—Adieu, madame.

—Savez-vous l’anglais?

—Oui.

—Avez-vous vu jouer Macbeth, en anglais?

—Oui.

—Eh bien! mon fils, tu seras roi! c’est-à-dire tu hériteras! dit cette affreuse sorcière devinée par Shakspeare et qui paraissait connaître Shakspeare. Elle laissa Hulot hébété sur le seuil de son cabinet.—N’oubliez pas que le référé est pour demain! dit-elle gracieusement en plaideuse consommée. Elle voyait venir deux personnes, et voulait passer à leurs yeux pour une comtesse Pimbèche.

—Quel aplomb! se dit Hulot en saluant sa prétendue cliente.

Le baron Montès de Montéjanos était un lion, mais un lion inexpliqué. Le Paris de la fashion, celui du turf et des lorettes admiraient les gilets ineffables de ce seigneur étranger, ses bottes d’un vernis irréprochable, ses sticks incomparables, ses chevaux enviés, sa voiture menée par des nègres parfaitement esclaves et très-bien battus. Sa fortune était connue, il avait un crédit de sept cent mille francs chez le célèbre banquier du Tillet; mais on le voyait toujours seul. S’il allait aux premières représentations, il était dans une stalle d’orchestre. Il ne hantait aucun salon. Il n’avait jamais donné le bras à une lorette! On ne pouvait unir son nom à celui d’aucune jolie femme du monde. Pour passe-temps, il jouait au whist au Jockey-Club. On en était réduit à calomnier ses mœurs, ou, ce qui paraissait infiniment plus drôle, sa personne: on l’appelait Combabus! Bixiou, Léon de Lora, Lousteau, Florine, mademoiselle Héloïse Brisetout et Nathan, soupant un soir chez l’illustre Carabine avec beaucoup de lions et de lionnes, avaient inventé cette explication, excessivement burlesque. Massol, en sa qualité de Conseiller-d’État, Claude Vignon, en sa qualité d’ancien professeur de grec, avaient raconté aux ignorantes lorettes la fameuse anecdote, rapportée dans l’Histoire ancienne de Rollin, concernant Combabus, cet Abélard volontaire chargé de garder la femme d’un roi d’Assyrie, de Perse, Bactriane, Mésopotamie et autres départements de la géographie particulière au vieux professeur du Bocage qui continua d’Anville, le créateur de l’ancien Orient. Ce surnom, qui fit rire pendant un quart d’heure les convives de Carabine, fut le sujet d’une foule de plaisanteries trop lestes dans un ouvrage auquel l’Académie pourrait ne pas donner le prix Montyon, mais parmi lesquelles on remarqua le nom qui resta sur la crinière touffue du beau baron, que Josépha nommait un magnifique Brésilien, comme on dit un magnifique Catoxantha! Carabine, la plus illustre des lorettes, celle dont la beauté fine et les saillies avaient arraché le sceptre du Treizième arrondissement aux mains de mademoiselle Turquet, plus connue sous le nom de Malaga, mademoiselle Séraphine Sinet (tel était son vrai nom) était au banquier du Tillet ce que Josépha Mirah était au duc d’Hérouville.

Or, le matin même du jour où la Saint-Estève prophétisait le succès à Victorin, Carabine avait dit à du Tillet, sur les sept heures du matin:—Si tu étais gentil, tu me donnerais à dîner au Rocher de Cancale, et tu m’amènerais Combabus; nous voulons savoir enfin s’il a une maîtresse... j’ai parié pour... je veux gagner...—Il est toujours à l’hôtel des Princes, j’y passerai, répondit du Tillet; nous nous amuserons. Aie tous nos gars: le gars Bixiou, le gars Lora! Enfin toute notre séquelle!

A sept heures et demie, dans le plus beau salon de l’établissement où l’Europe entière a dîné, brillait sur la table un magnifique service d’argenterie fait exprès pour les dîners où la Vanité soldait l’addition en billets de banque. Des torrents de lumière produisaient des cascades au bord des ciselures. Des garçons, qu’un provincial aurait pris pour des diplomates, n’était l’âge, se tenaient sérieux comme des gens qui se savent ultra-payés.

Cinq personnes arrivées en attendaient neuf autres. C’était d’abord Bixiou, le sel de toute cuisine intellectuelle, encore debout en 1843, avec une armure de plaisanteries toujours neuves, phénomène aussi rare à Paris que la vertu. Puis, Léon de Lora, le plus grand peintre de paysage et de marine existant, qui gardait sur tous ses rivaux l’avantage de ne jamais se trouver au-dessous de ses débuts. Les Lorettes ne pouvaient pas se passer de ces deux rois du bon mot. Pas de souper, pas de dîner, pas de partie sans eux. Séraphine Sinet, dite Carabine, en sa qualité de maîtresse en titre de l’amphitryon, était venue l’une des premières, et faisait resplendir sous les nappes de lumière ses épaules sans rivales à Paris, un cou tourné comme par un tourneur, sans un pli! son visage mutin et sa robe de satin broché, bleu sur bleu, ornée de dentelles d’Angleterre en quantité suffisante à nourrir un village pendant un mois. La jolie Jenny Cadine, qui ne jouait pas à son théâtre, et dont le portrait est trop connu pour en dire quoi que ce soit, arriva dans une toilette d’une richesse fabuleuse. Une partie est toujours pour ces dames un Longchamps de toilettes, où chacune d’elles veut faire obtenir le prix à son millionnaire, en disant ainsi à ses rivales:—Voilà le prix que je vaux!

Une troisième femme, sans doute au début de la carrière, regardait, presque honteuse, le luxe des deux commères posées et riches. Simplement habillée en cachemire blanc orné de passementeries bleues, elle avait été coiffée en fleurs, par un coiffeur du Genre Merlan dont la main malhabile avait donné, sans le savoir, les grâces de la niaiserie à des cheveux blonds adorables. Encore gênée dans sa robe, elle avait la timidité, selon la phrase consacrée, inséparable d’un premier début. Elle arrivait de Valognes pour placer à Paris une fraîcheur désespérante, une candeur à irriter le désir chez un mourant, et une beauté digne de toutes celles que la Normandie a déjà fournies aux différents théâtres de la capitale. Les lignes de cette figure intacte offraient l’idéal de la pureté des anges. Sa blancheur lactée renvoyait si bien la lumière, que vous eussiez dit d’un miroir. Ses couleurs fines avaient été mises sur les joues comme avec un pinceau. Elle se nommait Cydalise. C’était, comme on va le voir, un pion nécessaire dans la partie que jouait mame Nourrisson contre madame Marneffe.

—Tu n’as pas le bras de ton nom, ma petite, avait dit Jenny Cadine à qui Carabine avait présenté ce chef-d’œuvre âgé de seize ans et amené par elle.

Cydalise, en effet, offrait à l’admiration publique de beaux bras d’un tissu serré, grenu, mais rougi par un sang magnifique.

—Combien vaut-elle? demanda Jenny Cadine tout bas à Carabine.

—Un héritage.

—Qu’en veux-tu faire?

—Tiens, madame Combabus!...

—Et l’on te donne, pour faire ce métier-là?...

—Devine!

—Une belle argenterie?

—J’en ai trois!

—Des diamants?

—J’en vends...

—Un singe vert!

—Non, un tableau de Raphaël!

—Quel rat te passe dans la cervelle?

—Josépha me scie l’omoplate avec ses tableaux, répondit Carabine, et j’en veux avoir de plus beaux que les siens...

Du Tillet amena le héros du dîner, le Brésilien; le duc d’Hérouville les suivait avec Josépha. La cantatrice avait mis une simple robe de velours. Mais autour de son cou brillait un collier de cent vingt mille francs, des perles à peine distinctibles sur sa peau de camélia blanc. Elle s’était fourré dans ses nattes noires un seul camélia rouge (une mouche!) d’un effet étourdissant et elle s’était amusée à étager onze bracelets de perles sur chacun de ses bras. Elle vint serrer la main à Jenny Cadine, qui lui dit:—Prête-moi donc tes mitaines?... Josépha détacha ses bracelets et les offrit, sur une assiette, à son amie.

—Quel genre! dit Carabine, faut être duchesse! Plus que cela de perles! Vous avez dévalisé la mer pour orner la fille, monsieur le duc? ajouta-t-elle en se tournant vers le petit duc d’Hérouville.

L’actrice prit un seul bracelet, rattacha les vingt autres aux beaux bras de la cantatrice et y mit un baiser.

Lousteau, le pique-assiette littéraire, La Palférine et Malaga, Massol et Vauvinet, Théodore Gaillard, l’un des propriétaires d’un des plus importants journaux politiques, complétaient les invités. Le duc d’Hérouville, poli comme un grand seigneur avec tout le monde, eut pour le comte de La Palférine ce salut particulier qui, sans accuser l’estime ou l’intimité, dit à tout le monde:—«Nous sommes de la même famille, de la même race, nous nous valons!» Ce salut, le shiboleth de l’aristocratie, a été créé pour le désespoir des gens d’esprit de la haute bourgeoisie.

Carabine prit Combabus à sa gauche et le duc d’Hérouville à sa droite. Cydalise flanqua le Brésilien, et Bixiou fut mis à côté de la Normande. Malaga prit place à côté du duc.

A sept heures, on attaqua les huîtres. A huit heures, entre les deux services, on dégusta le punch glacé. Tout le monde connaît le menu de ces festins. A neuf heures, on babillait comme on babille après quarante-deux bouteilles de différents vins, bues entre quatorze personnes. Le dessert, cet affreux dessert du mois d’avril, était servi. Cette atmosphère capiteuse n’avait grisé que la Normande, qui chantonnait un Noël. Cette pauvre fille exceptée, personne n’avait perdu la raison, les buveurs, les femmes étaient l’élite de Paris soupant. Les esprits riaient, les yeux, quoique brillantés, restaient pleins d’intelligence, mais les lèvres tournaient à la satire, à l’anecdote, à l’indiscrétion. La conversation, qui jusqu’alors avait roulé dans le cercle vicieux des courses et des chevaux, des exécutions à la Bourse, des différents mérites des lions comparés les uns aux autres, et des histoires scandaleuses connues, menaçait de devenir intime, de se fractionner par groupes de deux cœurs.

Ce fut en ce moment que, sur des œillades distribuées par Carabine à Léon de Lora, Bixiou, La Palférine et du Tillet, on parla d’amour.

—Les médecins comme il faut ne parlent jamais médecine, les vrais nobles ne parlent jamais ancêtres, les gens de talent ne parlent pas de leurs œuvres, dit Josépha, pourquoi parler de notre état... J’ai fait faire relâche à l’Opéra pour venir, ce n’est pas certes pour travailler ici. Ainsi ne posons point, mes chères.

—On te parle du véritable amour, ma petite! dit Malaga, de cet amour qui fait qu’on s’enfonce! qu’on enfonce père et mère, qu’on vend femmes et enfants, et qu’on va Clichy...

—Causez, alors! reprit la cantatrice. Connais pas!

Connais pas!... Ce mot, passé de l’argot des gamins de Paris dans le vocabulaire de la lorette, est, à l’aide des yeux et de la physionomie de ces femmes, tout un poëme sur leurs lèvres.

—Je ne vous aime donc point, Josépha? dit tout bas le duc.

—Vous pouvez m’aimer véritablement, dit à l’oreille du duc la cantatrice en souriant; mais moi je ne vous aime pas de l’amour dont on parle, de cet amour qui fait que l’univers est tout noir sans l’homme aimé. Vous m’êtes agréable, utile, mais vous ne m’êtes pas indispensable; et, si demain vous m’abandonniez, j’aurais trois ducs pour un...

—Est-ce que l’amour existe à Paris? dit Léon de Lora. Personne n’y a le temps de faire sa fortune, comment se livrerait-on à l’amour vrai qui s’empare d’un homme comme l’eau s’empare du sucre? Il faut être excessivement riche pour aimer, car l’amour annule un homme, à peu près comme notre cher baron brésilien que voilà. Il y a long-temps que je l’ai déjà dit, les extrêmes se touchent! Un véritable amoureux ressemble à un eunuque, car il n’y a plus de femmes pour lui sur la terre! Il est mystérieux, il est comme le vrai chrétien, solitaire dans sa thébaïde! Voyez-moi ce brave Brésilien!... Toute la table examina Henri Montès de Montéjanos qui fut honteux de se trouver le centre de tous les regards.—Il pâture là depuis une heure, sans plus savoir que ne le saurait un bœuf, qu’il a pour voisine la femme la plus... je ne dirai pas ici la plus belle, mais la plus fraîche de Paris.

