Ruinés par la catastrophe de Fontainebleau, les trois frères Fischer servirent en désespérés dans les corps francs de 1815. L’aîné, père de Lisbeth, fut tué. Le père d’Adeline, condamné à mort par un conseil de guerre, s’enfuit en Allemagne, et mourut à Trèves, en 1820. Le cadet Johann vint à Paris implorer la reine de la famille, qui, disait-on, mangeait dans l’or et l’argent, qui ne paraissait jamais aux réunions qu’avec des diamants sur la tête et au cou, gros comme des noisettes et donnés par l’Empereur. Johann Fischer, alors âgé de quarante-trois ans, reçut du baron Hulot une somme de dix mille francs pour commencer une petite entreprise de fourrages à Versailles, obtenue au ministère de la guerre par l’influence secrète des amis que l’ancien intendant-général y conservait.

Ces malheurs de famille, la disgrâce du baron Hulot, une certitude d’être peu de chose dans cet immense mouvement d’hommes, d’intérêts et d’affaires, qui fait de Paris un enfer et un paradis, domptèrent la Bette. Cette fille perdit alors toute idée de lutte et de comparaison avec sa cousine, après en avoir senti les diverses supériorités; mais l’envie resta cachée dans le fond du cœur, comme un germe de peste qui peut éclore et ravager une ville, si l’on ouvre le fatal ballot de laine où il est comprimé. De temps en temps elle se disait bien:—«Adeline et moi, nous sommes du même sang, nos pères étaient frères, elle est dans un hôtel, et je suis dans une mansarde.» Mais, tous les ans, à sa fête et au jour de l’an, Lisbeth recevait des cadeaux de la baronne et du baron; le baron, excellent pour elle, lui payait son bois pour l’hiver; le vieux général Hulot la recevait un jour à dîner, son couvert était toujours mis chez sa cousine. On se moquait bien d’elle, mais on n’en rougissait jamais. On lui avait enfin procuré son indépendance à Paris, où elle vivait à sa guise.

Cette fille avait en effet peur de toute espèce de joug. Sa cousine lui offrait-elle de la loger chez elle?... Bette apercevait le licou de la domesticité; maintes fois le baron avait résolu le difficile problème de la marier; mais séduite au premier abord, elle refusait bientôt en tremblant de se voir reprocher son manque d’éducation, son ignorance et son défaut de fortune; enfin, si la baronne lui parlait de vivre avec leur oncle et d’en tenir la maison à la place d’une servante-maîtresse qui devait coûter cher, elle répondait qu’elle se marierait encore bien moins de cette façon-là.

La cousine Bette présentait dans les idées cette singularité qu’on remarque chez les natures qui se sont développées fort tard, chez les Sauvages qui pensent beaucoup et parlent peu. Son intelligence paysanne avait d’ailleurs acquis, dans les causeries de l’atelier, par la fréquentation des ouvriers et des ouvrières, une dose du mordant parisien. Cette fille, dont le caractère ressemblait prodigieusement à celui des Corses, travaillée inutilement par les instincts des natures fortes, eût aimé à protéger un homme faible; mais à force de vivre dans la capitale, la capitale l’avait changée à la surface. Le poli parisien faisait rouille sur cette âme vigoureusement trempée. Douée d’une finesse devenue profonde, comme chez tous les gens voués à un célibat réel, avec le tour piquant qu’elle imprimait à ses idées, elle eût paru redoutable dans toute autre situation. Méchante, elle eût brouillé la famille la plus unie.

Pendant les premiers temps, quand elle eut quelques espérances dans le secret desquelles elle ne mit personne, elle s’était décidée à porter des corsets, à suivre les modes, et obtint alors un moment de splendeur pendant lequel le baron la trouva mariable. Lisbeth fut alors la brune piquante de l’ancien roman français. Son regard perçant, son teint olivâtre, sa taille de roseau pouvaient tenter un major en demi-solde; mais elle se contenta, disait-elle en riant, de sa propre admiration. Elle finit d’ailleurs par trouver sa vie heureuse, après en avoir élagué les soucis matériels, car elle allait dîner tous les jours en ville, après avoir travaillé depuis le lever du soleil. Elle n’avait donc qu’à pourvoir à son déjeuner et à son loyer; puis on l’habillait et on lui donnait beaucoup de ces provisions acceptables, comme le sucre, le café, le vin, etc.

En 1837, après vingt-sept ans de vie, à moitié payée par la famille Hulot et par son oncle Fischer, la cousine Bette résignée à ne rien être, se laissait traiter sans façon; elle se refusait elle-même à venir aux grands dîners en préférant l’intimité qui lui permettait d’avoir sa valeur, et d’éviter des souffrances d’amour-propre. Partout, chez le général Hulot, chez Crevel, chez le jeune Hulot, chez Rivet, successeur des Pons avec qui elle s’était raccommodée et qui la fêtait, chez la baronne, elle semblait être de la maison. Enfin partout elle savait amadouer les domestiques en leur payant de petits pour-boire de temps en temps, en causant toujours avec eux pendant quelques instants avant d’entrer au salon. Cette familiarité par laquelle elle se mettait franchement au niveau des gens, lui conciliait leur bienveillance subalterne, très-essentielle aux parasites.—C’est une bonne et brave fille! était le mot de tout le monde sur elle. Sa complaisance, sans bornes quand on ne l’exigeait pas, était d’ailleurs, ainsi que sa fausse bonhomie, une nécessité de sa position. Elle avait fini par comprendre la vie en se voyant à la merci de tout le monde; et voulant plaire à tout le monde, elle riait avec les jeunes gens à qui elle était sympathique par une espèce de patelinage qui les séduit toujours, elle devinait et épousait leurs désirs, elle se rendait leur interprète, elle leur paraissait être une bonne confidente, car elle n’avait pas le droit de les gronder. Sa discrétion absolue lui méritait la confiance des gens d’un âge mûr, car elle possédait, comme Ninon, des qualités d’homme. En général, les confidences vont plutôt en bas qu’en haut. On emploie beaucoup plus ses inférieurs que ses supérieurs dans les affaires secrètes; ils deviennent donc les complices de nos pensées réservées, ils assistent aux délibérations; or, Richelieu se regarda comme arrivé quand il eut le droit d’assistance au conseil. On croyait cette pauvre fille dans une telle dépendance de tout le monde, qu’elle semblait condamnée à un mutisme absolu. La cousine se surnommait elle-même le confessionnal de la famille. La baronne seule, à qui les mauvais traitements qu’elle avait reçus pendant son enfance, de sa cousine plus forte qu’elle quoique moins âgée, gardait une espèce de défiance. Puis, par pudeur, elle n’eût confié qu’à Dieu ses chagrins domestiques.

Ici peut-être est-il nécessaire de faire observer que la maison de la baronne conservait toute sa splendeur aux yeux de la cousine Bette, qui n’était pas frappée, comme le marchand parfumeur parvenu, de la détresse écrite sur les fauteuils rongés, sur les draperies noircies et sur la soie balafrée. Il en est du mobilier avec lequel on vit comme de nous-mêmes. En s’examinant tous les jours, on finit, à l’exemple du baron, par se croire peu changé, jeune, alors que les autres voient sur nos têtes une chevelure tournant au chinchilla, des accents circonflexes à notre front, et de grosses citrouilles dans notre abdomen. Cet appartement, toujours éclairé pour la cousine Bette par les feux du Bengale des victoires impériales, resplendissait donc toujours.

Avec le temps, la cousine Bette avait contracté des manies de vieille fille, assez singulières. Ainsi, par exemple, elle voulait, au lieu d’obéir à la mode, que la mode s’appliquât à ses habitudes, et se pliât à ses fantaisies toujours arriérées. Si la baronne lui donnait un joli chapeau nouveau, quelque robe taillée au goût du jour, aussitôt la cousine Bette retravaillait chez elle, à sa façon, chaque chose, et la gâtait en s’en faisant un costume qui tenait des modes impériales et de ses anciens costumes lorrains. Le chapeau de trente francs devenait une loque, et la robe un haillon. La Bette était, à cet égard, d’un entêtement de mule; elle voulait se plaire à elle seule et se croyait charmante ainsi; tandis que cette assimilation, harmonieuse en ce qu’elle la faisait vieille fille de la tête aux pieds, la rendait si ridicule, qu’avec le meilleur vouloir, personne ne pouvait l’admettre chez soi les jours de gala.

Cet esprit rétif, capricieux, indépendant, l’inexplicable sauvagerie de cette fille, à qui le baron avait par quatre fois trouvé des partis (un employé de son administration, un major, un entrepreneur des vivres, un capitaine en retraite), et qui s’était refusée à un passementier, devenu riche depuis, lui méritait le surnom de Chèvre que le baron lui donnait en riant. Mais ce surnom ne répondait qu’aux bizarreries de la surface, à ces variations que nous nous offrons tous les uns aux autres en état de société. Cette fille qui, bien observée, eût présenté le côté féroce de la classe paysanne, était toujours l’enfant qui voulait arracher le nez de sa cousine, et qui peut-être, si elle n’était devenue raisonnable, l’aurait tuée en un paroxisme de jalousie. Elle ne domptait que par la connaissance des lois et du monde, cette rapidité naturelle avec laquelle les gens de la campagne, de même que les Sauvages, passent du sentiment à l’action. En ceci peut-être consiste toute la différence qui sépare l’homme naturel de l’homme civilisé. Le Sauvage n’a que des sentiments, l’homme civilisé a des sentiments et des idées. Aussi, chez les Sauvages, le cerveau reçoit-il pour ainsi dire peu d’empreintes, il appartient alors tout entier au sentiment qui l’envahit, tandis que chez l’homme civilisé, les idées descendent sur le cœur qu’elles transforment; celui-ci est à mille intérêts, à plusieurs sentiments, tandis que le Sauvage n’admet qu’une idée à la fois. C’est la cause de la supériorité momentanée de l’enfant sur les parents et qui cesse avec le désir satisfait; tandis que, chez l’homme voisin de la Nature, cette cause est continue. La cousine Bette, la sauvage Lorraine, quelque peu traîtresse, appartenait à cette catégorie de caractères plus communs chez le peuple qu’on ne pense, et qui peut en expliquer la conduite pendant les révolutions.

Au moment où cette Scène commence, si la cousine Bette avait voulu se laisser habiller à la mode; si elle s’était, comme les Parisiennes, habituée à porter chaque nouvelle mode, elle eût été présentable et acceptable; mais elle gardait la roideur d’un bâton. Or, sans grâces, la femme n’existe point à Paris. Ainsi, la chevelure noire, les beaux yeux durs, la rigidité des lignes du visage, la sécheresse calabraise du teint qui faisaient de la cousine Bette une figure du Giotto, et desquels une vraie Parisienne eût tiré parti, sa mise étrange surtout, lui donnaient une si bizarre apparence, que parfois elle ressemblait aux singes habillés en femmes, promenés par les petits Savoyards. Comme elle était bien connue dans les maisons unies par les liens de famille où elle vivait, qu’elle restreignait ses évolutions sociales à ce cercle, qu’elle aimait son chez soi, ses singularités n’étonnaient plus personne, et disparaissaient au dehors dans l’immense mouvement parisien de la rue, où l’on ne regarde que les jolies femmes.

Les rires d’Hortense étaient en ce moment causés par un triomphe remporté sur l’obstination de la cousine Bette, elle venait de lui surprendre un aveu demandé depuis trois ans. Quelque dissimulée que soit une vieille fille, il est un sentiment qui lui fera toujours rompre le jeûne de la parole, c’est la vanité! Depuis trois ans, Hortense, devenue excessivement curieuse en certaine matière, assaillait sa cousine de questions où respirait d’ailleurs une innocence parfaite: elle voulait savoir pourquoi sa cousine ne s’était pas mariée. Hortense, qui connaissait l’histoire des cinq prétendus refusés, avait bâti son petit roman, elle croyait à la cousine Bette une passion au cœur, et il en résultait une guerre de plaisanteries. Hortense disait: «Nous autres jeunes filles!» en parlant d’elle et de sa cousine. La cousine Bette avait, à plusieurs reprises, répondu d’un ton plaisant:—«Qui vous dit que je n’ai pas un amoureux?» L’amoureux de la cousine Bette, faux ou vrai, devint alors un sujet de douces railleries. Enfin, après deux ans de cette petite guerre, la dernière fois que la cousine Bette était venue, le premier mot d’Hortense avait été:—«Comment va ton amoureux?—Mais bien, avait-elle répondu; il souffre un peu, ce pauvre jeune homme.—Ah! il est délicat? avait demandé la baronne en riant.—Je crois bien, il est blond... Une fille charbonnée comme je le suis ne peut aimer qu’un blondin, couleur de la lune.—Mais qu’est-il? que fait-il? dit Hortense. Est-ce un prince?—Prince de l’outil, comme je suis reine de la bobine. Une pauvre fille comme moi peut-elle être aimée d’un propriétaire ayant pignon sur la rue et des rentes sur l’État, ou d’un duc et pair, ou de quelque Prince Charmant de tes contes de fées?—Oh! je voudrais bien le voir... s’était écriée Hortense en souriant.—Pour savoir comment est tourné celui qui peut aimer une vieille chèvre? avait répondu la cousine Bette.—Ce doit être un monstre de vieil employé à barbe de bouc? avait dit Hortense en regardant sa mère.—Eh bien, c’est ce qui vous trompe, mademoiselle.—Mais tu as donc un amoureux? avait demandé Hortense d’un air de triomphe.—Aussi vrai que tu n’en as pas! avait répondu la cousine d’un air piqué.—Eh bien! si tu as un amoureux, Bette, pourquoi ne l’épouses-tu pas?... avait dit la baronne en faisant un signe à sa fille. Voilà trois ans qu’il est question de lui, tu as eu le temps de l’étudier, et s’il t’est resté fidèle, tu ne devrais pas prolonger une situation fatigante pour lui. C’est d’ailleurs une affaire de conscience; et puis, s’il est jeune, il est temps de prendre un bâton de vieillesse. La cousine Bette avait regardé fixement la baronne, et voyant qu’elle riait, elle avait répondu:—«Ce serait marier la faim et la soif; il est ouvrier, je suis ouvrière, si nous avions des enfants, ils seraient des ouvriers... Non, non, nous nous aimons d’âme... C’est moins cher!—Pourquoi le caches-tu? avait demandé Hortense.—Il est en veste, avait répliqué la vieille fille en riant.—L’aimes-tu? avait demandé la baronne.—Ah! je crois bien! je l’aime pour lui-même, ce chérubin. Voilà quatre ans que je le porte dans mon cœur.—Eh bien! si tu l’aimes pour lui-même, avait dit gravement la baronne, et s’il existe, tu serais bien criminelle envers lui. Tu ne sais pas ce que c’est que d’aimer.—Nous savons toutes ce métier-là en naissant!... dit la cousine.—Non, il y a des femmes qui aiment et qui restent égoïstes, et c’est ton cas!...» La cousine avait baissé la tête, et son regard eût fait frémir celui qui l’aurait reçu, mais elle avait regardé sa bobine.—«En nous présentant ton amoureux prétendu, Hector pourrait le placer, et le mettre dans une situation à faire fortune.—Ça ne se peut pas, avait dit la cousine Bette.—Et pourquoi?—C’est une manière de Polonais, un réfugié...—Un conspirateur... s’était écriée Hortense. Es-tu heureuse!... A-t-il eu des aventures?...—Mais il s’est battu pour la Pologne. Il était professeur dans le gymnase dont les élèves ont commencé la révolte, et comme il était placé là par le grand-duc Constantin, il n’a pas de grâce à espérer...—Professeur de quoi?...—De beaux-arts!...—Et il est arrivé à Paris après la déroute?...—En 1833, il avait fait l’Allemagne à pied...—Pauvre jeune homme! Et il a?...—Il avait à peine vingt-quatre ans lors de l’insurrection, il a vingt-neuf ans aujourd’hui...—Quinze ans de moins que toi, avait dit alors la baronne.—De quoi vit-il?... avait demandé Hortense.—De son talent...—Ah! il donne des leçons?...—Non, avait dit la cousine Bette, il en reçoit, et de dures!...—Et son petit nom, est-il joli?...—Wenceslas!—Quelle imagination ont les vieilles filles! s’était écriée la baronne. A la manière dont tu parles, on te croirait, Lisbeth.—Ne vois-tu pas, maman, que c’est un Polonais tellement fait au knout, que Bette lui rappelle cette petite douceur de sa patrie.»

