c’était, pour Élie Magus, le même bonheur que celui d’un amateur de femmes parvenant à se glisser dans le boudoir d’une belle maîtresse que lui cache un ami. Le grand respect que témoignait Rémonencq à ce bizarre personnage et le prestige qu’exerce tout pouvoir réel, même mystérieux, rendirent la portière obéissante et souple. La Cibot perdit le ton autocratique avec lequel elle se conduisait dans sa loge avec les locataires et ses deux messieurs, elle accepta les conditions de Magus et promit de l’introduire dans le Musée-Pons, le jour même. C’était amener l’ennemi dans le cœur de la place, plonger un poignard au cœur de Pons qui, depuis dix ans, interdisait à la Cibot de laisser pénétrer qui que ce fût chez lui, qui prenait toujours sur lui ses clefs, et à qui la Cibot avait obéi, tant qu’elle avait partagé les opinions de Schmucke en fait de bric-à-brac. En effet, le bon Schmucke, en traitant ces magnificences de primporions et déplorant la manie de Pons, avait inculqué son mépris pour ces antiquailles à la portière et garanti le Musée-Pons de toute invasion pendant fort long-temps.

Depuis que Pons était alité, Schmucke le remplaçait au théâtre et dans les pensionnats. Le pauvre Allemand, qui ne voyait son ami que le matin et à dîner, tâchait de suffire à tout en conservant leur commune clientèle; mais toutes ses forces étaient absorbées par cette tâche, tant la douleur l’accablait. En voyant ce pauvre homme si triste, les écolières et les gens du théâtre, tous instruits par lui de la maladie de Pons, lui en demandaient des nouvelles, et le chagrin du pianiste était si grand, qu’il obtenait des indifférents la même grimace de sensibilité qu’on accorde à Paris aux plus grandes catastrophes. Le principe même de la vie du bon Allemand était attaqué tout aussi bien que chez Pons. Schmucke souffrait à la fois de sa douleur et de la maladie de son ami. Aussi parlait-il de Pons pendant la moitié de la leçon qu’il donnait; il interrompait si naïvement une démonstration pour se demander à lui-même comment allait son ami, que la jeune écolière l’écoutait expliquant la maladie de Pons. Entre deux leçons, il accourait rue de Normandie pour voir Pons pendant un quart d’heure. Effrayé du vide de la caisse sociale, alarmé par madame Cibot qui, depuis quinze jours, grossissait de son mieux les dépenses de la maladie, le professeur de piano sentait ses angoisses dominées par un courage dont il ne se serait jamais cru capable. Il voulait pour la première fois de sa vie gagner de l’argent, pour que l’argent ne manquât pas au logis. Quand une écolière, vraiment touchée de la situation des deux amis, demandait à Schmucke comment il pouvait laisser Pons tout seul, il répondait, avec le sublime sourire des dupes:—Matemoiselle, nus afons montam Zibod! eine trèssor! eine berle! Bous ed zoicné gomme ein brince! Or, dès que Schmucke trottait par les rues, la Cibot était la maîtresse de l’appartement et du malade. Comment Pons, qui n’avait rien mangé depuis quinze jours, qui gisait sans force, que la Cibot était obligée de lever elle-même et d’asseoir dans une bergère pour faire le lit, aurait-il pu surveiller ce soi-disant ange gardien? Naturellement la Cibot était allée chez Élie Magus pendant le déjeuner de Schmucke.

Elle revint pour le moment où l’Allemand disait adieu au malade; car, depuis la révélation de la fortune possible de Pons, la Cibot ne quittait plus son célibataire, elle le couvait! Elle s’enfonçait dans une bonne bergère, au pied du lit, et faisait à Pons, pour le distraire, ces commérages auxquels excellent ces sortes de femmes. Devenue pateline, douce, attentive, inquiète, elle s’établissait dans l’esprit du bonhomme Pons avec une adresse machiavélique, comme on va le voir. Effrayée par la prédiction du grand jeu de madame Fontaine, la Cibot s’était promis à elle-même de réussir par des moyens doux, par une scélératesse purement morale, à se faire coucher sur le testament de son monsieur. Ignorant pendant dix ans la valeur du Musée-Pons, la Cibot se voyait dix ans d’attachement, de probité, de désintéressement devant elle, et elle se proposait d’escompter cette magnifique valeur. Depuis le jour où, par un mot plein d’or, Rémonencq avait fait éclore dans le cœur de cette femme un serpent contenu dans sa coquille pendant vingt-cinq ans, le désir d’être riche, cette créature avait nourri le serpent de tous les mauvais levains qui tapissent le fond des cœurs, et l’on va voir comment elle exécutait les conseils que lui sifflait le serpent.

—Eh bien! a-t-il bien bu, notre chérubin? va-t-il mieux? dit-elle à Schmucke.

Bas pien! mon tchère montame Zibod! bas pien! répondit l’Allemand en essuyant une larme.

—Bah! vous vous alarmez par trop aussi, mon cher monsieur, il faut en prendre et en laisser... Cibot serait à la mort, je ne serais pas si désolée que vous l’êtes. Allez! notre chérubin est d’une bonne constitution. Et puis, voyez-vous, il paraît qu’il a été sage! vous ne savez pas combien les gens sages vivent vieux! Il est bien malade, c’est vrai, mais n’avec les soins que j’ai de lui, je l’en tirerai. Soyez tranquille, allez à vos affaires, je vais lui tenir compagnie, et lui faire boire ses pintes d’eau d’orge.

Sans fus, che murerais d’einquiédute... dit Schmucke en pressant dans ses mains par un geste de confiance la main de sa bonne ménagère.

La Cibot entra dans la chambre de Pons en s’essuyant les yeux.

—Qu’avez-vous, madame Cibot? dit Pons.

—C’est monsieur Schmucke qui me met l’âme à l’envers, il vous pleure comme si vous étiez mort! dit-elle. Quoique vous ne soyez pas bien, vous n’êtes pas encore assez mal pour qu’on vous pleure; mais cela me fait tant d’effet! Mon Dieu, suis-je bête d’aimer comme cela les gens et de m’être attachée à vous plus qu’à Cibot! Car, après tout, vous ne m’êtes de rien, nous ne sommes parents que par la première femme; eh bien! j’ai les sangs tournés dès qu’il s’agit de vous, ma parole d’honneur. Je me ferais couper la main, la gauche s’entend, nà, devant vous, pour vous voir allant et venant, mangeant et flibustant des marchands, comme n’à votre ordinaire... Si j’avais eu n’un enfant, je pense que je l’aurais aimé, comme je vous aime, quoi! Buvez donc, mon mignon, allons, un plein verre! Voulez-vous boire, monsieur! D’abord, monsieur Poulain a dit:—S’il ne veut pas aller au Père-Lachaise, monsieur Pons doit boire dans sa journée autant de voies d’eau qu’un Auvergnat en vend. Ainsi, buvez! allons!...

