Prima est ulcisci lex, altera vivere raptu,
Tertia mentiri, quarta negare deos!

Distique célèbre—et sans doute apocryphe—où il ne faudrait voir, au surplus, que le mortel ennui d’un homme habitué à la société romaine et aux raffinements d’une vie luxueuse. Certes, il ne trouvait pas en Corse de demeures splendides ni la large existence qu’il avait accoutumé de mener. Mais il nous dit lui-même, dans la Consolation à Helvia, que l’île renferme un très grand nombre d’étrangers. La tradition corse place à Luri le lieu de son exil: dans les environs s’élève la «tour de Sénèque», dont la construction n’a rien de romain: c’est un donjon de l’époque féodale. L’ortie qui pousse au pied de la tour est «l’ortie de Sénèque» parce que des paysans de Luri fustigèrent avec de l’ortie le philosophe stoïcien qui s’était permis d’embrasser une jeune paysanne. Au vrai, Sénèque a dû être relégué dans Aleria ou dans Mariana jusqu’au jour où, Messaline morte, Agrippine le rappela pour servir de précepteur à Néron. Or ni l’une ni l’autre de ces deux colonies ne devait offrir un séjour enchanteur: camps retranchés dressés aux portes de la Corse belliqueuse, étapes d’une route commerciale et surtout stratégique qui longeait la côte, ce n’était que des agglomérations administratives et militaires. Et même si Sénèque n’avait rien dit, il resterait que la Corse a pu être considérée comme une terre d’exil, à l’égal de Tomes du Pont-Euxin, et ce seul rapprochement en dit long sur le dédain où les Romains tenaient l’île voisine.

 

De quand datent, en Corse, les premières prédications? De quand les premières églises? Questions encore insolubles et qui le resteront longtemps. Il y eut sans doute des chrétiens parmi les colons de Mariana ou d’Aleria, mais les gens de la montagne ne se laissèrent pas facilement entamer par la foi nouvelle: ici comme ailleurs les «païens» ce sont les paysans. Il y eut peut-être un cimetière chrétien à Mariana: le Golo, au cours capricieux, le recouvre aujourd’hui et les pierres tombales demeurent visibles; le jour où le fleuve sera ramené dans son lit, on pourra se prononcer sur l’époque où ces tombes furent construites. Des traditions locales, dont il est difficile de faire la critique, nous font remonter à la fin du IIᵉ siècle. A mi-côte de la colline sur laquelle Borgo est assis, à 4 kilomètres environ de l’ancienne ville de Mariana, se trouvent, face à l’orient, les grottes de Sᵗᵉ Dévote. Ce sont de gros blocs schisteux amoncelés par la nature en un beau désordre. C’est là, dit-on, que les premiers chrétiens de Mariana venaient assister en cachette à la célébration des saints mystères, et peut-être les annelets que l’on trouve encore aujourd’hui à une faible profondeur dans le sol, sont-ils des fragments de couronnes ou chapelets. Sainte Dévote fut martyrisée en 303 à Mariana par les ordres du «préfet» Barbarus (?): tant de précision nous met en défiance.

Sainte Julie n’est pas moins célèbre. Mais la légende est ici plus incertaine. Elle fut martyrisée de la façon la plus horrible: les bourreaux lui auraient arraché les deux seins et les auraient jetés sur un rocher; deux fontaines aussitôt jaillirent: on les montre encore à Nonza, dans le Cap-Corse. Mais quels furent les bourreaux? Les uns parlent des Romains, les autres des Vandales.

Lorsque la domination romaine s’écroula sous le choc des Barbares, le christianisme n’avait certainement fait dans l’île que des progrès insignifiants.

IV

LA CORSE BYZANTINE ET LE POUVOIR TEMPOREL

Invasions des Barbares.—La Corse byzantine.—Origines du Pouvoir temporel.—Les incursions sarrasines.—Période carolingienne.

Les premières invasions des Barbares chassèrent en Corse un certain nombre de familles romaines (456). Au courant des Vᵉ et VIᵉ siècles, Genseric, roi des Vandales, Odoacre et les Hérules, Totila et les Goths envahirent tour à tour la Corse et en persécutèrent les habitants orthodoxes. Cyrille, lieutenant de Bélisaire, expulsa les Goths (534), mais le joug byzantin fut aussi pesant que celui des Barbares. En 552, Narsès réunit la Corse et la Sardaigne à l’Empire et y laissa comme gouverneur Longin, dont les excès dépassèrent ceux de ses prédécesseurs.

Jusqu’à l’époque carolingienne, la Corse fit partie officiellement de l’Empire byzantin. Rattachée pour l’administration politique et ecclésiastique à la Sardaigne, elle semble avoir été soumise à l’autorité particulière d’un cinarque (Κυρνου αρχων, archonte ou juge de Corse—ou συναρχων, archonte-adjoint), sous la haute surveillance de l’archonte de Sardaigne ou du tétrarque d’Italie.

Si l’on en croit les lettres de saint Grégoire le Grand, la tyrannie exercée par les fonctionnaires de Byzance sur les pays italiens, et particulièrement la Corse, dépassa toute mesure. Quiconque détient un commandement veut renforcer son autorité administrative d’une fortune territoriale qu’il accroît par les moyens les plus éhontés. Les charges et les honneurs sont vendus à qui les peut acquérir; ce sont généralement de vains titres empruntés aux hiérarchies en usage à Byzance; groupés sous le nom générique de consules, ces dignitaires revêtus de charges auliques, sont les plus gros propriétaires indigènes; les autres, plus ambitieux, achètent les fonctions locales et entrent dans les cadres administratifs de l’empire, ce sont les juges ou αρχοντες. Pour payer les faveurs dont ils sont l’objet, ils sont autorisés à lever les taxes les plus arbitraires, et ces catégories diverses de tyrans réduisent les Corses à une misère telle que, pour acquitter leurs impôts, ceux-ci sont contraints, dit saint Grégoire, de vendre leurs propres enfants. Ces magistrats, byzantins ou indigènes, autorisent les païens à exercer leurs rites moyennant finances. La détresse est à son comble; et l’exaspération populaire, longtemps contenue, éclate enfin. A Ravenne, à Naples, à Rome des soulèvements se produisent; de certains points de la Corse les habitants s’enfuient auprès des Lombards dont la barbarie païenne leur paraît préférable à l’oppression de leurs coreligionnaires d’Orient.

Les origines du Pouvoir temporel.—C’est dans ce milieu favorable que naît et se développe lentement mais sûrement le Pouvoir temporel.

Aux IVᵉ, Vᵉ, VIᵉ siècles, les empereurs avaient doté l’Église romaine de biens situés sur différents points des pays italiens, notamment de la Corse. Ces fonds de terre ou massæ constituaient dans leur ensemble une circonscription dite patrimoine. En Corse, un agent ecclésiastique appelé défenseur ou notaire est préposé par le pape à la régie de ces biens, constamment accrus par la libéralité des souverains et des fidèles. L’administration des massæ est entre les mains des conductores, ou fermiers à bail. «Sans doute, sur ces terres, dit M. Diehl, l’évêque de Rome n’exerce d’autres droits que ceux d’un propriétaire soumis comme tout autre aux lois de l’État; mais, par l’immense revenu qu’il en retirait et l’usage charitable qu’il en faisait, il acquérait une influence toujours croissante; par les intendants qu’il entretenait, il faisait sentir bien au delà du patrimoine son action et son contrôle.» En effet, en étendant la compétence des défenseurs et des notaires, en leur attribuant la haute surveillance du clergé et des évêques, saint Grégoire jeta les fondements du pouvoir temporel.

En Corse, l’action du pape est constante: ses lettres non seulement nous dépeignent l’état lamentable de l’île, mais encore y cherchent un remède. Il en appelle à l’empereur des exactions qui sont commises par ses officiers. Par lui, le patrice d’Afrique, Gennadius, est invité à veiller à la sûreté du pays que menacent des invasions d’infidèles. Un gouverneur de la Corse, le tribun Anastase, «qui avait su gagner les cœurs par la sagesse de son administration», est signalé au tétrarque comme utile au pays. A Boniface, défenseur de la Corse, il reproche de ne pas hâter l’élection des évêques; il lui recommande de protéger les pauvres et de ne pas permettre qu’un «évêque soit traduit devant les tribunaux laïques»: c’est là une affirmation d’indépendance à l’égard des empereurs et de patronage vis-à-vis des peuples disposés déjà à courir au-devant de cette autorité paternelle et bienfaisante.

Telle est l’origine des droits si contestés du Saint-Siège sur la Corse. Les invasions des Lombards et les incursions sarrasines donnèrent aux papes l’occasion d’en revendiquer la possession. En 753, Etienne II appelant à son aide Pépin le Bref contre les Lombards, lui demande de lui faire restituer ses patrimoines, et le roi franc s’engage à Kiercy à donner la Corse au Saint-Siège. Une lettre de Léon III, en 808, nous apprend que Charlemagne avait renouvelé l’engagement pris par son père.

Longtemps mise en doute par les historiens, la promesse de Pépin a triomphé à peu près définitivement des raisons qui la faisaient contester et le pouvoir temporel des papes en Corse dès l’époque carolingienne semble prouvé. Il était d’ailleurs d’autant plus facile aux papes de revendiquer la Corse que les Carolingiens ne l’avaient pas incorporée à leurs Etats, mais l’avaient considérée comme un poste avancé pour tenir les Sarrasins loin du continent. Le titre même de défenseur de la Corse porté par les commandants des marches de Toscane, semble constituer une fonction qui ne pouvait être conférée que par l’autorité du pontife.

Plus tard (1077), Grégoire VII rappellera aux Corses et aux Génois que la suzeraineté de l’île appartient au Saint-Siège; ce grand pontife dont le but sera de réformer la chrétienté, échouera dans ses vues sur la Corse où il semblera servir des ambitions plutôt que des consciences. Après avoir mis aux prises les Génois, les Pisans et les Aragonais, le Saint-Siège ne pourra jamais, malgré la constance de ses revendications disposer de la Corse, et les princes à qui il l’inféodera ne parviendront jamais à en prendre possession.

Incursions sarrasines.—En 704, les Maures ravagent les côtes de la Corse. Au IXᵉ siècle, leurs incursions deviennent périodiques: en 806, ils quittent la Corse, fuyant devant la flotte de Pépin, roi d’Italie; en 807, ils pillent une ville du littoral; Charlemagne envoie contre eux le connétable Burchard qui leur prend treize bateaux; en 808, 809, nouvelles incursions; en 813, Ermengard, comte d’Ampurias, défait la flotte sarrasine à Majorque et délivre cinq cents Corses captifs; en 825, une nouvelle expédition est décidée par l’empereur Lothaire: le comte Bonifacio et son fils Adalbert (844) sont tour à tour chargés de la défense de la Corse. En 852, les Corses s’enfuient en masse à Rome. Revenus à la fin du IXᵉ siècle, les Maures n’abandonnèrent les îles de Corse et de Sardaigne qu’après la défaite de Mugahid (1014), contre qui les communes et les seigneurs italiens se sont coalisés. C’est sur cette victoire qui porte un coup décisif au fléau mauresque en Italie que Pisans et Génois basent leurs prétentions traditionnelles à la possession de la Corse: l’origine de ces prétentions sera précisée plus loin.

Quelque nombreuses qu’aient été les descentes des Sarrasins en Corse, quelques traces funestes qu’ait laissées leur passage, les chroniques locales ont exagéré l’importance de leur domination. Le plus autorisé des chroniqueurs arabes, Ibn-el-Athir (1160-1223), ne consacre qu’un seul chapitre à toutes les entreprises des Musulmans sur la Sardaigne, et il affirme que, durant leur séjour, elle était administrée par le Rûm, c’est-à-dire l’élément italien.

Les écrivains modernes ont cru trouver des vestiges de la domination sarrasine dans certains mots du dialecte corse, ainsi que dans les noms de quelques localités qu’ils supposent d’étymologie arabe. Les exemples qui en ont été fournis ne sont pas toujours heureux: sciò (seigneur), scia (seigneurie) ne sont que des contractions des mots signor et signoria; scialare (exhaler), damidjana (damejeanne) sont italiens et procèdent du latin. Le préfixe cala qui entre dans les noms de localités non maritimes (Calacuccia, Calasima), vient du grec (χαλἱα, hutte, cabane); employé à Sartène, comme en Espagne, comme à Venise, pour désigner des voies, il trouve son étymologie directe dans le callis des Latins.

Il n’y eut jamais à proprement parler de domination sarrasine; si les Maures parvinrent à occuper certains points du littoral ou même à établir des campements dans la montagne, leur autorité ne laissa pas de traces. Amari fait observer avec raison que si les habitants de la Corse, pauvres et valeureux, n’évitèrent pas les invasions des Arabes, ils échappèrent à leur joug et restèrent étrangers aussi bien à la civilisation musulmane qu’à la marche ascendante du progrès en Italie.

En effet, ces deux îles, longtemps dépourvues de relations avec le continent, conservèrent jusqu’à nos jours un aspect de sauvagerie qui en éloigna l’étranger. D’ailleurs, la mer elle-même était un objet d’effroi pour tous ceux qui n’appartenaient pas aux populations commerçantes du littoral: une chronique du XIIᵉ siècle nous montre le savant Eginhard terrifié à l’idée de se rendre en Corse, où Charlemagne veut l’envoyer recevoir de saintes reliques: «Par terre, dit-il, envoyez-moi dans quelque endroit du globe qu’il vous plaira, même chez les nations étrangères, et j’exécuterai fidèlement vos ordres, mais je tremble à l’idée de me livrer aux routes dangereuses et incertaines de l’océan...» Dans ces conditions, la Corse ne suivit que de très loin les mouvements politiques du continent; le seul décret impérial qui la concerne (828) l’érige en lieu de relégation pour certains criminels.

Période carolingienne.—Les tyrans d’origine diverse qui asservirent l’Italie tour à tour pendant la période carolingienne, ont laissé des souvenirs plus traditionnels qu’authentiques. Un Béranger, souvent cité dans les chartes apocryphes de Monte-Cristo, fait penser que l’un des deux princes de ce nom aurait pu sinon séjourner, du moins paraître en Corse au cours des luttes qu’ils soutinrent contre leurs compétiteurs au trône d’Italie. Le fils de Béranger II (950-961), Adalberto, se réfugia en Corse à plusieurs reprises pour éviter la colère de l’empereur Othon. Un siècle auparavant (872), la Corse avait également servi d’asile à Adalgis, fils de Didier, roi des Lombards, poursuivi par l’empereur Louis II qu’il avait, pendant un mois, retenu prisonnier.

D’une charte de l’empereur Othon III (996) on a conclu que Ugo, fils d’Hubert, marquis de Toscane, avait incorporé l’île à ses États, mais rien ne prouve qu’il y ait exercé aucune souveraineté effective.

V

LES ORIGINES DE LA FÉODALITÉ ET DES RIVALITÉS ITALIENNES

Les clans féodaux.—Marquis, comtes et vicomtes.—Origine de la rivalité des Pisans et des Génois.

Toute l’histoire du Moyen Age en Corse repose sur le développement de trois clans féodaux dont les racines sont profondes et les ramifications très étendues. L’hérédité est la base de l’organisation politique du Moyen Age, elle est la source de tout droit, de même qu’elle sert de prétexte à toute invasion, à toute violence. C’est pour avoir négligé de suivre les héritages que les historiens de la Corse ont si longtemps répété les mêmes anachronismes ou se sont appesantis sur les mêmes critiques stériles.

Deux de ces clans ont introduit dans l’île les peuples dans lesquels ils s’étaient fondus (Génois et Pisans). Le troisième, dépourvu d’attaches avec le continent, a maintenu dans sa région le caractère autochtone. Le système géographique de l’île a assigné à chacun d’eux les limites de son développement.

Les marquis.—Les comtes Bonifacio en 825 et Adalbert (son fils en 845) avaient été chargés de la défense de la Corse. Leurs descendants, marquis en Italie, conservèrent cette fonction. Ils étaient défenseurs de la Corse comme l’empereur était défenseur de Rome. Aucun conflit entre les deux pouvoirs, le pape et l’empereur, s’empruntant mutuellement les forces matérielles et morales dont ils disposent. En 951, le chef des marquis toscans est Oberto-Opizzo, vicaire impérial pour toute l’Italie, mais souverain direct des comtés de Luni, de Gênes, de Milan et des Iles. Les historiens ont groupé ses descendants sous le nom conventionnel d’Obertenghi; parmi ceux-ci nous ne nous occuperons que de ceux qui conservèrent des biens ou des prétentions en Corse. Ils furent assez puissants et assez nombreux pour y maintenir l’élément toscan et y semer les germes des prétentions pisanes.

Si l’on s’en réfère à une épitaphe tardivement rédigée il est vrai, le marquis Alberto, au XIᵉ siècle, aurait chassé les Sarrasins de Rome et contribué à la défense de la Corse; ses descendants, marquis de Massa ou de Parodi, sur le continent joignirent constamment à leurs titres celui de marquis de Corse. Ce ne fut pas là, comme on pourrait le croire, une vaine qualification: la Corse fut un des nombreux fiefs conservés en indivis suivant la loi lombarde par les descendants d’Oberto réunis en consortium. Le partage des biens divisés en quarts, en huitièmes, voir en trente-deuxièmes, était fictif et ne s’opérait que sur l’ensemble des revenus. Tous les descendants d’Alberto Ruffo portaient le titre de marquis de Corse, alors que certains d’entre eux seulement résidaient sur le fief. Un vicomte, un gastald ou un vicaire administrait leurs biens dont les revenus étaient répartis à chacun proportionnellement à ses droits. Mais, comme l’a fait observer Desimoni, il est clair que cette communauté

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St-Florent: la Citadelle.—Ibid.: Cathédrale de Nebbio.—Corbara: le Couvent. (Sites et Monuments du T. C. F.)

Pl. III.—Corse.

ne peut éternellement durer; à chaque génération les liens du sang s’amoindrissent: la lutte pour les intérêts personnels devient plus vive. En vain, la vieille coutume de famille, l’instinct de conservation au milieu des éléments étrangers, les traditions combattent encore pour la maintenir, tout est inutile; le progrès de l’émancipation individuelle l’emporte, on ne divise pas encore le fief principal, la capitale de ces états disséminés, mais chacun, peu à peu, se sépare du tronc et se fixe sur une terre, dans un château où le retiendront plus tard la pauvreté et l’impuissance.

Quoi qu’il en soit, la plupart des familles toscanes qui furent mêlées à l’histoire de la Corse aux XIIᵉ et XIIIᵉ siècles, sont issues de ces premiers marquis dont l’héritage est parfois passé, par leurs filles, en des races étrangères. C’est ainsi que Hugues de Baux, de maison française, devint juge de Cagliari et marquis de Corse (1219), Adelasia d’Arborea, sa cousine par alliance, rendit hommage au Saint-Siège pour la Corse (1236), et l’épitaphe de son mari, Enzio, fils de Frédéric Barberousse, qualifie roi de Corse ce prince infortuné. Le petit-fils d’Adelasia, Ugolino della Gherardesca, dont le père a inspiré au Dante l’un de ses tableaux les plus dramatiques, vint en Corse combattre Giudice de Cinarca (1289). Les prétentions d’autres Obertenghi prouvent que c’est bien l’héritage de Bonifacio qu’ils se disputent: en 1171, les Malaspina, appuyés par les Pisans, font la guerre aux marquis qui, pour défendre leurs biens corses, s’adressent aux Génois; un traité intervient; mais un siècle plus tard (1269), c’est avec des soldats génois qu’Isnardo Malaspina envahira le sol de la Corse.

Les souvenirs laissés par les marquis confirment l’opinion exprimée par l’annaliste génois Caffaro (XIIᵉ siècle). «La coutume des marquis, écrit-il, est de préférer le brigandage à l’honnêteté.» L’un d’eux Guglielmo, fils d’Alberto Corso, se signala entre tous par ses méfaits: il s’empara, contre tout droit, des judicats d’Arborea et de Cagliari en Sardaigne, il persécuta l’archevêque d’Arborea, répudia sans raisons sa femme légitime, fit contracter à sa fille des noces incestueuses et se lia d’amitié avec les princes mahométans, toutes choses qui lui valurent la réprobation de ses contemporains et des avertissements pontificaux dont il ne tint d’ailleurs aucun compte. Giovanni della Grossa cite avec indignation certains marquis qui voulaient que «les femmes de leur seigneurie se livrassent à eux avant de vivre avec leurs maris». Peu disposés à se soumettre à ce rite, les habitants de San-Colombano massacrèrent trois de leurs seigneurs en un seul jour.

Au XIᵉ siècle, la part des marquis de Massa di Corsica s’étendait encore sur tout l’En-deçà-des-Monts; la révolte de leurs vicomtes les privera du Cap-Corse. Appauvris par leur accroissement, ils luttent avec peine contre leurs anciens vassaux (seigneurs de Speloncato, de Loreto, etc.); cependant en 1250, il leur reste encore: 1º au nord les pièves de Giussani (Olmi-Capella), Ostriconi (Belgodere), Caccia (Castifao); 2º en allant vers le sud-est, tout le pays compris entre les châteaux de Rostino et de Santa-Lucia qui leur appartiennent avec leur territoire; 3º à l’ouest, les pièves de Verde et de Pietra-Pola, prolongement au nord et au sud de la plage d’Aleria, sur une longueur de soixante milles environ.

Les révolutions populaires du XIVᵉ siècle (bien que leur château de San-Colombano ait été incendié par le peuple) ne ruinèrent pas leurs privilèges féodaux. Après le mouvement communal de Sambocuccio d’Alando (Voir ch. VII), ils continuent à faire des donations aux églises et à guerroyer contre leurs voisins. Cependant l’un des moins affaiblis d’entre eux, Andrea, en 1368, abandonne ses biens au monastère de San-Venerio de Tiro et passe en terre ferme après avoir signé un traité avec les seigneurs de Speloncato; il ne conservait en Corse que son château de San-Colombano qu’il avait réparé ou reconstruit.

Les comtes.—Ils furent, suivant la tradition, les souverains héréditaires de la Corse du IXᵉ au XIᵉ siècle, et ont pour auteur un comte Bianco dont la légende a fait un fils de l’hypothétique Ugo Colonna (V. l’introduction bibliographique). Avec plus de vraisemblance, nous verrons dans cette dynastie une branche des marquis d’Italie plus anciennement fixée dans l’île que les Obertenghi, et plus rapidement mêlée à l’élément indigène. Comme les marquis, ils se divisent en Bianchi (Blancs) et en Rossi (Rouges) et se transmettent les prénoms en usage chez les Obertenghi avec une régularité qui prêterait à la confusion si le rôle de ces derniers n’était suffisamment précisé par les documents. Le comté des Iles était d’ailleurs sous la juridiction directe des marquis. L’un des copistes de Giovanni della Grossa fait judicieusement descendre les comtes de Bonifacio à qui il donne le surnom de «Bianco», conciliant ainsi la légende et la vraisemblance, mais le transcripteur a le tort de nous présenter comme un fait acquis ce qui n’est qu’une supposition interpolée dans le texte du vieux chroniqueur.

Le seul personnage marquant de cette race est le bon comte Arrigo-bel-Messer, assassiné en l’an mille. Celui-ci semble avoir bénéficié de la réputation de justice et d’équité acquise plus tard par d’autres seigneurs homonymes. Après sa mort, les Biancolacci (issus de son frère, Bianco) perdirent leur suprématie et ne tardèrent pas à être supplantés dans l’Au-delà-des-Monts même par les seigneurs de Cinarca ou Cinarchesi. Des textes touffus, des versions légendaires on peut déduire que, vers le commencement du XIIᵉ siècle, les ancêtres de ces derniers (Arrigo et Diotajuti), venus de Sardaigne ou d’Italie, s’emparèrent par la force du château de Cinarca et que, pour justifier cette invasion, ils se prétendirent issus de la souche des anciens seigneurs. La chronique explique à sa façon cette commune origine en supposant qu’Ugo Colonna eut deux fils: Bianco, tige des anciens souverains de l’île, et Cinarco ancêtre des Cinarchesi qui leur succèdent; l’histoire se contentera de constater qu’une même charte de 1222 réunit un Cinarchese et un Biancolaccio dans un pacte avec les Bonifaciens, et qu’en 1238, des arbitres estiment les droits de la fille d’un Biancolaccio sur les biens des seigneurs de Cinarca. Au XIIIᵉ siècle, les Biancolacci ne sont plus que les vassaux des Cinarchesi qui, devenus les maîtres de l’Au-delà-des-Monts, ne cesseront de prétendre à l’autorité suprême. En moins de deux cent cinquante ans, dix-sept d’entre eux, dont les plus célèbres sont Giudice de Cinarca, Arrigo della Rocca, Vincentello d’Istria et Gian-Paolo de Leca, domineront la Corse presque entière, la plupart avec le titre de comte qu’ils tiendront non d’un droit ancestral, mais du suffrage populaire. Néanmoins, certaines parties du pays cinarchese restent, jusqu’au XVIIIᵉ siècle, terres féodales.

Les vicomtes.—Les membres d’une puissante famille exerçaient avec le titre de vicomtes le pouvoir au nom des marquis dans les comtés de Gênes et des Iles. Quand l’empereur Conrad le Salique (1037) consacra par une charte l’hérédité des fiefs, les officiers des Obertenghi en profitèrent comme eux. Pendant quelque temps, les marquis conservèrent sur leurs vicaires une faible suzeraineté, mais déjà la commune de Gênes, ainsi que les grandes cités italiennes, travaillait à son émancipation sous la protection de ses évêques. Ce patronage ne tarda pas à se transformer en juridiction tolérée à l’origine, puis bientôt considérée comme un droit. Longtemps, les vicomtes refusèrent les dîmes à l’évêque de Gênes, bien qu’une branche de leur maison (Avogari) fût en possession de l’avouerie héréditaire du diocèse; mais en 1052, un membre de leur famille, Oberto, occupant le siège épiscopal, ils entrèrent en composition, adhérèrent à la Commune et reconnurent pour leurs fiefs la suzeraineté de l’évêque. Ils brisaient ainsi leurs liens avec les Obertenghi dont le pouvoir, dès lors, ne cessa de décroître.

Les vicomtes étaient représentés en Corse par diverses branches qui formèrent au XIVᵉ siècle l’albergo Gentile: c’étaient les familles Avogari, Pevere, de Turca (de Curia—de Corte), de’ Mari, di Campo. Par leur rupture avec les Obertenghi, ils constituèrent au nord de la Corse une seigneurie indépendante, plus tard limitée au Cap-Corse.

Par eux s’introduit dans l’île l’élément ligurien: les intérêts de la Commune sont devenus les leurs, car leur clan forme à Gênes un noyau d’aristocratie qui détient par les évêques et les consuls, uniquement sortis de leur race, l’autorité religieuse et civile. Pour les Pisans, l’action des Génois en Corse était considérée comme une usurpation; pour les marquis, les vicomtes étaient des vassaux révoltés. Les Corses eux-mêmes, dit la Chronique, étaient malheureux; ils implorèrent l’appui du pape Grégoire VII qui, appréciant leur «désir de retourner conformément à leur devoir sous la domination juste et glorieuse du gouvernement apostolique», leur déclara qu’il y avait en Toscane des seigneurs prêts à prendre leur défense contre les envahisseurs (1077). Mais la mission officielle de rétablir le pouvoir de l’Église en Corse est confiée à Landolfe, évêque de Pise, qui conservera pour le compte du Saint-Siège les citadelles et lieux fortifiés et partagera avec le pape les revenus de la Corse (1078).

L’autorité de ceux des Obertenghi qui, dès lors, prennent d’une façon suivie le titre de marquis de Corse, se trouvait donc bien réduite. A cette époque, dans les républiques d’Italie, la cause de l’évêque ne se sépare pas de celle de la commune. Si l’on observe qu’avant Grégoire VII, l’investiture des évêques est un droit temporel attribué aux souverains et non aux papes, on admettra que l’élévation de Landolfe au vicariat apostolique de la Corse correspondait à une véritable inféodation de l’île aux Pisans: ce fut bien ainsi que les Génois le comprirent.

Pendant quarante ans, le Saint-Siège ne cessa de favoriser les Pisans. En 1119, Pise fut érigée en archevêché, ce qui mécontenta les Génois au point de rendre la guerre inévitable. Dans un but de pacification, le pape Calixte II, en 1121, déclara que la Corse dépendrait à jamais directement du Saint-Siège. Les Pisans protestèrent. Ce fut alors que la diplomatie génoise déploya ses ressources pour la première fois. Les ambassadeurs Caffaro et Barisone venus à Rome, y étonnèrent clercs et laïcs par leurs prodigalités. Le 16 juin 1121, ils s’engageaient sur le salut de leur âme et de celles des consuls, à verser à la curie romaine mille cinq cents marcs; ils promettaient en outre de faire un don de cinq cents onces d’or aux clercs qui auraient prononcé en concile la révocation définitive de la primatie de la Corse. De leur côté, les fidèles du pape Calixte s’engageaient à faire donner gain de cause aux Génois. Ces conventions furent consignées par écrit. A Rome, chacun voulut sa part du butin inespéré: cardinaux, évêques, clercs, laïques se firent promettre par serment des sommes proportionnées à leur influence. Les ambassadeurs ne négligèrent personne, et quand, au mois d’avril 1123, s’ouvrit le concile de Latran, la décision des juges n’était plus douteuse. Par un reste de pudeur, nul n’osait la formuler. «Le pape alors, dit Caffaro, réunit douze archevêques et douze évêques pour discuter le droit à la consécration des évêques corses et, en consultant l’ancien registre de l’Église romaine, ils trouvèrent que les Pisans détenaient injustement l’archevêché de Corse.» Ils se rendirent alors de la basilique au palais, et l’archevêque de Ravenne prit la parole: «Seigneur, seigneur, dit-il, nous n’avons pas osé proférer une décision en ta présence, mais nous te donnons un avis qui en aura toute la force: que le métropolitain de Pise abandonne la consécration des évêques corses et ne s’y entremette jamais plus.»—Entendant cette parole, le pape se leva et demanda aux juges s’ils approuvaient. Par trois fois, ils répondirent: «Placet, placet, placet». «Et moi, ajouta le pape, au nom de Dieu et du bienheureux Pierre, j’approuve et je confirme.»

Aussitôt l’archevêque de Pise, Ruggiero, se leva enflammé de colère, et, jetant aux pieds du pontife sa mitre et son anneau: «Jamais plus, cria-t-il, ne serai ton archevêque ou ton évêque!» Et comme il s’éloignait, le pape, repoussant du pied la mitre et l’anneau, lui dit: «Frère, tu as mal agi, et je t’en ferai repentir.» Le lendemain matin, 27 mars, Calixte fit connaître la sentence du concile. La bulle fut rendue le 6 avril.

Les Pisans ne s’inclinèrent pas devant la sentence pontificale, et les hostilités reprirent leur cours: ce fut une véritable guerre de pirates dans les mers de Corse et de Sardaigne et sur les côtes de ces îles. Enfin, Innocent III entreprit de faire cesser la lutte qui durait depuis quatorze ans (1119-1133) en partageant l’objet du litige: il érigea Gênes en archevêché et lui donna pour suffragants les diocèses de Mariana, du Nebbio et d’Accia, au nord de la Corse; Ajaccio, Aleria et Sagone, c’est-à-dire la plus grande partie de l’île, restèrent sous le gouvernement de l’archevêque pisan (19 mars 1133); la paix fut signée. Pour compenser la perte des évêchés corses, le Saint-Siège attribua à l’archevêque de Pise de nouveaux privilèges et étendit sa juridiction (1ᵉʳ mai 1138).

On aurait pu croire Génois et Pisans satisfaits: il n’en fut rien. Les deux peuples étaient voués aux désastres d’une éternelle rivalité. Chacun d’eux aspirait à l’empire des mers, et tout succès obtenu par l’un était considéré par l’autre comme une atteinte à sa propre grandeur. La guerre recommença en 1162, mais il ne semble pas que la Corse, qui en subit le contre-coup, en ait été la cause. La rivalité des deux peuples sur son territoire deviendra bientôt plus ardente que jamais à propos d’une petite forteresse dont le nom, inconnu jusque-là, figurera pendant des siècles à côté de celui de Gênes dans tous les traités passés par la République. La querelle de Bonifacio, plus futile en apparence que celle des évêchés, ne s’éteindra que par l’écroulement de l’une des deux républiques.

Au XIIIᵉ siècle, Bonifacio, fondée, disent les chroniques, par l’officier impérial de ce nom préposé jadis à la défense de la Corse, était un repaire de pirates qui pillaient les vaisseaux sans distinction de nationalité. Avant 1186, les Génois s’en étaient rendus maîtres, mais en 1187 les Pisans les en chassent et y bâtissent un nouveau fort dont ils sont eux-mêmes expulsés la même année.

Maîtres du rocher qui commande au détroit, les Génois sont bien décidés coûte que coûte à le conserver. Ceux d’entre eux qui voudront y aller habiter jouiront de privilèges exceptionnels. Chacun d’eux touche pour son service de garde six livres de Gênes chaque année. Tout enfant mâle qui y naît reçoit pour son entretien douze deniers par jour jusqu’à l’âge de vingt ans; les filles ont droit à six deniers jusqu’à l’âge de quinze ans, «et ce fait le commun de Gênes, dit le Templier de Tyr, pour maintenir en habitation ledit château».

Ces colons ont été choisis dans les professions les plus diverses, forgerons, cordonniers, tailleurs, charpentiers, médecins, etc. L’importance de la colonie est telle que le podestat de Bonifacio prendra plus tard le titre de vicaire de la Commune de Gênes en Corse, et son succès poussera les Génois en 1272 à en fonder une semblable à Ajaccio, mais Charles d’Anjou, fils de saint Louis, détruira la forteresse et en chassera les Génois (1274).

Les actes dressés au sein des deux républiques nous montrent à la fin du XIIᵉ siècle Gênes et Pise se disputant âprement la possession de Bonifacio que chacune considère comme lui appartenant en propre. Après vingt-cinq années de guerres et de luttes diplomatiques où tour à tour furent invoquées l’autorité du pape et celle de l’empereur, Bonifacio restait aux Génois.

VI

LE SIÈCLE DE GIUDICE

État de la Corse pendant le Moyen Age.—Bonifacio et les seigneurs de Cinarca.—Giudice.—Premières expéditions des Génois en Corse.

Au XIIIᵉ siècle seulement commence l’histoire des Corses; jusqu’ici, nous n’avons pu étudier l’île que dans ses rapports avec l’étranger. Nous touchons à l’époque où la Corse se fait connaître elle-même et où la légende cède le pas à l’histoire. Ce n’est pas que les monuments soient nombreux, mais ils sont précis et d’une authenticité indiscutable; ils appuient la chronologie à des bases solides, restituent aux personnages traditionnels leur identité parfois discutée, fournissent à la géographie féodale des éléments de reconstitution, et, en se reliant à la documentation externe, permettent d’apprécier le contre-coup des événements qui ont fait peser dans l’île leur lourde influence.

État de la Corse pendant le Moyen Age.—Depuis le IXᵉ siècle, une double tendance s’était manifestée en Europe: la disparition des hommes libres dans la vassalité ou le servage, et l’absorption des petites propriétés dans la grande propriété. La Corse non incorporée à l’empire d’Occident, ainsi que la Sardaigne plutôt abandonnée qu’arrachée à l’empire byzantin, échappent aux mœurs nouvelles importées par les Germains ou du moins ne les subissent que sous une forme atténuée. En Occident comme en Orient, en effet, dès le IXᵉ siècle, on se fait esclave ou volontairement, ou parce que les lois condamnent à la vente de leur corps ceux qui ne peuvent s’acquitter de leurs dettes. Les charges auxquelles sont soumis les hommes libres et surtout le service militaire, triomphent des dernières répugnances du peuple à sacrifier sa liberté. En Corse, rien de semblable, le serf volontaire est l’exception; la sobriété de l’insulaire, sa nature indépendante et guerrière le mettent à l’abri de toute aliénation de sa personne. Il est donc peu probable que le servage ait beaucoup pesé sur les Corses, et si on voit s’opérer aux IXᵉ, XIIᵉ et XIIIᵉ siècles des ventes d’esclaves corses, on doit supposer qu’ils appartiennent à des familles de captifs musulmans.

On a déjà fait observer d’ailleurs que dans tous les patrimoines de Saint-Pierre, le servage était moins arbitraire et moins barbare que partout: en Sardaigne, dit M. Amat de San-Filippo, les questions entre patrons et serfs étaient tranchées par les tribunaux.

A côté des trois clans qui se partageaient l’île s’était élevée une féodalité autochtone dont il est permis de soupçonner les commencements. Nous avons vu plus haut combien l’aristocratie italienne goûtait les dignités en usage dans la hiérarchie byzantine et de quel attrait étaient revêtus ces titres de consuls et surtout de juges (αργοντες) réservés d’abord aux seuls fonctionnaires.

L’influence des usages administratifs et même de la langue de Byzance dans les îles méditerranéennes n’est plus à démontrer. En Sardaigne, au XIᵉ siècle, les juges-souverains de Cagliari se donnaient encore le titre d’archonte et conservaient sur leurs sceaux les caractères helléniques. Au XIIᵉ siècle, Grégoire VII adressait une bulle aux clercs, consuls majeurs et mineurs de la Corse. Quant au titre de juge, il précéda dans les deux îles toutes les qualifications féodales. Lorsque Byzance affaiblie, isolée de ses dernières possessions occidentales, se trouva dans l’obligation de renoncer à y envoyer des fonctionnaires, les indigènes qui purent s’élever au-dessus de leurs compatriotes, usurpèrent leurs fonctions et, croyons-nous, se parèrent de leurs titres pour en imposer davantage. En Sardaigne, les monuments confirment cette opinion; en Corse, ils apparaissent trop tard pour la justifier, mais le souvenir des juges est assez souvent évoqué dans la chronique corse pour faire admettre qu’avant de se qualifier seigneurs et gentilshommes, les puissants de l’île aient pris une qualification à laquelle les masses étaient habituées. Giovanni della Grossa cite à plusieurs reprises des juges qui se firent seigneurs et parvinrent à rendre leurs fonctions héréditaires.

Ce n’était cependant pas chose aisée, car nous verrons qu’en Corse, le droit héréditaire à l’autorité est presque toujours contesté. Le fief passe péniblement à ses héritiers naturels; l’autorité suprême ne se transmet jamais. Aucune constitution n’assure au chef du jour une prépondérance certaine pour sa race. Tous les Corses aspirent au pouvoir, et les plus forts l’arrachent tour à tour au caprice de l’opinion populaire qu’actionne tout un rouage de volontés unies par des intérêts trop immédiats pour être stables. Ces rouages constituent le clan dont l’organisation ne permit pas au système féodal de s’imposer dans toute sa rudesse germanique. Ainsi que les cités italiennes, et plus encore qu’elles, la Corse paraît avoir toujours eu dans ses rangs inférieurs des hommes libres en quantité suffisante pour composer une tierce classe peu différente des deux autres auxquelles elle est souvent unie par les liens du sang. Dans un pays où la femme est tenue dans un état constant d’infériorité, l’amie (comme on dit alors) presque toujours accueillie, du moins supportée par la femme légitime, ne souffre pas plus de sa maternité irrégulière que son fils n’aura à rougir de sa bâtardise. Les parentés s’étendent donc très loin, et ni les richesses, ni l’éducation n’opposant de barrière au mélange des classes, tous les hommes peuvent se croire égaux. Aucune hiérarchie, aucun ordre social ne faisant de la féodalité un corps constitué, la Corse échappe aux progrès inhérents à toute organisation même défectueuse, et nourrit uniquement le sentiment de l’indépendance individuelle. C’est pourquoi les clans corses n’ont jamais pu concevoir les unions patientes et fertiles qui, à Gênes, donnèrent naissance aux alberghi. Dans l’albergo, l’intérêt général ignore les soifs individuelles de ses membres, alors que la famille corse ne vise qu’à satisfaire des ambitions. C’est la plus violente et la plus appuyée par le chiffre de ses partisans qui triomphera: les alliances ont pour principal objet d’en augmenter le nombre. Une femme qui compte vingt frères ou cousins germains est un beau parti, même pour un Cinarchese.

Lisons les chroniques, nous y verrons que le vassal, à la fois soldat et pasteur, ignore la glèbe, car le seigneur est rarement assez puissant pour l’y maintenir. Dès qu’il se sent opprimé, il se révolte, s’il ne peut espérer se faire seigneur lui-même. Il sait qu’un homme robuste et sachant manier le fer trouvera toujours bon accueil; les inimitiés des chefs lui procureront un appui et un soutien. Le pouvoir natif du feudataire est très limité: trop de frères, trop de bâtards surtout, partagent son patrimoine et ses ambitions. Le vassal, ne l’oublions pas, est souvent apparenté au seigneur, il vit de la même existence que lui et, comme lui, porte des armes offensives et défensives; il trouvera toujours asile dans les villages libres qu’administrent leurs consuls ou leurs gonfaloniers. La seule loi est la force qui se manifeste surtout par le nombre des clients accourus volontairement ou attachés au chef par les liens du sang. Encore cette loi n’est-elle pas absolue: la nature du pays, hérissé de montagnes, couvert de maquis, protège l’isolé contre la masse, refrène et limite l’autorité, encourage les rébellions et maintient la Corse dans un état d’anarchie plus désastreux pour son progrès que les pires tyrannies.

La tradition insulaire conserva, du gouvernement des Pisans, le meilleur souvenir: «Leurs juges, dit Giovanni della Grossa, savaient se concilier l’affection des grands, de la classe moyenne et du peuple, parce qu’ils maintenaient seigneurs, gentilshommes, gens du peuple et autres dans le rang qui leur convenait. Cette paix et cette union profonde firent oublier les malheurs des temps passés; on bâtit ces belles églises qui sont aujourd’hui les plus anciennes, des ponts superbes et beaucoup d’autres édifices d’une architecture remarquable et d’un art singulier dont quelques-uns subsistent encore aujourd’hui.»

Il est certain que le gouvernement ecclésiastique des Pisans ne pouvait qu’adoucir la condition des classes populaires et surtout des serfs de corps—s’il en subsistait. Dans tous les pays d’Occident, aux temps les plus durs de la féodalité, le fait de devenir le serf d’un évêque ou d’une grande abbaye était considéré comme une grande amélioration de sort. Mais les abus ne tardèrent pas à paraître. La féodalité ecclésiastique s’implanta dans les mœurs et emprunta à l’autre jusqu’à ses caractères de transmission héréditaire. Les bénéfices passent du père au fils. En Corse, un prêtre commence presque toujours la fortune d’une famille. C’est, d’après les chroniques, le cas des Cortinchi, ce sera au XVᵉ siècle celui de la puissante maison d’Omessa dont les chefs, prélats batailleurs, partageront les bénéfices entre leurs fils naturels. Un prêtre violent, Abram de Belgodere, à la même époque, relèvera en Corse la famille abaissée des marquis et contraindra les moines de Portovenere à restituer une part des biens abandonnés par la faiblesse des Obertenghi dont il revendique l’héritage pour le laisser à ses bâtards. On pourrait multiplier les exemples; il va de soi que c’est par une aristocratie religieuse que le pape voulait faire diriger la Corse, aristocratie de vertu, de discipline et surtout de soumission à l’Église; or, l’abbaye qui fut la plus favorisée en Corse, qui y recueillit le plus de bénéfices, «était, au dire de Grégoire IX (1231), complètement dépravée et souillée de tous les vices des moines».

Bonifacio et les seigneurs de Cinarca. Giudice de Cinarca.—Maîtres de Bonifacio, les Génois tentèrent de s’attacher, par des moyens conciliants les plus puissants d’entre les féodaux. Ce fut ainsi que les seigneurs de Cinarca et les Biancolacci furent amenés à signer des traités d’alliance avec les Bonifaciens. Soit mauvaise foi de la part des contractants, soit désobéissance du fait de leurs vassaux, ces pactes furent fréquemment rompus. La plus ancienne de ces conventions est de 1222. Le 5 septembre, Opizzo de Cinarca, chevalier, et Guglielmo Biancolaccio se font admettre ensemble au nombre des citoyens de Bonifacio. Ils s’engagent à aider ladite commune contre ses ennemis, et à se tenir à la disposition du podestat et des consuls de Gênes, sans toutefois que cet engagement puisse porter en quoi que ce soit préjudice à leurs droits. Nous sommes déjà dans la seconde phase de l’histoire des communes. Il n’y a pas un siècle qu’elles se faisaient confirmer leurs privilèges par les seigneurs; maintenant elles se les attachent par les liens d’une bourgeoisie honoraire, sans toutefois attaquer encore leur autorité: ces actes sont des accords de puissance à puissance; dans peu, nous verrons en Corse, comme en Ligurie, les seigneurs reconnaître la suzeraineté de la commune.

Par la suite, les relations des Génois et des Corses sont souvent tendues. A ces derniers, les habitants de Bonifacio reprochent de se livrer à de fréquentes excursions sur les territoires qu’ils cultivent, d’y faire la maraude, de piller leurs bestiaux, et d’incendier les habitations de leurs alliés. Des traités de paix interviennent, mais ils sont violés généralement par les Corses ou par les Génois l’année même de leur adoption.

Mais la division régnait entre différentes branches des Cinarchesi et des Biancolacci. Guglielmo de Cinarca fut assassiné par ses propres neveux qui s’emparèrent de ses biens au détriment de ses héritiers légitimes. Ceux-ci étant en bas âge, la vendetta fut tardive; elle n’en fut pas moins énergique, les meurtriers à leur tour trouvèrent la mort sous les coups de Sinucello, fils de Guglielmo, qui en sacrifiant ses cousins aux mânes de son père, s’imposa comme le seul seigneur du territoire cinarchese en attendant qu’il se rendît maître de la Corse tout entière. Sous le nom de Giudice (Juge) qu’il adopta, Sinucello fut le premier Corse dont les gestes imposèrent le souvenir à la postérité. «Ce fut, dit avec raison Ceccaldi, l’un des hommes les