Meria.—Campile: l’Église.—Ajaccio: Vieilles maisons. (Sites et Monuments du T. C. F.)
Pl. XV.—Corse.
congé et ne reparaissaient pas à leur domicile au bout d’un mois, furent déclarés fugitifs et, après six mois, poursuivis comme félons. Les fruits de leurs biens, les amendes édictées contre eux, leurs bestiaux que confisquaient les juntes, appartinrent aux hôpitaux et établissements de charité. Les bergers durent, sous peine de trois ans de prison, avoir une résidence dans une paroisse ou communauté de l’île. Tout assassinat prémédité, tout guet-apens fut puni du supplice de la roue. En cas de vendetta, la maison du coupable était rasée, et sa postérité déchue des fonctions publiques.
Ces ordonnances établirent la tranquillité: le nombre des meurtres diminua, il y eut même une année où un seul meurtre fut commis dans l’île. Et sans s’inquiéter de savoir si un pareil résultat n’était pas obtenu par la terreur plutôt que par un régime de douceur librement accepté, le gouvernement installa définitivement son autorité dans l’île.
Deux commissaires du roi se trouvaient au sommet de la hiérarchie: le commandant en chef des troupes, ou commandant général, ou, comme on le nommait encore, gouverneur, et l’intendant, auquel incombaient, dit Marbeuf, toutes les affaires contentieuses et ce qui s’appelle impositions, fermes et domaines. Les commandants en chef furent le comte de Vaux dans les premières années, le comte de Marbeuf de 1772 à 1786 et, après l’intérim du comte de Jaucourt, le vicomte de Barrin de 1786 à 1790. Les intendants ont été au nombre de quatre: Chardon, ancien intendant de Cayenne, Pradine, ancien maître des comptes à Aix, Boucheporn et La Guillaumye. En fait l’administration de l’ancien régime en Corse se résume dans deux noms: dans le nom de Marbeuf et dans celui de Boucheporn, qui fut intendant durant dix années, de 1775 à 1785, et que les Corses qualifiaient de grand vizir de Marbeuf.
L’administration judiciaire, entièrement réorganisée, comprit un Conseil supérieur, revêtu des attributions d’un Parlement, et onze juridictions royales.—Le Conseil Supérieur, créé dès le mois de juin 1768, tenait ses séances à Bastia et se composait d’un premier et d’un second président, de dix conseillers,—dont six Français et quatre Corses,—d’un procureur général français et de son substitut, d’un greffier et de deux secrétaires interprètes; le commandant en chef pouvait siéger et avait voix délibérative. M. du Tressan, «espèce de cerveau brûlé», fut fait premier président de ce Conseil.—Chaque juridiction comptait un juge royal, un assesseur, un procureur du roi et un greffier. Les trois premiers officiers de justice furent toujours deux Corses et un Français. Ils recevaient des appointements fixes; mais les Corses ne touchaient pas de gros gages, et le maréchal de Vaux avait dit qu’un traitement annuel de 400 livres serait plus que suffisant pour chacun parce qu’ils étaient depuis longtemps accoutumés à une médiocre fortune.
Le ministre de la Guerre établit un état-major d’armée et de places, un corps d’ingénieurs pour les fortifications faites ou à faire, un corps d’ingénieurs des Ponts et Chaussées, une prévôté, une direction des hôpitaux, un bureau général des postes aux lettres et des bateaux de poste, une régie des vivres à la tête de laquelle fut placé M. de l’Isle, quatre juntes... Le ministre de la Marine établit deux bureaux d’amirauté, l’un à Bastia et l’autre à Ajaccio, et plaça plusieurs commissaires de marine dans différents ports.
L’organisation civile, réglée par un édit du mois de mai 1771, comportait une hiérarchie élective de représentation municipale et nationale analogue à celle que Turgot et Necker essaieront d’introduire en France. A la base le paese ou village, où le podestat et deux pères du commun, annuellement élus par les chefs de famille de plus de vingt-cinq ans, remplissaient toutes les fonctions d’administration et de police. Au-dessus, la pieve ou canton, que surveillait le podestat major, choisi chaque année parmi les gens les plus distingués et les plus considérables de la piève. Enfin les dix provinces, dont toutes les pièves étaient surveillées par un inspecteur que le roi désignait dans l’ordre de la noblesse.
Sur le conseil du maréchal de Vaux, du comte de Marbeuf et de Buttafoco, la France avait fait de la Corse un pays d’Etats. On croyait flatter la nation, «entêtée de sa liberté imaginaire», en lui persuadant qu’elle était associée au gouvernement. Chaque ordre avait 23 députés, tous élus par les assemblées des dix provinces (pour le clergé cependant les élections ne portaient que sur 18 piévans ou doyens, car les 5 évêques de l’île étaient membres de droit).—Les Etats nommaient, à la fin de chaque session, une commission permanente ou commission intermédiaire de 12 nobles, dits Nobili Dodici. «La nation, avait écrit Marbeuf, a du goût pour cette espèce de représentants auprès des personnes en place.» La commission des Douze était censée faire son service auprès des commissaires du roi; elle devait solliciter du gouvernement le règlement de toutes les affaires raisonnables, hâter l’exécution des mesures ordonnées, presser la rédaction et l’envoi des mémoires que les Etats avaient résolu de remettre sur divers objets, surveiller la besogne du bureau dirigé par le greffier en chef, préparer les matières qui seraient débattues dans la consulte suivante. Deux membres des Douze, qui jouaient le rôle des procureurs généraux-syndics dans les pays d’Etats, résidaient alternativement auprès des commissaires du roi.
Les Etats de Corse ne furent réunis que huit fois, toujours à Bastia; mais dans ces assemblées furent présentées et discutées toutes les questions relatives à l’administration du pays, aux impôts, à l’éducation publique, l’agriculture, l’industrie, la police, etc. L’histoire des Etats est l’histoire même de la Corse de 1770 jusqu’à 1789. Nous possédions déjà les procès-verbaux de ces assemblées. Nous pouvons aujourd’hui les contrôler et les compléter par des documents plus brefs et aussi intéressants. A la fin de chaque session, les Etats de Corse envoyaient à la Cour trois députés pour présenter au roi les requêtes votées par l’assemblée et approuvées par les commissaires présidents, qui étaient le gouverneur et l’intendant. En 1770, en 1772 et en 1773, le choix des députés n’avait pas eu de signification particulière. Mais en 1775 la rivalité qui régnait ouvertement entre le comte de Marbeuf, gouverneur de la Corse, et le comte de Narbonne-Pelet, commandant en second à Ajaccio, ne permit pas de procéder aux élections avec le calme ordinaire. On reprochait à Marbeuf ses «coups d’autorité, aussi arbitraires que multipliés» et, sous couleur de travailler «pour le bien de la patrie», les «narbonnistes» essayèrent d’obtenir le rappel du gouverneur et de jouir à leur tour des honneurs et des postes lucratifs dont Marbeuf les tenait écartés. Tel fut le premier objet de la mission dont furent chargés les députés de 1775: Mᵍʳ de Guernes, évêque d’Aleria; César-Mathieu de Petriconi, pour la noblesse; Benedetti Ventura, dit Venturone, pour le tiers-état. L’audience royale, plusieurs fois retardée, fut fixée au 25 août 1776. L’évêque d’Aleria ne formula pas moins de 29 griefs dont la liste fut remise au Ministère et que M. Letteron a retrouvée aux Archives Nationales. Episode curieux des querelles de personnes et des rivalités d’influence qui entravaient les efforts de l’administration.—Plus intéressantes encore sont les «représentations que MM. les députés ont cru devoir faire à la Cour», véritable cahier de doléances qui ne comprend pas moins de 63 paragraphes: finances, domaines, bois et forêts, douanes; agriculture, arts et métiers, haras; sages-femmes et maîtres d’école; séminaires, collèges et Université, création d’un archevêché; reconnaissance du titre de royaume, organisation du tribunal de la junte et du régiment provincial, etc., toutes les matières qui peuvent intéresser la Corse—et qui ont fait au préalable l’objet de discussions attentives au sein des Etats,—sont ici passées en revue.
Entre l’assemblée de 1775 et le commencement de la Révolution, les Etats de Corse se réunirent encore quatre fois: en 1777, 1779, 1781 et 1785. En 1777, «Carlo Buonaparte», assesseur au tribunal d’Ajaccio, est député de la noblesse. Le rapport des Etats de 1785 se réfère aux événements de 1788 et 1789.
Ainsi la France cherchait à créer un esprit public en associant la nation au gouvernement. Elle usa d’autres moyens, développant l’usage de la langue française, faisant bénéficier la nouvelle province de cette haute culture et de ces «lumières» qui éblouissaient l’Europe. Quelques années à peine après l’annexion, les commissaires du roi, reprenant et développant les projets de Paoli, proposaient d’établir une Université à Corte avec les quatre facultés (théologie, droit, médecine et arts). De plus ils décidaient que quatre collèges seraient fondés à Bastia, à Ajaccio, à Cervione et à Calvi, des pensionnats à Bastia et à Ajaccio, et des écoles dans la campagne. Enfin les séminaires, qui avaient été occupés par les troupes, seraient rendus aux évêques.
De pareils projets donnaient-ils entièrement satisfaction à l’opinion corse et quels vœux formait-elle à ce sujet? On peut s’en rendre compte en parcourant les requêtes présentées au roi par les députés des Etats, encore que de pareils documents soient forcément empreints d’un certain optimisme officiel. Particulièrement, en ce qui touche l’instruction publique, leurs demandes ont un grand intérêt: on y voit un exemple de la noble et intelligente façon dont ils comprenaient leur «francisation».
La monarchie française cherche à favoriser la noblesse, en créant, en face du tiers et du clergé plus indépendants, une classe d’hommes qui seraient attachés au gouvernement par l’intérêt. Prolongement du caporalisme par suite de l’égoïsme administratif. Et les jeunes nobles, qu’on jugeait utiles de «dépayser» pour «changer leur façon de penser», furent admis au collège Mazarin, au séminaire d’Aix, aux écoles royales militaires, à la maison de Saint-Cyr. On vit à Brienne Napoléon Bonaparte; à Vendôme, Jean-Baptiste Buttafoco, que l’inspecteur Reynaud de Monts jugeait très insubordonné et qui, avec peu de moyens, joignait à l’entêtement de son pays le dégoût du travail; à Effiat, Luce-Quilico Casabianca, le futur Conventionnel, que l’inspecteur Keralio trouvait un peu sombre, mais bon, capable d’application et d’un labeur soutenu; à Auxerre, Jean-Baptiste Casalta; à Rebais, Luc-Antoine d’Ornano et Arrighi de Casanova; à Tiron, César-Joseph Balthazar de Petriconi, son frère Jean-Laurent, Paul-François Galloni d’Istria, qui devint, au sortir de l’émigration, adjudant général au service de Naples et lieutenant-colonel d’état-major au service de France; Marius Matra, qui fut aide de camp du général Franceschi et capitaine adjoint à l’état-major de l’armée d’Italie, etc.[K].
Ce n’était pas assez de s’attacher la noblesse: il fallait attirer les Corses dans les troupes du roi. Ils furent admis dans tous les régiments de l’armée; ils eurent leur régiment particulier, le Royal Corse; après la dissolution du Royal Corse en 1788, deux bataillons de chasseurs, les chasseurs royaux corses et les chasseurs corses, ne se composèrent que d’insulaires. Chaque compagnie reçut quatre soldats corses, destinés à s’initier aux arts et aux métiers, «afin de se rendre utiles dans l’île et de contribuer à sa prospérité».
Enfin, les Corses ne payèrent que très peu d’impôts. Il y avait l’impôt territorial, perçu en productions soit animales, soit végétales, à raison du vingtième des récoltes, et Napoléon a justement remarqué que les économistes firent dans son île l’essai de l’imposition en nature. Il y avait un impôt de deux vingtièmes sur les loyers, mais il ne frappait que les propriétaires des villes. Il y avait des droits de contrôle, de timbre et de douane. Mais, si les taxes d’entrée et de sortie paraissaient excessives, elles étaient surtout à la charge des étrangers et des Français. Bref, l’île—et ce mot revient dans tous les mémoires du temps—l’île était onéreuse au roi, et le parrain de Napoléon, Laurent Giubega, assure que la dépense excédait de 600.000 livres le total des recettes.
Des travaux considérables furent entrepris. Deux grands chemins avaient été ouverts depuis la conquête: de Bastia à Saint-Florent et de Bastia à Corte. On ébauchait la route de Corte à Ajaccio. Et si les voies restaient insuffisantes, on aurait mauvaise grâce à s’en plaindre après vingt ans seulement d’administration française. Louis XVI fait installer à Ajaccio une madrague pour la pêche du thon, une corderie pour les chanvres du pays; il fait entreprendre le dessèchement de l’étang des Salini, propriété de Charles Bonaparte, pour y créer une pépinière de mûriers et autres arbres fruitiers; il accorde un subside de 21.000 livres pour l’agriculture[L]. Un édit du 23 mars 1785 accordait une prime de dix sous par plant à toute personne qui introduirait du continent vingt plants au moins de mûriers greffés.
Par trois fois, l’administration tenta de fonder des colonies: 80 Lorrains transportés à Poretto, des Génois près du golfe d’Ajaccio, au domaine de Chiavari, 110 pionniers au domaine de Galeria. La plupart succombèrent. En revanche, les Grecs de Paomia, réfugiés à Ajaccio, furent installés non loin de leurs premiers défrichements, à Cargèse, qui devint admirablement prospère. On commença de dessécher les plaines de Biguglia et de Mariana. On entreprit en 1773 le plan terrier de la Corse qui fut confié à MM. Bédigis, Testevuide et Tranchot, et qui eut également pour but—l’abbé Rossi nous l’assure—de recueillir des renseignements sur l’esprit public des anciennes familles paolistes.
Le commerce se développa. Ajaccio est en relations avec Marseille, Toulon, Saint-Tropez, Antibes et la Seyne. Les droits d’entrée pour les marchandises de provenance française sous pavillon national étaient de 2, 7-1/2, 15 et 25 p. 100 de leur valeur. Les droits de douanes acquittés à Ajaccio pendant la période 1785-89 ont été de 37.807 francs. Le marché de la ville est convenablement approvisionné. Le boisseau (bacino) de blé de 14 livres 1/2 coûte 1 fr. 16 sous; pour l’orge et le millet, 1 fr. 2 sous; le pot d’huile de 1 l. 7 onces 1/2, 16 sous; la bouteille de vin, 3 sous 6 d.; la livre de bœuf ou de mouton, 5 sous; le poisson de première qualité, 3 sous la livre.
A la faveur de ce commerce, des familles françaises vinrent s’établir en Corse et y firent souche. Ces arrivés de la première heure furent les Touranjon, les Serpeille, les Arène, les Garçain, les Bonnet, les Maury, les Roux, les Picard, etc. On les désignait généralement sous le nom de leur province d’origine. Ainsi les Serpeille, originaires du Dauphiné, étaient connus sous le nom de Dufiné, les Maury sous celui de Languido (Languedoc), les Roux étaient appelés Sciampagne (Champagne). Il arrivait même que le nom patronymique disparaissait complètement pour faire place à celui de la province: le nom de Touranjon a dû se former ainsi. D’autres enfin, comme les Picard, étaient beaucoup plus connus par de gais sobriquets, si répandus autrefois en France: cette famille avait celui de Cœur joyeux, dont on fit, par corruption, Cruginé, qui s’est perpétué jusqu’à nos jours.
La fusion s’accomplissait doucement, sans heurts, entre Français et Corses. Les anciens paolistes, comprenant que l’île retirerait de son union avec la France d’immenses avantages, se ralliaient peu à peu. Charles Bonaparte avait été l’un des premiers: «J’ai été, répétait-il, bon patriote et paoliste dans l’âme, tant qu’a duré le gouvernement national; mais ce gouvernement n’est plus, nous sommes devenus Français, evviva il Re e suo governo.» Laurent Giubega, greffier en chef des Etats de 1771, que Charles Bonaparte appelait amatissimo signor compadre et qui fut le parrain de Napoléon, était également dévoué au régime nouveau: «Puisque l’indépendance nationale est perdue, aurait-il dit au maréchal de Vaux, nous nous honorerons d’appartenir au peuple le plus puissant du monde, et de même que nous avons été bons et fidèles Corses, nous serons bons et fidèles Français.» Paoli refuse en 1776 d’abandonner l’Angleterre pour entrer au service du roi de France; mais il dicte à son secrétaire, l’abbé Andrei, un curieux mémoire sur «le meilleur parti que pourrait tirer la France de la Corse».
Cependant la francisation n’avait pas dépassé les grandes villes du littoral et là même elle restait précaire: les Corses étaient mécontents, les Corses boudaient. Trop de réglementation avait surpris ce peuple jaloux de son indépendance. Une foule d’édits, d’ordonnances, de lettres patentes, d’arrêts du conseil, de règlements de police, tapissaient toutes les rues «et ne produisaient d’autre effet que de faire rire le peuple dans les commencements, parce qu’on ne savait comment s’y prendre pour les faire mettre à exécution dans l’intérieur du pays». Quand on s’en prenait aux podestats de leur inexécution, ils répondaient qu’ils ne savaient pas lire le français. Pour le leur apprendre, on leur envoyait continuellement «des exécutions militaires». Et le Corse se cabrait. D’autant plus que le personnel administratif n’était pas à la hauteur de sa tâche: l’intendant Chardon, qui venait de Cayenne, considéra la Corse comme un domaine colonial dont l’exploitation était fructueuse; il fit si bien qu’il fallut le rappeler. Mais l’exemple venait de haut et, dans le morcellement de l’autorité, les ministres de la Guerre, de la Justice, des Finances et de la Marine ne songeaient qu’à créer des emplois pour y placer leurs créatures. «Cette foule de gens, soit par ignorance, par incapacité ou par mauvaise foi, retarde plutôt qu’elle ne contribue au bonheur public.» La méfiance des Corses augmentait et devenait de la haine envers ces Français qui les méprisaient. Le Tiers-État demande, dans les cahiers de 1789, que les charges du Conseil supérieur soient conférées à des hommes d’expérience, à des officiers des justices royales et à des avocats émérites.
La question financière augmenta le malaise. La Corse avait d’abord été attachée au ministère de la Guerre, à qui elle revenait de droit comme province frontière et pays conquis. Mais en 1773 l’abbé Terray demanda et reçut la finance de l’île. Le contrôleur général fournit dès lors aux dépenses extraordinaires de la caisse militaire par un fonds annuel de 1.500.000 livres; par contre, il fut maître de l’administration civile, couvrit la Corse d’employés, intervint dans toutes les affaires, repoussa tous les projets utiles qui coûtaient quelque argent. En vain Necker offrit la Corse à Saint-Germain, en vain d’autres voulurent la «jeter à la tête» de Vergennes ou d’Amelot: ce fut seulement à la veille de la Révolution que le département fut rattaché à la Guerre. La Corse était donc en proie à la Finance. Les deux Lorrains—les frères Coster—qui dirigeaient l’administration centrale inondèrent la Corse de leurs parents, de leurs amis. Les Corses eussent rempli ces charges à moins de frais, avec plus de probité et rien ne les eût rattachés davantage à la France. «Voilà, écrivait Paoli, ce qui a brisé leur courage; ils sont tombés dans un vide affreux, lorsqu’ils ont été privés du plaisir de veiller, de contribuer au bien commun, lorsqu’ils n’ont plus aperçu aucune liaison entre eux et l’intérêt général, lorsqu’ils ont vu ces soins pénibles, patriotiques et honorables accordés à des Français dont tout le talent consiste à unir des chiffres et à tracer des lettres.» Et qui étaient ces Français? Vauvorn, convaincu d’avoir volé le bois de la couronne et avouant qu’il devait au Trésor 3 à 4.000 livres, était mis à la tête de la douane de Calvi; d’autres avaient simplement à refaire une situation compromise et s’en acquittaient consciencieusement: Houvet, ci-devant commis des bêtes à cornes, Moreau, déserteur du régiment de Bretagne, Sappey, ancien garçon perruquier, trop heureux à leur arrivée d’avoir du pain, acquéraient une fortune dans les diverses entreprises et finissaient par posséder plus de cent mille écus.
L’impôt n’était pas lourd; mais les droits de douane, plus élevés qu’en Italie, empêchaient la population d’augmenter et la culture de s’étendre. Les adjudications affamaient la population. Les Corses se soulevèrent en 1774: l’insurrection fut réprimée. Mais les habitants, se regardant comme opprimés, n’étaient pas encore de cœur avec les Français. «Pendant près de vingt années, écrivait Constantini à l’Assemblée Constituante, la Corse a vu s’accroître le terrible colosse du despotisme militaire, a vu s’accumuler les abus d’autorité, les vexations ministérielles, les rapines judiciaires.» Un commissaire civil de cette même assemblée ne reconnaît-il pas que les Corses étaient avant 1789 des «sujets asservis et trop négligés, toujours prêts à secouer le joug»? Napoléon ne dit-il pas que les bienfaits du roi n’avaient pas touché le cœur des habitants et que la Corse était, sous le règne de Louis XVI un pays malintentionné qui frémissait sous la main de ses vainqueurs?
Les promesses de Barère.—L’agitation séparatiste: Paolistes et Bonapartistes.—La Corse anglaise.—Miot et Morand.—La Corse napoléonienne.
Ce fut la Révolution française et, après elle, les Bonaparte, qui gagnèrent à la France le cœur de la Corse. Provoquée par des causes semblables à celles qui, un demi-siècle plus tôt, avaient armé les Corses contre le despotisme génois, la Révolution fut accueillie avec enthousiasme par le Tiers-Etat, dont les députés—l’avocat Saliceti et le comte Colonna de Cesari Rocca—allaient bientôt compter parmi les Constituants les plus fougueux. Les deux autres députés de la Corse—le comte de Buttafoco pour la noblesse, l’abbé Peretti della Rocca pour le clergé,—demeuraient au contraire fidèles à la royauté et font cause commune avec le général de Barrin, gouverneur de la Corse. Le 5 novembre 1789, une émeute éclate à Bastia entre les patriotes, à qui le jeune Napoléon fournit des cocardes tricolores, et les soldats du roi, qui veulent conserver la cocarde blanche. M. de Barrin doit céder. Le 30 novembre, Volney lit à l’Assemblée Nationale une lettre, que Napoléon a inspirée, racontant les événements tout à l’avantage des patriotes. Il en résulta une motion, faisant cesser le régime militaire auquel la Corse était soumise depuis son annexion et la déclarant partie intégrante de l’Empire français.
Les Corses eurent un mouvement de joie et de confiance. Paoli se fit l’interprète de leur fidélité et de leurs espoirs. Le champion de l’indépendance affirma sa joie de devenir le fils adoptif du pays généreux où la liberté venait d’éclore. Revenu de Londres à la suite du décret du 30 novembre, il reçut de grands honneurs en passant à Paris. Quand il débarque à Macinaggio, après un exil de vingt ans, il s’écrie en baisant le sol: «O ma patrie, je t’ai laissée esclave, et je te retrouve libre!» Puis il se rembarque pour Bastia, où il arrive le 17 juillet 1790.
Il apportait les pleins pouvoirs de l’Assemblée nationale, pour procéder à l’organisation de l’île. A la consulte qui se tint à Orezza du 9 au 27 septembre 1790, et qui décida de célébrer tous les ans l’anniversaire du décret d’incorporation de la Corse à la France, Paoli fut nommé président du conseil administratif et reçut un traitement de 50.000 francs; il était en plus commandant des gardes nationales.
A la tribune de la Constituante, Barère, rapporteur du Comité des Domaines, assura la Corse de toute la sollicitude de la France. Promesses solennelles qui datent du 4 septembre 1791: «La Corse est libre, la Corse est française, les tyrans ne l’oppriment plus: c’est à vous de la régénérer! Elle a été riche et peuplée sous les Romains, malheureuse et ensanglantée sous les Génois, pauvre et inculte sous votre ancien gouvernement. Elle présente cependant tous les moyens physiques et moraux d’une brillante et solide régénération. Ce peuple est idolâtre de la liberté, et il n’est vraiment libre que depuis la Révolution française; il aime les lois, et il est sans civilisation; il a un grand caractère, et il éprouve tous les maux attachés à la faiblesse; il a un territoire fertile, et il est pauvre; il a une situation de commerce admirable, des ports nombreux, des pêcheries abondantes, et cependant son commerce languit et son industrie est nulle. De tous les peuples de l’Europe, les Corses sont aujourd’hui dans les circonstances les plus favorables pour jouir du bienfait de la liberté et recevoir les avantages d’une belle constitution... Cette île peut parvenir aussi facilement que les autres départements du royaume à un haut degré de prospérité, quoiqu’elle soit dans ce moment la plus reculée en tout sens. Le moment de régénérer cette île est arrivé...»
La Corse est pauvre: «Une population peu nombreuse, des villes dépeuplées, un pays sans industrie, le numéraire rare, les campagnes n’offrant à la vue que des brandes et des taillis ou maquis inutiles, l’agriculture devenue étrangère ou indifférente aux habitants: voilà le tableau de la Corse sous l’ancien régime de France, quoiqu’il n’y ait pas en Europe un autre pays où la végétation soit plus abondante, plus hâtive et plus facile à entretenir par la bonté reconnue des pâturages.» Y aurait-il donc, continue Barère, une fatalité irrésistible «qui condamne à jamais l’île de Corse à languir dans cet état déplorable? Et puisque son délaissement et son inculture ne peuvent être imputés à la nature de ses terres, qui égalent en bonté les meilleures terres de l’Europe, serait-ce au caractère des habitants ou à la dégradation successive de leur caractère primitif, sous l’empire des circonstances politiques dont ils ont été si longtemps les jouets et
Gorges de Ponte Novo (Phot. Moretti.)—Propriano. (Sites et Monuments du T. C. F.)
Pl. XVI.—Corse.
les victimes, qu’il faudrait attribuer leur malheur? Repoussons, repoussons sans hésiter une conjecture aussi fausse qu’ingénieuse. La Corse est malheureuse; mais elle peut dire aux représentants de la nation dont elle fait partie: Dites un mot, et mes malheurs cesseront».
Mais à ces Corses qu’elle juge si dignes d’intérêt, à qui elle fait tant de promesses pour l’avenir, l’Assemblée Constituante n’accorde pour le moment qu’un petit bienfait, et partiel. Elle décrète que «les dons, concessions, acensements et inféodations, et tous autres actes d’aliénation, sous quelque dénomination que ce soit, de divers domaines nationaux situés dans l’île de Corse, faits depuis 1768, époque de sa réunion à la France, par divers arrêtés du Conseil, lettres-patentes et tous autres actes, sont révoqués et, conformément aux lois domaniales, sont et demeurent réunis au domaine national».—Quant aux mesures d’ensemble, «nous regrettons, dit Barère, de ne pouvoir réclamer dans ce moment, pour ce pays, tous les secours dont il a besoin, et dont l’utilité se fera bientôt sentir dans toute son étendue; mais nos successeurs immédiats s’empresseront certainement de les réclamer de la nation pour un département qui est incontestablement le plus pauvre, le plus malheureux, et qui peut devenir cependant un des plus beaux, des plus riches de la France».
Ni la Législative, ni la Convention ne tinrent ces promesses. On peut dire que la Législative n’eut pas le temps. Quant à la Convention, elle vit la Corse tenter de se séparer de la France et suivre Paoli qui l’entraînait vers l’Angleterre. Pourquoi ce revirement? Deux hypothèses sont possibles. Paoli aurait espéré occuper en Corse une situation prépondérante et rester, comme par le passé, le véritable chef du pays; mais la Convention n’entendait pas abdiquer devant lui et refusa de lui donner le commandement en chef de l’expédition de Sardaigne. La deuxième hypothèse repose sur l’horreur que lui auraient inspirée les actes de la Convention, sur ses sentiments fédéralistes et girondins, sur son hostilité vis-à-vis des Montagnards qu’il traitait de «cannibales». Les deux hypothèses ne s’excluent pas forcément. Quoi qu’il en soit, la conduite de Paoli lors de l’expédition de Sardaigne fut considérée comme la cause principale de l’échec de cette expédition et, sur d’autres accusations, auxquelles le jeune Lucien Bonaparte n’était pas étranger, Paoli, que Marat appelle «lâche intrigant», est décrété d’accusation par la Convention. Condorcet rédige une pompeuse adresse dénonçant aux habitants de l’île de Corse «l’antique alliance de la tyrannie royale et du despotisme sacerdotal». Les commissaires du gouvernement envoyés en mission, Saliceti, Lacombe Saint-Michel et Delcher, agissent avec vigueur. Napoléon Bonaparte, qui croit avoir trouvé l’occasion de se révéler, se place à la tête du parti français, mais, après une vaine tentative d’entrevue à Corte, il rétrograde à Vivario, puis à Bocognano. Un moment arrêté dans la maisonnette dite de la Poule noire par les émissaires de Paoli, il est délivré par ses partisans qui protègent sa retraite jusqu’à Ucciani. Rentré dans Ajaccio, il n’est pas en sécurité dans sa demeure et se réfugie chez le maire, Jean Jérôme Levie, où il reste trois jours, s’embarque pendant la nuit, atterrit à Macinaggio et gagne Bastia le 10 mai 1793. Il y passe douze jours, pressant les représentants de la Convention de venir s’emparer d’Ajaccio, afin d’isoler dans Corte Paoli révolté. Lui-même, précédant sur un chebek la flottille française, débarque à Provenzale près d’Ajaccio. Des bergers lui apprennent que sa maison a été pillée par les Paolistes le 24 mai, que sa mère et l’abbé Fesch, prévenus à temps, se sont réfugiés aux Milelli, pendant que ses frères sont cachés dans Ajaccio. Letizia, poursuivie par les Paolistes, ne peut trouver un asile dans la tour de Capitello, elle doit fuir jusqu’à Casella, sur l’isthme qui rattache Capo-di-Muro au territoire de Coti-Chiavari: on couche sur le plancher entre les quatre murs d’une masure abandonnée.
Cependant l’attaque contre Ajaccio ne réussit pas. Loin de se soulever comme on l’espérait, la ville est aux mains des Paolistes. La flottille, partie de Bastia le 23 mai et retardée par une tempête jusqu’au 29, ne fait qu’une courte démonstration devant Ajaccio. Elle regagne le mouillage de Capitello. Napoléon se rend à Calvi, où son parrain Laurent Giubega donne asile à sa famille. Ils en repartent bientôt pour débarquer à Toulon, le 13 juin 1793, proscrits, désemparés. Le rôle de Bonaparte paraît fini en Corse.
Mais Paoli ne peut triompher seul dans une île livrée à l’anarchie des partis. Pour rompre l’unité du mouvement séparatiste, la Convention divise l’île en deux départements, le département du Golo et le département du Liamone (11 août 1793). Commissaire du Conseil exécutif, Joseph Bonaparte essaie d’animer sa patrie de l’esprit révolutionnaire et, pour cela, de «l’inonder de lumières». Il agit de loin, n’ayant pu dépasser Toulon, et il a pour collègue, dans cette «mission de fraternité et d’instruction», le fameux Buonarroti, dont le rôle en Corse n’a pas encore été suffisamment étudié. Cependant l’amiral Hood répond aux sollicitations de Paoli, et Nelson, alors capitaine de vaisseau, apparaît dans les eaux corses. Successivement le commandant bloque Calvi, débarque à Saint-Florent, dont il brûle la campagne, détruit les barques et les approvisionnements de Centuri, Macinaggio, Lavasina, Miomo et jette l’ancre enfin devant Bastia le 19 février 1794.
Sur la ville de Bastia et sur le siège qu’elle eut alors à subir, la correspondance de Nelson fournit des renseignements précis et curieux. C’était alors une grande cité, peuplée de 15.000 habitants, avec une belle jetée pour les navires. Elle est défendue par 6 forts détachés et une citadelle avec 20 embrasures; il y a 62 canons montés, en plus des mortiers, et une garnison de 4.500 hommes. Mais Nelson croit pouvoir compter sur le soulèvement des Paolistes, qui se sont fortifiés à Cardo. De plus, dès le 18 mars, la disette des vivres se fait sentir: «un petit pain se vend 3 livres»; et tandis que s’épuisent les munitions et les vivres, Nelson, dont la flotte est renforcée par 7 navires que lui envoie l’amiral Hood, multiplie les batteries et rend le blocus de plus en plus rigoureux. «Nous l’emporterons, écrit-il le 26 mars, il le faut, ou quelques-unes de nos têtes seront couchées bas.» Il a d’ailleurs compris toute l’importance stratégique de la Corse: «Cette île doit appartenir à l’Angleterre pour être régie par ses propres lois, comme l’Irlande, avec un vice-roi et des ports libres...; elle commandera la Méditerranée.»—L’héroïsme des assiégés fut à la hauteur des circonstances. Le représentant en mission, Lacombe Saint-Michel, aidé du maire Galeazzini et des généraux Rochon et Gentili, sut organiser une résistance opiniâtre: «J’ai des boulets rouges pour vos navires, déclarait-il fièrement à l’amiral Hood, et des baïonnettes pour vos troupes. Quand les deux tiers de nos hommes auront été tués, alors je me fierai à la générosité des Anglais.» Pourtant il fallut capituler le 22 mai: il ne restait plus que quelques jours de vivres; les assiégés avaient eu 203 tués et 540 blessés.
Maîtres de Bastia, les Anglais étaient maîtres de la Corse. Il ne leur restait plus qu’à s’emparer de Calvi. Il y fallut un siège qui dura du 19 juin au 10 août 1794 où s’illustra Abbatucci et où Nelson eut l’œil droit «entièrement fendu». Le 10 juin 1794 une consulte, convoquée à Corte par Paoli, rompit tout lien avec la France et, huit jours après, Charles André Pozzo di Borgo y faisait acclamer une constitution anglo-corse reconnaissant comme suzerain le roi d’Angleterre; sir Gilbert Elliot l’accepta au nom de George III. Le Parlement corse issu de cette constitution se réunit le 1ᵉʳ février 1795 à Bastia, et offrit la présidence à Paoli qui refusa pour ne pas troubler le fonctionnement du régime nouveau. Mais sa personnalité demeurait redoutable et Morosaglia devint bientôt le rendez-vous des mécontents. L’Angleterre prit peur et l’invita à quitter la Corse. Paoli hésita. Craignant de faire renaître la guerre civile, et d’ailleurs hors d’état de résister longtemps, il céda. Le 14 octobre 1795, il s’embarquait à Saint-Florent et partait pour Londres où il devait mourir en 1807.
Son départ ne rendit pas la sécurité aux Anglais pas plus que les glorieuses croisières de Nelson au nord du Cap Corse. Tout cela ne pouvait empêcher les victoires continentales de la France de produire leurs résultats. Quand l’Italie du Nord eut été conquise par Bonaparte, le général Gentili reparut à Livourne et, avec un millier de Corses, se prépara à revenir combattre dans sa patrie. Nelson fut chargé de bloquer le port italien pour empêcher ce projet d’aboutir. Il avait réussi à merveille, s’était emparé des îles d’Elbe et de Capraja, lorsque, au mois d’octobre 1796, le gouvernement anglais décida d’évacuer la Corse. Nelson dut se rendre à Bastia, où il recueillit le vice-roi avec la garnison anglaise. Il intimida à tel point par ses menaces les habitants de la ville et la petite troupe de Gentili, débarquée près de Rogliano, qu’il put emporter tout ce qu’il voulut. Le 20 Octobre il s’embarquait le dernier, abandonnant cette île qu’il avait contribué à conquérir et où il avait commencé cette carrière glorieuse qui devait finir à Trafalgar en 1805.
Du quartier général de Modène, Bonaparte, général en chef de l’armée d’Italie, expose aux citoyens directeurs, le 26 vendémiaire an V (17 octobre 1796), quelques idées sur la Corse: «La Corse, restituée à la République, offrira des ressources à notre armée et même un moyen de recrutement à notre infanterie légère.» Saliceti est envoyé dans l’île pour proclamer l’amnistie et réaliser l’apaisement; mais le gouvernement sent le danger de laisser tous les pouvoirs «entre les mains d’un homme né dans le pays, ayant des injures personnelles à venger et qui, en supposant même qu’il restât impartial dans le maniement des affaires, ne pourrait jamais persuader à ses compatriotes qu’il le fût réellement». Le Directoire lui adjoint Miot de Melito, un ancien fonctionnaire de la Guerre, délégué auprès du grand duc de Toscane. Joseph Bonaparte l’accompagne et lui sera «d’un précieux concours». Là où Saliceti—u compatriottu—a échoué, Miot—u francesi—va réussir. Il débarque à Erbalunga le 22 décembre 1796, parcourt le pays, réprime les insurrections, organise les deux départements du Golo et du Liamone, nomme les commissaires du pouvoir exécutif, met le pays sous l’empire de la constitution de l’an III et regagne le continent (29 nov. 1797). Mais l’adjudant-général Franceschi, dont Miot a fait son aide de camp, constate que l’esprit public a été complètement corrompu par les Anglais. Une véritable croisade est fomentée par les prêtres au couvent de San Antonio en Casinca: ils ont persuadé aux insulaires que les Français «nient Dieu et veulent abolir la religion». Une foule d’hommes portant à leurs coiffures une petite croix blanche—la Crocetta,—sèment la terreur et la destruction dans les cantons de Moriani de Casinca et d’Orezza, n’épargnant à Ampugnani que la maison du curé Sebastiani (l’oncle du général), connu pour sa haine des Français.
Quand le bruit de cette insurrection, qui fut réduite dans le sang par le général de Vaubois, parvient à Paris, le 18 brumaire est fait. Saliceti lutte en vain contre les troubles du Fiumorbo et de la Balagne: il multiplie les commissions militaires et frappe le pays d’une contribution de guerre de deux millions. C’est l’anarchie: l’île tombe au pouvoir du général Ambert. Enfin Miot est renvoyé en Corse avec mission de rétablir la paix et de régénérer le pays. Il débarque à Calvi le 25 mars 1801. Joseph Bonaparte l’accompagne, Lucien cède 6.000 volumes pour la Bibliothèque d’Ajaccio. Un pépiniériste en vogue, Noisette, fonde les jardins botaniques d’Ajaccio et de Bastia. La culture du coton est inaugurée, et celle de la cochenille. Miot prend des arrêtés restés célèbres où il atténue certains droits de douane, d’enregistrement et de succession. Il supprime totalement les taxes des contributions indirectes. Pour mieux lutter contre le banditisme, il suspend l’exercice de la constitution et, supprimant l’institution du jury, il forme un tribunal exceptionnel. La ville d’Ajaccio est embellie et agrandie: sur l’emplacement des anciennes fortifications abattues, un quartier nouveau s’élève. Quittant le pays le 24 octobre 1802, Miot pouvait déclarer au premier consul qu’il laissait le pays «généralement tranquille, affectionné au gouvernement et jouissant de l’avantage des améliorations qu’il vous doit».
Mais il faut des mesures exceptionnelles pour guérir la Corse de ses maux séculaires: une justice rapide et impartiale, une dictature militaire. Et les consuls nomment en Corse le général Joseph Morand (22 juillet 1801), investi des pouvoirs les plus étendus. Morand fait une levée générale de troupes, prohibe les ports d’armes de la façon la plus absolue. Mais il rencontre des obstacles de la part des autorités constituées—Pietri, préfet du Golo, Arrighi, préfet du Liamone, Casabianca, titulaire de la sénatorerie de la Corse. Il se heurte surtout à la méfiance, à la colère des Corses qui le calomnient et essaient d’obtenir sa destitution. Il reste fidèle à sa mission, dénonce l’existence du Comité anglo-corse d’Ajaccio et réprime cruellement la conspiration de 1809 dont beaucoup l’ont accusé d’avoir exagéré l’importance. En 1811, il remédie à la famine que de mauvaises récoltes ont déterminée dans l’île, ordonnant que tous les approvisionnements de l’armée contenus dans les vastes magasins de la guerre, à Bastia, à Ajaccio, à Calvi, à Bonifacio, à Corte, soient mis à la disposition des habitants à titre remboursable, signalant au gouvernement les misères des Corses «qui se nourrissent d’herbes des champs» et appelant sur eux, par de pressantes correspondances, les secours de la métropole. Fonctionnaire énergique, d’une implacable sévérité, mais administrateur éminent, il ne mérite pas la réprobation dont les Corses l’ont accablé. Le général Berthier, qui le remplace (1811-1814), se brouille avec Bastia en organisant l’unité administrative de l’île dans un seul département avec Ajaccio pour chef-lieu (19 avril 1811).
L’empereur n’a cessé de s’occuper de son pays et sa correspondance en fait foi. Il porte son activité sur toutes les branches de l’administration: justice et finances, armée de terre et marine, commerce, travaux publics, agriculture, organisation de la police. Il veut à la tête des services des hommes qui connaissent le pays et la langue. Il essaie d’établir à Ajaccio «une fabrique de briques et une poterie pour le menu peuple, afin qu’il ne soit pas pour ces objets tributaire des Génois». Il se préoccupe du développement économique de l’île. Il y songe à Paris, à Fontainebleau, à Compiègne, à Saint-Cloud; il y songe également sur les chemins de l’Europe, à Strasbourg, à Potsdam, à Schœnbrunn, à Dresde. Il encourage la culture du coton; il s’intéresse à l’établissement de hauts fourneaux destinés à employer le minerai surabondant de l’île d’Elbe. Il s’occupe d’une manière spéciale, surtout à partir de 1810, de la réorganisation financière du pays et de l’exploitation de ses forêts.
Le temps manqua à Napoléon pour accomplir en Corse ses généreux projets. Trop souvent aussi il lui manqua le concours loyal et désintéressé des chefs de services, qui détournaient à leur profit ou faisaient servir à d’autres usages les fonds envoyés pour améliorer la situation de l’île.
Il n’eut pas non plus la population corse avec lui. A la nouvelle de l’abdication de Fontainebleau, personne ne songea à se soulever en sa faveur. Le 28 avril, le préfet du Liamone, Arrighi, se rallie aux Bourbons; le maire, François Levie, fait hisser «le cher drapeau des lis» sur le clocher de la cathédrale et la mairie est illuminée pour saluer le retour «des rois légitimes». Un buste en marbre de l’empereur, donné en 1806 par le cardinal Fesch à la ville d’Ajaccio, est livré à la foule qui le précipite à la mer. On n’a que mépris contre ce bastardino, dont il faut effacer jusqu’au souvenir: les rues de la ville prennent des noms royalistes. Bastia ouvre ses portes aux Anglais, mais ceux-ci ne font en Corse qu’une courte apparition et le traité de Paris la rendit à la France. Bonapartistes aux Cent Jours, les Corses redeviennent royalistes avec le retour de Louis XVIII.
Un préfet de la Restauration: Saint-Genest[M].—La Corse et l’opinion publique.—Napoléon III et la 3ᵉ République.
Une vie politique tout à fait agitée et généralement inféconde, un développement économique extrêmement précaire; négligences de la métropole, inertie des Corses; tel est le spectacle que nous offre le XIXᵉ siècle.
Napoléon disparu, le parti bonapartiste se forma. Le marquis de Rivière, au nom du roi, organisait en Corse la Terreur blanche. Alors se place la curieuse guerre de Fiumorbo, pendant laquelle, dans le maquis et les ravins de cette contrée inaccessible, le commandant Poli, petit-gendre de la nourrice de Napoléon, qui avait suivi l’empereur à l’île d’Elbe et sur qui Napoléon comptait pour se ménager au besoin une retraite en Corse, tint tête pendant de longs mois aux troupes royales. Les femmes corses combattaient avec Poli, aussi acharnées que les hommes à défendre la liberté. La Restauration s’affermit cependant en Corse, et l’on proclama l’amnistie générale.
Pourtant l’île reste divisée et la succession des régimes politiques a déterminé ici comme dans les autres départements un malaise qu’il est difficile de dissiper. «Deux partis principaux sont en présence, écrivait le chevalier de Bruslart, ancien commandant militaire de la Corse, dès le 6 octobre 1814; les anciennes familles attachées aux Bourbons et les nouvelles que Bonaparte et la Révolution ont élevées. Entre ces deux partis, l’amalgame est impossible.» Dès le début, les administrateurs français ne songent qu’à une seule méthode: se mettre à la tête d’un parti pour triompher de l’autre, prolonger en somme l’état social anarchique et les errements des Génois; nul n’entreprend loyalement, courageusement la fusion des partis, l’œuvre de concorde et d’apaisement qu’il aurait fallu.
Rien de plus curieux à étudier que la question électorale en Corse dans les premières années du régime censitaire. Nous connaissons les lois qui ont réglé les élections législatives sous la Restauration ainsi que les tendances des ministères chargés de les appliquer: nous savons ce que fut par en haut la politique du gouvernement. Mais ne convient-il pas d’être sceptique en matière de formules législatives et, pour pénétrer une réalité plus concrète, il faut négliger les légiférants pour aller chez les électeurs. Comment fut pratiqué ce régime dans l’île lointaine où il était si difficilement applicable? Dans quel sens agirent les candidatures officielles et les pressions administratives? Comment furent composées les listes électorales et quelles garanties d’indépendance laissa-t-on aux citoyens? De quelle manière les comités électoraux et les partis politiques fonctionnèrent-ils? Autant de questions neuves auxquelles il faudrait répondre.
Ce sont elles qui s’imposèrent à un des premiers préfets de la Restauration, Louis Courbon de Saint-Genest, nommé en vertu d’une ordonnance royale du 14 juillet 1815 et installé le 19 janvier suivant. La Corse n’avait pas été représentée dans la Chambre introuvable: l’ordonnance de convocation du 13 juillet 1815 lui avait bien accordé 4 députés; mais le temps avait fait défaut pour réunir les assemblées cantonales et d’ailleurs la plus grande incertitude régnait au sujet de la composition du collège électoral. Les dispositions de la Charte étaient inapplicables en Corse où il n’existait aucune personne imposée à 1.000 francs et où il n’y avait pas dix personnes figurant dans les rôles pour 300 francs. Saint-Genest s’attache à reviser la liste des plus imposés, car «la balance égale entre les partis, c’est le triomphe des bonapartistes: ils ont pour eux le nombre, la richesse, l’unité de vues, une tactique très exercée et plus de capacités pour tenir les emplois». Il signale les Sebastiani, les Arrighi, les d’Ornano, les Casablanca et «toute leur clientèle d’intrigants subalternes qui n’ont pu être récompensés qu’avec de l’or parce que leur bassesse aurait par trop avili les distinctions honorifiques». Il faut faire les élections contre eux, et au besoin sans eux. Dans cette sélection savante, un nom trouve grâce: Ramolino, «cousin de Buonaparte», mais ce choix est d’une bonne politique et sans inconvénients, «parce que M. Ramolino est un homme paisible, sans capacités et dont l’influence est très faible depuis la chute de Buonaparte». Quelques «suspects» sont également maintenus: Henri Colonna, propriétaire, ancien commissaire des guerres; J. B. Galeazzini, ancien administrateur de l’île d’Elbe et préfet de Maine-et-Loire pendant les Cent Jours; Philippe Suzzoni, propriétaire, gendre du sénateur Casabianca, «d’opinions suivant les temps»; J. B. Ambrosi, lieutenant du roi à Calvi, etc.
Faut-il convoquer le collège électoral à Ajaccio, où réside le préfet, ou à Bastia, où réside le premier président? Grave problème, brusquement tranché par la convocation à Corte au lendemain de la dissolution de la Chambre introuvable. Paul François Peraldi, riche propriétaire, «distingué par son éducation et ses sentiments autant que par sa fortune», est choisi pour présider ce collège. Sur 120 électeurs, 95 se présentent; Castelli et Peraldi sont élus et ils sont immédiatement sollicités. «On croit en Corse, dit Saint-Genest, qu’un député n’a qu’à se montrer à Paris pour se faire donner et procurer à sa famille les meilleurs emplois.» Ces deux députés de la Corse ne devaient cependant jouer qu’un rôle effacé: Peraldi ne parut jamais à la Chambre, Castelli alla siéger au centre et soutint sans éclat les différents ministères. Pourtant dans la session de 1817 il intervint dans le débat sur les douanes pour demander que les produits corses fussent admis en franchise dans les ports français et que la Corse, qui supportait les charges de l’Etat, fût traitée à ce point de vue comme les autres départements français.
Saint-Genest se donne ensuite à l’œuvre de réorganisation morale et de relèvement économique. Il observe que les lois françaises ne conviennent en Corse qu’aux personnes riches; pour la grande masse du pays, il faut des institutions paternelles, despotiques mais honnêtes. La justice est trop chère: il voudrait à Bastia et à Ajaccio des bureaux de conciliation qui seraient gratuits; il veut faire juger les criminels sur le continent de manière à échapper aux influences locales. Quant aux magistrats français de l’île, ce sont trop souvent des protégés sans mérites. Les différents fonctionnaires «oppriment ou favorisent ou font des gains illicites». Les maires de campagne «iraient tous aux galères si on les jugeait suivant la rigueur des lois». La situation morale du clergé est pitoyable: 1.844 prêtres, rudes et violents, qui savent à peine écrire: il faudrait des séminaires et des frères des Ecoles chrétiennes. L’instruction publique est dans le marasme, les collèges de Bastia et d’Ajaccio n’ont qu’une existence précaire, les professeurs sont irrégulièrement payés sur les fonds communaux. D’ailleurs l’argent n’arrive pas à destination: «les percepteurs volent le peuple et souvent le gouvernement».
L’agriculture attire son attention. Il demande des encouragements pour la culture de la pomme de terre, préconise la plantation de châtaigniers dans la montagne, fait faire des essais de culture de la garance et établit des pépinières de mûriers. Il signale les dommages causés par la divagation des animaux, propose l’établissement de deux greniers d’abondance, demande qu’on exploite les forêts, qu’on améliore les routes.
Il ne s’entendait malheureusement pas avec le gouverneur militaire, M. de Willot, et il obtint son rappel dès 1818. En l’absence d’un chef unique, responsable, stable, les clans reprennent une vie presque normale. Les Pozzo di Borgo sont les maîtres de l’île. La Révolution de 1830, qui amena le triomphe du parti libéral, les remplaça par les Sebastiani. «Maréchal, ministre, ambassadeur, pair de France, le comte Horace eut tous les honneurs. Son frère, le vicomte Tiburce, fut nommé général de division et commandant de la place de Paris. La Corse devint leur fief politique. Ils y distribuaient les faveurs et les emplois à leur gré.»
Les Corses durent à la Monarchie de juillet—ce que la Restauration n’avait pas osé leur accorder—la fin d’une législature criminelle d’exception et l’institution du jury (12 nov. 1830). L’attentat de Fieschi, qui épargna Louis-Philippe mais frappa autour de lui tant de personnes illustres (1835), souleva l’indignation des Corses. Le roi ne les rendit pas responsables de cet acte isolé: il multiplia les routes, développa les relations de l’île avec le continent (le premier navire à vapeur était arrivé à Ajaccio le 18 juin 1830, permettant vraiment de se rendre per mare in carozza). Il fit agrandir les ports d’Ajaccio et de Bastia, éleva à Ajaccio l’Hôtel-de-Ville, la Préfecture et le Théâtre, bref travailla à améliorer la situation du pays.
Pourtant la Corse, où les administrateurs continentaux arrivent toujours avec les mêmes préventions, considérant leur séjour en Corse comme un noviciat forcé ou comme un exil, n’est pas ce qu’elle devrait être. Blanqui, dans un rapport à l’Académie des Sciences morales et politiques, écrit vers 1840: «Comment se fait-il donc que ce département, si heureusement partagé sous le rapport du climat, du sol et des eaux, situé au centre de la Méditerranée, à portée presque égale de la France, de l’Italie et de l’Espagne, ressemble aujourd’hui si peu aux pays qui l’entourent? Pourquoi ses vallées pittoresques sont-elles veuves de voyageurs et ses belles rades dépourvues de vaisseaux? Par quels motifs nos constructeurs se déterminent-ils à aller chercher des bois au Canada et en Russie, tandis que la Corse regorge de chênes blancs, et de chênes verts, de hêtres et de pins innombrables? Pourquoi cette île, qui pourrait nourrir un million d’hommes, n’a-t-elle qu’une population insuffisante à sa culture?»
Le Ministre des Finances en 1839 avait déjà fait la même constatation: «Il y a en Corse, disait-il, 100.000 hectares de bois, mais l’absence de routes et de moyens de transport a empêché jusqu’à présent le gouvernement d’en tirer profit.» Et plus catégorique encore, Malte-Brun disait, dans sa Géographie Universelle: «Lorsque les gouvernements européens seront las d’entretenir des colonies, reconnues depuis longtemps plus onéreuses que profitables, la France trouvera dans le sol fertile de la Corse, dans son climat propre à la production des denrées coloniales, une source de richesses qui n’attend que des soins et des encouragements pour s’y acclimater.» C’est aussi ce que pensait le docteur Donné qui, dans un feuilleton des Débats du 15 janvier 1852, consacrait ces lignes à son pays d’origine: «Mon patriotisme souffre lorsque je vois la France, par mode ou par ignorance, aller chercher hors d’elle-même ce qu’elle possède et demander à des pays étrangers des avantages que ses diverses contrées lui offrent à un degré égal ou supérieur... Quel plus beau climat que celui de la Corse, et d’Ajaccio en particulier!»
Louis-Napoléon, nommé par la Corse en tête de ses représentants à l’Assemblée Constituante de 1848, ramena pour la seconde fois la couronne de France dans la famille Bonaparte. Va-t-il tenir compte de ces vœux? Va-t-il se montrer soucieux de la Corse? On assainit bien les marais de Calvi, de Saint-Florent et de Bastia; on prolongea bien les quais et les jetées d’Ajaccio et de Bastia; mais c’était faire bien peu pour la prospérité du pays, au moment où la France tout entière réalisait des progrès économiques prestigieux. Au vrai l’histoire de la négligence administrative à l’endroit de la Corse commence sous le second Empire, et elle a des causes diverses, psychologiques et sociales, qu’il faudrait, pour une grande part, chercher en Corse même. Les grandes familles du pays se disputent les faveurs impériales et, dans ce conflit d’ambitions rivales, où les Corses réclament des places et des gratifications, la Corse est oubliée. Au surplus la famille impériale se montre dans l’île. En 1860 Napoléon III vient à Ajaccio ouvrir la chapelle funéraire qu’il a fait construire; en 1865, il envoie son cousin, le prince Jérôme-Napoléon, inaugurer le monument de la place du Diamant; en 1869 l’impératrice et le prince impérial visitent l’île à leur tour. Par trois fois, les Corses ont pu affirmer leur loyalisme impérial.
Il se manifeste à Bordeaux au sein de l’Assemblée Nationale qui, dans sa séance du 1ᵉʳ mars 1871, confirma la déchéance de Napoléon III. Deux députés corses, MM. Conti et Gavini, montèrent à la tribune pour défendre «leurs convictions les plus intimes».
Mais le loyalisme français de la Corse n’était pas moins vif: 30.000 de ses enfants allèrent défendre la France en danger. Les Corses boudèrent le régime républicain, puis peu à peu se rallièrent. Est-ce par reconnaissance d’une œuvre féconde accomplie en Corse? On peut nettement répondre non, car la République n’a pas entrepris la réalisation du programme que Barère présentait à la tribune de la Constituante dès 1791. Un réseau de chemins de fer incomplet, inachevé, des transports maritimes trop coûteux, l’agriculture de plus en plus délaissée à cause de ces mauvaises conditions, le reboisement des montagnes et l’assainissement des côtes négligés, telle fut la Corse du XIXᵉ siècle, cependant que les départements continentaux, délivrés du paludisme, voyaient croître leur prospérité, et que la Sardaigne était méthodiquement régénérée par l’Italie.
Le ralliement est dû aux chefs de clan que la métropole a comblés de faveur en échange de leurs votes, et des mœurs politiques d’un autre âge se sont perpétuées dans ce département par la faute du gouvernement français. Ne parlons pas de Pozzo di Borgo, dont la rancune tenace se manifeste contre les Bonaparte par la construction au-dessus d’Ajaccio du château de la Punta, fait avec les matériaux provenant de la démolition des Tuileries. Mais l’histoire impartiale doit noter tout le mal que fit à son pays Emmanuel Arène, «le roi de la Corse». Sous son joug omnipotent il semblait que les Corses eussent perdu tout sentiment de l’intérêt général.
En 1908 pourtant la question corse fut officiellement posée par un rapport de M. Clémenceau, président du Conseil: une commission extra-parlementaire, placée sous la présidence de M. Delanney, rédigea les vœux des insulaires et les cahiers de leurs légitimes revendications. Un vaste mouvement d’opinion se dessina sur le continent en faveur de la Corse et, dans l’île, un esprit public commença de se former.