—Mais, je bois, ma bonne Cibot... tant et tant que j’ai l’estomac noyé...

—Là, c’est bien! dit la portière en prenant le verre vide. Vous vous en sauverez comme ça! Monsieur Poulain avait un malade comme vous, qui n’avait aucun soin, que ses enfants abandonnaient et il est mort de cette maladie-là, faute d’avoir bu!... Ainsi faut boire, voyez-vous, mon bichon!... qu’on l’a enterré il y a deux mois... Savez-vous que si vous mouriez, mon cher monsieur, vous entraîneriez avec vous le bonhomme Schmucke... il est comme un enfant, ma parole d’honneur. Ah! vous aime-t-il, ce cher agneau d’homme! non, jamais une femme n’aime un homme comme ça!... Il en perd le boire et le manger, il est maigri depuis quinze jours, autant que vous qui n’avez que la peau et les os... Ça me rend jalouse, car je vous suis bien attachée; mais je n’en suis pas là... je n’ai pas perdu l’appétit, au contraire! Forcée de monter et de descendre sans cesse les étages, j’ai des lassitudes dans les jambes, que le soir je tombe comme une masse de plomb. Ne voilà-t-il pas que je néglige mon pauvre Cibot pour vous, que mademoiselle Rémonencq lui fait son vivre, qu’il me bougonne parce que tout est mauvais! Pour lors, je lui dis comme ça qu’il faut savoir souffrir pour les autres, et que vous êtes trop malade pour qu’on vous quitte... D’abord vous n’êtes pas assez bien pour ne pas avoir une garde! Pus souvent que je souffrirais une garde ici, moi qui fais vos affaires et votre ménage depuis dix ans... Et alles sont sur leux bouche! qu’elles mangent comme dix, qu’elles veulent du vin, du sucre, leurs chaufferettes, leurs aises... Et puis qu’elles volent les malades, quand les malades ne les mettent pas sur leurs testaments... Mettez une garde ici pour aujourd’hui, mais demain nous trouvererions un tableau, quelque objet de moins...

—Oh! madame Cibot! s’écria Pons hors de lui, ne me quittez pas!... Qu’on ne touche à rien!...

—Je suis là! dit la Cibot, tant que j’en aurai la force, je serai là... soyez tranquille! Monsieur Poulain, qui peut-être a des vues sur votre trésor, ne voulait-il pas vous donner n’une garde!... Comme je vous l’ai remouché!—«Il n’y a que moi, que je lui ai dit, de qui veuille monsieur, il a mes habitudes comme j’ai les siennes.» Et il s’est tu. Mais une garde, c’est tout voleuses! J’haï-t-il ces femmes là... Vous allez voir comme elles sont intrigantes. Pour lors, un vieux monsieur...—Notez que c’est monsieur Poulain qui m’a raconté cela...—Donc une madame Sabatier, une femme de trente-six ans, ancienne marchande de mules au Palais,—vous connaissez bien la galerie marchande qu’on a démolie au Palais...

Pons fit un signe affirmatif.

—Bien, c’te femme, pour lors, n’a pas réussi, rapport à son homme qui buvait tout et qu’est mort d’une imbustion spontanée, mais elle a été belle femme, faut tout dire, mais ça ne lui a pas profité, quoiqu’elle ait eu, dit-on, des avocats pour bons amis... Donc, dans la débine, elle s’a fait garde de femmes en couches, et n’alle demeure rue Barre-du-Bec. Elle n’a donc gardé comme ça n’un vieux monsieur, qui, sous votre respect, avait une maladie des foies lurinaires, qu’on le sondait comme un puits n’artésien, et qui voulait de si grands soins qu’elle couchait sur un lit de sangle dans la chambre de ce monsieur. C’est-y croyabe ces choses-là. Mais vous me direz: les hommes, ça ne respecte rien! tant ils sont égoïstes! Enfin voilà qu’en causant avec lui, vous comprenez, elle était là toujours, elle l’égayait, elle lui racontait des histoires, elle le faisait jaser, comme nous sommes-là, pas vrai, tous les deux à jacasser... Elle apprend que ses neveux, le malade avait des neveux, étaient des monstres, qu’ils lui donnaient des chagrins, et, fin finale, que sa maladie venait de ses neveux. Eh bien! mon cher monsieur, elle a sauvé ce monsieur, et elle est devenue sa femme, et ils ont un enfant qu’est superbe, et que mame Bordevin, la bouchère de la rue Charlot qu’est parente a c’te dame, a été marraine... En voilà ed’ la chance! Moi, je suis mariée!... Mais je n’ai pas d’enfant, et je puis le dire, c’est la faute à Cibot, qui m’aime trop; car si je voulais... Suffit. Quéque nous serions devenus avec de la famille, moi et mon Cibot, qui n’avons pas n’un sou vaillant, n’après trente ans de probité, mon cher monsieur! Mais ce qui me console, c’est que je n’ai pas n’un liard du bien d’autrui. Jamais je n’ai fait de tort à personne... Tenez, n’une supposition, qu’on peut dire, puisque dans six semaines vous serez sur vos quilles, à flâner sur le boulevard; eh bien! vous me mettriez sur votre testament; eh bien! je n’aurais de cesse que je n’aie trouvé vos héritiers pour leur rendre... tant j’ai tant peur du bien qui n’est pas acquis à la sueur de mon front. Vous me direz: «Mais, mame Cibot, ne vous tourmentez donc pas comme ça, vous l’avez bien gagné, vous avez soigné ces messieurs comme vos enfants, vous leur avez épargné mille francs par an... Car, à ma place, savez-vous, monsieur, qu’il y a bien des cuisinières qui auraient déjà dix mille francs ed’ placés.—«C’est donc justice si ce digne monsieur vous laisse un petit viager!...» qu’on me dirait par supposition. Eh bien! non! moi je suis désintéressée... Je ne sais pas comment il y a des femmes qui font le bien par intérêt... Ce n’est plus faire le bien, n’est-ce pas, monsieur?... Je ne vais pas à l’église, moi! Je n’en ai pas le temps; mais ma conscience me dit ce qui est bien... Ne vous agitez pas comme ça, mon chat!... ne vous grattez pas! Mon Dieu, comme vous jaunissez! vous êtes si jaune, que vous en devenez brun... Comme c’est drôle qu’on soit, en vingt jours, comme un citron!... La probité, c’est le trésor des pauvres gens, il faut bien posséder quelque chose! D’abord, vous arrivereriez à toute extrémité, par supposition, je serais la première à vous dire que vous devez donner tout ce qui vous appartient à monsieur Schmucke. C’est là votre devoir, car il est à lui seul, toute votre famille! il vous n’aime, celui-là, comme un chien aime son maître.