Toutes trois elles s’étaient mises à rire, et Hortense avait chanté: Wenceslas! idole, de mon âme! au lieu de: O Mathilde... Et il y avait eu comme un armistice pendant quelques instants.—«Ces petites filles, avait dit la cousine Bette en regardant Hortense quand elle était revenue près d’elle, ça croit qu’on ne peut aimer qu’elles.—Tiens, avait répondu Hortense en se trouvant seule avec sa cousine, prouve-moi que Wenceslas n’est pas un conte, et je te donne mon châle de cachemire jaune.—Mais il est comte!...—Tous les Polonais sont comtes!—Mais il n’est pas Polonais, il est de Li... va... Lith...—Lithuanie?...—Non... Livonie?...—C’est cela!—Mais comment se nomme-t-il?—Voyons, je veux savoir si tu es capable de garder un secret...—Oh! cousine je serai muette...—Comme un poisson?—Comme un poisson!...—Par ta vie éternelle?—Par ma vie éternelle!—Non, par ton bonheur sur cette terre?—Oui.—Eh bien! il se nomme le comte Wenceslas Steinbock!—Il y avait un des généraux de Charles XII qui portait ce nom-là.—C’était son grand-oncle! Son père à lui s’est établi en Livonie après la mort du roi de Suède; mais il a perdu sa fortune lors de la campagne de 1812, et il est mort, laissant le pauvre enfant, à l’âge de huit ans, sans ressources. Le grand-duc Constantin, à cause du nom de Steinbock, l’a pris sous sa protection, et l’a mis dans une école...—Je ne me dédis pas, avait répondu Hortense, donne-moi une preuve de son existence, et tu as mon châle jaune! Ah! cette couleur est le fard des brunes.—Tu me garderas le secret?—Tu auras les miens.—Eh bien! la prochaine fois que je viendrai, j’aurai la preuve.—Mais la preuve, c’est l’amoureux, avait dit Hortense.

La cousine Bette, en proie depuis son arrivée à Paris à l’admiration des cachemires, avait été fascinée par l’idée de posséder ce cachemire jaune donné par le baron à sa femme, en 1808, et qui, selon l’usage de quelques familles, avait passé de la mère à la fille en 1830. Depuis dix ans, le châle s’était bien usé; mais ce précieux tissu, toujours serré dans une boîte en bois de sandal, semblait, comme le mobilier de la baronne, toujours neuf à la vieille fille. Donc, elle avait apporté dans son ridicule un cadeau qu’elle comptait faire à la baronne pour le jour de sa naissance, et qui, selon elle, devait prouver l’existence du fantastique amoureux.

Ce cadeau consistait en un cachet d’argent, composé de trois figurines adossées, enveloppées de feuillages et soutenant le globe. Ces trois personnages représentaient la Foi, l’Espérance et la Charité. Les pieds reposaient sur des monstres qui s’entre-déchiraient, et parmi lesquels s’agitait le serpent symbolique. En 1846, après le pas immense que mademoiselle de Fauveau, les Wagner, les Jeanest, les Froment-Meurice, et des sculpteurs en bois comme Liénard, ont fait faire à l’art de Benvenuto-Cellini, ce chef-d’œuvre ne surprendrait personne; mais en ce moment, une jeune fille experte en bijouterie, dut rester ébahie en maniant ce cachet, quand la cousine Bette le lui eut présenté, en lui disant: «—Tiens, comment trouves-tu cela?» Les figures, par leur dessin, par leurs draperies et par leur mouvement, appartenaient à l’école de Raphaël; par l’exécution elles rappelaient l’école des bronziers florentins que créèrent les Donatello, Brunnelleschi, Ghiberti, Benvenuto-Cellini, Jean de Bologne, etc. La Renaissance, en France, n’avait pas tordu de monstres plus capricieux que ceux qui symbolisaient les mauvaises passions. Les palmes, les fougères, les joncs, les roseaux qui enveloppaient les Vertus étaient d’un effet, d’un goût, d’un agencement à désespérer les gens du métier. Un ruban reliait les trois têtes entre elles, et sur les champs qu’il présentait dans chaque entre-deux des têtes, on voyait un W, un chamois et le mot fecit.

—Qui donc a sculpté cela? demanda Hortense.

—Eh bien! mon amoureux, répondit la cousine Bette. Il y a là dix mois de travail; aussi, gagné-je davantage à faire des dragonnes... Il m’a dit que Steinbock signifiait en allemand animal des rochers ou chamois. Il compte signer ainsi ses ouvrages... Ah! j’aurai ton châle...

—Et pourquoi?

—Puis-je acheter un pareil bijou? le commander? c’est impossible; donc il m’est donné. Qui peut faire de pareils cadeaux? un amoureux!

Hortense, par une dissimulation dont se serait effrayée Lisbeth Fischer, si elle s’en était aperçue, se garda bien d’exprimer toute son admiration, quoiqu’elle éprouvât ce saisissement que ressentent les gens dont l’âme est ouverte au beau, quand ils voient un chef-d’œuvre sans défaut, complet, inattendu.

—Ma foi, dit-elle, c’est bien gentil.

—Oui, c’est gentil, reprit la vieille fille; mais j’aime mieux un cachemire orange. Eh bien! ma petite, mon amoureux passe son temps à travailler dans ce goût-là. Depuis son arrivée à Paris, il a fait trois ou quatre petites bêtises de ce genre, et voilà le fruit de quatre ans d’études et de travaux. Il s’est mis apprenti chez les fondeurs, les mouleurs, les bijoutiers... bah! des mille et des cent y ont passé. Monsieur me dit qu’en quelques mois, maintenant, il deviendra célèbre et riche...

—Mais tu le vois donc?

—Tiens! crois-tu que ce soit une fable? Je t’ai dit la vérité en riant.

—Et il t’aime? demanda vivement Hortense.

—Il m’adore! répondit la cousine en prenant un air sérieux. Vois-tu, ma petite, il n’a connu que des femmes pâles, fadasses, comme elles sont toutes dans le Nord; une fille brune, svelte, jeune comme moi, ça lui a réchauffé le cœur. Mais, motus! tu me l’as promis.

—Il en sera de celui-là comme des cinq autres, dit d’un air railleur la jeune fille en regardant le cachet.

—Six, mademoiselle, j’en ai laissé un en Lorraine qui, pour moi, décrocherait la lune, encore aujourd’hui.

—Celui-là fait mieux, répondit Hortense, il t’apporte le soleil.

—Où ça peut-il se monnayer? demanda la cousine Bette. Il faut beaucoup de terre pour profiter du soleil.

Ces plaisanteries dites coup sur coup, et suivies de folies qu’on peut deviner, engendraient ces rires qui avaient redoublé les angoisses de la baronne en lui faisant comparer l’avenir de sa fille au présent, où elle la voyait s’abandonnant à toute la gaieté de son âge.

—Mais pour t’offrir des bijoux qui veulent six mois de travail, il doit t’avoir de bien grandes obligations? demanda Hortense que ce bijou faisait réfléchir profondément.

—Ah! tu veux en savoir trop d’une seule fois! répondit la cousine Bette. Mais, écoute... tiens, je vais te mettre dans un complot.

—Y serai-je avec ton amoureux?

—Ah! tu voudrais bien le voir! Mais, tu comprends, une vieille fille comme votre Bette qui a su garder pendant cinq ans un amoureux, le cache bien... Ainsi, laisse-nous tranquilles. Moi, vois-tu, je n’ai ni chat, ni serin, ni chien, ni perroquet, il faut qu’une vieille bique comme moi ait quelque petite chose à aimer, à tracasser; eh! bien... je me donne un Polonais.

—A-t-il des moustaches?

—Longues comme cela, dit la Bette on lui montrant une navette chargée de fils d’or.

Elle emportait toujours son ouvrage en ville, et travaillait en attendant le dîner.

—Si tu me fais toujours des questions, tu ne sauras rien, reprit-elle. Tu n’as que vingt-deux ans, et tu es plus bavarde que moi qui en ai quarante-deux, et même quarante-trois.

—J’écoute, je suis de bois, dit Hortense.

—Mon amoureux a fait un groupe en bronze de dix pouces de hauteur, reprit la cousine Bette. Ça représente Samson déchirant un lion, et il l’a enterré, rouillé, de manière à faire croire maintenant qu’il est aussi vieux que Samson. Ce chef-d’œuvre est exposé chez un des marchands de bric-à-brac dont les boutiques sont sur la place du Carrousel, près de ma maison. Si ton père qui connaît monsieur Popinot, le ministre du commerce et de l’agriculture, ou le comte de Rastignac, pouvait leur parler de ce groupe comme d’une belle œuvre ancienne qu’il aurait vue en passant; il paraît que ces grands personnages donnent dans cet article au lieu de s’occuper de nos dragonnes, et que la fortune de mon amoureux serait faite, s’ils achetaient ou même venaient examiner ce méchant morceau de cuivre. Ce pauvre garçon prétend qu’on prendrait cette bêtise-là pour de l’antique, et qu’on la payerait bien cher. Pour lors, si c’est un des ministres qui prend le groupe, il ira s’y présenter, prouver qu’il est l’auteur, et il sera porté en triomphe! Oh! il se croit sur le pinacle, il a de l’orgueil, le jeune homme, autant que deux comtes nouveaux.

