HISTOIRE
DE CORSE


I

LES ORIGINES

Les données géographiques.—Les découvertes archéologiques et anthropologiques.—La civilisation néolithique.—La question des influences orientales.

Un pays de montagnes dans la mer: telle est la Corse, âpre et riante, qui tout à la fois repousse et accueille. Les plus hauts sommets se dressent dans la partie médiane de l’île, sur le bord occidental d’une dépression qui, de l’île Rousse à la marine de Solenzara, sépare la Corse granitique, à l’Ouest, et la Corse schisteuse, à l’Est. La ligne de faîte, qui atteint 2.710 mètres au monte Cinto, 2.625 mètres au monte Rotondo, n’est franchie que par des cols (foci ou bocche) élevés de plus de 1.000 mètres. C’est de ce côté que la partie ancienne de la Corse est le plus difficilement accessible. La vaste conque granitique du Niolo, d’où le Golo s’échappe par des gorges sauvages, abrite un peuple de bergers «couverts de poils» qui ont gardé, notamment dans la piève d’Asco, les mœurs d’autrefois. C’est une race de travailleurs, rude et vaillante. «Nulle part, dit un vieux dicton corse, on ne travaille autant que dans le Niolo.» Entre les hautes vallées du Golo et du Tavignano, sur un seuil élevé, Corte commande le passage de l’Ouest à l’Est: ce fut, au XVIIIᵉ siècle, le centre politique de l’île.

Des hauteurs du Niolo, que prolongent vers le Sud-Est le monte d’Oro, le monte Renoso, l’Incudine, descendent vers le Sud-Ouest une série de vallées étroites et parallèles—Liamone, Gravona, Prunelli, Taravo, Rizzanèse—aboutissant aux nombreux golfes de la côte occidentale. Séparées par de hautes croupes, elles communiquent malaisément entre elles et certains «pays» ont reçu des appellations distinctes: la verte Balagne, au Sud de Calvi,—les Calanche, vers Piana, où le granit désagrégé a formé des accumulations pittoresques de rochers,—la Cinarca, «le plus joli pays du monde»... La mer, qui s’ouvre à l’ouest, fut à l’origine le seul lien entre les hommes: à cause d’elle, l’«Au-delà des monts» fut la partie la plus anciennement peuplée de toute l’île.

La région plissée, qui confine à l’Est, est beaucoup plus récente. Son architecture est celle des chaînes alpines. Les vallées n’offrent pas la même régularité et le même parallélisme que celles de l’ouest: quelques-unes, comme celles du Golo et du Tavignano, n’ont pu établir leur profil actuel qu’au prix d’énergiques captures. En tous cas le morcellement n’est pas moindre. Voici le Cap, avec ses «marines»,—la «conque» du Nebbio, dont certaines parties ont une grâce exquise,—la riante Casinca, où les villages, tout blancs, coiffent les collines,—la Castagniccia, où des pièves multiples—Rostino, Ampugnani, Vallerustie, Orezza, Alesani—formèrent le réduit de l’indépendance corse,—le Fium Orbo sauvage et sublime... Tel est l’«En-deçà des monts», où l’émiettement territorial est également imposé par les conditions géographiques. Mais, sauf à Bastia et dans quelques «marines» privilégiées, la côte est peu favorable à la vie maritime: les alluvions, fluvio-glaciaires ou bien modernes, ont créé deux plaines, larges de 5 à 10 kilomètres, où sévit la malaria.

A l’extrémité sud, une petite table de calcaires tertiaires s’accole au massif ancien: c’est la région de Bonifacio, que les Corses mêmes considèrent comme étant presque hors de Corse.

A travers cette variété il est difficile de saisir l’unité profonde qui fera l’originalité du pays corse. Au surplus, les contrastes abondent. La plaine féconde est délaissée pour la montagne; c’est une île, et il n’y a pas de marins; le relief invite au morcellement, et pourtant il n’y a pas de nationalité plus homogène que la nationalité corse. Ces étrangetés s’expliquent par l’histoire. Grâce à sa situation centrale dans le bassin occidental de la Méditerranée, à la sûreté de ses mouillages, la Corse a été atteinte, et de très bonne heure, par les courants généraux de commerce et d’invasions qui ont contribué à mêler les races de la Méditerranée et de l’Europe; dès l’antiquité, elle tenta les convoitises, elle devint l’arène de toutes les compétitions, le rendez-vous de tous les conquistadores. Histoire compliquée, souvent tumultueuse, dont les origines sont, comme il arrive, particulièrement délicates à démêler.

 

Pour Sénèque déjà, les temps anciens de la Corse étaient «enveloppés de ténèbres», et l’exil du philosophe dans l’île qu’il détesta si fort marqua longtemps le dernier fait précis jusqu’où l’on pouvait remonter sans faire aux hypothèses une part trop grande. Vers la fin du XVIIIᵉ siècle, l’historien de la Corse, Pommereul, constatant que «l’origine de la plupart des peuples est couverte d’un voile impénétrable» et qu’au surplus «l’âge d’un peuple ne peut rien ajouter à sa gloire», consent à rester ignorant par esprit philosophique et par raison critique. Les habitants de la grande île méditerranéenne sont-ils aborigènes? ou ne résultent-ils pas plutôt du mélange de toutes les nations qui en ont fait successivement la conquête? Peu importe: «ils existent, ils ont existé, c’est une chaîne de générations dont on ne peut retrouver le premier chaînon».

Notre époque eut de plus indiscrètes curiosités. Le capitaine Mathieu signalait le premier, en 1810, dans les Mémoires de l’Académie Celtique, la présence en Corse de monuments mégalithiques. Vers 1840, Prosper Mérimée, inspecteur général des monuments historiques, montrait, au retour d’une mission archéologique, l’intérêt qu’il y aurait à rassembler «tous les documents, tous les faits qui peuvent conduire à la connaissance des origines de la Corse». Malheureusement les insulaires répondirent mal à l’appel qui leur était adressé et, soit ignorance, soit cupidité, ils se montrèrent mauvais gardiens des trésors que leur sol renfermait en abondance. On vit des dolmens détruits, des objets d’art brisés ou dispersés. L’indifférence de l’Etat fit le reste. Il y eut des erreurs commises, et nous ne possédons même pas le relevé des milliers de débris que la construction, sous le Second Empire, d’un canal d’irrigation mit à jour dans la plaine de Biguglia. Mais voici que la Corse se prépare, dans de meilleures conditions scientifiques, à exhumer de nouveaux trésors archéologiques. Les deux lois récemment votées sur la construction du chemin de fer de Bonifacio et sur l’assainissement de la côte orientale prévoient de grands travaux de desséchement, de régularisation fluviale et d’adduction d’eau potable, qui vont bouleverser une terre éminemment historique, faite avec la poussière de ses plus anciens monuments.

En même temps, des recherches ont été poursuivies dans d’autres domaines. Complétant les études anthropologiques de MM. Broca, Fallot, Jaubert et Mahoudeau, M. Pierre Rocca a mensuré 200 individus dans l’île préalablement divisée en trois régions distinctes et il a notamment porté ses investigations sur les montagnards du Niolo, où le type primitif s’est sans doute le mieux conservé. Une foule de grottes ont été explorées: quelques-unes ont abrité les hommes du néolithique et du hallstattien.

Quelles que soient les surprises que nous réservent des fouilles méthodiquement entreprises ou d’accidentelles découvertes, nous pouvons dès à présent, et sans crainte de généralisation hasardeuse, classer les débris recueillis pour reconstituer les étapes du plus lointain passé. L’âge de la pierre, l’âge du bronze, l’âge du fer se sont succédé, ou se sont entremêlés parfois, ici comme ailleurs.

 

Jusqu’à présent, aucune découverte précise ne permet de croire que l’homme paléolithique a vécu dans l’île; mais la civilisation néolithique s’y est développée de bonne heure. A l’exclusion peut-être des tumuli, on rencontre en Corse tous les types de monuments mégalithiques qui ont été signalés en Bretagne. Les dolmens ou stazzone et les menhirs (stantare ou monaci), les alignements et les cromlechs y sont extrêmement nombreux, plus nombreux assurément que ne l’a écrit M. de Mortillet.

L’imagination populaire leur attribue une origine surnaturelle: il y a la forge du diable (stazzona del diavolo), la table du péché (tola di u peccatu), la maison de l’ogre (casa dell’orco) et, quant aux menhirs du Rizzanèse, appelés il frate e la suora, il faut y voir les statues pétrifiées d’un moine et d’une religieuse qui voulaient fuir Sartène pour cacher au loin leurs coupables amours.

Les plus caractéristiques sont dans le sud et appartiennent à l’arrondissement de Sartène. Le dolmen de Fontanaccia est le plus beau et le mieux conservé: sept dalles supportent une table longue de 3ᵐ,40 et large de 2ᵐ,90; la chambre, enfoncée dans le sol d’environ 40 centimètres, mesure intérieurement 2ᵐ,60 de long, 1ᵐ,60 de large et 1ᵐ,80 de haut. Sur la face supérieure de la table se trouvent trois cuvettes réunies au bord par des rigoles taillées de main d’homme. Auprès de ce dolmen, deux petits menhirs isolés sont cachés dans le maquis. Au pied du rocher de Caouria, un alignement comprend 32 menhirs, dont 26 debout et 6 renversés. A quelque distance, l’alignement de Rinaïou comprend 7 menhirs rangés en ligne droite. Citons encore le menhir de Vaccil Vecchio, véritable colonne de 3ᵐ,20 de haut, celui de Capo di Luogo, plus large au sommet qu’à la base, les blocs de la vallée du Taravo dont la longueur dépasse 4 mètres, etc.

Le groupe septentrional, qui occupe une portion de l’arrondissement de Bastia et s’étend jusque sur celui de Calvi, est beaucoup moins riche et moins intéressant. Les principaux menhirs sont à Lama et les dolmens du monte Rivinco sont curieusement composés de dalles de gneiss.

Des cimes de Cagna, escarpées sur le ciel, se détache une ébauche gigantesque de statue d’homme que l’on découvre de très loin. Est-elle due au caprice de la nature? Doit-on la rapprocher de celle d’Appricciani, à Sagone, qui semble l’œuvre inachevée d’un artiste? Celle-ci est une tête de géant, posée sur un piédestal, haut de 2 mètres environ. Mérimée la prit pour une idole; Renan la mentionne dans sa Mission de Phénicie, sur les indications du baron Aucapitaine, comme un couvercle de sarcophage phénicien; ce ne serait, d’après M. Michon, qu’un menhir sculpté.

Quoi qu’il en soit, il est certain que les traces de travail humain sont rares sur les dolmens et les menhirs. Pour juger ce que fut la «civilisation» des néolithiques, il convient d’examiner leur outillage qui fut, ici comme sur le continent, très perfectionné. Haches de pierre polie, pointes de flèches, racloirs, couteaux, débris de poteries, percuteurs, broyeurs, polissoirs, etc., une série d’objets dont le fini remarquable témoigne de la patience et de l’habileté des ouvriers, ont été retrouvés en Balagne, près de Bonifacio, à Vizzavona, ailleurs encore.

Les découvertes de M. Simonetti-Malaspina en Balagne ont une importance particulière. Sur le territoire de Ville-di-Paraso, à 2 kilomètres environ du village et à 8 kilomètres de la mer, se trouvent les ruines d’une ancienne cité: les vestiges du mur d’enceinte sont encore très apparents; sur une surface de plus de 50 hectares, le sol est couvert de débris de poteries; on a recueilli en cet endroit des marteaux, des polissoirs, des fragments de vases en porphyre et surtout une quantité considérable de petits moulins à moudre le blé. On y a trouvé—on y trouve encore—beaucoup de pointes de flèches en silex noir du pays.—Dans d’autres régions, les ouvriers se servent de serpentine, de quartz ou même de diorite. Près de Bonifacio, le commandant Ferton a relevé de nombreux débris d’obsidienne provenant probablement de Sardaigne: de bonne heure des échanges durent avoir lieu entre les deux grandes îles de la Méditerranée Occidentale. Une même race peuplait la Sardaigne et la Corse: celle des Ibères et des Ligures. Tels sont en effet les peuples que l’on retrouve partout à l’arrière-plan de la civilisation dans la Méditerranée Occidentale; ils paraissent avoir joué le même rôle que les Pélasges dans la Méditerranée Orientale, ils sont «le peuple x» de l’antiquité.

