Les statuts de 1571. Le gouverneur et l’organisation judiciaire. Le Syndicat.—Les Corses éliminés de l’administration.
Le 7 décembre 1571, le Sénat de Gênes promulgua un décret par lequel les statuts de 1357 qui régissaient l’île, revisés depuis 1559 par une commission composée de deux Corses et de trois Génois, seraient en vigueur à partir du 1ᵉʳ février 1572. Les insulaires avaient envoyé à Gênes le P. Antonio de Saint-Florent et Giovan-Antonio della Serra. Le gouvernement génois avait désigné de son côté Giovan-Battista Fiesco, Domenico Doria et Francesco Fornari. A la suite d’une demande qui lui fut adressée par l’orateur de Corse, le Sénat de Gênes, par décret du 8 décembre 1573, ordonna une révision nouvelle des statuts et désigna pour la faire le gouverneur Giovan-Antonio Pallavicino, son vicaire Gio-Battista Gentile et Martilio Fiesco, auxquels il conseillait de demander l’avis de notaires, procurateurs, caporaux, gentilshommes de l’île. Cette revision, de nouveau promise en 1577, puis le 19 février 1588, ne fut jamais accomplie. Les statuts de 1571 furent donc appliqués en Corse d’une façon à peu près ininterrompue pendant toute la période génoise. Publiés en 1603 et plusieurs fois réimprimés, notamment à Bastia en 1694, les Statuti civili e criminali dell’ isola di Corsica furent traduits en français par Serval, avocat au Parlement, en 1769, c’est-à-dire lors de la réunion à la France et sur le désir exprimé par Mᵍʳ Chardon, premier président du Conseil supérieur de Corse: rien ne prouve mieux la force légale que l’on continuait à leur reconnaître. Les Corses étaient jaloux de leur corps de lois; comme, en 1770, une ordonnance royale leur avait fait croire que le gouvernement français voulait en décider l’abrogation, une assemblée insulaire, sur la proposition d’Abbatucci, en réclama avec force le maintien.
D’après ce code, le gouverneur général jouissait d’un pouvoir sans bornes. Là où il était, cessait toute autorité. Seul il possédait en Corse le droit della spada ou di sangue, c’est-à-dire qu’il avait pleins pouvoirs pour juger toutes les causes criminelles. Il pouvait condamner à la corde, aux galères, au pilori, au fouet, sans aucune formalité ni preuve juridique, mais ex informata conscientia; il prononçait seul sur ce qui intéressait le commerce et accordait à son gré ou refusait tout droit d’importation ou d’exportation; il disposait enfin des revenus publics et n’était obligé de rendre des comptes qu’en retournant à Gênes à l’expiration de son commandement.
Le gouverneur résidait à Bastia. Il avait, au début du XVIIIᵉ siècle, du temps de Morati,—l’auteur de la Prattica manuale,—un traitement de 1.000 écus d’argent et, de plus, 25 pour 100 des condamnations recouvrées et 500 écus d’argent pour la tournée qu’il devait faire dans l’île. Il avait droit aussi, périodiquement, à certaines prestations en nature de la part de ses administrés.
Il était assisté de nombreux fonctionnaires: le vicaire (il y en eut deux, à partir du XVIIIᵉ siècle, s’occupant chaque année à tour de rôle du civil et du criminel; le vicaire au criminel avait la préséance sur l’autre, remplaçait le gouverneur empêché; l’un et l’autre touchaient le même traitement de 2.000 lires);—le chancelier qui, au début du XVIIIᵉ siècle, payait sa charge 7.600 lires par an, fonction lucrative et recherchée;—le sous-chancelier, désigné, avec approbation du gouverneur, par le chancelier (25 lires par mois);—le trésorier, qui était en général noble; il était chargé d’encaisser les deniers publics et de payer les fonctionnaires; son salaire fixe était de 800 lires par an; il avait droit aussi à une certaine part dans la quantité d’huile que la Balagne, en vertu d’un décret de 1646, fournissait à la République;—le seigneur «fiscale», choisi également, en principe, dans la noblesse et parmi les docteurs en droit; chargé de mettre en mouvement l’action publique, il bénéficiait de la moitié des condamnations pécuniaires prononcées en matière pénale, à charge par lui de payer 50 lires par mois à la Chambre; le fiscal, de même que le trésorier, avait le titre de «magnifique»;—le syndic de la Chambre ayant pour mission de faire rentrer les impôts et de tenir un compte exact des débiteurs;—un chapelain;—un secrétaire et un sous-secrétaire, fonctions créées seulement à la fin du XVIIᵉ siècle;—un maître des cérémonies, dont la charge fut établie en 1671 et à qui, à partir de 1690, le gouverneur prit l’habitude de déléguer certaines affaires en matière ecclésiastique;—des individus en nombre variable (80, 100, 140) portant le nom de
Corte: Maison Gaffori.—Ibid.: Statue de Paoli.
Calvi: la Citadelle. (Sites et Monuments du T. C. F.)
Pl. VIII.—Corse.
famegli, sous la direction d’un capitaine ou bargello, ayant pour mission d’exécuter les ordres que le gouverneur ou ses vicaires pouvaient donner pour l’administration de la justice;—le gardien des prisons ou castellano;—l’archiviste, préposé à la garde des archives du gouvernement et notamment du «Livre rouge», le Libro rosso, où se trouvaient enregistrés tous les ordres et décrets de la Sérénissime République depuis 1471;—un avocat, enfin, chargé de défendre les pauvres sans exiger d’eux aucune indemnité, non vi e altra mercede a detto avocato che quella che la divina pietà e misericordia li contribuirà nell’ altra vita.