—C’est renouvelé de Michel-Ange; mais, pour un amoureux, il n’a pas perdu l’esprit... dit Hortense. Et combien en veut-il?

—Quinze cents francs?... Le marchand ne doit pas donner le bronze à moins, car il lui faut une commission.

—Papa, dit Hortense, est commissaire du Roi pour le moment; il voit tous les jours les deux ministres à la chambre, et il fera ton affaire, je m’en charge. Vous deviendrez riche, madame la comtesse Steinbock!

—Non, mon homme est trop paresseux, il reste des semaines entières à tracasser de la cire rouge, et rien n’avance. Ah bah! il passe sa vie au Louvre, à la Bibliothèque à regarder des estampes et à les dessiner. C’est un flâneur.

Et les deux cousines continuèrent à plaisanter. Hortense riait comme lorsqu’on s’efforce de rire, car elle était envahie par un amour que toutes les jeunes filles ont subi, l’amour de l’inconnu, l’amour à l’état vague et dont les pensées se concrètent autour d’une figure qui leur est jetée par hasard, comme les floraisons de la gelée se prennent à des brins de paille suspendus par le vent à la marge d’une fenêtre. Depuis dix mois, elle avait fait un être réel du fantastique amoureux de sa cousine par la raison qu’elle croyait, comme sa mère, au célibat perpétuel de sa cousine; et depuis huit jours, ce fantôme était devenu le comte Wenceslas Steinbock, le rêve avait un acte de naissance, la vapeur se solidifiait en un jeune homme de trente ans. Le cachet qu’elle tenait à la main, espèce d’Annonciation où le génie éclatait comme une lumière, eut la puissance d’un talisman. Hortense se sentait si heureuse, qu’elle se prit à douter que ce conte fût de l’histoire; son sang fermentait, elle riait comme une folle pour donner le change à sa cousine.

—Mais il me semble que la porte du salon est ouverte, dit la cousine Bette, allons donc voir si monsieur Crevel est parti...

—Maman est bien triste depuis deux jours, le mariage dont il était question est sans doute rompu...

—Bah! ça peut se raccommoder, il s’agit (je puis te dire cela) d’un conseiller à la Cour royale. Aimerais-tu être madame la présidente? Va, si cela dépend de monsieur Crevel, il me dira bien quelque chose, et je saurai demain s’il y a de l’espoir!...

—Cousine, laisse-moi le cachet, demanda Hortense, je ne le montrerai pas... La fête de maman est dans un mois, je te le remettrai, le matin...

—Non, rends-le-moi... il y faut un écrin.

—Mais je le ferai voir à papa, pour qu’il puisse parler au ministre en connaissance de cause, car les autorités ne doivent pas se compromettre, dit-elle.

—Eh! bien, ne le montre pas à ta mère, voilà tout ce que je te demande; car si elle me connaissait un amoureux, elle se moquerait de moi...

—Je te le promets.

Les deux cousines arrivèrent sur la porte du boudoir au moment où la baronne venait de s’évanouir, et le cri poussé par Hortense suffit à la ranimer. La Bette alla chercher des sels. Quand elle revint, elle trouva la fille et la mère dans les bras l’une de l’autre, la mère apaisant les craintes de sa fille, et lui disant:—Ce n’est rien, c’est une crise nerveuse.—Voici ton père, ajouta-t-elle en reconnaissant la manière de sonner du baron, surtout ne lui parle pas de ceci...

Adeline se leva pour aller au-devant de son mari, dans l’intention de l’emmener au jardin, en attendant le dîner, de lui parler du mariage rompu, de le faire expliquer sur l’avenir, et d’essayer de lui donner quelques avis.

Le baron Hector Hulot se montra dans une tenue parlementaire et napoléonienne, car on distingue facilement les Impériaux (gens attachés à l’empire) à leur cambrure militaire, à leurs habits bleus à boutons d’or, boutonnés jusqu’en haut, à leurs cravates en taffetas noir, à la démarche pleine d’autorité qu’ils ont contractée dans l’habitude du commandement despotique exigé par les rapides circonstances où ils se sont trouvés. Chez le baron rien, il faut en convenir, ne sentait le vieillard: sa vue était encore si bonne qu’il lisait sans lunettes; sa belle figure oblongue, encadrée de favoris trop noirs, hélas! offrait une carnation animée par les marbrures qui signalent les tempéraments sanguins; et son ventre, contenu par une ceinture, se maintenait, comme dit Brillat-Savarin, au majestueux. Un grand air d’aristocratie et beaucoup d’affabilité servaient d’enveloppe au libertin avec qui Crevel avait fait tant de parties fines. C’était bien là un de ces hommes dont les yeux s’animent à la vue d’une jolie femme, et qui sourient à toutes les belles, même à celles qui passent et qu’ils ne reverront plus.

—As-tu parlé, mon ami? dit Adeline en lui voyant un front soucieux.

—Non, répondit Hector; mais je suis assommé d’avoir entendu parler pendant deux heures sans arriver à un vote... Ils font des combats de paroles où les discours sont comme des charges de cavalerie qui ne dissipent point l’ennemi! On a substitué la parole à l’action, ce qui réjouit peu les gens habitués à marcher, comme je le disais au maréchal en le quittant. Mais c’est bien assez de s’être ennuyé sur les bancs des ministres, amusons-nous ici... Bonjour la Chèvre, bonjour Chevrette!

Et il prit sa fille par le cou, l’embrassa, la lutina, l’assit sur ses genoux, et lui mit la tête sur son épaule pour sentir cette belle chevelure d’or sur son visage.

—Il est ennuyé, fatigué, se dit madame Hulot, je vais l’ennuyer encore, attendons.—Nous restes-tu ce soir?... demanda-t-elle à haute voix.

—Non, mes enfants. Après le dîner je vous quitte, et si ce n’était pas le jour de la Chèvre, de mes enfants et de mon frère, vous ne m’auriez pas vu...

La baronne prit le journal, regarda les théâtres, et posa la feuille où elle avait lu Robert-le-Diable à la rubrique de l’Opéra. Josépha, que l’Opéra italien avait cédée depuis six mois à l’Opéra français, chantait le rôle d’Alice. Cette pantomime n’échappa point au baron qui regarda fixement sa femme. Adeline baissa les yeux, sortit dans le jardin, et il l’y suivit.

—Voyons, qu’y a-t-il, Adeline? dit-il en la prenant par la taille, l’attirant à lui et la pressant. Ne sais-tu pas que je t’aime plus que...

—Plus que Jenny Cadine et que Josépha? répondit-elle avec hardiesse et en l’interrompant.

—Et qui t’a dit cela? demanda le baron qui lâchant sa femme recula de deux pas.

—On m’a écrit une lettre anonyme que j’ai brûlée, et où l’on me disait, mon ami, que le mariage d’Hortense a manqué par suite de la gêne où nous sommes. Ta femme, mon cher Hector, n’aurait jamais dit une parole, elle a su tes liaisons avec Jenny Cadine, s’est-elle jamais plainte? Mais la mère d’Hortense te doit la vérité...

Hulot, après un moment de silence terrible pour sa femme dont les battements de cœur s’entendaient, se décroisa les bras, la saisit, la pressa sur son cœur, l’embrassa sur le front et lui dit avec cette force exaltée que prête l’enthousiasme:—Adeline, tu es un ange, et je suis un misérable...

—Non! non, répondit la baronne en lui mettant brusquement sa main sur les lèvres pour l’empêcher de dire du mal de lui-même.

—Oui, je n’ai pas un sou dans ce moment à donner à Hortense, et je suis bien malheureux; mais puisque tu m’ouvres ainsi ton cœur, j’y puis verser des chagrins qui m’étouffaient... Si ton oncle Fischer est dans l’embarras, c’est moi qui l’y ai mis, il m’a souscrit pour vingt-cinq mille francs de lettres de change! Et tout cela pour une femme qui me trompe, qui se moque de moi quand je ne suis pas là, qui m’appelle un vieux chat teint! Oh!... c’est affreux qu’un vice coûte plus cher à satisfaire qu’une famille à nourrir!... Et c’est irrésistible... Je te promettrais à l’instant de ne jamais retourner chez cette abominable israélite, si elle m’écrit deux lignes, j’irais, comme on allait au feu sous l’Empereur.

—Ne te tourmente pas, Hector, dit la pauvre femme au désespoir et oubliant sa fille à la vue des larmes qui roulaient dans les yeux de son mari. Tiens! j’ai mes diamants, sauve avant tout mon oncle!

—Tes diamants valent à peine vingt mille francs, aujourd’hui. Cela ne suffirait pas au père Fischer; ainsi garde-les pour Hortense, je verrai demain le maréchal.

—Pauvre ami! s’écria la baronne en prenant les mains de son Hector et les lui baisant.

Ce fut toute la mercuriale. Adeline offrait ses diamants, le père les donnait à Hortense, elle regarda cet effort comme sublime, et elle fut sans force.

—Il est le maître, il peut tout prendre ici, il me laisse mes diamants, c’est un dieu.

Telle fut la pensée de cette femme, qui certes avait plus obtenu par sa douceur qu’une autre par quelque colère jalouse.

Le moraliste ne saurait nier que généralement les gens bien élevés et très-vicieux ne soient beaucoup plus aimables que les gens vertueux; ayant des crimes à racheter, ils sollicitent par provision l’indulgence en se montrant faciles avec les défauts de leurs juges, et ils passent pour être excellents. Quoiqu’il y ait des gens charmants parmi les gens vertueux, la vertu se croit assez belle par elle-même pour se dispenser de faire des frais; puis les gens réellement vertueux, car il faut retrancher les hypocrites, ont presque tous de légers soupçons sur leur situation; ils se croient dupés au grand marché de la vie, et ils ont des paroles aigrelettes à la façon des gens qui se prétendent méconnus. Ainsi le baron, qui se reprochait la ruine de sa famille, déploya toutes les ressources de son esprit et de ses grâces de séducteur pour sa femme, pour ses enfants et sa cousine Bette. En voyant venir son fils et Célestine Crevel qui nourrissait un petit Hulot, il fut charmant pour sa belle-fille, il l’accabla de compliments, nourriture à laquelle la vanité de Célestine n’était pas accoutumée, car jamais fille d’argent ne fut si vulgaire ni si parfaitement insignifiante. Le grand-père prit le marmot, il le baisa, le trouva délicieux et ravissant; il lui parla le parler des nourrices, prophétisa que ce poupard deviendrait plus grand que lui, glissa des flatteries à l’adresse de son fils Hulot, et rendit l’enfant à la grosse Normande chargée de le tenir. Aussi Célestine échangea-t-elle avec la baronne un regard qui voulait dire: «Quel homme charmant!» Naturellement, elle défendait son beau-père contre les attaques de son propre père.

Après s’être montré beau-père agréable et grand-père gâteau, le baron emmena son fils dans le jardin pour lui présenter des observations pleines de sens sur l’attitude à prendre à la Chambre sur une circonstance délicate, surgie le matin. Il pénétra le jeune avocat d’admiration par la profondeur de ses vues, il l’attendrit par son ton amical, et surtout par l’espèce de déférence avec laquelle il paraissait désormais vouloir le mettre à son niveau.

Monsieur Hulot fils était bien le jeune homme tel que l’a fabriqué la Révolution de 1830: l’esprit infatué de politique, respectueux envers ses espérances, les contenant sous une fausse gravité, très-envieux des réputations faites, lâchant des phrases au lieu de ces mots incisifs, les diamants de la conversation française, mais plein de tenue et prenant la morgue pour la dignité. Ces gens sont des cercueils ambulants qui contiennent un Français d’autrefois; le Français s’agite par moments, et donne des coups contre son enveloppe anglaise; mais l’ambition le retient, et il consent à y étouffer. Ce cercueil est toujours vêtu de drap noir.

—Ah! voici mon frère! dit le baron Hulot en allant recevoir le comte à la porte du salon.

Après avoir embrassé le successeur probable du feu maréchal Montcornet, il l’amena en lui prenant le bras avec des démonstrations d’affection et de respect.

Ce pair de France, dispensé d’aller aux séances à cause de sa surdité, montrait une belle tête froidie par les années, à cheveux gris encore assez abondants pour être comme collés par la pression du chapeau. Petit, trapu, devenu sec, il portait sa verte vieillesse d’un air guilleret; et comme il conservait une excessive activité condamnée au repos, il partageait son temps entre la lecture et la promenade. Ses mœurs douces se voyaient sur sa figure blanche, dans son maintien, dans son honnête discours plein de choses sensées. Il ne parlait jamais guerre ni campagne; il savait être trop grand pour avoir besoin de faire de la grandeur. Dans un salon, il bornait son rôle à une observation continuelle des désirs des femmes.

—Vous êtes tous gais, dit-il en voyant l’animation que le baron répandait dans cette petite réunion de famille. Hortense n’est cependant pas mariée, ajouta-t-il en reconnaissant sur le visage de sa belle-sœur des traces de mélancolie.

—Ça viendra toujours assez tôt, lui cria dans l’oreille la Bette d’une voix formidable.

—Vous voilà bien, mauvaise graine qui n’a pas voulu fleurir! répondit-il en riant.

Le héros de Forzheim aimait assez la cousine Bette, car il se trouvait entre eux des ressemblances. Sans éducation, sorti du peuple, son courage avait été l’unique artisan de sa fortune militaire, et son bon sens lui tenait lieu d’esprit. Plein d’honneur, les mains pures, il finissait radieusement sa belle vie, au milieu de cette famille où se trouvaient toutes ses affections, sans soupçonner les égarements encore secrets de son frère. Nul plus que lui ne jouissait du beau spectacle de cette réunion, où jamais il ne s’élevait le moindre sujet de discorde, où frères et sœurs s’aimaient également, car Célestine avait été considérée aussitôt comme de la famille. Aussi le brave petit comte Hulot demandait-il de temps en temps pourquoi le père Crevel ne venait pas.—Mon père est à la campagne! lui criait Célestine. Cette fois on lui dit que l’ancien parfumeur voyageait.

Cette union si vraie de sa famille fit penser à madame Hulot:—Voilà le plus sûr des bonheurs, et celui-là, qui pourrait nous l’ôter?

En voyant sa favorite Adeline l’objet des attentions du baron, le général en plaisanta si bien, que le baron, craignant le ridicule, reporta sa galanterie sur sa belle-fille qui, dans ces dîners de famille, était toujours l’objet de ses flatteries et de ses soins, car il espérait par elle ramener le père Crevel et lui faire abjurer tout ressentiment. Quiconque eût vu cet intérieur de famille aurait eu de la peine à croire que le père était aux abois, la mère au désespoir, le fils au dernier degré de l’inquiétude sur l’avenir de son père, et la fille occupée à voler un amoureux à sa cousine.

A sept heures, le baron voyant son frère, son fils, la baronne et Hortense occupés tous à faire le whist, partit pour aller applaudir sa maîtresse à l’Opéra en emmenant la cousine Bette, qui demeurait rue du Doyenné, et qui prétextait de la solitude de ce quartier désert, pour toujours s’en aller après le dîner. Les Parisiens avoueront tous que la prudence de la vieille fille était rationnelle.

L’existence du pâté de maisons qui se trouve le long du vieux Louvre, est une de ces protestations que les Français aiment à faire contre le bon sens, pour que l’Europe se rassure sur la dose d’esprit qu’on leur accorde et ne les craigne plus. Peut-être avons-nous là, sans le savoir, quelque grande pensée politique. Ce ne sera certes pas un hors-d’œuvre que de décrire ce coin de Paris actuel, plus tard on ne pourrait pas l’imaginer; et nos neveux, qui verront sans doute le Louvre achevé, se refuseraient à croire qu’une pareille barbarie ait subsisté pendant trente-six ans, au cœur de Paris, en face du palais où trois dynasties ont reçu pendant ces dernières trente-six années, l’élite de la France et celle de l’Europe.

Depuis le guichet qui mène au pont du Carrousel, jusqu’à la rue du Musée, tout homme venu, ne fût-ce que pour quelques jours, à Paris, remarque une dizaine de maisons à façades ruinées, où les propriétaires découragés ne font aucune réparation, et qui sont le résidu d’un ancien quartier en démolition depuis le jour où Napoléon résolut de terminer le Louvre. La rue et l’impasse du Doyenné, voilà les seules voies intérieures de ce pâté sombre et désert où les habitants sont probablement des fantômes, car on n’y voit jamais personne. Le pavé, beaucoup plus bas que celui de la chaussée de la rue du Musée, se trouve au milieu de celle de la rue Froidmanteau. Enterrées déjà par l’exhaussement de la place, ces maisons sont enveloppées de l’ombre éternelle que projettent les hautes galeries du Louvre, noircies de ce côté par le souffle du Nord. Les ténèbres, le silence, l’air glacial, la profondeur caverneuse du sol concourent à faire de ces maisons des espèces de cryptes, des tombeaux vivants. Lorsqu’on passe en cabriolet le long de ce demi-quartier mort, et que le regard s’engage dans la ruelle du Doyenné, l’âme a froid, l’on se demande qui peut demeurer là, ce qui doit s’y passer le soir, à l’heure où cette ruelle se change en coupe-gorge, et où les vices de Paris, enveloppés du manteau de la nuit, se donnent pleine carrière. Ce problème, effrayant par lui-même, devient horrible quand on voit que ces prétendues maisons ont pour ceinture un marais du côté de la rue de Richelieu, un océan de pavés moutonnants du côté des Tuileries, de petits jardins, des baraques sinistres du côté des galeries, et des steppes de pierre de taille et de démolitions du côté du vieux Louvre. Henri III et ses mignons qui cherchent leurs chausses, les amants de Marguerite qui cherchent leurs têtes, doivent danser des sarabandes au clair de la lune dans ces déserts dominés par la voûte d’une chapelle encore debout, comme pour prouver que la religion catholique si vivace en France, survit à tout. Voici bientôt quarante ans que le Louvre crie par toutes les gueules de ces murs éventrés, de ces fenêtres béantes: Extirpez ces verrues de ma face! On a sans doute reconnu l’utilité de ce coupe-gorge, et la nécessité de symboliser au cœur de Paris l’alliance intime de la misère et de la splendeur qui caractérise la reine des capitales. Aussi ces ruines froides, au sein desquelles le journal des légitimistes a commencé la maladie dont il meurt, les infâmes baraques de la rue du Musée, l’enceinte en planches des étalagistes qui la garnissent, auront-elles la vie plus longue et plus prospère que celles de trois dynasties peut-être!

Dès 1823, la modicité du loyer dans des maisons condamnées à disparaître, avait engagé la cousine Bette à se loger là, malgré l’obligation que l’état du quartier lui faisait de se retirer avant la nuit close. Cette nécessité s’accordait d’ailleurs avec l’habitude villageoise qu’elle avait conservée de se coucher et de se lever avec le soleil, ce qui procure aux gens de la campagne de notables économies sur l’éclairage et le chauffage. Elle demeurait donc dans une des maisons auxquelles la démolition du fameux hôtel occupé par Cambacérès, a rendu la vue de la place.

Au moment où le baron Hulot mit la cousine de sa femme à la porte de cette maison, en lui disant: «Adieu, cousine!» une jeune femme, petite, svelte, jolie, mise avec une grande élégance, exhalant un parfum choisi, passait entre la voiture et la muraille pour entrer aussi dans la maison. Cette dame échangea, sans aucune espèce de préméditation, un regard avec le baron, uniquement pour voir le cousin de la locataire; mais le libertin ressentit cette vive impression, passagère chez tous les Parisiens, quand ils rencontrent une jolie femme qui réalise, comme disent les entomologistes, leur desiderata, et il mit avec une sage lenteur un de ses gants avant de remonter en voiture, pour se donner une contenance et pouvoir suivre de l’œil la jeune femme dont la robe était agréablement balancée par autre chose que par ces affreuses et frauduleuses sous-jupes en crinoline.

—Voilà, se disait-il, une gentille petite femme de qui je ferais volontiers le bonheur, car elle ferait le mien.

Quand l’inconnue eut atteint le palier de l’escalier qui desservait le corps de logis situé sur la rue, elle regarda la porte-cochère du coin de l’œil, sans se retourner positivement, et vit le baron cloué sur place par l’admiration, dévoré de désir et de curiosité. C’est comme une fleur que toutes les Parisiennes respirent avec plaisir, en la trouvant sur leur passage. Certaines femmes attachées à leurs devoirs, vertueuses et jolies, reviennent au logis assez maussades, lorsqu’elles n’ont pas fait leur petit bouquet pendant la promenade.

La jeune femme monta rapidement l’escalier. Bientôt une fenêtre de l’appartement du deuxième étage s’ouvrit, et la jeune femme s’y montra, mais en compagnie d’un monsieur dont le crâne pelé, dont l’œil peu courroucé révélaient un mari.

—Sont-elles fines et spirituelles ces créatures-là!... se dit le baron, elle m’indique ainsi sa demeure. C’est un peu trop vif, surtout dans ce quartier-ci. Prenons garde. Le directeur leva la tête quand il fut monté dans le milord, et alors la femme et le mari se retirèrent vivement, comme si la figure du baron eût produit sur eux l’effet mythologique de la tête de Méduse.—On dirait qu’ils me connaissent, pensa le baron. Alors, tout s’expliquerait. En effet, quand la voiture eut remonté la chaussée de la rue du Musée, il se pencha pour revoir l’inconnue, et il la trouva revenue à la fenêtre. Honteuse d’être prise à contempler la capote sous laquelle était son admirateur, la jeune femme se rejeta vivement en arrière.—Je saurai qui c’est par la Chèvre, se dit le baron.

L’aspect du Conseiller-d’État avait produit, comme on va le voir, une sensation profonde sur le couple.

—Mais c’est le baron Hulot, dans la direction de qui se trouve mon bureau! s’écria le mari en quittant le balcon de la fenêtre.

—Eh! bien, Marneffe, la vieille fille du troisième au fond de la cour qui vit avec ce jeune homme, est sa cousine? Est-ce drôle que nous n’apprenions cela qu’aujourd’hui, et par hasard!

—Mademoiselle Fischer vivre avec un jeune homme!... répéta l’employé. C’est des cancans de portière, ne parlons pas si légèrement de la cousine d’un Conseiller-d’État qui fait la pluie et le beau temps au Ministère. Tiens, viens dîner, je t’attends depuis quatre heures!

La très-jolie madame de Marneffe, fille naturelle du comte de Montcornet, l’un des plus célèbres lieutenants de Napoléon, avait été mariée au moyen d’une dot de vingt mille francs à un employé subalterne du Ministère de la Guerre. Par le crédit de l’illustre lieutenant-général, maréchal de France dans les six derniers mois de sa vie, ce plumigère était arrivé à la place inespérée de premier commis dans son bureau; mais, au moment d’être nommé sous-chef, la mort du maréchal avait coupé par le pied les espérances de Marneffe et de sa femme. L’exiguïté de la fortune du sieur Marneffe chez qui s’était déjà fondue la dot de mademoiselle Valérie Fortin, soit au payement des dettes de l’employé, soit en acquisitions nécessaires à un garçon qui se monte une maison, mais surtout les exigences d’une jolie femme habituée chez sa mère à des jouissances auxquelles elle ne voulut pas renoncer, avaient obligé le ménage à réaliser des économies sur le loyer. La position de la rue du Doyenné, peu éloignée du Ministère de la Guerre et du centre parisien, sourit à monsieur et à madame Marneffe qui, depuis environ quatre ans, habitaient la maison de mademoiselle Fischer.

Le sieur Jean-Paul-Stanislas Marneffe appartenait à cette nature d’employés qui résiste à l’abrutissement par l’espèce de puissance que donne la dépravation. Ce petit homme maigre, à cheveux et à barbe grêles, à figure étiolée, pâlotte, plus fatiguée que ridée, les yeux à paupières légèrement rougies et harnachées de lunettes, de piètre allure et de plus piètre maintien, réalisait le type que chacun se dessine d’un homme traduit aux assises pour attentat aux mœurs.

L’appartement occupé par ce ménage, type de beaucoup de ménages parisiens, offrait les trompeuses apparences de ce faux luxe qui règne dans tant d’intérieurs. Dans le salon, les meubles recouverts en velours de coton passé, les statuettes de plâtre jouant le bronze florentin, le lustre mal ciselé, simplement mis en couleur, à bobèches en cristal fondu; le tapis dont le bon marché s’expliquait tardivement par la quantité de coton introduite par le fabricant, et devenue visible à l’œil nu, tout jusqu’aux rideaux qui vous eussent appris que le damas de laine n’a pas trois ans de splendeur, tout chantait misère comme un pauvre en haillons à la porte d’une église.

La salle à manger, mal soignée par une seule servante, présentait l’aspect nauséabond des salles à manger d’hôtel de province: tout y était encrassé, mal entretenu.

La chambre de monsieur, assez semblable à la chambre d’un étudiant, meublée de son lit de garçon, de son mobilier de garçon, flétri, usé comme lui-même, et faite une fois par semaine; cette horrible chambre où tout traînait, où de vieilles chaussettes pendaient sur des chaises foncées de crin, dont les fleurs reparaissaient dessinées par la poussière, annonçait bien l’homme à qui son ménage est indifférent, qui vit au dehors, au jeu, dans les cafés ou ailleurs.

La chambre de madame faisait exception à la dégradante incurie qui déshonorait l’appartement officiel où les rideaux étaient partout jaunes de fumée et de poussière, où l’enfant, évidemment abandonné à lui-même, laissait traîner ses joujoux partout. Situés dans l’aile qui réunissait, d’un seul côté seulement, la maison bâtie sur le devant de la rue, au corps-de-logis adossé au fond de la cour à la propriété voisine, la chambre et le cabinet de toilette de Valérie, élégamment tendus en perse, à meubles en bois de palissandre, à tapis en moquette, sentaient la jolie femme, et, disons-le, presque la femme entretenue. Sur le manteau de velours de la cheminée s’élevait la pendule alors à la mode. On voyait un petit Dunkerque assez bien garni, des jardinières en porcelaine chinoise luxueusement montées. Le lit, la toilette, l’armoire à glace, le tête-à-tête, les colifichets obligés signalaient les recherches ou les fantaisies du jour.

Quoique ce fût du troisième ordre en fait de richesse et d’élégance, que tout y datât de trois ans, un dandy n’eût rien trouvé à redire, sinon que ce luxe était entaché de bourgeoisie. L’art, la distinction, qui résulte des choses que le goût sait s’approprier, manquaient là totalement. Un docteur ès sciences sociales eût reconnu l’amant à quelques-unes de ces futilités de riche bijouterie qui ne peuvent venir que de ce demi-dieu, toujours absent, toujours présent chez une femme mariée.

Le dîner que firent le mari, la femme et l’enfant, ce dîner retardé de quatre heures, eût expliqué la crise financière que subissait cette famille, car la table est le plus sûr thermomètre de la fortune dans les ménages parisiens. Une soupe aux herbes et à l’eau de haricots, un morceau de veau aux pommes de terre, inondé d’eau rousse en guise de jus, un plat de haricots et des cerises d’une qualité inférieure, le tout servi et mangé dans des assiettes et des plats écornés avec l’argenterie peu sonore et triste du maillechort, était-ce un menu digne de cette jolie femme? Le baron en eût pleuré, s’il en avait été témoin. Les carafes ternies ne sauvaient pas la vilaine couleur du vin pris au litre chez le marchand de vin du coin. Les serviettes servaient depuis une semaine. Enfin tout trahissait une misère sans dignité, l’insouciance de la femme et celle du mari pour la famille. L’observateur le plus vulgaire se serait dit, en les voyant, que ces deux êtres étaient arrivés à ce funeste moment où la nécessité de vivre fait chercher une friponnerie heureuse.

La première phrase dite par Valérie à son mari, va d’ailleurs expliquer le retard qu’avait éprouvé le dîner, dû probablement au dévouement intéressé de la cuisinière.

—Samanon ne veut prendre tes lettres de change qu’à cinquante pour cent, et demande en garantie une délégation sur tes appointements.

La misère, secrète encore chez le directeur de la Guerre, et qui avait pour paravent un traitement de vingt-quatre mille francs, sans compter les gratifications, était donc arrivée à son dernier période chez l’employé.

—Tu as fait mon directeur, dit le mari en regardant sa femme.

—Je le crois, répondit-elle sans épouvanter de ce mot pris à l’argot des coulisses.

—Qu’allons-nous devenir? reprit Marneffe, le propriétaire nous saisira demain. Et ton père, qui s’avise de mourir sans faire de testament! Ma parole d’honneur, ces gens de l’Empire se croient tous immortels comme leur Empereur.

—Pauvre père, dit-elle, il n’a eu que moi d’enfant, il m’aimait bien! La comtesse aura brûlé le testament. Comment m’aurait-il oublié, lui qui nous donnait de temps en temps des trois ou quatre billets de mille francs à la fois?

—Nous devons quatre termes, quinze cents francs! notre mobilier les vaut-il? That is the question! a dit Shakspeare.

—Tiens, adieu, mon chat, dit Valérie qui n’avait pris que quelques bouchées de veau d’où la domestique avait extrait le jus pour un brave soldat revenu d’Alger. Aux grands maux, les grands remèdes!

—Valérie! où vas-tu? s’écria Marneffe en coupant à sa femme le chemin de la porte.

—Je vais voir notre propriétaire, répondit-elle en arrangeant ses anglaises sous son joli chapeau. Toi, tu devrais tâcher de te bien mettre avec cette vieille fille, si toutefois elle est cousine du directeur.

L’ignorance où sont les locataires d’une même maison de leurs situations sociales réciproques est un des faits constants qui peuvent le plus peindre l’entraînement de la vie parisienne; mais il est facile de comprendre qu’un employé qui va tous les jours de grand matin à son bureau, qui revient chez lui pour dîner, qui sort tous les soirs, et qu’une femme adonnée aux plaisirs de Paris, puissent ne rien savoir de l’existence d’une vieille fille logée au troisième étage au fond de la cour de leur maison, surtout quand cette fille a les habitudes de mademoiselle Fischer.

La première de la maison, Lisbeth allait chercher son lait, son pain, sa braise, sans parler à personne, et se couchait avec le soleil; elle ne recevait jamais de lettres, ni de visites, elle ne voisinait point. C’était une de ces existences anonymes, entomologiques, comme il y en a dans certaines maisons, où l’on apprend au bout de quatre ans qu’il existe un vieux monsieur au quatrième qui a connu Voltaire, Pilastre du Rosier, Beaujon, Marcel, Molé, Sophie Arnoult, Franklin et Robespierre. Ce que monsieur et madame Marneffe venaient de dire sur Lisbeth Fischer, ils l’avaient appris à cause de l’isolement du quartier et des rapports que leur détresse avait établis entre eux et les portiers dont la bienveillance leur était trop nécessaire pour ne pas avoir été soigneusement entretenue. Or, la fierté, le mutisme, la réserve de la vieille fille avaient engendré chez les portiers ce respect exagéré, ces rapports froids qui dénotent le mécontentement inavoué de l’inférieur. Les portiers se croyaient d’ailleurs dans l’espèce, comme on dit au Palais, les égaux d’un locataire dont le loyer était de deux cent cinquante francs. Les confidences de la cousine Bette à sa petite cousine Hortense étant vraies, chacun comprendra que la portière avait pu, dans quelque conversation intime avec les Marneffe, calomnier mademoiselle Fischer en croyant simplement médire d’elle.

Lorsque la vieille fille reçut son bougeoir des mains de la respectable madame Olivier, la portière, elle s’avança pour voir si les fenêtres de la mansarde au-dessus de son appartement étaient éclairées. A cette heure, en juillet, il faisait si sombre au fond de la cour, que la vieille fille ne pouvait pas se coucher sans lumière.

—Oh! soyez tranquille, monsieur Steinbock est chez lui, il n’est même pas sorti, dit malicieusement madame Olivier à mademoiselle Fischer.

La vieille fille ne répondit rien. Elle était encore restée paysanne en ceci, qu’elle se moquait du qu’en dira-t-on des gens placés loin d’elle; et, de même que les paysans ne voient que leur village, elle ne tenait qu’à l’opinion du petit cercle au milieu duquel elle vivait. Elle monta donc résolument, non pas chez elle, mais à cette mansarde. Voici pourquoi. Au dessert, elle avait mis dans son sac des fruits et des sucreries pour son amoureux, et elle venait les lui donner, absolument comme une vieille fille rapporte une friandise à son chien.

Elle trouva, travaillant à la lueur d’une petite lampe, dont la clarté s’augmentait en passant à travers un globe plein d’eau, le héros des rêves d’Hortense, un pâle jeune homme blond, assis à une espèce d’établi couvert des outils du ciseleur, de cire rouge, d’ébauchoirs, de socles dégrossis, de cuivres fondus sur modèle, vêtu d’une blouse, et tenant un petit groupe en cire à modeler qu’il contemplait avec l’attention d’un poète au travail.

—Tenez, Wenceslas, voilà ce que je vous apporte, dit-elle en plaçant son mouchoir sur un coin de l’établi.

Puis elle tira de son cabas avec précaution les friandises et les fruits.

—Vous êtes bien bonne, mademoiselle, répondit le pauvre exilé d’une voix triste.

—Ça vous rafraîchira, mon pauvre enfant. Vous vous échauffez le sang à travailler ainsi, vous n’étiez pas né pour un si rude métier...

Wenceslas Steinbock regarda la vieille fille d’un air étonné.

—Mangez donc, reprit-elle brusquement, au lieu de me contempler comme une de vos figures quand elles vous plaisent.

En recevant cette espèce de gourmade en paroles, l’étonnement du jeune homme cessa, car il reconnut alors son Mentor femelle dont la tendresse le surprenait toujours, tant il avait l’habitude d’être rudoyé. Quoique Steinbock eût vingt-neuf ans, il paraissait, comme certains blonds, avoir cinq ou six ans de moins, et à voir cette jeunesse, dont la fraîcheur avait cédé sous les fatigues et les misères de l’exil, unie à cette figure sèche et dure, on aurait pensé que la nature s’était trompée en leur donnant leurs sexes. Il se leva, s’alla jeter dans une vieille bergère Louis XV, couverte en velours d’Utrecht jaune, et parut vouloir s’y reposer. La vieille fille prit alors une prune de reine-claude, et la présenta doucement à son ami.

—Merci, dit-il en prenant le fruit.

—Êtes-vous fatigué? demanda-t-elle en lui donnant un autre fruit.

—Je ne suis pas fatigué par le travail, mais fatigué de la vie, répondit-il.

—En voilà des idées! reprit-elle avec une sorte d’aigreur. N’avez-vous pas un bon génie qui veille sur vous? dit-elle en lui présentant les sucreries et lui voyant manger tout avec plaisir. Voyez, en dînant chez ma cousine, j’ai pensé à vous...

—Je sais, dit-il en lançant sur Lisbeth un regard à la fois caressant et plaintif, que, sans vous, je ne vivrais plus depuis longtemps; mais, ma chère demoiselle, les artistes ont besoin de distractions...

—Ah! nous y voilà!... s’écria-t-elle en l’interrompant, en se mettant les poings sur les hanches et arrêtant sur lui des yeux flamboyants. Vous voulez aller perdre votre santé dans les infâmies de Paris, comme tant d’ouvriers qui finissent par aller mourir à l’hôpital! Non, non, faites-vous une fortune, et quand vous aurez des rentes, vous vous amuserez, mon enfant, vous aurez alors de quoi payer les médecins et les plaisirs, libertin que vous êtes.

Wenceslas Steinbock, en recevant cette bordée accompagnée de regards qui le pénétraient d’une flamme magnétique, baissa la tête. Si le médisant le plus mordant eût pu voir le début de cette scène, il aurait déjà reconnu la fausseté des calomnies lancées par les époux Olivier sur la demoiselle Fischer. Tout, dans l’accent, dans les gestes et dans les regards de ces deux êtres, accusait la pureté de leur vie secrète. La vieille fille déployait la tendresse d’une brutale, mais réelle maternité. Le jeune homme subissait comme un fils respectueux la tyrannie d’une mère. Cette alliance bizarre paraissait être le résultat d’une volonté puissante agissant incessamment sur un caractère faible, sur cette inconsistance particulière aux Slaves qui, tout en leur laissant un courage héroïque sur les champs de bataille, leur donne un incroyable décousu dans la conduite, une mollesse morale dont les causes devraient occuper les physiologistes, car les physiologistes sont à la politique ce que les entomologistes sont à l’agriculture.

—Et si je meurs avant d’être riche? demanda mélancoliquement Wenceslas.

—Mourir?... s’écria la vieille fille. Oh! je ne vous laisserai point mourir. J’ai de la vie pour deux, et je vous infuserais mon sang, s’il le fallait.

En entendant cette exclamation violente et naïve, les larmes mouillèrent les paupières de Steinbock.

—Ne vous attristez pas, mon petit Wenceslas, reprit Lisbeth émue. Tenez, ma cousine Hortense a trouvé, je crois, votre cachet assez gentil. Allez, je vous ferai bien vendre votre groupe en bronze, vous serez quitte avec moi, vous ferez ce que vous voudrez, vous deviendrez libre! Allons, riez donc!...

—Je ne serai jamais quitte avec vous, mademoiselle, répondit le pauvre exilé.

—Et pourquoi donc?... demanda la paysanne des Vosges en prenant le parti du Livonien contre elle-même.

—Parce que vous ne m’avez pas seulement nourri, logé, soigné dans la misère; mais encore vous m’avez donné de la force! vous m’avez créé ce que je suis, vous avez été souvent dure, vous m’avez fait souffrir...

—Moi? dit la vieille fille. Allez-vous recommencer vos bêtises sur la poésie, sur les arts, et faire craquer vos doigts, vous détirer les bras en parlant du beau idéal, de vos folies du Nord. Le beau ne vaut pas le solide, et le solide, c’est moi! Vous avez des idées dans la cervelle? la belle affaire! et moi aussi, j’ai des idées... A quoi sert ce qu’on a dans l’âme, si l’on n’en tire aucun parti? ceux qui ont des idées ne sont pas alors si avancés que ceux qui n’en ont pas, si ceux-là savent se remuer... Au lieu de penser à vos rêveries, il faut travailler. Qu’avez-vous fait depuis que je suis partie?...

—Qu’a dit votre jolie cousine?

—Qui vous a dit qu’elle était jolie? demanda vivement Lisbeth avec un accent où rugissait une jalousie de tigre.

—Mais, vous-même.

—C’était pour voir la grimace que vous feriez! Avez-vous envie de courir après les jupes? Vous aimez les femmes, eh bien! fondez-en, mettez vos désirs en bronze; car vous vous en passerez encore pendant quelque temps, d’amourettes, et surtout de ma cousine, cher ami. Ce n’est pas du gibier pour votre nez; il faut à cette fille-là un homme de soixante mille francs de rente... et il est trouvé. Tiens! le lit n’est pas fait! dit-elle en regardant à travers l’autre chambre, oh! pauvre chat! je vous ai oublié...

Aussitôt la vigoureuse fille se débarrassa de son mantelet, de son chapeau, de ses gants; et, comme une servante, elle arrangea lestement le petit lit de pensionnaire où couchait l’artiste. Ce mélange de brusquerie, de rudesse même et de bonté, peut expliquer l’empire que Lisbeth avait acquis sur cet homme de qui elle faisait une chose à elle. La vie ne nous attache-t-elle pas par ses alternatives de bon et de mauvais? Si le Livonien avait rencontré madame Marneffe, au lieu de rencontrer Lisbeth Fischer, il aurait trouvé, dans sa protectrice, une complaisance qui l’eût conduit à quelque route, bourbeuse et déshonorante où il se serait perdu. Il n’aurait certes pas travaillé, l’artiste ne serait pas éclos. Aussi, tout en déplorant l’âpre cupidité de la vieille fille, sa raison lui disait-elle de préférer ce bras de fer à la paresseuse et périlleuse existence que menaient quelques-uns de ses compatriotes.

Voici l’événement auquel était dû le mariage de cette énergie femelle et de cette faiblesse masculine, espèce de contre-sens assez fréquent, dit-on, en Pologne.

En 1833, mademoiselle Fischer, qui travaillait parfois la nuit quand elle avait beaucoup d’ouvrage, sentit, vers une heure du matin, une forte odeur d’acide carbonique, et entendit les plaintes d’un mourant. L’odeur du charbon et le râle provenaient d’une mansarde située au-dessus des deux pièces dont se composait son appartement; elle supposa qu’un jeune homme nouvellement venu dans la maison, et logé dans cette mansarde à louer depuis trois ans, se suicidait. Elle monta rapidement, enfonça la porte avec sa force de Lorraine en y pratiquant une pesée, et trouva le locataire se roulant sur un lit de sangle dans les convulsions de l’agonie. Elle éteignit le réchaud. La porte ouverte, l’air afflua, l’exilé fut sauvé; puis, quand Lisbeth l’eut couché comme un malade, qu’il fut endormi, elle put reconnaître les causes du suicide dans le dénûment absolu des deux chambres de cette mansarde où il n’existait qu’une méchante table, le lit de sangle et deux chaises.

Sur la table était cet écrit qu’elle lut: