Et, peu à peu, le froid nous prend, ce froid pénétrant des montagnes, qui gèle le sang et paralyse les membres. Il semble caché, embusqué dans le vent; il pique les yeux et mord la peau de sa morsure glacée. Nous allons, enveloppés dans nos couvertures, tout blancs comme des Arabes, des gants aux mains, la tête encapuchonnée, laissant marcher nos mulets qui se suivent et trébuchent dans le sentier raboteux et obscur.
Voici enfin la Casa del Bosco, sorte de hutte habitée par cinq ou six bûcherons. Le guide déclare qu’il est impossible d’aller plus loin par cet ouragan et nous demandons l’hospitalité pour la nuit. Les hommes se relèvent, allument du feu et nous cèdent deux maigres paillasses qui semblent ne contenir que des puces. Toute la cabane frissonne et tremble sous les secousses de la tempête, et l’air passe avec furie par les tuiles disjointes du toit.
Nous ne verrons pas le lever du soleil sur le sommet de la montagne.
Après quelques heures de repos sans sommeil, nous repartons. Le jour est venu et le vent se calme.
Autour de nous, s’étend maintenant un pays noir et vallonné, montant doucement vers la région des neiges qui brillent, aveuglantes, au pied du dernier cône, haut de 300 mètres.
Bien que le soleil s’élève au milieu d’un ciel tout bleu, le froid, le cruel froid des grands sommets, nous engourdit les doigts et nous brûle la peau. Nos mulets, l’un derrière l’autre, suivent lentement le sentier tortueux qui contourne toutes les fantaisies de la lave.
Voici la première plaine de neige. On l’évite par un crochet. Mais une autre la suit bientôt, qu’il faut traverser en ligne droite. Les bêtes hésitent, la tâtent du pied, s’avancent avec précaution. Soudain, j’ai la sensation brusque de m’engloutir dans le sol. Les deux jambes de devant de mon mulet, crevant la croûte qui les porte, ont pénétré jusqu’au poitrail. La bête se débat, affolée, se relève, enfonce de nouveau des quatre pieds, se relève encore, pour retomber toujours.
Les autres en font autant. Nous devons sauter à terre, les calmer, les aider, les traîner. A tout instant, elles plongent ainsi jusqu’au ventre dans cette mousse blanche et froide où nos pieds aussi pénètrent parfois jusqu’aux genoux. Entre ces passages de neige qui comble les vallons, nous retrouvons la lave, de grandes plaines de lave pareilles à des champs immenses de velours noir, brillant sous le soleil avec autant d’éclat que la neige elle-même. C’est la région déserte, la région morte, qui semble en deuil, toute blanche et toute noire, aveuglante, horrible et superbe, inoubliable.
Après quatre heures de marche et d’efforts, nous atteignons la Casa Inglese, petite maison de pierre, entourée de glace, presque ensevelie sous la neige au pied du dernier cône qui se dresse derrière, énorme et tout droit, couronné de fumée.
C’est ici qu’on passe ordinairement la nuit, sur la paille, pour aller voir se lever le soleil au bord du cratère. Nous y laissons les mulets et nous commençons à gravir ce mur effrayant de cendre durcie qui cède sous le pied, où l’on ne peut s’accrocher, se retenir à rien, où l’on redescend un pas sur trois. On va soufflant, haletant, enfonçant dans le sol mou le bâton ferré, s’arrêtant à tout moment.
On doit alors piquer entre ses jambes ce bâton pour ne point glisser et redescendre, car la pente est si rapide qu’on n’y peut même tenir assis.
Il faut une heure environ pour gravir ces trois cents mètres. Depuis quelque temps, déjà, des vapeurs de soufre nous prennent à la gorge. Nous avons aperçu, tantôt sur la droite, tantôt sur la gauche, de grands jets de fumée sortant par des fissures du sol; nous avons posé nos mains sur de grosses pierres brûlantes. Enfin nous atteignons une étroite plate-forme. Devant nous, une nuée épaisse s’élève lentement, comme un rideau blanc qui monte, qui sort de terre. Nous avançons encore quelques pas, le nez et la bouche enveloppés, pour n’être point suffoqués par le soufre et soudain, devant nos pieds, s’ouvre un prodigieux, un effroyable abîme qui mesure environ cinq kilomètres de circonférence. On distingue à peine, à travers les vapeurs suffocantes, l’autre bord de ce trou monstrueux, large de 1,500 mètres, et dont la muraille toute droite s’enfonce vers le mystérieux et terrible pays de feu.
La bête est calme. Elle dort au fond, tout au fond. Seule la lourde fumée s’échappe de la prodigieuse cheminée, haute de 3,312 mètres.
Autour de nous c’est plus étrange encore. Toute la Sicile est cachée par des brumes qui s’arrêtent au bord des côtes, voilant seulement la terre, de sorte que nous sommes en plein ciel, au milieu des mers, au-dessus des nuages, si haut, si haut, que la Méditerranée, s’étendant partout à perte de vue, a l’air d’être encore du ciel bleu. L’azur nous enveloppe donc de tous les côtés. Nous sommes debout sur un mont surprenant, sorti des nuages et noyé dans le ciel, qui s’étend sur nos têtes, sous nos pieds, partout.
Mais, peu à peu, les nuées répandues sur l’île s’élèvent autour de nous, enfermant bientôt l’immense volcan au milieu d’un cercle de nuages, d’un gouffre de nuages. Nous sommes maintenant, à notre tour, au fond d’un cratère tout blanc, d’où l’on n’aperçoit plus que le firmament bleu, là-haut, en regardant en l’air.
En d’autres jours, le spectacle est tout différent, dit-on.
On attend le lever du soleil qui apparaît derrière les côtes de la Calabre. Elles jettent au loin leur ombre sur la mer, jusqu’au pied de l’Etna, dont la silhouette sombre et démesurée couvre la Sicile entière de son immense triangle, qui s’efface à mesure que l’astre s’élève. On découvre alors un panorama ayant plus de 400 kilomètres de diamètre, et 1,300 de circonférence, avec l’Italie au nord et les îles Lipari, dont les deux volcans semblent saluer leur père; puis, tout au sud, Malte, à peine visible. Dans les ports de la Sicile, les navires ont l’air d’insectes sur la mer.
Alexandre Dumas père a fait de ce spectacle une description très heureuse et très enthousiaste.
Nous redescendons, autant sur le dos que sur les pieds, le cône rapide du cratère, et nous entrons bientôt dans l’épaisse ceinture de nuages qui enveloppe la cime du mont. Après une heure de marche à travers les brumes, nous l’avons enfin franchie et nous découvrons, sous nos pieds, l’île dentelée et verte, avec ses golfes, ses caps, ses villes, et la grande mer toute bleue qui l’enferme.
Revenus à Catane, nous partons le lendemain pour Syracuse.
C’est par cette petite ville singulière et charmante qu’il faut terminer une excursion en Sicile. Elle fut illustre autant que les plus grandes cités; ses tyrans eurent des règnes célèbres comme celui de Néron; elle produit un vin rendu fameux par les poètes; elle a, sur les bords du golfe qu’elle domine, un tout petit fleuve, l’Anapo, où pousse le papyrus, gardien secret de la pensée; et elle enferme dans ses murs une des plus belles Vénus du monde.
Des gens traversent des continents pour aller en pèlerinage à quelque statue miraculeuse,—moi, j’ai porté mes dévotions à la Vénus de Syracuse!
Dans l’album d’un voyageur, j’avais vu la photographie de cette sublime femelle de marbre; et je devins amoureux d’elle, comme on est amoureux d’une femme. Ce fut elle, peut-être, qui me décida à faire ce voyage; je parlais d’elle et je rêvais d’elle à tout instant, avant de l’avoir vue.
Mais nous arrivions trop tard pour pénétrer dans le musée confié aux soins du savant professeur Francesco Saverio Cavalari, qui, Empédocle moderne, descendit boire une tasse de café dans le cratère de l’Etna.
Il me faut donc parcourir la ville, bâtie sur un îlot, et séparée de la terre par trois enceintes, entre lesquelles passent trois bras de mer. Elle est petite, jolie, assise au bord du golfe, avec des jardins et des promenades qui descendent jusqu’aux flots.
Puis nous allons aux Latomies, immenses excavations à ciel ouvert, qui furent d’abord des carrières et devinrent ensuite des prisons où furent enfermés, pendant huit mois, après la défaite de Nicias, les Athéniens capturés, torturés par la faim, la soif, l’horrible chaleur de cette cuve, et la fange grouillante où ils agonisaient.
Dans l’une d’elles, la Latomie du Paradis, on remarque, au fond d’une grotte, une ouverture bizarre, appelée oreille de Denys, qui venait écouter au bord de ce trou, disait-on, les plaintes de ses victimes. D’autres versions ont cours aussi. Certains savants ingénieux prétendent que cette grotte, mise en communication avec le théâtre, servait de salle souterraine pour les représentations auxquelles elle prêtait l’écho de sa sonorité prodigieuse; car les moindres bruits y prennent une surprenante résonance.
La plus curieuse des Latomies est assurément celle des Capucins, vaste et profond jardin divisé par des voûtes, des arches, des rocs énormes, et enfermé en des falaises blanches.
Un peu plus loin, on visite les catacombes, dont l’étendue atteindrait 200 hectares, et où M. Cavalari découvrit un des plus beaux sarcophages chrétiens qui soient connus.
Et puis on rentre dans l’humble hôtel qui domine la mer et on reste tard à rêver, en regardant l’œil rouge et l’œil bleu d’un navire à l’ancre.
Aussitôt le matin venu, comme notre visite est annoncée, on nous ouvre les portes du ravissant petit palais qui renferme les collections et les œuvres d’art de la ville.
En pénétrant dans le musée, je l’aperçus au fond d’une salle, et belle comme je l’avais devinée.
Elle n’a point de tête, un bras lui manque; mais jamais la forme humaine ne m’est apparue plus admirable et plus troublante.
Ce n’est point la femme poétisée, la femme idéalisée, la femme divine ou majestueuse, comme la Vénus de Milo, c’est la femme telle qu’elle est, telle qu’on l’aime, telle qu’on la désire, telle qu’on la veut étreindre.
Elle est grasse, avec la poitrine forte, la hanche puissante et la jambe un peu lourde, c’est une Vénus charnelle, qu’on rêve couchée en la voyant debout. Son bras tombé cachait ses seins; de la main qui lui reste elle soulève une draperie dont elle couvre, avec un geste adorable, les charmes les plus mystérieux. Tout le corps est fait, conçu, penché pour ce mouvement, toutes les lignes s’y concentrent, toute la pensée y va. Ce geste simple et naturel, plein de pudeur et d’impudicité, qui cache et montre, voile et révèle, attire et dérobe, semble définir toute l’attitude de la femme sur la terre.
Et le marbre est vivant. On le voudrait palper, avec la certitude qu’il cédera sous la main, comme de la chair.
Les reins, surtout, sont inexprimablement animés et beaux. Elle se déroule avec tout son charme, cette ligne onduleuse et grasse des dos féminins qui va de la nuque aux talons, et qui montre, dans le contour des épaules, dans la rondeur décroissante des cuisses et dans la légère courbe du mollet aminci jusqu’aux chevilles, toutes les modulations de la grâce humaine.
Une œuvre d’art n’est supérieure que si elle est, en même temps, un symbole et l’expression exacte d’une réalité.
La Vénus de Syracuse est une femme, et c’est aussi le symbole de la chair.
Devant la tête de la Joconde, on se sent obsédé par on ne sait quelle tentation d’amour énervant et mystique. Il existe aussi des femmes vivantes dont les yeux nous donnent ce rêve d’irréalisable et mystérieuse tendresse. On cherche en elles autre chose derrière ce qui est, parce qu’elles paraissent contenir et exprimer un peu de l’insaisissable idéal. Nous le poursuivons sans jamais l’atteindre, derrière toutes les surprises de la beauté qui semble contenir de la pensée, dans l’infini du regard, qui n’est qu’une nuance de l’iris, dans le charme du sourire venu d’un pli de la lèvre et d’un éclair d’émail, dans la grâce du mouvement né du hasard et de l’harmonie des formes.
Ainsi les poètes, impuissants décrocheurs d’étoiles, ont toujours été tourmentés par la soif de l’amour mystique. L’exaltation naturelle d’une âme poétique, exaspérée par l’excitation artistique, pousse ces êtres d’élite à concevoir une sorte d’amour nuageux éperdument tendre, extatique, jamais rassasié, sensuel sans être charnel, tellement délicat qu’un rien le fait s’évanouir, irréalisable et surhumain. Et ces poètes sont, peut-être, les seuls hommes qui n’aient jamais aimé une femme, une vraie femme en chair et en os, avec ses qualités de femme, ses défauts de femme, son esprit de femme restreint et charmant, ses nerfs de femme et sa troublante femellerie.
Toute créature devant qui s’exalte leur rêve est le symbole d’un être mystérieux, mais féerique: l’être qu’ils chantent, ces chanteurs d’illusions. Elle est, cette vivante adorée par eux, quelque chose comme la statue peinte, image d’un dieu devant qui s’agenouille le peuple. Où est ce dieu? Quel est ce dieu? Dans quelle partie du ciel habite l’inconnue qu’ils ont tous idolâtrée, ces fous, depuis le premier rêveur jusqu’au dernier? Sitôt qu’ils touchent une main qui répond à leur pression, leur âme s’envole dans l’invisible songe, loin de la charnelle réalité.
La femme qu’ils étreignent, ils la transforment, la complètent, la défigurent avec leur art de poètes. Ce ne sont pas ses lèvres qu’ils baisent, ce sont les lèvres rêvées. Ce n’est pas au fond de ses yeux bleus ou noirs que se perd ainsi leur regard exalté, c’est dans quelque chose d’inconnu et d’inconnaissable! L’œil de leur maîtresse n’est que la vitre par laquelle ils cherchent à voir le paradis de l’amour idéal.
Mais si quelques femmes troublantes peuvent donner à nos âmes cette rare illusion, d’autres ne font qu’exciter en nos veines l’amour impétueux d’où sort notre race.
La Vénus de Syracuse est la parfaite expression de cette beauté puissante, saine et simple. Ce torse admirable, en marbre de Paros, est, dit-on, la Vénus Callipyge décrite par Athénée et Lampride, et qui fut donnée par Héliogabale aux Syracusains.
Elle n’a pas de tête! Qu’importe? Le symbole en est devenu plus complet. C’est un corps de femme qui exprime toute la poésie réelle de la caresse.
Schopenhauer a dit que la nature, voulant perpétuer l’espèce, a fait de la reproduction un piège.
Cette forme de marbre, vue à Syracuse, c’est bien le piège humain deviné par l’artiste antique, la femme qui cache et montre l’affolant mystère de la vie.
Est-ce un piège? Tant pis! elle appelle la bouche, elle attire la main, elle offre aux baisers la palpable réalité de la chair admirable, de la chair élastique et blanche, ronde et ferme et délicieuse sous l’étreinte.
Elle est divine, non pas parce qu’elle exprime une pensée, mais seulement parce qu’elle est belle.
Et on songe, en l’admirant, au bélier de bronze de Syracuse, le plus beau morceau du musée de Palerme, qui, lui aussi, semble contenir toute l’animalité du monde. La bête puissante est couchée, le corps sur ses pattes et la tête tournée à gauche. Et cette tête d’animal semble une tête de dieu, de dieu bestial, impur et superbe. Le front est large et frisé, les yeux écartés, le nez en bosse, long, fort et ras, d’une prodigieuse expression brutale. Les cornes, rejetées en arrière, tombent, s’enroulent et se recourbent, écartant leurs pointes aiguës sous les oreilles minces qui ressemblent elles-mêmes à deux cornes. Et le regard de la bête vous pénètre, stupide, inquiétant et dur. On sent le fauve en approchant de ce bronze.
Quels sont donc les deux artistes merveilleux qui ont ainsi formulé, sous deux aspects si différents, la simple beauté de la créature?
Voilà les deux seules statues qui m’aient laissé, comme des êtres, l’envie ardente de les revoir.
Au moment de sortir, je donne encore à cette croupe de marbre ce dernier regard de la porte qu’on jette aux femmes aimées, en les quittant, et je monte aussitôt en barque pour aller saluer, devoir d’écrivain, les papyrus de l’Anapo.
On traverse le golfe d’un bord à l’autre et on aperçoit, sur la rive plate et nue, l’embouchure d’une très petite rivière, presque un ruisseau, où le bateau s’engage.
Le courant est fort et dur à remonter. Tantôt on rame, tantôt on se sert de la gaffe pour glisser sur l’eau qui court, rapide, entre deux berges couvertes de fleurs jaunes, petites, éclatantes, deux berges d’or.
Voici des roseaux que nous froissons en passant, qui se penchent et se relèvent, puis, le pied dans l’eau, des iris bleus, d’un bleu violent, sur qui voltigent d’innombrables libellules aux ailes de verre, nacrées et frémissantes, grandes comme des oiseaux-mouches. Maintenant, sur les deux talus qui nous emprisonnent, poussent des chardons géants et des liserons démesurés, enlaçant ensemble les plantes de la terre et les roseaux du ruisseau.
Sous nous, au fond de l’eau, c’est une forêt de grandes herbes onduleuses qui remuent, flottent, semblent nager dans le courant qui les agite.
Puis l’Anapo se sépare de l’antique Cyané, son tributaire. Nous allons toujours à coups de perche entre les berges. Le ruisseau serpente avec de charmants points de vue, des perspectives fleuries et coquettes. Une île apparaît enfin, pleine d’arbustes étranges. Les tiges frêles et triangulaires, hautes de neuf à douze pieds, portent à leur sommet des touffes rondes de fils verts, longs, minces et souples comme des cheveux. On dirait des têtes humaines devenues plantes, jetées dans l’eau sacrée de la source par un des dieux païens qui vivaient là jadis. C’est le papyrus antique.
Les paysans, d’ailleurs, appellent ce roseau: parruca.
En voici d’autres plus loin, un bois entier. Ils frémissent, murmurent, se penchent, mêlent leurs fronts poilus, les heurtent, semblent parler de choses inconnues et lointaines.
N’est-il pas étrange que l’arbuste vénérable, qui nous apporta la pensée des morts, qui fut le gardien du génie humain, ait, sur son corps infime d’arbrisseau, une grosse crinière épaisse et flottante, ainsi que celle des poètes?
Nous revenons à Syracuse alors que le soleil se couche; et nous regardons, dans la rade, un paquebot qui vient d’arriver et qui, ce soir même, nous emportera vers l’Afrique.