La justice était rendue en Corse par le gouverneur et par d’autres fonctionnaires, dont le nombre varia suivant les époques, et qui portaient le titre de commissaire ou de lieutenant. En vertu d’un décret des sérénissimes collèges de Gênes du 6 juin 1570, ils étaient élus par ces collèges aux deux tiers des voix; un décret de 1584 porta cette quotité aux quatre cinquièmes. Leur fonction était temporaire: ils étaient d’abord élus pour un an seulement; puis un décret du 12 novembre 1571 déclara que les élections des gouverneurs et magistrats quelconques se feraient tous les dix-huit mois et auraient respectivement lieu à la fin de février ou d’août. Les titulaires de ces charges ne pouvaient posséder à nouveau aucune d’elles qu’après trois ans d’interruption.
Tel était le droit commun; mais un certain nombre de villes jouissaient de privilèges spéciaux. Bonifacio avait eu, dès le XIVᵉ siècle, un «podestat» qui était envoyé par Gênes, mais qui devait, dans son administration, observer les statuts de la cité; dans les jugements qu’il rendait, il était nécessairement assisté des «caissiers»: ceux-ci, élus par les habitants mêmes de Bonifacio, étaient en outre chargés de poursuivre le recouvrement des condamnations prononcées par le podestat et de gérer les biens de la commune. Il y avait plusieurs juridictions d’exception en matière civile ou commerciale. Nous nous bornerons à citer celle des campari et celle des censori ou ministrali. Les campari étaient compétents en matière de vols et dommages champêtres. Quant aux censori ou ministrali, au nombre de deux, élus tous les six mois, leur juridiction s’étendait aux affaires de commerce: ils avaient des pouvoirs de réglementation notamment pour la pêche, pour la vente du vin, pour celle du pain dont ils déterminaient eux-mêmes le prix.—Les Calvais également pouvaient concourir dans une certaine mesure à l’administration de la justice: le commissaire que la République envoyait à Calvi était assisté, en matière civile, de trois «consuls» tirés au sort périodiquement (tous les six mois, puis tous les trois mois) dans une liste—un bussolo—de trente-six membres élus par les Calvais eux-mêmes. Le tribunal n’était composé de la sorte que pour les procès entre Calvais, et même les consuls jugeaient seuls et sans l’assistance du commissaire les procès champêtres; pour les causes dans lesquelles intervenaient des gens étrangers à Calvi, le commissaire jugeait seul.—Sᵗ-Florent jusqu’au début du XVIIᵉ siècle, Bastia de 1584 à 1645 eurent également des faveurs spéciales.
D’autre part les seigneurs feudataires qui existaient en Corse avaient le droit, dont ils usaient en pratique, de publier des règlements qui étaient appliqués dans leurs seigneuries. On a conservé—et publié—les statuts des seigneurs de Nonza, Brando et Canari. Il est probable que des statuts de ce genre furent promulgués par les autres seigneurs du Cap, notamment par les da Mare, et dans l’Au-delà-des-monts, par les seigneurs d’Istria, de Bozio et d’Ornano. Il y avait aussi des tribunaux en matière ecclésiastique, cinq à l’époque de Morati: Bastia, Aleria, Ajaccio, Nebbio, Sagone.
L’organisation judiciaire en Corse comprenait enfin une sorte de tribunal suprême à fonctions diverses et qui portait le nom de Syndicat, les membres qui en faisaient partie étant les «syndics». Ce Syndicat ne fut pas toujours composé de la même façon: il y eut d’abord des insulaires, élus par leurs compatriotes, et des Génois, désignés par le gouvernement de la République. Deux citoyens génois se réunissaient, pour former le Syndicat de l’En-deçà-des-monts, à six Corses élus à raison de deux par terziero; leur compétence s’étendait aux juridictions de Bastia, Corte et Aleria; l’opinion des deux Génois valait autant que celle des six Corses réunis. Dans l’Au-delà-des-monts on élisait de même six insulaires qui formaient, avec les deux Génois, le Syndicat pour les juridictions d’Ajaccio, Vico et Sartène. La Balagne, Calvi et Bonifacio élisaient aussi des délégués, qui formaient le Syndicat, en compagnie des deux Génois, pour chacun de ces territoires. Cette organisation, qui résulte d’un décret du 27 janvier 1573, ne subsista pas durant toute la période génoise; on ne tarda pas à supprimer les syndics insulaires, de sorte que bientôt les représentants de Gênes purent seuls faire partie du Syndicat.
Le Syndicat avait d’abord un pouvoir de juridiction civile. Les causes susceptibles d’appel pouvaient être déférées en général, au choix de l’appelant, devant le gouverneur, le gouvernement génois ou le Syndicat. Dans ce dernier cas, le Syndicat était une véritable cour de justice tenue, comme les autres magistrats, à l’observation des statuts. Mais sa principale fonction consistait à surveiller la conduite des différents fonctionnaires de l’île, qu’ils aient été élus par les Corses ou nommés par la République. Les syndics, qui venaient en Corse tous les ans et n’y faisaient que des tournées, recevaient les plaintes que les particuliers pouvaient avoir à formuler contre tel ou tel administrateur, ils statuaient en dernier ressort sur les réclamations qui leur étaient ainsi adressées et, s’ils les reconnaissaient fondées, ils avaient le pouvoir de prononcer contre le coupable les peines qu’ils jugeaient convenables et qui consistaient le plus souvent, soit en une amende, soit en la privation temporaire ou même définitive de son office. Les commissaires syndics recevaient ensemble une indemnité qu’un décret du 28 avril 1710 fixa à 1.770 lires. Au surplus, rien de particulièrement original: l’institution du Syndicat, qui n’a point d’analogue dans notre droit français, se retrouve à Gênes et en d’autres régions italiennes.
Un tel régime n’apparaît vraiment pas comme «un régime de compression et d’absolutisme». Le Conseil des Douze était également une garantie contre l’arbitraire administratif, puisque ses membres étaient élus par les procurateurs ou députés de chaque piève: les douze mandataires de l’En-deça-des-monts, auxquels se joignaient les six de l’Au-delà, avaient par leur «orateur» résidant à Gênes, un contact permanent avec le gouvernement génois; mais ils ne pouvaient émettre que des vœux et les seules attributions que la République ligurienne eût consenti à leur laisser, étaient relatives aux travaux publics.
