Les Grecs du Magne installés à Paomia.—Une colonie florissante.—Etat d’esprit des Corses: les Grecs expulsés.
En 1676 des Grecs du Magne, dans l’ancien Péloponnèse, fatigués de la tyrannie des Turcs, demandèrent à Gênes un territoire pour eux, leurs femmes et leurs enfants. Le Sénat génois accepta et les établit en Corse. Tel est le fait premier et, réduit à ces termes, il ne peut manquer de surprendre. Car enfin, si les Turcs tyrannisaient les Grecs, les Génois tyrannisaient les Corses. En quittant le Péloponnèse pour s’installer dans une île soumise à la domination génoise, les Grecs n’allaient faire, semble-t-il, que changer de tyrannie.
Il n’en devait pas être ainsi, et ce n’est point par les Génois que les Grecs allaient souffrir. Leur démarche s’explique tout d’abord par la politique traditionnelle de Gênes dans la Méditerranée orientale: de très anciennes relations commerciales s’étaient nouées avec les Grecs, tandis que les Ottomans avaient toujours manifesté la plus violente hostilité à ses entreprises, même pacifiques. Les Turcs voulaient «la Méditerranée orientale aux Turcs» et, dans la seconde moitié du XVIᵉ siècle, ils avaient profité des embarras de Gênes, occupée à vaincre la révolte de Sampiero, non seulement pour reprendre l’île de Chio, où des Génois s’étaient jadis installés, mais encore pour paraître en Corse même comme alliés de Henri II. Ainsi, ennemis séculaires des Turcs, les Génois devaient tout naturellement paraître sympathiques aux Grecs: déjà, en 1663 et en 1671, des projets de capitulations avaient même été ébauchés entre leurs envoyés et les représentants de la Sérénissime République.
Mais la politique corse des Génois fait comprendre mieux encore l’accueil qu’ils réservèrent aux délégués grecs. Leur domination dans l’île demeurait précaire. Exploitée, pressurée, la Corse s’était d’abord révoltée; mais toutes ses tentatives d’indépendance avaient été réprimées: elle languissait dans un profond engourdissement. Les impôts avaient été tels, écrit Filippini, que «dans toute la Corse il n’y eut terre, roche, étang, marais, forêt, buisson, lieu sauvage, rien enfin qui ne reçût son estimation». Les Corses, dont il ne faut pas accuser a priori l’indolence, s’étaient découragés de travailler: ils se réfugiaient dans la haute montagne. L’île, improductive et mal soumise, devenait pour la République une possession inutile, un poids mort. Pour résoudre la crise économique qu’ils avaient eux-mêmes créée et pour ne plus se heurter à des résistances nationales, les Génois cherchèrent à dénationaliser le pays en introduisant des éléments étrangers. «Les étrangers en Corse et les Corses hors de Corse!» telle fut la solution, élégante et simpliste, que les Génois prétendirent donner à la question corse.
Dès le milieu du XVIᵉ siècle, vers 1549, et sous le gouvernement d’Auguste Doria, ils avaient envoyé une première colonie de cent familles génoises à Porto-Vecchio, au fond d’un admirable golfe qui s’ouvre, entre des collines verdoyantes, sur la côte sud-orientale. Le site était splendide et les ressources abondaient: des vignobles, des champs d’oliviers, de grands bois de chênes-liège, une mer poissonneuse... Mais ce premier essai de colonisation ligurienne avait échoué, parce que l’air est dans cette région très malsain. Aujourd’hui encore les hautes maisons, bordant des ruelles tortueuses, sont, à cause des fièvres, abandonnées chaque année, de juin à octobre, par la plupart des habitants. Tout autour de la ville on remarque de magnifiques blocs de porphyre rose: c’est sur cette base inébranlable qu’avaient été construites les anciennes fortifications, dont un bastion est encore debout. Les Turcs de l’amiral Dragut, débarquant en 1553 avec 60 galères, les franchirent «en passant» et ils avaient achevé la ruine de Porto-Vecchio.
Lorsque des Grecs vinrent, un siècle plus tard,—montagnards du Taygète, marins de Vitylo,—demander asile à la République, celle-ci tenta de reprendre dans de meilleures conditions une œuvre qui lui tenait à cœur. Et quelle magnifique occasion pour elle de se laver de certaines accusations qui la froissaient d’autant plus qu’elles étaient plus justifiées! Elle allait accueillir des hommes chargés d’impôts, réduits, comme dit Pommereul, «à l’état de la plus dure et de la plus abjecte servitude». Qui donc après cela oserait l’accuser de maltraiter et d’opprimer les Corses?
Le 1ᵉʳ janvier 1676 un descendant de la famille impériale des Comnène, Jean Stéphanopoli, débarquait à Gênes avec 730 compagnons après une pénible traversée de 97 jours. Il avait profité, le 23 septembre 1675, de la présence d’un navire français, le Sauveur, capitaine Daniel, dans le port de Vitylo. Tous étaient partis, confiants dans l’avenir; leur évêque, Mᵍʳ Parthenios, était avec eux, ainsi que plusieurs membres du clergé.
La République les accueillit avec joie. Elle leur offrit le petit territoire de Paomia, qui s’étend «en forme de queue de paon» sur une hauteur de 600 mètres dominant la côte occidentale de la Corse, entre le golfe de Porto et celui de Sagone. Le climat était sain, mais le sol inculte. Jean Stephanopoli, chargé d’aller reconnaître le terrain, le déclara favorable et un traité fut conclu le 18 mars 1676. Les émigrants devaient recevoir en toute propriété les territoires de Paomia, Ruvida et Salogna; la République s’engageait en outre à pourvoir à leur premier établissement et à respecter leur religion et leurs institutions municipales. De leur côté ils devenaient sujets de Gênes, à qui ils devaient prêter serment de fidélité et payer, en plus de la dîme, cinq livres d’imposition annuelle par feu.
A la fin d’avril, les Grecs furent transportés à Paomia et répartis, par les soins de Marc-Aurèle Rossi, dans les hameaux de Salici, Corona, Pancone, Rondolino et Monte Rosso. Ils furent divisés en neuf escouades, ayant chacune un chef désigné par le suffrage de ses concitoyens. Gênes accorda aux quatre «conducteurs» de la colonie,—Apostolo, Jean, Nicolas et Constantin Stephanopoli,—le titre de chefs privilégiés, comportant le privilège personnel de porter des armes à feu et l’exemption de la taille. La colonie était administrée par un directeur génois nommé pour deux ans: le premier directeur de Paomia fut Pierre Giustiniani, auquel succéda le colonel Buti.