—Ah! oui! dit Pons, je n’ai été aimé dans toute ma vie que par lui...

—Ah! monsieur, dit madame Cibot, vous n’êtes pas gentil, et moi, donc! je ne vous aime donc pas...

—Je ne dis pas cela, ma chère madame Cibot.

—Bon! allez-vous pas me prendre pour une servante, une cuisinière ordinaire, comme si je n’avais pas n’un cœur! Ah! mon Dieu! fendez-vous donc pendant onze ans pour deux vieux garçons! ne soyez donc occupée que de leur bien-être, que je remuais tout chez dix fruitières, à m’y faire dire des sottises, pour vous trouver du bon fromage de Brie, que j’allais jusqu’à la Halle pour vous avoir du beurre frais, et prenez donc garde à tout, qu’en dix ans je ne vous ai rien cassé, rien écorné... Soyez donc comme une mère pour ses enfants! Et vous n’entendre dire un ma chère madame Cibot qui prouve qu’il n’y a pas un sentiment pour vous dans le cœur du vieux monsieur que vous soignez comme un fils de roi, car le petit roi de Rome n’a pas été soigné comme vous!... Voulez-vous parier qu’on ne l’a pas soigné comme vous!... à preuve qu’il est mort à la fleur de son âge... Tenez, monsieur, vous n’êtes pas juste... Vous êtes un ingrat! C’est parce que je ne suis qu’une pauvre portière. Ah! mon Dieu, vous croyez donc aussi, vous, que nous sommes des chiens...

—Mais, ma chère madame Cibot...

—Enfin, vous qu’êtes un savant, expliquez-moi pourquoi nous sommes traités comme ça, nous autres concierges, qu’on ne nous croit pas des sentiments, qu’on se moque de nous, dans n’un temps où l’on parle d’égalité!... Moi, je ne vaux donc pas une autre femme! moi qui ai été une des plus jolies femmes de Paris, qu’on m’a nommée la belle écaillère, et que je recevais des déclarations d’amour sept ou huit fois par jour... Et que si je voulais encore! Tenez, monsieur, vous connaissez bien ce gringalet de ferrailleur qu’est à la porte, eh bien! si j’étais veuve, une supposition, il m’épouserait les yeux fermés, tant il les a ouverts à mon endroit, qu’il me dit toute la journée:—«Oh! les beaux bras que vous avez!... mame Cibot! je rêvais, cette nuit, que c’était du pain et que j’étais du beurre, et que je m’étendais là-dessus!...» Tenez, monsieur, en voilà des bras!... Elle retroussa sa manche et montra le plus magnifique bras du monde, aussi blanc et aussi frais que sa main était rouge et flétrie; un bras potelé, rond, à fossettes, et qui, tiré de son fourreau de mérinos commun, comme une lame est tirée de sa gaine, devait éblouir Pons, qui n’osa pas le regarder trop longtemps.—Et, reprit-elle, qui ont ouvert autant de cœurs que mon couteau ouvrait d’huîtres! Eh bien! c’est à Cibot, et j’ai eu le tort de négliger ce pauvre cher homme, qui se jetterait dedans un précipice au premier mot que je dirais, pour vous, monsieur, qui m’appelez ma chère madame Cibot, quand je ferais l’impossible pour vous...

—Écoutez-moi donc, dit le malade, je ne peux pas vous appeler ma mère ni ma femme...

—Non, jamais de ma vie ni de mes jours, je ne m’attache plus à personne!...

—Mais laissez-moi donc dire! reprit Pons. Voyons, j’ai parlé de Schmucke, d’abord.

—Monsieur Schmucke! en voilà un de cœur! dit-elle. Allez, il m’aime, lui, parce qu’il est pauvre! C’est la richesse qui rend insensible, et vous êtes riche! Eh bien! n’ayez une garde, vous verrez quelle vie elle vous fera! qu’elle vous tourmentera comme un hanneton... Le médecin dira qu’il faut vous faire boire, elle ne vous donnera rien qu’à manger! elle vous enterrera pour vous voler! Vous ne méritez pas d’avoir une madame Cibot!... Allez! quand monsieur Poulain viendra, vous lui demanderez une garde!

—Mais, sacrebleu! écoutez-moi donc! s’écria le malade en colère. Je ne parlais pas des femmes en parlant de mon ami Schmucke!... Je sais bien que je n’ai pas d’autres cœurs où je suis aimé sincèrement que le vôtre et celui de Schmucke!...

Voulez-vous bien ne pas vous irriter comme ça! s’écria la Cibot en se précipitant sur Pons et le recouchant de force.

—Mais, comment ne vous aimerais-je pas?... dit le pauvre Pons.

—Vous m’aimez, là, bien vrai?... Allons, allons, pardon, monsieur! dit-elle en pleurant et essuyant ses pleurs. Eh bien! oui, vous m’aimez, comme on aime une domestique, voilà... une domestique à qui l’on jette une viagère de six cents francs, comme un morceau de pain dans la niche d’un chien!...

—Oh! madame Cibot! s’écria Pons, pour qui me prenez-vous? Vous ne me connaissez pas!

—Ah! vous m’aimerez encore mieux! reprit-elle en recevant un regard de Pons; vous aimerez votre bonne grosse Cibot comme une mère? Eh bien! c’est cela; je suis votre mère, vous êtes tous deux mes enfants!... Ah! si je connaissais ceux qui vous ont causé du chagrin, je me ferais mener en cour d’assises et même à la correctionnelle, car je leux arracherais les yeux?... Ces gens-là méritent d’être fait mourir à la barrière Saint-Jacques! et c’est encore trop doux pour de pareils scélérats!... Vous si bon, si tendre, car vous n’avez un cœur d’or, vous étiez créé et mis au monde pour rendre une femme heureuse... Oui, vous l’aureriez rendue heureuse... ça se voit, vous étiez taillé pour cela... Moi, d’abord, en voyant comment vous êtes avec monsieur Schmucke, je me disais:—Non, monsieur Pons a manqué sa vie! il était fait pour être un bon mari... Allez, vous aimez les femmes!

—Ah! oui, dit Pons, et je n’en ai jamais eu!...

—Vraiment! s’écria la Cibot d’un air provocateur en se rapprochant de Pons et lui prenant la main. Vous ne savez pas ce que c’est que n’avoir une maîtresse qui fait les cent coups pour son ami? C’est-il possible! Moi, à votre place, je ne voudrais pas m’en aller d’ici dans l’autre monde sans avoir connu le plus grand bonheur qu’il y ait sur terre!... Pauvre bichon! si j’étais ce que j’ai été, parole d’honneur, je quitterais Cibot pour vous! Mais avec un nez taillé comme ça, car vous avez un fier nez! comment avez-vous fait, mon pauvre chérubin?... Vous me direz: Toutes les femmes ne se connaissent pas en hommes... et c’est un malheur qu’elles se marient à tort et à travers, que ça fait pitié. Moi, je vous croyais des maîtresses à la douzaine, des danseuses, des actrices, des duchesses, rapport à vos absences!... Qu’en vous voyant sortir, je disais toujours à Cibot: «Tiens, voilà monsieur Pons qui va courir le guilledou!» Parole d’honneur! je disais cela, tant je vous croyais aimé des femmes! Le ciel vous a créé pour l’amour... Tenez, mon cher petit monsieur, j’ai vu cela le jour où vous avez dîné ici pour la première fois. Oh! étiez-vous touché du plaisir que vous donniez à monsieur Schmucke! Et lui qui en pleurait encore le lendemain, en me disant: Montam Zibod, il ha tinné izi! que j’en ai pleuré comme une bête aussi. Et comme il était triste, quand vous avez recommencé vos villevoustes! et à aller dîner en ville! Pauvre homme! jamais désolation pareille ne s’est vue! Ah! vous avez bien raison de faire de lui votre héritier! Allez, c’est toute une famille pour vous, ce digne, ce cher homme-là!... Ne l’oubliez pas! autrement Dieu ne vous recevrait pas dans son paradis, où il doit ne laisser entrer que ceux qui ont été reconnaissants envers leurs amis en leur laissant des rentes.

Pons faisait de vains efforts pour répondre, la Cibot parlait comme le vent marche. Si l’on a trouvé le moyen d’arrêter les machines à vapeur, celui de stoper la langue d’une portière épuisera le génie des inventeurs.

—Je sais ce que vous allez dire! reprit-elle. Ça ne tue pas, mon cher monsieur, de faire son testament quand on est malade; et n’à votre place, moi, crainte d’accident, je ne voudrais pas abandonner ce pauvre mouton-là, car c’est la bonne bête du bon Dieu; il ne sait rien de rien; je ne voudrais pas le mettre à la merci des rapiats d’hommes d’affaires, et de parents que c’est tous canailles! Voyons, y a-t-il quelqu’un qui, depuis vingt jours, soit venu vous voir?... Et vous leur donneriez votre bien! Savez-vous qu’on dit que tout ce qui est ici en vaut la peine?

—Mais, oui, dit Pons.

—Rémonencq, qui vous connaît pour un amateur, et qui brocante, dit qu’il vous ferait bien trente mille francs de rente viagère, pour avoir vos tableaux après vous... En voilà une affaire! A votre place, je la ferais! Mais j’ai cru qu’il se moquait de moi, quand il m’a dit cela... Vous devriez avertir monsieur Schmucke de la valeur de toutes ces choses-là, car c’est un homme qu’on tromperait comme un enfant; il n’a pas la moindre idée de ce que valent les belles choses que vous avez! Il s’en doute si peu, qu’il les donnerait pour un morceau de pain, si, par amour pour vous, il ne les gardait pas pendant toute sa vie, s’il vit après vous, toutefois, car il mourra de votre mort! Mais je suis là, moi! je le défendrai envers et contre tous!... moi et Cibot.

—Chère madame Cibot, répondit Pons attendri par cet effroyable bavardage où le sentiment paraissait être naïf comme il l’est chez les gens du peuple; que serais-je devenu sans vous et Schmucke?

—Ah! nous sommes bien vos seuls amis sur cette terre! ça c’est bien vrai! Mais deux bons cœurs valent toutes les familles... Ne me parlez pas de la famille! C’est comme la langue, disait cet ancien acteur, c’est tout ce qu’il y a de meilleur et de pire... Où sont-ils donc, vos parents? En avez-vous, des parents?... je ne les ai jamais vus...

—C’est eux qui m’ont mis sur le grabat!... s’écria Pons avec une profonde amertume.

—Ah! vous avez des parents!... dit la Cibot en se dressant comme si son fauteuil eût été de fer rougi subitement au feu. Ah bien! ils sont gentils, vos parents! Comment, voilà vingt jours, oui, ce matin, il y a vingt jours que vous êtes à la mort, et ils ne sont pas encore venus savoir de vos nouvelles! C’est un peu fort de café, cela!... Mais, à votre place, je laisserais plutôt ma fortune à l’hospice des Enfans-Trouvés que de leur donner un liard!

—Eh bien, ma chère madame Cibot, je voulais léguer tout ce que je possède à ma petite-cousine, la fille de mon cousin-germain, le président Camusot, vous savez, le magistrat qui est venu un matin, il y a bientôt deux mois.

—Ah! un petit gros, qui vous a envoyé ses domestiques vous demander pardon... de la sottise de sa femme... que la femme de chambre m’a fait des questions sur vous, une vieille mijaurée à qui j’avais envie d’épousseter son crispin en velours avec el manche de mon balai! A-t-on jamais vu n’une femme de chambre porter n’un crispin en velours! Non, ma parole d’honneur, le monde est renversé! pourquoi fait-on des révolutions? Dînez deux fois, si vous en avez le moyen, gueux de riches! Mais je dis que les lois sont inutiles, qu’il n’y a plus rien de sacré, si Louis-Philippe ne maintient pas les rangs; car enfin, si nous sommes tous égaux, pas vrai, monsieur, n’une femme de chambre ne doit pas avoir n’un crispin en velours, quand moi, mame Cibot, avec trente ans de probité, je n’en ai pas... Voilà-t-il pas quelque chose de beau! On doit voir qui vous êtes. Une femme de chambre est une femme de chambre, comme moi je suis n’une concierge! Pourquoi donc a-t-on des épaulettes à grains d’épinards dans le militaire? A chacun son grade! Tenez, voulez-vous que je vous dise le fin mot de tout ça? Eh bien! la France est perdue!... Et sous l’Empereur, pas vrai, monsieur? tout ça marchait autrement. Aussi j’ai dit à Cibot:—Tiens, vois-tu, mon homme, une maison où il y a des femmes de chambre à crispins en velours, c’est des gens sans entrailles.....

—Sans entrailles! c’est cela! répondit Pons.

Et Pons raconta ses déboires et ses chagrins à madame Cibot, qui se répandit en invectives contre les parents, et témoigna la plus excessive tendresse à chaque phrase de ce triste récit. Enfin, elle pleura!

Pour concevoir cette intimité subite entre le vieux musicien et madame Cibot, il suffit de se figurer la situation d’un célibataire, grièvement malade pour la première fois de sa vie, étendu sur un lit de douleur, seul au monde, ayant à passer sa journée face à face avec lui-même, et trouvant cette journée d’autant plus longue qu’il est aux prises avec les souffrances indéfinissables de l’hépatite qui noircit la plus belle vie, et que, privé de ses nombreuses occupations, il tombe dans le marasme parisien, il regrette tout ce qui se voit gratis à Paris. Cette solitude profonde et ténébreuse, cette douleur dont les atteintes embrassent le moral encore plus que le physique, l’inanité de la vie, tout pousse un célibataire, surtout quand il est déjà faible de caractère et que son cœur est sensible, crédule, à s’attacher à l’être qui le soigne, comme un noyé s’attache à une planche. Aussi Pons écoutait-il les commérages de la Cibot avec ravissement. Schmucke et madame Cibot, le docteur Poulain, étaient l’humanité tout entière, comme sa chambre était l’univers. Si déjà tous les malades concentrent leur attention dans la sphère qu’embrassent leurs regards, et si leur égoïsme s’exerce autour d’eux en se subordonnant aux êtres et aux choses d’une chambre, qu’on juge ce dont est capable un vieux garçon, sans affections, et qui n’a jamais connu l’amour. En vingt jours, Pons en était arrivé par moments à regretter de ne pas avoir épousé Madeleine Vivet! Aussi, depuis vingt jours, madame Cibot faisait-elle d’immenses progrès dans l’esprit du malade, qui se voyait perdu sans elle; car pour Schmucke, Schmucke était un second Pons pour le pauvre malade. L’art prodigieux de la Cibot consistait, à son insu d’ailleurs, à exprimer les propres idées de Pons.

—Ah! voilà le docteur, dit-elle en entendant des coups de sonnette.

Et elle laissa Pons tout seul, sachant bien que le Juif et Rémonencq arrivaient.

—Ne faites pas de bruit, messieurs... dit-elle, qu’il ne s’aperçoive de rien! car il est comme un crin dès qu’il s’agit de son trésor.

—Une simple promenade suffira, répondit le Juif armé de sa loupe et d’une lorgnette.

Le salon où se trouvait la majeure partie du Musée-Pons était un de ces anciens salons comme les concevaient les architectes employés par la noblesse française, de vingt-cinq pieds de largeur sur trente de longueur et de treize pieds de hauteur. Les tableaux que possédait Pons, au nombre de soixante-sept, tenaient tous sur les quatre parois de ce salon boisé, blanc et or, mais le blanc jauni, l’or rougi par le temps offraient des tons harmonieux qui ne nuisaient point à l’effet des toiles. Quatorze statues s’élevaient sur des colonnes, soit aux angles, soit entre les tableaux, sur des gaînes de Boule. Des buffets en ébène, tous sculptés et d’une richesse royale, garnissaient à hauteur d’appui le bas des murs. Ces buffets contenaient les curiosités. Au milieu du salon, une ligne de crédences en bois sculpté présentait au regard les plus grandes raretés du travail humain: les ivoires, les bronzes, les bois, les émaux, l’orfévrerie, les porcelaines, etc.

Dès que le Juif fut dans ce sanctuaire, il alla droit à quatre chefs-d’œuvre qu’il reconnut pour les plus beaux de cette collection, et de maîtres qui manquaient à la sienne. C’était pour lui ce que sont pour les naturalistes ces desiderata qui font entreprendre des voyages du couchant à l’aurore, aux tropiques, dans les déserts, les pampas, les savanes, les forêts vierges. Le premier tableau était de Sébastien del Piombo, le second de Fra Bartholomeo della Porta, le troisième un paysage d’Hobbéma, et le dernier un portrait de femme par Albert Durer, quatre diamants! Sébastien del Piombo se trouve, dans l’art de la peinture, comme un point brillant où trois écoles se sont donné rendez-vous pour y apporter chacune ses éminentes qualités. Peintre de Venise, il est venu à Rome y prendre le style de Raphaël, sous la direction de Michel-Ange, qui voulut l’opposer à Raphaël en luttant, dans la personne d’un de ses lieutenants, contre ce souverain pontife de l’Art. Ainsi, ce paresseux génie a fondu la couleur vénitienne, la composition florentine, le style raphaëlesque dans les rares tableaux qu’il a daigné peindre, et dont les cartons étaient dessinés, dit-on, par Michel-Ange. Aussi peut-on voir à quelle perfection est arrivé cet homme, armé de cette triple force, quand on étudie au Musée de Paris le portrait de Baccio Bandinelli qui peut être mis en comparaison avec l’Homme au gant de Titien, avec le portrait de vieillard où Raphaël a joint sa perfection à celle de Corrége, et avec le Charles VIII de Leonardo da Vinci, sans que cette toile y perde. Ces quatre perles offrent la même eau, le même orient, la même rondeur, le même éclat, la même valeur. L’art humain ne peut aller au delà. C’est supérieur à la nature qui n’a fait vivre l’original que pendant un moment. De ce grand génie, de cette palette immortelle, mais d’une incurable paresse, Pons possédait un Chevalier de Malte en prière, peint sur ardoise, d’une fraîcheur, d’un fini, d’une profondeur supérieurs encore aux qualités du portrait de Baccio Bandinelli. Le Fra Bartholomeo, qui représentait une Sainte Famille, eût été pris pour un tableau de Raphaël par beaucoup de connaisseurs. L’Hobbéma devait aller à soixante mille francs en vente publique. Quant à l’Albert Durer, ce portrait de femme était pareil au fameux Holzschuer de Nuremberg, duquel les rois de Bavière, de Hollande et de Prusse ont offert deux cent mille francs, et vainement, à plusieurs reprises. Est-ce la femme ou la fille du chevalier Holzschuer, l’ami d’Albert Durer?... l’hypothèse paraît une certitude, car la femme du Musée-Pons est dans une attitude qui suppose un pendant, et les armes peintes sont disposées de la même manière dans l’un et l’autre portrait. Enfin, le ætatis suæ XLI est en parfaite harmonie avec l’âge indiqué dans le portrait si religieusement gardé par la maison Holzschuer de Nuremberg, et dont la gravure a été récemment achevée.

Élie Magus eut des larmes dans les yeux en regardant tour à tour ces quatre chefs-d’œuvre.

—Je vous donne deux mille francs de gratification par chacun de ces tableaux, si vous me les faites avoir pour quarante mille francs!... dit-il à l’oreille de la Cibot stupéfaite de cette fortune tombée du ciel.

L’admiration, ou, pour être plus exact, le délire du Juif, avait produit un tel désarroi dans son intelligence et dans ses habitudes de cupidité, que le Juif s’y abîma, comme on voit.

—Et moi?... dit Rémonencq qui ne se connaissait pas en tableaux.

—Tout est ici de la même force, répliqua finement le Juif à l’oreille de l’Auvergnat, prends dix tableaux au hasard et aux mêmes conditions, ta fortune sera faite!

Ces trois voleurs se regardaient encore, chacun en proie à sa volupté, la plus vive de toutes, la satisfaction du succès en fait de fortune, lorsque la voix du malade retentit et vibra comme des coups de cloche...

