Je demandai à Saint-Loup si cette guerre avait confirmé ce que nous disions des guerres passées à Doncières. Je lui rappelai des propos que lui-même avait oubliés, par exemple sur les pastiches des batailles par les généraux à venir. «La feinte, lui disais-je, n’est plus guère possible dans ces opérations qu’on prépare d’avance avec de telles accumulations d’artillerie. Et ce que tu m’as dit depuis sur les reconnaissances par les avions, qu’évidemment tu ne pouvais pas prévoir, empêche l’emploi des ruses napoléoniennes.—Comme tu te trompes, me répondit-il, cette guerre, évidemment, est nouvelle par rapport aux autres et se compose elle-même de guerres successives, dont la dernière est une innovation par rapport à celle qui l’a précédée. Il faut s’adapter à une formule nouvelle de l’ennemi pour se défendre contre elle, et alors lui-même recommence à innover, mais, comme en toute chose humaine, les vieux trucs prennent toujours. Pas plus tard qu’hier au soir, le plus intelligent des critiques militaires écrivait: «Quand les Allemands ont voulu délivrer la Prusse orientale, ils ont commencé l’opération par une puissante démonstration fort au sud contre Varsovie, sacrifiant dix mille hommes pour tromper l’ennemi. Quand ils ont créé, au début de 1915, la masse de manœuvre de l’archiduc Eugène pour dégager la Hongrie menacée, ils ont répandu le bruit que cette masse était destinée à une opération contre la Serbie. C’est ainsi qu’en 1800 l’armée qui allait opérer contre l’Italie était essentiellement qualifiée d’armée de réserve et semblait destinée non à passer les Alpes, mais à appuyer les armées engagées sur les théâtres septentrionaux. La ruse d’Hindenburg attaquant Varsovie pour masquer l’attaque véritable sur les lacs de Mazurie est imitée d’un plan de Napoléon de 1812.» «Tu vois que M. Bidou reproduit presque les paroles que tu me rappelles et que j’avais oubliées. Et comme la guerre n’est pas finie, ces ruses-là se reproduiront encore et réussiront, car on ne perce rien à jour, ce qui a pris une fois a pris parce que c’était bon et prendra toujours.» Et en effet, bien longtemps après cette conversation avec Saint-Loup, pendant que les regards des Alliés étaient fixés sur Pétrograd, contre laquelle capitale on croyait que les Allemands commençaient leur marche, ils préparaient la plus puissante offensive contre l’Italie. Saint-Loup me cita bien d’autres exemples de pastiches militaires, ou, si l’on croit qu’il n’y a pas un art mais une science militaire, d’application de lois permanentes. «Je ne veux pas dire, il y aurait contradiction dans les mots, ajouta Saint-Loup, que l’art de la guerre soit une science. Et s’il y a une science de la guerre, il y a diversité, dispute et contradiction entre les savants. Diversité projetée pour une part dans la catégorie du temps. Ceci est assez rassurant, car, pour autant que cela est, cela n’indique pas forcément erreur mais vérité qui évolue.» Il devait me dire plus tard: «Vois dans cette guerre l’évolution des idées sur la possibilité de la percée, par exemple. On y croit d’abord, puis on vient à la doctrine de l’invulnérabilité des fronts, puis à celle de la percée possible, mais dangereuse, de la nécessité de ne pas faire un pas en avant sans que l’objectif soit d’abord détruit (un journaliste péremptoire écrira que prétendre le contraire est la plus grande sottise qu’on puisse dire), puis, au contraire, à celle d’avancer avec une très faible préparation d’artillerie, puis on en vient à faire remonter l’invulnérabilité des fronts à la guerre de 1870 et à prétendre que c’est une idée fausse pour la guerre actuelle, donc une idée d’une vérité relative. Fausse dans la guerre actuelle à cause de l’accroissement des masses et du perfectionnement des engins (voir Bidou du 2 juillet 1918), accroissement qui d’abord avait fait croire que la prochaine guerre serait très courte, puis très longue, et enfin a fait croire de nouveau à la possibilité des décisions victorieuses. Bidou cite les Alliés sur la Somme, les Allemands vers Paris en 1918. De même à chaque conquête des Allemands on dit: le terrain n’est rien, les villes ne sont rien, ce qu’il faut c’est détruire la force militaire de l’adversaire. Puis les Allemands à leur tour adoptent cette théorie en 1918 et alors Bidou explique curieusement (2 juillet 1918) comment certains points vitaux, certains espaces essentiels s’ils sont conquis décident de la victoire. C’est, d’ailleurs, une tournure de son esprit. Il a montré comment si la Russie était bouchée sur mer elle serait défaite et qu’une armée enfermée dans une sorte de camp d’emprisonnement est destinée à périr.»
Il faut dire pourtant que si la guerre n’avait pas modifié le caractère de Saint-Loup, son intelligence, conduite par une évolution où l’hérédité entrait pour une grande part, avait pris un brillant que je ne lui avais jamais vu. Quelle distance entre le jeune blondin qui jadis était courtisé par les femmes chic ou aspirait à le devenir, et le discoureur, le doctrinaire qui ne cessait de jouer avec les mots! A une autre génération, sur une autre tige, comme un acteur qui reprend le rôle joué jadis par Bressant ou Delaunay, il était comme un successeur—rose, blond et doré, alors que l’autre était mi-partie très noir et tout blanc—de M. de Charlus. Il avait beau ne pas s’entendre avec son oncle sur la guerre, s’étant rangé dans cette fraction de l’aristocratie qui faisait passer la France avant tout tandis que M. de Charlus était au fond défaitiste, il pouvait montrer à celui qui n’avait pas vu le «créateur du rôle» comment on pouvait exceller dans l’emploi de raisonneur. «Il paraît que Hindenbourg c’est une révélation, lui dis-je.—Une vieille révélation, me répondit-il du «tac au tac», ou une future révélation.» Il aurait fallu, au lieu de ménager l’ennemi, laisser faire Mangin, abattre l’Autriche et l’Allemagne et européaniser la Turquie au lieu de montégriniser la France. «Mais nous aurons l’aide des États-Unis, lui dis-je.—En attendant, je ne vois ici que le spectacle des États désunis. Pourquoi ne pas faire des concessions plus larges à l’Italie par la peur de déchristianiser la France?—Si ton oncle Charlus t’entendait! lui dis-je. Au fond tu ne serais pas fâché qu’on offense encore un peu plus le Pape, et lui pense avec désespoir au mal qu’on peut faire au trône de François-Joseph. Il se dit, d’ailleurs, en cela dans la tradition de Talleyrand et du Congrès de Vienne.—L’ère du Congrès de Vienne est révolue, me répondit-il; à la diplomatie secrète il faut opposer la diplomatie concrète. Mon oncle est au fond un monarchiste impénitent à qui on ferait avaler des carpes comme Mme Molé ou des escarpes comme Arthur Meyer, pourvu que carpes et escarpes fussent à la Chambord. Par haine du drapeau tricolore, je crois qu’il se rangerait plutôt sous le torchon du Bonnet rouge, qu’il prendrait de bonne foi pour le Drapeau blanc.» Certes, ce n’était que des mots et Saint-Loup était loin d’avoir l’originalité quelquefois profonde de son oncle. Mais il était aussi affable et charmant de caractère que l’autre était soupçonneux et jaloux. Et il était resté charmant et rose comme à Balbec, sous tous ses cheveux d’or. La seule chose où son oncle ne l’eût pas dépassé était cet état d’esprit du faubourg Saint-Germain dont sont empreints ceux qui croient s’en être le plus détachés et qui leur donne à la fois ce respect des hommes intelligents pas nés (qui ne fleurit vraiment que dans la noblesse et rend les révolutions si injustes) et cette niaise satisfaction de soi. De par ce mélange d’humilité et d’orgueil, de curiosité d’esprit acquise et d’autorité innée, M. de Charlus et Saint-Loup, par des chemins différents et avec des opinions opposées, étaient devenus, à une génération d’intervalle, des intellectuels que toute idée nouvelle intéresse et des causeurs de qui aucun interrupteur ne peut obtenir le silence. De sorte qu’une personne un peu médiocre pouvait les trouver l’un et l’autre, selon la disposition où elle se trouvait, éblouissants ou raseurs.
