—Mademoiselle, il est en haillons, il a du duvet sur lui comme un matelassier, il a le nez rouge, il sent le vin et l’eau-de-vie... C’est un de ces ouvriers qui travaillent à peine la moitié de la semaine.

Cette description peu engageante eut pour effet de faire aller vivement Lisbeth dans la cour de la maison de la rue Louis-le-Grand, où elle trouva l’homme fumant une pipe dont le culotage annonçait un artiste en fumerie.

—Pourquoi venez-vous ici, père Chardin? lui dit-elle. Il est convenu que vous serez tous les premiers samedis de chaque mois à la porte de l’hôtel Marneffe, rue Barbet-de-Jouy; j’en arrive après y être restée cinq heures, et vous n’y êtes pas venu?...

—J’y suit été, ma respectable et charitable demoiselle! répondit le matelassier; maiz-i-le y avait une poule d’honneur au café des Savants, rue du Cœur-Volant, et chacun a ses passions. Moi c’est le billard. Sans le billard, je mangerais dans l’argent; car, saisissez bien ceci! dit-il en cherchant un papier dans le gousset de son pantalon déchiré, le billard entraîne le petit verre et la prune à l’eau-de-vie... C’est ruineux, comme toutes les belles choses, par les accessoires. Je connais la consigne, mais le vieux est dans un si grand embarras, que je suis venu sur le terrain défendu... Si notre crin était tout crin, on se laisserait dormir dessus; mais il a du mélange! Dieu n’est pas pour tout le monde, comme on dit, il a des préférences; c’est son droit. Voici l’écriture de votre parent estimable et très-ami du matelas... C’est là son opinion politique.

Le père Chardin essaya de tracer dans l’atmosphère des zigzags avec l’index de sa main droite.

Lisbeth, sans écouter, lisait ces deux lignes:

«Chère cousine, soyez ma providence! Donnez-moi trois cents francs aujourd’hui.

»Hector.»

—Pourquoi veut-il tant d’argent?

—Le popriétaire! dit le père Chardin qui tâchait toujours de dessiner des arabesques. Et puis, mon fils est revenu de l’Algérie par l’Espagne, Bayonne et... il n’a rien pris, contre son habitude; car, c’est un guerdin fini, sous votre respect, mon fils. Que voulez-vous? il a faim; mais il va vous rendre ce que nous lui prêterons, car il veut faire une comme on dite; il a des idées qui peuvent le mener loin...

—En police correctionnelle! reprit Lisbeth. C’est l’assassin de mon oncle! je ne l’oublierai pas.

—Lui, saigner un poulet! il ne le pourrait pas!... respectable demoiselle.

—Tenez! voilà trois cents francs, dit Lisbeth en tirant quinze pièces d’or de sa bourse. Allez-vous-en, et ne revenez jamais ici...

Elle accompagna le père du garde-magasin des vivres d’Oran jusqu’à la porte, où elle désigna le vieillard ivre au concierge.

—Toutes les fois que cet homme-là viendra, si, par hasard, il vient, vous ne laisserez pas entrer, et vous lui direz que je n’y suis pas. S’il cherchait à savoir si monsieur Hulot fils, si madame la baronne Hulot demeurent ici, vous lui répondriez que vous ne connaissez pas ces personnes-là...

—C’est bien, mademoiselle.

—Il y va de votre place, en cas d’une sottise, même involontaire, dit la vieille fille à l’oreille de la portière.—Mon cousin, dit-elle à l’avocat qui rentrait, vous êtes menacé d’un grand malheur.

—Lequel?

—Votre femme aura, dans quelques jours d’ici, madame Marneffe pour belle-mère.

—C’est ce que nous verrons! répondit Victorin.

Depuis six mois, Lisbeth payait exactement une petite pension à son protecteur, le baron Hulot, de qui elle était la protectrice; elle connaissait le secret de sa demeure, et elle savourait les larmes d’Adeline à qui, lorsqu’elle la voyait gaie et pleine d’espoir, elle disait, comme on vient de le voir:—Attendez-vous à lire quelque jour le nom de mon pauvre cousin à l’article Tribunaux. En ceci, comme précédemment, elle allait trop loin dans sa vengeance. Elle avait éveillé la prudence de Victorin. Victorin avait résolu d’en finir avec cette épée de Damoclès, incessamment montrée par Lisbeth, et avec le démon femelle à qui sa mère et la famille devaient tant de malheurs. Le prince de Wissembourg, qui connaissait la conduite de madame Marneffe, appuyait l’entreprise secrète de l’avocat, il lui avait promis, comme promet un président du conseil, l’intervention cachée de la police pour éclairer Crevel, et pour sauver toute une fortune des griffes de la diabolique courtisane à laquelle il ne pardonnait ni la mort du maréchal Hulot, ni la ruine totale du Conseiller-d’État.

Ces mots:—«Il en demande à ses anciennes maîtresses!» dits par Lisbeth, occupèrent pendant toute la nuit la baronne. Semblable aux malades condamnés qui se livrent aux charlatans, semblable aux gens arrivés dans la dernière sphère dantesque du désespoir, ou aux noyés qui prennent des bâtons flottants pour des amarres, elle finit par croire la bassesse dont le seul soupçon l’avait indignée, et elle eut l’idée d’appeler à son secours une de ces odieuses femmes. Le lendemain matin, sans consulter ses enfants, sans dire un mot à personne, elle alla chez mademoiselle Josépha Mirah, prima donna de l’Académie royale de Musique, y chercher ou y perdre l’espoir qui venait de luire comme un feu follet. A midi, la femme de chambre de la célèbre cantatrice lui remettait la carte de la baronne Hulot, en lui disant que cette personne attendait à sa porte après avoir fait demander si mademoiselle pouvait la recevoir.

—L’appartement est-il fait?

—Oui, mademoiselle.

—Les fleurs sont-elles renouvelées?

—Oui, mademoiselle.

—Dis à Jean d’y donner un coup d’œil, que rien n’y cloche, avant d’y introduire cette dame, et qu’on ait pour elle les plus grands respects. Va, reviens m’habiller, car je veux être crânement belle! Elle alla se regarder dans sa psyché.—Ficelons-nous! se dit-elle. Il faut que le Vice soit sous les armes devant la Vertu! Pauvre femme! que me veut-elle?... Ça me trouble, moi! de voir

Du malheur auguste victime!...

Elle achevait de chanter cet air célèbre, quand sa femme de chambre rentra.

—Madame, dit la femme de chambre, cette dame est prise d’un tremblement nerveux...

—Offrez de la fleur d’oranger, du rhum, un potage!...

—C’est fait, mademoiselle, mais elle a tout refusé, en disant que c’était une petite infirmité, des nerfs agacés...

—Où l’avez-vous fait entrer?...

—Dans le grand salon.

—Dépêche-toi, ma fille! Allons, mes plus belles pantoufles, ma robe de chambre en fleurs par Bijou, tout le tremblement des dentelles. Fais-moi une coiffure à étonner une femme... Cette femme tient le rôle opposé au mien! Et qu’on dise à cette dame... (Car c’est une grande dame, ma fille! c’est encore mieux, c’est ce que tu ne seras jamais: une femme dont les prières délivrent des âmes de votre purgatoire.) Qu’on lui dise que je suis au lit, que j’ai joué hier, que je me lève...