Malgré le pouvoir illimité dont était armé le gouverneur, l’observation des statuts pouvait garantir une tranquillité relative. Mais les institutions valent ce que valent les hommes chargés de les appliquer. Or les fonctionnaires que Gênes envoie en Corse ne sont pas choisis parmi les plus dignes. Ce sont, pour la plupart, des gentilshommes ruinés que leur incapacité éloigne des grands postes de la République. Ils vont dans l’île refaire leur fortune. Tout pour eux devient une marchandise: privilèges, brevets d’officiers, droits de port d’armes, justice, permis d’importation, même les lettres de grâce acquises quelquefois par un individu en prévision du crime qu’il n’a pas encore commis. Tous les textes contemporains mentionnent les vexations sans nombre pratiquées par les fonctionnaires génois, l’usage excessif du droit exorbitant accordé au gouverneur de condamner ex informata conscientia, l’augmentation croissante des taxes dont on grevait sans cesse l’île, le favoritisme effréné, l’altération sans scrupule des tarifs, la longueur des procès et surtout l’arbitraire odieux et la partialité évidente qui osaient s’étaler au grand jour. Le Libro rosso mentionne presque à chaque page les réclamations des Douze et de l’orateur, les requêtes adressées par les élus de l’île au gouvernement génois afin de mettre un terme aux exactions et aux injustices révoltantes commises dans l’île par les délégués de la République. Le renouvellement, la fréquence même de ces plaintes sont une preuve du peu de cas que la métropole en faisait.
D’ailleurs les insulaires sont, par une violation constante des statuts, progressivement éliminés de toute l’administration. Dès 1581, un décret pris par le gouverneur Andréa Cataneo, interdit les fonctions de garde à tout individu né, marié, ou habitant en Corse. D’après un décret de 1585, promulgué par Cataneo Marini, aucun Corse ne peut exercer de fonctions judiciaires dans le lieu où il est né, dans celui où il a sa femme et dans tous ceux où il a des parents de nationalité corse jusqu’au quatrième degré. En 1588, Lorenzo Negroni déclare tout Corse impropre à exercer les fonctions de notaire ou de greffier. Enfin un arrêt de 1612 empêche tout insulaire d’exercer une fonction, même infime, dans le lieu de sa naissance. Le même arrêt révoque les privilèges des grandes villes, qui fournissaient elles-mêmes leur capitaine de la milice. Deux ans après, le Sénat décide que les «Douze» n’enverront plus à Gênes l’orateur chargé de la défense de leurs intérêts. De nouveaux décrets excluent les Corses des charges de collecteurs (1624) et des offices de vicaires et d’auditeurs (1634).
Notons enfin que Gênes ne se préoccupe vraiment que des villes, n’admettant les Corses dans l’administration municipale que s’ils renoncent à la qualité de Corses: dans ces conditions seulement Gênes permet aux Magnifici anziani d’Ajaccio de s’intéresser au développement de la cité. De la campagne, au contraire, où se réfugient les mécontents et les rebelles, on ne se préoccupe pas. De là la haine que les populations voisines d’Ajaccio (Tavera, Bocagnano et Bastelica notamment) nourrissent contre la ville privilégiée; de là des guerres d’embuscades. Ce n’est pas des villes que viendra le sursaut de révolte et l’origine du soulèvement.
2) LA VIE ÉCONOMIQUE ET SOCIALE[E]
La police des marchés et la Composta d’Ajaccio.—Les incursions des Barbaresques.—La question du port d’armes et les origines de la vendetta.—Désorganisation sociale: une mission ecclésiastique dans le Niolo.—Disparition de la féodalité.
«La Corse est naturellement fertile et avantageusement située pour le commerce. Les Génois n’y encouragèrent ni les arts ni l’agriculture. Nulle fabrique, nulle manufacture n’y fut établie; le commerce y fut aussi peu protégé, s’il n’y fut pas absolument prohibé.» Pommereul, qui parle ainsi en 1779, est suspect comme «philosophe» hostile à ce qu’il appelle «l’esprit mercantile». Certes, le système colonial des Génois, envisage uniquement l’intérêt de la métropole: les Corses, obligés de garder leurs denrées ou de les livrer à vil prix, se désaccoutumèrent du travail des champs. «Le particulier qui retira de la terre les fruits et le blé nécessaires à sa simple subsistance et à celle de sa famille, qui put tondre quelques moutons et se faire filer de leur laine par sa femme ou ses filles un vêtement grossier, fut aussi riche que celui qui, possédant inutilement de beaucoup plus grands territoires, n’en put également mettre en valeur que ce qui était suffisant pour lui procurer la simple nourriture.»
Mais il faut distinguer la ville, colonie génoise qu’il est nécessaire d’approvisionner régulièrement, et la campagne, ou l’indigène se réfugie farouche. A Ajaccio, par exemple, des magistrats chargés de veiller à la police des marchés sont élus annuellement par le Conseil des Anciens, parmi les citoyens notables de la ville: ce sont les Spectabili ministrali. Les noms de Francesco Cuneo, Leca, Colonna, Orto, Rossi, Oberti, Bonaparte, Martinenghi, Peraldi, Paravicino, etc., figurent dans la longue liste des Spectabili ministrali. Ces magistrats étaient chargés d’arrêter la meta (mercuriale) suivant les saisons et la nature des denrées, ils s’opposaient à l’accaparement des vivres, tenaient la main à ce que la ville fût constamment approvisionnée, ordonnaient des recensements et ne permettaient l’exportation des vivres, du vin et de l’huile qu’après s’être assurés que l’alimentation de la ville n’aurait pas à en souffrir. Aux XVIᵉ et XVIIᵉ siècles, Ajaccio et l’Au-delà-des-monts produisaient peu d’huile et de vin; on était obligé d’en tirer de la Balagne, et d’ailleurs, en employant la voie de mer. Il est bon d’ajouter qu’à cette époque la campagne d’Ajaccio n’était pas mise en culture: elle avait l’aspect d’un désert, parsemé de quelques petites oasis. Pour la rendre productive, on doit faire des concessions de terre à ceux qui prennent l’engagement de les mettre en culture dans un délai déterminé. Ces concessions de terres remontent à 1639; les demandes devinrent générales pendant la période 1639-1670.
En été, au moment des fortes chaleurs, le Conseil des Anciens avait la sage prévoyance de faire approvisionner la ville de neiges: c’était le moyen de rendre buvable l’eau saumâtre des puits de la cité. La fourniture des neiges était l’objet d’un contrat passé par devant notaire, en présence du commissaire génois, concédant aux seules personnes qui en étaient chargées le droit exclusif d’introduire les neiges en ville pendant l’été.
La Composta était une assemblée des notables commerçants de la ville, qui fixait annuellement le prix des denrées pour servir de base aux paiements à faire en nature. Elle était consultée par le gouvernement pour tout ce qui intéressait le commerce de la cité; elle avait le droit de présenter des observations et d’émettre des vœux. C’était une sorte de Chambre de Commerce.
L’orateur de l’Au-delà des monts ayant demandé au Sénat de Gênes (4 avril 1584) de décider que, pendant deux années, les marchands d’Ajaccio ne pourraient plus vendre à crédit, à l’exception des blés et autres denrées, et, en outre, d’accorder aux débiteurs de ces mêmes négociants un délai de deux années pour se libérer, Gio-Battista Baciocchi, procureur de la Composta, répondant au nom de celle-ci, déclara que les marchands d’Ajaccio accordaient un délai de deux années à leurs débiteurs, mais qu’ils ne pouvaient pas admettre qu’il leur fût défendu de vendre à crédit pendant ce même laps de temps. Il revendiqua pour les marchands de la ville la liberté de vendre aussi bien à crédit qu’au comptant, en ajoutant qu’une pareille prohibition était contraire aux lois civiles et canoniques et à l’usage admis chez tous les peuples de commercer librement. Les marchands d’Ajaccio possédaient dès le XVIᵉ siècle une notion exacte de leurs droits, qu’ils savaient au besoin revendiquer avec fierté.
La vie économique demeurait pourtant singulièrement trouble. L’audace des corsaires barbaresques était telle qu’on les vit, en novembre 1582, venir jeter la terreur et l’épouvante jusque sous les murs d’Ajaccio. La nouvelle se répandit en ville qu’ils venaient d’enlever dix habitants de Bastelica dans la plaine de Campo di Loro. Aussitôt Jérôme Roccatagliata, chargé de la garde des marines, sortit d’Ajaccio avec sa compagnie à cheval pour marcher à leur rencontre. De courageux habitants de la ville, ayant à leur tête Niccolo Baggioco et Martino Punta, se joignirent à lui et atteignirent les infidèles à Porto Pollo le 19 novembre 1582. Après un vif engagement, les Barbaresques furent défaits en laissant sur le terrain vingt des leurs; on leur fit dix-neuf prisonniers. Martino Punta reçut un coup d’arquebuse qui lui enleva le pouce de la main droite.
Episode que la tradition a popularisé! Mille autres pourraient être cités: sans cesse les plages de Corse sont visitées par les corsaires barbaresques, qui pillent les campagnes et enlèvent des captifs. Les 85 tours, bâties sur le littoral par ordre du gouvernement de Gênes pour signaler aux populations l’approche des corsaires, ne suffisaient pas toujours à les préserver de leurs atteintes.
Ces tours sont nombreuses. De la mer, en longeant les côtes, on les voit dans leur fauve isolement, sur les pointes les plus périlleuses. Elles accentuent encore la désolation des rocs, des arbustes qui semblent incrustés, des escarpements inaccessibles qu’elles commandent. Parfois, au contraire, elles se parent des charmes d’un promontoire harmonieux et d’une baie caressante. Ainsi nous apparaissent les tours du littoral d’Ajaccio: celles de Capitello, construite en 1553, de l’Isolella (1596), de la Castagna (1580), de Capo di Muro (1584), de la Parata (1608), des Sanguinaires (1550). Dès l’apparition des voiles hostiles à l’horizon, les laboureurs, les bergers des rivages accouraient vers la tour la plus proche: ils y trouvaient des vivres et des armes. Aussitôt on allumait un grand feu au sommet de la tour. C’était le signal convenu qui se multipliait de cime en cime. Les cabanes, les villages, les cités étaient ainsi prévenus de l’arrivée des ennemis. Puis tout s’éteignait. La tour s’enveloppait de silence pour se réveiller quand l’ennemi débarquait.
De temps en temps il y avait entre les pirates et les Corses des échanges ou des rachats mutuels d’esclaves. C’est ainsi que, le 14 août 1597, quatre galères turques, commandées par Moretto Rais, après avoir fait comprendre par leurs signaux que leur arrivée était pacifique, allèrent jeter l’ancre dans l’anse de Ficajola et proposèrent aux Bastiais de racheter un certain nombre d’esclaves corses.
En 1584, noble Pasquale Pozzo di Borgo, orateur de l’Au-delà des monts, est envoyé à Gênes pour signaler au Sénat les déprédations des infidèles, dont les nombreux rapts, disait-il, amèneront infailliblement le dépeuplement du pays. Il supplie la République de prendre des mesures efficaces, afin d’éloigner les Barbaresques des plages d’Ajaccio et de la province de l’Au-delà des monts. A défaut, ajoutait-il, ce qui reste encore de population ne tardera pas à être réduit en esclavage, au grand détriment du corps et de l’âme. Déjà les Barbaresques pénétraient dans l’intérieur du pays, jusqu’à 15 et 18 milles. Pozzo di Borgo proposait d’augmenter la prime de capture, qui était de 70 lires par infidèle capturé les armes à la main et de 13 pour un prisonnier fait alla stracqua, c’est-à-dire trouvé sur le rivage où la tempête avait pu le jeter: elle fut portée respectivement à 100 et à 50 lires, et le Sénat accorda 30 lires pour tout Turc tué pendant le combat.
Un autre remède avait été proposé trois ans auparavant par Giovanni da Salo, citoyen d’Ajaccio, orateur pour l’Au-delà des monts: il avait demandé (5 janvier 1581) des permis de port d’armes afin de se défendre non pas seulement contre les Barbaresques mais contre les ours (dont la présence est ainsi attestée dans la Corse du XVIᵉ siècle).
Les armes sont nécessaires aux Corses pour leur sécurité personnelle et pour la défense même de l’île contre les pillages des Barbaresques; mais on ne délivrera le permis que moyennant finances, on monnaiera cet indispensable privilège, on en fera une mesure fiscale, un procédé de vexation. On verra des gouverneurs vendre des ports d’armes, ordonner ensuite un désarmement général, revendre les armes confisquées: le même fusil, dit-on, fut vendu jusqu’à sept fois. Mais dans cette complication même, le problème est trop simple, car de ces armes les Corses commencent à faire un mauvais usage, s’il est vrai qu’il faille noter ici l’origine de la vendetta. Les Génois semblent fondés à défendre les armes à feu; mais la seule cause de la vendetta fut l’absence absolue de justice sous leur gouvernement.
«Dès qu’un homicide se commettait, est-il dit dans la Justification de la révolution de la Corse—ouvrage au titre caractéristique, que les Génois eux-mêmes ne réfutèrent que faiblement,—les parents du mort recouraient à la justice contre l’assassin; les parents de l’assassin accouraient pour empêcher l’action de la justice. Il y avait entre les parties une première lutte devant le greffier pour en obtenir un procès-verbal favorable; une seconde devant le juge qui émettait son avis; une troisième devant le gouverneur, de qui émanait la sentence. Si les parties avaient quelques moyens pécuniaires, on profitait de l’occasion pour faire une moisson abondante: les plus offrants gagnaient toujours leur procès; mais si c’étaient les parents du mort, on ne condamnait l’assassin qu’à une peine légère, et simplement pour leur donner une sorte de satisfaction, tandis que, si c’étaient les parents du meurtrier, le meurtrier lui-même était exempté de toute peine afflictive ou infamante... Que si les assassins étaient pauvres, alors, pour faire parade d’une justice incorruptible, ils étaient condamnés au bannissement; mais bientôt, pour une pièce de 80 francs (genovina), on accordait un sauf-conduit de six mois, même aux bannis pour peine capitale, avec permis de port d’armes, afin que, pouvant parcourir l’île en toute sécurité, ils fussent non seulement en état de se défendre contre leurs ennemis, mais même de commettre de nouveaux attentats. Quelquefois on les faisait embarquer pour Gênes où, admis au service de la République, ils étaient élevés à des grades honorables, et même à celui de colonel. Enfin, au bout de peu d’années, tous les bannis, absous par des grâces générales ou particulières, retournaient chez eux d’un air de triomphe et plus insolents que jamais.»
Effrayés des crimes et des délits de tout ordre qui restaient impunis, les Corses eux-mêmes s’indignaient et réclamaient une répression sévère.
«En Corse, dit un chroniqueur, il y a des voleurs publics, de faux témoins, des notaires faussaires, des malfaiteurs de toute sorte. Les maux de cette île se sont multipliés tellement que, de même que le mal français se soigne par le vif argent, il faudrait employer contre cet état de choses les moyens les plus violents.»
Mais Gênes n’agissait pas, sinon pour augmenter les taxes et tirer profit de la misère, matérielle ou morale, où l’île commençait de sombrer. Aussi les Corses, dans la méfiance grandissante vis-à-vis de la justice, prirent-ils décidément l’habitude de recourir à l’acte personnel et de venger eux-mêmes l’injure qui leur était faite. Le nombre des crimes commis pendant cette douloureuse période est presque incroyable: on relève sur les registres de la République, en l’espace de 32 ans (de 1683 à 1715), 28.715 meurtres.
En 1714, un Jésuite, le P. Murati, député à Gênes par les Douze, obtint qu’il ne serait plus délivré aucun port d’armes, à condition qu’une redevance de deux seini (0 fr. 40) par feu indemniserait la République du tort que lui causait la suppression des patentes. Le nouveau gouverneur Pallavicini, chargé d’opérer le désarmement, ne rencontra dans sa tâche aucun obstacle, et la police de l’île parut prendre une voie meilleure. Malheureusement, de toutes les mesures prises, une seule survécut: l’impôt auquel les insulaires s’étaient eux-mêmes soumis.
Ce n’est pas que les magistrats de Gênes n’aient rien tenté pour l’amélioration économique et sociale de la Corse. Ils avaient donné tout leur appui au Barnabite milanais Alexandre Sauli, qui fut évêque d’Aleria de 1570 à 1591 et qui mérita le titre d’«apôtre de la Corse»; mais un demi-siècle avait passé et tout devait être repris à pied d’œuvre. En 1652, alarmés par l’impiété et le relâchement des mœurs de leurs indomptables sujets, les Génois demandèrent à saint Vincent de Paul quelques prêtres de sa Congrégation pour aller prêcher des missions dans l’île, afin de ramener au bercail les brebis égarées. «Monsieur Vincent» fit droit à cette requête: il envoya sept missionnaires; le cardinal Durazzo, archevêque de Gênes, leur adjoignit quatre ecclésiastiques et quatre religieux. Les quinze représentants de l’orthodoxie prêchèrent des missions en différents endroits, à Aleria, à Corte, dans le Niolo.