Les colons se mirent au travail avec ardeur. Gênes leur avait fourni des habitations, des instruments d’agriculture, des bestiaux, de l’argent et des grains. Leur «industrie naturelle» fit le reste et sut rapidement transformer une région inculte en un excellent pays. Ils défrichèrent les maquis, greffèrent les nombreux sauvageons qui poussent ici spontanément. L’historien Limperani, qui visita Paomia au commencement du XVIIIᵉ siècle, fut émerveillé des résultats obtenus par les Grecs: leur village était certainement un des plus jolis et des mieux cultivés de la Corse.
Les insulaires regardèrent avec surprise ces étrangers qui venaient s’installer chez eux. «La fortune des Grecs et leurs talents, écrit Pommereul, devinrent l’objet de la jalousie des Corses, qui tentèrent plusieurs fois de les détruire et de dévaster leurs nouvelles cultures.» Voilà qui est vite dit—et faussement interprété. Les Corses et particulièrement les habitants du voisinage,—les gens de Vico et du Niolo,—virent les Grecs d’un très mauvais œil, la chose est évidente, mais il n’est pas besoin d’invoquer la jalousie. Pour être mécontents, il suffisait aux Corses de voir clair dans le jeu des Génois et d’y dénoncer—ce qu’il recélait en effet—une tentative de dénationalisation. Comment aimer des étrangers, seraient-ils animés des meilleures intentions, quand leur présence est imposée par des oppresseurs? Les Génois venaient d’introduire en Corse, non pas sans doute les premiers éléments d’un Etat dans l’Etat, mais un groupe d’hommes attachés à eux par les liens de la reconnaissance et qui leur ménageraient un contact permanent avec l’île, un point d’appui solide en cas de rébellion, un prétexte pour intervenir en Corse si leurs protégés étaient molestés. Entre Grecs et Corses il y eut dès le premier jour—il ne pouvait pas ne pas y en avoir—un malentendu difficile à dissiper et qui allait peser d’un poids très lourd sur le développement et la prospérité de la colonie naissante.
Lorsque la grande insurrection contre Gênes éclata en 1729, unissant dans un même sentiment d’indignation, dans une même aspiration vers l’indépendance, le peuple entier des deux côtés des monts, les gens de Vico sommèrent les Grecs de se joindre à eux. Mais les Grecs n’avaient eu qu’à se louer de la République Sérénissime: ils refusèrent de la trahir. Alors Vicolésiens et Niolains envahirent Paomia et, malgré une vive résistance à la tour d’Ormigna, ils désarmèrent les habitants (avril 1731). La ville fut saccagée et les champs dévastés. Mais les Corses laissèrent aux habitants la vie sauve. Ils ne voulaient que détruire l’œuvre des Génois, ils ne pouvaient reprocher aux Grecs leur fidélité et leur loyalisme: ils les laissèrent partir pour Ajaccio. Le séjour à Paomia avait duré 55 ans.
Dans la Corse insurgée contre leurs maîtres et leurs bienfaiteurs, les exilés, ballottés à tous les vents, sans ressources et souvent sans abri, mènent une existence lamentable et douloureuse. Au moment de la conquête française, ils songeaient à s’établir en Espagne. Marbeuf les fixa en Corse: accomplissant une mesure de justice et de pitié, songeant à rendre l’île «riche et industrieuse», il fit construire 120 maisons non loin des anciens défrichements de Paomia et, parmi les cultures, dans un cadre de collines dorées, Cargèse la Blanche se fonda. Après bien des péripéties qui durèrent jusqu’en 1814, une histoire plus paisible commença pour la ravissante bourgade grecque, cramponnée à la terre dont on a voulu tant de fois l’expulser.
Les éléments économiques et politiques de la question corse.—L’affaire du droit des trois tours.—Le soulèvement de 1729 et l’intervention autrichienne.—La révolte de 1735 et le «secret» de Chauvelin.
Dans leur tentative de colonisation étrangère en Corse, les Génois avaient échoué, parce qu’ils avaient prétendu résoudre la question corse sans les Corses et même contre eux. De ce fait leur domination même se trouva définitivement ébranlée, et la question corse va entrer dans une nouvelle phase.
Les soulèvements locaux étaient continuels. Sans avoir la gravité d’une insurrection générale, ils révélaient du moins l’impuissance croissante du gouvernement génois. En vain le Sénat recourait-il aux mesures les plus violentes et les plus arbitraires: peine de mort contre quiconque offenserait un agent de la République ou se disposerait à l’offenser, contre quiconque aurait quelques relations que ce soit avec un «bandit», défense faite en 1715 à tous les Corses de porter les armes. Il y avait plus de mille assassinats par an. Le clergé entretenait l’agitation, car les meilleurs bénéfices étaient réservés par la métropole à des Génois; ils
Acte de baptême de Bonaparte.—Ajaccio: Maison de Bonaparte.
Bastia: Statue de Napoléon. (Sites et Monuments du T. C. F.)
Pl. X.—Corse.
étaient une des plus profitables matières à exploitation. «En sorte que, de génération en génération, les haines contre le gouvernement génois se multipliaient et s’avivaient: elles ne pouvaient se terminer que par des catastrophes.»
Le gouvernement français eut le mérite de comprendre tout le profit qu’on en pouvait tirer et, de bonne heure, ses agents diplomatiques reçurent mission d’étudier la valeur économique et stratégique de l’île de Corse. Dès la fin de 1682, le sieur Pidou de Saint-Olon, «gentilhomme ordinaire de la maison du roy, s’en allant pour le service de Sa Majesté à Gennes», insiste sur la Corse dans le mémoire qu’il rédige touchant «les revenus et les forces de la République de Gênes». Le tableau qu’il en fait révèle un remarquable talent d’observation. Si les habitants sont oisifs, c’est qu’«il leur suffit d’avoir de quoi simplement vivre plus tost que de prendre peine pour les officiers gennois qui leur enlèvent encore leur peu de substance (sic) avec beaucoup de tirannie.» En réalité nulle terre n’est plus riche: elle produit «de bons vins, des blés de toutes sortes, de l’huile assez abondamment, et fort bonne, de façon que, si on cultivoit les oliviers qui y viennent, il s’y en recueilleroit davantage qu’à la rivière de Gênes. Il y a aussi beaucoup de meuriers, elle produit encore quantité de châtaignes et presque autant qu’en nos Sévennes du Languedoc. Il y a aussi de beaux pasturages: on y fait des fromages excellents, il y a des bois touffus et d’haute fustaye en grande quantité, des Génois y en tirent d’extrêmement bons pour la fabrique de leurs vaisseaux et galères et elle en pourvoit tout cet Estat pour brusler; on y en pourroit tirer telle quantité qu’on voudroit pour la fabrique des vaisseaux. Il y a quantité des cerfs, des daims, des chevreuils, des sangliers et de tout autre genre de chasse, en particulier des perdrix... Il y a de plus des minières d’or, d’argent, de fer et de plomb, et outre cela il y a deux ou trois bons ports, et l’on y en pourroit faire facilement d’autres très commodes. Enfin il n’y faudroit que plus de travail et d’industrie pour y recueillir abondamment de tout ce qui seroit nécessaire à la vie, comme l’on pourroit faire en Provence ou en Languedoc. Ainsy il est aysé de voir qu’on fairoit quelque chose de bon de cette isle; mais, comme a très bien dit un habile homme parlant de la Corse, li Genovesi vogliono che questa gioia sia sepelita nel fango, de peur sans doute ou de l’envie de leurs voisins ou, comme dit un autre sur ce sujet, pour détourner un puissant monarque de rentrer dans les justes droits qu’il a sur cette isle. Par le dernier dénombrement cette isle avoit environ 80 mille âmes, mais capable d’en nourrir plus de 250 mille...»
Nous avons voulu insister sur ce plaidoyer, qui est probablement le premier en date pour le relèvement économique de la Corse: dès la fin du XVIIᵉ siècle, la Corse est à l’ordre du jour. Mais il n’y a pas encore une question corse. Pour qu’elle soit posée, il faut attendre le règne de Louis XV et le développement des intérêts de la France dans le bassin occidental de la Méditerranée. Cet aspect proprement politique se manifesta nettement pendant la guerre de la succession d’Espagne, lorsque le petit-fils de Louis XIV devint maître, avec l’Espagne, de la plus grande partie de l’Italie. Il parut alors au gouvernement français que la domination de la Méditerranée Occidentale devait appartenir au consortium des trois puissances maritimes unies dans une étroite amitié: la France, l’Espagne et la République de Gênes. Toutes trois devaient se garantir mutuellement la liberté des routes de mer contre toutes les ambitions des puissances extra-méditerranéennes. Un pareil acte était dirigé contre les entreprises de l’Angleterre, qui commençait à chercher les meilleurs points stratégiques de la Méditerranée. La Corse occupait une situation trop avantageuse pour ne pas être convoitée: la France avait un intérêt de premier ordre à la maintenir entre les mains d’une puissance alliée et, au besoin, à surveiller elle-même la liberté de ses rivages.
Un élément nouveau vint encore compliquer la question corse lorsque, au lendemain des traités d’Utrecht et de Rastadt, l’Autriche devint la plus grande puissance italienne. Les Génois eurent désormais le plus grand intérêt à la ménager, sinon même à la servir. Sous prétexte de droit de visite, nos navires furent arrêtés, nos nationaux furent molestés, et le commerce français subit, dans les ports de Corse, de continuelles vexations. La France se heurtait une fois de plus à l’influence des Habsbourg et l’affaire corse n’est, à un certain point de vue, qu’un aspect de la rivalité traditionnelle de la France et de la maison d’Autriche.
De 1715 à 1727 la France ne fut représentée à Gênes que par le consul Coutlet, dont la correspondance a un caractère purement commercial. Mais le 27 juillet 1727 M. de Campredon, «chevalier de Notre-Dame du Mont Carmel et de Sᵗ-Lazare de Jérusalem», fut nommé envoyé extraordinaire à Gênes. C’était un des diplomates français les plus en vue: il arrivait de Sᵗ-Pétersbourg où il avait été mêlé aux plus délicates négociations matrimoniales. Sa réputation était considérable, et le choix qui était fait de lui pour la mission de Gênes indiquait à lui seul qu’elle prenait une importance nouvelle.
Les instructions données à M. de Campredon étaient très générales. Mais on lui remit également un Mémoire particulier «concernant le commerce maritime et la navigation des sujets du roi» et, dès les premières pages, il y est question de la Corse. En 1725 les Génois ont fait «visiter et arrester avec violence, à la coste de l’isle de Corse», la barque du patron Blanc de Marseille. «On en a porté des plaintes à la République.» Elle a fait relâcher ce bâtiment, mais elle n’a pas encore donné les ordres qui lui ont été demandés «pour la punition de ceux qui ont commis cette violence, pour le paiement des dommages et intérêts qui sont dus au patron et aux propriétaires». M. de Campredon est chargé d’obtenir les satisfactions réclamées et d’assurer «l’exemption de la visite des bâtiments français».
Il devra également veiller à l’abolition du «droit que l’on prétend exiger des bâtimens français qui abordent à l’isle de Corse». La République l’a établi depuis quelques années à «la Bastie (Bastia), principal port de l’isle de Corse», pour «en estre le produit employé à l’entretien des feux destinez pour avertir les vaisseaux des nations qui sont en guerre avec les Barbaresques que l’on découvre de leurs corsaires à la mer». C’est le droit dit «des trois tours»—la Giraglia, l’Agiello et Santa Maria della Chiapella.—Les capitaines et patrons français qui touchaient le port de Bastia refusaient énergiquement de payer ce droit «qui n’estoit établi que pour les navires italiens et autres qui estoient en guerre avec ces corsaires». Le vice-consul de France, le sieur d’Angelo, soutenait leurs réclamations qui avaient trouvé à la cour de Versailles un chaleureux appui.
La question s’était embrouillée. Le 13 décembre 1723, «MM. les maire, échevins et députés du commerce» à Marseille avaient assuré, après vérification dans les Archives, «que les capitaines et patrons de nos bâtimens, qui ont esté de tous temps à la Bastie et autres ports de l’isle de Corse n’ont jamais payé ce droit-là, que les Français ne le doivent pas». A cela M. de Sorba, ministre de Gênes en France, avait riposté, le 19 juin 1724, par «un extrait des certificats que le gouverneur de l’isle de Corse s’est fait donner par les habitans du païs, faisant mention que les vaisseaux français ont payé ce droit depuis longtemps». Mais on s’était aperçu que ces certificats n’avaient aucune valeur: «on a esté averty qu’ils avoient été extorqués à des gens qui n’ont pu les refuser à ce gouverneur, à moins qu’ils n’eussent voulu s’exposer à son ressentiment».