—Qui va là!... criait Pons.

—Monsieur! recouchez-vous donc! dit la Cibot en s’élançant sur Pons et le forçant à se remettre au lit. Ah çà! voulez-vous vous tuer!... Eh bien! ce n’est pas monsieur Poulain, c’est ce brave Rémonencq, qui est si inquiet de vous, qu’il vient savoir de vos nouvelles!... Vous êtes si aimé, que toute la maison est en l’air pour vous. De quoi donc avez-vous peur?

—Mais, il me semble que vous êtes là plusieurs, dit le malade.

—Plusieurs! c’est bon!... Ah! çà, rêvez-vous?... Vous finirez par devenir fou, ma parole d’honneur!... Tenez! voyez.

La Cibot alla vivement ouvrir la porte, fit signe à Magus de se retirer et à Rémonencq d’avancer.

—Eh bien! mon cher monsieur, dit l’Auvergnat pour qui la Cibot avait parlé, je viens savoir de vos nouvelles, car toute la maison est dans les transes par rapport à vous... Personne n’aime que la mort se mette dans les maisons!... Et, enfin, le papa Monistrol, que vous connaissez bien, m’a chargé de vous dire que si vous aviez besoin d’argent, il se mettait à votre service...

—Il vous envoie pour donner un coup d’œil à mes biblots!... dit le vieux collectionneur avec une aigreur pleine de défiance.

Dans les maladies de foie, les sujets contractent presque toujours une antipathie spéciale, momentanée; ils concentrent leur mauvaise humeur sur un objet ou sur une personne quelconque. Or, Pons se figurait qu’on en voulait à son trésor, il avait l’idée fixe de le surveiller, et il envoyait, de moments en moments, Schmucke voir si personne ne s’était glissé dans le sanctuaire.

—Elle est assez belle, votre collection, répondit astucieusement Rémonencq, pour exciter l’attention des chineurs; je ne me connais pas en haute curiosité, mais monsieur passe pour être un si grand connaisseur, que quoique je ne sois pas bien avancé dans la chose, j’achèterai bien de monsieur, les yeux fermés... Si monsieur avait quelquefois besoin d’argent, car rien ne coûte comme ces sacrées maladies... que ma sœur, en dix jours, a dépensé trente sous de remèdes, quand elle a eu les sangs bouleversés, et qu’elle aurait bien guéri sans cela... Les médecins sont des fripons qui profitent de notre état pour...

—Adieu, merci, monsieur, répondit Pons au ferrailleur en lui jetant des regards inquiets.

—Je vais le reconduire, dit tout bas la Cibot à son malade, crainte qu’il ne touche à quelque chose.

—Oui, oui, répondit le malade en remerciant la Cibot par un regard.

La Cibot ferma la porte de la chambre à coucher, ce qui réveilla la défiance de Pons. Elle trouva Magus immobile devant les quatre tableaux. Cette immobilité, cette admiration ne peuvent être comprises que par ceux dont l’âme est ouverte au beau idéal, au sentiment ineffable que cause la perfection dans l’art, et qui restent plantés sur leurs pieds durant des heures entières au Musée devant la Joconde de Leonardo da Vinci, devant l’Antiope du Corrége, le chef-d’œuvre de ce peintre, devant la maîtresse du Titien, la Sainte-Famille d’Andrea del Sarto, devant les enfants entourés de fleurs du Dominiquin, le petit camaïeu de Raphaël et son portrait de vieillard, les plus immenses chefs-d’œuvre de l’art.

—Sauvez-vous sans bruit! dit-elle.

Le Juif s’en alla lentement et à reculons, regardant les tableaux comme un amant regarde une maîtresse à laquelle il dit adieu. Quand le Juif fut sur le palier, la Cibot, à qui cette contemplation avait donné des idées, frappa sur le bras sec de Magus.

—Vous me donnerez quatre mille francs par tableau! sinon rien de fait...

—Je suis si pauvre!... dit Magus. Si je désire ces toiles, c’est par amour, uniquement par amour de l’art, ma belle dame!

—Tu es si sec, mon fiston! dit la portière, que je conçois cet amour-là. Mais si tu ne me promets pas aujourd’hui seize mille francs devant Rémonencq, demain, ce sera vingt mille.

—Je promets les seize, répondit le Juif effrayé de l’avidité de cette portière.

—Par quoi ça peut-il jurer, un Juif?... dit la Cibot à Rémonencq.

—Vous pouvez vous fier à lui, répondit le ferrailleur, il est aussi honnête homme que moi.

—Eh bien! et vous? demanda la portière, si je vous en fais vendre, que me donnerez-vous?...

—Moitié dans les bénéfices, dit promptement Rémonencq.

—J’aime mieux une somme tout de suite, je ne suis pas dans le commerce, répondit la Cibot.

—Vous entendez joliment les affaires! dit Élie Magus en souriant, vous feriez une fameuse marchande.

—Je lui offre de s’associer avec moi corps et biens, dit l’Auvergnat en prenant le bras potelé de la Cibot et tapant dessus avec une force de marteau. Je ne lui demande pas d’autre mise de fonds que sa beauté! Vous avez tort de tenir à votre Turc de Cibot et à son aiguille! Est-ce un petit portier qui peut enrichir une belle femme comme vous? Ah! quelle figure vous feriez dans une boutique sur le boulevard, au milieu des curiosités, jabotant avec les amateurs et les entortillant! Laissez-moi là votre loge quand vous aurez fait votre pelote ici, et vous verrez ce que nous deviendrons à nous deux!

—Faire ma pelote! dit la Cibot. Je suis incapable de prendre ici la valeur d’une épingle! entendez-vous, Rémonencq? s’écria la portière. Je suis connue dans le quartier pour une honnête femme, nà!

Les yeux de la Cibot flamboyaient.

—Là, rassurez-vous! dit Élie Magus. Cet Auvergnat a l’air de vous trop aimer pour vouloir vous offenser.

—Comme elle vous mènerait les pratiques! s’écria l’Auvergnat.

—Soyez justes, mes fistons, reprit madame Cibot radoucie, et jugez vous-mêmes de ma situation ici!... Voilà dix ans que je m’extermine le tempérament pour ces deux vieux garçons-là, sans que jamais ils ne m’aient donné autre chose que des paroles... Rémonencq vous dira que je nourris ces deux vieux à forfait, où que je perds des vingt à trente sous par jour, que toutes mes économies y ont passé, par l’âme de ma mère!... la seule auteur de mes jours que j’ai connue; mais aussi vrai que j’existe, et que voilà le jour qui nous éclaire, et que mon café me serve de poison si je mens d’une centime!... Eh bien! en voilà un qui va mourir, pas vrai? et c’est le plus riche de ces deux hommes de qui j’ai fait mes propres enfants!... Croireriez-vous, mon cher monsieur, que depuis vingt jours que je lui répète qu’il est à la mort (car monsieur Poulain l’a condamné!...), ce grigou-là ne parle pas plus de me mettre sur son testament que si je ne le connaissais pas! Ma parole d’honneur, nous n’avons notre dû qu’en le prenant, foi d’honnête femme; car allez donc vous fier à des héritiers?... pus souvent! Tenez, voyez-vous, paroles ne puent pas, tout le monde est de la canaille!