La baronne introduite dans le grand salon de l’appartement de Josépha, ne s’aperçut pas du temps qu’elle y passa, quoiqu’elle y attendît une grande demi-heure. Ce salon, déjà renouvelé depuis l’installation de Josépha dans ce petit hôtel, était en soieries couleur massaca et or. Le luxe que jadis les grands seigneurs déployaient dans leurs petites maisons et dont tant de restes magnifiques témoignent de ces folies qui justifiaient si bien leur nom, éclatait avec la perfection due aux moyens modernes, dans les quatre pièces ouvertes, dont la température douce était entretenue par un calorifère à bouches invisibles. La baronne étourdie examinait chaque objet d’art dans un étonnement profond. Elle y trouvait l’explication de ces fortunes fondues au creuset sous lequel le Plaisir et la Vanité attisent un feu dévorant. Cette femme qui, depuis vingt-six ans, vivait au milieu des froides reliques du luxe impérial, dont les yeux contemplaient des tapis à fleurs éteintes, des bronzes dédorés, des soieries flétries comme son cœur, entrevit la puissance des séductions du Vice en en voyant les résultats. On ne pouvait point ne pas envier ces belles choses, ces admirables créations auxquelles les grands artistes inconnus qui font le Paris actuel et sa production européenne avaient tous contribué. Là, tout surprenait par la perfection de la chose unique. Les modèles étant brisés, les formes, les figurines, les sculptures étaient toutes originales. C’est là le dernier mot du luxe aujourd’hui. Posséder des choses qui ne soient pas vulgarisées par deux mille bourgeois opulents qui se croient luxueux quand ils étalent des richesses dont sont encombrés les magasins, c’est le cachet du vrai luxe, le luxe des grands seigneurs modernes, étoiles éphémères du firmament parisien. En examinant des jardinières pleines de fleurs exotiques les plus rares, garnies de bronzes ciselés et faits dans le genre dit de Boule, la baronne fut effrayée de ce que cet appartement contenait de richesses. Nécessairement ce sentiment dut réagir sur la personne autour de qui ces profusions ruisselaient. Adeline pensa que Josépha Mirah, dont le portrait dû au pinceau de Joseph Bridau, brillait dans le boudoir voisin, était une cantatrice de génie, une Malibran, et elle s’attendit à voir une vraie lionne. Elle regretta d’être venue. Mais elle était poussée par un sentiment si puissant, si naturel, par un dévouement si peu calculateur, qu’elle rassembla son courage pour soutenir cette entrevue. Puis, elle allait satisfaire cette curiosité, qui la poignait, d’étudier le charme que possédaient ces sortes de femmes, pour extraire tant d’or des gisements avares du sol parisien. La baronne se regarda pour savoir si elle ne faisait pas tache dans ce luxe; mais elle portait bien sa robe en velours à guimpe, sur laquelle s’étalait une belle collerette en magnifique dentelle; son chapeau de velours en même couleur lui seyait. En se voyant encore imposante comme une reine, toujours reine même quand elle est détruite, elle pensa que la noblesse du malheur valait la noblesse du talent. Après avoir entendu ouvrir et fermer des portes, elle aperçut enfin Josépha. La cantatrice ressemblait à la Judith d’Alloris, gravée dans le souvenir de tous ceux qui l’ont vue dans le palais Pitti, auprès de la porte d’un grand salon: même fierté de pose, même visage sublime, des cheveux noirs tordus sans apprêt, et une robe de chambre jaune à mille fleurs brodées, absolument semblable au brocart dont est habillée l’immortelle homicide créée par le neveu du Bronzino.

—Madame la baronne, vous me voyez confondue de l’honneur que vous me faites en venant ici, dit la cantatrice qui s’était promis de bien jouer son rôle de grande dame.

Elle avança elle-même un fauteuil ganache à la baronne, et prit pour elle un pliant. Elle reconnut la beauté disparue de cette femme, et fut saisie d’une pitié profonde en la voyant agitée par ce tremblement nerveux que la moindre émotion rendait convulsif. Elle lut d’un seul regard cette vie sainte que jadis Hulot et Crevel lui dépeignaient; et non-seulement elle perdit alors l’idée de lutter avec cette femme, mais encore elle s’humilia devant cette grandeur qu’elle comprit. La sublime artiste admira ce dont se moquait la courtisane.

—Mademoiselle, je viens amenée par le désespoir qui fait recourir à tous les moyens...

Un geste de Josépha fit comprendre à la baronne qu’elle venait de blesser celle de qui elle attendait tant, et elle regarda l’artiste. Ce regard plein de supplication éteignit la flamme des yeux de Josépha qui finit par sourire. Ce fut entre ces deux femmes un jeu muet d’une horrible éloquence.

IMP. RAÇON

JOSÉPHA. LA BARONNE HULOT.

Elle prit la main de la baronne.

(LA COUSINE BETTE.)

—Voici deux ans et demi que monsieur Hulot a quitté sa famille, et j’ignore où il est, quoique je sache qu’il habite Paris, reprit la baronne d’une voix émue. Un rêve m’a donné l’idée, absurde peut-être, que vous avez dû vous intéresser à monsieur Hulot. Si vous pouviez me mettre à même de revoir monsieur Hulot... Oh! mademoiselle, je prierais Dieu pour vous, tous les jours, pendant le temps que je resterai sur cette terre...

Deux grosses larmes qui roulèrent dans les yeux de la cantatrice en annoncèrent la réponse.

—Madame, dit-elle avec l’accent d’une profonde humilité, je vous ai fait du mal sans vous connaître; mais maintenant que j’ai le bonheur, en vous voyant, d’avoir entrevu la plus grande image de la Vertu sur la terre, croyez que je sens la portée de ma faute, j’en conçois un sincère repentir; aussi, comptez que je suis capable de tout pour la réparer!...

Elle prit la main de la baronne, sans que la baronne eût pu s’opposer à ce mouvement, elle la baisa de la façon la plus respectueuse, et alla jusqu’à l’abaissement en pliant un genou. Puis elle se releva fière comme lorsqu’elle entrait en scène dans le rôle de Mathilde, et sonna.

—Allez, dit-elle à son valet de chambre, allez à cheval, et crevez-le s’il le faut, trouvez-moi la petite Bijou, rue Saint-Maur-du-Temple, amenez-la-moi, faites-la monter en voiture, et payez le cocher pour qu’il arrive au galop. Ne perdez pas une minute... ou je vous renvoie.—Madame, dit-elle en revenant à la baronne et lui parlant d’une voix pleine de respect, vous devez me pardonner. Aussitôt que j’ai eu le duc d’Hérouville pour protecteur, je vous ai renvoyé le baron, en apprenant qu’il ruinait pour moi sa famille. Que pouvais-je faire de plus? Dans la carrière du théâtre, une protection nous est nécessaire à toutes au moment où nous y débutons. Nos appointements ne soldent pas la moitié de nos dépenses, nous nous donnons donc des maris temporaires... Je ne tenais pas à monsieur Hulot, qui m’a fait quitter un homme riche, une bête vaniteuse. Le père Crevel m’aurait certainement épousée...

—Il me l’a dit, fit la baronne en interrompant la cantatrice.

—Eh bien! voyez-vous, madame! je serais une honnête femme aujourd’hui, n’ayant eu qu’un mari légal!

—Vous avez des excuses, mademoiselle, dit la baronne, Dieu les appréciera. Mais moi, loin de vous faire des reproches, je suis venue au contraire contracter envers vous une dette de reconnaissance.

—Madame, j’ai pourvu, voici bientôt trois ans, aux besoins de monsieur le baron...

—Vous, s’écria la baronne à qui des larmes vinrent aux yeux. Ah! que puis-je pour vous? je ne puis que prier...

—Moi! et monsieur le duc d’Hérouville, reprit la cantatrice, un noble cœur, un vrai gentilhomme...

Et Josépha raconta l’emménagement et le mariage du père Thoul.

—Ainsi, mademoiselle, dit la baronne, mon ami, grâce à vous, n’a manqué de rien?

—Nous avons tout fait pour cela, madame.

—Et où se trouve-t-il?

—Monsieur le duc m’a dit, il y a six mois environ, que le baron, connu de son notaire sous le nom de Thoul, avait épuisé les huit mille francs qui devaient n’être remis que par parties égales de trois en trois mois, répondit Josépha. Ni moi ni monsieur d’Hérouville nous n’avons entendu parler du baron. Notre vie, à nous autres, est si occupée, si remplie, que je n’ai pu courir après le père Thoul. Par aventure, depuis six mois, Bijou, ma brodeuse, sa... comment dirais-je?

—Sa maîtresse, dit madame Hulot.

—Sa maîtresse, répéta Josépha, n’est pas venue ici. Mademoiselle Olympe Bijou pourrait fort bien avoir divorcé. Le divorce est fréquent dans notre arrondissement.

Josépha se leva, fourragea les fleurs rares de ses jardinières, et fit un charmant, un délicieux bouquet pour la baronne, dont l’attente était, disons-le, entièrement trompée. Semblable à ces bons bourgeois qui prennent les gens de génie pour des espèces de monstres mangeant, buvant, marchant, parlant, tout autrement que les autres hommes, la baronne espérait voir Josépha la fascinatrice, Josépha la cantatrice, la courtisane spirituelle et amoureuse; et elle trouvait une femme calme et posée, ayant la noblesse de son talent, la simplicité d’une actrice qui se sait reine le soir, et enfin, mieux que cela, une fille qui rendait par ses regards, par son attitude et ses façons, un plein et entier hommage à la femme vertueuse, à la Mater dolorosa de l’hymne saint, et qui en fleurissait les plaies, comme en Italie on fleurit la Madone.

—Madame, vint dire le valet revenu au bout d’une demi-heure, la mère Bijou est en route; mais il ne faut pas compter sur la petite Olympe. La brodeuse de madame est devenue bourgeoise, elle est mariée...

—En détrempe?... demanda Josépha.

—Non, madame, vraiment mariée. Elle est à la tête d’un magnifique établissement, elle a épousé le propriétaire d’un grand magasin de nouveautés où l’on a dépensé des millions, sur le boulevard des Italiens, et elle a laissé son établissement de broderie à ses sœurs et à sa mère. Elle est madame Grenouville. Ce gros négociant...

—Un Crevel!

—Oui, madame, dit le valet. Il a reconnu trente mille francs de rente au contrat de mademoiselle Bijou. Sa sœur aînée va, dit-on, aussi épouser un riche boucher.

—Votre affaire me semble aller bien mal, dit la cantatrice à la baronne. Monsieur le baron n’est plus où je l’avais casé.

Dix minutes après, on annonça madame Bijou. Josépha, par prudence, fit passer la baronne dans son boudoir, en en tirant la portière.

—Vous l’intimideriez, dit-elle à la baronne, elle ne lâcherait rien en devinant que vous êtes intéressée à ses confidences, laissez-moi la confesser! Cachez-vous là, vous entendrez tout. Cette scène se joue aussi souvent dans la vie qu’au théâtre.—Eh bien! mère Bijou, dit la cantatrice à une vieille femme enveloppée d’étoffe dite tartan, et qui ressemblait à une portière endimanchée, vous voilà tous heureux? votre fille a eu de la chance!

—Oh! heureuse... ma fille nous donne cent francs par mois, et elle va en voiture, et elle mange dans de l’argent, elle est miyonaire. Olympe aurait bien pu me mettre hors de peine. A mon âge, travailler!... Est-ce un bienfait?

—Elle a tort d’être ingrate, car elle vous doit sa beauté, reprit Josépha; mais pourquoi n’est-elle pas venue me voir? C’est moi qui l’ai tirée de peine en la mariant à mon oncle...

—Oui, madame, le père Thoul!... Mais il est ben vieux, ben cassé...

—Qu’en avez-vous donc fait? Est-il chez vous?... Elle a eu bien tort de s’en séparer, le voilà riche à millions...

—Ah! Dieu de Dieu, fit la mère Bijou... c’est ce qu’on lui disait quand elle se comportait mal avec lui qu’était la douceur même, pauvre vieux! Ah! le faisait-elle trimer! Olympe a été pervertie, madame!

—Et comment!

—Elle a connu, sous votre respect, madame, un claqueur, petit-neveu d’un vieux matelassier du faubourg Saint-Marceau. Ce faigniant, comme tous les jolis garçons, un souteneur de pièces, quoi! est la coqueluche du boulevard du Temple où il travaille aux pièces nouvelles, et soigne les entrées des actrices, comme il dit. Dans la matinée, il déjeune; avant le spectacle, il dîne pour se monter la tête; enfin il aime les liqueurs et le billard de naissance.—«C’est pas un état cela!» que je disais à Olympe.

—C’est malheureusement un état, dit Josépha.

—Enfin, Olympe avait la tête perdue pour ce gars-là, qui, madame, ne voyait pas bonne compagnie, à preuve qu’il a failli être arrêté dans l’estaminet où sont les voleurs; mais, pour lors, monsieur Braulard, le chef de la claque, l’a réclamé. Ça porte des boucles d’oreilles en or, et ça vit de ne rien faire, aux crochets des femmes qui sont folles de ces bels hommes-là! Il a mangé tout l’argent que monsieur Thoul donnait à la petite. L’établissement allait fort mal. Ce qui venait de la broderie allait au billard. Pour lors, ce gars-là, madame, avait une sœur jolie, qui faisait le même état que son frère, une pas grand’chose, dans le quartier des étudiants.

—Une lorette de la Chaumière, dit Josépha.

—Oui, madame, dit la mère Bijou. Donc, Idamore, il se nomme Idamore, c’est son nom de guerre, car il s’appelle Chardin, Idamore a supposé que votre oncle devait avoir bien plus d’argent qu’il ne le disait, et il a trouvé moyen d’envoyer, sans que ma fille s’en doutât, Élodie, sa sœur (il lui a donné un nom de théâtre), chez nous, comme ouvrière; Dieu de Dieu! qu’elle y a mis tout cen dessus-dessous, elle a débauché toutes ces pauvres filles qui sont devenues indécrottables, sous votre respect... Et elle a tant fait, qu’elle a pris pour elle le père Thoul, et elle l’a emmené, que nous ne savons pas où, que ça nous a mis dans un embarras, rapport à tous les billets. Nous sommes encore aujor-d’ojord’hui sans pouvoir payer; mais ma fille qu’est là-dedans veille aux échéances... Quand Idamore a évu le vieux à lui, rapport à sa sœur, il a laissé là ma pauvre fille, et il est maintenant avec une jeune promière des Funambules... Et de là, le mariage de ma fille, comme vous allez voir...

—Mais vous savez où demeure le matelassier?... demanda Josépha.

—Le vieux père Chardin? Est-ce que ça demeure ça!... Il est ivre dès six heures du matin, il fait un matelas tous les mois, il est toute la journée dans les estaminets borgnes, il fait les poules...

—Comment, il fait les poules?... c’est un fier coq!

—Vous ne comprenez pas, madame; c’est la poule au billard, il en gagne trois ou quatre tous les jours, et il boit...

—Des laits de poule! dit Josépha. Mais Idamore fonctionne au Boulevard, et en s’adressant à mon ami Braulard, on le trouvera...

—Je ne sais pas, madame, vu que ces événements-là se sont passés il y a six mois. Idamore est un de ces gens qui doivent aller à la Correctionnelle, de là à Melun, et puis... dame!...

—Au pré! dit Josépha.

—Ah! madame sait tout, dit en souriant la mère Bijou. Si ma fille n’avait pas connu cet être-là, elle, elle serait... Mais elle a eu bien de la chance, tout de même, vous me direz; car monsieur Grenouville en est devenu amoureux au point qu’il l’a épousée...

—Et comment ce mariage-là s’est-il fait?...

—Par le désespoir d’Olympe, madame. Quand elle s’est vue abandonnée pour la jeune première à qui elle a trempé une soupe! ah! l’a-t-elle giroflettée!... et qu’elle a eu perdu le père Thoul qui l’adorait, elle a voulu renoncer aux hommes. Pour lors, monsieur Grenouville, qui venait acheter beaucoup chez nous, deux cents écharpes de Chine brodées par trimestre, l’a voulu consoler; mais, vrai ou non, elle n’a voulu entendre à rien qu’avec la mairie et l’église.—«Je veux être honnête!... disait-elle toujours, ou je me péris!» Et elle a tenu bon. Monsieur Grenouville a consenti à l’épouser, à la condition qu’elle renoncerait à nous, et nous avons consenti...

—Moyennant finance?... dit la perspicace Josépha.

—Oui, madame, dix mille francs, et une rente à mon père qui ne peut plus travailler...

—J’avais prié votre fille de rendre le père Thoul heureux, et elle me l’a jeté dans la crotte! Ce n’est pas bien. Je ne m’intéresserai plus à personne! Voilà ce que c’est que de se livrer à la Bienfaisance!... La Bienfaisance n’est décidément bonne que comme spéculation. Olympe devait au moins m’avertir de ce tripotage-là! Si vous retrouvez le père Thoul, d’ici à quinze jours, je vous donnerai mille francs...

—C’est bien difficile, ma bonne dame, mais il y a bien des pièces de cent sous dans mille francs, et je vais tâcher de gagner votre argent...

—Adieu, madame Bijou.

En entrant dans son boudoir, la cantatrice y trouva madame Hulot complétement évanouie; mais, malgré la perte de ses sens, son tremblement nerveux la faisait toujours tressaillir, de même que les tronçons d’une couleuvre coupée s’agitent encore. Des sels violents, de l’eau fraîche, tous les moyens ordinaires prodigués rappelèrent la baronne à la vie, ou, si l’on veut, au sentiment de ses douleurs.

—Ah! mademoiselle! jusqu’où est-il tombé!... dit-elle en reconnaissant la cantatrice et se voyant seule avec elle.

—Ayez du courage, madame, répondit Josépha qui s’était mise sur un coussin aux pieds de la baronne et qui lui baisait les mains, nous le retrouverons; et, s’il est dans la fange, eh bien! il se lavera. Croyez-moi, pour les personnes bien élevées, c’est une question d’habits... Laissez-moi réparer mes torts envers vous, car je vois combien vous êtes attachée à votre mari, malgré sa conduite, puisque vous êtes venue ici!... Dame! ce pauvre homme! il aime les femmes... eh! bien, si vous aviez eu, voyez-vous, un peu de notre chique, vous l’auriez empêché de courailler; car vous auriez été ce que nous savons être: toutes les femmes pour un homme. Le gouvernement devrait créer une école de gymnastique pour les honnêtes femmes! Mais les gouvernements sont si bégueules!... ils sont menés par les hommes que nous menons! Moi, je plains les peuples!... Mais il s’agit de travailler pour vous, et non de rire... Eh bien! soyez tranquille, madame, rentrez chez vous, ne vous tourmentez plus. Je vous ramènerai votre Hector, comme il était il y a trente ans.

—Oh! mademoiselle, allons chez cette madame Grenouville! dit la baronne; elle doit savoir quelque chose, peut-être verrai-je monsieur Hulot aujourd’hui, et pourrai-je l’arracher immédiatement à la misère, à la honte...

—Madame, je vous témoignerai par avance la reconnaissance profonde que je vous garderai de l’honneur que vous m’avez fait, en ne montrant pas la cantatrice Josépha, la maîtresse du duc d’Hérouville, à côté de la plus belle, de la plus sainte image de la Vertu. Je vous respecte trop pour me faire voir auprès de vous. Ce n’est pas une humilité de comédienne, c’est un hommage que je vous rends. Vous me faites regretter, madame, de ne pas suivre votre sentier, malgré les épines qui vous ensanglantent les pieds et les mains! Mais, que voulez-vous! j’appartiens à l’Art comme vous appartenez à la Vertu...

—Pauvre fille! dit la baronne émue au milieu de ses douleurs par un singulier sentiment de sympathie commisérative, je prierai Dieu pour vous, car vous êtes la victime de la Société, qui a besoin de spectacles. Quand la vieillesse viendra, faites pénitence... vous serez exaucée, si Dieu daigne entendre les prières d’une...

—D’une martyre, madame, dit Josépha qui baisa respectueusement la robe de la baronne.

Mais Adeline prit la main de la cantatrice, l’attira vers elle et la baisa au front. Rouge de plaisir, la cantatrice reconduisit Adeline jusqu’à sa voiture, avec les démonstrations les plus serviles.

—C’est quelque dame de charité, dit le valet de chambre à la femme de chambre, car elle n’est ainsi pour personne, pas même pour sa bonne amie, madame Jenny Cadine!

—Attendez quelques jours, dit-elle, madame, et vous le verrez, ou je renierai le dieu de mes pères; et, pour une juive, voyez-vous, c’est promettre la réussite.

Au moment où la baronne entrait chez Josépha, Victorin recevait dans son cabinet une vieille femme âgée de soixante-quinze ans environ, qui, pour parvenir jusqu’à l’avocat célèbre, mit en avant le nom terrible du chef de la police de sûreté. Le valet de chambre annonça:—Madame de Saint-Estève!

—J’ai pris un de mes noms de guerre, dit-elle en s’asseyant.

Victorin fut saisi d’un frisson intérieur, pour ainsi dire, à l’aspect de cette affreuse vieille. Quoique richement mise, elle épouvantait par les signes de méchanceté froide que présentait sa plate figure horriblement ridée, blanche et musculeuse. Marat, en femme et à cet âge, eût été, comme la Saint-Estève, une image vivante de la Terreur. Cette vieille sinistre offrait dans ses petits yeux clairs la cupidité sanguinaire des tigres. Son nez épaté, dont les narines agrandies en trous ovales soufflaient le feu de l’enfer, rappelait le bec des plus mauvais oiseaux de proie. Le génie de l’intrigue siégeait sur son front bas et cruel. Ses longs poils de barbe poussés au hasard dans tous les creux de son visage, annonçaient la virilité de ses projets. Quiconque eût vu cette femme, aurait pensé que tous les peintres avaient manqué la figure de Méphistophélès...

—Mon cher monsieur, dit-elle d’un ton de protection, je ne me mêle plus de rien depuis long-temps. Ce que je vais faire pour vous, c’est par considération pour mon cher neveu, que j’aime mieux que je n’aimerais mon fils... Or, le préfet de police, à qui le président du conseil a dit deux mots dans le tuyau de l’oreille, rapport à vous, en conférant avec monsieur Chapuzot, a pensé que la police ne devait paraître en rien dans une affaire de ce genre-là. L’on a donné carte blanche à mon neveu; mais mon neveu ne sera là-dedans que pour le conseil, il ne doit pas se compromettre...

—Vous êtes la tante de...

—Vous y êtes, et j’en suis un peu orgueilleuse, répondit-elle en coupant la parole à l’avocat, car il est mon élève, un élève devenu promptement le maître... Nous avons étudié votre affaire, et nous avons jaugé ça! Donnez-vous trente mille francs si l’on vous débarrasse de tout ceci? je vous liquide la chose! et vous ne payez que l’affaire faite...

—Vous connaissez les personnes.

—Non, mon cher monsieur, j’attends vos renseignements. On nous a dit: Il y a un benêt de vieillard qui est entre les mains d’une veuve. Cette veuve de vingt-neuf ans a si bien fait son métier de voleuse qu’elle a quarante mille francs de rente prises à deux pères de famille. Elle est sur le point d’engloutir quatre-vingt mille francs de rente en épousant un bonhomme de soixante et un ans; elle ruinera toute une honnête famille, et donnera cette immense fortune à l’enfant de quelque amant, en se débarrassant promptement de son vieux mari... Voilà le problème.

—C’est exact! dit Victorin. Mon beau-père, monsieur Crevel...

—Ancien parfumeur, un maire; je suis dans son arrondissement sous le nom de mame Nourrisson, répondit-elle.

—L’autre personne est madame Marneffe.

—Je ne la connais pas, dit madame Saint-Estève; mais, en trois jours, je serai à même de compter ses chemises.

—Pourriez-vous empêcher le mariage?... demanda l’avocat.

—Où en est-il?

—A la seconde publication.

—Il faudrait enlever la femme. Nous sommes aujourd’hui dimanche, il n’y a que trois jours, car ils se marieront mercredi, c’est impossible! Mais on peut vous la tuer...

Victorin Hulot fit un bond d’honnête homme en entendant ces six mots dits de sang-froid.

—Assassiner!... dit-il. Et comment ferez-vous?

—Voici quarante ans, monsieur, que nous remplaçons le Destin, répondit-elle avec un orgueil formidable, et que nous faisons tout ce que nous voulons dans Paris. Plus d’une famille, et du faubourg Saint-Germain, m’a dit ses secrets, allez! J’ai conclu, rompu bien des mariages, j’ai déchiré bien des testaments, j’ai sauvé bien des honneurs! Je parque là, dit-elle en montrant sa tête, un troupeau de secrets qui me vaut trente-six mille francs de rente; et, vous, vous serez un de mes agneaux, quoi! Une femme comme moi serait-elle ce que je suis, si elle parlait de ses moyens! J’agis! Tout ce qui se fera, mon cher maître, sera l’œuvre du hasard, et vous n’aurez pas le plus léger remords. Vous serez comme les gens guéris par les somnambules, ils croient au bout d’un mois que la nature a tout fait.

Victorin eut une sueur froide. L’aspect du bourreau l’aurait moins ému que cette sœur sentencieuse et prétentieuse du Bagne; en voyant sa robe lie-de-vin, il la crut vêtue de sang.

—Madame, je n’accepte pas le secours de votre expérience et de votre activité, si le succès doit coûter la vie à quelqu’un, et si le moindre fait criminel s’ensuit.

—Vous êtes un grand enfant, monsieur! répondit madame Saint-Estève. Vous voulez rester probe à vos propres yeux, tout en souhaitant que votre ennemi succombe.

Victorin fit un signe de dénégation.

—Oui, reprit-elle, vous voulez que cette madame Marneffe abandonne la proie qu’elle a dans la gueule! Et comment feriez-vous lâcher à un tigre son morceau de bœuf? Est-ce en lui passant la main sur le dos et lui disant: minet!... minet!... Vous n’êtes pas logique. Vous ordonnez un combat, et vous n’y voulez pas de blessures! Eh bien! je vais vous faire cadeau de cette innocence qui vous tient tant au cœur. J’ai toujours vu dans l’honnêteté de l’étoffe à hypocrisie! Un jour, dans trois mois, un pauvre prêtre viendra vous demander quarante mille francs pour une œuvre pie, un couvent ruiné dans le Levant, dans le désert! Si vous êtes content de votre sort, donnez les quarante mille francs au bonhomme! vous en verserez bien d’autres au fisc! Ce sera peu de chose, allez! en comparaison de ce que vous récolterez.

Elle se dressa sur ses larges pieds à peine contenus dans des souliers de satin que la chair débordait, elle sourit en saluant et se retira.

—Le diable a une sœur, dit Victorin en se levant.

Il reconduisit cette horrible inconnue, évoquée des antres de l’espionnage, comme du troisième dessous de l’Opéra se dresse un monstre au coup de baguette d’une fée dans un ballet-féerie. Après avoir fini ses affaires au Palais, il alla chez monsieur Chapuzot, le chef d’un des plus importants services à la Préfecture de police, pour y prendre des renseignements sur cette inconnue. En voyant monsieur Chapuzot seul dans son cabinet, Victorin Hulot le remercia de son assistance.

—Vous m’avez envoyé, dit-il, une vieille qui pourrait servir à personnifier Paris, vu du côté criminel.

Monsieur Chapuzot déposa ses lunettes sur ses papiers, et regarda l’avocat d’un air étonné.

—Je ne me serais pas permis de vous adresser qui que ce soit sans vous en avoir prévenu, sans donner un mot d’introduction, répondit-il.

—Ce sera donc monsieur le préfet...

—Je ne le pense pas, dit Chapuzot. La dernière fois que le prince de Wissembourg a dîné chez le ministre de l’intérieur, il a vu monsieur le préfet, et il lui a parlé de la situation où vous étiez, une situation déplorable, en lui demandant si l’on pouvait aimablement venir à votre secours. Monsieur le préfet, vivement intéressé par la peine que Son Excellence a montrée au sujet de cette affaire de famille, a eu la complaisance de me consulter à ce sujet. Depuis que monsieur le préfet a pris les rênes de cette administration, si calomniée et si utile, il s’est, de prime abord, interdit de pénétrer dans la Famille. Il a eu raison et en principe et comme morale; mais il a eu tort en fait. La police, depuis quarante-cinq ans que j’y suis, a rendu d’immenses services aux familles, de 1799 à 1815. Depuis 1820, la Presse et le Gouvernement constitutionnel ont totalement changé les conditions de notre existence. Aussi, mon avis a-t-il été de ne pas s’occuper d’une semblable affaire, et monsieur le préfet a eu la bonté de se rendre à mes observations. Le chef de la police de sûreté a reçu devant moi l’ordre de ne pas s’avancer; et si, par hasard, vous avez reçu quelqu’un de sa part, je le réprimanderai. Ce serait un cas de destitution. On a bientôt dit: La police fera cela! La police! la police! Mais, mon cher maître, le maréchal, le conseil des ministres ignorent ce que c’est que la police. Il n’y a que la police qui se connaisse elle-même. Les Rois, Napoléon, Louis XVIII savaient les affaires de la leur; mais la nôtre, il n’y a eu que Fouché, que monsieur Lenoir, monsieur de Sartines et quelques préfets, hommes d’esprit, qui s’en sont doutés... Aujourd’hui tout est changé. Nous sommes amoindris, désarmés! J’ai vu germer bien des malheurs privés que j’aurais empêchés avec cinq scrupules d’arbitraire!... Nous serons regrettés par ceux-là mêmes qui nous ont démolis quand ils seront, comme vous, devant certaines monstruosités morales qu’il faudrait pouvoir enlever comme nous enlevons les boues! En politique, la police est tenue de tout prévenir, quand il s’agit du salut public; mais la Famille, c’est sacré. Je ferais tout pour découvrir et empêcher un attentat contre les jours du Roi! je rendrais les murs d’une maison transparents; mais aller mettre nos griffes dans les ménages, dans les intérêts privés!... jamais, tant que je siégerai dans ce cabinet, car j’ai peur...

—De quoi?

—De la Presse! monsieur le député du centre gauche.

—Que dois-je faire? dit Hulot fils après une pause.

—Eh! vous vous appelez la Famille! reprit le Chef de Division, tout est dit, agissez comme vous l’entendrez; mais vous venir en aide, mais faire de la police un instrument des passions et des intérêts privés, est-ce possible?... Là, voyez-vous, est le secret de la persécution nécessaire, que les magistrats ont trouvée illégale, dirigée contre le prédécesseur de notre chef actuel de la Sûreté. Bibi-Lupin faisait la police pour le compte des particuliers. Ceci cachait un immense danger social! Avec les moyens dont il disposait, cet homme eût été formidable, il eût été une Sous-fatalité...

—Mais à ma place? dit Hulot.

—Oh! vous me demandez une consultation, vous qui en vendez! répliqua monsieur Chapuzot. Allons donc, mon cher maître, vous vous moquez de moi.

Hulot salua le Chef de Division, et s’en alla sans voir l’imperceptible mouvement d’épaules qui échappa au fonctionnaire, quand il se leva pour le reconduire.—Et ça veut être un homme d’État!... se dit monsieur Chapuzot en reprenant ses rapports.

Victorin revint chez lui, gardant ses perplexités, et ne pouvant les communiquer à personne. A dîner, la baronne annonça joyeusement à ses enfants que, sous un mois, leur père pourrait partager leur aisance et achever paisiblement ses jours en famille.

—Ah! je donnerais bien mes trois mille six cents francs de rente pour voir le baron ici! s’écria Lisbeth. Mais, ma bonne Adeline, ne conçois pas de pareilles joies par avance!... je t’en prie.

—Lisbeth a raison, dit Célestine. Ma chère mère, attendez l’événement.

La baronne, tout cœur, tout espérance, raconta sa visite à Josépha, trouva ces pauvres filles malheureuses dans leur bonheur, et parla de Chardin, le matelassier, le père du garde-magasin d’Oran, en montrant ainsi qu’elle ne se livrait pas à un faux espoir.

Lisbeth, le lendemain matin, était à sept heures, dans un fiacre, sur le quai de la Tournelle, où elle fit arrêter à l’angle de la rue de Poissy.

—Allez, dit-elle au cocher, rue des Bernardins, au numéro sept, c’est une maison à allée, et sans portier. Vous monterez au quatrième étage, vous sonnerez à la porte à gauche, sur laquelle d’ailleurs vous lirez: «Mademoiselle Chardin, repriseuse de dentelles et de cachemires.» On viendra. Vous demanderez le chevalier. On vous répondra: «Il est sorti.» Vous direz: «Je le sais bien, mais trouvez-le, car sa bonne est là sur le quai, dans un fiacre, et veut le voir...»

Vingt minutes après, un vieillard, qui paraissait âgé de quatre-vingts ans, aux cheveux entièrement blancs, le nez rougi par le froid dans une figure pâle et ridée comme celle d’une vieille femme, allant d’un pas traînant, les pieds dans des pantoufles de lisière, le dos voûté, vêtu d’une redingote d’alpaga chauve, ne portant pas de décoration, laissant passer à ses poignets les manches d’un gilet tricoté, et la chemise d’un jaune inquiétant, se montra timidement, regarda le fiacre, reconnut Lisbeth, et vint à la portière.

—Ah! mon cher cousin, dit-elle, dans quel état vous êtes!

—Élodie prend tout pour elle! dit le baron Hulot. Ces Chardins sont des canailles puantes...

—Voulez-vous revenir avec nous?

—Oh! non, non, dit le vieillard, je voudrais passer en Amérique...

—Adeline est sur vos traces...

—Ah! si l’on pouvait payer mes dettes, demanda le baron d’un air défiant, car Samanon me poursuit.

—Nous n’avons pas encore payé votre arriéré, votre fils doit encore cent mille francs...

—Pauvre garçon!

—Et votre pension ne sera libre que dans sept à huit mois... Si vous voulez attendre, j’ai là deux mille francs!

Le baron tendit la main par un geste avide, effrayant.

—Donne, Lisbeth! Que Dieu te récompense! Donne! je sais où aller!

—Mais vous me le direz, vieux monstre?

—Oui. Je puis attendre ces huit mois, car j’ai découvert un petit ange, une bonne créature, une innocente et qui n’est pas assez âgée pour être encore dépravée.

—Songez à la cour d’assises, dit Lisbeth qui se flattait d’y voir un jour Hulot.

—Eh! c’est rue de Charonne! dit le baron Hulot, un quartier où tout arrive sans esclandre. Va, l’on ne me trouvera jamais. Je me suis déguisé, Lisbeth, en père Thorec, on me prendra pour un ancien ébéniste, la petite m’aime, et je ne me laisserai plus manger la laine sur le dos.

—Non, c’est fait! dit Lisbeth en regardant la redingote. Si je vous y conduisais, cousin?...

Le baron Hulot monta dans la voiture, en abandonnant mademoiselle Élodie sans lui dire adieu, comme on jette un roman lu.

En une demi-heure pendant laquelle le baron Hulot ne parla que de la petite Atala Judix à Lisbeth, car il était arrivé par degrés aux affreuses passions qui ruinent les vieillards, sa cousine le déposa, muni de deux mille francs, rue de Charonne, dans le faubourg Saint-Antoine, à la porte d’une maison à façade suspecte et menaçante.

—Adieu, cousin, tu seras maintenant le père Thorec, n’estce pas? Ne m’envoie que des commissionnaires, et en les prenant toujours à des endroits différents.

—C’est dit. Oh! je suis bien heureux! dit le baron dont la figure fut éclairée par la joie d’un futur et tout nouveau bonheur.

—On ne le trouvera pas là, se dit Lisbeth qui fit arrêter son fiacre au boulevard Beaumarchais, d’où elle revint, en omnibus, rue Louis-le-Grand.

Le lendemain, Crevel fut annoncé chez ses enfants, au moment où toute la famille était réunie au salon, après le déjeuner. Célestine courut se jeter au cou de son père, et se conduisit comme s’il était venu la veille, quoique, depuis deux ans, ce fût sa première visite.

—Bonjour, mon père! dit Victorin en lui tendant la main.

—Bonjour, mes enfants! dit l’important Crevel. Madame la baronne, je mets mes hommages à vos pieds. Dieu! comme ces enfants grandissent! ça nous chasse! ça nous dit:—Grand-papa, je veux ma place au soleil!—Madame la comtesse, vous êtes toujours admirablement belle! ajouta-t-il en regardant Hortense.—Et voilà le reste de nos écus! ma cousine Bette, la vierge sage. Mais vous êtes tous très-bien ici... dit-il après avoir distribué ces phrases à chacun et en les accompagnant de gros rires qui remuaient difficilement les masses rubicondes de sa large figure.

Et il regarda le salon de sa fille avec une sorte de dédain.

—Ma chère Célestine, je te donne tout mon mobilier de la rue des Saussayes, il fera très-bien ici. Ton salon a besoin d’être renouvelé... Ah! voilà ce petit drôle de Wenceslas! Eh bien! sommes-nous sages, mes petits enfants? il faut avoir des mœurs.

—Pour ceux qui n’en ont pas, dit Lisbeth.

—Ce sarcasme, ma chère Lisbeth, ne me concerne plus. Je vais, mes enfants, mettre un terme à la fausse position où je me trouvais depuis si long-temps; et, en bon père de famille, je viens vous annoncer mon mariage, là, tout bonifacement.

—Vous avez le droit de vous marier, dit Victorin, et, pour mon compte je vous rends la parole que vous m’avez donnée en m’accordant la main de ma chère Célestine...

—Quelle parole? demanda Crevel.

—Celle de ne pas vous marier, répondit l’avocat. Vous me rendrez la justice d’avouer que je ne vous demandais pas cet engagement, que vous l’avez bien volontairement pris malgré moi, car je vous ai, dans ce temps, fait observer que vous ne deviez pas vous lier ainsi.

—Oui, je m’en souviens, mon cher ami, dit Crevel honteux. Et, ma foi, tenez!... mes chers enfants, si vous vouliez bien vivre avec madame Crevel, vous n’auriez pas à vous repentir... Votre délicatesse, Victorin, me touche... On n’est pas impunément généreux avec moi... Voyons, sapristi! accueillez bien votre belle-mère, venez à mon mariage!...

—Vous ne nous dites pas, mon père, quelle est votre fiancée? dit Célestine.

—Mais c’est le secret de la comédie, reprit Crevel... Ne jouons pas à cache-cache! Lisbeth a dû vous dire...

—Mon cher monsieur Crevel, répliqua la Lorraine, il est des noms qu’on ne prononce pas ici...

—Eh bien! c’est madame Marneffe!

—Monsieur Crevel, répondit sévèrement l’avocat, ni moi ni ma femme nous n’assisterons à ce mariage, non par des motifs d’intérêt, car je vous ai parlé tout à l’heure avec sincérité. Oui, je serais très-heureux de savoir que vous trouverez le bonheur dans cette union; mais je suis mu par des considérations d’honneur et de délicatesse que vous devez comprendre, et que je ne puis exprimer, car elles raviveraient des blessures encore saignantes ici...

La baronne fit un signe à la comtesse, qui, prenant son enfant dans ses bras, lui dit:—Allons, viens prendre ton bain, Wenceslas!—Adieu, monsieur Crevel.

La baronne salua Crevel en silence, et Crevel ne put s’empêcher de sourire en voyant l’étonnement de l’enfant quand il se vit menacé de ce bain improvisé.

—Vous épousez, monsieur, s’écria l’avocat, quand il se trouva seul avec Lisbeth, avec sa femme et son beau-père, une femme chargée des dépouilles de mon père, et qui l’a froidement conduit où il est; une femme qui vit avec le gendre, après avoir ruiné le beau-père; qui cause les chagrins mortels de ma sœur... Et vous croyez qu’on nous verra sanctionnant votre folie par ma présence? Je vous plains sincèrement, mon cher monsieur Crevel! vous n’avez pas le sens de la famille, vous ne comprenez pas la solidarité d’honneur qui en lie les différents membres. On ne raisonne pas (je l’ai trop su malheureusement!) les passions. Les gens passionnés sont sourds comme ils sont aveugles. Votre fille Célestine a trop le sentiment de ses devoirs pour vous dire un seul mot de blâme.

—Ce serait joli! dit Crevel qui tenta de couper court à cette mercuriale.

—Célestine ne serait pas ma femme, si elle vous faisait une seule observation, reprit l’avocat; mais moi, je puis essayer de vous arrêter avant que vous ne mettiez le pied dans le gouffre, surtout après vous avoir donné la preuve de mon désintéressement. Ce n’est certes pas votre fortune, c’est vous-même dont je me préoccupe... Et pour vous éclairer sur mes sentiments, je puis ajouter, ne fût-ce que pour vous tranquilliser relativement à votre futur contrat de mariage, que ma situation de fortune est telle que nous n’avons rien à désirer...

—Grâce à moi! s’écria Crevel dont la figure était devenue violette.

—Grâce à la fortune de Célestine, répondit l’avocat; et si vous regrettez d’avoir donné, comme une dot venant de vous, à votre fille des sommes qui ne représentent pas la moitié de ce que lui a laissé sa mère, nous sommes prêts à vous les rendre...

—Savez-vous, monsieur mon gendre, dit Crevel qui se mit en position, qu’en couvrant de mon nom madame Marneffe, elle ne doit plus répondre au monde de sa conduite qu’en qualité de madame Crevel.

—C’est peut-être très gentilhomme, dit l’avocat, c’est généreux quant aux choses de cœur, aux écarts de la passion; mais je ne connais pas de nom, ni de lois, ni de titre qui puissent couvrir le vol des trois cent mille francs ignoblement arrachés à mon père!... Je vous dis nettement, mon cher beau-père, que votre future est indigne de vous, qu’elle vous trompe et qu’elle est amoureuse folle de mon beau-frère Steinbock, elle en a payé les dettes...

—C’est moi qui les ai payées...

—Bien, reprit l’avocat, j’en suis bien aise pour le comte Steinbock qui pourra s’acquitter un jour; mais il est aimé, très-aimé, souvent aimé...

—Il est aimé!... dit Crevel dont la figure annonçait un bouleversement général. C’est lâche, c’est sale, et petit, et commun de calomnier une femme!... Quand on avance ces sortes de choses-là, monsieur, on les prouve...

—Je vous donnerai des preuves...

—Je les attends...

—Après-demain, mon cher monsieur Crevel, je vous dirai le jour et l’heure, le moment où je serai en mesure de dévoiler l’épouvantable dépravation de votre future épouse...

—Très-bien, je serai charmé, dit Crevel qui reprit son sang-froid. Adieu, mes enfants, au revoir. Adieu, Lisbeth...

—Suis-le donc, Lisbeth, dit Célestine à l’oreille de la cousine Bette.

—Eh bien! voilà comme vous vous en allez?... cria Lisbeth à Crevel.

—Ah! lui dit Crevel, il est devenu très-fort, mon gendre, il s’est formé. Le Palais, la Chambre, la rouerie judiciaire et la rouerie politique en font un gaillard. Ah! ah! il sait que je me marie mercredi prochain, et dimanche, ce monsieur me propose de me dire, dans trois jours, l’époque à laquelle il me démontrera que ma femme est indigne de moi... Ce n’est pas maladroit... Je retourne signer le contrat. Allons, viens avec moi, Lisbeth, viens!... Ils n’en sauront rien! Je voulais laisser quarante mille francs de rente à Célestine; mais Hulot vient de se conduire de manière à s’aliéner mon cœur à tout jamais.

—Donnez-moi dix minutes, père Crevel, attendez-moi dans votre voiture à la porte, je vais trouver un prétexte pour sortir.

—Eh bien! c’est convenu...

—Mes amis, dit Lisbeth qui retrouva la famille au salon, je vais avec Crevel, on signe le contrat ce soir, et je pourrai vous en dire les dispositions. Ce sera probablement ma dernière visite à cette femme. Votre père est furieux. Il va vous déshériter...

—Sa vanité l’en empêchera, répondit l’avocat. Il a voulu posséder la terre de Presles, il la gardera, je le connais. Eût-il des enfants, Célestine recueillera toujours la moitié de ce qu’il laissera, la loi l’empêche de donner toute sa fortune... Mais ces questions ne sont rien pour moi, je ne pense qu’à notre honneur... Allez, cousine, dit-il en serrant la main de Lisbeth, écoutez bien le contrat.

Vingt minutes après, Lisbeth et Crevel entraient à l’hôtel de la rue Barbet, où madame Marneffe attendait dans une douce impatience le résultat de la démarche qu’elle avait ordonnée. Valérie avait été prise, à la longue, pour Wenceslas de ce prodigieux amour qui, une fois dans la vie, étreint le cœur des femmes. Cet artiste manqué devint, entre les mains de madame Marneffe, un amant si parfait, qu’il était pour elle ce qu’elle avait été pour le baron Hulot. Valérie tenait des pantoufles d’une main, et l’autre était à Steinbock, sur l’épaule de qui elle reposait sa tête. Il en est de la conversation à propos interrompus dans laquelle ils s’étaient lancés depuis le départ de Crevel, comme de ces longues œuvres littéraires de notre temps, au fronton desquelles on lit: La reproduction en est interdite. Ce chef-d’œuvre de poésie intime amena naturellement sur les lèvres de l’artiste un regret qu’il exprima, non sans amertume.

—Ah! quel malheur que je me sois marié, dit Wenceslas, car si j’avais attendu, comme le disait Lisbeth, aujourd’hui je pourrais t’épouser.

—Il faut être Polonais pour souhaiter faire sa femme d’une maîtresse dévouée! s’écria Valérie. Échanger l’amour contre le devoir! le plaisir contre l’ennui!

—Je te connais si capricieuse! répondit Steinbock. Ne t’ai-je pas entendue causant avec Lisbeth du baron Montès, ce Brésilien?...

—Veux-tu m’en débarrasser? dit Valérie.

—Ce serait, répondit l’ex-sculpteur, le seul moyen de t’empêcher de le voir.

—Apprends, mon chéri, répondit Valérie, que je le ménageais pour en faire un mari, car je te dis tout à toi!... Les promesses que j’ai faites à ce Brésilien... (Oh! bien avant de te connaître, dit-elle en répondant à un geste de Wenceslas.) Eh bien! ces promesses dont il s’arme pour me tourmenter, m’obligent à me marier presque secrètement; car s’il apprend que j’épouse Crevel, il est homme à... à me tuer!...

—Oh! quant à cette crainte!... dit Steinbock en faisant un geste de dédain qui signifiait que ce danger-là devait être insignifiant pour une femme aimée par un Polonais.

Remarquez qu’en fait de bravoure, il n’y a plus la moindre forfanterie chez les Polonais, tant ils sont réellement et sérieusement braves.

—Et cet imbécile de Crevel qui veut donner une fête, et qui se livre à ses goûts de faste économique à propos de mon mariage, me met dans un embarras d’où je ne sais comment sortir.

Valérie pouvait-elle avouer à celui qu’elle adorait que le baron Henri Montès avait, depuis le renvoi du baron Hulot, hérité du privilége de venir chez elle à toute heure de nuit, et que, malgré son adresse, elle en était encore à trouver une cause de brouille où le Brésilien croirait avoir tous les torts? Elle connaissait trop bien le caractère quasi-sauvage du baron, qui se rapprochait beaucoup de celui de Lisbeth, pour ne pas trembler en pensant à ce More de Rio de Janeiro. Au roulement de la voiture, Steinbock quitta Valérie, qu’il tenait par la taille, et il prit un journal dans la lecture duquel on le trouva tout absorbé. Valérie brodait, avec une attention minutieuse, des pantoufles à son futur.

—Comme on la calomnie! dit Lisbeth à l’oreille de Crevel sur le seuil de la porte en lui montrant ce tableau... Voyez sa coiffure! est-elle dérangée? A entendre Victorin, vous auriez pu surprendre deux tourtereaux au nid.

—Ma chère Lisbeth, répondit Crevel en position, vois-tu, pour faire d’une Aspasie une Lucrèce, il suffit de lui inspirer une passion!...

—Ne vous ai-je pas toujours dit, reprit Lisbeth, que les femmes aiment les gros libertins comme vous?

—Elle serait d’ailleurs bien ingrate, reprit Crevel, car combien d’argent ai-je mis ici? Grindot et moi seuls nous le savons!

Et il montrait l’escalier. Dans l’arrangement de cet hôtel que Crevel regardait comme le sien, Grindot avait essayé de lutter avec Cleretti, l’architecte à la mode, à qui le duc d’Hérouville avait confié la maison de Josépha. Mais Crevel, incapable de comprendre les arts, avait voulu, comme tous les bourgeois, dépenser une somme fixe, connue à l’avance. Maintenu par un devis, il fut impossible à Grindot de réaliser son rêve d’architecte. La différence qui distinguait l’hôtel de Josépha de celui de la rue Barbet, était celle qui se trouve entre la personnalité des choses et leur vulgarité. Ce qu’on admirait chez Josépha ne se voyait nulle part; ce qui reluisait chez Crevel pouvait s’acheter partout. Ces deux luxes sont séparés l’un de l’autre par le fleuve du million. Un miroir unique vaut six mille francs, le miroir inventé par un fabricant qui l’exploite coûte cinq cents francs. Un lustre authentique de Boule monte en vente publique à trois mille francs; le même lustre surmoulé pourra être fabriqué pour mille ou douze cents francs; l’un est en Archéologie ce qu’un tableau de Raphaël est en peinture, l’autre en est la copie. Qu’estimez-vous une copie de Raphaël? L’hôtel de Crevel était donc un magnifique spécimen du luxe des sots, comme l’hôtel de Josépha le plus beau modèle d’une habitation d’artiste.

—Nous avons la guerre, dit Crevel en allant vers sa future.

Madame Marneffe sonna.

—Allez chercher monsieur Berthier, dit-elle au valet de chambre, et ne revenez pas sans lui. Si tu avais réussi, dit-elle en enlaçant Crevel, mon petit père, nous aurions retardé mon bonheur, et nous aurions donné une fête à étourdir; mais, quand toute une famille s’oppose à un mariage, mon ami, la décence veut qu’il se fasse sans éclat, surtout lorsque la mariée est veuve.

—Moi, je veux au contraire afficher un luxe à la Louis XIV, dit Crevel qui depuis quelque temps trouvait le dix-huitième siècle petit. J’ai commandé des voitures neuves; il y a la voiture de monsieur et celle de madame, deux jolis coupés, une calèche, une berline d’apparat avec un siége superbe qui tressaille comme madame Hulot.

—Ah! je veux?... Tu ne serais donc plus mon agneau? Non, non. Ma biche, tu feras à ma volonté. Nous allons signer notre contrat entre nous, ce soir. Puis, mercredi, nous nous marierons officiellement, comme on se marie réellement, en catimini, selon le mot de ma pauvre mère. Nous irons à pied vêtus simplement à l’église, où nous aurons une messe basse. Nos témoins sont Stidmann, Steinbock, Vignon et Massol, tous gens d’esprit qui se trouveront à la mairie comme par hasard, et qui nous feront le sacrifice d’entendre une messe. Ton collègue nous mariera, par exception, à neuf heures du matin. La messe est à dix heures, nous serons ici à déjeuner à onze heures et demie. J’ai promis à nos convives que l’on ne se lèverait de table que le soir... Nous aurons Bixiou, ton ancien camarade de Birotterie du Tillet, Lousteau, Vernisset, Léon de Lora, Vernou, la fleur des gens d’esprit, qui ne nous sauront pas mariés, nous les mystifierons, nous nous griserons un petit brin, et Lisbeth en sera; je veux qu’elle apprenne le mariage, Bixiou doit lui faire des propositions et la... la déniaiser.

Pendant deux heures, madame Marneffe débita des folies qui firent faire à Crevel cette réflexion judicieuse:—Comment une femme si gaie pourrait-elle être dépravée? Folichonne, oui! mais perverse... allons donc!

—Qu’est-ce que tes enfants ont dit de moi? demanda Valérie à Crevel dans un moment où elle le tint près d’elle sur sa causeuse, bien des horreurs!

—Ils prétendent, répondit Crevel, que tu aimes Wenceslas d’une façon criminelle, toi! la vertu même!

—Je crois bien que je l’aime, mon petit Wenceslas! s’écria Valérie en appelant l’artiste, le prenant par la tête et l’embrassant au front. Pauvre garçon sans appui, sans fortune! dédaigné par une girafe couleur carotte! Que veux-tu, Crevel? Wenceslas, c’est mon poëte, et je l’aime au grand jour comme si c’était mon enfant! Ces femmes vertueuses, ça voit du mal partout et en tout. Ah! çà! elles ne pourraient donc pas rester sans mal faire auprès d’un homme? Moi, je suis comme les enfants gâtés à qui l’on n’a jamais rien refusé: les bonbons ne me causent plus aucune émotion. Pauvres femmes, je les plains!... Et qu’est-ce qui me détériorait comme cela?

—Victorin, dit Crevel.

—Eh bien! pourquoi ne lui as-tu pas fermé le bec, à ce perroquet judiciaire, avec les deux cent mille francs de la maman?

—Ah! la baronne avait fui, dit Lisbeth.

—Qu’ils y prennent garde! Lisbeth, dit madame Marneffe en fronçant les sourcils, ou ils me recevront chez eux, et très-bien, et viendront chez leur belle-mère, tous! ou je les logerai (dis-leur de ma part) plus bas que ne se trouve le baron... Je veux devenir méchante, à la fin! Ma parole d’honneur, je crois que le Mal est la faux avec laquelle on met le Bien en coupe.

A trois heures, maître Berthier, successeur de Cardot, lut le contrat de mariage, après une courte conférence entre Crevel et lui, car certains articles dépendaient de la résolution que prendraient monsieur et madame Hulot jeune. Crevel reconnaissait à sa future épouse une fortune composée: 1o de quarante mille francs de rente dont les titres étaient désignés; 2o de l’hôtel et de tout le mobilier qu’il contenait, et 3o de trois millions en argent. En outre, il faisait à sa future épouse toutes les donations permises par la loi; il la dispensait de tout inventaire; et dans le cas où, lors de leur décès, les conjoints se trouveraient sans enfants, ils se donnaient respectivement l’un à l’autre l’universalité de leurs biens, meubles et immeubles. Ce contrat réduisait la fortune de Crevel à deux millions de capital. S’il avait des enfants de sa nouvelle femme, il restreignait la part de Célestine à cinq cent mille francs, à cause de l’usufruit de sa fortune accordé à Valérie. C’était la neuvième partie environ de sa fortune actuelle.

Lisbeth revint dîner rue Louis-le-Grand, le désespoir peint sur la figure. Elle expliqua, commenta le contrat de mariage, et trouva Célestine insensible autant que Victorin à cette désastreuse nouvelle.

—Vous avez irrité votre père, mes enfants! Madame Marneffe a juré que vous recevriez chez vous la femme de monsieur Crevel, et que vous viendriez chez elle, dit-elle.

—Jamais! dit Hulot.

—Jamais! dit Célestine.

—Jamais! s’écria Hortense.

Lisbeth fut saisie du désir de vaincre l’attitude superbe de tous les Hulot.

—Elle paraît avoir des armes contre vous!... répondit-elle. Je ne sais pas encore de quoi il s’agit, mais je le saurai... Elle a parlé vaguement d’une histoire de deux cent mille francs qui regarde Adeline.

La baronne Hulot se renversa doucement sur le divan où elle se trouvait, et d’affreuses convulsions se déclarèrent.

—Allez-y, mes enfants!... cria la baronne. Recevez cette femme! Monsieur Crevel est un homme infâme! il mérite le dernier supplice... Obéissez à cette femme... Ah! c’est un monstre! elle sait tout!

Après ces mots mêlés à des larmes, à des sanglots, madame Hulot trouva la force de monter chez elle, appuyée sur le bras de sa fille et sur celui de Célestine.

—Qu’est-ce que tout ceci veut dire? s’écria Lisbeth restée seule avec Victorin.

L’avocat, planté sur ses jambes, dans une stupéfaction très-concevable, n’entendit pas Lisbeth.

—Qu’as-tu, mon Victorin?

—Je suis épouvanté! dit l’avocat, dont la figure devint menaçante. Malheur à qui touche à ma mère, je n’ai plus alors de scrupules! Si je le pouvais, j’écraserais cette femme comme on écrase une vipère... Ah! elle attaque la vie et l’honneur de ma mère!...

—Elle a dit, ne répète pas ceci, mon cher Victorin, elle a dit qu’elle vous logerait tous encore plus bas que votre père... Elle a reproché vertement à Crevel de ne pas vous avoir fermé la bouche avec ce secret qui paraît tant épouvanter Adeline.

On envoya chercher un médecin, car l’état de la baronne empirait. Le médecin ordonna une potion pleine d’opium, et Adeline tomba, la potion prise, dans un profond sommeil; mais toute cette famille était en proie à la plus vive terreur. Le lendemain, l’avocat partit de bonne heure pour le Palais, et il passa par la préfecture de police, où il supplia Vautrin le chef de la sûreté de lui envoyer madame de Saint-Estève.

—On nous a défendu, monsieur, de nous occuper de vous, mais madame de Saint-Estève est marchande, elle est à vos ordres, répondit le célèbre Chef.

De retour chez lui, le pauvre avocat apprit que l’on craignait pour la raison de sa mère. Le docteur Bianchon, le docteur Larabit, le professeur Angard, réunis en consultation, venaient de décider l’emploi des moyens héroïques pour détourner le sang qui se portait à la tête. Au moment où Victorin écoutait le docteur Bianchon, qui lui détaillait les raisons qu’il avait d’espérer l’apaisement de cette crise, quoique ses confrères en désespérassent, le valet de chambre vint annoncer à l’avocat sa cliente, madame de Saint-Estève. Victorin laissa Bianchon au milieu d’une période et descendit l’escalier avec une rapidité de fou.

—Y aurait-il dans la maison un principe de folie contagieux? dit Bianchon en se retournant vers Larabit.

Les médecins s’en allèrent en laissant un interne chargé par eux de veiller madame Hulot.

—Toute une vie de vertu!... était la seule phrase que la malade prononçât depuis la catastrophe. Lisbeth ne quittait pas le chevet d’Adeline, elle l’avait veillée; elle était admirée par les deux jeunes femmes.

—Eh bien! ma chère madame Saint-Estève! dit l’avocat en introduisant l’horrible vieille dans son cabinet et en fermant soigneusement les portes, où en sommes-nous?

—Eh bien! mon cher ami, dit-elle en regardant Victorin d’un œil froidement ironique, vous avez fait vos petites réflexions?...

—Avez-vous agi?...

—Donnez-vous cinquante mille francs?...

—Oui, répondit Hulot fils, car il faut marcher. Savez-vous que, par une seule phrase, cette femme a mis la vie et la raison de ma mère en danger? Ainsi, marchez!

—On a marché! répliqua la vieille.

—Eh bien?... dit Victorin convulsivement.

—Eh bien! vous n’arrêtez pas les frais?

—Au contraire.

—C’est qu’il y a déjà vingt-trois mille francs de frais.

Hulot fils regarda la Saint-Estève d’un air imbécile.

—Ah! çà, seriez-vous un jobard, vous l’une des lumières du Palais? dit la vieille. Nous avons pour cette somme une conscience de femme de chambre et un tableau de Raphaël, ce n’est pas cher...

Hulot restait stupide, il ouvrait de grands yeux.

—Eh bien! reprit la Saint-Estève, nous avons acheté mademoiselle Reine Tousard, celle pour qui madame Marneffe n’a pas de secrets...

—Je comprends...

—Mais si vous lésinez, dites-le?...

—Je payerai de confiance, répondit-il, allez. Ma mère m’a dit que ces gens-là méritaient les plus grands supplices...

—On ne roue plus, dit la vieille.

—Vous me répondez du succès?

—Laissez-moi faire, répondit la Saint-Estève. Votre vengeance mijote.

Elle regarda la pendule, la pendule marquait six heures.

—Votre vengeance s’habille, les fourneaux du Rocher-de-Cancale sont allumés, les chevaux des voitures piaffent, mes fers chauffent. Ah! je sais votre madame Marneffe par cœur. Tout est paré, quoi! Il y a des boulettes dans la ratière, je vous dirai demain si la souris s’empoisonnera. Je le crois! Adieu, mon fils.