Le rapport adressé par les missionnaires à saint Vincent de Paul nous apprend qu’à Aleria régnait le plus grand désordre, non pas à cause du manque de directeurs spirituels, mais au contraire parce qu’il y en avait trop. Le siège épiscopal, il est vrai, était vacant; mais il y avait deux vicaires généraux, dont l’un était nommé par la Congrégation de la Propagation de la Foi et l’autre par le Chapitre de l’Église cathédrale. Ces deux vicaires généraux se faisaient la guerre: «L’un défaisait ce que l’autre avait fait et si l’un excommuniait, l’autre relevait cette excommunication.» De sorte que le clergé et le peuple étaient divisés en deux clans, ni plus ni moins que s’il se fût agi de politique: de la religion et de la morale, nul ne se souciait.
Les rapports de nos missionnaires signalent du reste le désordre qui régnait dans la Corse entière; ils y mettent même tant de vigueur qu’on serait assez naturellement porté à soupçonner qu’ils ont un peu chargé le tableau pour mieux faire ressortir, par contraste, la difficulté de leur tâche et la fécondité de leurs efforts. A les en croire, «outre l’ignorance, qui est fort grande parmi le peuple, les vices les plus ordinaires qui règnent dans le pays sont l’impiété, le concubinage, l’inceste, le larcin, le faux témoignage et, sur tous les autres, la vengeance qui est le désordre le plus général et le plus fréquent».
Les bons pères furent effrayés de l’état religieux du Niolo: «Je n’ai jamais trouvé de gens, écrit l’auteur du rapport, et je ne sais s’il y en a dans toute la chrétienté, qui fussent plus abandonnés qu’étaient ceux-là.» Beaucoup n’étaient pas baptisés; la très grande majorité ignorait les commandements de Dieu et le symbole des Apôtres; «leur demander s’il y a un Dieu ou s’il y en a plusieurs... c’était leur parler arabe. Il y en avait plusieurs qui passaient les 7 ou 8 mois sans entendre la messe, et les 3, 4, 8 et 10 ans sans se confesser; on trouvait même des jeunes gens de 15 et 16 ans qui ne s’étaient encore jamais confessés»; bien entendu, ils n’observaient ni Carême ni Quatre-Temps. Mais cela n’était que peccadille à côté du reste: les hommes et les femmes se mettaient en ménage librement et ne se mariaient qu’ensuite.
Pour remettre un peu d’ordre dans tant de désordre, les missionnaires commencèrent par catéchiser le clergé qui en avait lui-même grand besoin, puisque, nous dit le rapport, plusieurs ecclésiastiques donnaient les exemples les plus déplorables et commettaient des incestes et des sacrilèges avec leurs nièces et parentes. De ce côté, ils n’eurent pas trop de peine: ils obtinrent assez aisément des prêtres corses qu’ils fissent, même publiquement, la confession de leurs fautes et qu’ils se livrassent aux austères douceurs de la pénitence.
En second lieu, les missionnaires obtinrent de ceux qui vivaient en état de péché la cessation des scandales qu’ils causaient. Ils travaillèrent
Corte: la Citadelle. (Sites et Monuments du T. C. F.)—Tour de Casella.
Bastelica: Maison de Sampiero.
Pl. IX.—Corse.
aussi à amener des réconciliations entre ennemis acharnés. Mais cela fut assez malaisé, surtout dans le Niolo. «Tous les hommes venaient à la prédication l’épée au côté et le fusil à l’épaule»; quelques-uns—les bandits—apportaient en outre «deux pistolets et deux ou trois dagues à la ceinture». Enfin, après bien des efforts, deux ennemis firent la paix; d’autres suivirent leur exemple, «de façon que, pendant l’espace d’une heure et demie, on ne vit autre chose que réconciliations et embrassements» et, ajoute l’auteur du rapport, «pour une plus grande sûreté, les choses les plus importantes se mettaient par écrit, et le notaire en faisait acte public». Communion générale à laquelle tous les Niolains prennent part, fondation de nombreuses conférences de la charité, guérison rapide et radicale de tous les maux dont souffrait la Corse... Vaine illusion: après le départ des missionnaires, les désordres recommencèrent de plus belle, s’il n’est pas plus vrai de dire qu’ils n’avaient jamais cessé. Le clergé lui-même continua d’être, au point de vue moral comme au point de vue professionnel, fort au-dessous de sa tâche, sans organisation rigoureuse, sans instruction suffisante.
Ce qui contribua plus que tout à la désorganisation sociale, c’est la disparition de ce que l’on pourrait appeler les classes dirigeantes, la fin de cette féodalité qui avait constitué des cadres pour les pauvres et les inférieurs. Tactique habituelle aux grandes républiques italiennes: elles ne laissèrent jamais s’élever au niveau de leur patriciat (Gênes avait reconstitué le sien en 1528) la noblesse des villes ou des pays qui composaient leurs Etats. Systématiquement les Génois nivelèrent les castes en Corse, laissant aux chefs de clan de vains titres honorifiques et de maigres privilèges perpétuellement discutés.
Des fiefs cinarchèses, ceux d’Istria, d’Ornano et de Bozzi avaient seuls conservé un semblant d’existence; mais, morcelés par de nombreux partages, ils étaient pour leurs seigneurs d’un maigre revenu. L’autorité de ceux-ci est d’ailleurs illusoire: un lieutenant des feudataires exerce bien la justice en leur nom; mais il est désigné par le gouverneur.—Les maisons della Rocca et de Leca ne possèdent plus que des distinctions appellatives, le patronat de certaines églises et l’exemption des dîmes et de la taille. Cette dernière exemption est héréditaire dans une soixantaine de familles dont le «magistrat de Corse» se fait représenter les titres à chaque génération. Le privilège de paraître couverts devant le gouverneur leur fut enlevé en 1623.—Les seigneurs du Cap Corse sont également dans la misère par suite de leur accroissement même: seuls, ceux qui ont conservé des intérêts à Gênes sont plus riches.