Tout en me rappelant la visite de Saint-Loup j’avais marché, puis, pour aller chez Mme Verdurin, fait un long crochet; j’étais presque au pont des Invalides. Les lumières, assez peu nombreuses (à cause des gothas), étaient allumées un peu trop tôt, car le changement d’heure avait été fait un peu trop tôt, quand la nuit venait encore assez vite, mais stabilisé pour toute la belle saison (comme les calorifères sont allumés et éteints à partir d’une certaine date), et au-dessus de la ville nocturnement éclairée, dans toute une partie du ciel—du ciel ignorant de l’heure d’été et de l’heure d’hiver, et qui ne daignait pas savoir que 8 h. ½ était devenu 9 h. ½—dans toute une partie du ciel bleuâtre il continuait à faire un peu jour. Dans toute la partie de la ville que dominent les tours du Trocadéro, le ciel avait l’air d’une immense mer nuance de turquoise qui se retire, laissant déjà émerger toute une ligne légère de rochers noirs, peut-être même de simples filets de pêcheurs alignés les uns auprès des autres, et qui étaient de petits nuages. Mer en ce moment couleur turquoise et qui emporte avec elle, sans qu’ils s’en aperçoivent, les hommes entraînés dans l’immense révolution de la terre, de la terre sur laquelle ils sont assez fous pour continuer leurs révolutions à eux, et leurs vaines guerres, comme celle qui ensanglantait en ce moment la France. Du reste, à force de regarder le ciel paresseux et trop beau, qui ne trouvait pas digne de lui de changer son horaire et au-dessus de la ville allumée prolongeait mollement, en ces tons bleuâtres, sa journée qui s’attardait, le vertige prenait: ce n’était plus une mer étendue, mais une gradation verticale de bleus glaciers. Et les tours du Trocadéro qui semblaient si proches des degrés de turquoise devaient en être extrêmement éloignées, comme ces deux tours de certaines villes de Suisse qu’on croirait dans le lointain voisines avec la pente des cimes. Je revins sur mes pas, mais une fois quitté le pont des Invalides, il ne faisait plus jour dans le ciel, il n’y avait même guère de lumières dans la ville, et butant çà et là contre des poubelles, prenant un chemin pour un autre, je me trouvai sans m’en douter, en suivant machinalement un dédale de rues obscures, arrivé sur les boulevards. Là, l’impression d’Orient que je venais d’avoir se renouvela et, d’autre part, à l’évocation du Paris du Directoire succéda celle du Paris de 1815. Comme en 1815 c’était le défilé le plus disparate des uniformes des troupes alliées; et, parmi elles, des Africains en jupe-culotte rouge, des Hindous enturbannés de blanc suffisaient pour que de ce Paris où je me promenais je fisse toute une imaginaire cité exotique, dans un Orient à la fois minutieusement exact en ce qui concernait les costumes et la couleur des visages, arbitrairement chimérique en ce qui concernait le décor, comme de la ville où il vivait, Carpaccio fit une Jérusalem ou une Constantinople en y assemblant une foule dont la merveilleuse bigarrure n’était pas plus colorée que celle-ci. Marchant derrière deux zouaves qui ne semblaient guère se préoccuper de lui, j’aperçus un homme gras et gros, en feutre mou, en longue houppelande et sur la figure mauve duquel j’hésitai si je devais mettre le nom d’un acteur ou d’un peintre également connus pour d’innombrables scandales sodomistes. J’étais certain en tout cas que je ne connaissais pas le promeneur, aussi fus-je bien surpris, quand ses regards rencontrèrent les miens, de voir qu’il avait l’air gêné et fit exprès de s’arrêter et de venir à moi comme un homme qui veut montrer que vous ne le surprenez nullement en train de se livrer à une occupation qu’il eût préféré laisser secrète. Une seconde je me demandai qui me disait bonjour: c’était M. de Charlus. On peut dire que pour lui l’évolution de son mal ou la révolution de son vice était à ce point extrême où la petite personnalité primitive de l’individu, ses qualités ancestrales, sont entièrement interceptées par le passage en face d’elles du défaut ou du mal générique dont ils sont accompagnés. M. de Charlus était arrivé aussi loin qu’il était possible de soi-même, ou plutôt il était lui-même si parfaitement masqué par ce qu’il était devenu et qui n’appartenait pas à lui seul, mais à beaucoup d’autres invertis, qu’à la première minute je l’avais pris pour un autre d’entre eux, derrière ces zouaves, en plein boulevard, pour un autre d’entre eux qui n’était pas M. de Charlus, qui n’était pas un grand seigneur, qui n’était pas un homme d’imagination et d’esprit et qui n’avait pour toute ressemblance avec le baron que cet air commun à eux tous, et qui maintenant chez lui, au moins avant qu’on se fût appliqué à bien regarder, couvrait tout. C’est ainsi qu’ayant voulu aller chez Mme Verdurin j’avais rencontré M. de Charlus. Et certes, je ne l’eusse pas comme autrefois trouvé chez elle; leur brouille n’avait fait que s’aggraver et Mme Verdurin se servait même des événements présents pour le discréditer davantage. Ayant dit depuis longtemps qu’elle le trouvait usé, fini, plus démodé dans ses prétendues audaces que les plus pompiers, elle résumait maintenant cette condamnation et dégoûtait de lui toutes les imaginations en disant qu’il était «avant-guerre». La guerre avait mis entre lui et le présent, selon le petit clan, une coupure qui le reculait dans le passé le plus mort. D’ailleurs—et ceci s’adressait plutôt au monde politique, qui était moins informé—elle le représentait comme aussi «toc», aussi «à côté» comme situation mondaine que comme valeur intellectuelle. «Il ne voit personne, personne ne le reçoit», disait-elle à M. Bontemps, qu’elle persuadait aisément. Il y avait d’ailleurs du vrai dans ces paroles. La situation de M. de Charlus avait changé. Se souciant de moins en moins du monde, s’étant brouillé par caractère quinteux et ayant, par conscience de sa valeur sociale, dédaigné de se réconcilier avec la plupart des personnes qui étaient la fleur de la société, il vivait dans un isolement relatif qui n’avait pas, comme celui où était morte Mme de Villeparisis, l’ostracisme de l’aristocratie pour cause, mais qui aux yeux du public paraissait pire pour deux raisons. La mauvaise réputation, maintenant connue, de M. de Charlus faisait croire aux gens peu renseignés que c’était pour cela que ne le fréquentaient point les gens que de son propre chef il refusait de fréquenter. De sorte que ce qui était l’effet de son humeur atrabilaire semblait celui du mépris des personnes à l’égard de qui elle s’exerçait. D’autre part, Mme de Villeparisis avait eu un grand rempart: la famille. Mais M. de Charlus avait multiplié entre elle et lui les brouilles. Elle lui avait, d’ailleurs—surtout côté vieux faubourg, côté Courvoisier—semblé inintéressante. Et il ne se doutait guère, lui qui avait fait vers l’art, par opposition aux Courvoisier, des pointes si hardies, que ce qui eût intéressé le plus en lui un Bergotte, par exemple, c’était sa parenté avec tout ce vieux faubourg, c’eût été le pouvoir de décrire la vie quasi provinciale menée par ses cousines de la rue de la Chaise, à la place du Palais-Bourbon et à la rue Garancière. Point de vue moins transcendant et plus pratique, Mme Verdurin affectait de croire qu’il n’était pas Français. «Quelle est sa nationalité exacte, est-ce qu’il n’est pas Autrichien? demandait innocemment M. Verdurin.—Mais non, pas du tout, répondait la comtesse Molé, dont le premier mouvement obéissait plutôt au bon sens qu’à la rancune.—Mais non, il est Prussien, disait la Patronne, mais je vous le dis, je le sais, il nous l’a assez répété qu’il était membre héréditaire de la Chambre des Seigneurs de Prusse et Durchlaucht.—Pourtant la reine de Naples m’avait dit...—Vous savez que c’est une affreuse espionne, s’écriait Mme Verdurin qui n’avait pas oublié l’attitude que la souveraine déchue avait eue un soir chez elle. Je le sais et d’une façon précise, elle ne vivait que de ça. Si nous avions un gouvernement plus énergique, tout ça devrait être dans un camp de concentration. Et allez donc! En tout cas, vous ferez bien de ne pas recevoir ce joli monde, parce que je sais que le Ministre de l’Intérieur a l’œil sur eux, votre hôtel serait surveillé. Rien ne m’enlèvera de l’idée que pendant deux ans Charlus n’a pas cessé d’espionner chez moi.» Et pensant probablement qu’on pouvait avoir un doute sur l’intérêt que pouvaient présenter pour le gouvernement allemand les rapports les plus circonstanciés sur l’organisation du petit clan, Mme Verdurin, d’un air doux et perspicace, en personne qui sait que la Valeur de ce qu’elle dit ne paraîtra que plus précieuse si elle n’enfle pas la voix pour le dire: «Je vous dirai que dès le premier jour j’ai dit à mon mari: Ça ne me va pas, la façon dont cet homme s’est introduit chez moi. Ça a quelque chose de louche. Nous avions une propriété au fond d’une baie, sur un point très élevé. Il était sûrement chargé par les Allemands de préparer là une base pour leurs sous-marins. Il y avait des choses qui m’étonnaient et que maintenant je comprends. Ainsi au début il ne pouvait pas venir par le train avec les autres habitués. Moi je lui avais très gentiment proposé une chambre dans le château. Hé bien, non, il avait préféré habiter Doncières où il y avait énormément de troupe. Tout ça sentait l’espionnage à plein nez.» Pour la première des accusations dirigées contre le baron de Charlus, celle d’être passé de mode, les gens du monde ne donnaient que trop aisément raison à Mme Verdurin. En fait, ils étaient ingrats, car M. de Charlus était en quelque sorte leur poète, celui qui avait su dégager dans la mondanité ambiante une sorte de poésie où il entrait de l’histoire, de la beauté, du pittoresque, du comique, de la frivole élégance. Mais les gens du monde, incapables de comprendre cette poésie, n’en voyant aucune dans leur vie, la cherchaient ailleurs et mettaient à mille pieds au-dessus de M. de Charlus des hommes qui lui étaient infiniment inférieurs, mais qui prétendaient mépriser le monde et, en revanche, professaient des théories de sociologie et d’économie politique. M. de Charlus s’enchantait à raconter des mots involontairement lyriques, et à décrire les toilettes savamment gracieuses de la duchesse de X..., la