—C’est vrai! dit sournoisement Élie Magus, et c’est encore nous autres, ajouta-t-il en regardant Rémonencq, qui sommes les plus honnêtes gens...

—Laissez-moi donc, reprit la Cibot, je ne parle pas pour vous... Les personnes pressantes, comme dit cet ancien acteur, sont toujours acceptées!... Je vous jure que ces deux messieurs me doivent déjà près de trois mille francs, que le peu que je possède est déjà passé dans les médicaments et dans leurs affaires, et s’ils n’allaient ne me rien reconnaître de mes avances!... Je suis si bête avec ma probité que je n’ose pas leux en parler. Pour lors, vous qu’êtes dans les affaires, mon cher monsieur, me conseillez-vous de m’adresser à un avocat?...

—Un avocat! s’écria Rémonencq, vous en savez plus que tous les avocastes!...

Le bruit de la chute d’un corps lourd, tombé sur le carreau de la salle à manger, retentit dans le vaste espace de l’escalier.

—Ah! mon Dieu! cria la Cibot, qué qu’il arrive? Il me semble que c’est monsieur qui vient de prendre un billet de parterre!...

Elle poussa ses deux complices qui dégringolèrent avec agilité, puis elle se retourna, se précipita dans la salle à manger et y vit Pons étalé tout de son long, en chemise, évanoui! Elle prit le vieux garçon dans ses bras, l’enleva comme une plume, et le porta jusque sur son lit. Quand elle eut couché le moribond, elle lui fit respirer des barbes de plume brûlée, elle lui mouilla les tempes d’eau de Cologne, elle le ranima. Puis, lorsqu’elle vit les yeux de Pons ouverts, que la vie fut revenue, elle se posa les poings sur les hanches.

—Sans pantoufles, en chemise! il y a de quoi vous tuer! Et pourquoi vous défiez-vous de moi?... Si c’est ainsi, adieu, monsieur. Après dix ans que je vous sers, que je mets du mien dans votre ménage, que mes économies y sont toutes passées, pour éviter des ennuis à ce pauvre monsieur Schmucke, qui pleure comme un enfant par les escaliers... Voilà ma récompense! vous venez m’espionner... Dieu vous a puni! c’est bien fait! Et moi qui me donne un effort pour vous porter dans mes bras, que je risque d’être blessée pour le reste de mes jours. Ah! mon Dieu! et la porte que j’ai laissée ouverte...

—Avec qui causiez-vous?

—En voilà des idées! s’écria la Cibot. Ah çà! suis-je votre esclave? ai-je des comptes à vous rendre? Savez-vous que si vous m’ennuyez ainsi, je plante tout là! Vous prendrez n’une garde!

Pons, épouvanté de cette menace, donna sans le savoir à la Cibot la mesure de ce qu’elle pouvait tenter avec cette épée de Damoclès.

—C’est ma maladie! dit-il piteusement.

—A la bonne heure! répliqua la Cibot rudement.

Elle laissa Pons confus, en proie à des remords, admirant le dévouement criard de sa garde-malade, se faisant des reproches, et ne sentant pas le mal horrible par lequel il venait d’aggraver sa maladie en tombant ainsi sur les dalles de la salle à manger. La Cibot aperçut Schmucke qui montait l’escalier.

—Venez, monsieur... Il y a de tristes nouvelles! allez! monsieur Pons devient fou!... Figurez-vous qu’il s’est levé tout nu, qu’il m’a suivie, non, il s’est étendu là, tout de son long... Demandez-lui pourquoi, il n’en sait rien... Il va mal. Je n’ai rien fait pour le provoquer à des violences pareilles, à moins de lui avoir réveillé les idées en lui parlant de ses premières amours... Qui est-ce qui connaît les hommes! C’est tous vieux libertins... J’ai eu tort de lui montrer mes bras, que ses yeux en brillaient comme des escarboucles...

Schmucke écoutait madame Cibot, comme s’il l’entendait parlant hébreu.

—Je me suis donné un effort que j’en serai blessée pour jusqu’à la fin de mes jours!... ajouta la Cibot en paraissant éprouver de vives douleurs et pensant à mettre à profit l’idée qu’elle avait eue, par hasard, en sentant une petite fatigue dans les muscles. Je suis si bête! Quand je l’ai vu là, par terre, je l’ai pris dans mes bras, et je l’ai porté jusqu’à son lit, comme un enfant, quoi! Mais, maintenant je sens un effort! Ah! je me trouve mal!... je descends chez moi, gardez notre malade. Je vas envoyer Cibot chercher monsieur Poulain pour moi! J’aimerais mieux mourir que de me voir infirme...

La Cibot accrocha la rampe et roula par les escaliers en faisant mille contorsions et des gémissements si plaintifs, que tous les locataires, effrayés, sortirent sur les paliers de leurs appartements. Schmucke soutenait la malade en versant des larmes, et il expliquait le dévouement de la portière. Toute la maison, tout le quartier surent bientôt le trait sublime de madame Cibot, qui s’était donné un effort mortel, disait-on, en enlevant un des Casse-noisettes dans ses bras. Schmucke, revenu près de Pons, lui révéla l’état affreux de leur factotum, et tous deux ils se regardèrent en disant: Qu’allons-nous devenir sans elle?... Schmucke, en voyant le changement produit chez Pons par son escapade, n’osa pas le gronder.

Vichis pric-à-prac! c’haimerais mieux les priler que de bertre mon ami!... s’écria-t-il en apprenant de Pons la cause de l’accident. Se tevier de montam Zibod, qui nous brede ses igonomies! C’esdre bas pien; mais c’est la malatie...

—Ah! quelle maladie! je suis changé, je le sens, dit Pons. Je ne voudrais pas te faire souffrir, mon bon Schmucke.

Cronte-moi! dit Schmucke, et laisse montam Zibod dranquille.

Le docteur Poulain fit disparaître en quelques jours l’infirmité dont se disait menacée madame Cibot, et sa réputation reçut dans le quartier du Marais un lustre extraordinaire de cette guérison, qui tenait du miracle. Il attribua chez Pons ce succès à l’excellente constitution de la malade, qui reprit son service auprès de ses deux messieurs le septième jour à leur grande satisfaction. Cet événement augmenta de cent pour cent l’influence, la tyrannie de la portière sur le ménage des deux Casse-noisettes, qui, pendant cette semaine, s’étaient endettés, mais dont les dettes furent payées par elle. La Cibot profita de la circonstance pour obtenir (et avec quelle facilité!) de Schmucke une reconnaissance des deux mille francs qu’elle disait avoir prêtés aux deux amis.

—Ah! quel médecin que monsieur Poulain! dit la Cibot à Pons. Il vous sauvera, mon cher monsieur, car il m’a tirée du cercueil! Mon pauvre Cibot me regardait comme morte!... Eh bien! monsieur Poulain a dû vous le dire, pendant que j’étais sur mon lit, je ne pensais qu’à vous. «Mon Dieu, que je disais, prenez-moi, et laissez vivre mon cher monsieur Pons...»

—Pauvre chère madame Cibot, vous avez manqué d’avoir une infirmité pour moi!...

—Ah! sans monsieur Poulain, je serais dans la chemise de sapin qui nous attend tous. Eh bien! n’au bout du fossé la culbute, comme disait cet ancien acteur! Faut de la philosophie. Comment avez-vous fait sans moi?...

—Schmucke m’a gardé, répondit le malade; mais notre pauvre caisse et notre clientèle en ont souffert... Je ne sais pas comment il a fait.

Ti galme! Bons! s’écria Schmucke, nus afons i tans le bère Zibod, ein panquier...

—Ne parlez pas de cela! mon cher mouton, vous êtes tous deux nos enfants, reprit la Cibot. Nos économies sont bien placées chez vous, allez! vous êtes plus solides que la Banque. Tant que nous aurons un morceau de pain, vous en aurez la moitié... ça ne vaut pas la peine d’en parler...

Baufre montam Zibod! dit Schmucke en s’en allant.

Pons gardait le silence.

—Croireriez-vous, mon chérubin, dit la Cibot au malade en le voyant inquiet, que, dans mon agonie, car j’ai vu la camarde de bien près!... ce qui me tourmentait le plus, c’était de vous laisser seuls, livrés à vous-mêmes, et de laisser mon pauvre Cibot sans un liard... C’est si peu de chose que mes économies, que je ne vous en parle que rapport à ma mort et à Cibot, qu’est un ange! Non, cet être-là m’a soignée comme une reine, en me pleurant comme un veau!... Mais je comptais sur vous, foi d’honnête femme. Je me disais: Va, Cibot, mes monsieurs ne te laisseront jamais sans pain...

Pons ne répondit rien à cette attaque ad testamentum, et la portière garda le silence en attendant un mot.

—Je vous recommanderai à Schmucke, dit enfin le malade.

—Ah! s’écria la portière, tout ce que vous ferez sera bien fait, je m’en rapporte à vous, à votre cœur... Ne parlons jamais de cela, car vous m’humiliez, mon cher chérubin; pensez à vous guérir! vous vivrez plus que nous...

Une profonde inquiétude s’empara du cœur de madame Cibot, elle résolut de faire expliquer son monsieur sur le legs qu’il entendait lui laisser; et, de prime abord, elle sortit pour aller trouver le docteur Poulain chez lui, le soir, après le dîner de Schmucke, qui mangeait auprès du lit de Pons depuis que son ami était malade.

Le docteur Poulain demeurait rue d’Orléans. Il occupait un petit rez-de-chaussée composé d’une antichambre, d’un salon et de deux chambres à coucher. Un office contigu à l’antichambre, et qui communiquait à l’une des deux chambres, celle du docteur, avait été converti en cabinet. Une cuisine, une chambre de domestique et une petite cave dépendaient de cette location située dans une aile de la maison, immense bâtisse construite sous l’Empire, à la place d’un vieil hôtel dont le jardin subsistait encore. Ce jardin était partagé entre les trois appartements du rez-de-chaussée.

L’appartement du docteur n’avait pas été changé depuis quarante ans. Les peintures, les papiers, la décoration, tout y sentait l’Empire. Une crasse quadragénaire, la fumée, y avaient flétri les glaces, les bordures, les dessins du papier, les plafonds et les peintures. Cette petite location, au fond du Marais, coûtait encore mille francs par an. Madame Poulain, mère du docteur, âgée de soixante-sept ans, achevait sa vie dans la seconde chambre à coucher. Elle travaillait pour les culottiers. Elle cousait les guêtres, les culottes de peau, les bretelles, les ceintures, enfin tout ce qui concerne cet article assez en décadence aujourd’hui. Occupée à surveiller le ménage et l’unique domestique de son fils, elle ne sortait jamais, et prenait l’air dans le jardinet, où l’on descendait par une porte-fenêtre du salon. Veuve depuis vingt ans, elle avait, à la mort de son mari, vendu son fonds de culottier à son premier ouvrier, qui lui réservait assez d’ouvrage pour qu’elle pût gagner environ trente sous par jour. Elle avait tout sacrifié à l’éducation de son fils unique, en voulant le placer à tout prix dans une situation supérieure à celle de son père. Fière de son Esculape, croyant à ses succès, elle continuait à tout lui sacrifier, heureuse de le soigner, d’économiser pour lui, ne rêvant qu’à son bien-être, et l’aimant avec intelligence, ce que ne savent pas faire toutes les mères. Ainsi, madame Poulain, qui se souvenait d’avoir été simple ouvrière, ne voulait pas nuire à son fils ou prêter à rire, au mépris, car la bonne femme parlait en S comme madame Cibot parlait en N; elle se cachait dans sa chambre, d’elle-même, quand par hasard quelques clients distingués venaient consulter le docteur, ou lorsque des camarades de collége ou d’hôpital se présentaient. Aussi, jamais le docteur n’avait-il eu à rougir de sa mère, qu’il vénérait, et dont le défaut d’éducation était bien compensé par cette sublime tendresse. La vente du fonds de culottier avait produit environ vingt mille francs, la veuve les avait placés sur le Grand-Livre en 1820, et les onze cents francs de rente qu’elle en avait eus composaient toute sa fortune. Aussi, pendant long-temps, les voisins aperçurent-ils, dans le jardin, le linge du docteur et celui de sa mère, étendus sur des cordes. La domestique et madame Poulain blanchissaient tout au logis avec économie. Ce détail domestique nuisait beaucoup au docteur, on ne voulait pas lui reconnaître de talent en le voyant si pauvre. Les onze cents francs de rente passaient au loyer. Le travail de madame Poulain, bonne grosse petite vieille, avait, pendant les premiers temps, suffi à toutes les dépenses de ce pauvre ménage. Après douze ans de persistance dans son chemin pierreux, le docteur ayant fini par gagner un millier d’écus par an, madame Poulain pouvait alors disposer d’environ cinq mille francs. C’était, pour qui connaît Paris, avoir le strict nécessaire.