—Tout est frais ici, même le poisson, c’est la renommée de la maison, dit Carabine.

Le baron Montès de Montéjanos regarda le paysagiste d’un air aimable et dit:—Très-bien! je bois à vous! Et il salua Léon de Lora d’un signe de tête, inclina son verre plein de vin de Porto, et but magistralement.

—Vous aimez donc? dit Carabine à son voisin en interprétant ainsi le toast.

Le baron brésilien fit encore remplir son verre, salua Carabine, et répéta le toast.

—A la santé de madame, dit alors la lorette d’un ton si plaisant que le paysagiste, du Tillet et Bixiou partirent d’un éclat de rire.

Le Brésilien resta grave comme un homme de bronze. Ce sang-froid irrita Carabine. Elle savait parfaitement que Montès aimait madame Marneffe; mais elle ne s’attendait pas à cette foi brutale, à ce silence obstiné de l’homme convaincu. On juge aussi souvent une femme d’après l’attitude de son amant, qu’on juge un amant sur le maintien de sa maîtresse. Fier d’aimer Valérie et d’être aimé d’elle, le sourire du baron offrait à ces connaisseurs émérites une teinte d’ironie, et il était d’ailleurs superbe à voir: les vins n’avaient pas altéré sa coloration, et ses yeux brillant de l’éclat particulier à l’or bruni, gardaient les secrets de l’âme. Aussi Carabine se dit-elle en elle-même:—Quelle femme! comme elle vous a cacheté ce cœur-là!

—C’est un roc! dit à demi-voix Bixiou, qui ne voyait là qu’une charge et qui ne soupçonnait pas l’importance attachée par Carabine à la démolition de cette forteresse.

Pendant que ces discours, en apparence si frivoles, se disaient à la droite de Carabine, la discussion sur l’amour continuait à sa gauche entre le duc d’Hérouville, Lousteau, Josépha, Jenny Cadine et Massol. On en était à chercher si ces rares phénomènes étaient produits par la passion, par l’entêtement ou par l’amour. Josépha, très-ennuyée de ces théories, voulut changer de conversation.

—Vous parlez de ce que vous ignorez complétement! Y a-t-il un de vous qui ait assez aimé une femme, et une femme indigne de lui, pour manger sa fortune, celle de ses enfants, pour vendre son avenir, pour ternir son passé, pour encourir les galères en volant l’État, pour tuer un oncle et un frère, pour se laisser si bien bander les yeux qu’il n’ait pas pensé qu’on les lui bouchait afin de l’empêcher de voir le gouffre où, pour dernière plaisanterie, on l’a lancé! Du Tillet a sous la mamelle gauche une caisse, Léon de Lora y a son esprit, Bixiou rirait de lui-même s’il aimait une autre personne que lui, Massol a un portefeuille ministériel à la place d’un cœur, Lousteau n’a là qu’un viscère, lui qui a pu se laisser quitter par madame de La Baudraye, monsieur le duc est trop riche pour pouvoir prouver son amour par sa ruine, Vauvinet ne compte pas, je retranche l’escompteur du genre humain. Ainsi, vous n’avez jamais aimé, ni moi non plus, ni Jenny, ni Carabine... Quant à moi, je n’ai vu qu’une seule fois le phénomène que je viens de décrire. C’est, dit-elle à Jenny Cadine, notre pauvre baron Hulot, que je vais faire afficher comme un chien perdu, car je veux le retrouver.

—Ah çà! se dit en elle-même Carabine en regardant Josépha d’une certaine manière, madame Nourrisson a donc deux tableaux de Raphaël, que Josépha joue mon jeu?

—Pauvre homme! dit Vauvinet, il était bien grand, bien magnifique. Quel style! quelle tournure! Il avait l’air de François Ier. Quel volcan! et quelle habileté, quel génie il déployait pour trouver de l’argent! Là où il est, il en cherche, et il doit en extraire de ces murs faits avec des os qu’on voit dans les faubourgs de Paris, près des barrières, où sans doute il s’est caché...

—Et cela, dit Bixiou, pour cette petite madame Marneffe! En voilà-t-il une rouée!

—Elle épouse mon ami Crevel! ajouta du Tillet.

—Et elle est folle de mon ami Steinbock! dit Léon de Lora.

Ces trois phrases furent trois coups de pistolet que Montès reçut en pleine poitrine. Il devint blême et souffrit tant qu’il se leva péniblement.

—Vous êtes des canailles! dit-il. Vous ne devriez pas mêler le nom d’une honnête femme aux noms de toutes vos femmes perdues! ni surtout en faire une cible pour vos lazzis.

Montès fut interrompu par des bravos et des applaudissements unanimes. Bixiou, Léon de Lora, Vauvinet, du Tillet, Massol donnèrent le signal. Ce fut un chœur.

—Vive l’empereur! dit Bixiou.

—Qu’on le couronne! s’écria Vauvinet.

Un grognement pour Médor, hurrah pour le Brésil! cria Lousteau.

—Ah! baron cuivré, tu aimes notre Valérie? dit Léon de Lora, tu n’es pas dégoûté!

—Ce n’est pas parlementaire, ce qu’il a dit; mais c’est magnifique!... fit observer Massol.

—Mais, mon amour de client, tu m’es recommandé, je suis ton banquier, ton innocence va me faire du tort.

—Ah! dites-moi, vous qui êtes un homme sérieux, demanda le Brésilien à du Tillet.

—Merci, pour nous tous, fit Bixiou qui salua.

—Dites-moi quelque chose de positif!... ajouta Montès sans prendre garde au mot de Bixiou.

—Ah çà! reprit du Tillet, j’ai l’honneur de te dire que je suis invité à la noce de Crevel.

—Ah! Combabus prend la défense de madame Marneffe! dit Josépha qui se leva solennellement. Elle alla d’un air tragique jusqu’à Montès, elle lui donna sur la tête une petite tape amicale, elle le regarda pendant un instant en laissant voir sur sa figure une admiration comique, et hocha la tête.—Hulot est le premier exemple de l’amour quand même, voilà le second, dit-elle; mais il ne devrait pas compter, car il vient des Tropiques!

