Sampiero montrant ses blessures.—Sampiero et Vannina.
Sampiero excitant les Corses à l’insurrection (d’après l’Histoire de Galletti).
Pl. VI.—Corse.
dut revenir subitement avec huit cents hommes: l’évêque d’Aleria, Ambrogio d’Omessa, passa de son côté, mais en poursuivant Mariano, qui battait en retraite, Lodovico perdit un grand nombre des siens sur les rives du Golo, et laissa deux cents prisonniers qui se rachetèrent à prix d’argent.
Lodovico appelé au dogat en remplacement de son frère qui venait de mourir, confia le gouvernement de la Corse à Galeazzo di Campo-Fregoso, son cousin. Les instructions que donna Lodovico à celui-ci furent surtout d’ordre économique: il l’engagea à rendre aux caporali leur pension, estimant que mieux valait dépenser deux ou trois mille livres en subventions qu’en armements; l’expérience qu’en avait faite son frère, disait-il, avait été désastreuse. D’ailleurs, il indiquait les moyens de combler les vides du trésor en exigeant cinq mille livres pour la rançon des otages corses qu’ils conservaient; il suffisait, ajoutait-il, pour faire verser cette somme d’augmenter les tailles dans la proportion de dix sous par livre. On voit par ces détails les raisons qui attachaient les Fregosi à la Corse. Quoique excessivement jeune, Galeazzo, «digne de ses parents sous tous les rapports», trouva son cousin encore trop généreux; il refusa de payer les pensions des caporali; il salaria seulement Mariano da Caggio qui avait fait sa soumission, et qu’il jugeait capable de maintenir la paix dans la Terre-de-la-Commune.
Mais l’évêque Ambrogio d’Omessa poussa les autres caporali à la révolte, et sans l’intervention de Michèle de’ Germani, évêque de Mariana, qui conseilla à Galeazzo de faire quelques concessions, l’île entière se soulevait à nouveau. Grâce à cette prudente intervention, l’île goûta quelques mois de calme; les caporali patientèrent, mais lorsque leurs réclamations devinrent importunes, Galeazzo se saisit des plus bruyants et les jeta en prison. Il n’eut pas à se louer de cet abus de pouvoir, car les Génois eux-mêmes le jugèrent impolitique et de nature à compromettre définitivement l’autorité de la République. Une lettre du doge assisté de son conseil (9 février 1451) l’en tança vertement: «Vous n’êtes pourtant pas, lui était-il dit, sans savoir de quelle importance est la Corse pour nous et quelle perte irréparable résulterait de son passage aux mains d’une puissance étrangère.» Ces avis venaient tardivement. «Les Corses, disait-on à Gênes, sont d’avis d’expérimenter tous les régimes plutôt que de se soumettre à notre autorité.» Appelés par le comte Polo della Rocca et Vincentello d’Istria (neveu du comte Vincentello), les Aragonais, sous la conduite de Jayme Imbisora, débarquaient en Corse au mois de novembre, prenaient possession de quelques places fortes et manifestaient l’intention de bloquer Bonifacio. Raffè da Leca resta, ainsi que Giudice della Rocca (fils de Polo), du côté des Génois. La lutte paraissait devoir être chaude quand Jayme Imbisora mourut. Comme le comte Polo, découragé, s’embarquait pour Naples, il fut pris en mer par un corsaire espagnol qui le vendit 600 écus à Galeazzo. Celui-ci, moyennant la promesse d’une rançon de 700 écus, garantie par des tiers, rendit la liberté à Polo, et lui donna même le titre de vicaire du peuple pour qu’il pût, en recueillant les impôts, réunir les fonds qu’il s’était engagé à payer. Mais le peuple refusa de verser des accatti (redevances volontaires) à un vieillard dépourvu de forces et de soldats; ce que voyant, Polo, sans se soucier des amis qui l’avaient cautionné auprès de Galeazzo, retourna dans ses terres.
Cession de la Corse à l’Office de San-Giorgio.—Révoltes des seigneurs.—Raffè de Leca.—Tyranie de l’Office.—Les Milanais en Corse.—Dernières luttes des féodaux: Gio-Paolo di Leca et Rinuccio della Rocca.
Jamais la Corse n’avait obéi à tant d’autorités diverses: Galeazzo di Campo-Fregoso possédait les forteresses de San-Firenzo, de Biguglia, de Bastia et de Corte; Calvi et Bonifacio tenaient pour la République; un caporale, Carlo da Casta, dominait dans les campagnes de l’En-deçà-des-Monts, tandis que chacun des Cinarchesi s’agitait pour faire prévaloir son autorité personnelle sur l’île entière. Raffè di Leca, bien secondé par ses vingt-deux frères, tant légitimes que bâtards, semblait plus que tout autre appelé à ressusciter les rôles de Giudice d’Arrigo et de Vincentello. Sa destinée se heurta à une organisation plus puissante que toutes celles qui avaient dominé la Corse jusqu’à ce jour. C’était l’Office ou Banque de San-Giorgio.
Cet établissement célèbre avait été créé en 1410, sous les auspices du maréchal Boucicault dans le but de réunir aux mains d’une seule compagnie toutes les créances de la République. En peu de temps, l’Office des Emprunts de San-Giorgio (Offitium Comperarum Santi-Georgii) avait pris une importance considérable. Cette république financière avait son sénat et ses troupes; quant aux décisions de ses magistrats, le Doge, assisté de son conseil suprême, hésitait avant de les contester.
Un corsaire catalan venait de s’emparer de San-Firenzo. Gênes, que la prise de Constantinople, en coupant les communications avec ses colonies de la Mer Noire, venait de plonger dans une situation désastreuse, abandonnait alors à l’Office de San-Giorgio toutes ses possessions d’outre-mer. Galeazzo, voyant que la Corse allait lui échapper, résolut d’en tirer au moins quelque argent: il se rendit à Gênes, et céda à la République ses droits sur la Corse. En même temps que lui, arrivaient des députés du peuple corse qui venaient demander pour leur patrie d’être comprise dans le lot cédé à l’Office de San-Giorgio. Est-il permis de douter de l’unanimité de cette requête, au succès de laquelle, Galeazzo et la Banque seuls étaient intéressés? Tout ce qu’on peut assurer c’est que les négociations ne traînèrent pas, et que, pour l’abandon de la Corse, Galeazzo, dit la Chronique, reçut de l’Office une «somme importante».
Au mois de juin 1453, Pietro-Battista D’Oria commissaire de l’Office parut dans la baie de San-Firenzo et mit le siège devant la forteresse qu’occupait Vincentello d’Istria pour le roi d’Aragon. La place capitula, et Pietro-Battista, après avoir pris possession officiellement de Calvi et de Bonifacio, tint à Biguglia une consulte nationale où l’on publia de nouvelles conventions passées entre l’Office et les Corses. La plupart des seigneurs déclarèrent accepter la suzeraineté de l’Office. Raffè di Leca, particulièrement distingué, fut avec son frère Anton’ Guglielmo, inscrit au Livre d’or de la République et agrégé à l’albergo Doria, faveur sans précédente et qui, dans la suite ne fut octroyée qu’à deux Corses (Cuneo et Ristori); encore ne fut-ce qu’aux XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles, en des temps où l’inscription moyennant finances, devenue commune, avait ôté au Livre d’or une grande partie de son éclat.
Révoltes des seigneurs.—Raffè di Leca.—Si jamais la politique des seigneurs corses se montra obscure et incompréhensible, ce fut pendant cette période où leur mobilité n’eut d’égale que la vigueur de la répression. Presque tous sollicitèrent les bonnes grâces de l’Office qui s’efforça de les satisfaire; mais les soupçons des gouvernants, la susceptibilité des féodaux, leur jalousie vigilante et réciproque épuisèrent rapidement le bon vouloir dont les uns et les autres paraissaient animés. Dès 1454, un agent aragonais, Francesco de Zanilo, pousse Simone et Giovanni de’ Mari à la révolte. Geronimo de Guarco, au nom de la Banque, les soumet au bout de sept mois. On ne triompha pas aussi aisément de Raffè malgré la coalition de Giudice et d’Antonio della Rocca, de Vincentello d’Istria et de Mariano da Caggio contre lui. Une descente en Corse des Sardes, sous la conduite de Berengario Erill, vice-roi de Sardaigne pour le roi d’Aragon (1455), augmenta les difficultés de l’Office: ce fut encore pis quand Lodovico di Campo-Fregoso entra en relation avec Berengario dans le but de lui vendre Bonifacio.
En juillet 1455, Génois et Aragonais ayant signé une trêve, Berengario fut rappelé par son souverain. Astucieusement, la Banque envoya de nouvelles troupes et la lutte recommença. Giudice, sans que l’on sût exactement pourquoi, s’étant réconcilié avec Raffè, les Génois furent battus et refoulés dans l’En-deçà-des-Monts. Jadis, lorsque Vincentello et Arrigo avaient infligé à la République de tels échecs, les Génois, démoralisés, s’étaient retirés pour attendre une époque plus propice et mieux préparée par leur diplomatie toujours active; mais l’Office confiant en la puissance de son or, et décidé à prendre possession d’une marchandise qu’il avait payée, s’impressionnait peu du sang de ses mercenaires. Une lutte sanglante et sans merci fut décidée contre les Corses. Raffè se montra comme cruauté au niveau de ses ennemis. Un habitant du Niolo, Arrigo da Calacuccia, s’étant emparé du gouverneur génois Carlo de’ Franchi, Raffè lui paya son prisonnier 400 livres, puis il l’enferma dans une sorte de cage roulante que chacun fut autorisé à mouvoir. Le malheureux ne put supporter ce traitement et mourut au bout de quelques jours. Quant aux soldats génois, il les vendait aux pirates barbaresques, et pour bien afficher son mépris, il n’exigeait des acheteurs que huit oignons par tête. Plus miséricordieux à l’égard des mercenaires, il les renvoyait souvent sans rançon. Cependant il fit couper à l’un d’eux les mains et le nez: «Lombard, lui avait-il dit, c’est bien toi que j’ai pris sept fois? c’est bien toi qui m’as juré de ne plus combattre contre moi? Pour ne pas me tromper à l’avenir, je veux te marquer d’un signe de reconnaissance.»
Raffè combattait avec l’énergie du désespoir, car les Génois avaient envoyé des forces considérables. Giudice della Rocca à Bariccini, Raffè, Anton’ Guglielmo, et leur oncle Giocante à Leca restaient seuls à soutenir le poids de la guerre. Pour en finir, les Protecteurs de San-Giorgio confièrent le commandement de leurs troupes à Antonio Calvo, homme énergique et implacable, dit la Chronique. On lui donna des instructions formelles. Il devait, en débarquant, mettre à prix les têtes des chefs: à qui livrerait Raffè ou Giudice vivants, on verserait mille ducats, morts cinq cents; deux cents ou cent ducats devaient récompenser la prise des deux autres. De ceux de leurs partisans qui se soumettraient, exiger des otages ou des cautions; quant aux rebelles endurcis, les traiter de façon à «inspirer à chacun la terreur».
Antonio Calvo s’acquitta consciencieusement de cette besogne, avec tant de zèle même que le gouverneur Carlo di Negro et l’évêque de Sagone protestèrent contre ses actes de cruauté devant le tribunal des Protecteurs. Ceux-ci ne se laissèrent pas émouvoir: «Laissez faire au capitaine, répondirent-ils au premier: quand il s’agit de châtier, il est plus compétent que vous.»—«La cruauté nous déplaît autant qu’à vous, déclarèrent-ils au prélat, mais il ne faut pas traiter de cruautés les actes de justice.»
Le 20 avril 1456, on apprit à Gênes par une lettre d’Antonio Calvo que Leca était envahi et que Raffè restait bloqué avec ses frères et quelques partisans dans le château. Parmi ces derniers se trouvaient des traîtres, et l’un d’eux, Trastollo da Niolo, depuis le commencement du mois, négociait avec le gouverneur la perte de Raffè. Cependant, la place paraissait imprenable. Par ordre des Protecteurs, Antonio Calvo fit arrêter tous les parents des assiégés et fit en sorte que ceux-ci fussent informés de la situation critique de ces malheureux réduits à l’état d’otages. Trastollo n’eut donc aucune peine à convaincre plusieurs de ses compagnons qui, profitant de l’heure où Raffè et sa famille étaient à table, introduisirent Calvo et ses soldats. Tous furent pris vivants avant d’avoir pu saisir leurs armes. Raffè, sachant qu’il n’avait aucun quartier à espérer, se jeta du haut des remparts et se cassa la jambe. Il eut encore la force de se réfugier sous un rocher où on le découvrit quelques heures plus tard: «Il nous sera difficile, écrivirent les Protecteurs à Calvo, de vous exprimer par lettre ou de vive voix la joie que nous cause, que cause à toute la ville, la capture de Raffè, d’Anton’ Guglielmo et des autres rebelles... Mettez-les à la torture avant de les exécuter pour leur faire avouer leurs crimes.» Raffè fut pendu ainsi que vingt-deux de ses parents, frères ou cousins germains, dont les corps restèrent accrochés au gibet; celui de Raffè fut dépecé, et les morceaux envoyés dans les principales villes de la Corse pour y être exposés. Des instructions de la Banque avaient réglé deux mois auparavant le cérémonial de ces représailles. Pietro Cirneo ajoute que l’on expédia à Gênes, après l’avoir préalablement salée, la tête de Raffè.
Tyrannie de l’Office.—La mort de Raffè découragea les feudataires: Giocante de Leca, Arrigo della Rocca, Giudice d’Istria, Orlando d’Ornano et Guglielmo di Bozzi se réfugièrent à Naples. Seul, Giudice della Rocca resta en Corse, mais n’ayant plus de partisans, il dut bientôt s’enfuir en Sardaigne où il mourut.
A l’intérieur, les sévérités et les excès des fonctionnaires de l’Office exaspéraient les Corses. Le crime isolé d’un vulgaire bandit redoubla les rigueurs. Sur l’ordre de Michele de’ Germani, évêque de Mariana, Maino di Brando, dit Brandolaccio, avait subi quelques coups d’estrapade pour un délit dont il se prétendait innocent. Sa culpabilité n’était pas démontrée, il fut remis en liberté. En tout autre pays, ce malfaiteur notoire se fût estimé heureux d’en être quitte à si bon marché: en Corse, le compte se régla autrement.
Le bandit se déclara en inimitié avec l’évêque, et un jour que celui-ci, entouré d’une nombreuse escorte se rendait à une assemblée des prêtres de son diocèse, il le tua d’un coup de javelot. Pour qu’il fût bien établi que l’honneur de Brandolaccio était vengé, celui-ci s’était écrié au moment où l’évêque tombait: «C’est moi! Brandolaccio!» Cependant, ordre fut donné de rechercher le meurtrier et ses complices, et de les poursuivre avec la dernière rigueur. Ne pouvant s’emparer de l’auteur du crime, le gouverneur fit arrêter d’abord les Corses qui étaient convaincus de lui avoir donné asile, et trouva le moyen de mêler au procès les remuants caporali d’Omessa. Comme presque tous les membres de cette famille appartenaient au clergé, l’évêque d’Ajaccio fut autorisé par bulle pontificale à instruire contre eux, mais le bras séculier fut plus expéditif. La torture arracha des aveux au curé piévan de Giovellina, fils de l’évêque Ambrogio, et au curé de Casacconi, Sinoraldo, qui furent pendus.
Michele de’ Germani était l’ami personnel du doge, ce qui explique les excès qui vengèrent son assassinat. L’un après l’autre, les fils et les neveux d’Ambrogio d’Omessa subirent la torture; on en pendit plusieurs, entre autres Valentino, son frère coupable uniquement «de s’affliger de leur mort». Le nouvel évêque de Mariana successeur de Michele, Ottaviano fut soupçonné d’avoir trempé dans le crime, et son vicaire livré au bourreau. De Rome, Ottaviano se plaignit énergiquement aux Protecteurs de ces procédés: «Pour moi, écrivait-il, je les supporte aisément, car on ne peut me faire grand mal, mais je me demande comment font les Corses qui ne peuvent se faire entendre.» Il se trompait, car un jour il disparut dans l’hécatombe qui fondait sur le clergé insulaire. Cette fois ce fut au tour du doge d’être frappé: Pietro da Campo-Fregoso mourut hors de la communion des fidèles.» Avant d’expirer, il avait sollicité son pardon pour les sévices qu’il avait commis envers un certain évêque de Mariana, mort, dit-on, et différents membres du clergé qu’il avait fait emprisonner et tourmenter pour la sûreté et la défense de son État. Mais la bulle qui levait l’excommunication ne parvint qu’après sa mort. Le 18 février 1460, elle fut déposée en grande pompe sur son tombeau.
Alors que cette cérémonie grandiose réunissait un peuple entier dans la cathédrale de Gênes, la justice continuait en vain à poursuivre Brandolaccio qui avait entrepris une lutte à mort contre les Génois. Quand ceux-ci, pour échapper à sa mortelle étreinte, se disaient Corses, il les forçait à articuler le mot capra (chèvre) particulièrement difficile pour une bouche génoise: en disant cavra, ils prononçaient leur arrêt de mort. Brandolaccio périt de la main d’un de ses parents acheté par l’espoir d’une grosse récompense.
En présence d’un mécontentement général, les Cinarchesi revinrent en Corse. Leurs succès inspirèrent à la Banque une telle inquiétude, qu’elle envoya dans l’île Antonio Spinola, l’un des meilleurs officiers de la République. Avec l’aide de Vincentello d’Istria, qui était resté l’allié de l’Office, Spinola contraignit les seigneurs à se retirer dans les montagnes, et fit usage, contre ceux qui leur étaient attachés, de terribles représailles; il ravagea la campagne, depuis les rives du Golo jusqu’à Calvi, et livra aux flammes plusieurs villages. Peu à peu les Cinarchesi firent leur soumission à Spinola qui avait promis au nom de l’office une amnistie générale. «Il les convia à un festin, raconte un Génois contemporain, et, contre la foi jurée, les fit décapiter.» Sans parler des moyens employés pour réunir les chefs corses, le gouverneur de la Corse, Giovanni da Levanto, annonça l’événement aux Protecteurs en ces termes: «Nous sommes venus ici pour mettre en ordre les choses de ce pays et nous avons fait le nécessaire; le magnifique capitaine a présidé à l’exécution: il a décapité Arrigo della Rocca, Vincente di Leca, Trastollo di Paganaccio et son fils, le curé doyen d’Evisa et son frère, Abram di Leca, Guglielmo da Calocuccio, et il en a fait pendre quatorze autres... J’ai envoyé des cavaliers faire de même à Antonio della Rocca et à Manone di Leca.» Ces derniers n’échappèrent pas à leur sort. Vinciguerra et Pier’ Andrea della Rocca, fils de Polo, rejoignirent leur père en Sardaigne et Vincentello d’Istria se retira à Sarzane.
Quant à Giocante, il laissa ignorer l’endroit de sa retraite, et pour cause: le 14 novembre 1458, deux des Protecteurs de San-Giorgio en personne s’étaient fait amener dans la maison du vicaire de Pietra-Santa deux criminels condamnés au dernier supplice et avaient passé par écrit avec eux le contrat suivant: «Ils devaient poursuivre Giocante à Pise, à Piombino, à Rome ou en quelque endroit qu’il se pût trouver, et le mettre à mort par quelque moyen que ce fût, fer, corde ou poison»; en échange de quoi ils obtenaient leur grâce, des vêtements neufs, les fonds nécessaires à leurs déplacements, et deux cents ducats chacun sans préjudice d’une gratification qui serait ultérieurement fixée par les protecteurs. La mission des deux bravi échoua.
Gênes était passée de nouveau sous le protectorat du roi de France (1459). D. Juan, roi d’Aragon, réclamait la Corse à l’indignation des Génois. Un mémoire fut rédigé dans lequel on déclara la demande de D. Juan «très injuste (molto iniqua), aucun roi d’Aragon n’ayant jamais eu la possession de cette île, et les souverains aragonais n’ayant jamais, dans leurs traités avec Gênes, prétendu autre chose que réserver leurs droits sur la Corse». D. Juan ne perdait pas de vue la forteresse de Bonifacio qui représentait pour lui la clef de l’île. L’archevêque de Sassari avait des intelligences dans la ville qu’il tenta de faire révolter par des promesses et par des menaces. Le roi offrait des fiefs en Sardaigne et des pensions de cent à deux cents ducats aux Bonifaciens; mais la population issue de sang génois, resta fidèle.
Giocante di Leca était alors le chef du parti aragonais. D. Juan le gratifia de 60 florins (1461) et mit à sa disposition une galère et des troupes. Giocante, ainsi que Polo della Rocca, également bien traité, se réservant de faire tourner au moment opportun les événements à leur profit, s’intéressèrent au mouvement que les réfugiés corses de Sarzane et de Rome préparaient d’accord avec les Fregosi.
Vincentello d’Istria n’avait point pardonné à l’Office de San-Giorgio l’assassinat des Cinarchesi, car c’était sur sa parole que ceux-ci s’étaient rendus à l’invitation déloyale d’Antonio Spinola. D’accord avec l’évêque d’Aleria, Ambrogio qui, à son retour en Corse, avait été accueilli, dit la Chronique, «comme un saint ressuscité», il poussa les Fregosi à rétablir leur autorité. Polo della Rocca et Giocante di Leca se joignirent à eux, mais une vilenie de Lodovico di Campo-Fregoso qui tâcha de faire tomber le comte Polo dans un guet-apens divisa les alliés. Dans le désordre de luttes auxquelles chacun prenait part sans en bien entrevoir le résultat, l’Office voyait le nombre de ses ennemis s’accroître chaque jour. Le gouverneur Spinola en mourut de chagrin. Les Fregosi cherchaient un moyen de prendre possession de la Corse sans bourse délier; comme ils négociaient à Sarzane à ce sujet, les Adorni profitèrent de leur absence pour livrer Gênes à Francesco Sforza, duc de Milan. Sous le coup des mêmes influences, la Banque, par acte du 12 juillet 1463, abandonnait la Corse au duc de Milan moyennant une rente de deux mille livres.
Les Milanais en Corse.—En 1464, Francesco Maletta vint prendre possession de la Corse au nom du duc de Milan; Polo della Rocca et les seigneurs de Cap-Corse lui firent leur soumission. Dans une consulte tenue à Biguglia le 24 septembre, le gouvernement milanais fut acclamé.
Deux années s’écoulèrent en paix. En 1467, Giorgio Pagello, commissaire ducal, appela tous les habitants de la Corse à Biguglia, pour y prêter, entre ses mains, serment de fidélité à Galeaz-Maria Sforza, qui avait succédé au duc Francesco son père. Les feudataires de l’Au-delà-des-Monts se rendirent à son invitation, disposés à rendre hommage à son mandataire; mais une querelle qui dégénéra en rixe entre les habitants du Nebbio et les hommes d’armes de la suite des Cinarchesi, coupa court à ces bonnes dispositions. Irrités de ce que Pagello avait, de sa propre autorité, fait punir les coupables, les seigneurs regagnèrent immédiatement leurs châteaux. La guerre devenait inévitable; déjà Giocante di Leca s’était avancé jusqu’à Morosaglia et avait chassé les avant-postes des Milanais; il avait entraîné dans sa cause les seigneurs della Rocca, d’Ornano et de Bozzi, et les caporali de la Terre-de-la-Commune. Pour parer aux événements, les habitants de l’En-deça-des-Monts se réunirent en diète dans la vallée de Morosaglia, et mirent à leur tête, avec le titre de lieutenant du peuple, Sambocuccio d’Alando (1466), neveu de celui qui avait jadis soulevé les communes. Celui-ci envoya des députés au duc de Milan qui remplaça Pagello par Battista Geraldini, d’Amelia (1468). L’empressement que mit le nouveau gouverneur à lancer des agents du fisc dans toutes les directions, faillit lui être fatal. Assiégé dans Matra, Battista d’Amelia ne dut la vie qu’à l’engagement qu’il prit de se retirer à Bastia et de n’en plus sortir. Sambocuccio d’Alando donna sa démission de lieutenant du peuple, et fut remplacé successivement par Giudicello da Gagio, fils de Mariano et Carlo da Casta dont les efforts furent stériles. Il était réservé à Vinciguerra della Rocca d’apaiser les partis et de mettre fin aux troubles; mais lorsqu’il jugea sa mission terminée, il refusa de conserver le pouvoir et se retira dans ses terres (1473). La sagesse de sa conduite lui avait fait donner le surnom d’ami de la justice. Colombano della Rocca lui succéda et, l’année écoulée, remit le pouvoir aux mains de Carlo della Rocca, frère de Vinciguerra, qui prit le titre de défenseur du peuple, en conservant son frère pour lieutenant.
Après trois années de paix (1476), la guerre recommença entre plusieurs branches des Cinarchesi. Carlo et Vinciguerra furent obligés de se retirer dans leur patrimoine, pour le défendre contre les invasions de leurs parents; d’autre part, la mort du duc Galeaz-Maria rendit à Gênes son indépendance.
En 1479, D. Ferdinand II, roi de Castille, venait de décider une expédition en Corse lorsque le soulèvement des Portugais et la mort de l’amiral Juan Villamari arrêtèrent l’exécution de ses projets. Cependant, en Sardaigne, les intrigues continuaient pour arracher Bonifacio aux Génois. Giovanni Peralta, d’origine sarde, prétextant un voyage de commerce, entra en rapports avec quelques chefs corses et intéressa à son but l’évêque d’Ajaccio, Giacomo Mancozo; mais arrêté par les Génois, il fut mis à la torture et condamné à mort. Un Catalan, Leonardo Esteban, poursuivit l’œuvre de Peralta et subit le même sort. Quant à l’évêque d’Ajaccio, sa culpabilité ayant été prouvée, il fut transféré dans la forteresse de Lerici où il semble avoir été mis à mort.
Dernières luttes des feudataires: Gian-Paolo di Leca et Rinuccio della Rocca.—Par l’entremise du secrétaire d’État Cecco Simoneta, Tomasino de Campo-Fregoso avait obtenu de la duchesse de Milan l’investiture du comté de Corse. Pour assurer son pouvoir, il maria son fils Jano à une fille de Gian-Paolo di Leca, l’un des plus puissants Cinarchesi, et donna sa propre fille à Ristoruccio, fils de ce dernier. Après avoir triomphé des quelques caporali qui lui faisaient opposition, en leur allouant des pensions, il construisit l’enceinte de Bastia qui n’avait été jusqu’alors qu’une forteresse flanquée de deux ou trois pauvres habitations, et décida d’y fixer sa résidence; mais sa tyrannie fut telle qu’il jugea bientôt prudent de laisser à Jano le gouvernement de l’île en attendant qu’il pût l’aliéner; pour cela il lui fallait l’autorisation du gouvernement milanais. Dans cette circonstance délicate, il envoya à Milan le Sarzanais Giovanni Bonaparte (ancêtre direct de Napoléon) qui l’avait accompagné en Corse. Le 18 février 1481, celui-ci exposa la requête de Tomasino devant le conseil de régence qui ne voulut rien entendre.
Sur ces entrefaites, Rinuccio di Leca, jaloux du prestige que valait à Gian-Paolo sa double alliance avec les Fregosi, souleva le peuple et offrit la Corse à Appiano IV, seigneur de Piombino, qui envoya immédiatement son frère Gherardo, comte de Montegna. Dans une consulte tenue à Lago-Benedetto, on fit jurer à Gherardo de ne rien entreprendre contre la constitution du pays, et on l’acclama comte de Corse. Pour ne pas tout perdre, les Fregosi vendirent à l’Office de San-Giorgio moyennant deux mille écus d’or leurs droits sur la Corse. Gherardo, après avoir assisté à la défaite de Rinuccio et de ses partisans exterminés par Gian-Paolo, retourna en Italie.
A l’instigation de Jano, qui déplorait son marché avec la Banque, Gian-Paolo di Leca appela les Corses aux armes. Bien que Campo-Fregoso, convaincu de félonie, eût été incarcéré sur le champ, Gian-Paolo continua la lutte et se fit proclamer comte de Corse et de Cinarca, à l’indignation des seigneurs de la Rocca et d’Istria qui arguaient que les comtes avaient toujours été choisis dans leurs maisons. L’Office encouragea leurs protestations et se montra à l’égard des partisans de Gian-Paolo, d’une excessive sévérité. Gian-Paolo se trouva bientôt isolé. Assiégé dans son château de Leca, il dut capituler, s’estimant heureux de pouvoir passer en Sardaigne avec sa famille.
Mais il n’y séjourna pas longtemps; Rinuccio di Leca soupçonnant la Banque, dont jusque-là il avait été l’allié, de vouloir faire de lui ce qu’elle avait fait de Gian-Paolo, engagea ce dernier à revenir en Corse pour combattre avec lui. L’exilé ne se fit pas réitérer l’invitation; il leva une troupe de trois cents Sardes (1488), débarqua en Corse, et joignit son cousin.
Dès que la Banque apprit ce soulèvement, elle envoya dans l’île Ambrogio di Negro, «homme de très grande astuce», et Rollandino Conte qui se firent battre complètement à Bocognano, mais la discorde s’étant glissée parmi les Leca, ceux-ci
Théodore Iᵉʳ, roi de Corse (d’après une attribution du XVIIIᵉ siècle).—Monnaies de Théodore Iᵉʳ (Bibl. Nat. Cabinet des Médailles).—Le Satyre corse, caricature allemande (d’après Le Glay, Théodore de Neuhoff, Paris et Monaco, 1907).
PI. VII.—Corse.
essuyèrent, le 29 mars 1489, une terrible défaite. Filippo di Fiesco, capitaine-général de l’armée génoise, avait été très lié avec Rinuccio di Leca: il en profita pour l’attirer dans un guet-apens, et l’envoya à Gênes où il fut jeté en prison et exécuté.
Sous le gouverneur Gaspardo di Santo-Pietro (1489), tout insulaire soupçonné d’intelligences avec les rebelles était mis à mort ou exilé, et ses biens employés à constituer une caution; à ceux qui n’avaient rien et même aux chefs trop dangereux on prenait, selon l’usage, leurs fils ou leurs plus proches parents: c’était la garantie qu’ils ne porteraient pas les armes contre la république.
Pour les moindres délits, des amendes étaient appliquées de la façon la plus arbitraire, les fonctionnaires avaient ordre de ne pas les ménager «d’abord, disent les instructions aux gouverneurs, parce qu’elles retiennent les Corses dans le devoir, ensuite parce qu’elles diminuent les dépenses que l’Office s’impose pour maintenir l’île en paix».
Dès 1457, la Banque avait conçu le projet de construire une forteresse à Ajaccio. Les guerres contre les seigneurs de Leca firent apprécier l’utilité de cette construction. En mars 1489, Ambrogio di Negro écrivait aux Protecteurs: «Je rappelle à vos seigneuries que si elles veulent la paix, il faut dépeupler la région et peupler Ajaccio, y construire une forteresse et détruire complètement la race des Leca.»
L’ancienne ville d’Ajaccio était située au fond du golfe sur le territoire de San-Giovanni. En 1486, l’Office décida que la ville jusqu’alors située sur un point insalubre, serait reconstruite à deux milles plus bas, sur la langue de terre qu’occupe aujourd’hui la citadelle. L’ingénieur chargé de tracer le plan de la cité, Paolo Mortara s’adjoignit pour diriger les travaux un Corse nommé Alfonso d’Ornano. Le 2 mai 1492, ce dernier écrivit aux Protecteurs de San-Giorgio que les murailles de la ville étaient assez avancées pour «couper les jambes à toute espèce d’ennemis». On y envoya des colons liguriens et pendant longtemps le séjour n’en fut toléré qu’à un petit nombre de Corses privilégiés. Ce fut seulement en 1743, que disparurent entre les Ajacciens les distinctions d’origine.
En 1500, Gian-Paolo de Leca retourna en Corse et souleva l’Au-delà-des-Monts; à son appel une partie même de la Terre-de-la-Commune prit les armes. Ambrogio di Negro, envoyé contre lui, fit alliance avec Rinuccio della Rocca et força Gian-Paolo à quitter l’île. Les Génois attachèrent tant de prix à cette victoire qu’ils élevèrent une statue à l’heureux général (1501).
Un seul des Cinarchesi jouissait encore d’une certaine indépendance; c’était Rinuccio della Rocca; unique maître de sa seigneurie au détriment de frères incapables, il avait su se faire abandonner le fief d’Istria par ses seigneurs. Ennemi de Gian-Paolo, il avait été l’objet de faveurs diverses de la part de l’Office et s’était marié dans la famille génoise des Cattanei. Malheureusement pour Rinuccio, la Banque avait placé auprès de lui pour le surveiller un prêtre corse de moralité douteuse, Polino da Mela, qui lui servait de secrétaire. Les intrigues de ce dernier eurent pour résultat de faire révolter Rinuccio contre l’Office. Il prit les armes, mais, vaincu par Nicolò D’Oria à la Casinca, il dut abandonner ses domaines à la compagnie moyennant une rente annuelle dont il alla vivre à Gênes.
Mais Rinuccio n’avait cédé qu’à la force. Dès qu’il le put, il quitta Gênes secrètement et excita de nouveaux soulèvements. Nicolò D’Oria le somma de déposer les armes et de quitter l’île, sous peine de voir tomber les têtes de son fils et de son neveu, qui étaient ses prisonniers. La menace fut exécutée. Dès lors, la République n’épargna, contre la maison della Rocca, aucun crime, aucune perfidie: Giudice et Francesco della Rocca ses fils furent assassinés. Rinuccio passa en Sardaigne, puis en Espagne, où il sollicita des secours qui lui furent promis, mais qu’il ne reçut pas. Louis XII, maître de Gênes, apprit par les Cattanei la situation de ce brave capitaine; il lui dépêcha deux gentilshommes chargés de lui offrir de grands avantages (1507). Rinuccio se rendit à Gênes où les représentants du roi le reçurent avec distinction; mais les négociations n’aboutirent pas et la guerre recommença. Andrea D’Oria, qui devait acquérir plus tard une célébrité universelle, menaça Rinuccio de mettre à mort le dernier de ses fils, s’il ne déposait pas les armes. Traqué de toutes parts, le chef corse, après dix ans de lutte, succomba dans une embuscade que lui avaient tendue les descendants d’Antonio della Rocca, irréconciliables ennemis de Rinuccio qui les avait dépouillés de leurs seigneuries (1511). Gian-Paolo di Leca, qui n’avait pas renoncé à la guerre, vivait alors à Rome; il y mourut en 1515. La ruine de Gian-Paolo et de Rinuccio fut aussi celle du pouvoir féodal en Corse. Gênes ne permit pas aux maisons della Rocca et de Leca de se relever, les seigneurs d’Istria, d’Ornano et de Bozzi firent leur soumission et renoncèrent désormais à tout rôle politique.
Henri II et la Corse.—Sampiero Corso.—État de la Corse au traité de Cateau-Cambrésis.—Rétrocession de l’Ile à la République de Gênes.—La fin de Sampiero.
Né en 1498 à Bastelica, dans les montagnes sauvages qui s’étendent au-dessus d’Ajaccio, Sampiero Corso fit ses premières armes dans les bandes noires de Jean de Médicis. Il s’attacha ensuite à la fortune du cardinal Hippolyte de Médicis et, à la mort de celui-ci, entra au service de la France sous les auspices du cardinal du Bellay (1535). Déjà il avait acquis dans toute l’Europe la réputation d’un guerrier redoutable et valeureux. Après le traité de Crépy il revint en Corse où il épousa Vannina d’Ornano, héritière d’un des fiefs les plus importants de l’Au-delà-des-Monts. Au retour d’un voyage à Rome, il fut arrêté à Bastia par ordre du gouverneur de la Corse et il fallut l’intervention du roi de France pour lui faire rendre la liberté. De cette offense, Sampiero conserva un souvenir cruel. La guerre entre la France et Charles-Quint allait lui fournir l’occasion de se venger.
Henri II était au plus fort de sa lutte contre l’empereur Charles-Quint, allié de Gênes, et il venait de solliciter des Turcs l’envoi d’une flotte dans la Méditerranée occidentale. Aussi accueillit-il volontiers un projet qui lui permettait d’atteindre un double but: combattre l’empereur et la République de Gênes, obtenir dans la Méditerranée un point d’appui pour les flottes réunies de la France et de la Turquie.
A la nouvelle de la prochaine arrivée de l’armée française, sous les ordres du baron de la Garde, et de la flotte turque, commandée par Dragut, l’Office s’empressa de renforcer les garnisons de Saint-Florent, de Bonifacio et de Calvi, d’envoyer dans l’île des munitions, de l’artillerie, des vivres et deux commissaires; mais la garnison de Bastia, prise de peur, se rendit, imitée bientôt par le seigneur da Mare, du Cap-Corse. Sampiero, réfugié dans le pays, excitait ses compatriotes à reconnaître le roi de France comme leur seigneur. Corte se rend à lui, pendant que de Thermes entre à Saint-Florent.
Les insulaires paraissent «si naturellement français», déclare du Bellay, qu’on les pourrait conduire «par un filet à la bouche». Le 23 août 1553, de Thermes prenait possession officielle de la Corse au nom du roi de France.
Dans l’Au-delà-des-Monts, Sampiero partageait entre ses compagnons (appartenant pour la plupart à la famille d’Ornano) les territoires conquis et les chargeait d’organiser de nouvelles bandes. De son côté, Dragut s’emparait de Porto-Vecchio; Bonifacio, défendue énergiquement par un chevalier de Malte, Antoine de Canetto, fut livrée par trahison (1553). Le corsaire abandonna ensuite ses alliés; mais il fut remplacé par un exilé génois, Scipion Fieschi, qui amena aux Français quelques galères de Provence. Calvi seule, résistait encore.
«Quant aux Génois, écrit le nonce du pape au cardinal du Bellay, ils sont délibérés de dépenser tout ce qu’ils ont, jusqu’à leurs propres vies, sans y épargner leurs femmes et leurs enfants, au recouvrement de ladite île de Corsègue.» Charles-Quint s’était engagé à supporter la moitié des frais de la guerre. La Banque se décida aux plus grands sacrifices: on arma vingt-six galères, l’empereur fournit 12.000 hommes de pied et 500 cavaliers; le duc de Toscane, Cosme de Médicis, alors allié de Charles-Quint, envoya 3.000 soldats, auxquels s’ajoutèrent 2.000 Milanais. Le vieil amiral, André Doria, reçut le commandement de toutes ces troupes le 10 novembre 1553. Il fit lever le siège de Calvi, s’empara de Bastia et vint bloquer Saint-Florent que défendait le mestre de camp Giordan Orsini (Jourdan des Ursins). Trente-trois galères françaises, portant les secours demandés par le maréchal de Thermes, durent rebrousser chemin, car la flotte de Doria fermait l’entrée du port, et la tempête les dispersa. Des Ursins se vit refuser une capitulation honorable; mais ses soldats se frayèrent un chemin sur des barques à la pointe de l’épée. Ce fait d’armes passa, en ce siècle guerrier, pour un des plus merveilleux qui ait jamais été exécuté: Brantôme et de Thou le narrent en y joignant les témoignages de la plus énergique admiration.
Nous n’essaierons pas de raconter ici les événements de cette glorieuse guerre, qui dura presque sans interruption et avec des vicissitudes nombreuses jusqu’à la paix de Cateau-Cambrésis. Il suffira de savoir que les Français, alliés des Turcs, firent tout leur possible pour se maintenir dans l’île, tandis que l’Office dépensait des sommes énormes pour tenir en échec les Corses et leurs défenseurs. Après la trêve de Vaucelles, deux députés de la nation corse, Giacomo della Casabianca et Leonardo da Corte, accompagnèrent Jourdan des Ursins auprès de Henri II à qui ils transmirent une série de requêtes.
Le 17 septembre 1557, à la Consulte de Vescovato, tenue sous la présidence de Sampiero, des Ursins affirma que le roi venait de soustraire à jamais les Corses à la domination tyrannique de Gênes «et qu’il avait incorporé l’île à la couronne de France, en telle sorte qu’il ne pouvait abandonner les Corses sans abandonner sa propre couronne».
Le 3 avril 1559 fut signée la paix de Cateau-Cambrésis qui enlevait plus en un jour à la France «qu’on ne lui aurait ôté en cent ans de revers». L’opinion la plus répandue chez les Corses fut que le roi abandonnait une contrée qui ne lui était plus utile, la guerre étant terminée. «La vérité, dit M. Jacques Rombaldi, est que la reddition de la Corse à la République fut l’objet des disputes les plus vives entre les négociateurs du traité, que cette question faillit, à diverses reprises, amener la rupture des pourparlers et rallumer la guerre, et qu’enfin Henri II ne consentit à cet abandon qu’à la dernière extrémité.»
Jourdan des Ursins, espérant peut-être que la paix ne serait pas définitive, tint le traité caché pendant quelque temps, mais bientôt, il reçut l’ordre de préparer son départ. Les chefs corses vinrent alors le trouver à Ajaccio «remontrant la fidélité qu’ils ont toujours maintenue pour la France, la ruine qu’avait apportée la guerre en leurs maisons, personnes et biens et demandant qu’il plût au roi de les garder envers et contre tous, sans jamais les rendre entre les mains des Génevois (sic); que si le roi cependant estimait que l’île était trop à charge à sa couronne, ils contribueraient à la dépense pour le soulager en partie, ils se taxeraient eux-mêmes de payer le lieutenant général de Sa Majesté, la justice et les tours de garde et caps de la marine et, en outre feraient un tribut annuel pour payer au roi quelque somme d’argent, selon leur possibilité et pauvreté... Sire, dit plus loin Jourdan des Ursins, ce serait chose trop longue d’écrire à Votre Majesté, par le menu toutes les choses qu’ils me dirent, car pendant une grosse heure ce ne fut que pleurs et lamentations, vous disant en substance, Sire, que c’était la plus grande pitié du monde de les voir.»
Pendant que le sort de la Corse se discutait à Cateau-Cambrésis, un Génois estimait que le parti le plus sûr pour la République serait de laisser les Corses se gouverner eux-mêmes. «Ils ont pour nous, disait-il, une aversion aussi forte que justifiée. Nos officiers avec leurs désirs de justice, nos concitoyens en pratiquant l’usure, les ont véritablement provoqués à la révolte. Pour les empêcher de se révolter encore, ils font un nouveau système de gouvernement... Qu’ils soient donc maîtres chez eux et nous donnent des otages pour garantie de leur fidélité; qu’ils laissent Calvi entre nos mains et mettent à leur tête deux Génois à leur choix pour les gouverner. Chacun y trouvera profit[C].»
Ces vues n’étaient pas celles de la République.
Rentrer en possession de la Corse, y rétablir son autorité, lui paraissait essentiel: cela importait à la sécurité de son commerce. L’Office promit de n’inquiéter aucun Corse, il envoya deux commissaires: Andrea Imperiale et Pelegro Giustiniani—qui donnèrent à tous de bonnes paroles, mais multiplièrent les actes de représailles. On procéda au désarmement; les gens qui allaient en voyage, pouvaient seuls porter une lance ou une épée. Ordre fut donné de démolir les châteaux, et un décret interdit de quitter le pays pour aller prendre du service à l’étranger. Une grande assemblée fut réunie, où les commissaires, présentant de faux états, réclamèrent des taxes doubles: on décida de les faire supporter par les riches. L’impôt consenti, restait à le percevoir: il fallait pour cela faire le recensement des feux et établir le cadastre. L’opération, indispensable après six années de guerre, fut conduite avec rapidité, et l’on devine toutes les vexations qu’elle put comporter: les propriétaires devaient déclarer les immeubles qu’ils possédaient, avec l’indication de leur nature, de leur étendue et des revenus qu’ils produisaient, tout cela sous peine d’amende.
Quand on publia le rôle des taxes, ce fut bien autre chose. Le pays n’avait ni industrie ni commerce; les employés étant des étrangers, l’argent sortait des mains des contribuables sans jamais y retourner. Le sol produisait de l’orge et du blé; mais l’olivier n’était guère cultivé qu’en Balagne. On vendait à la moisson ce qui était nécessaire pour payer les dettes de l’année et pour ravitailler les places fortes. Or, les prix n’étaient pas élevés. En 1552, l’hémine (13 décalitres environ) coûtait à Ajaccio 4 livres 5 sous; l’orge, 2 livres. En 1569 (mauvaise récolte), l’hémine de blé se vendait en Balagne 6 livres 8 sous. En 1570, à Saint-Florent, c’est-à-dire dans le Nebbio, le sac de blé coûtait 4 livres 15 sous. Il faudrait maintenant deux sacs de blé pour acquitter l’impôt, au lieu qu’autrefois deux boisseaux suffisaient. On se croyait plus que jamais livré à l’avidité des usuriers étrangers, quelques-uns même entrevoyaient l’impossibilité de payer et le risque d’être expropriés. L’effervescence montait, et ce n’était pas la partialité que les commissaires montraient dans l’administration de la justice, qui pouvait la calmer.
Pour augmenter le désarroi, les corsaires barbaresques venaient prélever dans l’île leur tribut d’esclaves. Depuis quarante ans qu’ils faisaient des descentes dans l’île, ils avaient ravagé les côtes, transformé les plaines en désert; ils s’avançaient maintenant dans l’intérieur, à la suite des populations qui s’y retiraient. Débarquant le soir, ils arrivaient par une marche de nuit jusqu’à des villages que la distance paraissait mettre hors de leurs atteintes: Sartène et Evisa avaient été mises à sac. Les commissaires voyaient la désolation et les ruines accumulées, ils enregistraient le nombre des malheureux conduits en captivité: 70 entre Ajaccio et Bonifacio, 30 dans le Fiumorbo, 25 aux Agriates, 20 à Campoloro. Mais leur affliction n’est qu’une formule de chancellerie, car ils persistent à exiger la démolition des tours et des châteaux, à interdire de porter des armes, sauf sur la côte. Algaiola obtint quatre fusils: deux ans après, il n’y avait plus que des ruines. Les Corses captifs à Alger étaient, dit-on, plus de 6.000. Le manque de sécurité suffisait à lui seul à éloigner les Corses d’un gouvernement qui ne protégeait pas ses sujets.
Pour échapper aux impôts et aux corsaires il n’y avait qu’à quitter le pays et le mouvement d’émigration s’accentua: on trouve des Corses jusqu’en Écosse. En vain l’interdiction demeure: les Génois veulent que la Corse, mise en culture par ses habitants, pourvoie aux besoins de Gênes. Pour cette seule raison, l’agriculture ne pouvait qu’être délaissée.
Sur ces entrefaites, la République se substitue (1552) à la maison de Saint-Georges, «l’expérience ayant démontré, dit un important document conservé à la Bibliothèque Universitaire de Gênes, que les Protecteurs étaient trop occupés à l’administration des Compere pour songer aussi aux affaires politiques et militaires de la guerre». La cession eut lieu moyennant un subside annuel de 50.000 lires pour la Corse. Les ambassadeurs, envoyés à Gênes pour faire hommage aux nouveaux maîtres, exposent la détresse du pays en termes saisissants. «Beaucoup, disent-ils, n’ont plus qu’un souffle de vie. Ils sont réduits comme les bêtes à chercher leur nourriture dans les maquis et à vivre d’herbes et de racines.» Les larmes aux yeux, ils supplient qu’on diminue un impôt trop lourd pour leurs épaules, et ne craignent pas de dire que tout dépend de cela, «importa il tutto». Ils implorent en même temps une amnistie générale qui ramènera les hommes égarés, fera tomber les inimitiés, rétablira la liberté du travail et assurera la tranquillité publique.
Le Sénat demeura sourd à ces prières. En refusant l’amnistie, il obligeait un grand nombre de Corses à persévérer dans la rébellion; en refusant d’alléger l’impôt, on attisait le mécontentement. Sampiero, qui n’avait cessé d’espérer contre tout espoir, allait en profiter.
Pendant quatre ans on le vit parcourir l’Europe, cherchant à intéresser quelque souverain à la cause de la Corse. Reçu par les cours de Navarre et de Florence avec beaucoup d’égard, il n’en obtint que des promesses. Il résolut de s’adresser aux princes musulmans: on le trouve à Alger auprès de Barberousse, à Constantinople auprès de Soliman. En vain, tout semble l’abandonner. Sa femme elle-même veut quitter Marseille où elle était réfugiée, pour se rendre à Gênes. De rage, il l’étrangle de ses propres mains. C’est alors qu’il se rend à la cour de France et de Thou nous rapporte l’impression d’indignation qu’y produit «un homme aussi méchant». Il n’est point poursuivi, mais on ne lui accorde aucun secours. Le 12 juin 1564, il débarque dans le golfe de Valinco avec une petite troupe et se précipite en furieux sur Corte, qu’il emporte.
Rien ne résiste à cet homme de 66 ans; ni les Corses hésitants, ni les Génois culbutés à Vescovato. Entre les Doria et Sampiero, la lutte prend un caractère d’horreur tragique: les prisonniers sont jetés aux chiens ou mutilés; les villages brûlent, à commencer par la maison de Sampiero à Bastelica. Pendant deux ans et demi, la Corse est un champ de carnage. Gênes n’a plus qu’une ressource: la trahison. Elle parvient à ses fins en se servant des frères d’Ornano, cousins de Vannina, gagnés, sous prétexte de venger leur parente, par l’espoir d’être mis en possession de ses biens. Entraîné dans une embuscade auprès de Cauro le 17 janvier 1567, Sampiero est abattu par le capitaine Vittolo. «Dieu soit loué, dit le gouverneur Fornari dans sa lettre au Sénat de Gênes, ce matin j’ai fait mettre la tête du rebelle Sampiero sur une pique à la porte de la ville d’Ajaccio, et une jambe sur le bastion. Je n’ai pu réunir les restes du corps parce que les cavaliers et les soldats ont voulu en avoir chacun un morceau, pour mettre à leur lance en guise de trophée.»
Sampiero a lutté jusqu’au bout pour la liberté corse. Apprécié de ses contemporains et du pape Clément VII, général habile que Paoli regrettera de n’avoir pas à ses côtés, il fut «le plus Corse des Corses».
Alphonse d’Ornano, fils de Sampiero, résista encore pendant deux ans et obtint de Georges Doria des conditions honorables. Il quitta son pays le 1ᵉʳ avril 1569 pour former un régiment de Corses au service de Charles IX: il devait recevoir de Henri IV le bâton de maréchal de France et le commandement de la Guyenne; son fils aussi, Jean-Baptiste d’Ornano, devait être maréchal de France sous Louis XIII. En Corse, George Doria avait proclamé l’amnistie; mais il ne tarda pas à être rappelé, et ses successeurs, revêtus par Gênes d’un pouvoir sans bornes, considérèrent la Corse comme un domaine à exploiter jusqu’à l’épuisement.
I) LES ROUAGES ADMINISTRATIFS[D].