Hai la stizza, ti vorra passa:
Paoli è a Murato è ti casticarà.

«Tu es en colère, ça te passera: Paoli est à Murato et te châtiera.»

Paoli avait, en effet, créé à Murato une Zecca (hôtel des monnaies), où l’on frappait des pièces en argent et en cuivre, portant les armes de la Corse: la tête de Maure au bandeau relevé sur le front. Les Corses voyaient en cela l’acte de souveraineté par excellence, proclamant à la fois l’indépendance de l’île et la déchéance de la domination génoise.

L’agriculture recevait de la part du général des soins de tous les instants: on nomma dans l’île deux délégués à l’agriculture chargés de veiller à ses intérêts et de régler son impulsion. Paoli introduisit en Corse la pomme de terre dont il vulgarisa la culture. Il écrit le 14 avril 1768 à son ami le médecin florentin Cocchi: «Hier j’ai fait planter les pommes de terre. Je les mettrai en circulation en prenant soin de m’en faire servir tous les matins à ma table.» Ses ennemis l’appellent par dérision le général des patates, generale delle patate.

L’industrie, qui n’existait pas en Corse, fut mise en honneur par l’exploitation de plusieurs mines de plomb et de cuivre. Le commerce se développe. C’est pour l’augmenter que Paoli fonda le port de l’île Rousse qui devait exporter les huiles de la Balagne et remplacer pour les nationaux les ports de Calvi et de l’Algajola, occupés par les Génois ou les Français.

Dans l’apaisement des guerres civiles et dans la prospérité grandissante, la population augmente: à la consulte de 1763 les curés présentèrent les registres de la population et l’on constata que depuis 1753 elle s’était accrue de 30.000 habitants.

La première imprimerie qui ait fonctionné dans l’île fut établie à cette époque à Campoloro et le premier ouvrage qui sortit de ses presses devait avoir sa signification: ce fut la Giustificazione della rivoluzione di Corsica, véritable cri d’indépendance que les Génois essayèrent en vain d’étouffer. Une gazette, sorte de moniteur officiel, paraît depuis 1764: Ragguagli dell’ Isola di Corsica, Nouvelles de l’île de Corse.

Des écoles s’ouvrent dans la plupart des villages: mais Paoli, qui croit à la toute-puissance de l’instruction, voudrait retenir en Corse les jeunes gens qui vont étudier dans les Universités du continent. Il demande au clergé un don gratuit annuel de 15 livres par chaque piévain, de 9 livres 12 sols par chaque curé, et de 6 livres par chaque chanoine ou autre bénéfice. L’Université de Corte put être fondée: elle ouvrit ses portes le 3 janvier 1765. On y enseigna d’abord les six matières suivantes, fixées par la Consulte de 1764 et considérées comme fondamentales:—1º la théologie scolastique et dogmatique «où les principes de la religion et les doctrines de l’Église catholique seront expliqués avec brièveté et exactitude; le professeur fera aussi une leçon par semaine d’histoire ecclésiastique»;—2º la théologie morale, «dans laquelle on donnera les préceptes et les règles les plus certaines de la morale chrétienne et, un jour par semaine, on fera une conférence sur un cas pratique se rapportant aux matières enseignées»;—3º les statuts civils et canoniques, «où on montrera l’origine et le véritable esprit des lois pour leur meilleur usage»;—4º l’éthique, «science très utile pour apprendre les règles de bien vivre et la manière de se bien guider dans les différents emplois de la société civile; elle comprendra aussi la connaissance du droit naturel et du droit des gens»;—5º la philosophie «suivant les systèmes les plus plausibles des philosophes modernes; le professeur donnera aussi les principes de la mathématique»;—6º la rhétorique.—Peu après, il y eut de nouvelles créations de chaires et, en particulier, on nomma un professeur de «fisica», c’est-à-dire des sciences de la nature. Tous les professeurs étaient Corses. Les premiers furent Guelfucci de Belgodère, Stefani de Venaco, Mariani de Corbara, Grimaldi de Campoloro, Ferdinandi de Brando et Vincenti de Santa-Lucia. Paoli encourageait les étudiants par de fréquentes visites à l’Université, par les nominations aux charges du gouvernement. Pommereul fait le plus grand éloge des professeurs, qui appartenaient à l’ordre de saint François: «J’y ai connu des penseurs aussi sages que profonds; j’ai vu Voltaire, Locke, Montesquieu, Helvétius, Hume et Jean-Jacques Rousseau orner leur bibliothèque et faire leurs délices.»

 

Œuvre immense que les «philosophes» admirent. Les «naissantes vertus» de ce peuple promettent d’égaler un jour celles de Sparte et de Rome, et Jean-Jacques Rousseau attend beaucoup de Paoli dont la gloire est à son apogée: «J’ai quelque pressentiment qu’un jour cette petite île étonnera l’Europe.» Dans le Contrat social, il avait désigné la Corse comme le seul pays d’Europe «capable de législation», tourmenté par le besoin d’en recevoir une, mûr pour elle et en même temps assez voisin de l’état de nature pour que les mœurs n’y fissent pas obstacle à l’action salutaire des lois. «La valeur et la constance, disait-il, avec laquelle ce brave peuple a su recouvrer et défendre sa liberté mériteraient bien que quelque homme sage lui apprît à la conserver.» N’était-ce pas offrir ses services? Le général Paoli lui fit demander par l’intermédiaire de M. Buttafoco, officier corse au service de la France, d’être lui-même cet «homme sage». Rousseau réclama des documents propres à l’éclairer et se mit à l’œuvre. Quand cette nouvelle s’ébruita, les philosophes trouvèrent la chose parfaitement ridicule, autant dire impossible, et crurent Rousseau dupe d’une facétie flatteuse pour son orgueil. Voltaire s’en égaya bruyamment. Le plus singulier, c’est que l’ombrageux Rousseau se prit lui-même à partager ce soupçon, en dépit de la correspondance qu’il avait dans les mains. Après cet incident comique, il se rendit enfin à l’évidence et reprit son œuvre avec ardeur. Mais cela se passait dans le temps le plus agité de son séjour à Motiers: sa santé, la nécessité de tenir tête à son pasteur devenu son ennemi, lui enlevaient tout repos d’esprit. En 1765, il forma le projet, pour se procurer à la fois toutes les informations nécessaires et la résidence paisible qu’il ne trouvait nulle part en Europe, d’aller s’établir parmi les Corses. Les difficultés du voyage l’arrêtèrent, et surtout les desseins de plus en plus manifestes du ministère français, qui ne laissaient plus aucune illusion sur les rêves d’indépendance formés par les patriotes corses. On comprend qu’il n’ait pas vu sans indignation sombrer la liberté du peuple au bonheur duquel il travaillait avec la certitude intrépide du succès. Ce qui prête à rire, ce qui est insensé, c’est de prétendre qu’en préparant la conquête de la Corse, M. de Choiseul eut pour but principal de faire échouer une entreprise qui pouvait devenir glorieuse pour Jean-Jacques.

XX

LE RÈGLEMENT DE LA QUESTION CORSE

L’accord franco-génois de 1756 et le «secret de Choiseul».—Les traités de Compiègne et de Versailles.—La lutte suprême.

L’entrée en scène de Pascal Paoli modifiait singulièrement les données du problème corse, car il en excluait les Génois. Il ne restait dans l’île que deux pouvoirs: les ports étaient aux troupes françaises et l’intérieur était à Paoli. Dans ces conjonctures, les Génois demandèrent au roi de France de nouveaux subsides pour un nouvel effort contre la rébellion.

Or le gouvernement français accepta encore de traiter avec Gênes, reculant ainsi la solution définitive, depuis si longtemps désirée, plusieurs fois approchée, jamais atteinte. On peut s’en étonner au premier abord, surtout si l’on songe au prochain «renversement des alliances» qui va permettre à Bernis de se faire garantir par le ministre autrichien Kaunitz sa liberté d’action dans la Méditerranée. Mais il ne faut pas oublier que les hostilités sont imminentes avec l’Angleterre: ce sera la guerre de Sept Ans, et la Cour de Versailles peut à bon droit craindre une intervention anglaise dans l’île. Mieux vaut qu’aucun prétexte ne puisse être saisi par les Anglais et qu’une alliance franco-génoise rétablisse dans l’île une tranquillité au moins apparente et provisoire.

M. de Pujol fut envoyé à Gênes en mission temporaire, pour examiner la question des subsides d’accord avec le comte de Neuilly, ambassadeur régulier. «Sa Majesté, expliquait le mémoire qui lui fut remis le 22 mars 1756, n’est pas éloignée d’entrer par un subside plus considérable dans les mesures qu’ils (les Génois) se proposent de prendre; mais, avant que de fixer la somme qu’il conviendra de leur donner, le Roy veut connaître, dans le plus grand détail et avec la plus exacte précision, les besoins de la République et s’assurer qu’elle fera un usage utile de l’argent qui lui sera accordé.» L’objet de la mission confiée à M. de Pujol est «d’examiner dans le plus grand détail la qualité et le nombre des troupes que la République a actuellement sur pied, soit dans les États de terre ferme, soit en Corse, la force des garnisons dans les places et l’état des fortifications, surtout dans cette isle, où il sera nécessaire que M. de Pujol se rende, pour se procurer par lui-même les notions les plus précises sur tous ces articles».

Ainsi, sous prétexte de vérifier la nécessité des subsides qu’il convenait d’accorder aux Génois, le comte de Neuilly et M. de Pujol allaient en profiter pour demander au Sénat et transmettre à leur gouvernement les renseignements les plus circonstanciés sur les places de Corse, les fortifications, les casernements nécessaires, les meilleurs emplacements des troupes. Il était impossible d’agir avec plus de maîtrise et d’ironie: c’est de Gênes même que l’on allait tirer des indications qui pouvaient rendre tant de services plus tard.

Un traité de subsides fut conclu «entre le Roy et la République de Gênes et pour la sûreté de l’isle de Corse». C’est le premier traité de Compiègne, du 14 août 1756. Le roi accordait de nouveaux subsides; mais il augmentait également, et sans en fixer le chiffre, le nombre des troupes françaises de Corse. Pour rassurer les Génois, il est entendu que les officiers français devront s’abstenir de toute négociation avec les Corses rebelles, «même dans la vue de les amener à un accommodement de pacification et à la soumission qu’ils doivent à la République, que cet objet doit regarder uniquement».

Qu’est-ce à dire? Les Génois sont exécrés, les Français seuls ont chance de lier amitié avec les Corses et le roi n’entend pas que la sympathie qui pourra être témoignée à ses officiers rejaillisse sur des alliés qu’il importe de n’aider qu’en apparence.—En fait l’expédition française chercha à faire aux Corses le moins de mal possible, et c’est avec les commissaires de Gênes que les généraux français eurent des disputes continuelles. Les renforts, d’abord placés sous le commandement du marquis de Castries, furent bientôt concentrés presque complètement à Calvi sous le comte de Vaux: «C’est l’unique place, écrivait Choiseul au comte de Neuilly, qu’il nous soit intéressant de garder, puisqu’elle est la seule qui soit en état de faire quelque résistance si les Anglais tentaient de s’en emparer.»

Quoi qu’il en soit, le premier traité de Compiègne marquait un temps d’arrêt dans l’évolution de la question corse vers son terme inévitable. Il permit du moins à la France de traverser, sans incident notable de ce côté, la crise de la guerre de Sept Ans.

 

Elle n’était même pas terminée lorsque le gouvernement français se trouva sollicité tout à la fois par le Sénat de Gênes, qui affirmait hautement sa souveraineté et par Pascal Paoli qui, maître de l’île, proclamait énergiquement son indépendance. La France se retrouvait du premier coup dans la situation la plus avantageuse, sinon encore maîtresse d’édicter ses volontés, du moins intervenant comme arbitre du consentement spontané des deux adversaires. Privilège depuis longtemps prévu et patiemment préparé.

Choiseul, qui depuis 1758 était secrétaire d’État des Affaires étrangères, ne voulut pas s’engager tout de suite avec Pascal Paoli. Il se borna à inviter les Corses à ne pas négocier avec une autre puissance, et il recommanda la plus entière réserve à M. Boyer de Fonscolombe qu’il envoyait à Gênes en 1762. Il lui signalait, entre autres objets particulièrement dignes d’attention, «la situation des affaires de Corse». Mais «le sieur Boyer, lorsqu’on le mettra à portée de s’expliquer sur cette matière, déclarera en termes généraux que toutes les puissances se doivent à elles-mêmes de ne point protéger des sujets révoltés contre leur légitime souverain». C’est le langage même tenu par Fleury dans sa lettre du 6 juin 1738.

Boyer de Fonscolombe s’y trompa lui-même et le 13 septembre 1762 il adressait à Choiseul un «mémoire politique» sur la Corse qui est des plus curieux. Il expose la situation et constate que, les Génois étant «dans l’impossibilité de se maintenir» dans l’île, il faut préparer un arrangement qui puisse convenir «non seulement aux Génois, mais aussi à la France et aux personnes intéressées à ne pas voir s’élever un prince dont la marine et le commerce pourraient leur donner de l’ombrage». Il ne saurait donc être question ni de l’empereur (comme grand-duc de Toscane) ni du roi des Deux Siciles. Il est également inutile de songer à des princes trop faibles qui seraient incapables d’établir ou de maintenir leur autorité: le duc de Parme, le duc de Modène. Il n’y a que le roi de Sardaigne qui réponde à la définition: il est le seul à qui l’on pourrait donner la Corse «sans beaucoup craindre les conséquences de son agrandissement et aussi sans avoir à craindre de grands obstacles de la part des autres puissances».

Choiseul promit de lire ce mémoire quand il aurait le temps. Ce temps ne vint pas: le ministre devait rester fidèle, pour sa politique corse, au «secret» que lui avaient transmis ses prédécesseurs depuis Fleury et Chauvelin.

 

Peu à peu la question de Corse approchait de sa solution, par la force des circonstances et l’épuisement des adversaires. Les événements se précipitaient en Corse et faisaient prévoir aux Génois la fin de leur domination. En vain essayèrent-ils, en désespoir de cause, de s’entendre avec leurs adversaires en promettant de réduire leur souveraineté à un vague protectorat, à une sorte de suzeraineté nominale: les commissaires de la République ne furent même pas reçus. En vain essayèrent-ils de susciter à Paoli un rival, François Matra, que l’on fit venir de Sardaigne avec le titre de maréchal et une pension annuelle de 10.000 livres. Le «Conseil Suprême d’État du royaume de Corse» rédigea une circulaire qu’il fit parvenir à tous les gouvernements et notamment à la Cour de Versailles. Il y affirmait, avec une énergie peu commune et une noblesse singulière, sa volonté de résister à outrance. «Le parti le plus sage pour la République serait d’abandonner la guerre obstinée qu’elle nous fait» et de «traiter tout uniment avec d’honnestes patriotes»: car il faut bien qu’elle se persuade «qu’il n’y aura jamais d’autre moyen de pacification, dussions-nous y périr tous».

Il devenait de plus en plus évident, comme l’affirmait fièrement ce document, qu’il ne restait plus «aucune espérance à la République de Gênes, notre ennemie, de pouvoir subjuguer ni remettre notre royaume dans son ancienne servitude». Il était temps pour la France de réaliser l’intervention décisive.

L’occasion en fut fournie par les Génois eux-mêmes, qui durent réclamer une fois de plus (sept. 1763) le concours militaire et financier du gouvernement français. Celui-ci montra immédiatement la plus grande bonne volonté, il se déclara prêt à envoyer des troupes importantes en Corse et à fournir des subsides à la République. Mais il exigea en nantissement l’abandon d’une place forte sur le rivage de l’île. C’était un commencement de démembrement. Le Sénat résista; les négociations furent laborieuses et, un moment même, en 1764, elles furent rompues. En apprenant que le Sénat essayait de s’entendre avec les cours de Vienne et de Londres, le roi fit connaître à M. Boyer de Fonscolombe qu’il refusait de fournir des troupes.

Il pouvait parler avec d’autant plus de netteté qu’il savait très exactement quels étaient les sentiments des Génois. M. de Choiseul-Praslin, secrétaire d’Etat des Affaires étrangères, avait reçu le 9 juin une longue lettre de M. de Chauvelin, qui s’était arrêté à Gênes avant de gagner son nouveau poste de Parme. M. de Chauvelin expose les revendications de Paoli, dont il fait—soit dit en passant—un éloge remarquable. Il voudrait laisser à la République de Gênes «une souveraineté vague, générale et plus nominative que réelle» et assurer aux Corses, «sous la garantie du roi», l’exercice tranquille et constant de l’administration. Mais il ne s’agit plus de propositions vagues: la garantie du roi porterait «sur tous les objets intérieurs de finances, d’économie, de justice civile et criminelle, de commerce, de cultivation, d’autorité municipale et de recouvrement d’impositions».

Une entente intervint: ce fut le second traité de Compiègne, du 6 août 1764. Le roi accordait de nouveaux subsides à la République et consentait à faire passer en Corse un corps de ses troupes «pour conserver et défendre les places dont la garde leur sera confiée avec les postes qui en dépendent», et ces places étaient Bastia, Ajaccio, Calvi, l’Algajola et Saint-Florent. Ce ne devait être qu’un «dépôt»; encore était-il limité «au terme de quatre années».

L’article 12 était gros de conséquences. «L’intention de Sa Majesté étant que les commandans de ses troupes en Corse contribuent, autant qu’il sera possible et de concert avec les représentans de la République, à faciliter le rétablissement de l’ordre et de la tranquillité dans cette isle, lesdits commandans seront autorisés à entretenir pour cet effet tel commerce qu’ils jugeront à propos avec tous les habitants de l’isle indistinctement, et à leur faire connoistre l’intérêt que Sa Majesté prend à la pacification dont dépend le bonheur réciproque du souverain et des sujets.» Il n’est plus question de Gênes, et les termes les plus généraux sont employés à dessein. D’autre part, les Génois ne devaient se faire aucune illusion sur la nature de la propagande que les soldats de France allaient entreprendre dans l’île.

 

Le comte de Marbeuf, nommé en décembre 1764 commandant en chef des troupes du roi dans l’île,

[Pas d'image disponible.]

Vallée du Vecchio.—Aqueduc de la Gravona. (Sites et Monuments du T. C. F.)

Pl. XIV.—Corse.

prit possession des places que le traité de Compiègne assurait à la France. Mais conformément à ses instructions, il se borna à un rôle de médiation et, malgré les plaintes de Gênes, il ne fit rien contre les rebelles qui manifestaient pour la France une sympathie non équivoque.

Il y a plus: la cour de Versailles se mit en relations avec Pascal Paoli, «général de la nation corse». Le duc de Choiseul lui offrit d’abord d’entrer au service de la France avec le commandement du Royal Corse: Paoli refusa. Choiseul lui proposa alors de le faire roi de Corse «sous la suzeraineté de Gênes et sous la garantie de la France». Après avoir consulté ses compatriotes, Paoli accepta, mais il en refusa le prix que Choiseul y mettait: l’abandon de quelques places côtières à la République.

Tout cela n’était fait que pour tâter le terrain et préparer sans à-coups le résultat définitif. Quand tout fut prêt, Choiseul agit à découvert, exigeant pour la France les places côtières qu’il avait d’abord feint de demander pour Gênes: il réclama notamment les ports du Cap Corse, Bastia et Saint-Florent. Paoli refusa d’admettre «un si cruel démembrement de sa patrie». La correspondance échangée entre le ministre français et le général corse fut rompue le 2 mai 1768.

Aussi bien convenait-il d’agir et non plus de négocier. On était arrivé au terme fixé par le traité de 1764 pour l’occupation des places de Corse. Le roi, reprenant la politique d’intimidation dont il avait déjà usé en 1743, annonça son intention d’évacuer les places qu’il occupait: c’était donner l’île à Paoli, sans que Gênes pût espérer en retirer aucune compensation. Cette menace produisit l’effet qu’en attendait Choiseul, et M. de Sorba, ministre de Gênes à Versailles, ne tarda pas à recevoir de son gouvernement les instructions nécessaires pour tirer le meilleur parti de cette affaire où il avait décidément le dessous. Le 4 juillet 1767 il proposait à la France de lui abandonner la souveraineté de la Corse contre l’abandon des subsides qu’elle avait avancés depuis trente ans et moyennant le paiement d’un nouveau subside non remboursable.

Le traité fut signé à Versailles le 15 mai 1768. Le roi pouvait faire occuper, non seulement Bastia, Sᵗ-Florent, l’Algajola, Calvi, Ajaccio, Bonifacio, mais toutes les autres «places, forts, tours ou ports situés dans l’isle de Corse et qui sont nécessaires à la sûreté des troupes de Sa Majesté». La République faisait abandon de tous ses droits de souveraineté d’une façon entière et absolue: «Si par la succession des tems l’intérieur de l’isle se soumettait à la domination du roi, la République consent dès à présent que ledit intérieur reste soumis à Sa Majesté.» Deux articles «séparés et secrets» joints au traité donnaient au Sénat quittance des sommes reçues et lui assuraient le paiement pendant dix ans d’une somme de 200.000 livres tournois par an.

Il n’était pas question pour la France d’une domination définitive et la République pouvait théoriquement rentrer un jour «en jouissance de la souveraineté de la Corse». Mais le Sénat ne pourrait le faire qu’en remboursant intégralement au roi les dépenses faites par le gouvernement français pour la conquête et l’administration de l’île (art. 15). Il y a là une condition qui rappelle la clause introduite par Mazarin dans le traité des Pyrénées. C’est l’article 15 qui renferme tous les droits de la France sur la Corse.

L’épilogue fut court et sans complications. Les Corses étaient trop fiers pour accepter sans résistance un traité qui disposait d’eux sans avoir été consultés. Aussi, malgré les sympathies réelles—et bien des fois manifestées—qu’ils éprouvaient pour la France, ils se soulevèrent une dernière fois. Leur effort fut si énergique que le colonel de Ludre fut forcé de capituler dans Borgo, sans que Chauvelin et Grandmaison aient pu rompre la barrière de fer qui les empêchait de rejoindre l’assiégé (sept. 1768). Les Français s’exaspèrent et parce que l’abbé Saliceti avec quelques partisans essaie, dans la nuit du 13 au 14 février 1769, d’introduire les troupes de Paoli dans Oletta, clé stratégique du Nebbio et quartier général de l’armée française, on feint de croire à une conspiration: cinq Corses subirent le supplice barbare de la roue, et leurs cadavres restèrent exposés dans le chemin d’Oletta à Bastia. Une seule victime fut ensevelie, grâce à l’héroïque désobéissance de sa fiancée. Maria Gentile Guidoni, «l’Antigone corse». Quelques officiers—Dumouriez notamment—essaient, mais en vain, de se ménager des intelligences dans l’île. En France Louis XV veut rappeler ses troupes et il faut toute l’énergie de Choiseul pour achever l’œuvre patiemment poursuivie. Le comte de Vaux remporte la victoire décisive à Ponte-Novo (8 mai 1769). En ce jour s’évanouit le rêve d’indépendance de la Corse.

Paoli dut s’enfuir: il s’embarqua le 13 juin pour l’Angleterre. Deux mois après, le 15 août 1769, Napoléon Bonaparte naissait à Ajaccio: son nom et sa gloire allaient lier définitivement sa patrie à la France.

XXI

LA CORSE EN 1769

La conquête de la Corse et l’opinion publique en France.—Caractère et mœurs des habitants.—La situation économique et l’œuvre à réaliser.

Au moment où la Corse devient française, après tant de guerres et de misère, au terme d’une lutte héroïque pour l’indépendance, il convient de nous arrêter et de jeter un coup d’œil sur ce pays qui entre, le dernier de tous, dans l’unité française. Que vaut la Corse? et que faut-il penser de ses habitants? Question délicate et complexe que se posèrent les contemporains de Choiseul, mais qui ne fut pas toujours résolue d’une façon impartiale. Les jugements, imprimés et manuscrits, des voyageurs qui visitèrent l’île et des officiers qui la conquirent ou y tinrent garnison, mériteraient tous d’être recueillis et réunis; mais on aurait tort de croire qu’il suffit de les résumer pour présenter «le tableau le plus exact de l’état du pays et du caractère des habitants». D’autre part, il faut se défier des critiques passionnées par où l’opinion publique chercha à discréditer Choiseul. «La conquête de la Corse, écrit Pommereul en 1779, a rencontré des censeurs qui l’ont désapprouvée et ont blâmé le gouvernement de l’avoir entreprise.» Les uns dépeignaient la Corse comme un amas d’inutiles rochers. Les autres déclaraient qu’une pareille possession serait toujours onéreuse et ils répétaient le mot du Génois Lomellino qu’on serait trop heureux de pouvoir creuser un grand trou au milieu de l’île pour la submerger.

De tous les pamphlets qui surgirent alors, le plus violent est celui du duc d’Aiguillon, qui ne peut découvrir «le vrai motif de l’insensé projet de conquérir la Corse». Serait-ce pour relever, étendre et affermir notre puissance maritime, en nous emparant d’une île dont les ports et les bois de constructions nous seraient de quelque ressource? Evidemment non, car «les ports de Corse ne valent rien pour une marine royale; pas un seul ne peut recevoir un vaisseau de ligne. Quelques frégates peuvent entrer, non sans danger et beaucoup de difficultés, dans les ports d’Ajaccio et de Saint-Florent; partout ailleurs elles sont obligées de rester en rade: ce sont des ports à chébecs, à felouques et à tartanes». D’autre part «les bois de cette île propres à la construction se trouvent dans l’intérieur des terres» et il n’y a aucune communication entre la haute montagne et la côte: «point de rivières navigables, ni même par où l’on puisse les flotter. Il n’y a que des torrents qui roulent à travers des rochers pendant quelques mois de l’année, mais qui sont à sec le reste du temps».—Inutile à la marine royale, la Corse n’apportera aucun élément à la prospérité générale de la France, «et on s’est moqué dans toute l’Europe des descriptions pompeuses qui furent débitées, par ordre de M. de Choiseul, de ce misérable pays, qui n’est en général ni cultivé, ni presque cultivable, et qui n’est presque favorable qu’à la vigne et à l’olivier, qui y a été laissé sauvage jusqu’à présent par les Corses». On n’y sème presque point de grains, et on y mange presque partout du pain de châtaignes. «Il n’y a point de manufactures ni de commerce, et par conséquent point d’argent, et qu’y pourrait-on fabriquer ou en exporter, qui ne se trouve en abondance dans l’Italie et dans tous les ports de la Méditerranée?» Somme toute, véritable royaume de la misère, où les habitants sont pauvres «et vivent et s’habillent en conséquence» et où il n’y a rien à faire pour les employés de finances, «commis, directeurs, même fermier général»...

Mais Choiseul et la plupart de nos officiers—et dans le nombre, des hommes d’expérience et de talent, comme Vaux, Marbeuf et Guibert—avaient demandé la conquête de l’île. Fallait-il laisser à Paoli le loisir de consolider son autorité dans un pays qui serait en temps de guerre l’asile des corsaires? Un ennemi qui posséderait la Corse ne pourrait-il intercepter notre communication avec l’Espagne, l’Italie et le Levant? Toute la côte de la Provence et du Languedoc ne serait-elle pas dès lors à découvert? Pommereul insiste là-dessus en entreprenant de justifier Choiseul aux yeux de ses détracteurs: «La Corse, dit-il, est en temps de guerre un point essentiel pour le soutien du commerce de la France dans le Levant; cette possession consolidée lui procurera les moyens faciles de donner la loi à toutes les côtes d’Italie.» La marine de France et celle d’Espagne, unies en vertu du pacte de famille (une des grandes idées du ministère de Choiseul), pourront combattre l’Angleterre sur l’Océan et en attendant «primer» dans la Méditerranée. «La Corse doit assurer à la France et à l’Espagne la domination dans la Méditerranée.» Que fût devenu notre commerce du Levant, si les Anglais, ayant déjà Gibraltar et Mahon, avaient réussi à s’emparer de cette île? «Il fallait renoncer à faire sortir un vaisseau de Marseille et de Toulon.» Et d’avoir su conquérir la Corse en déjouant les intrigues anglaises et autrichiennes, c’est vraiment «le chef-d’œuvre de la politique». Pommereul devance ainsi le jugement des historiens modernes qui ont su déchiffrer le «secret» des ministres de Louis XV et déterminer l’évolution par laquelle le gouvernement français poursuivait un dessein auquel il s’était, dès l’époque de Fleury et de Chauvelin, fermement attaché: c’est dans le développement de la question corse que M. Driault reconnaît «le chef-d’œuvre de la diplomatie française au XVIIIᵉ siècle».

Au surplus la conquête de la Corse ne doit pas être seulement envisagée en elle-même et du point de vue diplomatique. Lorsque Guibert taxe d’ignorance et de prévention les adversaires de la conquête,—ceux-là, déclare-t-il, ne portent pas leurs regards au delà de leur siècle et de la surface des choses,—il envisage surtout les «possibilités» économiques et les ressources de l’île. A la suite de Jean-Jacques Rousseau, du fait de la conquête et des théories des «philosophes», le problème du relèvement économique de la Corse, pour user de mots qui sont de nos jours à la mode, est posé devant l’opinion publique française. Les mœurs des habitants sont expliquées et non plus seulement décrites; les ressources du pays ne sont plus seulement cataloguées, mais on étudie avec soin les moyens de les accroître et de les répandre. De pareilles préoccupations apparaissent dans l’ouvrage de Bellin, qui est de 1768, et dans Voltaire, dont le Précis du siècle de Louis XV date de 1769. On les retrouvera dans Boswell, «le premier globe-trotter que la Grande-Bretagne ait envoyé à la Corse» et «le premier poète que ses paysages aient troublé»; dans l’abbé de Germanes qui, sans avoir jamais mis les pieds dans l’île, nous rapporte des anecdotes très romantiques sur les bandits; dans cet officier du régiment de Picardie qui séjourna en Corse de 1774 à 1777 et dont les Mémoires historiques sont de tout premier ordre; dans Ferrand Dupuy, qui considère la Corse comme «susceptible de devenir une des plus riches possessions de notre puissance» si le gouvernement sait encourager les vues du négociant et du spéculateur éclairés; dans Pommereul qui fait un enthousiaste tableau des «trésors» de l’île, rend Gênes responsable de la misère actuelle et adjure le gouvernement de faire son devoir, le gouvernement étant «le plus naturel, pour ne pas dire le seul et le plus sûr instituteur des peuples».

 

Avec ses 122.000 habitants, l’île apparaît en 1769 comme dépeuplée par les guerres continuelles, les troubles intérieurs, les descentes fréquentes des corsaires tunisiens et algériens. Cependant «on a tout lieu de croire que, la paix et la tranquillité une fois bien établies, la population augmentera sensiblement en peu d’années». Les Corses sont petits pour la plupart. Ils portent des habits d’une étoffe brune qu’ils tissent eux-mêmes avec le poil ou la laine de leurs troupeaux et qui paraît aux Français infiniment plus rude que la bure des Capucins: «Quand on les aperçoit d’un peu loin, on ne sait d’abord si c’est un ours ou une créature humaine.» Leurs culottes et leurs guêtres, faites en forme de bas, sont de la même étoffe que l’habit. «Au lieu de chapeau, ils portent un bonnet pointu, aussi de la même étoffe... Les plus aisés portent des bottines de cuir, au lieu de guêtres d’étoffe. D’autres, au lieu de guêtres, enveloppent leurs jambes avec des peaux de chèvres, le poil en dehors.»—L’habillement des femmes consiste «en un corset de soie, ou d’autre étoffe, avec des manches à la jésuite, très justes, la jupe extérieure d’une autre couleur que le corset. Leurs cheveux sont tressés avec des rubans au-dessus de la tête, et d’autres fois ils sont enveloppés dans un filet à réseau en soie, de la couleur qui leur plaît le plus». Cet ajustement leur sied bien quand elles sont bien faites, «d’autant plus que leurs jupes sont très courtes sur le devant et traînent jusqu’à terre sur le derrière». Quand elles sortent, elles portent sur la tête un voile assez grand de toile des Indes, à fond blanc et peint, de fort bon goût. On le nomme mezaro. Dans le Niolo, et dans les parties les plus «agrestes» de l’île, la jupe et le corset sont tout d’une pièce, et ouverts par devant, et leur coiffure «n’est qu’une espèce de tortillon qu’elles portent sur la tête presque toute la journée, et qui leur sert à porter le fardeau».

La langue générale de la Corse est l’italienne; mais elle diffère selon les lieux. Dans les villes maritimes, on parle un italien épuré et facile à entendre; les habitants de l’intérieur ont un jargon très corrompu et entremêlé d’expressions mauresques.

La vieille armature sociale est restée intacte. Tout gravite autour de la primogéniture. Etre l’aîné est une gloire; c’est aussi une responsabilité, et chacun se courbe sans murmure devant les prérogatives du droit d’aînesse. Ils sont hospitaliers farouchement: celui qui franchit leur seuil et se confie à eux,—étranger, malheureux, ennemi même,—celui-là est sacré. Ils ont l’horreur de l’injustice et la reconnaissance du service rendu: ce qui dure le plus en Corse, dit Paoli, c’est la mémoire des bienfaits.

La bravoure des Corses était proverbiale. Ils avaient tenu tête à la France durant deux campagnes, sans place forte, sans artillerie, sans magasins, sans argent, et les conquérants ne parlaient qu’avec estime de ces petits hommes vêtus de brun qui se rassemblaient «au son des sifflets ou des cornets»,—à l’appel du colombo,—s’avançaient à la débandade, «épars comme une compagnie de perdreaux» et, s’abritant derrière les broussailles, les rochers ou les murailles, assaillaient brusquement les Français de toutes parts, puis se rejetaient en arrière et revenaient à la charge avec la plus grande célérité. Quelques-uns furent cruels et commirent des actes d’une férocité barbare. Mais la plupart furent magnanimes. Des Français disaient à un prisonnier: «Comment osez-vous guerroyer sans hôpitaux ni chirurgiens, et que faites-vous quand vous êtes blessés?—Nous mourons.» Un Corse, mortellement frappé, écrivait à Paoli ce billet héroïque: «Je vous salue; prenez soin de mon père; dans douze heures je serai avec les autres braves qui sont morts en défendant la patrie.»

En général, ils sont graves, sérieux et mélancoliques, au milieu de leur vivacité, et ils rient peu. Les malheurs de leur patrie semblent les occuper entièrement et leur donnent une humeur sombre et farouche. Dans leur physionomie, intelligente et fine, quelque dureté apparaît. Pas de divertissements, pas de danses ni de fêtes champêtres. Les jeux de cartes, les graves sentences émises autour du fugone, les mélopées plaintives des bergers de la montagne: on pourrait dire des Corses, chez qui le ciel pourtant est si léger, si clair et si haut, ce que Renan disait des Bretons, que la joie même est chez eux un peu triste. Crainte de l’oppresseur, résistance tenace et indomptable.

L’esprit du moins s’est mûri par l’épreuve, les facultés d’observation se sont aiguisées dans le silence. Le moindre d’entre eux étonnait les officiers français par l’intelligence avec laquelle il parlait guerre ou politique, et le dernier paysan plaidait sa cause avec autant de force et d’astuce que le plus habile avocat, discutait ses affaires avec une singulière abondance d’expressions et de tours, usait avec une adresse infinie des moyens de chicane que lui fournissaient les nouvelles formes judiciaires. Les raisonneurs de garnison durent plus d’une fois s’avouer battus par les insulaires loquaces et subtils. Corses des villes ou de la montagne, hommes et femmes, pauvres ou riches, ils aiment à parler, et parlent tous naturellement bien. «Ils veulent être écoutés et ils regardent comme un affront, dans la conversation, quand on ne les écoute pas jusqu’à la fin.»

Car le Corse est orgueilleux, et voici peut-être le trait le plus saillant de son caractère. Tous les Corses se regardent comme égaux, et Marbeuf assure que la vanité est le principal ressort qui les met en mouvement. «Ce qui les caractérise plus que tout, écrit un de nos officiers, c’est qu’ils sont incapables de soutenir le mépris, pas même de supporter l’indifférence.» On en voit peu demander l’aumône. «Le dernier habitant s’estime autant que le premier... Ils sont reconnaissants du moindre service, et ils se tiennent offensés quand on leur offre de l’argent en reconnaissance de ceux qu’ils rendent. Leur amour-propre paraît flatté de vous tenir dans une sorte de dépendance.» Ils recherchent avec empressement les distinctions et les marques d’honneur. Le roi Théodore n’avait-il pas créé des princes, des marquis, des comtes, des barons et institué un ordre de chevalerie? Paoli ne fondait-il pas, dans les commencements de son généralat, un ordre de Santa Devota pour les volontaires qui combattaient avec lui Colonna de Bozzi?

Ils aiment l’intrigue et la politique, et Marbeuf rangeait parmi les plus grands maux dont souffrait le pays le goût des habitants pour la cabale. Que de menées, que de manœuvres, même aux assemblées des pièves qui n’avaient d’autre but que d’élire des députés à l’assemblée de la province. «Que de jalousies et de mensonges, s’écriait le vicomte de Barrin, et que de mauvais tours ces gens-ci cherchent à se jouer réciproquement!» Pas d’assemblée en France, témoigne l’intendant La Guillaumye, que «l’esprit individuel de prépondérance et de changement puisse rendre aussi tumultueuse et aussi dangereuse que la plus petite assemblée en Corse». L’homme vit plus volontiers sur la place publique que dans son ménage et, habitué, comme disait Paoli, à «identifier la fortune de l’Etat avec la sienne propre», il s’intéresse passionnément aux affaires du gouvernement et de l’administration, dont il veut prendre sa part. Il poursuit longuement, âprement, la vengeance d’une injure faite à lui-même ou à ses proches et, puisque les Génois vendaient la justice, il n’a recours qu’à lui-même, à son bras, à son escopette. Pardonner est d’une âme faible, il punto d’onore è tanto forte in Corsica... Les femmes sont méprisées et chargées des emplois les plus fatigants. Le plus souvent elles ne mangent pas avec leur mari, tant celui-ci est plein du sentiment de son importance particulière. Sans doute l’origine d’une pareille coutume doit être cherchée dans l’état d’hostilité où les hommes vivent depuis des siècles, luttant contre les Génois, poursuivant une vendetta et n’ayant pas le loisir de rester auprès des femmes. N’importe, cela choque les officiers et les Français du XVIIIᵉ siècle, venus de la cour la plus galante de l’univers et peu adaptés à de pareilles mœurs. Plusieurs relèvent, en des termes à peu près identiques, la soumission que le mari exige de la jeune épousée: «Elle se déshabille elle-même, quitte sa chemise et va se jeter ainsi dans le lit de son époux... Dès le lendemain, elle commence à aller aux champs, à porter le bois, les récoltes et d’autres fardeaux sur la tête, enfin à faire les travaux d’une bête de somme. J’en ai rencontré mille pour une, dans les montagnes et le long des chemins, par la plus forte chaleur, porter des fardeaux très lourds sur leur tête, le mari la suivant, monté sur son âne ou sur son mulet.»

 

Que devient, dans de pareilles conditions morales et sociales, le développement économique? Peu de chose en vérité. Mais qu’importe, si les Corses sont sobres et s’ils ont peu de besoins. «Pourvu qu’un ménage, dans la montagne, quelque nombreux qu’il soit, ait en propriété six châtaigniers et autant de chèvres, il ne pensera pas à cultiver d’autres productions.» Ce sont des Lucquois, des Sardes, des Génois, des étrangers, qui viennent tous les ans, au nombre de dix à douze mille, pour faire les travaux les plus pénibles, comme exploiter les terres et les bois, faire les récoltes, scier les planches, tailler les pierres et servir de domestiques ou de manœuvres. Pas d’agriculture, nulle entente du labourage, nulle connaissance des instruments aratoires. Çà et là quelques champs écorchés par une charrue informe. Pas de prairies. Pas d’engrais—sinon les cendres des grosses herbes et des broussailles. De longues étendues de pays et d’immenses déserts sans le moindre vestige de l’industrie humaine. Et pourtant les vallons sont fertiles, tous les produits viendraient à foison. Mais il faut de l’argent et des débouchés. Nulle route. Des sentiers étroits, tracés au hasard, suivant la pente naturelle du terrain, creusés presque partout par les eaux et très éloignés des villages, parce que les habitants se sont logés dans des endroits escarpés pour échapper sûrement à l’ennemi. Ils avaient, a dit Napoléon, «abandonné les plaines trop difficiles à défendre pour errer dans les forêts les moins pénétrables, sur les sommets les moins accessibles». Les conditions historiques ont ramené les Corses à l’état matériel du régime féodal.

Situation déplorable, mais non pas sans remède. «J’en trouve la raison, écrit en 1774 un officier du régiment de Picardie, moins dans leur caractère que dans le gouvernement vicieux des Génois, qui... tenait ce peuple dans une espèce d’esclavage, le forçait à vendre au plus bas prix ses denrées aux agents de la République, et gênait en même temps son commerce par toutes les friponneries possibles.» Un devoir s’impose donc aux nouveaux maîtres du pays: développer les ressources économiques de l’île, faire les avances pour défricher les terres incultes, entreprendre l’éducation de ce peuple, créer des débouchés. La conquête militaire est faite: les Français sauront-ils également mener à bien l’œuvre nécessaire de la conquête morale?

XXII

LA CORSE DANS LA MONARCHIE FRANÇAISE

L’organisation de la conquête et les Etats de Corse.—Les travaux publics et la vie économique.—La question financière et le mécontentement insulaire.

Quand le comte de Vaux eut vaincu les Corses, il fit un joli discours aux notables réunis à Corte, leur disant: «Vous acquerrez une nouvelle patrie, qui mettra toute sa sollicitude à vous rendre heureux.» Promesse évidemment sincère, mais dont la réalisation fut lente et demeura incomplète.

Il s’agissait avant tout de consolider la conquête en supprimant les derniers germes de révolte, en traquant les outlaw, les «bandits». Les édits rigoureux se succédèrent. Le 23 mai 1769 et le 24 mai 1770, ordre à tous les Corses de livrer leurs armes à feu, sous peine de mort, et quiconque ne sera pas muni d’une permission expresse du commandant en chef sera jugé prévôtalement et sans appel. Le 24 septembre 1770, ordre aux familles des Corses qui suivirent Paoli à Livourne de s’embarquer incontinent, sous peine de prison ou d’expulsion ignominieuse. Au mois d’août 1771, déclaration royale qui punit pour la première fois d’une amende de cinquante à cent livres et, on cas de récidive, du carcan et des galères, quiconque possédera, fabriquera, vendra un stylet ou couteau pointu. Les partisans de Paoli sont accusés de voler et d’assassiner: le gouvernement prescrit, le 24 juin 1770, de les pendre sans aucune forme de procès, et, pour mieux ôter à cette «race exécrable» la facilité d’échapper, il enjoint, le 1ᵉʳ avril suivant, de brûler les maquis. Le 20 avril 1771, il menace de châtier toute personne qui donnerait du secours aux bandits, tiendrait des propos séditieux ou correspondrait avec les exilés. Le 12 mai 1771, nouvelles instructions aux pièves: les podestats doivent avertir de la conduite des bandits et des habitants les commandants des postes voisins, envoyer la liste et le signalement des pastori ou bergers, désigner ceux dont ils se méfient, spécifier l’endroit où paissent les troupeaux et le nom de leurs propriétaires; les bergers ont défense, sous les peines les plus fortes, d’allumer des feux sur les hauteurs et de faire aucun signal, aucun bruit, lorsqu’ils découvrent des gens armés; les pièves qui se comportent mal paieront des amendes. Vint enfin le grand édit d’août 1772: une maréchaussée, composée d’un prévôt général, de deux officiers et de dix-sept sous-officiers et cavaliers, fut établie à Bastia, et quatre juntes, formées chacune de six commissaires corses et appuyées parles compagnies ou détachements du régiment provincial, siégèrent à Orezza, à Caccia, à Tallano, à La Mezzana, pour exercer une juridiction de discipline et de correction contre ceux qui, suivant les termes de l’édit, renonçaient à être sujets et citoyens pour devenir à la fois vagabonds, déserteurs et rebelles. En dehors des ecclésiastiques, des nobles de noblesse reconnue au Conseil supérieur et des fonctionnaires royaux, aucun Corse ne put s’absenter sans un congé du podestat. Ceux qui s’absentaient sans