Au moment où Josépha frappa doucement le front du Brésilien, Montès retomba sur sa chaise, et s’adressa, par un regard, à du Tillet:—Si je suis le jouet d’une de vos plaisanteries parisiennes, lui dit-il, si vous avez voulu m’arracher mon secret... Et il enveloppa la table entière d’une ceinture de feu embrassant tous les convives d’un coup d’œil où flamba le soleil du Brésil.—Par grâce, avouez-le-moi, reprit-il d’un air suppliant et presque enfantin; mais ne calomniez pas une femme que j’aime...

—Ah çà! lui répondit Carabine à l’oreille, mais si vous étiez indignement trahi, trompé, joué par Valérie, et que je vous en donnasse les preuves, dans une heure, chez moi, que feriez-vous?

—Je ne puis pas vous le dire ici, devant tous ces Iagos... dit le baron brésilien.

Carabine entendit magots!

—Eh bien! taisez-vous! lui répondit-elle en souriant, ne prêtez pas à rire aux hommes les plus spirituels de Paris, et venez chez moi, nous causerons...

Montès était anéanti...

—Des preuves!... dit-il en balbutiant, songez!...

—Tu en auras trop, répondit Carabine, et puisque le soupçon te porte autant à la tête, j’ai peur pour ta raison...

—Est-il entêté cet être-là, c’est pis que feu le roi de Hollande. Voyons? Lousteau, Bixiou, Massol, ohé! les autres? n’êtes-vous pas invités tous à déjeuner par madame Marneffe, après-demain? demanda Léon de Lora.

Ya, répondit du Tillet. J’ai l’honneur de vous répéter, baron, que si vous aviez, par hasard, l’intention d’épouser madame Marneffe, vous êtes rejeté comme un projet de loi par une boule du nom de Crevel. Mon ami, mon ancien camarade Crevel a quatre-vingt mille livres de rente, et vous n’en avez pas probablement fait voir autant, car alors vous eussiez été, je le crois, préféré...

Montès écouta d’un air à demi rêveur, à demi souriant, qui parut terrible à tout ce monde. Le premier garçon vint dire en ce moment à l’oreille de Carabine qu’une de ses parentes était dans le salon et désirait lui parler. La lorette se leva, sortit, et trouva madame Nourrisson sous voiles de dentelle noire.

—Eh bien! dois-je aller chez toi, ma fille? A-t-il mordu?

—Oui, ma petite mère, le pistolet est si bien chargé que j’ai peur qu’il n’éclate, répondit Carabine.

Une heure après, Montès, Cydalise et Carabine, revenus du Rocher de Cancale, entraient rue Saint-Georges, dans le petit salon de Carabine. La lorette vit madame Nourrisson assise dans une bergère, au coin du feu.

—Tiens! voilà ma respectable tante! dit-elle.

—Oui, ma fille, c’est moi qui viens chercher moi-même ma petite rente. Tu m’oublierais, quoique tu aies bon cœur, et j’ai demain des billets à payer. Une marchande à la toilette, c’est toujours gêné. Qu’est-ce que tu traînes donc après toi?... Ce monsieur a l’air d’avoir bien du désagrément...

L’affreuse madame Nourrisson, dont en ce moment la métamorphose était complète, et qui semblait être une bonne vieille femme, se leva pour embrasser Carabine, une des cent et quelques lorettes qu’elle avait lancées dans l’horrible carrière du vice.

—C’est un Othello qui ne se trompe pas, et que j’ai l’honneur de te présenter: monsieur le baron Montès de Montéjanos...

—Oh! je connais monsieur pour en avoir beaucoup entendu parler; on vous appelle Combabus parce que vous n’aimez qu’une femme; c’est, à Paris, comme si l’on n’en avait pas du tout. Eh bien! s’agirait-il par hasard de votre objet? de madame Marneffe, la femme à Crevel... Tenez, mon cher monsieur, bénissez votre sort au lieur de l’accuser... C’est une rien du tout, cette petite femme-là. Je connais ses allures!...

—Ah bah! dit Carabine à qui madame Nourrisson avait glissé dans la main une lettre en l’embrassant, tu ne connais pas les Brésiliens. C’est des crânes qui tiennent à s’empaler par le cœur!... Tant plus ils sont jaloux, tant plus ils veulent l’être. Môsieur parle de tout massacrer, et il ne massacrera rien, parce qu’il aime. Enfin, je ramène ici monsieur le baron pour lui donner les preuves de son malheur que j’ai obtenues de ce petit Steinbock.

Montès était ivre, il écoutait comme s’il ne s’agissait pas de lui-même. Carabine alla se débarrasser de son crispin en velours, et lut le fac-simile du billet suivant:

«Mon chat, il va ce soir dîner chez Popinot, et viendra me chercher à l’Opéra sur les onze heures. Je partirai sur les cinq heures et demie, et compte te trouver à notre paradis, où tu feras venir à dîner de la Maison d’Or. Habille-toi de manière à pouvoir me ramener à l’Opéra. Nous aurons quatre heures à nous. Tu me rendras ce petit mot, non pas que ta Valérie se défie de toi, je te donnerais ma vie, ma fortune et mon honneur; mais je crains les farces du hasard.»

—Tiens, baron, voilà le poulet envoyé ce matin au comte de Steinbock, lis l’adresse! L’original vient d’être brûlé.

Montès tourna, retourna le papier, reconnut l’écriture, et fut frappé d’une idée juste, ce qui prouve combien sa tête était dérangée.

—Ah çà! dans quel intérêt me déchirez-vous le cœur, car vous avez acheté bien cher le droit d’avoir ce billet pendant quelque temps entre les mains pour le faire lithographier? dit-il en regardant Carabine.

—Grand imbécile! dit Carabine à un signe de madame Nourrisson, ne vois-tu pas cette pauvre Cydalise... un enfant de seize ans qui t’aime depuis trois mois à en perdre le boire et le manger, et qui se désole de n’avoir pas encore obtenu le plus distrait de tes regards? (Cydalise se mit un mouchoir sur les yeux, et eut l’air de pleurer.)—Elle est furieuse, malgré son air de sainte-nitouche, de voir que l’homme dont elle est folle est la dupe d’une scélérate, dit Carabine en poursuivant, et elle tuerait Valérie...