traitant de femme sublime, ce qui le faisait considérer comme une espèce d’imbécile par des femmes du monde qui trouvaient la duchesse de X ... une sotte sans intérêt, que les robes sont faites pour être portées mais sans qu’on ait l’air d’y faire aucune attention, et qui, elles, plus intelligentes, couraient à la Sorbonne ou à la Chambre, si Deschanel devait parler. Bref, les gens du monde s’étaient désengoués de M. de Charlus, non pas pour avoir trop pénétré, mais sans avoir pénétré jamais sa rare valeur intellectuelle. On le trouvait «avant-guerre», démodé, car ceux-là mêmes qui sont le plus incapables de juger les mérites sont ceux qui pour les classer adoptent le plus l’ordre de la mode; ils n’ont pas épuisé, pas même effleuré les hommes de mérite qu’il y avait dans une génération, et maintenant il faut les condamner tous en bloc car voici l’étiquette d’une génération nouvelle, qu’on ne comprendra pas davantage. Quant à la deuxième accusation, celle de germanisme, l’esprit juste-milieu des gens du monde la leur faisait repousser, mais elle avait trouvé un interprète inlassable et particulièrement cruel en Morel qui, ayant su garder dans les journaux, et même dans le monde, la place que M. de Charlus avait, en prenant, les deux fois, autant de peine, réussi à lui faire obtenir, mais non pas ensuite à lui faire retirer, poursuivait le baron d’une haine implacable; c’était non seulement cruel de la part de Morel, mais doublement coupable, car quelles qu’eussent été ses relations exactes avec le baron, il avait connu de lui ce qu’il cachait à tant de gens, sa profonde bonté. M. de Charlus avait été avec le violoniste d’une telle générosité, d’une telle délicatesse, lui avait montré de tels scrupules de ne pas manquer à sa parole, qu’en le quittant l’idée que Charlie avait emportée de lui n’était nullement l’idée d’un homme vicieux (tout au plus considérait-il le vice du baron comme une maladie) mais de l’homme ayant le plus d’idées élevées qu’il eût jamais connu, un homme d’une sensibilité extraordinaire, une manière de saint. Il le niait si peu que, même brouillé avec lui, il disait sincèrement à des parents: «Vous pouvez lui confier votre fils, il ne peut avoir sur lui que la meilleure influence.» Aussi quand il cherchait par ses articles à le faire souffrir, dans sa pensée ce qu’il bafouait en lui ce n’était pas le vice, c’était la vertu. Un peu avant la guerre, de petites chroniques, transparentes pour ce qu’on appelait les initiés, avaient commencé à faire le plus grand tort à M. de Charlus. De l’une intitulée: «Les mésaventures d’une douairière en us, les vieux jours de la Baronne», Mme Verdurin avait acheté cinquante exemplaires pour pouvoir la prêter à ses connaissances, et M. Verdurin, déclarant que Voltaire même n’écrivait pas mieux, en donnait lecture à haute voix. Depuis la guerre le ton avait changé. L’inversion du baron n’était pas seule dénoncée, mais aussi sa prétendue nationalité germanique: «Frau Bosch», «Frau von den Bosch» étaient les surnoms habituels de M. de Charlus. Un morceau d’un caractère poétique avait ce titre emprunté à certains airs de danse dans Beethoven: «Une Allemande». Enfin deux nouvelles: «Oncle d’Amérique et Tante de Francfort» et «Gaillard d’arrière» lues en épreuves dans le petit clan, avaient fait la joie de Brichot lui-même qui s’était écrié: «Pourvu que très haute et très puissante Anastasie ne nous caviarde pas!» Les articles eux-mêmes étaient plus fins que ces titres ridicules. Leur style dérivait de Bergotte mais d’une façon à laquelle seul peut-être j’étais sensible, et voici pourquoi. Les écrits de Bergotte n’avaient nullement influé sur Morel. La fécondation s’était faite d’une façon toute particulière et si rare que c’est à cause de cela seulement que je la rapporte ici. J’ai indiqué en son temps la manière si spéciale que Bergotte avait, quand il parlait, de choisir ses mots, de les prononcer. Morel, qui l’avait longtemps rencontré, avait fait de lui alors des «imitations», où il contrefaisait parfaitement sa voix, usant des mêmes mots qu’il eût pris. Or maintenant, Morel pour écrire transcrivait des conversations à la Bergotte, mais sans leur faire subir cette transposition qui en eût fait du Bergotte écrit. Peu de personnes ayant causé avec Bergotte, on ne reconnaissait pas le ton, qui différait du style. Cette fécondation orale est si rare que j’ai voulu la citer ici. Elle ne produit, d’ailleurs, que des fleurs stériles.
Morel qui était au bureau de la presse et dont personne ne connaissait la situation irrégulière affectait de trouver, son sang français bouillant dans ses veines comme le jus des raisins de Combray, que c’était peu de chose que d’être dans un bureau pendant la guerre et feignait de vouloir s’engager (alors qu’il n’avait qu’à rejoindre) pendant que Mme Verdurin faisait tout ce qu’elle pouvait pour lui persuader de rester à Paris. Certes, elle était indignée que M. de Cambremer, à son âge, fût dans un état-major, et de tout homme qui n’allait pas chez elle elle disait: «Où est-ce qu’il a encore trouvé le moyen de se cacher celui-là?», et si on affirmait que celui-là était en première ligne depuis le premier jour, répondait sans scrupule de mentir ou peut-être par habitude de se tromper: «Mais pas du tout, il n’a pas bougé de Paris, il fait quelque chose d’à peu près aussi dangereux que de promener un ministre, c’est moi qui vous le dis, je vous en réponds, je le sais par quelqu’un qui l’a vu»; mais pour les fidèles ce n’était pas la même chose, elle ne voulait pas les laisser partir, considérant la guerre comme une grande «ennuyeuse» qui les faisait la lâcher; aussi faisait-elle toutes les démarches pour qu’ils restassent, ce qui lui donnerait le double plaisir de les avoir à dîner et, quand ils n’étaient pas encore arrivés ou déjà partis, de flétrir leur inaction. Encore fallait-il que le fidèle se prêtât à cet embusquage, et elle était désolée de voir Morel feindre de vouloir s’y montrer récalcitrant; aussi lui dis ait-elle: «Mais si, vous servez dans ce bureau, et plus qu’au front. Ce qu’il faut, c’est d’être utile, faire vraiment partie de la guerre, en être. Il y a ceux qui en sont et les embusqués. Eh bien, vous, vous en êtes, et, soyez tranquille, tout le monde le sait, personne ne vous jette la pierre.» Telle dans des circonstances différentes, quand pourtant les hommes n’étaient pas aussi rares et qu’elle n’était pas obligée comme maintenant d’avoir surtout des femmes, si l’un d’eux perdait sa mère, elle n’hésitait pas à lui persuader qu’il pouvait sans inconvénient continuer à venir à ses réceptions. «Le chagrin se porte dans le cœur. Vous voudriez aller au bal (elle n’en donnait pas), je serais la première à vous le déconseiller, mais ici, à mes petits mercredis ou dans une baignoire, personne ne s’en étonnera. On sait bien que vous avez du chagrin...» Maintenant les hommes étaient plus rares, les deuils plus fréquents, inutiles même à les empêcher d’aller dans le monde, la guerre suffisait. Elle voulait leur persuader qu’ils étaient plus utiles à la France en restant à Paris, comme elle leur eût assuré autrefois que le défunt eût été plus heureux de les voir se distraire. Malgré tout elle avait peu d’hommes, peut-être regrettait-elle parfois d’avoir consommé avec M. de Charlus une rupture sur laquelle il n’y avait plus à revenir.
Mais si M. de Charlus et Mme Verdurin ne se fréquentaient plus, chacun—avec quelques petites différences sans grande importance—continuait, comme si rien n’avait changé, Mme Verdurin à recevoir, M. de Charlus à aller à ses plaisirs: par exemple, chez Mme Verdurin, Cottard assistait maintenant aux réceptions dans un uniforme de colonel de «l’île du Rêve», assez semblable à celui d’un amiral haïtien et sur le drap duquel un large ruban bleu ciel rappelait celui des «Enfants de Marie»; quant à M. de Charlus, se trouvant dans une ville d’où les hommes déjà faits, qui avaient été jusqu’ici son goût, avaient disparu, il faisait comme certains Français, amateurs de femmes en France et vivant aux colonies: il avait, par nécessité d’abord, pris l’habitude et ensuite le goût des petits garçons.
Encore le premier de ces traits caractéristiques du salon Verdurin s’effaça-t-il assez vite, car Cottard mourut bientôt «face à l’ennemi», dirent les journaux, bien qu’il n’eût pas quitté Paris, mais se fût, en effet, surmené pour son âge, suivi bientôt par M. Verdurin, dont la mort chagrina une seule personne qui fut, le croirait-on, Elstir. J’avais pu étudier son œuvre à un point de vue en quelque sorte absolu. Mais lui, surtout au fur et à mesure qu’il vieillissait, la reliait superstitieusement à la société qui lui avait fourni ses modèles et, après s’être ainsi, par l’alchimie des impressions, transformée chez lui en œuvres d’art, lui avait donné son public, ses spectateurs. De plus en plus enclin à croire matériellement qu’une part notable de la beauté réside dans les choses, ainsi que, pour commencer, il avait adoré en Mme Elstir le type de beauté un peu lourde qu’il avait poursuivie, caressé dans des peintures, des tapisseries, il voyait disparaître avec M. Verdurin un des derniers vestiges du cadre social, du cadre périssable—aussi vite caduc que les modes vestimentaires elles-mêmes qui en font partie—qui soutient un art, certifie son authenticité, comme la Révolution en détruisant les élégances du XVIIIe aurait pu désoler un peintre de Fêtes galantes ou affliger Renoir la disparition de Montmartre et du Moulin de la Galette; mais surtout en M. Verdurin il voyait disparaître les yeux, le cerveau, qui avaient eu de sa peinture la vision la plus juste, où cette peinture, à l’état de souvenir aimé, résidait en quelque sorte. Sans doute des jeunes gens avaient surgi qui aimaient aussi la peinture, mais une autre peinture, et qui n’avaient pas comme Swann, comme M. Verdurin, reçu des leçons de goût de Whistler, des leçons de vérité de Monet, leur permettant de juger Elstir avec justice. Aussi celui-ci se sentait-il plus seul à la mort de M. Verdurin avec lequel il était pourtant brouillé depuis tant d’années, et ce fut pour lui comme un peu de la beauté de son œuvre qui s’éclipsait avec un peu de ce qui existait dans l’univers de conscience de cette beauté.