En somme il y a un mouvement social tout à fait curieux qui transforme les conditions mêmes de la vie populaire. Les clans vont se former autour d’hommes sortis du peuple, et que distingue leur instruction; les grands patriotes du XVIIIᵉ siècle ne sont pas des seigneurs. Giacinto Paoli, Colonna-Ceccaldi, Gaffori, Limperani, Abbatucci sont des médecins; Leoni, Costa, Marengo, Charles Bonaparte, Saliceti, Pozzo di Borgo sont des avocats.
Situation topographique: les quartiers, les édifices religieux, les monuments publics et privés.—Le Mont-de-Piété et l’Hôpital.—Le collège des Jésuites et l’Académie des «Vagabonds».
L’œuvre génoise en Corse est surtout visible dans les villes. Ajaccio, fondée en 1492, avait été la capitale de l’île pendant l’occupation française qui précéda Cateau-Cambrésis, et l’on y goûtait déjà, dit Filippini, «la douceur du climat, la beauté des campagnes, ses rues droites et larges, la fertilité du sol, les jardins délicieux». Elle fit de rapides progrès à la fin du XVIᵉ siècle et au commencement du XVIIᵉ: édifices religieux, écoles, institutions de bienfaisance datent de cette époque. Lorsqu’un décret du Sénat de Gênes, en date du 3 décembre 1715, divisa la Corse en deux gouvernements, Ajaccio devint le siège du gouverneur de l’Au-delà des monts. Mais Bastia, plus ancienne, plus importante pour les Génois à cause de sa situation même, était depuis 1453 la résidence du gouverneur de l’île et de son vicaire. Capitale administrative et religieuse, bien défendue par un système compliqué de remparts, de citadelle et de tours, en relations constantes avec Gênes, elle eut au XVIIᵉ siècle un éclat et une prospérité incomparables: la vie économique et intellectuelle s’y développa dans le calme. La chronique de Filippini et les Annales de Banchero, ancien podestat de Bastia, nous permettent d’esquisser un tableau qui contraste singulièrement avec le spectacle des misères et des vengeances des Corses de l’intérieur.
Une montagne haute et raide, dont le pied se perd dans la mer, domine la ville, qui occupe sur la côte un espace d’environ 800 mètres de long sur 200 de large. Vers le milieu de sa longueur, la mer forme une anse fermée au N.-E. par un môle (inauguré en 1671) et au S.-E. par l’escarpement du rocher sur lequel est bâtie la citadelle. C’est Terra Nova, qu’enferme un mur d’enceinte. On y accède par une porte d’entrée placée sons la garde d’un capitaine et de soldats de Gênes; la citadelle, où habitaient le gouverneur et les officiers de sa suite, était entourée d’un fossé et l’on y pénétrait à l’aide d’un pont-levis. De larges rues, des places publiques, l’église paroissiale de Sainte-Marie, qui passait pour la plus somptueuse de l’île, avec ses colonnes en marbre de Corse, les stalles de son chœur, les bijoux, dentelles et broderies conservés dans son trésor. Elle devait cette richesse aux évêques de Mariana, qui s’en servaient comme de cathédrale. La Canonica en effet tombait en ruines et, dès la seconde moitié du XIIIᵉ siècle, les évêques de Mariana résidaient à Vescovato. Mᵍʳ Leonardo de Fornari, évêque de Mariana, décédé en 1492, avait établi par testament que les revenus capitalisés d’une certaine somme d’argent placée à la Banque de Saint-Georges seraient affectés à la réparation de la Canonica; mais en 1495 Mᵍʳ Ottavio de Fornari, nommé évêque de Mariana, fit construire l’église Sainte-Marie de Terranova; un bref du pape Pie V obligea les évêques et chanoines de Mariana à résider à Sainte-Marie. Mᵍʳ Centurione commença la construction du chœur de cette église: il y officia pontificalement le 18 juin 1575. En 1582 la commune de Bastia céda les bénéfices de Pineto pour aider à la restauration de l’église cathédrale de Sainte-Marie. Comme elle était devenue insuffisante, que le pape Clément VIII avait autorisé (1600) la substitution de Sainte-Marie à la Canonica et l’attribution, par suite, du legs Leonardo de Fornari, on la refit sur de nouvelles bases. Mᵍʳ Jérôme del Pozzo, de la Spezia, évêque de Mariana, posa la première pierre de la nouvelle cathédrale en 1604; les travaux furent menés à bonne fin en 1619; le clocher fut achevé en 1620. La consécration eut lieu le 17 juillet 1625, par Mᵍʳ Giulio del Pozzo. Lorsque mourut ce prélat, le 17 décembre 1644, il légua mille écus pour achat de chandeliers d’argent et objets d’art.
La ville proprement dite, c’est Terra Vecchia. Plus grande, plus peuplée que la citadelle, elle n’est fermée par aucun système de murs ou de fossés. Sur l’emplacement de l’ancienne église paroissiale, l’église Sᵗ-Jean Baptiste a été construite en 1640. Les rues y sont étroites et tortueuses. Une série d’oratoires, de chapelles et de couvents: Sᵗ-Roch, édifié en 1604; la Conception, qui s’écroula le 25 février 1609, mais qui fut restaurée et agrandie en 1611. Les plus beaux édifices de toute la Corse appartiennent assez ordinairement aux moines. Les Lazaristes sont installés dans une vaste et belle maison, dont la situation, hors de la ville et sur le bord de la mer, «est si singulière que, d’une lieue en mer, cette maison paraît sortir de l’eau». Les couvents des Cordeliers, des Capucins, des Récollets et des Servites, bâtis sur des mamelons en arrière de la ville, l’entourent du côté de la terre. Deux couvents de religieuses, notamment celui des Clarisses.
Bastia, vers le milieu du XVIIᵉ siècle, était donc une charmante ville, dont la population ne dépassait certainement pas 7.000 habitants: tel est le chiffre que donnent les Annales de Banchero; celui de 14.000 qu’indique le docteur Morati dans la Prattica Manuale, est beaucoup moins vraisemblable. Les rues, étroites, sombres et escarpées dans la vieille ville, plus larges aux environs de la citadelle, sont bordées de maisons plus ou moins bien construites, généralement hautes, habitées dans les étages supérieurs par les propriétaires et les gens aisés qui louent le reste au peuple. On comptait près de 400 magasins.
La ville était alimentée par de nombreuses fontaines débitant une eau excellente. Elle produisait du vin exquis, des céréales qu’elle exportait à Livourne et à Gênes, et l’étang de Chiurlino lui fournissait à profusion du poisson, des anguilles et du gibier d’eau.
A l’exemple des anciennes villes italiennes, Bastia avait un Mont-de-Piété, pour prêter des fonds aux pauvres à un taux modéré. Cette institution fut créée en 1618 par l’évêque Sartario di Policastro, visiteur apostolique, qui en établit un autre à Ajaccio, et ces deux établissements ont précédé de plus d’un siècle et demi le Mont-de-Piété de Paris (créé le 9 décembre 1777). L’évêque en fit annoncer l’ouverture par l’intermédiaire des curés. Il était stipulé dans les statuts que le Mont, placé sous la surveillance et la direction des évêques, serait administré par trois gouverneurs, pris parmi les meilleurs, les plus fidèles et les plus éclairés des citoyens: deux nommés par l’évêque, le troisième par l’illustrissime commissaire de la République de Gênes; six autres membres, nommés pour moitié par le commissaire génois, leur étaient adjoints. Leurs fonctions étaient renouvelables chaque année le jour de la fête de l’Annonciation de la Vierge Marie, sous la protection de laquelle l’œuvre était placée. Les administrateurs étaient tenus de prêter serment entre les mains de l’évêque et, en leur absence, entre celles des vicaires généraux, soit le jour de leur nomination, soit le lendemain.
Le registre des engagements et des retraits était confié à un gouverneur ayant la pratique de la comptabilité. Ce registre, qui contenait 300 feuillets, portait en tête, outre les statuts, une page destinée à recevoir les noms de bienfaiteurs disposés à faire des dons et legs à l’œuvre. Il mentionnait la désignation des nantissements, la somme prêtée et la date de l’engagement. Le prêt, consenti pour six mois, représentait la moitié de la valeur de l’objet: il ne pouvait excéder 12 livres. Ce délai expiré, on vendait les gages aux enchères, sans avis préalable. La caisse du Mont-de-Piété était confiée aux soins des officiers municipaux; elle était à 3 clés, dont une restait entre les mains de l’évêque, la deuxième était la propriété des conseillers municipaux; l’un des gouverneurs, alternant tous les six mois, conservait la troisième. Le service courant se trouvait assuré par le dépôt entre les mains du gouverneur d’une somme de 50 écus, soit 200 livres.
«En commençant, disaient les statuts, les prêts auront lieu en argent; par la suite, les évêques pourront les faire, partie en argent, partie en blé; on s’en rapportera à la prudence des évêques.» Il était en outre stipulé que le Mont-de-Piété, pour venir en aide à un plus grand nombre de pauvres, solliciterait l’autorisation nécessaire afin de pouvoir accepter, des emprunteurs qui y consentiraient, la restitution, «à mesure comble, du blé prêté à mesure rase» et le versement d’un sou et demi par écu prêté pour 6 mois. Les prêts ne devaient être faits qu’aux vrais pauvres, sans exception aucune, avec rapidité, empressement et charité.
La question de l’hôpital se pose en 1646. Dès le temps de la domination pisane, des personnes charitables, s’inclinant vers les misères humaines, avaient eu la pensée de créer un Ospedale dei poveri: l’hôpital primitif, dit de Saint-Nicolas, parce qu’il était situé près d’une chapelle dédiée à ce saint,—d’où la dénomination de la place actuelle,—dépendait de Pise. En 1546 il fut transféré dans la haute ville, mais bientôt reconnu insuffisant. Un siècle après, on proposait donc d’ériger un nouvel hôpital sur l’emplacement du premier, et de le confier à l’ordre des frères de Saint-Jean de Dieu.
La seule école pour l’éducation de la jeunesse, sous le gouvernement de Gênes, était celle des Jésuites qui datait de 1635 (celle d’Ajaccio datait de 1617), dans le bâtiment occupé aujourd’hui par le Lycée. Le recteur et les professeurs étaient nommés par l’évêque. Les jeunes gens allaient compléter leur éducation dans quelques-unes des Facultés les plus célèbres de l’Italie: médecins, jurisconsultes, hommes d’Eglise; mais la plupart se destinaient à la carrière des armes. Ceux qui revenaient à Bastia pouvaient se rencontrer au sein d’une Académie littéraire qui groupait les beaux esprits de l’endroit, les honnêtes gens qui se piquaient de beau langage et savaient manier avec élégance la langue italienne et le vers classique. C’était l’Académie des Vagabonds—Accademia dei Vagabondi—fondée en 1659: elle devait être réorganisée en 1750 par le marquis de Cursay. On connaît le nom de quelques-uns de ses membres, notamment de Jérôme Biguglia, dont le tombeau se trouve dans l’église Sainte-Marie.
La population, nonchalante ou active, se pressait dans les rues pour admirer les spectacles ordinaires et la pompe des cérémonies: le gouverneur de Corse défilant avec sa suite, l’évêque de Mariana et son clergé, les confréries avec leurs insignes et les membres revêtus de leurs cagoules. Un air lumineux et léger, des physionomies riantes. Les chroniques et les récits ne nous laissent pas l’impression d’une population malheureuse, révoltée. Mais trop d’étrangers circulent ici: l’âme de la Corse ne bat pas dans cette ville administrative et commerciale, capitale militaire, civitas et praesidium.