—Oh! ça, dit le Brésilien, ça me regarde!

—Tuer?... toi! mon petit, dit la Nourrisson, ça ne se fait plus ici.

—Oh! reprit Montès, je ne suis pas de ce pays-ci, moi! Je vis dans une capitainerie où je me moque de vos lois, et si vous me donnez des preuves...

—Ah çà! ce billet, ce n’est donc rien?...

—Non, dit le Brésilien. Je ne crois pas à l’écriture, je veux voir...

—Oh! voir! dit Carabine qui comprit à merveille un nouveau geste de sa fausse tante; mais on te fera tout voir, mon cher tigre, à une condition...

—Laquelle?

—Regardez Cydalise.

Sur un signe de madame Nourrisson, Cydalise regarda tendrement le Brésilien.

—L’aimeras-tu? lui feras-tu son sort?... demanda Carabine. Une femme de cette beauté-là, ça vaut un hôtel et un équipage! Ce serait une monstruosité que de la laisser à pied. Et elle a... des dettes. Que dois-tu? fit Carabine en pinçant le bras de Cydalise.

—Elle vaut ce qu’elle vaut, dit la Nourrisson. Suffit qu’il y a marchand!

—Écoutez! s’écria Montès en apercevant enfin cet admirable chef-d’œuvre féminin, vous me ferez voir Valérie?...

—Et le comte de Steinbock, parbleu! dit madame Nourrisson.

Depuis dix minutes, la vieille observait le Brésilien, elle vit en lui l’instrument monté au diapason du meurtre dont elle avait besoin, elle le vit surtout assez aveuglé pour ne plus prendre garde à ceux qui le menaient, et elle intervint.

—Cydalise, mon chéri du Brésil, est ma nièce, et l’affaire me regarde un peu. Toute cette débâcle, c’est l’affaire de dix minutes; car c’est une de mes amies qui loue au comte de Steinbock la chambre garnie où ta Valérie prend en ce moment son café, un drôle de café, mais elle appelle cela son café. Donc, entendons-nous, Brésil! J’aime le Brésil, c’est un pays chaud. Quel sera le sort de ma nièce?

—Vieille autruche! dit Montès frappé des plumes que la Nourrisson avait sur son chapeau, tu m’as interrompu. Si tu me fais voir... voir Valérie et cet artiste ensemble...

—Comme tu voudrais être avec elle, dit Carabine, c’est entendu.

—Et bien! je prends cette Normande, et l’emmène...

—Où?... demanda Carabine.

—Au Brésil! répondit le baron, j’en ferai ma femme. Mon oncle m’a laissé dix lieues carrées de pays invendables, voilà pourquoi je possède encore cette habitation; j’y ai cent nègres, rien que des nègres, des négresses et des négrillons achetés par mon oncle...

—Le neveu d’un négrier!... dit Carabine en faisant la moue, c’est à considérer. Cydalise, mon enfant, es-tu négrophile?

—Ah çà! ne blaguons plus, Carabine, dit la Nourrisson. Que diable! nous sommes en affaires, monsieur et moi.

—Si je me redonne une Française, je la veux toute à moi, reprit le Brésilien. Je vous en préviens, mademoiselle, je suis un roi, mais pas un roi constitutionnel, je suis un czar, j’ai acheté tous mes sujets, et personne ne sort de mon royaume, qui se trouve à cent lieues de toute habitation, il est bordé de Sauvages du côté de l’intérieur, et séparé de la côte par un désert grand comme votre France...

—J’aime mieux une mansarde ici! dit Carabine...

—C’est ce que je pensais, répliqua le Brésilien, puisque j’ai vendu toutes mes terres, et tout ce que je possédais à Rio de Janeiro pour venir retrouver madame Marneffe.

—On ne fait pas ces voyages-là pour rien, dit madame Nourrisson. Vous avez le droit d’être aimé pour vous-même, étant surtout très-beau... Oh! il est beau, dit-elle à Carabine.

—Très-beau! plus beau que le postillon de Longjumeau, répondit la lorette.

Cydalise prit la main du Brésilien, qui se débarrassa d’elle le plus honnêtement possible.

—J’étais revenu pour enlever madame Marneffe! reprit le Brésilien en reprenant son argumentation, et vous ne savez pas pourquoi j’ai mis trois ans à revenir?

—Non, Sauvage, dit Carabine.

—Eh bien! elle m’avait tant dit qu’elle voulait vivre avec moi, seule, dans un désert!...

—Ce n’est plus un Sauvage, dit Carabine en partant d’un éclat de rire, il est de la tribu des Jobards civilisés.

—Elle me l’avait tant dit, reprit le baron insensible aux railleries de la lorette, que j’ai fait arranger une habitation délicieuse au centre de cette immense propriété. Je reviens en France chercher Valérie, et la nuit où je l’ai revue...

—Revue est décent, dit Carabine, je retiens le mot!

—Elle m’a dit d’attendre la mort de ce misérable Marneffe, et j’ai consenti, tout en lui pardonnant d’avoir accepté les hommages de Hulot. Je ne sais pas si le diable a pris des jupes, mais cette femme, depuis ce moment, a satisfait à tous mes caprices, à toutes mes exigences; enfin, elle ne m’a pas donné lieu de la suspecter pendant une minute!...

—Ça! c’est très-fort! dit Carabine à madame Nourrisson.

Madame Nourrisson hocha la tête en signe d’assentiment.

—Ma foi en cette femme, dit Montès en laissant couler ses larmes, égale mon amour. J’ai failli souffleter tout ce monde à table, tout à l’heure...

—Je l’ai bien vu! dit Carabine.

—Si je suis trompé, si elle se marie, et si elle est en ce moment dans les bras de Steinbock, cette femme a mérité mille morts, et je la tuerai comme on écrase une mouche...

—Et les gendarmes, mon petit... dit madame Nourrisson avec un sourire de vieille qui donnait chair de poule.

—Et le commissaire de police et les juges, et la cour d’assises et tout le tremblement!... dit Carabine.

—Vous êtes un fat! mon cher, reprit madame Nourrisson qui voulait connaître les projets de vengeance du Brésilien.