Quant au changement qui avait affecté les plaisirs de M. de Charlus, il resta intermittent. Entretenant une nombreuse correspondance avec «le front» il ne manquait pas de permissionnaires assez mûrs. En somme, d’une manière générale, Mme Verdurin continua à recevoir et M. de Charlus à aller à ses plaisirs comme si rien n’avait changé. Et pourtant depuis deux ans l’immense être humain appelé France et dont, même au point de vue purement matériel, on ne ressent la beauté colossale que si on aperçoit la cohésion des millions d’individus qui comme des cellules aux formes variées le remplissent, comme autant de petits polygones intérieurs, jusqu’au bord extrême de son périmètre, et si on le voit à l’échelle où un infusoire, une cellule, verrait un corps humain, c’est-à-dire grand comme le Mont Blanc, s’était affronté en une gigantesque querelle collective avec cet autre immense conglomérat d’individus qu’est l’Allemagne. Au temps où je croyais ce qu’on disait, j’aurais été tenté, en entendant l’Allemagne, puis la Bulgarie, puis la Grèce protester de leurs intentions pacifiques, d’y ajouter foi. Mais depuis que la vie avec Albertine et avec Françoise m’avait habitué à soupçonner chez elles des pensées, des projets qu’elles n’exprimaient pas, je ne laissais aucune parole juste en apparence de Guillaume II, de Ferdinand de Bulgarie, de Constantin de Grèce, tromper mon instinct qui devinait ce que machinait chacun d’eux. Et sans doute mes querelles avec Françoise, avec Albertine, n’avaient été que des querelles particulières, n’intéressant que la vie de cette petite cellule spirituelle qu’est un être. Mais de même qu’il est des corps d’animaux, des corps humains, c’est-à-dire des assemblages de cellules dont chacun par rapport à une seule est grand comme une montagne, de même il existe d’énormes entassements organisés d’individus qu’on appelle nations; leur vie ne fait que répéter en les amplifiant la vie des cellules composantes; et qui n’est pas capable de comprendre le mystère, les réactions, les lois de celles-ci, ne prononcera que des mots vides quand il parlera des luttes entre nations. Mais s’il est maître de la psychologie des individus, alors ces masses colossales d’individus conglomérés s’affrontant l’une l’autre prendront à ses yeux une beauté plus puissante que la lutte naissant seulement du conflit de deux caractères; et il les verra à l’échelle où verraient le corps d’un homme de haute taille des infusoires dont il faudrait plus de dix mille pour remplir un cube d’un millimètre de côté. Telles depuis quelque temps, la grande figure France remplie jusqu’à son périmètre de millions de petits polygones aux formes variées, et la figure remplie d’encore plus de polygones Allemagne, avaient entre elles deux une de ces querelles, comme en ont, dans une certaine mesure, des individus.
Mais les coups qu’elles échangeaient étaient réglés par cette boxe innombrable dont Saint-Loup m’avait exposé les principes; et parce que même en les considérant du point de vue des individus elles en étaient de géants assemblages, la querelle prenait des formes immenses et magnifiques, comme le soulèvement d’un océan aux millions de vagues qui essaye de rompre une ligne séculaire de falaises, comme des glaciers gigantesques qui tentent dans leurs oscillations lentes et destructrices de briser le cadre de montagne où ils sont circonscrits. Malgré cela, la vie continuait presque semblable pour bien des personnes qui ont figuré dans ce récit, et notamment pour M. de Charlus et pour les Verdurin, comme si les Allemands n’avaient pas été aussi près d’eux, la permanence menaçante bien qu’actuellement enrayée d’un péril nous laissant entièrement indifférents si nous ne nous le représentons pas. Les gens vont d’habitude à leurs plaisirs sans penser jamais que, si les influences étiolantes et modératrices venaient à cesser, la prolifération des infusoires atteindrait son maximum, c’est-à-dire, faisant en quelques jours un bond de plusieurs millions de lieues, passerait d’un millimètre cube à une masse un million de fois plus grande que le soleil, ayant en même temps détruit tout l’oxygène, toutes les substances dont nous vivons, et qu’il n’y aurait plus ni humanité, ni animaux, ni terre, ou, sans songer qu’une irrémédiable et fort vraisemblable catastrophe pourrait être déterminée dans l’éther par l’activité incessante et frénétique que cache l’apparente immutabilité du soleil, ils s’occupent de leurs affaires sans penser à ces deux mondes, l’un trop petit, l’autre trop grand pour qu’ils aperçoivent les menaces cosmiques qu’ils font planer autour de nous. Tels les Verdurin donnaient des dîners (puis bientôt Mme Verdurin seule, après la mort de M. Verdurin) et M. de Charlus allait à ses plaisirs sans guère songer que les Allemands fussent—immobilisés, il est vrai, par une sanglante barrière toujours renouvelée—à une heure d’automobile de Paris. Les Verdurin y pensaient pourtant, dira-t-on, puisqu’ils avaient un salon politique où on discutait chaque soir de la situation, non seulement des armées, mais des flottes. Ils pensaient, en effet, à ces hécatombes de régiments anéantis, de passagers engloutis, mais une opération inverse multiplie à tel point ce qui concerne notre bien-être et divise par un chiffre tellement formidable ce qui ne le concerne pas, que la mort de millions d’inconnus nous chatouille à peine et presque moins désagréablement qu’un courant d’air. Mme Verdurin, souffrant pour ses migraines de ne plus avoir de croissant à tremper dans son café au lait, avait obtenu de Cottard une ordonnance qui lui permettait de s’en faire faire dans certain restaurant dont nous avons parlé. Cela avait été presque aussi difficile à obtenir des pouvoirs publics que la nomination d’un général. Elle reprit son premier croissant le matin où les journaux narraient le naufrage du Lusitania. Tout en trempant le croissant dans le café au lait et donnant des pichenettes à son journal pour qu’il pût se tenir grand ouvert sans qu’elle eût besoin de détourner son autre main des trempettes, elle disait: «Quelle horreur! Cela dépasse en horreur les plus affreuses tragédies.» Mais la mort de tous ces noyés ne devait lui apparaître que réduite au milliardième, car tout en faisant la bouche pleine, ces réflexions désolées, l’air qui surnageait sur sa figure, amené probablement là par la saveur du croissant, si précieux contre la migraine était plutôt celui d’une douce satisfaction.
M. de Charlus allait plus loin que ne pas souhaiter passionnément la victoire de la France; il souhaitait sans se l’avouer sinon que l’Allemagne triomphât, du moins qu’elle ne fût pas écrasée comme tout le monde le souhaitait. La cause en était que dans ces querelles les grands ensembles d’individus appelés nations se comportent eux-mêmes, dans une certaine mesure, comme des individus. La logique qui les conduit est tout intérieure et perpétuellement refondue par la passion, comme celle de gens affrontés dans une querelle amoureuse ou domestique, comme la querelle d’un fils avec son père, d’une cuisinière avec sa patronne, d’une femme avec son mari. Celle qui a tort croit cependant avoir raison—comme c’était le cas pour l’Allemagne—et celle qui a raison donne parfois de son bon droit des arguments qui ne lui paraissent irréfutables que parce qu’ils répondent à sa passion. Dans ces querelles d’individus, pour être convaincu du bon droit de n’importe laquelle des parties, le plus sûr est d’être cette partie-là, un spectateur ne l’approuvera jamais aussi complètement. Or, dans les nations, l’individu, s’il fait vraiment partie de la nation, n’est qu’une cellule de l’individu: nation. Le bourrage de crâne est un mot vide de sens. Eût-on dit aux Français qu’ils allaient être battus qu’aucun Français ne se fût moins désespéré que si on lui avait dit qu’il allait être tué par les berthas. Le véritable bourrage de crâne on se le fait à soi-même par l’espérance qui est un genre de l’instinct de conservation d’une nation si l’on est vraiment membre vivant de cette nation. Pour rester aveugle sur ce qu’a d’injuste la cause de l’individu Allemagne, pour reconnaître à tout instant ce qu’a de juste la cause de l’individu France, le plus sûr n’était pas pour un Allemand de n’avoir pas de jugement, pour un Français d’en avoir, le plus sûr pour l’un ou pour l’autre c’était d’avoir du patriotisme. M. de Charlus, qui avait de rares qualités morales, qui était accessible à la pitié, généreux, capable d’affection, de dévouement, en revanche, pour des raisons diverses—parmi lesquelles celle d’avoir eu une mère duchesse de Bavière pouvait jouer un rôle—n’avait pas de patriotisme. Il était, par conséquent, du corps France comme du corps Allemagne. Si j’avais été moi-même dénué de patriotisme, au lieu de me sentir une des cellules du corps France, il me semble que ma façon de juger la querelle n’eût pas été la même qu’elle eût pu être autrefois. Dans mon adolescence, où je croyais exactement ce qu’on me disait, j’aurais sans doute, en entendant le gouvernement allemand protester de sa bonne foi, été tenté de ne pas la mettre en doute, mais depuis longtemps je savais que nos pensées ne s’accordent pas toujours avec nos paroles.