Quoi qu’il en soit, l’intérêt du roi est que cette affaire reçoive une prompte solution et que la République donne incessamment les ordres qui lui ont été demandés «pour que ce droit des trois tours ne se perçoive plus des bâtimens français».
Telle fut la première affaire que M. de Campredon eut à traiter et, dès 1729, il obtenait une solution favorable: les Génois renonçaient à faire payer ce droit par les vaisseaux français. Ce fut, écrit M. Driault, «comme l’ouverture des affaires de Corse, où M. de Campredon allait être aussitôt mêlé à des événements plus importants».
M. de Campredon devait, en effet, assister aux premiers épisodes d’une nouvelle rébellion qui allait être décisive. En 1728 des soldats corses qui étaient au service de Gênes, à Finale, se trouvèrent mêlés à une rixe: à la suite de quoi ils furent condamnés à mort et exécutés. Un pareil châtiment produisit à travers l’île la plus douloureuse impression: on cria partout vengeance et une formidable émeute se prépara. Elle éclata le 30 octobre 1729 à l’occasion de la perception de la taxe sur le port d’armes. Un vieillard de Bustanica, Lanfranchi, dit Cardone, présenta une pièce de mauvais aloi; le collecteur le somma d’avoir à compléter la somme avant le lendemain. En vain Cardone le pria-t-il «d’avoir égard à sa misère». L’exaspération était à son comble. Les soldats génois furent maltraités et chassés, les armes furent tirées des cachettes, le tocsin sonna de village en village: en quelques jours l’insurrection avait gagné toutes les vallées de l’intérieur. Un premier chef, Pompiliani, ne parut pas assez énergique: il fut bientôt déposé. A la consulte de San Pancrazio da Biguglia, non loin de Furiani, deux autres chefs, Andrea Colonna-Ceccaldi de Vescovato, et Louis Giafferi de Talasani, furent proclamés généraux du peuple corse. Ils s’adjoignirent l’abbé Raffaelli qui jouissait d’une grande influence sur le clergé. Pour enlever tout scrupule religieux, la rébellion fut proclamée légitime et sainte par l’assemblée des théologiens d’Orezza. Le chanoine Orticoni fut chargé d’aller solliciter l’appui des puissances étrangères.
Il apparut tout de suite que ce soulèvement devait marquer la fin de la domination génoise, et les convoitises s’éveillèrent. L’Espagne, qui préparait l’établissement de don Carlos en Toscane, devait tout naturellement chercher à s’assurer la voie entre Barcelone et Livourne. D’autre part, le Sénat génois demanda un contingent de troupes autrichiennes.
En présence de ce double péril, auquel s’ajouta bientôt la crainte d’une intervention anglaise, la Cour de Versailles éprouva les plus vives inquiétudes et connut un moment de désarroi. Les dépêches envoyées à M. de Campredon trahissent l’indécision la plus complète et le dépit le plus manifeste. Elles recommandent à notre représentant la plus grande réserve vis-à-vis des Génois, «ces gens qui, dans leurs besoins, donnent une préférence si marquée à l’Empereur, pendant qu’ils marquent si peu d’attention pour la France et ne s’adressent à elle qu’en second. Ils paieront chèrement ce secours allemand, pourvu même que, l’expédition de Corse finie, c’est-à-dire les rebelles soumis, le corps des troupes impériales ne se partage pas pour demeurer moitié en Corse et moitié dans le territoire de terre ferme de la République».
Pourquoi le Sénat de Gênes s’était-il adressé à l’empereur Charles VI plutôt qu’au roi de France? M. Driault rappelle l’importance du droit de suzeraineté générale que l’empereur exerçait encore au XVIIIᵉ siècle sur toute l’Italie: «Le prestige impérial, écrit-il, parut sans doute plus capable d’en imposer aux rebelles.» Il est probable aussi que les Génois cherchèrent à opposer un dernier obstacle aux progrès de l’influence française dans l’île: devant l’intérêt croissant que le gouvernement de Louis XV prenait aux choses de Corse, ils pressentaient sans doute les solutions inévitables qui allaient intervenir. Charles VI n’était-il pas au surplus le seul des souverains de l’Europe qui, dépourvu de toute puissance maritime, ne serait pas tenté de rendre définitive l’occupation de l’île par ses troupes?
Quoi qu’il en soit, une armée d’environ 15.000 hommes, commandée par le prince de Wurtemberg et le colonel Wachtendung, jointe aux troupes génoises de Camille Doria, remporta d’assez faciles succès sur les Corses dans le pays de Vescovato, au sud de Bastelica. Mais Camille Doria se fit écraser à Calenzana, le 2 février 1732, et Wachtendung se montre inquiet sur l’issue de la campagne, «ayant à combattre, disait-il, des hommes qui ne connaissaient pas la peur». Ceccaldi et Giafferi entrèrent en pourparlers avec le prince de Wurtemberg, qui les livra aux Génois. Pour sauver les deux prisonniers, les rebelles consentirent à traiter; mais la paix de Corte (11 mai 1732) leur fut singulièrement avantageuse: amnistie générale, admission des Corses à tous les emplois même ecclésiastiques, pouvoir effectif rendu à l’orateur et au Conseil des XVIII. Cette convention était placée sous la garantie de l’empereur: c’était—on le constatait à la cour de Versailles avec mélancolie—laisser à ce prince «la liberté de prendre toujours telle part qu’il voudra à ce qui se passera dans ce royaume, si ce n’est même y établir incontestablement les droits que la Cour de Vienne prétend avoir sur tout le reste de l’Italie».
Le gouvernement français aurait-il manqué d’initiative et d’esprit d’à-propos, et n’aurait-il pas su profiter de l’occasion qui se présentait? Non pas: car ce fut prudence, et non pas abandon. La France a, pour s’occuper de la Corse, un intérêt politique en même temps qu’un intérêt commercial: c’est le double aspect de sa politique méditerranéenne où tant d’ambitions,—autrichiennes, espagnoles, anglaises,—se heurtent et s’entrecroisent. Mais s’il faut surveiller de très près les affaires de Corse, réprimer les menées des Impériaux, profiter des fautes du Sénat, il ne convient pas encore de laisser soupçonner «nos vues sur l’île». La question corse va constituer désormais un des «secrets» de la diplomatie française au XVIIIᵉ siècle: il va se poursuivre, sans faiblesses, sans hésitations, à travers les crises ministérielles qui marquent le règne de Louis XV.
La paix de Corte ne pouvait être qu’une trêve, et les événements de 1729-1732 marquent en réalité le début de la grande insurrection du XVIIIᵉ siècle. Ni les Corses n’avaient été assez naïfs pour croire à la sincérité du Sénat—et, s’ils avaient traité, ce n’était que pour se débarrasser des troupes impériales,—ni les Génois n’avaient eu l’intention sérieuse de mettre un terme à leurs fructueuses exactions et à leurs injustices plusieurs fois séculaires. La Corse restait frémissante: une nouvelle et plus grave rébellion la souleva tout entière au début de 1735.
Les impôts en furent l’occasion. Le règlement du 28 janvier 1733 en avait accru le chiffre, sous prétexte de dédommager la métropole de ses frais d’occupation militaire. Au mois de juin, les fonctionnaires génois avaient reçu l’ordre de convoquer, au chef-lieu de chaque piève, les députés des villages, de leur faire prêter serment au nouveau règlement et de réclamer leur adhésion aux projets financiers du suzerain. La mauvaise volonté fut partout visible. Dans la piève de Rostino, en particulier, où le peuple échappait, par son isolement, à l’emprise génoise, la résistance fut plus courageuse que partout ailleurs. A l’invitation des commissaires, Giangiacomo Ambrosi, de Castineta, refusa de prendre tout engagement au nom de ses concitoyens. Il quitta l’Assemblée en prononçant ces mots: «Io so di Castineta e mi ritiro.» Son exemple fut suivi par Paul-François Giovannoni, délégué de Saliceto. Leur ami, Giacinto Paoli, de Morosaglia, se joignit à eux.
Il fallait au plus tôt étouffer ce germe de rébellion et punir le mauvais exemple donné à tout un peuple, déjà mal disposé. Le gouverneur Pallavicino décida de recourir à la force: ce fut en vain. Le capitaine Pippo et le capitaine Gagliardi, envoyés dans la vallée du Golo et dans l’Ampugnani, pour intimider les villages et arrêter les meneurs, furent surpris et obligés de capituler avant d’avoir pu être rejoints par un troisième détachement venu de Calvi. Ainsi commençait la deuxième guerre pour l’indépendance: elle allait durer jusqu’en 1739, et les Corses ont gardé le souvenir du paysan farouche et patriote dont les paroles, répétées de bouche en bouche, surexcitèrent l’enthousiasme national.
On était alors en pleine crise de la succession de Pologne. Le soulèvement de la Corse prenait l’empereur au dépourvu: il ne pouvait intervenir. Les Corses placèrent tout leur espoir dans l’appui de l’Espagne: le chanoine Orticoni partit pour Madrid, pendant que Louis Giafferi remplaçait à Corte la bannière de Gênes par celle du roi d’Espagne. Mais Philippe V résista, tout en protestant de son intérêt affectueux pour la cause des révoltés. Les Corses ne devaient plus compter que sur eux-mêmes: ils se montrèrent dignes des circonstances. Au mois de janvier 1735, Giafferi et Paoli, élus généraux du peuple, convoquèrent à Corte une consulte générale où fut votée une véritable constitution, rédigée par l’avocat Sébastien Costa. La Corse y fut déclarée indépendante et à jamais séparée de la République (30 janvier). L’assemblée populaire, source de toute loi, prendra une part directe au gouvernement; une Junte, composée de six membres nommés par l’assemblée et renouvelable tous les trois mois, devra, avec les généraux, représenter le peuple lui-même; un comité, composé de 4 membres, s’occupera de la justice, des finances et du commerce. Véritable constitution démocratique, adoptée par un peuple dont le continent européen entendait parler de temps en temps d’une manière vague et confuse, comme d’une terrible horde de sauvages. «Un petit peuple, obscur, sans littérature, sans industrie, avait, par sa seule force, surpassé en sagesse politique et en humanité toutes les nations civilisées de l’Europe; sa constitution n’était point sortie des systèmes philosophiques, mais des besoins matériels du pays.» Les nationaux firent broder sur leurs drapeaux l’image de la Vierge, sous la protection de laquelle fut placé le royaume. Jésus-Christ fut nommé «gonfalonier» des Corses, c’est-à-dire porte-étendard.
Cependant la France suivait de près les affaires de Corse. Très vite elle comprit tout le parti qu’elle pouvait tirer de la situation: elle l’avait prévue, elle y était préparée. M. de Campredon, invité à fournir d’urgence un rapport, insistait le 10 mars sur les intrigues espagnoles. Et Chauvelin estima aussitôt qu’il fallait agir, sinon encore à découvert, du moins avec précision. Dans une remarquable dépêche du 26 avril 1735, il fixe les deux traits essentiels de la politique à laquelle la cour de Versailles allait s’attacher jusqu’au bout. Il ne peut être question d’«enlever la Corse comme une usurpation sur les Génois»: cette opération brutale «exciterait les cris de toute l’Europe». Mais il faut se la faire offrir en agissant à la fois sur les Corses et sur les Génois. D’une part, «il faut dès aujourd’hui commencer à former sourdement un party en Corse et tascher que cela se mène sagement et bien secrètement». D’autre part, écrit-il à son représentant, «appliquez-vous à inspirer (sans laisser deviner la France) aux meilleures testes de la République que l’isle leur est à charge et que, plustost de se la laisser enlever, ils devraient songer à s’en accommoder avec quelque puissance, qui n’eust intérêt que de protéger les Génois». Il s’agit, en somme, de faire comprendre aux Génois que le gouvernement français est prêt à leur rendre un service tout à fait exceptionnel,—et l’on ne saurait vraiment s’exprimer avec plus de délicatesse ni agir avec plus d’élégance.—Au surplus, Chauvelin a pensé à tout: il entre dans les détails les plus précis relativement à la façon de conduire cette affaire qui lui tient à cœur: «Taschons d’amener les choses au point, en Corse, que tous les habitans tout d’un coup se déclarent sous la protection de la France; alors et sur-le-champ le Roy y envoyeroit quelques troupes et ce que les habitants demanderoient.—Nous déclarerions en même temps à Gênes que nous n’avons envoyé ces troupes que pour que les Corses ne se donnent à personne et que nous sommes prêts de travailler à remettre, s’il est possible, les peuples sous l’obéissance de la République, à moins qu’elle ne jugeât devoir s’en accommoder avec nous par un traité de vente. Ce sera alors le moment de faire usage des principales testes que vous lui auriez ménagées, et le Roy se portera à donner de l’argent pour déterminer la pluralité.»
On ne saurait trop insister sur cette lettre du 26 avril 1735. Elle marque, dès l’ouverture de la question de Corse, le programme de la politique française. Campredon et Chauvelin doivent être considérés comme les précurseurs de l’établissement de la domination française en Corse.
Un aventurier allemand: son règne de huit mois.—Le «secret» de Fleury.—La politique corse du comte de Boissieux et de M. de Maillebois.
Le 12 mars 1736, devant la plage déserte d’Aleria, s’arrêtait une galère aux couleurs anglaises qui venait de Tunis. Aux salves d’artillerie qui éclatèrent du bord rien ne répondit. Alors il en descendit un messager, qui s’en fut porter au «très illustre seigneur» Giafferi une missive lui rappelant certaines entrevues passées à Gênes. Elle était accompagnée de menus présents: «des dattes, des boutargues et des langues» et aussi des «bouteilles de véritable vin du Rhin». Giafferi convoqua les autres chefs, Sébastien Costa, Xavier dit de Matra, Giacinto Paoli. Ils se rendirent, dès le lendemain, au-devant du Messie qui leur arrivait.
Quand il les vit approcher, le passager mystérieux descendit, dans un accoutrement bizarre qui faisait songer au costume de mamamouchi dont M. Jourdain est affublé dans le Bourgeois gentilhomme[F]. Il était vêtu, dit le chroniqueur de la Haye, «d’un long habit d’écarlate doublé de fourrure, couvert d’une perruque cavalière et d’un chapeau retroussé à larges bords, et portant au côté une longue épée à l’espagnole et à la main une canne à bec de corbin». Il avait une suite de 16 personnes: un officier, qui prenait le titre de lieutenant-colonel, un maître d’hôtel, un majordome, un chapelain, un cuisinier, trois esclaves maures et huit autres domestiques. Il avait aussi deux esclaves corses, qu’il venait de racheter sur les côtes barbaresques, à crédit d’ailleurs. La cargaison comportait quelques armes et 15,000 bottes à la turque, «magnificence ignorée en Corse». Ce personnage était le baron allemand Théodore de Neuhoff, né à Cologne 42 ans auparavant. Il se donnait les titres de grand d’Espagne, de lord d’Angleterre, de pair de France, de baron du Saint-Empire, prince du Trône romain: titres ronflants et cosmopolites, qui pouvaient impressionner les Corses et qui les impressionnèrent en effet.
Le baron parlait si beau, il faisait miroiter des secours si importants qui ne pouvaient tarder à venir, il offrit incontinent un si somptueux festin arrosé de crus exotiques, que les chefs corses eurent confiance. Ils n’étaient pas forcés de savoir que l’aventurier avait mené jusqu’à ce jour une existence étrange, à Versailles, où il fut page de la duchesse d’Orléans, en Angleterre, en Suède, en Espagne, où il se maria, à la cour de Toscane, en qualité d’agent secret. C’est là qu’il connut les chefs corses exilés de leur patrie, Ceccaldi, Giafferi, Aitelli, et qu’il entendit de leur bouche la détresse d’un peuple anxieux de trouver un «rédempteur». Théodore s’imagina peut-être que la fortune lui souriait enfin et que, sur cette terre sauvage, «aussi peu connue que la Californie et le Japon», il trouverait une couronne et une destinée glorieuse.
Pour ne pas laisser refroidir l’enthousiasme, de Neuhoff mena rondement les choses. Il se rendit à la tête d’un pompeux cortège au palais épiscopal de Cervione, laissé vide par l’évêque d’Aleria, alors à Gênes. Il tenait à son couronnement. Pour lui donner satisfaction, on choisit pour lieu du sacre le couvent voisin d’Alesani. A défaut de trône, un fauteuil flanqué de deux chaises; à la place d’un diadème d’or, une couronne de lauriers cueillis dans le maquis.
Théodore Iᵉʳ fut acclamé comme «souverain et premier roi du royaume» le 15 avril 1736. On lui vota une constitution avec droit d’hérédité, même pour les femmes, et on l’assista d’une diète de 24 membres—16 de l’En deçà, 8 de l’Au-delà,—pris parmi les sujets «les plus qualifiés et les plus méritants», qui deviendraient les magnats corses. Trois membres de la Diète résideraient à la cour et «le roi ne pourra rien résoudre sans leur consentement, soit par rapport aux impôts et gabelles, soit par rapport à la paix ou à la guerre». L’autorité de cette Diète s’étendrait à toutes les branches de l’administration. Seuls, les Corses, à l’exclusion de tout étranger, seraient appelés aux dignités, fonctions ou emplois à créer dans le royaume. Les Génois étaient à tout jamais bannis de Corse, leurs biens étaient confisqués, ainsi que ceux des gens de Paomia. La constitution réglait les impôts, tailles et gabelles, dont les veuves étaient exemptées. Elle fixait le prix du sel, les poids et les mesures. Une Université publique pour les études du droit et de la physique—admirable souci pratique et digne du siècle des philosophes—serait établie dans l’une des villes du royaume. L’article 17 portait que le roi créera incessamment un ordre de «vraie noblesse» pour l’honneur du royaume et de «divers nationaux». Le souverain et ses successeurs devaient pratiquer la religion catholique romaine. Les chefs prêtèrent serment de fidélité; un banquet et des salves interrompues de mousqueterie saluèrent l’heureux événement.
Théodore revint dans son palais de Cervione. Il fit aussitôt preuve de roi, en distribuant des charges et des honneurs qui suscitèrent bien des jalousies. Il nomma Paoli et Giafferi généraux et premiers ministres; Costa devint grand chancelier, secrétaire d’État et garde des sceaux. Il fit exécuter Luccioni qui avait livré Porto-Vecchio aux Génois pour 30 sequins, et tint tout le monde en haleine par l’espoir de prochains secours. Il emprunte aux géographes allemands le blason de la Corse: une tête de Maure avec le bandeau sur le front. L’argent lui manquant, il essaie de fonder au couvent de Tavagna une frappe de monnaie. Elle ne réussit qu’à produire un seul écu d’argent de 3 livres, plus quelques sous de cuivre portant les initiales T.R. de Théodore Roi. Totto Rame, tout cuivre, disaient les Corses frondeurs; Tutti Ribelli, tous rebelles, interprétaient les Génois.
Ceux-ci, après avoir mis quelque temps à se remettre de leur étonnement, commencèrent à vouloir expulser de Corse ce roi d’occasion. Un édit contre le baron de Neuhoff fut affiché dans les rues et communiqué aux représentants des puissances étrangères: il noircissait ce «personnage fameux habillé à l’asiatique» de toutes les friponneries; il traitait Théodore de vagabond, d’astrologue et de cabaliste, il le proclamait enfin «séducteur des peuples, perturbateur de la tranquillité publique, coupable de trahison au premier chef». Comme tel il tombait sous les rigueurs des lois génoises. A ce factum, dont les gazettes de Hollande publièrent une
Château de la Punta.—Ajaccio, vue générale. (Sites et Monuments du T. C. F.)
Pl. XI.—Corse.
traduction, Théodore répondit par un manifeste assez habile, déclarant que les véritables perturbateurs du repos public étaient les Génois eux-mêmes, dont la tyrannie avait soulevé les Corses bien avant son arrivée dans l’île. Quant à lui, «ministre du Saint-Siège» et confiant dans la divine Providence, il avait été élevé au trône par la volonté spontanée et unanime du peuple, ce qui lui permettait de considérer les invectives génoises comme les cris «des chiens qui aboient à la lune». Gênes lâcha dans l’île 1.500 bandits des galères, les vittoli,—on les appelait ainsi du nom du compagnon de Sampiero, Vittolo, dont la trahison avait causé la mort du chef corse.—Ceux-ci commirent de nombreuses atrocités et Théodore, après quelques succès en Balagne, commença de connaître les revers.
Au surplus les chefs corses, que la jalousie divisait et qui ne voyaient pas venir la flotte attendue, se méfièrent et se mutinèrent. Théodore jugea rapidement que la situation n’était plus tenable. Il usa de moyens de fortune pour recruter des partisans, instituant l’Ordre de la Délivrance «tant pour la gloire du royaume que pour la consolation des sujets» et distribuant à cette occasion une pluie de titres de noblesse. Afin d’attirer les étrangers, il proclama la liberté de conscience et déclara vouloir favoriser l’industrie, à peu près inconnue en Corse. Il autorisait également la fabrication du sel que Gênes avait prohibée. Il réglementait la pêche dans les rivières, les étangs et sur les côtes de la mer.
Mais ces dispositions, excellentes en elles-mêmes, ne ramenaient pas la popularité: l’heure de la désaffection était venue. Ayant délibéré «de passer en terre ferme pour chasser les Génois», il publia le 4 novembre, à Sartène, un édit pour annoncer son départ et organiser la régence. Giacinto Paoli et Louis Giafferi reçurent le commandement en chef des provinces au delà des monts; Luca d’Ornano fut nommé gouverneur des provinces en deçà. Puis, seul à travers les forêts, il gagna la Solenzara. Une barque sous pavillon français le protégea des corsaires et le débarqua à Livourne le 14 novembre 1736. Voulant dépister les espions génois, il avait pris un costume ecclésiastique; il n’avait plus rien avec lui, sauf quelques bribes d’argenterie, restes d’une splendeur éphémère. Son règne avait duré huit mois.
Blessé dans son amour-propre, un chroniqueur corse, Rostini, déclare après coup que ses compatriotes s’étaient moqués de ce roi d’opérette: ils voulaient seulement «quelque chose qui fît du bruit» et ils montraient ainsi qu’ils étaient disposés «à embrasser le parti le plus étrange qui se présenterait à eux... plutôt que de se soumettre aux Génois». D’ailleurs le roi Théodore n’avait causé aucun tort à la Corse: il en était sorti plus pauvre qu’à son arrivée. «Grâce à lui, un rayon de soleil avait éclairé quelque temps la nuit de l’oppression génoise. L’île garde bon souvenir de son roi Théodore.»
De cet épisode curieux une conclusion se dégage avec une évidence indiscutable: Gênes devait renoncer à l’espérance de triompher des Corses par ses seules ressources. Allait-elle, comme naguère en 1729, s’adresser à l’Autriche? La guerre de la succession de Pologne peut être alors considérée comme finie; mais l’empereur reste aux prises avec les Turcs, et le marquis de Villeneuve, notre ambassadeur à Constantinople, lui suscite tous les embarras désirables. Il ne reste plus au Sénat qu’à se tourner du côté de la France, accomplissant ainsi le geste qu’avait prévu Chauvelin et que M. de Campredon avait préparé. Le 12 juillet 1737 un arrangement fut conclu. La France enverrait en Corse une petite armée de 8.000 hommes pour soumettre les «rebelles».
Il en fut ainsi, et le commandement en fut confié au comte de Boissieux, neveu du maréchal de Villars. Mais la préoccupation essentielle fut de rassurer les Corses sur les véritables intentions de la France: il ne s’agissait pas d’une expédition militaire, mais seulement d’une «mission de conciliation et d’arbitrage». Le comte de Boissieux s’en acquitta d’ailleurs avec beaucoup d’intelligence et de délicatesse, se bornant à cantonner ses troupes à Bastia et à Saint-Florent, et se tenant en relations avec les Corses de l’intérieur sans intervenir d’une façon active et visible dans leurs rapports avec les Génois.
Les Corses ne purent que se féliciter de son «admirable conduite», de sa «diligence» et de sa «patience». De plus, dans la lettre même où ils rendent un pareil hommage au représentant de la France, les deux «députés» de la nation corse, Erasme Orticoni et Jean-Pierre Gaffori, sollicitaient du cardinal Fleury la continuation de ses bons offices. Sa piété et son équité le désignaient pour être «leur juge et leur avocat»: aussi la Corse, «chargée du poids de ses injures et de ses droits», n’hésitait-elle pas à recourir à son arbitrage. En termes qui savaient rester dignes, ils exprimaient toute la confiance qu’ils n’avaient jamais cessé d’avoir dans le Roi très chrétien, «notre maître», pour la paix de l’Europe et «pour la rédemption et délivrance des Corses qui gémissent dans l’esclavage et l’oppression».
Le plan de Chauvelin se réalisait donc point par point: il existait en Corse un «parti français», les habitants «se déclaraient sous la protection de la France» et le gouvernement de Louis XV avait eu la suprême habileté de faire réclamer par les Génois eux-mêmes l’envoi d’une armée française dans l’île. Cependant la Cour de Versailles croit que l’heure n’a pas encore sonné. En présence de l’offre formelle faite par Orticoni et Gaffori, le cardinal de Fleury se dérobe et craint de s’engager.
Sa réponse (6 juin 1738) est un chef-d’œuvre de réserve diplomatique et de sous-entendus. Il commence par poser en principe la souveraineté «légitime» de Gênes: «Vous êtes nés sujets de la République de Gênes et ils sont vos maîtres légitimes. Il ne s’agit point d’aller fouiller dans des temps reculés la constitution primitive de votre pays et il suffit que les Génois en soient reconnus depuis plusieurs siècles paisibles possesseurs pour qu’on ne puisse plus leur contester le domaine souverain de la Corse.» En conséquence «le roy ne peut et ne doit avoir d’autre principe, dans les bons offices qu’il est disposé à rendre à vos citoyens, que celui de les remettre dans l’obéissance légitime à leurs souverains».—Mais, tout en réservant les droits de l’empereur, sous la garantie duquel l’exécution du traité de 1732 a été placée, tout en rassurant Gênes à l’endroit des ambitions françaises, Fleury entend rester en bons rapports avec les «rebelles» et ménager l’avenir: «Si vous estes bien déterminés à vous conformer à ces principes, le Roy travaillera avec tout l’empressement possible à vous rendre une tranquillité que vous avez perdue depuis si longtemps, et ne vous demandera d’autre récompense de ses soins que celle d’avoir contribué au bonheur d’un païs qui lui a toujours esté cher, aussi bien qu’à ses glorieux ancêtres.» Au surplus, ne me forcez pas à en écrire trop long, devinez ce que je n’avoue pas ouvertement: «M. le comte de Boissieux, dont vous paroissés estre contens, vous expliquera plus au long les intentions de Sa Majesté.»
Le général français se trouvait aux prises avec les plus graves difficultés, suscitées en partie par la réapparition de Théodore. Depuis son départ de Solenzara, le roi en exil avait mené l’existence la plus étrange. Des émissaires génois le suivent pas à pas et le font à plusieurs reprises arrêter. A Florence, à Rome, à Paris, en Hollande, il doit se cacher pour échapper à leurs dénonciations et même à l’assassinat, car sa tête a été mise à prix. Emprisonné pour dettes à Amsterdam, il réussit à se faire rendre la liberté et organise une compagnie commerciale, commanditée par des négociants hollandais, qui se chargera d’exploiter la Corse. Il enverra à ses sujets des munitions et des approvisionnements; ceux-ci le rembourseront en huile, châtaignes et autres produits. Mais les trois navires qu’il affrète ne peuvent débarquer leur cargaison; lui-même avec le vaisseau l’Africain parut devant Sorraco près de Porto-Vecchio, mais il ne tarda pas à filer sur Naples (septembre 1738), pendant que le comte de Boissieux prescrivait de «courre sus» à ceux de sa suite et à ses partisans. Entouré d’espions et de traîtres, Théodore se confine en Italie dans une mystérieuse retraite et s’efforce de réchauffer le zèle de ses partisans par des lettres que son neveu Frédéric apporte aux chefs. Vains efforts, qui ne se prolongeront pas au delà d’une année.
D’autre part, M. de Boissieux devait tenir tête aux exigences croissantes des commissaires de Gênes qui le sommaient d’intervenir plus activement. Ne voulant pas sortir de la réserve que les instructions dont il était porteur lui recommandaient avec insistance, il décida seulement de procéder au désarmement des habitants. Mais les troupes françaises du capitaine Courtois, envoyées dans ce but à Borgo, durent battre en retraite du côté de Bastia, harcelées par les Corses qui les poursuivirent jusqu’au delà de la plaine de Biguglia (13 décembre 1738).
Cette défaite des Français, à laquelle les insulaires donnèrent le nom de Vêpres corses—mot impropre, car il n’y eut pas de guet-apens comme en Sicile,—stupéfia le cabinet de Versailles moins qu’elle ne l’ennuya. M. de Boissieux fut aussitôt rappelé et remplacé par le marquis de Maillebois. Il était malade quand il apprit sa disgrâce et n’y survécut pas. Il mourut à Bastia, dans la nuit du 1ᵉʳ au 2 février 1739, et fut inhumé dans l’église Saint-Jean où son tombeau subsista jusqu’en 1793.
Le comte de Maillebois, qui lui succéda à la tête des troupes françaises de Corse, imita sa prudence. Pourtant il ne fallait pas, sous prétexte de mansuétude, imposer à l’armée française une inaction pouvant porter atteinte à son prestige aux yeux des rebelles et aux yeux des Génois. Après avoir lancé une proclamation où il affirmait n’avoir «d’autre vue que le bonheur et la tranquillité du pays», il entra en campagne et décida de porter les armes jusque dans les cantons montagneux de l’intérieur. La Balagne, où Frédéric de Neuhoff, neveu du roi Théodore, prêchait et organisait la résistance, fut assez facilement réduite: la prise de Lento et de Bigorno assura l’occupation presque complète de la vallée du Golo. Puis Maillebois se rendit à Corte: tout le nord de l’île était pacifié et même désarmé. La résistance fut plus longue dans le sud, encombré de montagnes et de rochers, et surtout dans le canton de Zicavo, où Frédéric s’était réfugié, dominant la vallée du Taravo. Maillebois n’y entra qu’à la fin de septembre. Frédéric et ses partisans durent quitter la Corse (1740). Dès le mois de juillet précédent, Giacinto Paoli, Giafferi et Luca d’Ornano étaient partis pour Naples.
Maillebois se hâta de proclamer que la pacification était achevée. Il s’efforça de gagner les sympathies des Corses par sa modération et son équité; il leva un régiment spécialement composé d’insulaires, auquel on donna le nom de Royal-Corse. Il s’enferma dans Calvi: admirant la fertilité et l’heureuse situation de la Balagne voisine, «il en fit des rapports à son gouvernement, appelant son attention sur l’intérêt qu’il y aurait à s’y établir». Lui aussi voit clair et juste et entrevoit les solutions inévitables. Les 8.000 hommes de troupes françaises que Gênes entretient n’ont pacifié que les côtes et leur établissement dans l’île n’est que provisoire; si les Français se retirent, les Corses, restés maîtres de l’intérieur, remporteront sur les Génois des victoires décisives et les chasseront de l’île, qui sera perdue pour la République sans compensation. «L’intérêt certain de la République était de se défaire de la Corse au meilleur prix. Il n’importait que de le lui faire comprendre[G].»