—Je la tuerai! répéta froidement le Brésilien. Ah çà! vous m’avez appelé Sauvage!... Est-ce que vous croyez que je vais imiter la sottise de vos compatriotes qui vont acheter du poison chez les pharmaciens?... J’ai pensé, pendant le temps que vous avez mis à venir chez vous, à ma vengeance, dans le cas où vous auriez raison contre Valérie. L’un de mes nègres porte avec lui le plus sûr des poisons animaux, une terrible maladie qui vaut mieux qu’un poison végétal et qui ne se guérit qu’au Brésil, je la fais prendre à Cydalise, qui me la donnera; puis, quand la mort sera dans les veines de Crevel et de sa femme, je serai par delà les Açores avec votre cousine que je ferai guérir et que je prendrai pour femme. Nous autres Sauvages, nous avons nos procédés!... Cydalise, dit-il en regardant la Normande, est la bête qu’il me faut. Que doit-elle?...

—Cent mille francs! dit Cydalise.

—Elle parle peu, mais bien, dit à voix basse Carabine à madame Nourrisson.

—Je deviens fou! s’écria d’une voix creuse le Brésilien en retombant sur une causeuse. J’en mourrai! Mais je veux voir, car c’est impossible! Un billet lithographié!... qui me dit que ce n’est pas l’œuvre d’un faussaire?... Le baron Hulot aimer Valérie!... dit-il en se rappelant le discours de Josépha; mais la preuve qu’il ne l’aimait pas, c’est qu’elle existe!... Moi je ne la laisserai vivante à personne, si elle n’est pas toute à moi!...

Montès était effrayant à voir, et plus effrayant à entendre! Il rugissait, il se tordait, tout ce qu’il touchait était brisé, le bois de palissandre semblait être du verre.

—Comme il casse! dit Carabine en regardant Nourrisson.—Mon petit, reprit-elle en donnant une tape au Brésilien, Roland furieux fait très-bien dans un poëme; mais, dans un appartement, c’est prosaïque et cher.

—Mon fils! dit la Nourrisson en se levant et allant se poser en face du Brésilien abattu, je suis de ta religion. Quand on aime d’une certaine façon, qu’on s’est agrafé à mort, la vie répond de l’amour. Celui qui s’en va arrache tout, quoi! c’est une démolition générale. Tu as mon estime, mon admiration, mon consentement, surtout pour ton procédé qui va me rendre négrophile. Mais tu aimes! tu reculeras!...

—Moi!... si c’est une infâme, je...

—Voyons, tu causes trop à la fin des fins! reprit la Nourrisson redevenant elle-même. Un homme qui veut se venger et qui se dit Sauvage à procédés se conduit autrement. Pour qu’on te fasse voir ton objet dans son paradis, il faut prendre Cydalise et avoir l’air d’entrer là, par suite d’une erreur de bonne, avec ta particulière, mais pas d’esclandre! Si tu veux te venger, il faut caponer, avoir l’air d’être au désespoir et te faire rouler par ta maîtresse! Ça y est-il? dit madame Nourrisson en voyant le Brésilien surpris d’une machination si subtile.

—Allons! l’Autruche, répondit-il, allons... je comprends.

—Adieu, mon bichon, dit madame Nourrisson à Carabine.

Elle fit signe à Cydalise de descendre avec Montès, et resta seule avec Carabine.

—Maintenant, ma mignonne, je n’ai peur que d’une chose, c’est qu’il l’étrangle! Je serais dans de mauvais draps, il ne nous faut que des affaires en douceur. Oh! je crois que tu as gagné ton tableau de Raphaël, mais on dit que c’est un Mignard. Sois tranquille. C’est beaucoup plus beau; l’on m’a dit que les Raphaël étaient tout noirs, tandis que celui-là, c’est gentil comme un Girodet.

—Je ne tiens qu’à l’emporter sur Josépha! s’écria Carabine, et ça m’est égal que ça soit avec un Mignard ou avec un Raphaël. Non, cette voleuse avait des perles, ce soir... on se damnerait pour!

Cydalise, Montès et madame Nourrisson montèrent dans un fiacre qui stationnait à la porte de Carabine. Madame Nourrisson indiqua tout bas au cocher une maison du pâté des Italiens, où l’on serait arrivé dans quelques instants, car, de la rue Saint-Georges, la distance est de sept à huit minutes; mais madame Nourrisson ordonna de prendre par la rue Lepelletier, et d’aller très-lentement, de manière à passer en revue les équipages stationnés.

—Brésilien! dit la Nourrisson, vois à reconnaître les gens et la voiture de ton ange.

Le baron montra du doigt l’équipage de Valérie au moment où le fiacre passa devant.

—Elle a dit à ses gens de venir à dix heures, et elle s’est fait conduire en fiacre à la maison où elle est avec le comte Steinbock; elle y a dîné, et elle viendra dans une demi-heure à l’Opéra. C’est bien travaillé! dit madame Nourrisson. Cela t’explique comment elle peut t’avoir attrapé si long-temps.

Le Brésilien ne répondit pas. Métamorphosé en tigre, il avait repris le sang-froid imperturbable tant admiré pendant le dîner. Enfin, il était calme comme un failli, le lendemain du bilan déposé.

A la porte de la fatale maison, stationnait une citadine à deux chevaux, de celles qui s’appellent Compagnie générale, du nom de l’entreprise.

—Reste dans ta boîte, dit madame Nourrisson à Montès. On n’entre pas ici comme dans un estaminet, on viendra vous chercher.

Le paradis de madame Marneffe et de Wenceslas ne ressemblait guère à la petite maison Crevel, que Crevel avait vendue au comte Maxime de Trailles; car, dans son opinion, elle devenait inutile. Ce paradis, le paradis de bien du monde, consistait en une chambre située au quatrième étage, et donnant sur l’escalier, dans une maison sise au pâté des Italiens. A chaque étage, il se trouvait dans cette maison, sur chaque palier, une chambre, autrefois disposée pour servir de cuisine à chaque appartement. Mais la maison étant devenue une espèce d’auberge louée aux amours clandestins à des prix exorbitants, la principale locataire, la vraie madame Nourrisson, marchande à la toilette rue Neuve-Saint-Marc, avait jugé sainement de la valeur immense de ces cuisines, en en faisant des espèces de salles à manger. Chacune de ces pièces, flanquée de deux gros murs mitoyens, éclairée sur la rue, se trouvait totalement isolée, au moyen de portes battantes très-épaisses qui faisaient une double fermeture sur le palier. On pouvait donc causer de secrets importants en dînant sans courir le risque d’être entendu. Pour plus de sûreté, les fenêtres étaient pourvues de persiennes au dehors et de volets en dedans. Ces chambres, à cause de cette particularité, coûtaient trois cents francs par mois. Cette maison, grosse de paradis et de mystères, était louée vingt-quatre mille francs à madame Nourrisson Ire, qui en gagnait vingt mille, bon an, mal an, sa gérante (madame Nourrisson IIe) payée, car elle n’administrait point par elle-même.

Le paradis loué au comte Steinbock avait été tapissé de perse. La froideur et la dureté d’un ignoble carreau rougi d’encaustique ne se sentait plus aux pieds sous un moelleux tapis. Le mobilier consistait en deux jolies chaises et un lit dans une alcôve, alors à demi caché par une table chargée des restes d’un dîner fin, et où deux bouteilles à longs bouchons et une bouteille de vin de Champagne éteinte dans sa glace jalonnaient les champs de Bacchus cultivés par Vénus. On voyait, envoyés sans doute par Valérie, un bon fauteuil-ganache à côté d’une chauffeuse, et une jolie commode en bois de rose avec sa glace bien encadrée en style Pompadour. Une lampe au plafond donnait un demi-jour accru par les bougies de la table et par celles qui décoraient la cheminée.

Ce croquis peindra, urbi et orbi, l’amour clandestin dans les mesquines proportions qu’y imprime le Paris de 1840. A quelle distance est-on, hélas! de l’amour adultère symbolisé par les filets de Vulcain, il y a trois mille ans.

Au moment où Cydalise et le baron montaient, Valérie, debout devant la cheminée, où brûlait une falourde, se faisait lacer par Wenceslas. C’est le moment où la femme qui n’est ni trop grasse ni trop maigre, comme était la fine, l’élégante Valérie, office des beautés surnaturelles. La chair rosée, à teintes moites, sollicite un regard des yeux les plus endormis. Les lignes du corps, alors si peu voilé, sont si nettement accusées par les plis éclatants du jupon et par le basin du corset, que la femme est irrésistible, comme tout ce qu’on est obligé de quitter. Le visage heureux et souriant dans le miroir, le pied qui s’impatiente, la main qui va réparant le désordre des boucles de la coiffure mal reconstruite, les yeux où déborde la reconnaissance; puis le feu du contentement qui, semblable à un coucher de soleil, embrase les plus menus détails de la physionomie, tout de cette heure en fait une mine à souvenirs!... Certes, quiconque jetant un regard sur les premières erreurs de sa vie y reprendra quelques-uns de ces délicieux détails, comprendra peut-être, sans les excuser, les folies des Hulot et des Crevel. Les femmes connaissent si bien leur puissance en ce moment qu’elles y trouvent toujours ce qu’on peut appeler le regain du rendez-vous.

—Allons donc! après deux ans, tu ne sais pas encore lacer une femme! tu es aussi par trop Polonais! Voilà dix heures, mon Wences...las! dit Valérie en riant.

En ce moment, une méchante bonne fit adroitement sauter avec la lame d’un couteau le crochet de la porte battante qui faisait toute la sécurité d’Adam et d’Ève. Elle ouvrit brusquement la porte, car les locataires de ces Éden ont tous peu de temps à eux, et découvrit un de ces charmants tableaux de genre, si souvent exposés au Salon, d’après Gavarni.

—Ici, madame! dit la fille.

Et Cydalise entra suivie du baron Montès.

—Mais il y a du monde!... Excusez, madame, dit la Normande effrayée.

—Comment! mais c’est Valérie! s’écria Montès qui ferma la porte violemment.

Madame Marneffe, en proie à une émotion trop vive pour être dissimulée, se laissa tomber sur une chauffeuse au coin de la cheminée. Deux larmes roulèrent dans ses yeux et se séchèrent aussitôt. Elle regarda Montès, aperçut la Normande et partit d’un éclat de rire forcé. La dignité de la femme offensée effaça l’incorrection de sa toilette inachevée, elle vint au Brésilien, et le regarda si fièrement que ses yeux étincelèrent comme des armes.

—Voilà donc, dit-elle en venant se poser devant le Brésilien et lui montrant Cydalise, de quoi est doublée votre fidélité? Vous! qui m’avez fait des promesses à convaincre une athée en amour! vous pour qui je faisais tant de choses et même des crimes!... Vous avez raison, monsieur, je ne suis rien auprès d’une fille de cet âge et de cette beauté!... Je sais ce que vous allez me dire, reprit-elle en montrant Wenceslas dont le désordre était une preuve trop évidente pour être niée. Ceci me regarde. Si je pouvais vous aimer, après cette trahison infâme, car vous m’avez espionnée, vous avez acheté chaque marche de cet escalier, et la maîtresse de la maison, et la servante, et Reine peut-être... Oh! que tout cela est beau! Si j’avais un reste d’affection pour un homme si lâche, je lui donnerais des raisons de nature à redoubler l’amour!... Mais je vous laisse, monsieur, avec tous vos doutes qui deviendront des remords... Wenceslas, ma robe.

Elle prit sa robe, la passa, s’examina dans le miroir, et acheva tranquillement de s’habiller sans regarder le Brésilien, absolument comme si elle était seule.

—Wenceslas! êtes-vous prêt? allez devant.

Elle avait du coin de l’œil et dans la glace espionné la physionomie de Montès, elle crut retrouver dans sa pâleur les indices de cette faiblesse qui livre ces hommes si forts à la fascination de la femme, elle le prit par la main en s’approchant assez près de lui pour qu’il pût respirer ces terribles parfums aimés dont se grisent les amoureux; et, le sentant palpiter, elle le regarda d’un air de reproche:—Je vous permets d’aller raconter votre expédition à monsieur Crevel, il ne vous croira jamais, aussi ai-je le droit de l’épouser; il sera mon mari après demain!... et je le rendrai bien heureux!... Adieu! tâchez de m’oublier...

—Ah! Valérie! s’écria Henri Montès en la serrant dans ses bras, c’est impossible! Viens au Brésil!

Valérie regarda le baron et retrouva son esclave.

—Ah! si tu m’aimais toujours, Henri! dans deux ans, je serais ta femme; mais ta figure en ce moment me paraît bien sournoise.

—Je te jure qu’on m’a grisé, que de faux amis m’ont jeté cette femme sur les bras, et que tout ceci est l’œuvre du hasard! dit Montès.

—Je pourrais donc encore te pardonner? dit-elle en souriant.

—Et te marierais-tu toujours? demanda le baron en proie à une navrante anxiété.

—Quatre-vingt mille francs de rente! dit-elle avec un enthousiasme à demi comique. Et Crevel m’aime tant, qu’il en mourra!

—Ah, je te comprends, dit le Brésilien.

—Eh bien!... dans quelques jours, nous nous entendrons, dit-elle.

Et elle descendit triomphante.

—Je n’ai plus de scrupules, pensa le baron, qui resta planté sur ses jambes pendant un moment. Comment! cette femme pense à se servir de son amour pour se débarrasser de cet imbécile, comme elle comptait sur la destruction de Marneffe!... Je serai l’instrument de la colère divine!

Deux jours après, ceux des convives de du Tillet, qui déchiraient madame Marneffe à belles dents, se trouvaient attablés chez elle, une heure après qu’elle venait de faire peau neuve en changeant son nom pour le glorieux nom d’un maire de Paris. Cette trahison de la langue est une des légèretés les plus ordinaires de la vie parisienne. Valérie avait eu le plaisir de voir à l’église le baron brésilien, que Crevel, devenu mari complet, invita par forfanterie. La présence de Montès au déjeuner n’étonna personne. Tous ces gens d’esprit étaient depuis long-temps familiarisés avec les lâchetés de la passion, avec les transactions du plaisir. La profonde mélancolie de Steinbock, qui commençait à mépriser celle dont il avait fait un ange, parut être d’excellent goût. Le Polonais semblait dire ainsi que tout était fini entre Valérie et lui. Lisbeth vint embrasser sa chère madame Crevel, en s’excusant de ne pas assister au déjeuner, sur le douloureux état de santé d’Adeline.

—Sois tranquille, dit-elle à Valérie en la quittant, ils te recevront chez eux et tu les recevras chez toi. Pour avoir seulement entendu ces quatre mots: Deux cent mille francs, la baronne est à la mort. Oh! tu les tiens tous par cette histoire; mais tu me la diras?...

Un mois après son mariage, Valérie en était à sa dixième querelle avec Steinbock, qui voulait d’elle des explications sur Henri Montès, qui lui rappelait ses phrases pendant la scène du paradis, et qui non content de flétrir Valérie par des termes de mépris, la surveillait tellement qu’elle ne trouvait plus un instant de liberté, tant elle était pressée entre la jalousie de Wenceslas et l’empressement de Crevel. N’ayant plus auprès d’elle Lisbeth, qui la conseillait admirablement bien, elle s’emporta jusqu’à reprocher durement à Wenceslas l’argent qu’elle lui prêtait. La fierté de Steinbock se réveilla si bien qu’il ne revint plus à l’hôtel Crevel. Valérie avait atteint à son but, elle voulait éloigner Wenceslas pendant quelque temps pour recouvrer sa liberté. Valérie attendit un voyage à la campagne que Crevel devait faire chez le comte Popinot afin d’y négocier la présentation de madame Crevel, et put ainsi donner un rendez-vous au baron, qu’elle désirait avoir toute une journée à elle pour lui donner des raisons qui devaient redoubler l’amour du Brésilien. Le matin de ce jour-là, Reine, jugeant de son crime par la grosseur de la somme reçue, essaya d’avertir sa maîtresse, à qui naturellement elle s’intéressait plus qu’à des inconnus; mais, comme on l’avait menacée de la rendre folle et de l’enfermer à la Salpêtrière, en cas d’indiscrétion, elle fut timide.

—Madame est si heureuse maintenant, dit-elle, pourquoi s’embarrasserait-elle encore de ce Brésilien?... Je m’en défie, moi!

—C’est vrai, Reine, répondit-elle; aussi vais-je le congédier.

—Ah! madame, j’en suis bien aise, il m’effraye, ce moricaud! Je le crois capable de tout...

—Es-tu sotte! c’est pour lui qu’il faut craindre quand il est avec moi.

En ce moment Lisbeth entra.

—Ma chère gentille chevrette! il y a long-temps que nous ne nous sommes vues! dit Valérie, je suis bien malheureuse. Crevel m’assomme, et je n’ai plus de Wenceslas; nous sommes brouillés.

—Je le sais, reprit Lisbeth, et c’est à cause de lui que je viens: Victorin l’a rencontré sur les cinq heures du soir, au moment où il entrait dans un restaurant à vingt-cinq sous, rue de Valois; il l’a pris à jeun par les sentiments et l’a ramené rue Louis-le-Grand... Hortense, en revoyant Wenceslas maigre, souffrant, mal vêtu, lui a tendu la main. Voilà comment tu me trahis!

—Monsieur Henri, madame! vint dire le valet de chambre à l’oreille de Valérie.

—Laisse-moi, Lisbeth, je t’expliquerai tout cela demain!...

Mais, comme on va le voir, Valérie ne devait bientôt plus pouvoir rien expliquer à personne.

Vers la fin du mois de mai, la pension du baron Hulot fut entièrement dégagée par les payements que Victorin avait successivement faits au baron de Nucingen. Chacun sait que les semestres des pensions ne sont acquittés que sur la présentation d’un certificat de vie; et comme on ignorait la demeure du baron Hulot, les semestres frappés d’opposition au profit de Vauvinet restaient accumulés au Trésor. Vauvinet ayant signé sa mainlevée, désormais il était indispensable de trouver le titulaire pour toucher l’arriéré. La baronne avait, grâce aux soins du docteur Bianchon, recouvré la santé. La bonne Josépha contribua par une lettre, dont l’orthographe trahissait la collaboration du duc d’Hérouville, à l’entier rétablissement d’Adeline. Voici ce que la cantatrice écrivit à la baronne, après quarante jours de recherches actives: