Les progrès de l’influence française.—La dernière aventure du roi Théodore.—Intrigues anglaises, sardes et autrichiennes.

M. de Campredon, vieilli, ne suffisait plus à l’activité que réclamaient les événements nouveaux. Il demanda à se retirer (juin 1739) et fut aussitôt remplacé par M. Chaillon de Jonville, gentilhomme ordinaire de la maison du roi, ancien ministre à Bruxelles. Rien à signaler dans les instructions qui lui furent remises le 24 juin 1739: c’est à peine s’il y est question de la Corse. Mais dès qu’il fut arrivé à Gênes, en janvier 1740, il reçut du secrétaire d’État des Affaires étrangères, Amelot, des lettres plus précises et un mémoire très détaillé sur ce sujet. L’objet de sa mission était d’ouvrir avec le Sénat une négociation sur les conditions de l’intervention française en Corse. Le gouvernement de Versailles, désireux de terminer «une affaire aussy épineuse», réclame toute sa liberté d’action. Les troupes génoises évacueraient entièrement toutes les places et forteresses de la Corse «qui seraient remises entre les mains du Roi et y mettrait des garnisons». Tout se ferait en son nom: il administrerait la justice, il y réglerait les subsides que l’île devrait payer chaque année; en un mot le roi de France agirait «comme s’il en estoit le seul souverain».

Il faut prévoir une certaine résistance de la part des Génois, «soit par leur défiance naturelle, aussi bien que par leur jalousie, soit par la crainte qu’ils auroient de nostre bonne foy». Forts de la situation, qui nous est entièrement favorable, il faut les mettre «au pied du mur», les menacer de retirer entièrement nos troupes et les rendre responsables de tous les événements qui peuvent arriver: «on s’en prendra à eux si quelque autre puissance s’emparait de l’île et on les regarderait comme y ayant eu part eux-mêmes, dont le Roy ne pourrait qu’en tirer raison sur les Estats mesmes de la République».

Cette fois la menace n’est même plus déguisée. Mais, de même qu’en ménageant les Corses il avait fallu—et telle avait bien été la politique du comte de Boissieux—apaiser les susceptibilités génoises, de même il fallait aujourd’hui prendre garde, en négociant avec les Génois, de ne pas effaroucher les Corses. Aussi Amelot exige-t-il expressément que rien ne transpire des conversations qui vont être engagées: la République ne devra nommer qu’un petit nombre de commissaires, qui seront «d’une extrême prudence» et «capables surtout d’un secret à toute épreuve».

Lorsque M. de Jonville eut fait connaître les propositions de son gouvernement, le Sénat de Gênes nomma deux commissaires pour suivre avec lui la négociation: Jean-Baptiste Grimaldi et Charles-Emmanuel Durazzo. Bientôt ils laissèrent entendre—et le ministre de la République à Versailles, Lomellini, agissait dans le même sens,—que les conditions du gouvernement français ne pouvaient pas être acceptées intégralement. Ils demandèrent une intervention combinée des troupes françaises et des troupes impériales, espérant ainsi neutraliser ces deux influences l’une par l’autre.

Sur ces entrefaites l’empereur Charles VI mourut (20 octobre 1740) et l’ouverture de la succession d’Autriche apporta d’autres préoccupations aux Etats européens. Du moins la France essaya-t-elle encore de profiter des embarras de l’Autriche, comme elle avait fait une première fois après les événements de 1732. M. de Jonville proposa au Sénat de laisser dans l’île, aux frais de la France, l’armée de M. de Maillebois, à condition que les Génois lui remettraient en dépôt quatre places de l’île—Ajaccio, Calvi avec la tour de Girolata, la tour de Porto, le village de Piana,—construiraient deux ponts—sur le Liamone et sur l’Otta,—fourniraient enfin aux soldats français les lits, le bois, les tables et tous les ustensiles nécessaires. Le Sénat faisant des difficultés, Louis XV rappela M. de Maillebois qui alla combattre en Bohème (mai 1741).

Les Français laissaient l’île pacifiée mais non soumise: les Corses ne voulaient à aucun prix accepter la domination de Gênes. Si la présence des troupes françaises les avait contenus jusqu’alors, ils reprirent sur plusieurs points, dès 1742, les hostilités contre la République. Ce fut en vain que le Sénat et ses commissaires généraux multiplièrent les règlements, les perdoni et les concessioni: ils ne purent décider les Corses à déposer les armes. C’était, semble-t-il, la fin de la domination génoise, d’autant plus que Théodore de Neuhoff reparut soudain en 1743.

 

Ses deux échecs n’avaient fait qu’augmenter sa popularité et la caricature s’était emparée de lui. Une gravure allemande ridiculisait

Le satyre corse visionnaire
ou
le rêve à l’état de veille,
dont l’image représente
dérisoirement
Théodore,
premier et dernier en sa personne,
pseudo-roi des Corses rebelles.

Mais si les uns se moquaient, d’autres croyaient vraiment à la réussite ou à l’influence du baron de Neuhoff: la sous-prieure du couvent des Saints Dominique et Sixte, Madame Angélique Cassandre-Fonséca, qui dirigeait les affaires politiques du baron à Rome et en faisait «un martyr, grand soldat du Christ»;—François, duc de Lorraine et beau-fils de l’empereur, qui avait jeté ses vues sur la Corse et, après s’être servi en 1736 du louche Humbert de Beaujeu, avait en 1740 recours à Théodore lui-même et lui promettait 1.500 fusils..... La mort de Charles VI coupa court à ces projets. Le roi de Corse s’adressa alors à la France, par l’intermédiaire de son beau-frère, Gomé-Delagrange, conseiller au Parlement de Metz: il essayait «l’escroquerie politique» après l’escroquerie commerciale. On refusa de l’entendre et c’est alors que la guerre de la succession d’Autriche, en brouillant les puissances européennes, mit l’aventurier au premier plan.

Au mois de janvier 1743, un navire de la Majesté britannique, le Revenger, parut dans la Méditerranée. Sous le couvert du pavillon anglais, muni d’un passeport de lord Carteret, le baron Théodore de Neuhoff, souverain de la Corse, allait reconquérir son royaume. Une proclamation fut distribuée aux rebelles: elle produisit un médiocre effet; d’autant plus que Sa Majesté ne consentit pas à débarquer: elle répugnait à l’idée de coucher sur la dure, dans le maquis, avec ses farouches sujets. Théodore parut à peine sur les côtes de la Balagne et distribua quelques munitions; une nuit, le commandant anglais le ramena sur le rivage de Toscane, à l’embouchure de l’Arno. Le roi se hâta de gagner Florence, pour continuer ses intrigues et battre monnaie au moyen des plus savantes manœuvres de chantage.

 

Pendant que se poursuit «le roman de sa vie», on voit se nouer autour de la question corse le réseau compliqué des combinaisons diplomatiques. Ce sont les menées de l’Angleterre qui apparaissent d’abord, pendant la guerre de la succession d’Autriche, comme les plus significatives et les plus dangereuses. Les Anglais ont compris, bien avant Nelson, l’importance du golfe de Saint-Florent, où l’on pourrait entretenir «nombre de gros vaisseaux qui seront toujours en vedette sur Toulon» et, dans le début, il ne s’agit de rien moins que de «conquérir» la Corse. Théodore essaie de séduire le représentant anglais en Toscane, Horace Mann: celui-ci, par curiosité et par désœuvrement, consentit à avoir plusieurs entretiens avec un personnage qui l’intriguait; il eut tôt fait de s’apercevoir que Théodore n’était qu’un «babillard» et il conseilla à son ministre de ne faire aucun fonds sur lui.

Lâché par l’Angleterre, Neuhoff essaya de s’imposer à la Cour de Turin: Charles-Emmanuel III, dont les ambitions commencent à s’étendre au delà des limites étroites du Piémont et qui, doué d’un fort appétit, ne demande qu’à se mettre à table pour manger l’Italie feuille à feuille, aurait volontiers commencé par la Corse le démembrement de Gênes et la conquête de la péninsule entière. On voit poindre ainsi dès le XVIIIᵉ siècle l’idée de l’unité de l’Italie sous le drapeau de la maison de Savoie,—les dépêches du comte Lorenzi, envoyé de France à Florence, sont particulièrement caractéristiques à cet égard. Or dans ces espérances grandioses, le roi de Sardaigne sera de bonne heure soutenu par l’Angleterre, «qui voudrait le rendre très puissant pour en faire une digue contre la France» (lettre de Poggi, consul de Naples à Gênes, en date du 4 janvier 1744).—Mais on n’a pas confiance en Théodore, dont les prétentions paraissent excessives et les promesses vaines et, tandis qu’il écrit au marquis d’Ormea, on écoute plus volontiers Dominique Rivarola, d’origine corse, un traître et un intrigant, qui jouit malgré tout d’un certain crédit auprès de ses compatriotes et se fait fort d’introduire les étrangers dans sa patrie.

Restait l’impératrice Marie-Thérèse, dont l’époux François de Lorraine avait jadis convoité l’île. La famille autrichienne se berça un moment de l’espoir d’utiliser l’influence du personnage; elle prépara même une expédition qu’il devait conduire, mais qui ne partit pas.

Une fois de plus, Théodore avait échoué: mais il avait fort bien vu à qui il convenait de s’adresser pour réussir. Visiblement une triple alliance anglo-austro-sarde se nouait en 1744: la Corse en était le pivot, et ces projets étaient dirigés contre les Bourbons de France et d’Espagne. Le résultat serait la formation d’une unité italienne au profit de la Sardaigne et l’attribution de l’île à la maison anglaise de Hanovre. Toute cette négociation, conduite par lord Newcastle à Londres, est vraiment, suivant le mot de M. Le Glay, «de l’art dans la diplomatie».

 

Et les Corses? Que deviennent-ils au milieu de ces partages dont leur île est l’objet éventuel, au milieu de ces intrigues, de ces ruses et de ces mensonges? Peuvent-ils se sauver eux-mêmes? Effrayés de tous les embarras qui les accablent, les Génois ont essayé de s’entendre directement avec les Corses et préparé un règlement de pacification (3 août 1744) qu’ils espèrent faire accepter aux révoltés. Ce fut en vain. La lutte se prolongea sans engagements importants jusqu’en 1745. Cette année-là, au mois d’août, les Corses élurent pour chefs l’abbé Ignace Venturini, Jean-Pierre Gaffori et François Matra, avec le titre de «Protecteurs de la Nation». La mission confiée à ces chefs était plutôt de porter un remède aux désordres qui désolaient l’île à ce moment; mais les maladresses du nouveau commissaire général, Stefano Mari, ne tardèrent pas à déchaîner une guerre ouverte.

La France sut admirablement profiter de cette situation embrouillée et déjouer toutes les intrigues. Il fallait à tout prix empêcher l’établissement en Corse d’une grande puissance maritime, si l’on voulait sauvegarder la suprématie française dans la Méditerranée, assurer la défense des côtes de Provence, avoir la route libre vers l’Orient pour le développement du trafic maritime,—et c’est ce que comprirent tous les hommes qui dirigèrent pendant cette période la diplomatie française: Fleury, Chauvelin, Amelot, d’Argenson, Puysieux. Gênes est obligée de se rejeter dans les bras de la France qui, d’accord avec l’Espagne, lui garantit au traité d’Aranjuez (17 mai 1745) l’intégrité de son territoire. Puis M. de Guymont, nommé ministre de France à Gênes à la place de M. de Jonville, adresse aux peuples de Corse une proclamation les invitant à se tenir dans le devoir et à se défier des excitations des ennemis de la République. En fait, on vit les insurgés corses faire cause commune avec les Autrichiens ou les Sardes, mais il ne se passa rien d’irréparable en Corse pendant la terrible guerre où Gênes elle-même faillit périr.

Au mois de novembre 1745, les Anglais bombardaient et prenaient Bastia: Rivarola et les chefs insurgés occupaient la ville et la citadelle. Mais les Bastiais prennent les armes en faveur de la République et chassent les insurgés. Rivarola revient mettre le siège devant la ville. Il occupe Terra Vecchia et presse si énergiquement la citadelle de Terra Nova que sa capitulation parut inévitable. Si l’escadre anglaise de six vaisseaux qui croisait entre Bastia et Livourne était intervenue l’événement se serait aussitôt accompli; mais elle ne bougea pas, car le gouvernement britannique était en ce moment occupé à négocier avec l’Espagne. Profitant de la mort de Philippe V et de l’avènement d’un nouveau roi à Madrid, l’Angleterre offrait la paix—et la Corse—à l’infant don Philippe, dans l’espoir de brouiller les Bourbons de France et d’Espagne et peut-être aussi d’obtenir d’importantes concessions commerciales en Amérique. «Un accommodement avec l’Espagne, disait le duc de Newcastle, est un si grand objet pour l’Angleterre, qu’elle est résolue de ne pas risquer de le manquer pour une chose qui lui semble de si peu d’importance comme la Corse.» La question de Gibraltar, que la cour de Madrid réclamait, fit échouer les pourparlers. Mais, pendant qu’ils se prolongeaient, l’escadre britannique était restée inactive et son amiral demeurait sourd aux prières du roi de Sardaigne. «Du moment qu’ils ne croyaient pas devoir recueillir des bénéfices personnels, les Anglais n’entendaient pas perdre leur temps à protéger un peuple gémissant.»

Le gouvernement français mit ses tergiversations à profit. Sur les instances de la République de Gênes, une troupe de 500 hommes—Génois, Français et Espagnols,—fut envoyée le 1ᵉʳ septembre 1747 au secours de Bastia. Le lieutenant-colonel Choiseul-Beaupré, qui commandait ce détachement, réussit à repousser Rivarola. L’année suivante, Bastia devait soutenir un siège autrement meurtrier. Gaffori et Giulani avec les insurgés corses, le chevalier de Cumiana avec 1.500 hommes, Piémontais et Autrichiens, et plusieurs batteries d’artillerie, attaquèrent furieusement la ville. Le duc de Richelieu, ministre plénipotentiaire à Gênes, envoya en toute hâte M. de Pédemont, officier du régiment de Nivernais, au secours du commandant génois Spinola; après une lutte sanglante, le chevalier de Cumiana se retira sur Saint-Florent (27 mai 1748). Deux jours après, le marquis de Cursay débarquait à Bastia. Son arrivée rendait impossible tout succès des Austro-Sardes. Ainsi l’action énergique et décisive de la France terminait la campagne, et la paix prochaine d’Aix-la-Chapelle (30 octobre 1748) allait ruiner les convoitises de la Sardaigne et les menées de l’Angleterre[H].

Il ne sera plus question du roi Théodore dans l’histoire de Corse. Son rôle politique est fini, bien qu’il refuse d’abdiquer. Toujours dénué tout en recevant de fortes sommes de donateurs inconnus, il fait miroiter aux yeux des marchands ou des

[Pas d'image disponible.]

Bastia: la Citadelle.—Ibid.: Dans le Vieux Port. (Ph. Moretti.)

Pl. XII.—Corse.

souverains les avantages à tirer de la Corse, pour peu qu’on le mette en mesure de la prendre. En fin de compte, il échoue à Londres où il est bientôt emprisonné pour dettes. Après six ans de détention, bafoué par les uns, renié par les autres, finalement appelé à bénéficier d’une libération conditionnelle, il répondit au tribunal qui lui demandait une garantie: «Je n’ai rien que mon royaume de Corse.» Il signa une cédule par laquelle il abandonnait ses Etats (24 juin 1755). Et le royaume de Corse fut légalement et officiellement enregistré pour la garantie des créanciers du baron de Neuhoff! Les Anglais étaient donc arrivés à leurs fins: ils avaient l’île, objet de leurs convoitises. Seulement cette cession n’existait que sur un papier sans valeur. Théodore vécut encore un an, rejeté en prison, libéré une dernière fois, loqueteux et affamé, accueilli charitablement par un pauvre tailleur chez lequel il mourut le 11 décembre 1756. Horace Walpole fit graver sur la pierre, dans l’église Sainte-Anne ce témoignage de compassion railleuse: «Le destin lui accorda un royaume et lui refusa du pain!» C’est tout ce qui reste de l’homme qui disputa à Gênes la souveraineté de la Corse!

Sa mémoire fut ridiculisée. On connaît les sarcasmes de Voltaire. Ensuite, sur un poème de Casti, Paisiello composa en 1784 un opéra héroïco-comique, il Re Teodoro: Marie-Antoinette le faisait jouer au théâtre de Versailles et Napoléon l’écoutera dans le palais des Tuileries, «lui qui aurait pu naître sujet du baron de Neuhoff, si celui-ci avait réussi et fondé une dynastie»!

XVIII

ESSAIS D’ORGANISATION NATIONALE

Administration du marquis de Cursay.—Gaffori et la consulte d’Orezza.—A la recherche d’un chef: l’affaire de Malte.—La consulte de Caccia et l’entrée en scène de Pascal Paoli.

En 1748, un corps de troupes françaises avait débarqué en Corse, sous les ordres de M. de Cursay. Il y demeura jusqu’en 1753 et gouverna le pays pendant ce temps. Les commandants des postes établis dans l’île rendaient la justice et percevaient les impôts: la souveraineté se trouvait, pour ainsi dire, en dépôt entre leurs mains. Situation singulière, qui s’expliquait par le rôle d’arbitres et de pacificateurs entre Corses et Génois qu’ils avaient assumé, mais instable et périlleuse.

M. de Cursay était un homme bienveillant et juste: «il gouverna l’île, dit Cambiaggi, avec une grande sagesse». Recherchant les causes profondes du désordre où la Corse se trouvait d’une façon permanente, il «connut bien vite que tout ce qui était dans l’île avait un intérêt réel à maintenir la révolte»: les fonctionnaires génois, parce qu’ils pouvaient à la faveur du désordre continuer leurs malversations;—les chefs du peuple, pour dominer et s’enrichir;—les autres, pour vivre dans l’indépendance. «Il avait donc, écrit Pommereul, deux partis à gagner, les chefs et le peuple: pour faire un projet solide, il fallait que les chefs lui répondissent du peuple, et le peuple des chefs.»

Il commença par le peuple et, sachant que les abus dans l’administration de la justice avaient été la principale cause de la révolte, il voulut être un juge intègre et sévère. Les administrateurs des pièves imitèrent, comme il arrive, la conduite du chef suprême et le peuple connut une tranquillité dont il n’avait plus l’habitude: il se reprit à respirer et à espérer et, par delà la personnalité du marquis de Cursay, le nom de la France excita l’admiration et l’amour. Ayant ainsi agi sur le peuple, Cursay réunit les chefs à Biguglia et se fit remettre toutes les places dont ils s’étaient emparés; mais il eut l’art de le faire avec leur assentiment, et pareille mesure ne se présenta pas sous les apparences d’une vengeance administrative.

L’ordre et la paix réapparurent dans l’île. «Il y fit régner la plus exacte justice, et fut encore plus aimé qu’il ne fut craint. Il fit construire des pontons, raccommoder des ports. Il leva des impôts en plus grande quantité que ceux qu’avait jamais établis la République, sans pour cela mécontenter la nation. Il fit enfin tout ce que le souverain le plus intelligent peut faire pour un peuple qu’il aime.» Précurseur de la domination française, initiateur des mesures que les intendants prendront après 1769, véritable despote éclairé, il mérita la reconnaissance de la Corse et de la France. Il s’attacha à toutes les branches de l’administration et tenta de greffer sur une vie économique renaissante un développement intellectuel digne de ce peuple que tant de luttes avaient détourné de la littérature. Il fait représenter devant lui un drame de Marco-Maria Ambrosi, fils du fameux Castineta, intitulé Lavinia. L’Académie des Vagabonds, fondée à Bastia en 1659 et dont l’éclat avait été éphémère, fut rétablie en 1750 et proposa un prix d’éloquence dont le sujet était cette question: «Quelle est la vertu la plus nécessaire au héros, et quels sont les héros à qui cette vertu a manqué?» J.-J. Rousseau concourut en 1751 pour ce prix. La disgrâce du marquis de Cursay et les nouveaux troubles qui agitèrent la Corse détruisirent l’Académie, «espèce d’établissement qui ne peut subsister qu’avec la paix».

Car les Génois ne tardèrent pas à se montrer jaloux de M. de Cursay: son administration, comme dit Pommereul, «faisait la satire de la leur» et ne pouvait leur convenir. En offrant aux Corses le modèle d’un gouvernement ferme, sage et modéré, tel que Gênes n’en avait jamais adopté, il préparait de nouvelles révoltes à la République «et lui enlevait réellement les Corses en tâchant de les lui soumettre». Gênes se plaignit à la Cour de France, qui fit passer en Corse le marquis de Chauvelin, officier de carrière, ambassadeur à Gênes, chargé pour la circonstance du commandement supérieur des troupes françaises avec le grade de lieutenant général. Il avait pleins pouvoirs et M. de Puysieux, secrétaire d’Etat des Affaires étrangères, lui transmettant les instructions du comte d’Argenson, lui recommandait de traiter «dans des lettres séparées» tout ce qui aurait rapport aux affaires de Corse: c’était montrer l’intérêt que l’on y attachait en haut lieu.

M. de Chauvelin sut répondre à la confiance du ministre; il se montra dès le premier jour organisateur éminent, rédigeant de nombreux mémoires sur l’administration de la Corse, sur les moyens de la pacifier, et se tenant sans cesse en correspondance avec le gouvernement. Mais il crut habile de rendre aux Génois la garde des ports en laissant aux Français l’administration de la justice, source de conflits évidents: ou l’autorité de M. de Cursay s’arrêtait aux ports, et alors les malfaiteurs pouvaient à leur gré entrer dans l’île ou en sortir, tant les Génois faisaient mauvaise garde, ou M. de Cursay possédait l’administration générale de la justice et devait commander également dans les ports.

En attendant, Gênes essaya de profiter de l’œuvre de pacification réalisée par M. de Cursay et feignit de considérer les Corses comme soumis à la République. Un voyage de M. de Grimaldi dans l’intérieur lui fit voir son erreur: il trouva tous les passages fermés et fut obligé de revenir honteusement à Bastia. Il fallait à tout prix se débarrasser du marquis de Cursay. On y parvint à la fin de 1752, lorsque furent terminées les négociations entamées avec les deux commissaires génois, Charles-Emmanuel Durazzo et Dominique Pallavicini. M. de Grimaldi et Chauvelin se transportèrent en Corse. On suscita des difficultés à M. de Cursay, on le calomnia, on l’accusa de fomenter la rébellion et d’aspirer à la royauté. Il fut arrêté et emprisonné à Antibes; son innocence ne tarda pas à être reconnue et il alla commander en Bretagne et en Franche-Comté. La convention de Saint-Florent (6 sept. 1752) avait réglé les rapports de Gênes et de la France: l’administration de l’île était rendue aux Génois sous la garantie du roi qui leur donnerait un subside pour l’entretien des troupes par lesquelles ils remplaceraient peu à peu les troupes françaises. Solution précaire, essentiellement provisoire, qui ne réglait rien et remettait tout en question.

 

Le départ de Cursay exaspéra les Corses, mais ne les prit pas au dépourvu: ils entendaient avoir le dernier mot et s’étaient organisés pour la lutte. Dès le mois de juin 1751, le général des Corses, Gaffori, qui apparaît au premier plan de l’histoire insulaire, avait provoqué une consulte à Orezza et organisé un gouvernement dont l’autorité devait, le moment venu, se substituer à celle des Français. Les Français présents, ce gouvernement n’existait pas, à proprement parler; les Français partis, il était prêt à fonctionner.

Ce gouvernement devait se composer:—1º d’une cour suprême jugeant sans appel dans toutes les affaires civiles et criminelles et pouvant prononcer la peine de mort, sauf confirmation des généraux;—2º d’une junte de cinq membres (sindicatori), chargée de veiller sur la conduite des officiers et des magistrats, afin d’empêcher tout abus de pouvoir;—3º d’une junte des finances, chargée d’assurer la rentrée des revenus publics: impôt de 26 sous par feu, condamnations prononcées par les tribunaux, etc.; le trésorier général ne pourrait disposer d’aucune somme si elle n’était d’abord ordonnancée par 4 membres sur 6 qui composaient la junte;—4º d’une junte de guerre, composée de 12 membres.—Sous les ordres de cette junte de guerre, les commandants des pièves (2 par piève exerçant l’autorité à tour de rôle, se relevant de mois en mois), dirigeaient les capitaines des paroisses. Ceux-ci devaient intervenir dans toutes les disputes, arrêter les délinquants, faire exécuter les sentences des magistrats, condamner à l’amende les fusiliers qui ne prendraient point part aux marches commandées. Dans chaque piève, un auditeur, assisté d’un chancelier, devait juger toutes les affaires civiles ne dépassant pas 30 livres, sous réserve d’appel à la Cour suprême. Une loi rigoureuse était annoncée pour la répression des crimes. Les généraux gardaient le droit de convoquer les assemblées.

De la consulte d’Orezza était sorti un véritable gouvernement «révolutionnaire» qu’il sera curieux de rapprocher des mesures prises par Paoli. Inspiré par les circonstances, il rappelle l’organisation du parti protestant en France avant Richelieu.

Or cet organisme entra en fonctions lorsque les troupes françaises eurent quitté la Corse: dès la fin de 1752 les tribunaux se dressaient, les magistrats rendaient la justice, la junte de guerre ordonnait des marches, aussitôt exécutées par les commandants des pièves, les députés aux finances recueillaient les impôts. Principato nascente, s’écriait le commissaire Grimaldi; et il ajoutait: «Ce n’est encore qu’une ébauche, mais les lignes se distinguent nettement et il sera facile de l’améliorer de jour en jour.» Les améliorations devaient venir en effet, et l’une des premières fut la création d’un tribunal d’inquisiteurs chargé de surveiller les relations des Corses avec les villes et, par ce moyen, de couper court aux intrigues toujours à craindre des autorités génoises.

La Corse était maîtresse d’elle-même. Le péril était grand pour la République. Pour le conjurer, Grimaldi ne trouva rien de mieux que de faire assassiner Gaffori (3 octobre 1753). Lui mort, pensait-il, son œuvre périssait: le nouveau principat était tué dès sa naissance. Il ne se trompait qu’à moitié: l’homme étant difficile à remplacer, on ne le remplaça pas, et, au lieu d’un chef imposant sa volonté, on eut une régence de quatre membres—Clément Paoli, fils de Giacinto, Tommaso Santucci, Simon Pietro Frediani et le docteur Grimaldi,—qui, n’ayant pas d’unité de vues, manquait d’initiative et devait bientôt manquer d’autorité.

L’«anarchie spontanée» éclatait dans l’île et se répandait de proche en proche. Le magistrat suprême et les magistrats des provinces n’étaient plus obéis. Les assassinats se succédaient; au sein des consultes, les partis s’excommuniaient et les Génois assistaient à la décomposition de l’unité matérielle et morale que Gaffori avait un moment réalisée: les Corses étaient impuissants et découragés. On parlait bien d’établir des patrouilles, de séquestrer les dîmes des évêques, de confisquer les biens des Génois. Chansons que tout cela! disait Grimaldi, le passioni non gli permottono una divisa stabile. Quelques expéditions militaires n’eurent pas de succès, les trahisons se multipliaient. Le désir d’union était d’autant plus vif chez les patriotes et le vœu des patriotes était unanime: ils voulaient un chef suprême à la tête des affaires.

 

Dès le début de 1754 les Corses résidant à Rome, dont quelques-uns étaient de véritables personnages, avaient songé à profiter de leurs relations pour affranchir leur île de la domination génoise, même en lui donnant un maître étranger. Le chanoine Giulio Natali, d’Oletta, en particulier, l’auteur du Disinganno intorno alla guerra di Corsica, alors auditeur du cardinal Ferroni, ne pouvait contenir son indignation depuis l’assassinat du général Gaffori. Lié avec le marquis Solari, ministre de Malte auprès du Saint-Siège et bailli de l’ordre, il s’entretenait avec lui des moyens d’assurer à leur patrie une libération définitive et peu à peu ce plan fut conçu: placer la Corse sous l’autorité du grand maître de l’ordre de Malte. La Corse trouverait dans cette réunion un accroissement de forces, et l’ordre tirerait parti des ports et des forêts de l’île; l’esprit militaire des insulaires lui assurerait d’autre part de nombreux et vaillants soldats. L’abbé Louis Zerbi, qui gérait à Livourne les intérêts de ses compatriotes, fut chargé de la négociation: muni d’une lettre de créance du magistrat suprême et d’une lettre de Solari, il partit pour Malte et traita directement avec le Grand Maître de l’ordre, qui était alors Pinto. Une convention fut conclue, aux termes de laquelle l’ordre de Malte donnerait au gouvernement corse une somme suffisante pour entretenir 600 hommes de troupes, fournirait des armes et assurerait aux Corses la protection des puissances étrangères. En revanche les Corses s’engageaient à se rendre libres eux-mêmes; leur liberté une fois reconquise, ils convoqueraient une diète générale et proclameraient la religion de Malte souveraine de l’île. Tous les privilèges de la nation seraient d’ailleurs respectés et accrus.

Malgré toutes les précautions prises pour envelopper la négociation de mystère, elle ne put rester tellement secrète qu’Antonio Colonna de Bozzi, qui se trouvait alors à Livourne, n’en apprît quelque chose. Il s’embarqua pour Malte, et obtint pour ses concitoyens 30.000 piastres qui contribuèrent à soulager les besoins de la nation. Mais son crédit baissa dès qu’on aperçut que des préoccupations personnelles se mêlaient à un sincère amour de la patrie. Il espérait que l’ordre de Malte, après avoir pris possession de la Corse, y rétablirait l’ancienne noblesse des Cinarchesi. Or les populations corses n’entendaient pas se soustraire à la domination des Génois pour se replacer sous celle des Cinarchesi, contre lesquels ils avaient imploré autrefois l’assistance de la République. Antonio Colonna se trouva bientôt isolé.

Au surplus le projet s’en allait en fumée, malgré le zèle infatigable de Zerbi, qui «se croit le premier homme de la Corse» et n’est qu’«une taupe et un ignorant». Le gouvernement de Malte est mille fois pire que celui de Gênes. «Les Maltais sont plus misérables que nous. Au lieu d’être commandés par 40 ou 50 familles génoises, nous serions commandés par tous les meurt-de-faim de l’Europe, comme cela se passe à Malte, dont le peuple est le plus esclave de l’Europe; personne n’y ose mettre son chapeau devant un chevalier, et chaque année on expurge l’île des maris jaloux pour les éloigner de leurs femmes.» Qui parle ainsi, avec ce mélange d’humour et de colère? le plus jeune des fils de Giacinto Paoli,—il était né à Morosaglia en avril 1725,—Pascal Paoli, sous-lieutenant au service du roi des Deux-Siciles. Il suit avec une attention impatiente les démarches entreprises par Natali et Zerbi auprès de la Religion de Malte, il se rend de Longone à Porto-Ferrajo pour joindre Zerbi, il lui montre l’inanité, le ridicule même du projet maltais. Il parle avec d’autant plus de chaleur que les Corses ont jeté les yeux sur lui: des lettres pressantes et réitérées lui parviennent du colonel Fabiani, de Mariani, du chanoine Orticoni, des principaux de l’île. Giacinto s’alarme, mais Pascal est enthousiaste.

 

Car il faut définitivement abandonner la légende d’un Pascal Paoli, travaillant à Naples, sans trop songer à la Corse et hésitant à répondre aux vœux de ses concitoyens. En réalité il a compris de bonne heure le rôle qu’il pouvait jouer dans sa patrie et il s’y est préparé. Il demande à son père en novembre 1754 de lui acheter des livres pour se former à la science du gouvernement et pour surveiller avec compétence l’exploitation des mines. Ces livres sont: le Parfait Ingénieur, les Histoires de Rollin, l’Esprit des Lois, les Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence. L’exploitation des mines lui tient à cœur, il visite les exploitations de l’île d’Elbe, il reçoit des renseignements de Marco-Maria Ambrosi, un des esprits les plus distingués de la Corse, qui mourut malheureusement avant le retour de son ami dans l’île. Paoli, qui a déjà rédigé un projet de gouvernement, dresse un plan d’opérations militaires un peu présomptueux. Enfin il part pour la Corse où il arrive, soit au commencement de juillet, soit à la fin d’avril.

Dès le 21 avril, une consulte tenue à Caccia promulgue une série d’«établissements, règlements et décrets» qui achèvent l’œuvre ébauchée à Orezza. L’exercice de la justice est réglé dans tous ses détails. Le fonctionnement en est assuré dans chaque piève par un juge rétribué mais révocable en cas de prévarication. Au-dessus sont les tribunaux des provinces et le Magistrat suprême, corps judiciaire et politique tout à la fois. La loi annoncée à Orezza pour la répression des crimes fut publiée à Caccia, et rien ne montre davantage le lien entre les deux consultes: la seconde tient les promesses de la première. L’assassinat est puni de mort et la famille de l’assassin est chassée du royaume sans espoir de retour.—Mais en même temps qu’un Code, ces «établissements» présentent un enseignement moral et civique, montrant le mal qu’est l’assassinat, réprouvant le faux point d’honneur par où se perpétuent des vengeances qui ensanglantent et déshonorent le pays: non è bravura, ma vero brutalità. De ces principes doivent s’inspirer les paceri, amiables compositeurs ou arbitres criminels, institués dans chaque piève pour prévenir le mal et l’arrêter à ses débuts. Un tribunal d’inquisiteurs, renouvelé de Gaffori, juge en secret.

Pour exécuter les sentences des magistrats, pour garder le château de Corte et la tour de l’île Rousse—par où seulement les Corses pouvaient communiquer avec l’Italie,—la consulte avait décrété la création d’une troupe soldée, soumise à une discipline régulière. Non pas que le principe fût abrogé suivant lequel tout Corse était soldat; mais la troupe soldée présentait cet avantage d’être prête à toute réquisition et les populations se trouvaient déchargées d’autant.—Il y avait de ce fait une augmentation d’impôts: deux livres par feu, au lieu de 26 sous fixés à Orezza; mais les fonctions publiques sont gratuites et le bilan des recettes et des dépenses, qui se publiera tous les six mois, fera connaître à tous le bon emploi des deniers publics.

Ainsi, finances et armée, police et justice, la consulte de Caccia avait tout organisé. Le nouveau gouvernement recevait, pour accomplir son œuvre, un instrument tel qu’aucun régime n’en avait possédé avant lui. Désormais la Corse pouvait s’orienter vers de nouvelles destinées. Subditi naturali, disaient les Génois; subditi convenzionati, ripostaient les Corses. On discutait sur ces deux adjectifs. La consulte de Caccia changea la question. «Nous transférons, dit-elle, le domaine de l’île au Magistrat suprême (c’est-à-dire à la représentation nationale). Les membres qui le composent forment le corps de la nation et ont le domaine de l’île tout entière.» La souveraineté nationale était affirmée et tout vasselage aboli. Au lieu de marcher à la suite de la Sérénissime République, la Corse suivra désormais sa propre voie.

A quel chef confiera-t-on cet instrument d’où la Corse régénérée attend son salut? Le commissaire de Gênes, Giuseppe-Maria Doria, parle dans la même lettre de la consulte de Caccia et du jeune Pascal Paoli, dont le crédit augmente chaque jour dans l’esprit des rebelles. A peine débarqué, il seconde son frère dans ses expéditions, établit une poudrerie, parle de l’exploitation des mines et se flatte qu’on le proclamera général. Sa candidature est posée[I]... L’élection se fit le 13 juillet 1755 à San Antonio della Casabianca. Seize pièves en tout y prirent part: les délégués votèrent pour Pascal Paoli. Il accepta et prêta serment. La Corse avait trouvé le chef qu’elle cherchait.

XIX

LE GÉNÉRALAT DE PASCAL PAOLI
[J]

Une «République» corse au XVIIIᵉ siècle.—Les tentatives séparatistes.—Le développement économique et la vie intellectuelle.—J.-J. Rousseau et la Corse.

Avec Pascal Paoli la Corse entre dans la période héroïque de son histoire. Elle cherche à se rendre libre, à échapper à la domination française aussi bien qu’à la domination génoise. Ce sera l’éternel titre de gloire de Paoli aux yeux des insulaires que d’avoir incarné, pendant la première partie de sa vie, ce beau rêve d’indépendance. Ses contemporains le dépeignent d’un extérieur imposant, énergique et calme, avec une parole assurée qui inspirait la confiance. Il a lu Montesquieu et considère la séparation des pouvoirs comme le principe de toute organisation politique. Mais ce n’est point un théoricien cherchant à appliquer à un Etat quelconque des idées «philosophiques»: il travaille pour la Corse, dont il connaît l’état misérable, le passé trouble et les besoins précis. Eloigné de sa patrie, il est resté en relations avec les «patriotes», il a reçu des conseils et des encouragements, il a rédigé des projets de constitution, il n’arrive pas «les mains vides». Il n’apportait avec lui, écrit à tort Gregorovius, suivi par la plupart des historiens, «que son patriotisme, sa volonté énergique et sa philosophie humanitaire, et c’est avec ces moyens qu’il entendait délivrer un peuple primitif, presque entièrement sauvage, déchiré par les guerres intestines, le banditisme et la vendetta, et le transformer en une société politique et morale. Ce problème étrange, sans précédents dans l’histoire du monde, allait pourtant être résolu aux yeux de l’Europe, dans un temps où des peuples civilisés l’avaient tenté en vain». Problème étrange, en effet, mais les données sont mal posées et il est des «précédents» dont il faut tenir compte, en se référant notamment à l’œuvre des consultes d’Orezza et de Caccia.

Le peuple était souverain. Pas de droit divin qui annihilât son pouvoir; pas de droit d’occupation en faveur d’une dynastie. Cette autorité souveraine, le peuple la délègue à ses représentants, qui forment la Consulte, et la Consulte, étant le peuple, exerce tous les pouvoirs; mais, déléguant à son tour l’exécutif et le judiciaire, elle se réserve seulement le pouvoir législatif. Cette assemblée comprend essentiellement des élus du peuple: les uns nommés dans le but précis d’aller siéger à la Consulte, les autres membres de droit parce que le peuple les avait choisis préalablement pour remplir d’autres charges. Parfois on y voit figurer des ecclésiastiques, quelques hauts magistrats sortis de charge, des personnages considérables: en 1762 on convoque les fils et les frères de ceux qui ont versé leur sang pour la patrie, en 1763 les vicaires forains et les curés des chefs-lieux de pièves, en 1765 «les patriotes les plus zélés et les plus éclairés». Assemblées parfois trop nombreuses où les délibérations étaient confuses. Une réglementation plus stricte fut prise en décembre 1763: deux ou trois membres par province, élus par les magistrats provinciaux (une vingtaine), un représentant du peuple élu dans chaque piève par les procureurs (60), les présidents de province (10). Le suffrage indirect remplaçait le suffrage direct et cette organisation fut à peu près observée depuis 1764. Les Consultes se réunissaient une fois par an pour une durée très courte (deux ou trois jours) et généralement à Corte, où Paoli établit le siège du gouvernement. Elles approuvaient les actes du gouvernement, votaient les impôts, nommaient et contrôlaient les fonctionnaires.

De la Consulte émanait le Conseil d’Etat ou Conseil suprême (Consiglio supremo). Celui-ci était composé du Général, président-né de ses libérations, de plusieurs conseillers et du grand chancelier. Au début les conseillers sont extrêmement nombreux et ils forment deux catégories: 36 présidents et 108 consulteurs, formant ensemble les trois chambres de justice, de guerre et de finances. Chaque président n’exerce effectivement le pouvoir que pendant un mois par an, chaque consulteur pendant dix jours seulement, de sorte qu’à tout moment le pouvoir exécutif «actif» était représenté par le Général, trois présidents, trois consulteurs et le secrétaire d’Etat, dont la voix, ordinairement consultative, devenait délibérative en cas de partage égal des opinions. Organisation déplorable, morcellement excessif du pouvoir exécutif, et les deux réunions que le Conseil d’Etat devait tenir chaque année au grand complet ne pouvaient suffire à donner une impulsion d’ensemble à la marche des services

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La patrie de Colomba: Fozzano.—Ghisoni. (Ph. Damiani.)

Pl. XIII.—Corse.

publics. Que pouvaient faire de sérieux un consulteur qui restait dix jours au pouvoir, un conseiller d’Etat qui en restait trente? Assurément le gouvernement de la Corse n’avait pas les rouages compliqués des Etats modernes; mais il y avait tout de même des impôts à prélever, des jugements à faire exécuter, des ordres administratifs à donner, et on préposait à ces fonctions délicates des citoyens qui y étaient en général peu préparés et qui les abandonnaient dès qu’ils commençaient à pouvoir rendre des services au pays. Comment s’étonner que Paoli écrive le 6 février 1756: «Je n’ai personne sur qui je puisse me reposer, je fais tout par moi-même.» Un tel régime ne pouvait conduire qu’à l’anarchie ou à la dictature. Dès 1758 le nombre des conseillers fut réduit à 18, ils étaient élus pour 6 mois et on leur imposait la résidence fixe à Corte. En 1764 il n’y en a plus que 9, représentant les neuf provinces affranchies: 6 de l’En deçà (Cap Corse, Nebbio, Casinca, Aleria, Corte, Balagne), 3 de l’Au delà (Vico, Cauro, la Rocca). Le Conseil d’Etat pouvait opposer son veto aux décisions de la Consulte et exiger une délibération nouvelle, précédent très curieux du veto suspensif que la constitution du 3 septembre 1791 devait donner à Louis XVI. Il était chargé de faire exécuter les résolutions votées par la Consulte, d’appliquer les lois et d’administrer les finances.—Le général présidait le Conseil d’Etat, commandait l’armée et dirigeait les opérations militaires, représentait devant l’Europe la nation et à ce titre avait la charge des relations extérieures et des négociations diplomatiques. Contraint par les événements de maintenir une armée régulière, dont il détestait le principe, Paoli prévoit pour l’avenir une milice populaire où tous les Corses seront soldats, uniquement pour défendre la patrie attaquée.

Le pouvoir judiciaire avait à sa tête des syndics ou censeurs, élus par l’assemblée générale et chargés de recueillir les plaintes du peuple contre l’administration de la justice: véritables missi dominici se transportant de piève en piève et rendant des sentences sans appel. Institution excellente qui exerça une influence énorme et bienfaisante sur la pacification des esprits. Paoli, qui ne voulait pas de magistrature vénale, voulait également extirper la vendetta: son premier décret punit de la peine capitale un de ses propres parents; d’où vint l’expression de justice paoline, giustizia paolina.

La justice comprenait trois degrés: les tribunaux des podestats, les tribunaux de province et la rota civile ou cour suprême. Tous les magistrats étaient élus pour un temps limité, à l’exception des membres de la Cour suprême qui étaient nommés à vie. Quand la situation devenait grave, soit par l’imminence d’une offensive génoise, soit par l’annonce des troubles intérieurs, la Consulte ordonnait la formation d’une junte de guerre, dont elle désignait les membres: tribunal d’exception, sorte de cour prévôtale, munie des pouvoirs les plus étendus et pouvant faire exécuter immédiatement ses sentences.

L’élection, la souveraineté du peuple, la séparation des pouvoirs, tels étaient les principes dont s’inspirait cette belle constitution qui devançait celle des États-Unis d’Amérique et celle de la France révolutionnaire. Après quatre siècles de luttes malheureuses, le pavillon national à la tête de Maure flottait librement dans le «royaume» presque entier, à l’exception des ports.

 

Pourtant les Corses n’étaient pas unanimes dans cet effort d’unité nationale; trop de rivalités féodales subsistaient; entre l’Au-delà et l’En-deçà des ferments de haine subsistaient, que Gênes, suivant sa politique de divisions et de discordes, avait naturellement cultivés et développés.

En septembre 1757, un des notables de l’Au-delà, Antonio Colonna, réunit une consulte des gens du Talavo, Ornano, Rocca et Istria, et leur fit adopter les propositions suivantes: «Que tous les peuples de l’Au-delà-des-monts affirment vouloir vivre et mourir en union avec l’En-deça en ce qui est de l’exécration du nom génois, mais déclarent une séparation formelle pour ce qui regarde le gouvernement économique..., qu’il soit créé un Conseil d’Etat composé d’un président et de huit conseillers en qui résidera l’autorité suprême, pour ce qui concerne le gouvernement politique.» Schisme possible où la Corse risque de perdre son indépendance enfin recouvrée, jalousie que nous retrouvons à l’origine de toutes les démocraties. Ayant vu le danger, Paoli sut y parer avec son énergie habituelle. Il part pour l’Au-delà, visite Sari, Mezzana, Cauro, l’Ornano et l’Istria, réunit à Sari le 10 décembre 1757 une consulte pour les pays de Cinarca, Celavo, Cauro, y établit un tribunal provincial sur le modèle de ceux qui fonctionnaient de l’autre côté des monts. A Olmeto, il réunit une consulte des régions de l’Istria et de la Rocca, installe aussi une magistrature provinciale et en fait donner la présidence à Antonio Colonna. Ainsi, «au lieu d’essayer d’abattre celui qui se dressait contre lui dans une étroite conception de particularisme provincial et peut-être aussi de rivalité personnelle, il se montre au peuple, prêche aux chefs l’union contre l’ennemi commun, leur fait comprendre qu’il n’est pas leur chef mais leur ami et les invite à collaborer avec lui dans la lutte pour la liberté». Peu après (juillet ou août 1758), il propose à Colonna de prendre, avec l’assentiment du peuple, le titre de «commandant de-l’Au-delà-des-monts»—et Colonna devient le plus vaillant adversaire de l’influence génoise dans le fief d’Istria dont les seigneurs ont récemment poussé les habitants à se proclamer indépendants du gouvernement de Paoli et fidèles à la République (19 mai 1758).

Le 24 décembre de l’année suivante, Paoli délègue son autorité à un notable de Levie, nommé Peretti, afin que celui-ci maintienne l’autorité de la nation dans la province de la Rocca, un peu éloignée du gouvernement central. Il écrit: «Jusqu’à ce que le gouvernement provincial soit mieux établi dans la province de la Rocca, nous avons cru utile, en vertu des présentes, de vous concéder toute faculté de pouvoir commander ses troupes et nous voulons que dans cette région vous soyez obéi en notre place par les commissaires des pièves et les capitaines et lieutenants d’armes des paroisses de cette province...» Ne fallait-il pas, en effet, prouver à ces provinces lointaines, un peu portées à se croire abandonnées, la sollicitude constante du gouvernement? Ne fallait-il pas ménager la susceptibilité «pomontiche» et montrer que les citoyens corses ne devaient être distingués que par leur plus ou moins grand attachement à la cause de la patrie? Aussi le résultat ne se fait-il pas attendre: le 23 août 1760, toute la Rocca se déclarait contre les Génois dans une assemblée où les chefs des communes signèrent un acte d’adhésion au gouvernement national.

Depuis cette époque, il n’y eut plus en Corse de mouvement séparatiste. Paoli qui, le 3 septembre 1755, écrivait au président Venturini: «Mon objet n’est que d’unir nos peuples, afin que tous de concert soutiennent les droits de la patrie», avait atteint son but: tous les Corses collaboraient avec lui pour le bien de la patrie.

 

Les Génois, expulsés de l’intérieur de l’île, ne tenaient plus que dans les forteresses du littoral, où les nationaux les bloquaient de près. A Ajaccio, par exemple, il existe un parti paoliste extrêmement fort, à la tête duquel se trouvent les Masseria, Santo et Annibalo Folacci, Marc-Aurelio Rossi, Giambattista Pozzo di Borgo, le chanoine Levie, l’abbé Moresco, l’abbé Carlo Felice Pozzo di Borgo, Girolamo Levie, le chanoine Susini, etc. Ils ne négligent aucune occasion de manifester au général leur loyalisme, et Paoli répond en accordant aux Ajacciens les mêmes droits qu’aux autres Corses devant les tribunaux et en les autorisant à circuler dans l’île sans passeport. Les Ajacciens reconnaissants composent en l’honneur de Paoli une chanson où Gênes était malmenée. Le refrain surtout exaspérait le commissaire génois: