A Son Excellence le président du conseil.
(CONFIDENTIELLE.)
Alger, le...
«Mon cher prince, nous avons sur les bras une bien mauvaise affaire, comme vous le verrez par la procédure que je vous envoie.
»En résumé, le baron Hulot d’Ervy a envoyé dans la province d’O... un de ses oncles pour tripoter sur les grains et sur les fourrages, en lui donnant pour complice un garde-magasin. Ce garde-magasin a fait des aveux pour se rendre intéressant, et a fini par s’évader. Le procureur du roi a mené rudement l’affaire, en ne voyant que deux subalternes en cause; mais Johann Fischer, oncle de votre Directeur général, se voyant sur le point d’être traduit en cour d’assises, s’est poignardé dans sa prison avec un clou.
»Tout aurait été fini là, si ce digne et honnête homme, trompé vraisemblablement et par son complice et par son neveu, ne s’était pas avisé d’écrire au baron Hulot. Cette lettre, saisie par le parquet, a tellement étonné le procureur du roi qu’il est venu me voir. Ce serait un coup si terrible que l’arrestation et la mise en accusation d’un Conseiller-d’État, d’un Directeur général qui compte tant de bons et loyaux services, car il nous a sauvés tous après la Bérésina en réorganisant l’administration, que je me suis fait communiquer les pièces.
»Faut-il que l’affaire suive son cours? faut-il, le principal coupable visible étant mort, étouffer ce procès en faisant condamner le garde-magasin par contumace?
»Le procureur général consent à ce que les pièces vous soient transmises; et le baron d’Ervy étant domicilié à Paris, le procès sera du ressort de votre Cour royale. Nous avons trouvé ce moyen, assez louche, de nous débarrasser momentanément de la difficulté.
»Seulement, mon cher maréchal, prenez un parti promptement. On parle déjà beaucoup trop de cette déplorable affaire qui nous ferait autant de mal qu’elle en causera, si la complicité du grand coupable, qui n’est encore connue que du procureur de roi, du juge d’instruction, du procureur général et de moi, venait à s’ébruiter.»
Là, ce papier tomba des mains du maréchal Hulot, il regarda son frère, il vit qu’il était inutile de compulser le dossier; mais il chercha la lettre de Johann Fischer, et la lui tendit après l’avoir lue en deux regards.
«De la prison d’O...
»Mon neveu, quand vous lirez cette lettre, je n’existerai plus.
»Soyez tranquille, on ne trouvera pas de preuves contre vous. Moi, mort, votre jésuite de Chardin en fuite, le procès s’arrêtera. La figure de notre Adeline, si heureuse par vous, m’a rendu la mort très-douce. Vous n’avez plus besoin d’envoyer les deux cent mille francs. Adieu.
»Cette lettre vous sera remise par un détenu sur qui je crois pouvoir compter.
»Johann Fischer.»
—Je vous demande pardon, dit avec une touchante fierté le maréchal Hulot au prince de Wissembourg.
—Allons, tutoie-moi toujours, Hulot! répliqua le ministre en serrant la main de son vieil ami.—Le pauvre lancier n’a tué que lui, dit-il en foudroyant Hulot d’Ervy d’un regard.
—Combien avez-vous pris? dit sévèrement le comte de Forzheim à son frère.
—Deux cent mille francs.
—Mon cher ami, dit le comte en s’adressant au ministre, vous aurez les deux cent mille francs sous quarante-huit heures. On ne pourra jamais dire qu’un homme portant le nom de Hulot a fait tort d’un denier à la chose publique...
—Quel enfantillage! dit le maréchal. Je sais où sont les deux cent mille francs et je vais les faire restituer. Donnez vos démissions et demandez votre retraite! reprit-il en faisant voler une double feuille de papier tellière jusqu’à l’endroit où s’était assis à la table le Conseiller-d’État dont les jambes flageolaient. Ce serait une honte pour nous tous que votre procès; aussi ai-je obtenu du conseil des ministres la liberté d’agir comme je le fais. Puisque vous acceptez la vie sans l’honneur, sans mon estime, une vie dégradée, vous aurez la retraite qui vous est due. Seulement faites-vous bien oublier.
Le maréchal sonna.
—L’employé Marneffe est-il là?
—Oui, monseigneur, dit l’huissier.
—Qu’il entre.
—Vous, s’écria le ministre en voyant Marneffe, et votre femme, vous avez sciemment ruiné le baron d’Ervy que voici.
—Monsieur le ministre, je vous demande pardon, nous sommes très-pauvres, je n’ai que ma place pour vivre, et j’ai deux enfants, dont le petit dernier aura été mis dans ma famille par monsieur le baron.
—Quelle figure de coquin! dit le prince en montrant Marneffe au maréchal Hulot. Trêve de discours à la Sganarelle, reprit-il, vous rendrez deux cent mille francs, ou vous irez en Algérie.
—Mais, monsieur le ministre, vous ne connaissez pas ma femme, elle a tout mangé. Monsieur le baron invitait tous les jours six personnes à dîner... On dépensait chez moi cinquante mille francs par an.
—Retirez-vous, dit le ministre de la voix formidable qui sonnait la charge au fort des batailles, vous recevrez avis de votre changement dans deux heures... allez.
—Je préfère donner ma démission, dit insolemment Marneffe; car c’est trop d’être ce que je suis, et battu; je ne serais pas content, moi!
Et il sortit.
—Quel impudent drôle, dit le prince.
Le maréchal Hulot, qui pendant cette scène était resté debout, immobile, pâle comme un cadavre, examinant son frère à la dérobée, alla prendre la main du prince et lui répéta:—Dans quarante-huit heures le tort matériel sera réparé; mais l’honneur! Adieu, maréchal! c’est le dernier coup qui tue... Oui, j’en mourrai, lui dit-il à l’oreille.
—Pourquoi diantre es-tu venu ce matin? répondit le prince ému.
—Je venais pour sa femme, répliqua le comte en montrant Hector; elle est sans pain! surtout maintenant.
—Il a sa retraite!
—Elle est engagée!
—Il faut avoir le diable au corps! dit le prince en haussant les épaules. Quel philtre vous font donc avaler ces femmes-là pour vous ôter l’esprit? demanda-t-il à Hulot d’Hervy. Comment pouviez-vous, vous qui connaissez la minutieuse exactitude avec laquelle l’administration française écrit tout, verbalise sur tout, consomme des rames de papier pour constater l’entrée et la sortie de quelques centimes, vous qui déploriez qu’il fallût des centaines de signatures pour des riens, pour libérer un soldat, pour acheter des étrilles, comment pouviez-vous donc espérer de cacher un vol pendant long-temps? Et les journaux! et les envieux! et les gens qui voudraient voler! Ces femmes-là vous ôtent donc le bon sens? elles vous mettent donc des coquilles de noix sur les yeux? ou vous êtes donc fait autrement que nous autres? Il fallait quitter l’Administration du moment où vous n’étiez plus un homme, mais un tempérament! Si vous avez joint tant de sottises à votre crime, vous finirez... je ne veux pas vous dire où.....
—Promets-moi de t’occuper d’elle, Cottin?... demanda le comte de Forzheim qui n’entendait rien et qui ne pensait qu’à sa belle-sœur.
—Sois tranquille! dit le ministre.
—Eh bien! merci, et adieu!—Venez, monsieur! dit-il à son frère.
Le prince regarda d’un œil en apparence calme les deux frères, si différents d’attitude, de conformation et de caractère, le brave et le lâche, le voluptueux et le rigide, l’honnête et le concussionnaire, et il se dit:—Ce lâche ne saura pas mourir! et mon pauvre Hulot, si probe, a la mort dans son sac, lui! Il s’assit dans son fauteuil et reprit la lecture des dépêches d’Afrique par un mouvement qui peignait à la fois le sang-froid du capitaine et la pitié profonde que donne le spectacle des champs de bataille! car il n’y a rien de plus humain en réalité que les militaires, si rudes en apparence, et à qui l’habitude de la guerre communique cet absolu glacial, si nécessaire sur les champs de bataille.
Le lendemain, quelques journaux contenaient, sous des rubriques différentes, ces différents articles:
M. le baron Hulot d’Ervy vient de demander sa retraite. Les désordres de la comptabilité de l’administration algérienne qui ont été signalés par la mort et par la fuite de deux employés ont influé sur la détermination prise par ce haut fonctionnaire. En apprenant les fautes commises par des employés, en qui malheureusement il avait placé sa confiance, M. le baron Hulot a éprouvé dans le cabinet même du ministre une attaque de paralysie.
M. Hulot d’Ervy, frère du maréchal, compte quarante-cinq ans de services. Cette résolution, vainement combattue, a été vue avec regret par tous ceux qui connaissent M. Hulot, dont les qualités privées égalent les talents administratifs. Personne n’a oublié le dévouement de l’ordonnateur en chef de la garde impériale à Varsovie, ni l’activité merveilleuse avec laquelle il a su organiser les différents services de l’armée improvisée en 1815 par Napoléon.
C’est encore une des gloires de l’époque impériale qui va quitter la scène. Depuis 1830, M. le baron Hulot n’a cessé d’être une des lumières nécessaires au Conseil-d’État et au ministère de la guerre.
Alger.—L’affaire dite des fourrages, à laquelle quelques journaux ont donné des proportions ridicules, est terminée par la mort du principal coupable. Le sieur Johann Wisch s’est tué dans sa prison et son complice est en fuite; mais il sera jugé par contumace.
Wisch, ancien fournisseur des armées, était un honnête homme, très-estimé, qui n’a pas supporté l’idée d’avoir été la dupe du sieur Chardin, le garde-magasin en fuite.
Et aux faits-Paris, on lisait ceci:
«M. le maréchal ministre de la guerre, pour éviter à l’avenir tout désordre, a résolu de créer un bureau des subsistances en Afrique. On désigne un chef de bureau, M. Marneffe, comme devant être chargé de cette organisation.»
La succession du baron Hulot excite toutes les ambitions. Cette direction est, dit-on, promise à M. le comte Martial de La Roche-Hugon, député, beau-frère de M. le comte de Rastignac. M. Massol, maître des requêtes, serait nommé Conseiller-d’État, et M. Claude Vignon maître des requêtes.
De toutes les espèces de canards, la plus dangereuse pour les journaux de l’Opposition, c’est le canard officiel. Quelque rusés que soient les journalistes, ils sont parfois les dupes volontaires ou involontaires de l’habileté de ceux d’entre eux qui, de la Presse, ont passé, comme Claude Vignon, dans les hautes régions du Pouvoir. Le journal ne peut être vaincu que par le journaliste. Aussi doit-on se dire, en travestissant Voltaire:
Le fait-Paris n’est pas ce qu’un vain peuple pense.
Le maréchal Hulot ramena son frère, qui se tint sur le devant de la voiture, en laissant respectueusement son aîné dans le fond. Les deux frères n’échangèrent pas une parole. Hector était anéanti. Le maréchal resta concentré, comme un homme qui rassemble ses forces et qui les bande pour soutenir un poids écrasant. Rentré dans son hôtel, il amena, sans dire un mot et par des gestes impératifs, son frère dans son cabinet. Le comte avait reçu de l’empereur Napoléon une magnifique paire de pistolets de la manufacture de Versailles; il tira la boîte, sur laquelle était gravée l’inscription: Donnée par l’Empereur Napoléon au général Hulot, du secrétaire où il la mettait, et la montrant à son frère, il lui dit:—Voilà ton médecin.
Lisbeth, qui regardait par la porte entrebâillée, courut à la voiture, et donna l’ordre d’aller au grand trot rue Plumet. En vingt minutes à peu près, elle amena la baronne instruite de la menace du maréchal à son frère.
Le comte, sans regarder son frère, sonna pour demander son factotum, le vieux soldat qui le servait depuis trente ans.
—Beaupied, lui dit-il, amène-moi mon notaire, le comte Steinbock, ma nièce Hortense et l’agent de change du Trésor. Il est dix heures et demie, il me faut tout ce monde à midi. Prends des voitures... Et va plus vite que ça!... dit-il en retrouvant une locution républicaine qu’il avait souvent à la bouche jadis. Et il fit la moue terrible qui rendait ses soldats attentifs quand il examinait les genêts de la Bretagne en 1799. (Voir Les Chouans[*].)
[*] Disponible dans le volume XIII de cette collection,
https://www.gutenberg.org/ebooks/71022 (Note de transcription.)
—Vous serez obéi, maréchal, dit Beaupied en mettant le revers de sa main à son front.
Sans s’occuper de son frère, le vieillard revint dans son cabinet, prit une clef cachée dans un secrétaire, et ouvrit une cassette en malachite plaquée sur acier, présent de l’empereur Alexandre. Par ordre de l’empereur Napoléon, il était venu rendre à l’empereur russe des effets particuliers pris à la bataille de Dresde, et contre lesquels Napoléon espérait obtenir Vandamme. Le Czar récompensa magnifiquement le général Hulot en lui donnant cette cassette, et lui dit qu’il espérait pouvoir un jour avoir la même courtoisie pour l’empereur des Français; mais il garda Vandamme. Les armes impériales de Russie étaient en or sur le couvercle de cette boîte garnie tout en or. Le maréchal compta les billets de banque et l’or qui s’y trouvaient; il possédait cent cinquante-deux mille francs! Il laissa échapper un mouvement de satisfaction. En ce moment, madame Hulot entra dans un état à attendrir des juges politiques. Elle se jeta sur Hector, en regardant la boîte de pistolets, et le maréchal, alternativement, d’un air fou.
—Qu’avez-vous contre votre frère? Que vous a fait mon mari? dit-elle d’une voix si vibrante que le maréchal l’entendit.
—Il nous a déshonorés tous! répondit le vieux soldat de la République qui rouvrit par cet effort une de ses blessures. Il a volé l’État! Il m’a rendu mon nom odieux; il me fait souhaiter de mourir, il m’a tué... Je n’ai de force que pour accomplir la restitution!... J’ai été humilié devant le Condé de la République, devant l’homme que j’estime le plus, et à qui j’ai donné injustement un démenti, le prince de Wissembourg!... Est-ce rien, cela? Voilà son compte avec la Patrie!
Il essuya une larme.
—A sa famille maintenant! reprit-il. Il vous arrache le pain que je vous gardais, le fruit de trente ans d’économies, le trésor de privations du vieux soldat! Voilà ce que je vous destinais! dit-il en montrant les billets de banque. Il a tué son oncle Fischer, noble et digne enfant de l’Alsace, qui n’a pas, comme lui, pu soutenir l’idée d’une tache à son nom de paysan. Enfin, Dieu, par une clémence adorable, lui avait permis de choisir un ange entre toutes les femmes! il a eu le bonheur inouï de prendre pour épouse une Adeline! et il l’a trahie, il l’a abreuvée de chagrins, il l’a quittée pour des catins, pour des gourgandines, pour des sauteuses, des actrices, des Cadine, des Josépha, des Marneffe... Et voilà l’homme de qui j’ai fait mon enfant, mon orgueil... Va, malheureux, si tu acceptes la vie infâme que tu t’es faite, sors! Moi! je n’ai pas la force de maudire un frère que j’ai tant aimé; je suis aussi faible pour lui que vous l’êtes, Adeline; mais qu’il ne reparaisse plus devant moi. Je lui défends d’assister à mon convoi, de suivre mon cercueil. Qu’il ait la pudeur du crime, s’il n’en a pas le remords...
Le maréchal, devenu blême, se laissa tomber sur le divan de son cabinet, épuisé par ces solennelles paroles. Et, pour la première fois de sa vie peut-être, deux larmes roulèrent de ses yeux et sillonnèrent ses joues.
—Mon pauvre oncle Fischer! s’écria Lisbeth qui se mit un mouchoir sur les yeux.
—Mon frère! dit Adeline en venant s’agenouiller devant le maréchal, vivez pour moi! Aidez-moi dans l’œuvre que j’entreprendrai de réconcilier Hector avec la vie, de lui faire racheter ses fautes!...
—Lui! dit le maréchal, s’il vit, il n’est pas au bout de ses crimes! Un homme qui a méconnu une Adeline, et qui a éteint en lui les sentiments du vrai républicain, cet amour du Pays, de la Famille et du Pauvre que je m’efforçais de lui inculquer, cet homme est un monstre, un pourceau... Emmenez-le, si vous l’aimez encore, car je sens en moi une voix qui me crie de charger mes pistolets et de lui faire sauter la cervelle! En le tuant, je vous sauverais tous, et je le sauverais de lui-même.
Le vieux maréchal se leva par un mouvement si redoutable, que la pauvre Adeline s’écria:—Viens, Hector! Elle saisit son mari, l’emmena, quitta la maison, entraînant le baron, si défait, qu’elle fut obligée de le mettre en voiture pour le transporter rue Plumet, où il prit le lit. Cet homme, quasi-dissous, y resta plusieurs jours, refusant toute nourriture sans dire un mot. Adeline obtenait à force de larmes qu’il avalât des bouillons; elle le gardait, assise à son chevet, et ne sentant plus, de tous les sentiments qui naguère lui remplissaient le cœur, qu’une pitié profonde.
A midi et demi, Lisbeth introduisit dans le cabinet de son cher maréchal, qu’elle ne quittait pas, tant elle fut effrayée des changements qui s’opéraient en lui, le notaire et le comte Steinbock.
—Monsieur le comte, dit le maréchal, je vous prie de signer l’autorisation nécessaire à ma nièce, votre femme, pour vendre une inscription de rentes dont elle ne possède encore que la nue propriété. Mademoiselle Fischer, vous acquiescerez à cette vente en abandonnant votre usufruit.
—Oui, cher comte, dit Lisbeth sans hésiter.
—Bien, ma chère, répondit le vieux soldat. J’espère vivre assez pour vous récompenser. Je ne doutais pas de vous: vous êtes une vraie républicaine, une fille du peuple.
Il prit la main de la vieille fille et y mit un baiser.
—Monsieur Hannequin, dit-il au notaire, faites l’acte nécessaire sous forme de procuration, que je l’aie d’ici à deux heures, afin de pouvoir vendre la rente à la Bourse d’aujourd’hui. Ma nièce, la comtesse, a le titre; elle va venir, elle signera l’acte quand vous l’apporterez, ainsi que mademoiselle. Monsieur le comte vous accompagnera chez vous pour vous donner sa signature.
L’artiste, sur un signe de Lisbeth, salua respectueusement le maréchal et sortit.
Le lendemain, à dix heures du matin, le comte de Forzheim se fit annoncer chez le prince de Wissembourg et fut aussitôt admis.
—Eh bien! mon cher Hulot, dit le maréchal Cottin en présentant les journaux à son vieil ami, nous avons, vous le voyez, sauvé les apparences... Lisez.
Le maréchal Hulot posa les journaux sur le bureau de son vieux camarade et lui tendit deux cent mille francs.
—Voici ce que mon frère a pris à l’État, dit-il.
—Quelle folie! s’écria le ministre. Il nous est impossible, ajouta-t-il en prenant le cornet que lui présenta le maréchal et lui parlant dans l’oreille, d’opérer cette restitution. Nous serions obligés d’avouer les concussions de votre frère, et nous avons tout fait pour les cacher...
—Faites-en ce que vous voudrez; mais je ne veux pas qu’il y ait dans la fortune de la famille Hulot un liard de volé dans les deniers de l’État, dit le comte.
—Je prendrai les ordres du roi à ce sujet. N’en parlons plus, répondit le ministre en reconnaissant l’impossibilité de vaincre le sublime entêtement du vieillard.
—Adieu, Cottin, dit le vieillard en prenant la main du prince de Wissembourg, je me sens l’âme gelée... Puis, après avoir fait un pas, il se retourna, regarda le prince qu’il vit ému fortement, il ouvrit les bras pour l’y serrer, et le prince embrassa le maréchal.—Il me semble que je dis adieu, dit-il, à toute la Grande-Armée en ta personne...
—Adieu donc, mon bon et vieux camarade! dit le ministre.
—Oui, adieu, car je vais où sont tous ceux de nos soldats que nous avons pleurés...
En ce moment, Claude Vignon entra. Les deux vieux débris des phalanges napoléoniennes se saluèrent gravement en faisant disparaître toute trace d’émotion.
—Vous avez dû, mon prince, être content des journaux? dit le futur maître des requêtes. J’ai manœuvré de manière à faire croire aux feuilles de l’Opposition qu’elles publiaient nos secrets...
—Malheureusement, tout est inutile, répliqua le ministre qui regarda le maréchal s’en allant par le salon. Je viens de dire un dernier adieu qui m’a fait bien du mal. Le maréchal Hulot n’a pas trois jours à vivre, je l’ai bien vu d’ailleurs, hier. Cet homme, une de ces probités divines, un soldat respecté par les boulets malgré sa bravoure... tenez... là, sur ce fauteuil!... a reçu le coup mortel, et de ma main, par un papier!... Sonnez et demandez ma voiture. Je vais à Neuilly, dit-il en serrant les deux cent mille francs dans son portefeuille ministériel.
Malgré les soins de Lisbeth, trois jours après, le maréchal Hulot était mort. De tels hommes sont l’honneur des partis qu’ils ont embrassés. Pour les républicains, le maréchal était l’idéal du patriotisme; aussi se trouvèrent-ils tous à son convoi, qui fut suivi d’une foule immense. L’Armée, l’Administration, la Cour, le Peuple, tout le monde vint rendre hommage à cette haute vertu, à cette intacte probité, à cette gloire si pure. N’a pas, qui veut, le peuple à son convoi. Ces obsèques furent marquées par un de ces témoignages pleins de délicatesse, de bon goût et de cœur, qui, de loin en loin, rappellent les mérites et la gloire de la Noblesse française. Derrière le cercueil du maréchal on vit le vieux marquis de Montauran, le frère de celui qui, dans la levée de boucliers des Chouans en 1799, avait été l’adversaire et l’adversaire malheureux de Hulot. Le marquis, en mourant sous les balles des Bleus, avait confié les intérêts de son jeune frère au soldat de la République. (Voir les Chouans.) Hulot avait si bien accepté le testament verbal du noble, qu’il réussit à sauver les biens de ce jeune homme, alors émigré. Ainsi, l’hommage de la vieille noblesse française ne manqua pas au soldat qui, neuf ans auparavant, avait vaincu Madame.
Cette mort, arrivée quatre jours avant la dernière publication de son mariage, fut pour Lisbeth le coup de foudre qui brûle la moisson engrangée avec la grange. La Lorraine, comme il arrive souvent, avait trop réussi. Le maréchal était mort des coups portés à cette famille, par elle et par madame Marneffe. La haine de la vieille fille, qui semblait assouvie par le succès, s’accrut de toutes ses espérances trompées. Lisbeth alla pleurer de rage chez madame Marneffe; car elle fut sans domicile, le maréchal ayant subordonné la durée de son bail à celle de sa vie. Crevel, pour consoler l’amie de sa Valérie, en prit les économies, les doubla largement, et plaça ce capital en cinq pour cent, en lui donnant l’usufruit et mettant la propriété an nom de Célestine. Grâce à cette opération, Lisbeth posséda deux mille francs de rentes viagères. On trouva, lors de l’inventaire, un mot du maréchal à sa belle-sœur, à sa nièce Hortense, et à son neveu Victorin, qui les chargeait de payer, à eux trois, douze cents francs de rentes viagères à celle qui devait être sa femme, mademoiselle Lisbeth Fischer.
Adeline, voyant le baron entre la vie et la mort, réussit à lui cacher pendant quelques jours le décès du maréchal; mais Lisbeth vint en deuil, et la fatale vérité lui fut révélée onze jours après les funérailles. Ce coup terrible rendit de l’énergie au malade, il se leva, trouva toute sa famille réunie au salon, habillée en noir, et elle devint silencieuse à son aspect. En quinze jours, Hulot, devenu maigre comme un spectre, offrit à sa famille une ombre de lui-même.
—Il faut prendre un parti, dit-il d’une voix éteinte en s’asseyant sur un fauteuil et regardant cette réunion où manquaient Crevel et Steinbock.
—Nous ne pouvons plus rester ici, faisait observer Hortense au moment où son père se montra, le loyer est trop cher...
—Quant à la question du logement, dit Victorin en rompant ce pénible silence, j’offre à ma mère...
En entendant ces mots, qui semblaient l’exclure, le baron releva sa tête inclinée vers le tapis où il contemplait les fleurs sans les voir, et jeta sur l’avocat un déplorable regard. Les droits du père sont toujours si sacrés, même lorsqu’il est infâme et dépouillé d’honneur, que Victorin s’arrêta.
—A votre mère... reprit le baron. Vous avez raison, mon fils!
—L’appartement au-dessus du nôtre, dans notre pavillon, dit Célestine achevant la phrase de son mari.
—Je vous gêne, mes enfants?... dit le baron avec la douceur des gens qui se sont condamnés eux-mêmes. Oh! soyez sans inquiétude pour l’avenir, vous n’aurez plus à vous plaindre de votre père, et vous ne le reverrez qu’au moment où vous n’aurez plus à rougir de lui.
Il alla prendre Hortense et la baisa au front. Il ouvrit ses bras à son fils qui s’y jeta désespérément en devinant les intentions de son père. Le baron fit un signe à Lisbeth, qui vint, et il l’embrassa au front. Puis, il se retira dans sa chambre où Adeline, dont l’inquiétude était poignante, le suivit.
—Mon frère avait raison, Adeline, lui dit-il en la prenant par la main. Je suis indigne de la vie de famille. Je n’ai pas osé bénir autrement que dans mon cœur mes pauvres enfants, dont la conduite a été sublime; dis-leur que je n’ai pu que les embrasser; car, d’un homme infâme, d’un père qui devient l’assassin, le fléau de la famille au lieu d’en être le protecteur et la gloire, une bénédiction pourrait être funeste; mais je les bénirai de loin, tous les jours. Quant à toi, Dieu seul, car il est tout-puissant, peut te donner des récompenses proportionnées à tes mérites!... Je te demande pardon, dit-il en s’agenouillant devant sa femme, lui prenant les mains et les mouillant de larmes.
—Hector! Hector! tes fautes sont grandes; mais la miséricorde divine est infinie, et tu peux tout réparer en restant avec moi... Relève-toi dans des sentiments chrétiens, mon ami... Je suis ta femme et non ton juge. Je suis ta chose, fais de moi tout ce que tu voudras, mène-moi où tu iras, je me sens la force de te consoler, de te rendre la vie supportable, à force d’amour, de soins et de respect!... Nos enfants sont établis, ils n’ont plus besoin de moi. Laisse-moi tâcher d’être ton amusement, ta distraction. Permets-moi de partager les peines de ton exil, de ta misère, pour les adoucir. Je te serai toujours bonne à quelque chose, ne fût-ce qu’à t’épargner la dépense d’une servante...
—Me pardonnes-tu, ma chère et bien-aimée Adeline?
—Oui; mais, mon ami, relève-toi!
—Eh bien! avec ce pardon, je pourrai vivre! reprit-il en se relevant. Je suis rentré dans notre chambre pour que nos enfants ne fussent pas témoins de l’abaissement de leur père. Ah! voir tous les jours devant soi un père, criminel comme je le suis, il y a quelque chose d’épouvantable qui ravale le pouvoir paternel et qui dissout la famille. Je ne puis donc rester au milieu de vous, je vous quitte pour vous épargner l’odieux spectacle d’un père sans dignité. Ne t’oppose pas à ma fuite, Adeline. Ce serait armer toi-même le pistolet avec lequel je me ferais sauter la cervelle... Enfin! ne me suis pas dans ma retraite, tu me priverais de la seule force qui me reste, celle du remords.
L’énergie d’Hector imposa silence à la mourante Adeline. Cette femme, si grande au milieu de tant de ruines, puisait son courage dans son intime union avec son mari; car elle le voyait à elle, elle apercevait la mission sublime de le consoler, de le rendre à la vie de famille, et de le réconcilier avec lui-même.
—Hector, tu veux donc me laisser mourir de désespoir, d’anxiétés, d’inquiétudes!... dit-elle en se voyant enlever le principe de sa force.
—Je te reviendrai, ange descendu du ciel, je crois, exprès pour moi; je vous reviendrai, sinon riche, du moins dans l’aisance. Écoute, ma bonne Adeline, je ne puis rester ici par une foule de raisons. D’abord, ma pension qui sera de six mille francs est engagée pour quatre ans, je n’ai donc rien. Ce n’est pas tout! je vais être sous le coup de la contrainte par corps dans quelques jours, à cause des lettres de change souscrites à Vauvinet... Ainsi, je dois m’absenter, jusqu’à ce que mon fils, à qui je vais laisser des instructions précises, ait racheté ces titres. Ma disparition aidera puissamment cette opération. Lorsque ma pension de retraite sera libre, lorsque Vauvinet sera payé, je vous reviendrai... Tu décèlerais le secret de mon exil. Sois tranquille, ne pleure pas, Adeline... Il ne s’agit que d’un mois...
—Où iras-tu? que feras-tu? que deviendras-tu? qui te soignera, toi qui n’es plus jeune? Laisse-moi disparaître avec toi, nous irons à l’étranger, dit-elle.
—Eh bien! nous allons voir, répondit-il.
Le baron sonna, donna l’ordre à Mariette de rassembler tous ses effets, de les mettre secrètement et promptement dans des malles. Puis, il pria sa femme, après l’avoir embrassée avec une effusion de tendresse à laquelle elle n’était pas habituée, de le laisser un moment seul pour écrire les instructions dont avait besoin Victorin, en lui promettant de ne quitter la maison qu’à la nuit et avec elle. Dès que la baronne fut rentrée au salon, le fin vieillard passa par le cabinet de toilette, gagna l’antichambre et sortit en remettant à Mariette un carré de papier, sur lequel il avait écrit: «Adressez mes malles par le chemin de fer de Corbeil, à monsieur Hector, bureau restant, à Corbeil.» Le baron, monté dans un fiacre, courait déjà dans Paris, lorsque Mariette vint montrer à la baronne ce mot, en lui disant que monsieur venait de sortir. Adeline s’élança dans la chambre en tremblant plus fortement que jamais; ses enfants, effrayés, l’y suivirent en entendant un cri perçant. On releva la baronne évanouie, il fallut la mettre au lit, car elle fut prise d’une fièvre nerveuse qui la tint entre la vie et la mort pendant un mois.
—Où est-il? était la seule parole qu’on obtenait d’elle.
Les recherches de Victorin furent infructueuses. Voici pourquoi. Le baron s’était fait conduire à la place du Palais-Royal. Là, cet homme qui retrouva tout son esprit pour accomplir un dessein prémédité pendant les jours où il était resté dans son lit anéanti de douleur et de chagrin, traversa le Palais-Royal, et alla prendre une magnifique voiture de remise, rue Joquelet. D’après l’ordre reçu, le cocher entra rue de la Ville-l’Évêque, au fond de l’hôtel Josépha, dont les portes s’ouvrirent, au cri du cocher, pour cette splendide voiture. Josépha vint, amenée par la curiosité; son valet de chambre lui avait dit qu’un vieillard impotent, incapable de quitter sa voiture, la priait de descendre pour un instant.
—Josépha! c’est moi!...
L’illustre cantatrice ne reconnut son Hulot qu’à la voix.
—Comment, c’est toi! mon pauvre vieux?... Ma parole d’honneur, tu ressembles aux pièces de vingt francs que les juifs d’Allemagne ont lavées et que les changeurs refusent.
—Hélas! oui, répondit Hulot, je sors des bras de la Mort! Mais tu es toujours belle, toi! seras-tu bonne?
—C’est selon, tout est relatif! dit-elle.
—Écoute-moi, reprit Hulot. Peux-tu me loger dans une chambre de domestique, sous les toits, pendant quelques jours? Je suis sans un liard, sans espérance, sans pain, sans pension, sans femme, sans enfants, sans asile, sans honneur, sans courage, sans ami, et, pis que cela! sous le coup de lettres de change...
—Pauvre vieux! c’est bien des sans! Es-tu aussi sans-culotte?
—Tu ris, je suis perdu! s’écria le baron. Je comptais cependant sur toi, comme Gourville sur Ninon.
—C’est, m’a-t-on dit, demanda Josépha, une femme du monde qui t’a mis dans cet état-là? Les farceuses s’entendent mieux que nous à la plumaison du dinde!... Oh! te voilà comme une carcasse abandonnée par les corbeaux... on voit le jour à travers!
—Le temps presse! Josépha!
—Entre, mon vieux! je suis seule, et mes gens ne te connaissent pas. Renvoie ta voiture. Est-elle payée?
—Oui, dit le baron en descendant appuyé sur le bras de Josépha.
—Tu passeras, si tu veux, pour mon père, dit la cantatrice prise de pitié.
Elle fit asseoir Hulot dans le magnifique salon où il l’avait vue la dernière fois.
—Est-ce vrai, vieux, reprit-elle, que tu as tué ton frère et ton oncle, ruiné ta famille, surhypothéqué la maison de tes enfants et mangé la grenouille du gouvernement en Afrique avec la princesse?
Le baron inclina tristement la tête.
—Eh bien! j’aime cela! s’écria Josépha, qui se leva pleine d’enthousiasme. C’est un brûlage général! C’est sardanapale! c’est grand! c’est complet! On est une canaille, mais on a du cœur. Eh bien! moi, j’aime mieux un mange-tout, passionné comme toi pour les femmes, que ces froids banquiers sans âme qu’on dit vertueux et qui ruinent des milliers de familles avec leurs rails qui sont de l’or pour eux et du fer pour les Gogos! Toi! tu n’as ruiné que les tiens, tu n’as disposé que de toi! et puis tu as une excuse, et physique et morale...
Elle se posa tragiquement et dit:
C’est Vénus tout entière à sa proie attachée.
—Et voilà! ajouta-t-elle en pirouettant.
Hulot se trouvait absous par le Vice, le Vice lui souriait au milieu de son luxe effréné. La grandeur des crimes était là, comme pour les jurés, une circonstance atténuante.
—Est-elle jolie ta femme du monde, au moins? demanda la cantatrice en essayant pour première aumône de distraire Hulot dont la douleur la navrait.
—Ma foi, presque autant que toi! répondit finement le baron.
—Et... bien farce? m’a-t-on dit. Que te faisait-elle donc? Est-elle plus drôle que moi?
—N’en parlons plus, dit Hulot.
—On dit qu’elle a enguirlandé mon Crevel, le petit Steinbock et un magnifique Brésilien.
—C’est bien possible...
—Elle est dans un hôtel aussi joli que celui-ci, donné par Crevel. Cette gueuse-là, c’est mon prévôt, elle achève les gens que j’ai entamés! Voilà, vieux, pourquoi je suis si curieuse de savoir comment elle est, je l’ai entrevue en calèche au Bois, mais de loin... C’est, m’a dit Carabine, une voleuse finie! Elle essaie de manger Crevel! mais elle ne pourra que le grignoter. Crevel est un rat! un rat bonhomme qui dit toujours oui, et qui n’en fait qu’à sa tête. Il est vaniteux, il est passionné, mais son argent est froid. On n’a rien de ces cadets-là que mille ou trois mille francs par mois, et ils s’arrêtent devant la grosse dépense, comme des ânes devant une rivière. Ce n’est pas comme toi, mon vieux, tu es un homme à passions, on te ferait vendre ta patrie! Aussi, vois-tu, je suis prête à tout faire pour toi! Tu es mon père, tu m’as lancée! c’est sacré. Que te faut-il? Veux-tu cent mille francs? on s’exterminera le tempérament pour te les gagner. Quant à te donner la pâtée et la niche, ce n’est rien. Tu auras ton couvert mis ici tous les jours, tu peux prendre une belle chambre au second, et tu auras cent écus par mois pour ta poche.
Le baron, touché de cette réception, eut un dernier accès de noblesse.
—Non, ma petite, non, je ne suis pas venu pour me faire entretenir, dit-il.
—A ton âge, c’est un fier triomphe! dit-elle.
—Voici ce que je désire, mon enfant. Ton duc d’Hérouville a d’immenses propriétés en Normandie, et je voudrais être son régisseur sous le nom de Thoul. J’ai la capacité, l’honnêteté, car on prend à son gouvernement, on ne vole pas pour cela dans une caisse...
—Hé! hé! fit Josépha, qui a bu, boira!
—Enfin, je ne demande qu’à vivre inconnu pendant trois ans...
—Ça, c’est l’affaire d’un instant, ce soir, après-dîner, dit Josépha, je n’ai qu’à parler. Le duc m’épouserait si je le voulais; mais j’ai sa fortune, je veux plus!... son estime. C’est un duc de la haute école. C’est noble, c’est distingué, c’est grand comme Louis XIV et comme Napoléon mis l’un sur l’autre, quoique nain. Et puis, j’ai fait comme la Schontz avec Rochefide: par mes conseils, il vient de gagner deux millions. Mais écoute-moi, mon vieux pistolet!... Je te connais, tu aimes les femmes, et tu courras là-bas après les petites Normandes qui sont des filles superbes; tu te feras casser les os par les gars ou par les pères, et le duc sera forcé de te dégommer. Est-ce que je ne vois pas à la manière dont tu me regardes que le jeune homme n’est pas encore tué chez toi, comme a dit Fénelon! Cette régie n’est pas ton affaire. On ne rompt pas comme on veut, vois-tu, vieux, avec Paris, avec nous autres! Tu crèverais d’ennui à Hérouville!
—Que devenir? demanda le baron, car je ne veux rester chez toi que le temps de prendre un parti.
—Voyons, veux-tu que je te case à mon idée? Écoute, vieux chauffeur!...—Il te faut des femmes. Ça console de tout. Écoute-moi bien. Au bas de la Courtille, rue Saint-Maur-du-Temple, je connais une pauvre famille qui possède un trésor: une petite fille, plus jolie que je ne l’étais à seize ans!... Ah! ton œil flambe déjà! Ça travaille seize heures par jour à broder des étoffes précieuses pour les marchands de soieries et ça gagne seize sous par jour, un sou par heure, une misère!... Et ça mange comme les Irlandais des pommes de terre, mais frites dans de la graisse de rat, du pain cinq fois la semaine, ça boit de l’eau de l’Ourcq aux tuyaux de la Ville, parce que l’eau de la Seine est trop chère; et ça ne peut pas avoir d’établissement à son compte, faute de six ou sept mille francs. Ça ferait les cent horreurs pour avoir sept ou huit mille francs. Ta famille et ta femme t’embêtent, n’est-ce pas?... D’ailleurs, on ne peut pas se voir rien là où l’on était dieu. Un père sans argent et sans honneur, ça s’empaille et ça se met derrière un vitrage...
Le baron ne put s’empêcher de sourire à ces atroces plaisanteries.
—Eh bien! la petite Bijou vient demain m’apporter une robe de chambre brodée, un amour, ils y ont passé six mois, personne n’aura pareille étoffe! Bijou m’aime, car je lui donne des friandises et mes vieilles robes. Puis j’envoie des bons de pain, des bons de bois et de viande à la famille, qui casserait pour moi les deux tibias à un premier sujet si je le voulais. Je tâche de faire un peu de bien! Ah! je sais ce que j’ai souffert quand j’avais faim! Bijou m’a versé dans le cœur ses petites confidences. Il y a chez cette petite fille l’étoffe d’une figurante de l’Ambigu-Comique. Bijou rêve de porter de belles robes comme les miennes, et surtout d’aller en voiture. Je lui dirai:—«Ma petite, veux-tu d’un monsieur de...—Qu’êque-t’as?... demanda-t-elle en s’interrompant, soixante-douze...
—Je n’ai plus d’âge!
—«Veux-tu, lui dirai-je, d’un monsieur de soixante-douze ans, bien propret, qui ne prend pas de tabac, sain comme mon œil, qui vaut un jeune homme? tu te marieras avec lui au Treizième, il vivra bien gentiment avec vous, il vous donnera sept mille francs pour être à votre compte, il te meublera un appartement tout en acajou; puis, si tu es sage, il te mènera quelquefois au spectacle. Il te donnera cent francs par mois pour toi, et cinquante francs pour la dépense!» Je connais Bijou, c’est moi-même à quatorze ans! J’ai sauté de joie quand cet abominable Crevel m’a fait ces atroces propositions-là! Eh bien! vieux, tu seras emballé là pour trois ans. C’est sage, c’est honnête, et ça aura d’ailleurs des illusions pour trois ou quatre ans, pas plus.
Hulot n’hésitait pas, son parti de refuser était pris; mais, pour remercier la bonne et excellente cantatrice qui faisait le bien à sa manière, il eut l’air de balancer entre le Vice et la Vertu.
—Ah çà! tu restes froid comme un pavé en décembre! reprit-elle étonnée. Voyons! tu fais le bonheur d’une famille composée d’un grand-père qui trotte, d’une mère qui s’use à travailler, et de deux sœurs, dont une fort laide, qui gagnent à elles deux trente-deux sous en se tuant les yeux. Ça compense le malheur dont tu es la cause chez toi, tu rachètes tes fautes en t’amusant comme une lorette à Mabille.
Hulot, pour mettre un terme à cette séduction, fit le geste de compter de l’argent.
—Sois tranquille sur les voies et moyens, reprit Josépha. Mon duc te prêtera dix mille francs: sept mille pour un établissement de broderie au nom de Bijou, trois mille pour te meubler, et tous les trois mois, tu trouveras six cent cinquante francs ici sur un billet. Quand tu recouvreras ta pension, tu rendras au duc ces dix-sept mille francs-là. En attendant, tu seras heureux comme un coq en pâte, et perdu dans un trou à ne pas pouvoir être trouvé par la police! Tu te mettras en grosse redingote de castorine, tu auras l’air d’être un propriétaire aisé du quartier. Nomme-toi Thoul, si c’est ta fantaisie. Moi, je te donne à Bijou comme un de mes oncles venu d’Allemagne en faillite, et tu seras chouchouté comme un dieu. Voilà, papa!... Qui sait? Peut-être ne regretteras-tu rien? Si par hasard tu t’ennuyais, garde une de tes belles pelures, tu viendras ici me demander à dîner et passer la soirée.
—Moi, qui voulais devenir vertueux, rangé!... Tiens, fais-moi prêter vingt mille francs, et je pars faire fortune en Amérique, à l’exemple de mon ami d’Aiglemont quand Nucingen l’a ruiné...
—Toi! s’écria Josépha, laisse donc les mœurs aux épiciers, aux simples tourlouroux, aux citoyens frrrrançais, qui n’ont que la vertu pour se faire valoir! Toi! tu es né pour être autre chose qu’un jobard, tu es en homme ce que je suis en femme: un génie gouapeur!
—La nuit porte conseil, nous causerons de tout cela demain.
—Tu vas dîner avec le duc. Mon d’Hérouville te recevra poliment, comme si tu avais sauvé l’État! et demain tu prendras un parti. Allons, de la gaieté, mon vieux? La vie est un vêtement: quand il est sale, on le brosse! quand il est troué, on le raccommode, mais on reste vêtu tant qu’on peut!
Cette philosophie du vice et son entrain dissipèrent les chagrins cuisants de Hulot.
Le lendemain à midi, après un succulent déjeuner, Hulot vit entrer un de ces vivants chefs-d’œuvre que Paris, seul au monde, peut fabriquer à cause de l’incessant concubinage du Luxe et de la Misère, du Vice et de l’Honnêteté, du Désir réprimé et de la Tentation renaissante, qui rend cette ville l’héritière des Ninive, des Babylone et de la Rome impériale. Mademoiselle Olympe Bijou, petite fille de seize ans, montra le visage sublime que Raphaël a trouvé pour ses vierges, des yeux d’une innocence attristée par des travaux excessifs, des yeux noirs rêveurs, armés de longs cils, et dont l’humidité se desséchait sous le feu de la Nuit laborieuse, des yeux assombris par la fatigue; mais un teint de porcelaine et presque maladif; mais une bouche comme une grenade entr’ouverte, un sein tumultueux, des formes pleines, de jolies mains, des dents d’un émail distingué, des cheveux noirs abondants, le tout ficelé d’indienne à soixante-quinze centimes le mètre, orné d’une collerette brodée, monté sur des souliers de peau sans clous, et décoré de gants à vingt-neuf sous. L’enfant, qui ne connaissait pas sa valeur, avait fait sa plus belle toilette pour venir chez la grande dame. Le baron, repris par la main griffue de la Volupté, sentit toute sa vie s’échapper par ses yeux. Il oublia tout devant cette sublime créature. Il fut comme le chasseur apercevant le gibier: devant un empereur, on le met en joue!
—Et, lui dit Josépha dans l’oreille, c’est garanti neuf, c’est honnête! et pas de pain. Voilà Paris! J’ai été ça!
—C’est dit, répliqua le vieillard en se levant et se frottant les mains.
Quand Olympe Bijou fut partie, Josépha regarda le baron d’un air malicieux.
—Si tu ne veux pas avoir du désagrément, papa, dit-elle, sois sévère comme un procureur-général sur son siége. Tiens la petite en bride, sois Bartholo! Gare aux Auguste, aux Hippolyte, aux Nestor, aux Victor, à tous les or! Dame! une fois que ça sera vêtu, nourri, si ça lève la tête, tu seras mené comme un Russe... Je vais voir à t’emménager. Le duc fait bien les choses; il te prête, c’est-à-dire il te donne dix mille francs, et il en met huit chez son notaire qui sera chargé de te compter six cents francs tous les trimestres, car je te crains. Suis-je gentille?...
—Adorable!
Dix jours après avoir abandonné sa famille, au moment où, tout en larmes, elle était groupée autour du lit d’Adeline mourante, et qui disait d’une voix faible: «Que fait-il?» Hector, sous le nom de Thoul, rue Saint-Maur, se trouvait avec Olympe à la tête d’un établissement de broderie, sous la déraison sociale Thoul et Bijou.
Victorin Hulot reçut, du malheur acharné sur sa famille, cette dernière façon qui perfectionne ou qui démoralise l’homme. Il devint parfait. Dans les grandes tempêtes de la vie, on imite les capitaines qui, par les ouragans, allègent le navire des grosses marchandises. L’avocat perdit son orgueil intérieur, son assurance visible, sa morgue d’orateur et ses prétentions politiques. Enfin il fut en homme ce que sa mère était en femme. Il résolut d’accepter sa Célestine, qui, certes, ne réalisait pas son rêve; et jugea sainement la vie en voyant que la loi commune oblige à se contenter en toutes choses d’à peu près. Il se jura donc à lui-même d’accomplir ses devoirs, tant la conduite de son père lui fit horreur. Ces sentiments se fortifièrent au chevet du lit de sa mère, le jour où elle fut sauvée. Ce premier bonheur ne vint pas seul. Claude Vignon, qui, tous les jours, prenait de la part du prince de Wissembourg le bulletin de la santé de madame Hulot, pria le député réélu de l’accompagner chez le ministre.—Son Excellence, lui dit-il, désire avoir une conférence avec vous sur vos affaires de famille. Victorin Hulot et le ministre se connaissaient depuis long-temps; aussi le maréchal le reçut-il avec une affabilité caractéristique et de bon augure.
—Mon ami, dit le vieux guerrier, j’ai juré, dans ce cabinet, à votre oncle le maréchal, de prendre soin de votre mère. Cette sainte femme va recouvrer la santé, m’a-t-on dit, le moment est venu de panser vos plaies. J’ai là deux cent mille francs pour vous, je vais vous les remettre.
L’avocat fit un geste digne de son oncle le maréchal.
—Rassurez-vous, dit le prince en souriant. C’est un fidéicommis. Mes jours sont comptés, je ne serai pas toujours là, prenez donc cette somme, et remplacez-moi dans le sein de votre famille. Vous pouvez vous servir de cet argent pour payer les hypothèques qui grèvent votre maison. Ces deux cent mille francs appartiennent à votre mère et à votre sœur. Si je donnais cette somme à madame Hulot, son dévouement à son mari me ferait craindre de la voir dissipée; et l’intention de ceux qui la rendent est que ce soit le pain de madame Hulot et celui de sa fille, la comtesse de Steinbock. Vous êtes un homme sage, le digne fils de votre noble mère, le vrai neveu de mon ami le maréchal, vous êtes bien apprécié ici, mon cher ami, comme ailleurs. Soyez donc l’ange tutélaire de votre famille, acceptez le legs de votre oncle et le mien.
—Monseigneur, dit Hulot en prenant la main du ministre et la lui serrant, des hommes comme vous savent que les remercîments en paroles ne signifient rien, la reconnaissance se prouve.
—Prouvez-moi la vôtre! dit le vieux soldat.
—Que faut-il faire?
—Accepter mes propositions, dit le ministre. On veut vous nommer avocat du Contentieux de la Guerre, qui, dans la partie du Génie, se trouve surchargée d’affaires litigieuses à cause des fortifications de Paris; puis avocat consultant de la préfecture de police, et conseil de la liste civile. Ces trois fonctions vous constitueront dix-huit mille francs de traitement et ne vous enlèveront point votre indépendance. Vous voterez à la Chambre selon vos opinions politiques et votre conscience... Agissez en toute liberté, allez! nous serions bien embarrassés si nous n’avions pas une Opposition nationale! Enfin, un mot de votre oncle, écrit quelques heures avant qu’il ne rendît le dernier soupir, m’a tracé ma conduite envers votre mère, que le maréchal aimait bien!... Mesdames Popinot, de Rastignac, de Navarreins, d’Espard, de Grandlieu, de Carigliano, de Lenoncourt et de La Bâtie ont créé pour votre chère mère une place d’inspectrice de bienfaisance. Ces présidentes de Sociétés de bonnes œuvres ne peuvent pas tout faire, elles ont besoin d’une dame probe qui puisse les suppléer activement, aller visiter les malheureux, savoir si la charité n’est pas trompée, vérifier si les secours sont bien remis à ceux qui les ont demandés, pénétrer chez les pauvres honteux, etc. Votre mère remplira la mission d’un ange, elle n’aura de rapports qu’avec messieurs les curés et les dames de charité; on lui donnera six mille francs par an, et ses voitures seront payées. Vous voyez, jeune homme, que, du fond de son tombeau, l’homme pur, l’homme noblement vertueux protége encore sa famille. Des noms tels que celui de votre oncle sont et doivent être une égide contre le malheur dans les sociétés bien organisées. Suivez donc les traces de votre oncle, persistez-y, car vous y êtes! je le sais.
—Tant de délicatesse, prince, ne m’étonne pas chez l’ami de mon oncle, dit Victorin. Je tâcherai de répondre à toutes vos espérances.
—Allez promptement consoler votre famille!... Ah! dites-moi, reprit le prince en échangeant une poignée de main avec Victorin, votre père a disparu?
—Hélas! oui.
—Tant mieux. Ce malheureux a eu, ce qui ne lui manque pas d’ailleurs, de l’esprit.
—Il a des lettres de change à craindre.
—Ah! vous recevrez, dit le maréchal, six mois d’honoraires de vos trois places. Ce payement anticipé vous aidera sans doute à retirer ces titres des mains de l’usurier. Je verrai d’ailleurs Nucingen, et peut-être pourrai-je dégager la pension de votre père, sans qu’il en coûte un liard ni à vous ni à mon ministère. Le pair de France n’a pas tué le banquier, Nucingen est insatiable, et il demande une concession de je ne sais quoi...
A son retour, rue Plumet, Victorin put donc accomplir son projet de prendre chez lui sa mère et sa sœur.
Le jeune et célèbre avocat possédait, pour toute fortune, un des plus beaux immeubles de Paris, une maison achetée en 1834, en prévision de son mariage, et située sur le boulevard, entre la rue de la Paix et la rue Louis-le-Grand. Un spéculateur avait bâti sur la rue et sur le boulevard deux maisons, au milieu desquelles se trouvait, entre deux jardinets et des cours, un magnifique pavillon, débris des splendeurs du grand hôtel de Verneuil. Hulot fils, sûr de la dot de mademoiselle Crevel, acheta pour un million, aux criées, cette superbe propriété, sur laquelle il paya cinq cent mille francs. Il se logea dans le rez-de-chaussée du pavillon, en croyant pouvoir achever le payement de son prix avec les loyers; mais si les spéculations en maisons à Paris sont sûres, elles sont lentes ou capricieuses, car elles dépendent de circonstances imprévisibles. Ainsi que les flâneurs parisiens ont pu le remarquer, le boulevard entre la rue Louis-le-Grand et la rue de la Paix fructifia tardivement; il se nettoya, s’embellit avec tant de peine, que le Commerce ne vint étaler là qu’en 1840 ses splendides devantures, l’or des changeurs, les féeries de la mode et le luxe effréné de ses boutiques. Malgré deux cent mille francs offerts à sa fille par Crevel dans le temps où son amour-propre était flatté de ce mariage et lorsque le baron ne lui avait pas encore pris Josépha; malgré deux cent mille francs payés par Victorin en sept ans, la dette qui pesait sur l’immeuble s’élevait encore à cinq cent mille francs, à cause du dévouement du fils pour le père. Heureusement l’élévation continue des loyers, la beauté de la situation, donnaient en ce moment toute leur valeur aux deux maisons. La spéculation se réalisait à huit ans d’échéance pendant lesquels l’avocat s’était épuisé à payer des intérêts et des sommes insignifiantes sur le capital dû. Les marchands proposaient eux-mêmes des loyers avantageux pour les boutiques, à condition de porter les baux à dix-huit années de jouissance. Les appartements acquéraient du prix par le changement du centre des affaires, qui se fixait alors entre la Bourse et la Madeleine, désormais le siége du pouvoir politique et de la finance à Paris. La somme remise par le ministre, jointe à l’année payée d’avance et aux pots-de-vin consentis par les locataires, allaient réduire la dette de Victorin à deux cent mille francs. Les deux immeubles de produit entièrement loués devaient donner cent mille francs par an. Encore deux années, pendant lesquelles Hulot fils allait vivre de ses honoraires doublés par les places du maréchal, il se trouverait dans une position superbe. C’était la manne tombée du ciel. Victorin pouvait donner à sa mère tout le premier étage du pavillon, et à sa sœur le deuxième, où Lisbeth aurait deux chambres. Enfin, tenue par la cousine Bette, cette triple maison supporterait toutes ses charges et présenterait une surface honorable, comme il convenait au célèbre avocat. Les astres du Palais s’éclipsaient rapidement; et Hulot fils, doué d’une parole sage, d’une probité sévère, était écouté par les juges et par les conseillers; il étudiait ses affaires, il ne disait rien qu’il ne pût prouver, il ne plaidait pas indifféremment toutes les causes, il faisait enfin honneur au barreau.
Son habitation, rue Plumet, était tellement odieuse à la baronne, qu’elle se laissa transporter rue Louis-le-Grand. Par les soins de son fils, Adeline occupa donc un magnifique appartement; on lui sauva tous les détails matériels de l’existence, car Lisbeth accepta la charge de recommencer les tours de force économiques accomplis chez madame Marneffe, en voyant un moyen de faire peser sa sourde vengeance sur ces trois si nobles existences, objet d’une haine attisée par le renversement de toutes ses espérances. Une fois par mois, elle alla voir Valérie, chez qui elle fut envoyée par Hortense qui voulait avoir des nouvelles de Wenceslas, et par Célestine, excessivement inquiète de la liaison avouée et reconnue de son père avec une femme à qui sa belle-mère et sa belle-sœur devaient leur ruine et leur malheur. Comme on le suppose, Lisbeth profita de cette curiosité pour voir Valérie aussi souvent qu’elle le voulait.
Vingt mois environ se passèrent, pendant lesquels la santé de la baronne se raffermit, sans que néanmoins son tremblement nerveux cessât. Elle se mit au courant de ses fonctions, qui présentaient de nobles distractions à sa douleur et un aliment aux divines facultés de son âme. Elle y vit d’ailleurs un moyen de retrouver son mari, par suite des hasards qui la conduisaient dans tous les quartiers de Paris. Pendant ce temps, les lettres de change de Vauvinet furent payées, et la pension de six mille francs, liquidée au profit du baron Hulot, fut presque libérée. Victorin acquittait toutes les dépenses de sa mère, ainsi que celles d’Hortense, avec les dix mille francs d’intérêt du capital remis par le maréchal en fidéicommis. Or, les appointements d’Adeline étant de six mille francs, cette somme, jointe aux six mille francs de la pension du baron, devait bientôt produire un revenu de douze mille francs par an, quittes de toute charge, à la mère et à la fille. La pauvre femme aurait eu presque le bonheur, sans ses perpétuelles inquiétudes sur le sort du baron, qu’elle aurait voulu faire jouir de la fortune qui commençait à sourire à la famille, sans le spectacle de sa fille abandonnée, et sans les coups terribles que lui portait innocemment Lisbeth, dont le caractère infernal se donnait pleine carrière.
Une scène qui se passa dans le commencement du mois de mars 1843 va d’ailleurs expliquer les effets produits par la haine persistante et latente de Lisbeth, toujours aidée par madame Marneffe. Deux grands événements s’étaient accomplis chez madame Marneffe. D’abord, elle avait mis au monde un enfant non viable, dont le cercueil lui valait deux mille francs de rente. Puis, quant au sieur Marneffe, onze mois auparavant, voici la nouvelle que Lisbeth avait donnée à la famille au retour d’une exploration à l’hôtel Marneffe.—«Ce matin, cette affreuse Valérie, avait-elle dit, a fait demander le docteur Bianchon pour savoir si les médecins, qui, la veille, ont condamné son mari, ne se trompaient point. Ce docteur a dit que cette nuit même cet homme immonde appartiendrait à l’enfer qui l’attend. Le père Crevel et madame Marneffe ont reconduit le médecin à qui votre père, ma chère Célestine, a donné cinq pièces d’or pour cette bonne nouvelle. Rentré dans le salon, Crevel a battu des entrechats comme un danseur; il a embrassé cette femme, et il criait: «Tu seras donc enfin madame Crevel!...» Et à moi, quand elle nous a laissés seuls en allant reprendre sa place au chevet de son mari qui râlait, votre honorable père m’a dit:—«Avec Valérie pour femme, je deviendrai pair de France! J’achète une terre que je guette, la terre de Presles, que veut vendre madame de Serizy. Je serai Crevel de Presles, je deviendrai membre du Conseil général de Seine-et-Oise et député. J’aurai un fils! Je serai tout ce que je voudrai être.—Eh bien! lui ai-je dit, et votre fille?—Bah! c’est une fille, a-t-il répondu, et elle est devenue par trop une Hulot, et Valérie a ces gens-là en horreur... Mon gendre n’a jamais voulu venir ici, pourquoi fait-il le Mentor, le Spartiate, le puritain, le philanthrope? D’ailleurs, j’ai rendu mes comptes à ma fille, et elle a reçu toute la fortune de sa mère et deux cent mille francs de plus! Aussi suis-je maître de me conduire à ma guise. Je jugerai mon gendre et ma fille lors de mon mariage; comme ils feront, je ferai. S’ils sont bons pour leur belle-mère, je verrai! Je suis un homme, moi!» Enfin toutes ses bêtises! et il se posait comme Napoléon sur la colonne!» Les dix mois du veuvage officiel, ordonnés par le Code Napoléon, étaient expirés depuis quelques jours. La terre de Presles avait été achetée. Victorin et Célestine avaient envoyé le matin même Lisbeth chercher des nouvelles chez madame Marneffe sur le mariage de cette charmante veuve avec le maire de Paris, devenu membre du Conseil général de Seine-et-Oise.
Célestine et Hortense, dont les liens d’affection s’étaient resserrés par l’habitation sous le même toit, vivaient presque ensemble. La baronne, entraînée par un sentiment de probité qui lui faisait exagérer les devoirs de sa place, se sacrifiait aux œuvres de bienfaisance dont elle était l’intermédiaire, elle sortait presque tous les jours de onze heures à cinq heures. Les deux belles-sœurs, réunies par les soins à donner à leurs enfants, qu’elles surveillaient en commun, restaient et travaillaient donc ensemble au logis. Elles en étaient arrivées à penser tout haut, en offrant le touchant accord de deux sœurs, l’une heureuse, l’autre mélancolique. Belle, pleine de vie débordante, animée, rieuse et spirituelle, la sœur malheureuse semblait démentir sa situation réelle par son extérieur; de même que la mélancolique, douce et calme, égale comme la raison, habituellement pensive et réfléchie, eût fait croire à des peines secrètes. Peut-être ce contraste contribuait-il à leur vive amitié. Ces deux femmes se prêtaient l’une à l’autre ce qui leur manquait. Assises dans un petit kiosque au milieu du jardinet que la truelle de la spéculation avait respecté par un caprice du constructeur, qui croyait conserver ces cent pieds carrés pour lui-même, elles jouissaient de ces premières pousses des lilas, fête printanière qui n’est savourée dans toute son étendue qu’à Paris, où, durant six mois, les Parisiens ont vécu dans l’oubli de la végétation, entre les falaises de pierre où s’agite leur océan humain.
—Célestine, disait Hortense en répondant à une observation de sa belle-sœur qui se plaignait de savoir son mari par un si beau temps à la Chambre, je trouve que tu n’apprécies pas assez ton bonheur. Victorin est un ange, et tu le tourmentes parfois.
—Ma chère, les hommes aiment à être tourmentés! Certaines tracasseries sont une preuve d’affection. Si ta pauvre mère avait été non pas exigeante, mais toujours près de l’être, vous n’eussiez sans doute pas eu tant de malheurs à déplorer.
—Lisbeth ne revient pas! Je vais chanter la chanson de Marlborough! dit Hortense. Comme il me tarde d’avoir des nouvelles de Wenceslas... De quoi vit-il? il n’a rien fait depuis deux ans.
—Victorin l’a, m’a-t-il dit, aperçu l’autre jour avec cette odieuse femme, et il suppose qu’elle l’entretient dans la paresse... Ah! si tu voulais, chère sœur, tu pourrais encore ramener ton mari.
Hortense fit un signe de tête négatif.
—Crois-moi, ta situation deviendra bientôt intolérable, dit Célestine en continuant. Dans le premier moment, la colère et le désespoir, l’indignation t’ont prêté des forces. Les malheurs inouïs qui depuis ont accablé notre famille: deux morts, la ruine, la catastrophe du baron Hulot, ont occupé ton esprit et ton cœur; mais, maintenant que tu vis dans le calme et le silence, tu ne supporteras pas facilement le vide de ta vie; et, comme tu ne peux pas, que tu ne veux pas sortir du sentier de l’honneur, il faudra bien se réconcilier avec Wenceslas. Victorin, qui t’aime tant, est de cet avis. Il y a quelque chose de plus fort que nos sentiments, c’est la nature!
—Un homme si lâche! s’écria la fière Hortense. Il aime cette femme parce qu’elle le nourrit... Elle a donc payé ses dettes? elle!... Mon Dieu! je pense nuit et jour à la situation de cet homme! Il est le père de mon enfant, et il se déshonore...
—Vois ta mère, ma petite... reprit Célestine.
Célestine appartenait à ce genre de femmes qui, lorsqu’on leur a donné des raisons assez fortes pour convaincre des paysans bretons, recommencent pour la centième fois leur raisonnement primitif. Le caractère de sa figure un peu plate, froide et commune, ses cheveux châtain-clair disposés en bandeaux roides, la couleur de son teint, tout indiquait en elle la femme raisonnable, sans charme, mais aussi sans faiblesse.
—La baronne voudrait bien être près de son mari déshonoré, le consoler, le cacher dans son cœur à tous les regards, dit Célestine en continuant. Elle a fait arranger là-haut la chambre de monsieur Hulot, comme si, d’un jour à l’autre, elle allait le retrouver et l’y installer.
—Oh! ma mère est sublime! répondit Hortense, elle est sublime, à chaque instant, tous les jours, depuis vingt-six ans; mais je n’ai pas ce tempérament-là... Que veux-tu? je m’emporte quelquefois contre moi-même. Ah! tu ne sais pas ce que c’est, Célestine, que d’avoir à pactiser avec l’infamie!
—Et mon père!... reprit tranquillement Célestine. Il est certainement dans la voie où le tien a péri! Mon père a dix ans de moins que le baron, il a été commerçant, c’est vrai; mais comment cela finira-t-il? Cette madame Marneffe a fait de mon père son chien, elle dispose de sa fortune, de ses idées, et rien ne peut éclairer mon père. Enfin, je tremble d’apprendre que les bans de son mariage sont publiés! Mon mari tente un effort, il regarde comme un devoir de venger la société, la famille, et de demander compte à cette femme de tous ses crimes. Ah! chère Hortense, de nobles esprits comme celui de Victorin, des cœurs comme les nôtres comprennent trop tard le monde et ses moyens! Ceci, chère sœur, est un secret, je te le confie, car il t’intéresse; mais que pas une parole, pas un geste ne le révèle ni à Lisbeth, ni à ta mère, à personne, car...
—Voici Lisbeth! dit Hortense. Eh bien! cousine, comment va l’enfer de la rue Barbet?
—Mal pour vous, mes enfants. Ton mari, ma bonne Hortense, est plus ivre que jamais de cette femme, qui, j’en conviens, éprouve pour lui une passion folle. Votre père, chère Célestine, est d’un aveuglement royal. Ceci n’est rien, c’est ce que je vais observer tous les quinze jours, et vraiment je suis heureuse de n’avoir jamais su ce qu’est un homme... C’est de vrais animaux! Dans cinq jours d’ici, Victorin et vous, chère petite, vous aurez perdu la fortune de votre père!
—Les bans sont publiés?... dit Célestine.
—Oui, répondit Lisbeth. Je viens de plaider votre cause. J’ai dit à ce monstre, qui marche sur les traces de l’autre, que, s’il voulait vous sortir de l’embarras où vous étiez, en libérant votre maison, vous en seriez reconnaissants, que vous recevriez votre belle-mère...
Hortense fit un geste d’effroi.
—Victorin avisera... répondit Célestine froidement.
—Savez-vous ce que monsieur le maire m’a répondu? reprit Lisbeth:—«Je veux les laisser dans l’embarras, on ne dompte les chevaux que par la faim, le défaut de sommeil et le sucre!» Le baron Hulot valait mieux que monsieur Crevel. Ainsi, mes pauvres enfants, faites votre deuil de la succession. Et quelle fortune! Votre père a payé les trois millions de la terre de Presles, et il lui reste trente mille francs de rente! Oh! il n’a pas de secrets pour moi! Il parle d’acheter l’hôtel de Navarreins, rue du Bac. Madame Marneffe possède, elle, quarante mille francs de rente.—Ah! voilà notre ange gardien, voici ta mère!... s’écria-t-elle en entendant le roulement d’une voiture.
La baronne, en effet, descendit bientôt le perron et vint se joindre au groupe de la famille. A cinquante-cinq ans, éprouvée par tant de douleurs, tressaillant sans cesse comme si elle était saisie d’un frisson de fièvre, Adeline, devenue pâle et ridée, conservait une belle taille, des lignes magnifiques et sa noblesse naturelle. On disait en la voyant:—Elle a dû être bien belle! Dévorée par le chagrin d’ignorer le sort de son mari, de ne pouvoir lui faire partager dans cette oasis parisienne, dans la retraite et le silence, le bien-être dont sa famille allait jouir, elle offrait la suave majesté des ruines. A chaque lueur d’espoir évanouie, à chaque recherche inutile, Adeline tombait dans des mélancolies noires qui désespéraient ses enfants. La baronne, partie le matin avec une espérance, était impatiemment attendue. Un intendant-général, l’obligé de Hulot, à qui ce fonctionnaire devait sa fortune administrative, disait avoir aperçu le baron dans une loge au théâtre de l’Ambigu-Comique avec une femme d’une beauté splendide. Adeline était allée chez le baron Vernier. Ce haut fonctionnaire, tout en affirmant avoir vu son vieux protecteur, et prétendant que sa manière d’être avec cette femme pendant la représentation accusait un mariage clandestin, venait de dire à madame Hulot que son mari, pour éviter de le rencontrer, était sorti bien avant la fin du spectacle.—Il était comme un homme en famille, et sa mise annonçait une gêne cachée, ajouta-t-il en terminant.
—Eh bien? dirent les trois femmes à la baronne.
—Eh bien! monsieur Hulot est à Paris; et c’est déjà pour moi, répondit Adeline, un éclair de bonheur que de le savoir près de nous.
—Il ne paraît pas s’être amendé! dit Lisbeth quand Adeline eut fini de raconter son entrevue avec le baron Vernier, il se sera mis avec une petite ouvrière. Mais où peut-il prendre de l’argent? Je parie qu’il en demande à ses anciennes maîtresses, à mademoiselle Jenny Cadine ou à Josépha.
La baronne eut un redoublement dans le jeu constant de ses nerfs, elle essuya les larmes qui lui vinrent aux yeux, et les leva douloureusement vers le ciel.
—Je ne crois pas qu’un grand-officier de la Légion-d’Honneur soit descendu si bas, dit-elle.
—Pour son plaisir, reprit Lisbeth, que ne ferait-il pas? il a volé l’État, il volera les particuliers, il assassinera peut-être.
—Oh! Lisbeth! s’écria la baronne, garde ces pensées-là pour toi.
En ce moment, Louise vint jusqu’au groupe formé par la famille, auquel s’étaient joints les deux petits Hulot et le petit Wenceslas pour voir si les poches de leur grand’mère contenaient des friandises.
—Qu’y a-t-il, Louise?... demanda-t-on.
—C’est un homme qui demande mademoiselle Fischer.
—Quel homme est-ce? dit Lisbeth.