Mais enfin, je ne peux que supposer ce que j’aurais fait si je n’avais pas été acteur, si je n’avais pas été une partie de l’acteur France, comme dans mes querelles avec Albertine, où mon regard triste et ma gorge oppressée étaient une partie de mon individu passionnément intéressé à ma cause, je ne pouvais arriver au détachement. Celui de M. de Charlus était complet. Or, dès lors qu’il n’était plus qu’un spectateur, tout devait le porter à être germanophile, du moment que, n’étant pas véritablement français, il vivait en France. Il était très fin, les sots sont en tous pays les plus nombreux; nul doute que, vivant en Allemagne, les sots d’Allemagne défendant avec sottise et passion une cause injuste ne l’eussent irrité; mais vivant en France, les sots français défendant avec sottise et passion une cause juste ne l’irritaient pas moins. La logique de la passion, fût-elle au service du meilleur droit, n’est jamais irréfutable pour celui qui n’est pas passionné. M. de Charlus relevait avec finesse chaque faux raisonnement des patriotes. La satisfaction que cause à un imbécile son bon droit et la certitude du succès vous laissent particulièrement irrité. M. de Charlus l’était par l’optimisme triomphant de gens qui ne connaissaient pas comme lui l’Allemagne et sa force, qui croyaient chaque mois à un écrasement pour le mois suivant, et au bout d’un an n’étaient pas moins assurés dans un nouveau pronostic, comme s’ils n’en avaient pas porté, avec tout autant d’assurance, d’aussi faux, mais qu’ils avaient oubliés disant, si on le leur rappelait, que «ce n’était pas la même chose». Or, M. de Charlus, qui avait certaines profondeurs dans l’esprit, n’eût peut-être pas compris en Art que le «ce n’est pas la même chose» opposé par les détracteurs de Monet à ceux qui leur disent «on a dit la même chose pour Delacroix», répondait à la même tournure d’esprit. Enfin M. de Charlus était pitoyable, l’idée d’un vaincu lui faisait mal, il était toujours pour le faible, il ne lisait pas les chroniques judiciaires pour ne pas avoir à souffrir dans sa chair des angoisses du condamné et de l’impossibilité d’assassiner le juge, le bourreau, et la foule ravie de voir que «justice est faite». Il était certain, en tout cas, que la France ne pouvait plus être vaincue, et, en revanche, il savait que les Allemands souffraient de la famine, seraient obligés un jour ou l’autre de se rendre à merci. Cette idée elle aussi lui était rendue plus désagréable par ce fait qu’il vivait en France. Ses souvenirs de l’Allemagne étaient malgré tout lointains, tandis que les Français qui parlaient de l’écrasement de l’Allemagne avec une joie qui lui déplaisait, c’étaient des gens dont les défauts lui étaient connus, la figure antipathique. Dans ces cas-là on plaint plus ceux qu’on ne connaît pas, ceux qu’on imagine, que ceux qui sont tout près de nous dans la vulgarité de la vie quotidienne, à moins alors d’être tout à fait ceux-là, de ne faire qu’une chair avec eux; le patriotisme fait ce miracle, on est pour son pays comme on est pour soi-même dans une querelle amoureuse. Aussi la guerre était-elle pour M. de Charlus une culture extraordinairement féconde de ces haines qui chez lui naissaient en un instant, avaient une durée très courte mais pendant laquelle il se fût livré à toutes les violences. En lisant les journaux, l’air de triomphe des chroniqueurs présentant chaque jour l’Allemagne à bas: «La Bête aux abois, réduite à l’impuissance», alors que le contraire n’était que trop vrai, l’enivrait de rage par leur sottise allègre et féroce. Les journaux étaient en partie rédigés à ce moment-là par des gens connus qui trouvaient là une manière de «reprendre du service», par des Brichot, par des Norpois, par des Legrandin. M. de Charlus rêvait de les rencontrer, de les accabler des plus amers sarcasmes. Toujours particulièrement instruit des tares sexuelles, il les connaissait chez quelques-uns qui, pensant qu’elles étaient ignorées chez eux, se complaisaient à les dénoncer chez les souverains des «Empires de proie», chez Wagner, etc. Il brûlait de se trouver face à face avec eux, de leur mettre le nez dans leur propre vice devant tout le monde et de laisser ces insulteurs d’un vaincu, déshonorés et pantelants. M. de Charlus enfin avait encore des raisons plus particulières d’être ce germanophile. L’une était qu’homme du monde, il avait beaucoup vécu parmi les gens du monde, parmi les gens honorables, parmi les hommes d’honneur, de ces gens qui ne serreront pas la main à une fripouille, il connaissait leur délicatesse et leur dureté; il les savait insensibles aux larmes d’un homme qu’ils font chasser d’un cercle ou avec qui ils refusent de se battre, dût leur acte de «propreté morale» amener la mort de la mère de la brebis galeuse. Malgré lui, quelque admiration qu’il eût pour l’Angleterre, cette Angleterre impeccable, incapable de mensonge, empêchant le blé et le lait d’entrer en Allemagne, c’était un peu cette nation d’hommes d’honneur, de témoins patentés, d’arbitres en affaires d’honneur; tandis qu’il savait que des gens tarés, des fripouilles comme certains personnages de Dostoïewski peuvent être meilleurs, et je n’ai jamais pu comprendre pourquoi il leur identifiait les Allemands, le mensonge et la ruse ne leur suffisant pas pour faire préjuger un bon cœur qu’il ne semble pas que les Allemands aient montré. Enfin, un dernier trait complétera cette germanophilie de M. de Charlus: il la devait, et par une réaction très bizarre, à son «charlisme». Il trouvait les Allemands fort laids, peut-être parce qu’ils étaient un peu trop près de son sang; il était fou des Marocains, mais surtout des Anglo-Saxons en qui il voyait comme des statues vivantes de Phidias. Or, chez lui, le plaisir n’allait pas sans une certaine idée cruelle dont je ne savais pas encore à ce moment-là toute la force; l’homme qu’il aimait lui apparaissait comme un délicieux bourreau. Il eût cru, en prenant parti contre les Allemands, agir comme il n’agissait que dans les heures de volupté, c’est-à-dire en sens contraire de sa nature pitoyable, c’est-à-dire enflammée pour le mal séduisant et écrasant la vertueuse laideur. Il en fut encore ainsi au moment du meurtre de Raspoutine, meurtre auquel on fut surpris, d’ailleurs, de trouver un si fort cachet de couleur russe, dans un souper à la Dostoïewski (impression qui eût été encore bien plus forte si le public n’avait pas ignoré de tout cela ce que savait parfaitement M. de Charlus), parce que la vie nous déçoit tellement que nous finissons par croire que la littérature n’a aucun rapport avec elle et que nous sommes stupéfaits de voir que les précieuses idées que les livres nous ont montrées s’étalent, sans peur de s’abîmer, gratuitement, naturellement, en pleine vie quotidienne et, par exemple, qu’un souper, un meurtre, événement russe, ont quelque chose de russe.
La guerre se prolongeait indéfiniment et ceux qui avaient annoncé de source sûre, il y avait déjà plusieurs années, que les pourparlers de paix étaient commencés, spécifiant les clauses du traité, ne prenaient pas la peine, quand ils causaient avec vous, de s’excuser de leurs fausses nouvelles. Ils les avaient oubliées et étaient prêts à en propager sincèrement d’autres, qu’ils oublieraient aussi vite. C’était l’époque où il y avait continuellement des raids de gothas; l’air grésillait perpétuellement d’une vibration vigilante et sonore d’aéroplanes français. Mais parfois retentissait la sirène comme un appel déchirant de Walkyrie—seule musique allemande qu’on eût entendue depuis la guerre—jusqu’à l’heure où les pompiers annonçaient que l’alerte était finie tandis qu’à côté d’eux la berloque, comme un invisible gamin, commentait à intervalles réguliers la bonne nouvelle et jetait en l’air son cri de joie.
M. de Charlus était étonné de voir que même des gens comme Brichot qui avant la guerre avaient été militaristes, reprochant surtout à la France de ne pas l’être assez, ne se contentaient pas de reprocher les excès de son militarisme à l’Allemagne, mais même son admiration de l’armée. Sans doute ils changeaient d’avis dès qu’il s’agissait de ralentir la guerre contre l’Allemagne et dénonçaient avec raison les pacifistes. Mais, par exemple, Brichot, ayant accepté, malgré ses yeux, de rendre compte dans des conférences de certains ouvrages parus chez les neutres, exaltait le roman d’un Suisse où sont raillés comme semence de militarisme deux enfants tombant d’une admiration symbolique à la vue d’un dragon. Cette raillerie avait de quoi déplaire pour d’autres raisons à M. de Charlus, lequel estimait qu’un dragon peut être quelque chose de fort beau. Mais surtout il ne comprenait pas l’admiration de Brichot, sinon pour le livre, que le baron n’avait pas lu, du moins pour son esprit, si différent de celui qui animait Brichot avant la guerre. Alors tout ce que faisait un militaire était bien, fût-ce les irrégularités du général de Boisdeffre, les travestissements et machinations du colonel du Paty de Clam, le faux du colonel Henry. Par quelle volte-face extraordinaire (et qui n’était en réalité qu’une autre face de la même passion fort noble, la passion patriotique, obligée, de militariste qu’elle était quand elle luttait contre le dreyfusisme, lequel était de tendances antimilitaristes, à se faire presque antimilitariste puisque c’était maintenant contre la Germanie sur-militariste qu’elle luttait) Brichot s’écriait-il: «Oh! le spectacle bien mirifique et digne d’attirer la jeunesse d’un siècle tout de brutalité, ne connaissant que le culte de la force: un dragon! On peut juger de ce que sera la vile soldatesque d’une génération élevée dans le culte de ces manifestations de force brutale!» «Voyons, me dit M. de Charlus, vous connaissez Brichot et Cambremer. Chaque fois que je les vois ils me parlent de l’extraordinaire manque de psychologie de l’Allemagne. Entre nous, croyez-vous que jusqu’ici ils avaient eu grand souci de la psychologie, et que même maintenant ils soient capables d’en faire preuve? Mais croyez bien que je n’exagère pas. Qu’il s’agisse du plus grand Allemand, de Nietzsche, de Goethe, vous entendrez Brichot dire: «Avec l’habituel manque de psychologie qui caractérise la race teutonne». Il y a évidemment dans la guerre des choses qui me font plus de peine. Mais avouez que c’est énervant. Norpois est plus fin, je le reconnais, bien qu’il n’ait pas cessé de se tromper depuis le commencement. Mais qu’est-ce que ça veut dire que ces articles qui excitent l’enthousiasme universel? Mon cher Monsieur, vous savez aussi bien que moi ce que vaut Brichot, que j’aime beaucoup, même depuis le schisme qui m’a séparé de sa petite église, à cause de quoi je le vois beaucoup moins. Mais enfin j’ai une certaine considération pour ce régent de collège, beau parleur et fort instruit, et j’avoue que c’est fort touchant qu’à son âge, et diminué comme il est, car il l’est très sensiblement depuis quelques années, il se soit remis, comme il dit, à servir. Mais enfin la bonne intention est une chose, le talent en est une autre, et Brichot n’a jamais eu de talent. J’avoue que je partage son admiration pour certaines grandeurs de la guerre actuelle. Tout au plus est-il étrange qu’un partisan aveugle de l’Antiquité comme Brichot, qui n’avait pas assez de sarcasmes pour Zola trouvant plus de poésie dans un ménage d’ouvriers, dans la mine, que dans les palais historiques, ou pour Goncourt mettant Diderot au-dessus d’Homère et Watteau au-dessus de Raphaël, ne cesse de nous répéter que les Thermopyles, qu’Austerlitz même, ce n’était rien à côté de Vauquois. Cette fois, du reste, le public, qui avait résisté aux modernistes de la littérature et de l’art, suit ceux de la guerre, parce que c’est une mode adoptée de penser ainsi et puis que les petits esprits sont écrasés non par la beauté, mais par l’énormité de l’action. On n’écrit plus Kolossal qu’avec un K, mais, au fond, ce devant quoi on s’agenouille c’est bien du colossal.
«C’est, du reste, une étrange chose, ajouta M. de Charlus de la petite voix pointue qu’il prenait par moments. J’entends des gens qui ont l’air très heureux toute la journée, qui prennent d’excellents cocktails, déclarer qu’ils ne pourront aller jusqu’au bout de la guerre, que leur cœur n’aura pas la force, qu’ils ne peuvent pas penser à autre chose, qu’ils mourront tout d’un coup, et le plus extraordinaire, c’est que cela arrive en effet. Comme c’est curieux! Est-ce une question d’alimentation, parce qu’ils n’ingéreront plus que des choses mal préparées, ou parce que pour prouver leur zèle ils s’attellent à des besognes vaines mais qui détruisent le régime qui les conservait? Mais enfin j’enregistre un nombre étonnant de ces étranges morts prématurées, prématurées au moins au gré du défunt. Je ne sais plus ce que je vous disais, que Brichot et Norpois admiraient cette guerre, mais quelle singulière manière d’en parler! D’abord avez-vous remarqué ce pullulement d’expressions nouvelles qu’emploie Norpois qui, quand elles ont fini par s’user à force d’être employées tous les jours—car vraiment il est infatigable, et je crois que c’est la mort de ma tante Villeparisis qui lui a donné une seconde jeunesse,—sont immédiatement remplacées par d’autres lieux communs? Autrefois je me rappelle que vous vous amusiez à noter ces modes de langage qui apparaissaient, se maintenaient, puis disparaissaient: celui qui sème le vent récolte la tempête; les chiens aboient, la caravane passe; faites-moi de bonne politique et je vous ferai de bonnes finances, disait le baron Louis; il y a des symptômes qu’il serait exagéré de prendre au tragique mais qu’il convient de prendre au sérieux; travailler pour le roi de Prusse (celle-là a d’ailleurs ressuscité, ce qui était infaillible). Hé bien, depuis, hélas, que j’en ai vu mourir! Nous avons eu: le chiffon de papier, les empires de proie, la fameuse kultur qui consiste à assassiner des femmes et des enfants sans défense, la victoire appartient, comme disent les Japonais, à celui qui sait souffrir un quart d’heure de plus que l’autre, les Germano-Touraniens, la barbarie scientifique—si nous voulons gagner la guerre, selon la forte expression de M. Lloyd George—enfin ça ne se compte plus, et le mordant des troupes, et le cran des troupes. Même la syntaxe de l’excellent Norpois subit du fait de la guerre une altération aussi profonde que la fabrication du pain ou la rapidité des transports. Avez-vous remarqué que l’excellent homme, tenant à proclamer ses désirs comme une vérité sur le point d’être réalisée, n’ose pas tout de même employer le futur pur et simple, qui risquerait d’être contredit par les événements, mais a adopté comme signe de ce temps le verbe savoir?» J’avouai à M. de Charlus que je ne comprenais pas bien ce qu’il voulait dire. Il me faut noter ici que le duc de Guermantes ne partageait nullement le pessimisme de son frère. Il était, de plus, aussi anglophile que M. de Charlus était anglophobe. Enfin il tenait M. Caillaux pour un traître qui méritait mille fois d’être fusillé. Quand son frère lui demandait des preuves de cette trahison, M. de Guermantes répondait que s’il ne fallait condamner que les gens qui signent un papier où ils déclarent «j’ai trahi» on ne punirait jamais le crime de trahison. Mais pour le cas où je n’aurais pas l’occasion d’y revenir, je noterai aussi que, deux ans plus tard, le duc de Guermantes, animé du plus pur anticaillautisme, rencontra un attaché militaire anglais et sa femme, couple remarquablement lettré avec lequel il se lia, comme au temps de l’affaire Dreyfus avec les trois dames charmantes; que dès le premier jour il eut la stupéfaction, parlant de Caillaux dont il estimait la condamnation certaine et le crime patent, d’entendre le couple charmant et lettré dire: «Mais il sera probablement acquitté, il n’y a absolument rien contre lui.» M. de Guermantes essaya d’alléguer que M. de Norpois, dans sa déposition, avait dit en regardant Caillaux atterré: «Monsieur Caillaux, vous êtes le Giolitti de la France.» Mais le couple charmant avait souri, tourné M. de Norpois en ridicule, cité des preuves de son gâtisme et conclu qu’il avait dit cela devant M. Caillaux atterré, disait le Figaro, mais probablement, en réalité, devant M. Caillaux narquois. Les opinions du duc de Guermantes n’avaient pas tardé à changer. Attribuer ce changement à l’influence d’une Anglaise n’est pas aussi extraordinaire que cela eût pu paraître si on l’eût prophétisé même en 1919, où les Anglais n’appelaient les Allemands que les Huns et réclamaient une féroce condamnation contre les coupables. Leur opinion à eux aussi devait changer et toute décision être approuvée par eux qui pouvait contrister la France et venir en aide à l’Allemagne. Pour revenir à M. de Charlus: «Mais si, répondit-il à l’aveu que je ne le comprenais pas: «savoir», dans les articles de Norpois, est le signe du futur, c’est-à-dire le signe des désirs de Norpois et des désirs de nous tous d’ailleurs, ajouta-t-il, peut-être sans une complète sincérité, vous comprenez bien que si «savoir» n’était pas devenu le simple signe du futur, on comprendrait à la rigueur que le sujet de ce verbe pût être un pays, par exemple chaque fois que Norpois dit: «L’Amérique ne saurait rester indifférente à ces violations répétées du droit», «La monarchie bicéphale ne saurait manquer de venir à résipiscence». Il est clair que de telles phrases expriment les désirs de Norpois (comme les miens, comme les vôtres), mais enfin, là le verbe peut encore garder malgré tout son sens ancien, car un pays peut «savoir», l’Amérique peut «savoir», la monarchie «bicéphale» elle-même peut «savoir» (malgré l’éternel manque de psychologie), mais le doute n’est plus possible quand Norpois écrit: «Ces dévastations systématiques ne sauraient persuader aux neutres», «La région des lacs ne saurait manquer de tomber à bref délai aux mains des alliés», «Les résultats de ces élections neutralistes ne sauraient refléter l’opinion de la grande majorité du pays.» Or il est certain que ces dévastations, ces régions et ces résultats de votes sont des choses inanimées qui ne peuvent pas «savoir». Par cette formule Norpois adresse simplement aux neutres l’injonction (à laquelle j’ai le regret de constater qu’ils ne semblent pas obéir) de sortir de la neutralité ou aux régions des lacs de ne plus appartenir aux «Boches» (M. de Charlus mettait à prononcer le mot «boche» le même genre de hardiesse que jadis dans le train de Balbec à parler des hommes dont le goût n’est pas pour les femmes). D’ailleurs, avez-vous remarqué avec quelles ruses Norpois a toujours commencé, dès 1914, ses articles aux neutres? Il commence par déclarer que, certes, la France n’a pas à s’immiscer dans la politique de l’Italie ou de la Roumanie ou de la Bulgarie, etc. C’est à ces puissances seules qu’il convient de décider en toute indépendance et en ne consultant que l’intérêt national si elles doivent ou non sortir de la neutralité. Mais si ces premières déclarations de l’article (ce qu’on eût appelé autrefois l’exorde) sont si remarquables et désintéressées, le morceau suivant l’est généralement beaucoup moins. Toutefois, en continuant, dit en substance Norpois, «il est bien clair que seules tireront un bénéfice matériel de la lutte les nations qui se seront rangées du côté du Droit et de la Justice. On ne peut attendre que les alliés récompensent, en leur octroyant leurs territoires d’où s’élève depuis des siècles la plainte de leurs frères opprimés, les peuples qui, suivant la politique de moindre effort, n’auront pas mis leur épée au service des alliés». Ce premier pas fait vers un conseil d’intervention, rien n’arrête plus Norpois, ce n’est plus seulement le principe mais l’époque de l’intervention sur lesquels il donne des conseils de moins en moins déguisés. «Certes, dit-il en faisant ce qu’il appellerait lui-même le bon apôtre, c’est à l’Italie, à la Roumanie seules de décider de l’heure opportune et de la forme sous laquelle il leur conviendra d’intervenir. Elles ne peuvent pourtant ignorer qu’à trop tergiverser elles risquent de laisser passer l’heure. Déjà les sabots des cavaliers russes font frémir la Germanie traquée d’une indicible épouvante. Il est bien évident que les peuples qui n’auront fait que voler au secours de la victoire, dont on voit déjà l’aube resplendissante, n’auront nullement droit à cette même récompense qu’ils peuvent encore en se hâtant, etc.» C’est comme au théâtre quand on dit: «Les dernières places qui restent ne tarderont pas à être enlevées. Avis aux retardataires.» Raisonnement d’autant plus stupide que Norpois le refait tous les six mois, et dit périodiquement à la Roumanie: «L’heure est venue pour la Roumanie de savoir si elle veut ou non réaliser ses aspirations nationales. Qu’elle attende encore, il risque d’être trop tard.» Or, depuis deux ans qu’il le dit, non seulement le «trop tard» n’est pas encore venu, mais on ne cesse de grossir les offres qu’on fait à la Roumanie. De même il invite la France, etc., à intervenir en Grèce en tant que puissance protectrice parce que le traité qui hait la Grèce à la Serbie n’a pas été tenu. Or, de bonne foi, si la France n’était pas en guerre et ne souhaitait pas le concours ou la neutralité bienveillante de la Grèce, aurait-elle l’idée d’intervenir en tant que puissance protectrice, et le sentiment moral qui la pousse à se révolter parce que la Grèce n’a pas tenu ses engagements avec la Serbie ne se tait-il pas aussi dès qu’il s’agit de violation tout aussi flagrante de la Roumanie et de l’Italie qui, avec raison, je le crois, comme la Grèce aussi, n’ont pas rempli leurs devoirs, moins impératifs et étendus qu’on ne dit, d’alliés de l’Allemagne. La vérité c’est que les gens voient tout par leur journal, et comment pourraient-ils faire autrement puisqu’ils ne connaissent pas personnellement les gens ni les événements dont il s’agit? Au temps de l’affaire qui passionnait si bizarrement à une époque dont il est convenu de dire que nous sommes séparés par des siècles, car les philosophes de la guerre ont accrédité que tout lien est rompu avec le passé, j’étais choqué de voir des gens de ma famille accorder toute leur estime à des anticléricaux, anciens communards que leur journal leur avait présentés comme antidreyfusards, et honnir un général bien né et catholique mais révisionniste. Je ne le suis pas moins de voir tous les Français exécrer l’Empereur François-Joseph qu’ils vénéraient, avec raison, je peux vous le dire, moi qui l’ai beaucoup connu et qu’il veut bien traiter en cousin. Ah! je ne lui ai pas écrit depuis la guerre, ajouta-t-il comme avouant hardiment une faute qu’il savait très bien qu’on ne pouvait blâmer. Si, la première année, et une seule fois. Mais qu’est-ce que vous voulez, cela ne change rien à mon respect pour lui, mais j’ai ici beaucoup de jeunes parents qui se battent dans nos lignes et qui trouveraient, je le sais, fort mauvais que j’entretienne une correspondance suivie avec le chef d’une nation en guerre avec nous. Que voulez-vous? me critique qui voudra, ajouta-t-il, comme s’exposant hardiment à mes reproches, je n’ai pas voulu qu’une lettre signée Charlus arrivât en ce moment à Vienne. La plus grande critique que j’adresserais au vieux souverain, c’est qu’un seigneur de son rang, chef d’une des maisons les plus anciennes et les plus illustres d’Europe, se soit laissé mener par ce petit hobereau, fort intelligent d’ailleurs, mais enfin par un simple parvenu comme Guillaume de Hohenzollem. Ce n’est pas une des anomalies les moins choquantes de cette guerre.» Et comme, dès qu’il se replaçait au point de vue nobiliaire, qui pour lui au fond dominait tout, M. de Charlus arrivait à d’extraordinaires enfantillages, il me dit du même ton qu’il m’eût parlé de la Marne ou de Verdun qu’il y avait des choses capitales et fort curieuses que ne devrait pas omettre celui qui écrirait l’histoire de cette guerre, «Ainsi, me dit-il, par exemple, tout le monde est si ignorant que personne n’a fait remarquer cette chose si marquante: le grand maître de l’ordre de Malte, qui est un pur boche, n’en continue pas moins de vivre à Rome où il jouit, en tant que grand maître de notre ordre, du privilège de l’exterritorialité. C’est intéressant», ajouta-t-il d’un air de me dire: «Vous voyez que vous n’avez pas perdu votre soirée en me rencontrant.» Je le remerciai et il prit l’air modeste de quelqu’un qui n’exige pas de salaire. «Qu’est-ce que j’étais donc en train de vous dire? Ah! oui, que les gens haïssaient maintenant François-Joseph, d’après leur journal. Pour le roi Constantin de Grèce et le tzar de Bulgarie, le public a oscillé, à diverses reprises, entre l’aversion et la sympathie, parce qu’on disait tour à tour qu’ils se mettaient du côté de l’Entente ou de ce que Norpois appelle les Empires centraux. C’est comme quand il nous répète à tout moment que «l’heure de Venizelos va sonner». Je ne doute pas que M. Venizelos soit un homme d’État plein de capacité, mais qui nous dit que les Grecs désirent tant que cela Venizelos? Il voulait, nous dit-on, que la Grèce tînt ses engagements envers la Serbie. Encore faudrait-il savoir quels étaient ces engagements et s’ils étaient plus étendus que ceux que l’Italie et la Roumanie ont cru pouvoir violer. Nous avons de la façon dont la Grèce exécute ses traités et respecte sa constitution un souci que nous n’aurions certainement pas si ce n’était pas notre intérêt. Qu’il n’y ait pas eu la guerre, croyez-vous que les puissances «garantes» auraient même fait attention à la dissolution des Chambres? Je vois simplement qu’on retire un à un ses appuis au Roi de Grèce pour pouvoir le jeter dehors ou l’enfermer le jour où il n’aura plus d’armée pour le défendre. Je vous disais que le public ne juge le Roi de Grèce et le Roi des Bulgares que d’après les journaux. Et comment pourraient-ils penser sur eux autrement que par le journal puisqu’ils ne les connaissent pas? Moi je les ai vus énormément, j’ai beaucoup connu, quand il était diadoque, Constantin de Grèce, qui était une pure merveille. J’ai toujours pensé que l’Empereur Nicolas avait eu un énorme sentiment pour lui. En tout bien tout honneur, bien entendu. La princesse Christian en parlait ouvertement, mais c’est une gale. Quant au tzar des Bulgares, c’est une fine coquine, une vraie affiche, mais très intelligent, un homme remarquable. Il m’aime beaucoup.»
M. de Charlus, qui pouvait être si agréable, devenait odieux quand il abordait ces sujets. Il y apportait la satisfaction qui agace déjà chez un malade qui vous fait tout le temps valoir sa bonne santé. J’ai souvent pensé que, dans le tortillard de Balbec, les fidèles qui souhaitaient tant les aveux devant lesquels il se dérobait n’auraient peut-être pas pu supporter cette espèce d’ostentation d’une manie et, mal à l’aise, respirant mal comme dans une chambre de malade ou devant un morphinomane qui tirerait devant vous sa seringue, ce fussent eux qui eussent mis fin aux confidences qu’ils croyaient désirer. De plus, on était agacé d’entendre accuser tout le monde, et probablement bien souvent sans aucune espèce de preuve, par quelqu’un qui s’omettait lui-même de la catégorie spéciale à laquelle on savait pourtant qu’il appartenait et où il rangeait si volontiers les autres. Enfin, lui si intelligent, s’était fait à cet égard une petite philosophie étroite (à la base de laquelle il y avait peut-être un rien des curiosités que Swann trouvait dans «la vie») expliquant tout par ces causes spéciales et où, comme chaque fois qu’on verse dans son défaut, il était non seulement au-dessous de lui-même mais exceptionnellement satisfait de lui. C’est ainsi que lui si grave, si noble, eut le sourire le plus niais pour achever la phrase que voici: «Comme il y a de fortes présomptions du même genre que pour Ferdinand de Cobourg à l’égard de l’Empereur Guillaume, cela pourrait être la cause pour laquelle le tzar Ferdinand s’est mis du côté des «Empires de proie». Dame, au fond, c’est très compréhensible, on est indulgent pour une sœur, on ne lui refuse rien. Je trouve que ce serait très joli comme explication de l’alliance de la Bulgarie avec l’Allemagne.» Et de cette explication stupide M. de Charlus rit longuement comme s’il l’avait vraiment trouvée très ingénieuse alors que, même si elle avait reposé sur des faits vrais, elle était aussi puérile que les réflexions que M. de Charlus faisait sur la guerre quand il la jugeait en tant que féodal ou que chevalier de Saint-Jean de Jérusalem. Il finit par une remarque juste: «Ce qui est étonnant, dit-il, c’est que ce public qui ne juge ainsi des hommes et des choses de la guerre que par les journaux est persuadé qu’il juge par lui-même.» En cela M. de Charlus avait raison. On m’a raconté qu’il fallait voir les moments de silence et d’hésitation qu’avait Mme de Forcheville, pareils à ceux qui sont nécessaires, non pas même seulement à l’énonciation, mais à la formation d’une opinion personnelle, avant de dire, sur le ton d’un sentiment intime: «Non, je ne crois pas qu’ils prendront Varsovie»; «Je n’ai pas l’impression qu’on puisse passer un second hiver»; «Ce que je ne voudrais pas, c’est une paix boiteuse»; «Ce qui me fait peur, si vous voulez que je vous le dise, c’est la Chambre»; «Si, j’estime tout de même qu’on pourrait percer.» Et pour dire cela Odette prenait un air mièvre qu’elle poussait à l’extrême quand elle disait: «Je ne dis pas que les armées allemandes ne se battent pas bien, mais il leur manque ce qu’on appelle le cran.» Pour prononcer «le cran» (et même simplement pour le «mordant») elle faisait avec sa main le geste de pétrissage et avec ses yeux le clignement des rapins employant un terme d’atelier. Son langage à elle était pourtant plus encore qu’autrefois la trace de son admiration pour les Anglais, qu’elle n’était plus obligée de se contenter d’appeler comme autrefois nos voisins d’outre-Manche, ou tout au plus nos amis les Anglais, mais nos loyaux alliés! Inutile de dire qu’elle ne se faisait pas faute de citer à tout propos l’expression de «fair play» pour montrer les Anglais trouvant les Allemands des joueurs incorrects, et «ce qu’il faut c’est gagner la guerre», comme disent nos braves alliés. Tout au plus associait-elle assez maladroitement le nom de son gendre à tout ce qui touchait les soldats anglais et au plaisir qu’il trouvait à vivre dans l’intimité des Australiens aussi bien que des Écossais, des Néo-Zélandais et des Canadiens. «Mon gendre Saint-Loup connaît maintenant l’argot de tous les braves «tommies», il sait se faire entendre de ceux des plus lointains «dominions» et, aussi bien qu’avec le général commandant la base, fraternise avec le plus humble «private».
Que cette parenthèse sur Mme de Forcheville m’autorise, tandis que je descends les boulevards côte à côte avec M. de Charlus, à une autre plus longue encore, mais utile pour décrire cette époque, sur les rapports de Mme Verdurin avec Brichot. En effet, si le pauvre Brichot était, ainsi que Norpois, jugé sans indulgence par M. de Charlus (parce que celui-ci était à la fois très fin et plus ou moins inconsciemment germanophile), il était encore bien plus maltraité par les Verdurin. Sans doute ceux-ci étaient chauvins, ce qui eût dû les faire se plaire aux articles de Brichot, lesquels d’autre part n’étaient pas inférieurs à bien des écrits où se délectait Mme Verdurin. Mais d’abord on se rappelle peut-être que, déjà à la Raspelière, Brichot était devenu pour les Verdurin du grand homme qu’il leur avait paru être autrefois, sinon une tête de Turc comme Saniette, du moins l’objet de leurs railleries à peine déguisées. Du moins restait-il, à ce moment-là, un fidèle entre les fidèles, ce qui lui assurait une part des avantages prévus tacitement par les statuts à tous les membres fondateurs associés du petit groupe. Mais au fur et à mesure que, à la faveur de la guerre peut-être, ou par la rapide cristallisation d’une élégance si longtemps retardée, mais dont tous les éléments nécessaires et restés invisibles saturaient depuis longtemps le salon des Verdurin, celui-ci s’était ouvert à un monde nouveau et que les fidèles, appâts d’abord de ce monde nouveau, avaient fini par être de moins en moins invités, un phénomène parallèle se produisait pour Brichot. Malgré la Sorbonne, malgré l’Institut, sa notoriété n’avait pas jusqu’à la guerre dépassé les limites du salon Verdurin. Mais quand il se mit à écrire, presque quotidiennement, des articles parés de ce faux brillant qu’on l’a vu si souvent dépenser sans compter pour les fidèles, riches, d’autre part, d’une érudition fort réelle, et qu’en vrai sorbonien il ne cherchait pas à dissimuler de quelques formes plaisantes qu’il l’entourât, le «grand monde» fut littéralement ébloui. Pour une fois, d’ailleurs, il donnait sa faveur à quelqu’un qui était loin d’être une nullité et qui pouvait retenir l’attention par la fertilité de son intelligence et les ressources de sa mémoire. Et pendant que trois duchesses allaient passer la soirée chez Mme Verdurin, trois autres se disputaient l’honneur d’avoir chez elles à dîner le grand homme, lequel acceptait chez l’une, se sentant d’autant plus libre que Mme Verdurin, exaspérée du succès que ses articles rencontraient auprès du faubourg Saint-Germain, avait soin de ne jamais avoir Brichot chez elle quand il devait s’y trouver quelque personne brillante qu’il ne connaissait pas encore et qui se hâterait de l’attirer. Ce fut ainsi que le journalisme, dans lequel Brichot se contentait, en somme, de donner tardivement, avec honneur et en échange d’émoluments superbes, ce qu’il avait gaspillé toute sa vie gratis et incognito dans le salon des Verdurin (car ses articles ne lui coûtaient pas plus de peine, tant il était disert et savant, que ses causeries) eût conduit, et parut même un moment conduire Brichot à une gloire incontestée, s’il n’y avait pas eu Mme Verdurin. Certes, les articles de Brichot étaient loin d’être aussi remarquables que le croyaient les gens du monde, La vulgarité de l’homme apparaissait à tout instant sous le pédantisme du lettré. Et à côté d’images qui ne voulaient rien dire du tout (les Allemands ne pourront plus regarder en face la statue de Beethoven; Schiller a dû frémir dans son tombeau; l’encre qui avait paraphé la neutralité de la Belgique était à peine séchée; Lénine parle, mais autant en emporte le vent de la steppe), c’étaient des trivialités telles que: «Vingt mille prisonniers, c’est un, chiffre»; «Notre commandement saura ouvrir l’œil et le bon»; «Nous voulons vaincre, un point c’est tout.» Mais, mêlés à tout cela, tant de savoir, tant d’intelligence, de si justes raisonnements. Or, Mme Verdurin ne commençait jamais un article de Brichot sans la satisfaction préalable de penser qu’elle allait y trouver des choses ridicules, et le lisait avec l’attention la plus soutenue pour être certaine de ne les pas laisser échapper. Or, il était malheureusement certain qu’il y en avait quelques-unes. On n’attendait même pas de les avoir trouvées. La citation la plus heureuse d’un auteur vraiment peu connu, au moins dans l’œuvre à laquelle Brichot se reportait, était incriminée comme preuve du pédantisme le plus insoutenable et Mme Verdurin attendait avec impatience l’heure du dîner pour déchaîner les éclats de rire de ses convives. «Hé bien, qu’est-ce que vous avez dit du Brichot de ce soir? J’ai pensé à vous en lisant la citation de Cuvier. Ma parole, je crois qu’il devient fou.—Je ne l’ai pas encore lu, disait un fidèle.—Comment, vous ne l’avez pas encore lu? Mais vous ne savez pas les délices que vous vous refusez. C’est-à-dire que c’est d’un ridicule à mourir.» Et contente au fond que quelqu’un n’eût pas encore lu le Brichot pour avoir l’occasion d’en mettre elle-même en lumière les ridicules, Mme Verdurin disait au maître d’hôtel d’apporter le Temps et faisait elle-même la lecture à haute voix, en faisant sonner avec emphase les phrases les plus simples. Après le dîner, pendant toute la soirée, cette campagne anti-Brichotiste continuait, mais avec de fausses réserves. «Je ne le dis pas trop haut parce que j’ai peur que là-bas, disait-elle en montrant la comtesse Molé, on n’admire assez cela. Les gens du monde sont plus naïfs qu’on ne croit.» Mme Molé, à qui on tâchait de faire entendre, en parlant assez fort, qu’on parlait d’elle, tout en s’efforçant de lui montrer par des baissements de voix, qu’on n’aurait pas voulu être entendu d’elle, reniait lâchement Brichot qu’elle égalait en réalité à Michelet. Elle donnait raison à Mme Verdurin, et pour terminer pourtant par quelque chose qui lui paraissait incontestable, disait: «Ce qu’on ne peut pas lui retirer, c’est que c’est bien écrit.—Vous trouvez ça bien écrit, vous? disait Mme Verdurin, moi je trouve ça écrit comme par un cochon», audace qui faisait rire les gens du monde, d’autant plus que Mme Verdurin, effarouchée elle-même par le mot de cochon, l’avait prononcé en le chuchotant la main rabattue sur les lèvres. Sa rage contre Brichot croissait d’autant plus que celui-ci étalait naïvement la satisfaction de son succès, malgré les accès de mauvaise humeur que provoquait chez lui la censure, chaque fois que, comme il le disait avec son habitude d’employer les mots nouveaux pour montrer qu’il n’était pas trop universitaire, elle avait «caviardé» une partie de son article. Devant lui Mme Verdurin ne laissait pas trop voir, sauf par une maussaderie qui eût averti un homme plus perspicace, le peu de cas qu’elle faisait de ce qu’il écrivait. Elle lui reprocha seulement une fois d’écrire si souvent «je». Et il avait, en effet, l’habitude de l’écrire continuellement, d’abord parce que, par habitude de professeur, il se servait constamment d’expressions comme «j’accorde que», «je veux bien que l’énorme développement des fronts nécessite», etc., mais surtout parce que, ancien antidreyfusard militant qui flairait la préparation germanique bien longtemps avant la guerre, il s’était trouvé écrire très souvent: «J’ai dénoncé dès 1897»; «j’ai signalé en 1901»; «j’ai averti dans ma petite brochure aujourd’hui rarissime (habent sua fata libelli)», et ensuite l’habitude lui était restée. Il rougit fortement de l’observation de Mme Verdurin, qui lui fut faite d’un ton aigre. «Vous avez raison, Madame, quelqu’un qui n’aimait pas plus les jésuites que M. Combes, encore qu’il n’ait pas eu de préface de notre doux maître en scepticisme délicieux, Anatole France, qui fut si je ne me trompe mon adversaire ... avant le Déluge, a dit que le moi est toujours haïssable.» A partir de ce moment Brichot remplaça je par on, mais on n’empêchait pas le lecteur de voir que l’auteur parlait de lui et permit à l’auteur de ne plus cesser de parler de lui, de commenter la moindre de ses phrases, de faire un article sur une seule négation, toujours à l’abri de on. Par exemple, Brichot avait-il dit, fût-ce dans un autre article, que les armées allemandes avaient perdu de leur valeur, il commençait ainsi: «On ne camoufle pas ici la vérité. On a dit que les armées allemandes avaient perdu de leur valeur. On n’a pas dit qu’elles n’avaient plus une grande valeur. Encore moins écrira-t-on qu’elles n’ont plus aucune valeur. On ne dira pas non plus que le terrain gagné, s’il n’est pas, etc.» Bref, rien qu’à énoncer tout ce qu’il ne dirait pas, à rappeler tout ce qu’il avait dit il y avait quelques années, et ce que Clausewitz, Ovide, Apollonius de Tyane avaient dit il y avait plus ou moins de siècles, Brichot aurait pu constituer aisément la matière d’un fort volume. Il est à regretter qu’il n’en ait pas publié, car ces articles si nourris sont maintenant difficiles à retrouver. Le faubourg Saint-Germain, chapitré par Mme Verdurin, commença par rire de Brichot chez elle, mais continua, une fois sorti du petit clan, à admirer Brichot. Puis se moquer de lui devint une mode comme ç’avait été de l’admirer, et celles mêmes qu’il continuait d’intéresser en secret, dès le temps qu’elles lisaient son article, s’arrêtaient et riaient dès qu’elles n’étaient plus seules, pour ne pas avoir l’air moins fines que les autres. Jamais on ne parla tant de Brichot qu’à cette époque dans le petit clan, mais par dérision. On prenait comme critérium de l’intelligence de tout nouveau ce qu’il pensait des articles de Brichot; s’il répondait mal la première fois, on ne se faisait pas faute de lui apprendre à quoi l’on reconnaît que les gens sont intelligents.