L’homme néolithique de Bonifacio trouvait un asile dans les nombreux abris sous roche de la région; il se nourrissait des produits de la chasse et de la pêche, principalement de coquillages marins et du lagomys corsicanus, petit lièvre de la grosseur d’un rat, aujourd’hui disparu. Il ne dédaignait pas l’art de plaire, se parant de colliers ou de bracelets de coquilles, et se teignait le corps. Quand il mourait, on pliait le cadavre dans la position de l’homme accroupi et on l’inhumait avec des vivres et des outils.

Grâce à des découvertes récentes, l’âge du bronze commence à être représenté en Corse par des spécimens assez nombreux, provenant surtout de la Balagne. Quant à la civilisation des armes de fer, elle s’est véritablement épanouie. C’est à elle que l’on doit les riches sépultures qui, à Prunelli di Casacconi et surtout à Cagnano, près de Luri, ont livré, avec de remarquables débris de squelettes, une foule de bijoux et d’ustensiles: fibules, bracelets, agrafes, creusets pour fondre le métal, perles en pâte de verre, boutons et appliques en or, peignes, chaînettes et pinces épilatoires, manches de poignards hallstattiens.

Quelle est l’origine de ces objets, dont quelques-uns révèlent une fabrication délicate? Y avait-il dans l’île des fondeurs de bronze établis à demeure? Doit-on, au contraire, reconnaître ici l’œuvre des

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La Tour dite de Sénèque.—Tour de Griscione. (Sites et Monuments du T. C. F.)

Pl. I.—Corse.

Tsiganes, ces métallurgistes ambulants, à la fois fondeurs et habiles marteleurs, dont le nom a été donné à la première période du bronze? Ils achetaient aux habitants leurs objets hors d’usage et, quand ils en possédaient une certaine quantité, procédaient à leur refonte à l’aide de moules et de creusets qu’ils portaient avec eux. Souvent, le poids de leur collecte journalière étant trop lourd, ils la cachaient dans un endroit plus ou moins bien repéré. Faut-il tout simplement, rapprochant les pièces trouvées en Corse des débris exhumés à Villanova et à Bologne, leur attribuer une provenance étrusque? L’hypothèse est tentante et c’est vers elle que penche M. Letteron, le dernier historien de la Corse primitive.

Pourtant il faut bien reconnaître que la civilisation de Cagnano est analogue non pas seulement à celle qui s’est développée dans le centre de l’Italie, mais encore au Caucase et dans la vallée du Danube. Les influences civilisatrices sont peut-être venues de plus loin: il y a eu, à partir du néolithique, une communication entre l’Orient et l’Occident et une influence du premier sur le second. Mais il ne faudra rien exagérer. En cette matière comme en beaucoup d’autres, il est difficile de faire les parts de l’indigène et de l’exotique: trop de détails restent inconnus. Tout ce qu’on peut faire est de peser ceux dont on dispose, sans trop conclure, car demain il en peut surgir de nouveaux qui remettent tout en question.

II

LA «DÉCOUVERTE» DE LA CORSE

Légendes éponymes.—La colonisation phénicienne.—Les Phocéens et les premiers marchés permanents.—Étrusques et Carthaginois.

La Corse n’entre vraiment dans l’histoire qu’au VIᵉ siècle, avec l’arrivée des Phocéens fugitifs: ce sont eux qui ont définitivement «découvert» la Corse et inauguré une colonisation qui se poursuivra désormais sans arrêt.

Avant eux, sans doute, il y a eu des établissements commerciaux et des tentatives de peuplement. Ibères, Ligures, Phéniciens sont entrés, pour une part difficile à déterminer, en relations avec les hommes qui habitaient la Corse dès l’époque des dolmens et qui étaient peut-être—du moins pour les Ligures—des hommes de leur race. De vieux auteurs l’assurent et, dans la légende qu’ils nous ont transmise, une réalité précise apparaît sans doute. Une femme de la côte de Ligurie, voyant une génisse s’éloigner à la nage et revenir fort grasse, s’avisa de suivre l’animal dans son étrange et longue course. Sur le récit qu’elle fit de la terre inconnue qu’elle venait de découvrir, les Liguriens y firent passer beaucoup de leurs compagnons. Cette femme s’appelait Corsa, d’où vint le nom de Corse. C’est la légende éponyme que nous retrouvons à l’origine de toutes les cités antiques; mais elle est de formation récente, car le premier nom de l’île est Cyrnos et non pas Corsica.

La difficulté n’était point pour embarrasser les vieux chroniqueurs, grands amateurs de merveilleux et habitués à ne douter de rien. Il y a d’autres légendes, et plus prestigieuses, sinon moins fantaisistes. Un fils d’Héraclès, Cyrnos, aurait colonisé la Corse en lui donnant son nom. Giovanni della Grossa croit que la Corse a été peuplée par un chevalier troyen, appelé Corso ou Cor, et une nièce de Didon, nommée Sica, que Corso a bâti les villes de l’île et leur a donné les noms de ses fils et de son neveu, Aiazzo, Alero, Marino, Nebbino. C’est ainsi que la Grande-Bretagne a eu son Brut, la France son Francus et que la Corse a son Corso, neveu d’Enée.

 

Faut-il parler d’une colonisation phénicienne en Corse? La chose est vraisemblable, mais l’on sait assez ce qu’il faut entendre par ce mot. Les Phéniciens ont su les premiers jouer le rôle fructueux d’intermédiaires et de courtiers entre les diverses parties du monde méditerranéen; mais ils n’ont jamais entendu s’installer à demeure sur une terre étrangère. Après une navigation lente le long des côtes, ils abordaient dans les îles ou sur les promontoires, échouaient leurs navires sur le sable et, de marins devenus marchands, étalaient leur pacotille sur la place publique. La foule se pressait autour de ces hommes «aux beaux discours», ainsi que les appellent les poèmes homériques, de ces hommes qui savent tromper. Les femmes soupesaient les bijoux d’or fabriqués à Memphis ou à Babylone, les statuettes de dieux, en bronze ou en terre cuite, les coupes de verre aux reflets chatoyants dont les Phéniciens avaient appris la fabrication en Egypte. On regardait aussi, et ce n’était pas ce qui excitait le moindre étonnement, les marchands étrangers tracer sur le papyrus des signes bizarres qui permettaient de noter à tout jamais, au moyen d’une trentaine de signes, tous les sons de la voix humaine... Des jours et des mois se succédaient ainsi; puis, un jour, les étrangers disparaissaient, après avoir entassé dans leurs navires aux flancs ronds les peaux de bêtes, la cire et le miel,—marchandises que le troc avait mises en leur possession,—souvent aussi les jeunes gens et les jeunes filles qu’ils vendaient comme esclaves. Et les marchands reprenaient la mer, voguant vers d’autres régions, ballottés d’île en île.

Ainsi abordèrent-ils aux rivages de Corse et peut-être faut-il voir dans le nom de l’île une racine phénicienne: Kir, Keras, l’île des promontoires. Héraclès, le Melkart phénicien, dont le culte sert à marquer les principales étapes des marins de Tyr et de Sidon, ne vint pas en Corse, mais la légende y fait débarquer son fils Cyrnos. Peut-être n’y a-t-il eu qu’une colonisation essaimée de Carthage, à une époque beaucoup plus récente.

Au surplus, quand les Phéniciens auraient vraiment découvert la Corse, il n’y aurait pas lieu d’insister. Très jaloux de conserver autant que possible le monopole du commerce, ils ont gardé pour eux les renseignements qu’ils avaient pu obtenir. De plus ils n’ont pas pénétré dans l’intérieur du pays; leurs comptoirs, établis temporairement à l’extrémité des promontoires, ne s’animaient qu’à de rares intervalles, et les peuplades insulaires ne s’unirent point aux Phéniciens par des relations régulières. Ces peuplades vivaient retranchées sur les montagnes, dans un état de demi-sauvagerie, pendant que les écumeurs de la Méditerranée s’établissaient tour à tour sur les côtes, dans un chassé-croisé furieux dont le pays faisait tous les frais.

 

Enfin les Phocéens vinrent, et avec eux les premiers marchés permanents. A l’étroit dans un territoire peu fertile de l’Asie Mineure, ils cherchèrent dès la fin du VIIᵉ siècle à s’établir au dehors; mais dans tout l’Orient méditerranéen la place était prise. Ils se tournèrent vers les régions plus lointaines et, montés sur des vaisseaux étroits et rapides que 50 rameurs faisaient glisser sur les flots, ils se dirigèrent vers le Far West de l’ancien monde. Équipés pour les batailles navales comme pour le commerce et la piraterie, ils allèrent jusqu’au pays de Tartessos, riche en métaux, où le roi Arganthonios les reçut amicalement et leur offrit un asile. Mais ils furent obligés de fuir sous la menace des Carthaginois,—telle est du moins la très vraisemblable hypothèse formulée par M. Jullian; ils recommencèrent à longer les côtes, ils s’arrêtèrent à Rome, et même, s’il faut en croire Trogue-Pompée, signèrent un pacte d’amitié avec le premier Tarquin. A force d’errer, ils découvrirent la rade de Marseille, spacieuse et bien abritée, sous un ciel qui rappelait celui de Grèce: ils s’y fixèrent vers l’an 600.

Mais ils restaient en relations suivies avec la métropole, et les Phocéens d’Asie considérèrent Marseille comme un point d’appui pour organiser dans la Méditerranée occidentale un grand empire maritime, une véritable thalassocratie. Entre l’embouchure du Rhône et le détroit de Gibraltar, on les voit s’installer au débouché de toutes les vallées, ils bâtissent Mainaké (Malaga). Vers 564, enfin, ils arrivent en Corse et fondent Alalia (Aleria) «pour obéir à un oracle», dans une position remarquable, au centre de la vaste plaine orientale, au débouché du Tavignano. De là ils pouvaient surveiller toute la côte étrusque, l’île d’Elbe, dont les mines de fer pouvaient compenser celles du pays de Tartessos, la vallée du Tibre et la puissante cité d’Agylla (Cervetro) qui avait des sommes considérables déposées dans le trésor de Delphes. A quelques kilomètres d’Alalia, l’étang de Diana pouvait abriter une flotte de commerce et se prêter aux évolutions d’une flotte de guerre. Ainsi commençait à se dessiner un Empire grec dans la Méditerranée occidentale.

Alalia grandissait lentement, des temples s’élevaient et l’œuvre de colonisation se poursuivait lorsque les malheurs survenus à la métropole vinrent lui donner un essor définitif. Vers 540 Phocée fut assiégée par Harpage, lieutenant de Cyrus. Plutôt que de se soumettre au joug des Perses, les Phocéens, voyant qu’une longue résistance était impossible, s’embarquèrent avec leurs femmes, leurs enfants et tous leurs trésors et ils allèrent demander aux habitants de Chio de leur vendre les îles Œnusses. Ceux-ci refusèrent, «dans la crainte, écrit Hérodote, que les nouveaux venus n’y attirassent le commerce à leur détriment». Les Phocéens se remirent à la voile pour gagner la Corse et arrivèrent grossir les rangs des premiers colons d’Alalia.

Actifs, industrieux, ils développèrent la prospérité de la colonie primitive. Hérodote nous dit qu’ils élevèrent des temples et qu’ils ravageaient et pillaient tous leurs voisins. Qu’en faut-il conclure, sinon qu’ils ont l’intention de s’établir définitivement et d’agrandir leur territoire? Leur ambition croît avec les succès, des relations commerciales et politiques suivies unissent les Phocéens de la Méditerranée Occidentale, dont la puissance maritime est devenue considérable. Mais la ville d’Alalia ne devait pas connaître une splendeur plus grande et, moins de cinq ans après l’arrivée des Phocéens d’Asie, elle succombait sous les coups de ses ennemis.

L’apparition de ces étrangers, qui venaient s’implanter au cœur de la mer Tyrrhénienne, tout près de l’Italie et de la Sardaigne, également le long des côtes espagnoles, détermina les Carthaginois et les Etrusques à se coaliser contre eux. Ici se manifeste l’hostilité constante de Carthage contre les Grecs: antagonisme de races, peut-être, mais surtout rivalité économique. Une grande bataille navale s’engagea dans les eaux de Sardaigne, en face d’Alalia. Les Phocéens, que leurs compatriotes de Marseille étaient venus renforcer, remportèrent la victoire, car ils avaient réussi à empêcher le débarquement des alliés; mais ils avaient perdu quarante vaisseaux, et vingt autres étaient hors de service, les éperons ayant été faussés. Ils rentrèrent à Alalia et, prenant avec eux leurs femmes, leurs enfants et tout ce qu’ils purent emporter du reste de leurs biens, ils abandonnèrent définitivement la Corse et refluèrent vers Marseille (535).

 

La chute de la thalassocratie phocéenne laissait la Corse au pouvoir des Etrusques dont la domination s’étendit à nouveau sur toutes les rives de la mer Tyrrhénienne, véritable lac étrusque. «Maîtres de la mer», écrit Diodore de Sicile, ils s’approprièrent les îles intermédiaires et établirent solidement leur pouvoir en Corse: ils fondèrent Nicée et exigèrent des habitants un tribut de miel, de cire, de bois de construction et d’esclaves.

Pourtant la puissance de la confédération étrusque touchait déjà à son déclin et se resserrait de plus en plus dans l’Italie Centrale. Obligés de faire face au péril gaulois, vaincus devant Cumes par Hiéron de Syracuse, ils durent renoncer aux grandes expéditions maritimes. Du moins continuaient-ils à se livrer à la piraterie, se faisant corsaires et pillant les vaisseaux étrangers qui naviguaient dans la mer Tyrrhénienne. Il fallut que le général syracusain Apelles entreprît une expédition en Corse d’où les Etrusques partaient pour leurs incursions et où ils apportaient leur butin. Les Syracusains abordèrent, selon toute vraisemblance, dans le midi de l’île et, pendant que leurs soldats portaient le ravage dans l’intérieur, leur flotte s’abritait dans le portus Syracusanus, qui est, suivant les anciens géographes, Bonifacio, Santa-Manza ou Porto-Vecchio.

A mesure que la confédération étrusque voyait s’affaiblir sa puissance, elle dut concentrer peu à peu toutes ses forces dans la péninsule et abandonner les établissements qu’elle possédait dans les îles voisines. Les Carthaginois, au contraire, délivrés sur mer de leurs rivaux redoutables, prenaient pied dans toutes les îles de la mer de Sardaigne et de la mer d’Etrurie. L’inexpérience des Romains, longtemps ignorants dans l’art de la navigation, leur laissait d’ailleurs le champ complètement libre. Pendant deux siècles ils purent jouir en paix de la possession des îles voisines de l’Italie.

A quel système de gouvernement la Corse fut-elle alors soumise? On ne saurait le dire. Carthage conquérait pour exploiter, et son Sénat ne se souciait guère d’organiser fortement sa conquête comme faisait celui de Rome. Il songeait avant tout à fonder sur les côtes des comptoirs commerciaux, à exploiter les mines et à prélever des tributs sur les peuples soumis, dont il avait fait au préalable démanteler les places fortes. Les Corses, à vrai dire, ne s’étaient jamais soumis, pas plus aux Carthaginois qu’aux Etrusques: réfugiés dans l’intérieur de l’île, ils résistaient au milieu des rocs inaccessibles où ils s’étaient retranchés. Les maîtres de la mer pouvaient occuper les côtes, ruiner les comptoirs, installer des garnisons: ils ne pouvaient avoir raison de ce peuple indomptable et fier, «dont les esclaves ne sont pas aptes, à cause de leur caractère naturel, aux mêmes travaux que les autres esclaves». Diodore de Sicile, qui fait cette observation, constate également que l’île est montagneuse et couverte de bois touffus: les «Africains» n’avaient jamais songé à la conquérir.

En dépit de sa belle apparence, l’empire carthaginois n’était donc point solide. C’était le colosse d’airain aux pieds d’argile dont parle l’Écriture. Il s’effondra dès qu’il fut attaqué par un ennemi puissant et déterminé.

Cet ennemi, ce fut le peuple romain. Il allait conquérir la Corse et la marquer de son empreinte.

III

LA CORSE ROMAINE
[B]

La conquête.—La paix romaine: l’organisation militaire et administrative.—Débuts du christianisme.

Tant que les Romains avaient fait la guerre aux Étrusques et aux Grecs d’Italie, les Carthaginois ne s’étaient pas inquiétés de leurs victoires et y avaient même applaudi. Ils avaient fait plus. En 509, ils avaient signé avec les Romains un traité d’alliance et de commerce, et, pendant la guerre de Tarente, ils leur avaient offert des secours, qui furent d’ailleurs refusés. Mais du jour où Rome posséda l’Italie continentale, elle fut bientôt entraînée à de nouvelles conquêtes. En 264, la possession de la Sicile mit Rome aux prises avec Carthage et ce fut le duel d’un siècle qu’on appelle les guerres puniques. Lutte de races, peut-être, mais surtout rivalité d’intérêts: les événements de Corse le prouvent bien.

Dans le système politique que les Phocéens avaient une première fois élaboré et tenté de réaliser, la Corse était un des éléments essentiels: elle demeure un des points d’appui de l’impérialisme romain à ses débuts. Si la puissance qui venait d’établir sa domination sur toute l’Italie voulait être maîtresse de la mer, elle devait faire rentrer la Corse sous son hégémonie pour ne pas avoir sur son flanc une menace constante et un obstacle à ses progrès.

Nécessités stratégiques, nécessités économiques aussi. Par la fertilité de sa plaine orientale, véritable grenier à blé, par l’abondance de ses forêts, peut-être aussi par la richesse présumée de ses mines, la Corse devait tenter les convoitises romaines.

Mais la conquête fut extrêmement pénible; véritable guerre de Cent Ans (260-162) aux victoires précaires, aux trêves incessamment rompues, aux révoltes toujours renaissantes, guerre d’escarmouches, plutôt que grande guerre, et qui ne nécessita pas moins de dix expéditions.

Quand le consul Duillius eut battu près de Myles la flotte carthaginoise (260), la Corse ressentit le contre-coup de cette victoire. Le consul L. Cornelius Scipion, collègue de Duillius, poursuivit les vaisseaux fugitifs jusqu’en Sardaigne, les détruisit et, après d’heureux combats dans cette île, passa en Corse. Il eut à lutter contre les habitants et contre Hannon, général des Carthaginois; Alalia, qui s’était relevée de ses ruines et qui avait été entourée de remparts, fut le centre de la résistance insulaire: elle dut se rendre après un siège mémorable dont il est fait une mention toute spéciale dans l’inscription funéraire du vainqueur. Mais, une fois la citadelle prise, l’île n’était point soumise. Avec le miel, la châtaigne et le lait de leurs chèvres, les gens de la montagne pouvaient tenir longtemps, empêcher tout envahisseur de dépasser la plaine orientale et l’inquiéter sans cesse en descendant brûler les moissons, abattre les maisons, sauvages razzias que la nature du pays rendait faciles... Rome s’en rendit compte, et n’insista pas. Et quand les Carthaginois vaincus durent signer le traité de 241, ils abandonnaient bien la Sicile et l’Italie; mais il n’était pas question de la Corse, dont ils restaient les possesseurs.

Rome semble avoir usé ici—et dès le premier jour—de sa tactique habituelle: profiter des divisions existantes, en créer de nouvelles, apparaître au moment opportun comme l’arbitre des conflits, être celle que l’on implore et qui dicte ses conditions. Ne pouvait-on séparer la cause insulaire de la cause carthaginoise et, dès les premiers symptômes de mécontentement, se présenter comme les alliés nécessaires, comme les libérateurs?

Précisément la guerre des mercenaires suscitait à Carthage les plus graves embarras. Il fallait multiplier les levées d’hommes, faire rentrer les impôts avec rigueur. Les Romains crurent l’instant favorable et, en 238, Tib. Sempronius Gracchus occupait la Corse—et aussi la Sardaigne—au mépris du traité de 241. Mais les Corses n’admirent point les maîtres qui s’imposaient à eux. Les consuls Licinius Varus en 236, Sp. Corvilius en 234, établissent, «non sans peine», une tranquillité superficielle. Quand en 232 les Carthaginois reçoivent, par un ultimatum impérieux, l’ordre d’évacuer toutes les îles, «attendu qu’elles appartiennent aux Romains», les consuls M. Malleolus et M. Æmilius peuvent bien rapporter de Sicile un riche butin; mais, ayant abordé sur les côtes de Corse, ils sont assaillis et dépouillés par les habitants. L’année suivante, le consul C. Papirius Maso refoule les insulaires dans la montagne, mais il ne peut aller plus loin. Certes il est difficile de déterminer, en l’absence de documents contemporains et dans la brièveté des textes d’époque postérieure, quelle est la part des instigations carthaginoises dans la résistance des Corses à la domination romaine. Cette part est évidemment très grande; mais l’existence d’un sentiment proprement corse n’est pas douteux. Obscurément l’idée d’une nationalité indépendante apparaît chez ces peuples qui résultent déjà de tant de mélanges mais chez qui, en face des mêmes dangers, une âme commune est née.

La Corse fut soumise au régime provincial dès 227: c’est à cette date que le nombre des préteurs fut porté de deux à quatre pour gouverner d’une part la Sicile, et, d’autre part, la Sardaigne (d’où dépendait la Corse). Mais l’ordre ne règne pas. En vain le consul Cn. Servilius Geminus fait-il en 217 le tour de la Corse avec cent vingt vaisseaux, fortifiant les côtes et exigeant des otages; en vain place-t-on deux légions à la disposition des préteurs—parmi lesquels il faut citer M. Porcius Cato et l’annaliste Q. Fabius Pictor;—en vain les généraux vainqueurs exigent-ils des rançons (de miel et de cire) toujours plus rigoureuses,—les Corses demeurent en état de rébellion constante.

Au surplus ils n’opèrent point par bandes confuses et sans organisation. Ils perdent en 173, dans une seule action, 7.000 hommes et les Romains leur font plus de 1.700 prisonniers. Etourdis plutôt que domptés par cette défaite, les Corses se réorganisent, préparent un soulèvement général contre lequel Rome doit envoyer en 164 l’armée consulaire de Juventius Thalna. Mais cette fois la pacification est proche: le Sénat décrète des actions de grâces aux dieux en l’honneur de Juventius et, après la démonstration militaire faite par P. Scipio Nasica (163), les Corses, épuisés ou résignés, acceptent leur destin.

On comprend facilement leur peu d’enthousiasme pour le régime qui leur avait été imposé en 227: l’administration romaine fut dure pour la Corse, comme pour les autres provinces, sous la République. Par habileté, plutôt que par bienveillance, quelques gouverneurs prirent pourtant leur rôle au sérieux, s’efforcèrent de ménager les esprits, d’apparaître en pacificateurs et non pas en conquérants. Avant même la réduction en province, Papirius Maso, comprenant la nécessité de se concilier les divinités locales, avait fait le vœu d’élever un temple à une fontaine, source de vie qu’on vénérait à la lisière de la plaine et de la montagne; le Romain ne venait pas en destructeur des usages consacrés et des superstitions populaires. Il pouvait changer un régime politique, mais il ne pouvait modifier les formes rituelles: le cœur de l’homme a éternellement peur des lacs solitaires dans les châtaigneraies et il continue d’adorer les déesses des ruisseaux.

Les mauvais administrateurs étaient beaucoup plus nombreux, même parmi les questeurs, qui pourtant avaient mission de représenter la légalité et la probité. Tout un monde d’étrangers, plus avides encore qu’ambitieux, traitèrent la Corse en pays conquis: ils l’exploitèrent, mais pour leur compte, pillant les temples, ruinant les riches, spéculant sur les biens des villes, multipliant les impôts. Toutes les provinces ayant alors leur Verrès, il était naturel que la Sardaigne (et par conséquent la Corse) eût aussi les siens. Parmi ces hommes qui, suivant la pittoresque expression de C. Gracchus rapportée par Aulu-Gelle, reviennent de province avec «des ceintures pleines d’argent et des amphores pleines de vin», nul ne paraît avoir été plus rapace que M. Æmilius Scaurus, propréteur de la Sardaigne en 57. Pour payer les dettes nombreuses contractées pendant son édilité, il avait pressuré Sardes et Corses et refait sa fortune à leurs dépens. Ses accusateurs obtinrent un délai de quinze jours pour faire une enquête en Corse. Mais Scaurus était beau-fils de Sylla et il avait Cicéron pour défenseur: il fut scandaleusement acquitté. Si la République romaine avait vécu, la Corse n’aurait peut-être jamais atteint le degré de prospérité auquel elle arrivera sous l’Empire; en tout cas, Rome n’y serait jamais devenue respectée et populaire.

Opprimée par ses préteurs, la Corse se trouvait en outre dépouillée de tout ce qu’elle avait possédé jusque-là. Le sol provincial, devenu ager publicus, était distribué à des colons et redevenait ainsi propriété particulière en faveur des citoyens romains. Ce fut précisément ce qui arriva quand Marius fonda à l’embouchure du Golo la colonie de Mariana sur l’emplacement de l’ancienne Nicée et quand Sylla, quelques années plus tard, fit passer à Aleria un certain nombre de vétérans et de citoyens romains.

Du moins les Corses sont-ils assurés de trouver en leurs maîtres des protecteurs efficaces contre les incursions des pirates? Non pas, car pendant les guerres civiles qui ensanglantent Rome au dernier siècle de la République, les pirates de Cilicie sont devenus les maîtres de la mer. Mille vaisseaux, 400 villes, des chantiers établis dans un grand nombre de ports semblent leur assurer l’impunité. Ils pillent la Corse et insultent même aux côtes romaines; mais l’excès de leur audace détermine les Romains à organiser l’expédition que Pompée dirige triomphalement à travers la Méditerranée (67).

Six ans après cette guerre, la province de Sardaigne avait pour préteur M. Attius Balbus, dont le nom serait resté inconnu, s’il n’eût été l’aïeul maternel d’Auguste. Les Sardes frappèrent une médaille en son honneur; mais leur reconnaissance eût été moins suspecte s’ils n’avaient pas attendu, pour la frapper, que son petit-fils fût empereur. Au vrai, la Corse n’était pas heureuse et lorsque Octavien reçut, au pacte de 43, la Corse en partage, il ne put la posséder en paix. Le fils du grand Pompée, Sextus, à qui une flotte puissante assurait la domination de la mer, rêvait de reconstituer un empire maritime à son profit en s’appuyant sur les îles, Corse, Sardaigne et Sicile. Un moment même, cette tentative séparatiste parut près de réussir: Octavien et Antoine durent par l’accord de Misène (39) laisser à Sextus la possession de la Sardaigne et de la Corse. Menodorus, lieutenant de Sextus, s’installa en Corse avec plusieurs légions et utilisa les bois de l’île pour augmenter sa flotte. Mais Menodorus trahit et la Corse reçut sans résistance les soldats d’Octavien, devenu bientôt Auguste: la paix romaine put s’étendre sur elle.

 

On admet en général que la Corse dépendait administrativement de la Sardaigne au début de l’Empire jusqu’au règne de Vespasien: alors seulement elle aurait formé une province séparée, gouvernée par un procurator et, après Dioclétien, par un praeses. Mais il semble bien qu’il faille adopter la thèse d’Hirschfeld et faire remonter cette séparation à l’année 6 de notre ère. A cette date la Sardaigne fut pour la première fois enlevée au Sénat et organisée en province procuratorienne: on a peine à croire qu’Auguste ait confié simultanément l’administration des deux îles à un seul et même procurateur, simple personnage de rang équestre. Notons d’ailleurs qu’une inscription de Narbonnaise, qui date des débuts de l’Empire, nous parle d’un praefectus Corsicae, appelé L. Vibrius Punicus,—le

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Église de la Canonica près Luciana.—Bonifacio: la Citadelle.—Ibid.: Une rue du vieux quartier. (Sites et Monuments du T. C. F.)

Pl. II.—Corse.

praefectus étant, comme le procurator, un gouverneur nommé par l’empereur, ne relevant que de lui et préposé en général, comme lui, à l’administration d’un territoire assez limité.

Il résidait à Aleria, centre de la domination romaine, station de la classis Misenensis.

Sur un mamelon escarpé qui surplombe la plaine du Tavignano, riante et riche, à proximité d’un port bien abrité, se dressait la citadelle que Scipion avait emportée en 260 et dont Sylla avait compris la remarquable position. Des soldats, venus de Rome, des commerçants la peuplèrent. Mais de leurs efforts, qui furent considérables, de leur œuvre, qui semble avoir connu une époque de prospérité, il ne reste aujourd’hui que des traces incertaines. Quelques gradins du cirque, les caves à voûte de la maison prétorienne, quelques briques, des vestiges du mur qui traversait Aleria... Et c’est tout. Encore Mérimée refuse-t-il de reconnaître une maison prétorienne dans l’enceinte carrée de 40 mètres sur 30 qu’on appelle aujourd’hui la sala real, tant la voûte, à forme surbaissée, du souterrain lui paraît maladroitement exécutée. Quant aux substructions, dont la forme en ovale arrondi donne l’idée d’un petit amphithéâtre, il semble bien que ce fut un cirque pouvant contenir en ses trois enceintes concentriques 2.000 personnes tout au plus; mais il pourrait bien être d’origine arabe. Le baron Aucapitaine, dans un mémoire adressé à l’Académie des Inscriptions en 1862, y voyait les restes d’un grenier à céréales ou même les vestiges de constructions militaires... Tout cela évidemment est peu de chose. Quelques monnaies romaines, des camées, des œuvres d’art, des inscriptions sur des pierres tumulaires sont d’un médiocre secours à qui voudrait reconstituer la vie d’Aleria la romaine.

Pline compte 33 villes romaines en Corse et Ptolémée 27 seulement. Mais Diodore de Sicile, qui a visité la Corse, ne parle que de deux villes, qu’il qualifie, il est vrai, de considérables: Calaris (qui est Aleria) et Nicée (qu’il faut très probablement identifier avec Mariana). D’autre part il résulte de l’Itinéraire d’Antonin que les Romains n’avaient construit qu’une seule route en Corse, celle qui conduisait de Mariana à Palae en passant par Aleria, Praesidium et Portas Favonii: il en reste quelques traces non loin de la marine de Solenzara. M. Robiquet, se fondant sur l’évaluation des distances de l’Itinéraire d’Antonin, situe Portus Favonii à Bonifacio et rejette Palae sur la côte occidentale, à la hauteur de Sartène, vers le port de Tizzano. Il semble pourtant que Portus Favonii doive être identifié avec la marine de Favone, au Sud de la Solenzara, et, comme cette route se liait avec celle qui traversait la Sardaigne, on a supposé que Palae était situé à la place qu’occupe aujourd’hui Bonifacio,—à moins qu’il ne s’agisse de Porto-Vecchio... Ces difficultés de localisation expliquent à elles seules les incertitudes et les lacunes de l’histoire corse sous l’Empire romain. Clunium est-il Biguglia, dont l’étang portait au XIIIᵉ siècle le nom de Chiurlino? Bastia ne s’est-il pas élevé sur l’emplacement de Mantinum? Lorsqu’on fit les travaux de captage des eaux sulfureuses de Baracci (à 3 kilomètres de Propriano), en 1880, on découvrit dans une ancienne piscine en bois quelques médailles romaines et un bronze d’Hadrien, ce qui fait présumer qu’il y a eu à Baracci des thermes romains; les eaux de Pietrapola furent également connues de bonne heure: il y reste quelques vestiges des constructions romaines. Aux abords de la grande route côtière, en quelques régions de l’intérieur particulièrement favorables, au point de contact de la plaine et de la montagne, sur le bord des rivières, on découvre chaque jour des bas-reliefs et des stèles, des urnes et des amphores, des monnaies et des médailles. Dans les champs de Palavonia, près de Bonifacio, on a exhumé des monnaies en bronze de Marc-Aurèle, d’Antonin le Pieux, de Septime Sévère. On doit à un pâtre de Santa-Manza la médaille de Plautilla Augusta. Luri possède une stèle funéraire à quatre personnages, etc. Le Corpus de la Corse romaine, que M. Michon a commencé d’entreprendre, n’est pas près d’être achevé, et il y a lieu d’attendre beaucoup des travaux publics en cours d’exécution. Il faudrait organiser des campagnes rationnelles de fouilles et empêcher l’ignorance des Corses d’achever l’œuvre de destruction qu’ont accomplie les incursions des Sarrasins et les guerres civiles.

Dans l’état actuel de nos connaissances, il semble que la «romanisation» de la Corse ait été incomplète et superficielle. Satisfaits de trouver dans l’administration romaine de sûres garanties de paix, comprenant au surplus par l’échec de nombreuses tentatives l’inanité de toute révolte, les Corses ont abandonné aux Romains la région côtière et ils se sont retirés dans leurs farouches montagnes. Diodore de Sicile évalue la population des «barbares» à 30.000 hommes; mais il ne s’agit pas de la population totale: ce n’est, au reste, qu’une approximation.

La plaine orientale fut évidemment prospère, elle porta des moissons; mais il serait exagéré de prétendre qu’elle fut un des greniers de Rome. Il suffisait aux Romains qu’elle pût nourrir ses soldats et ses agents. Les montagnards de l’intérieur pouvaient tout au plus fournir des bois de construction, du miel et de la cire: ils n’étaient même pas propres à faire des esclaves. Car «ils ne supportent pas de vivre dans la servitude; ou, s’ils se résignent à ne pas mourir, ils lassent bientôt par leur apathie et leur insensibilité les maîtres qui les ont achetés, jusqu’à leur faire regretter la somme, si minime soit-elle, qu’ils ont coûtée». Le reproche que Strabon adresse aux esclaves corses est tout à l’honneur de cette nation: ne peut-on discerner dans cette fierté irréductible de l’esclave en face de son maître, dans cette apathie obstinée, la passion frémissante de l’indépendance, le regret inconsolable de la famille et du sol natal? Mais tous ces beaux sentiments n’augmentaient guère la valeur marchande du peuple corse.

Diodore de Sicile note avec plus de sympathie ce tempérament particulier qui rend les insulaires inaptes aux travaux ordinaires des esclaves. Il les trouve supérieurs à tous les autres barbares qui ne vivent point «selon les règles de la justice et de l’humanité». En Corse, «celui qui trouve le premier des ruches de miel sur les montagnes et dans le creux des arbres ne se voit disputer sa propriété par personne. Les propriétaires ne perdent jamais leurs troupeaux marqués par des signes distinctifs, lors même que personne ne les garde. Du reste, dans toutes les circonstances de la vie, ils cultivent la pratique de la justice». Ne se croirait-on pas vraiment au milieu des Normands policés par Rollon? Or il s’agit, notons-le bien, des habitants de l’intérieur, de ceux que la «romanisation» n’a pas touchés et qui parlent encore, au début de l’Empire, «une langue particulière et difficile à comprendre».

Le malheur de la Corse voulut que Sénèque y fût exilé: il avait entretenu des relations coupables, au dire de Messaline, avec la fameuse Julie, fille de Germanicus et nièce de l’empereur Claude. Et Sénèque crut adoucir le cœur de ses juges en leur représentant le pays de son exil comme un rocher sauvage et les habitants comme des monstres. «La barbare Corse est fermée de toutes parts par des rocs escarpés; terre horrible où l’on ne voit partout que de vastes déserts! L’automne n’y donne point de fruits, ni l’été de moissons; le printemps n’y réjouit point les regards par ses ombrages; aucune herbe ne croît sur ce sol maudit. Là, point de pain pour soutenir sa vie, point d’eau pour étancher sa soif, point de bûcher pour honorer ses funérailles. On n’y trouve que deux choses: l’exilé et son exil.» Le trait est joli, mais l’exagération est manifeste: Ovide n’avait pas eu des couleurs moins sombres en décrivant le village perdu au fond de la Thrace, où il avait traîné pendant neuf ou dix ans une vie misérable. Quant aux Corses, ils ne savent faire que quatre choses: se venger, vivre de rapines, mentir et nier les dieux,