Et instinctivement ces Boches ont trouvé piquant d’assister à une représentation française.

D’ailleurs ils ne nous ont pas ménagé leurs approbations.

1ᵉʳ mars.

La situation des Français devient angoissante de plus en plus. On attend les Allemands d’un jour à l’autre, non pas les officiers isolés cachant leur uniforme ni les commis voyageurs en camelote, mais peut-être des troupes allemandes.

Je suis allée à l’ambassade pour tâcher d’avoir des nouvelles.

Les dépêches du front français ne sont pas bonnes. L’horizon est entièrement sombre.

En ce qui nous concerne ici, c’est l’ignorance et l’incohérence. Une effervescence inouïe règne dans cette maison qu’encombrent, je pourrais dire qu’assiègent, de nombreux Français qui seraient désireux de repartir.

Repartir comment? Hélas!

Des secrétaires, pourtant d’importance, sont en costume de voyage. On sent que leurs bagages sont prêts. Je questionne hâtivement M. de Robien, qui a toujours été si bienveillant, si serviable pour nous tous, mais il reste impénétrable, il ne peut rien dire de précis.

L’ambassadeur, M. Noulens, passe, pressé, soucieux visiblement et entouré d’une foule de gens qui voudraient être renseignés.

Je connais peu l’ambassadeur et il en est ainsi de la plupart de nous.

Il paraît que les bolcheviks refusent les passeports à tous les Français, quels qu’ils soient, et surtout au personnel de l’ambassade.

Et pourtant, dans tous les couloirs, les malles s’accumulent, plus nombreuses, de minute en minute.

Tout le monde me conseille de partir. Pas par la Sibérie, mais par la Finlande, dont la traversée n’est pas longue. Peut-être les événements s’y apaiseront-ils. Mais il faut auparavant la fameuse petite carte verte qui donne le droit de sortir.

En quittant l’ambassade je rencontre des camarades et ensemble nous nous dirigeons vers la place du Palais. Dans la rue on crie des journaux allemands qui mettent en manchette des annonces de victoires.

L’ambassade d’Angleterre est sur ma route. J’y entre pour tâcher d’y apprendre quelque chose.

Je n’y trouve personne. J’ai même l’impression que c’est déjà inhabité. Les Anglais seraient-ils partis?

En quittant le palais de l’ambassade nous croisons l’ex-grand-duc Constantin Constantinovitch. Il est vêtu comme un homme des dernières classes.

Mais il paraît avoir copieusement bu. La parole est pâteuse, le visage coloré. A des passants il explique très haut que les événements sont satisfaisants et que les Allemands vont restaurer l’empire.

Quand je pense qu’hier au soir, encore, je relisais, à la maison, un numéro d’un magazine parisien, Je sais tout, je crois, qui consacrait au grand-duc Constantin tout un article, le montrait ami de la France et au sommet de la hiérarchie de toutes les Russies, publiant des photographies de lui, en compagnie de nos grands personnages de la politique et de l’armée.

Quel contraste!... Son fils est là, déchu, pris de boisson et maudissant la France.

Nous continuons notre route. De beaux hydravions évoluent au-dessus de nos têtes et viennent se poser gracieusement sur la Newa glacée.

Je serais bien embarrassée pour dire qui, exactement, peut monter ces appareils, si ce sont des bolcheviks ou des militaires, ou des amateurs, et même si ce sont des Russes.

N’est-il pas à craindre plutôt que ce soient des avions allemands?

Et je pense qu’avec un peu d’audace et un emmitouflage sérieux, ce serait là le vrai moyen de quitter ce pays maintenant maudit et de s’enfuir, d’une seule envolée, jusqu’en Suède.

Mais de plus prosaïques réalités m’attendent. Mon but est de tâcher, par des prodiges de diplomatie, d’obtenir un passeport quand même pour la Finlande.

Advienne ensuite que pourra! Tant pis si je tombe au milieu d’autres émeutes et de l’avance allemande. Je tâcherai d’être audacieuse et j’aurai peut-être de la chance.

A grand’peine je me faufile jusqu’au bureau des passeports, où il y a foule et une foule visiblement nerveuse.

Un soldat nous dessine, en souriant de sa bouche édentée, une croix sur la table. Par ce signe cabalistique il veut nous exprimer qu’aucune sortie n’est plus délivrée pour la Finlande.

Je ne veux pas me rebuter. Je serai certainement mieux reçue à la mission française, où je ne trouverai pas l’affolement de l’ambassade.

Ces allées et venues, à pied toujours et pour cause, sont éreintantes. Mais j’irai jusqu’au bout des démarches.

A l’Italianskaïa, où se trouve la mission, une grande animation règne, mais nul malaise, nulle inquiétude.

Nous pouvons joindre le général Niessel, qui nous dissuade de demander des sorties.

—D’ailleurs, ajoute-t-il, on ne peut plus quitter Petrograd. On vient de nous téléphoner que le train qui devait partir ce soir est arrêté par un ordre des bolcheviks.

Le mieux est de faire contre mauvaise fortune bon cœur et d’attendre les événements.

Pour nous y aider, le général nous met en rapport avec le capitaine Lelasseux, fort aimable, qui est à la tête d’une coopérative française, excellemment organisée, étant données les complications de la vie et la cherté de tout.

Il met à ma disposition particulière des provisions de biscuits et de boîtes de «singe» pour un mois.

C’est toujours la vie assurée, une vie qui sera très différente de celle que j’ai menée. Mais je crois que l’heure de toutes les résignations est venue.

2 mars.

Les ambassades ont quitté Petrograd hier.

Je crois qu’il ne reste plus ici, en fait de Français ayant un caractère officiel, que la mission militaire et les comédiens du théâtre Michel.

Je suis chargée par mes camarades de tenter d’obtenir de Lounatcharsky un papier nous autorisant à recevoir immédiatement le visa de nos passeports, ce qui nous permettrait de sortir de Russie. Ensuite chacun se débrouillerait comme il pourrait.

Je me suis rendue au Palais d’Hiver. J’ai remarqué, d’une façon plus frappante qu’auparavant, que tous les bolcheviks semblent s’être donné le mot d’ordre pour porter sur eux—sous une forme quelconque, bague, breloque, épingle de cravate—une tête de mort.

Lounatcharsky était absent. Mais j’ai eu la chance de rencontrer Mᵐᵉ Kamenieva, sa secrétaire, qui a tous pouvoirs.

Elle accéde à ma demande fort aimablement et m’offre même de m’emmener avec elle jusqu’au comptoir des théâtres où le permis me serait délivré.

Nous montons dans un traîneau qui a l’air antédiluvien et nous causons.

Mᵐᵉ Kamenieva est le véritable type de la nihiliste russe tel qu’il est dans les Oiseaux de passage.

Très brune, les yeux très grands, les cheveux nattés au-dessus des oreilles, le teint brun également, l’impression énergique.

Ce n’est pas une femme. C’est une «idée». Elle est vêtue de noir; une très grande broche en argent représentant la tête de mort symbolique ferme son corsage.

Elle parle bien français. Elle a d’ailleurs habité Paris plusieurs années.

Sa voix est énergique, bien timbrée.

Comme je lui fais remarquer qu’avant les bolcheviks Petrograd était une ville sûre et qu’on ne craignait pas de se faire dévaliser en sortant le soir, ce qui est terriblement fréquent en ce moment, elle me répond, d’une voix très calme:

«—Avant nous, vous vous faisiez dévaliser moins brusquement, mais plus complètement, dans un bel établissement qui porte le nom de banque, où l’on vous prenait en bloc votre argent.

«Maintenant on vous dévalise individuellement et plus brutalement. Là seulement est la différence. Le résultat est le même.»

Je l’ai regardée, tandis qu’elle parlait de la sorte. Elle ne souriait pas. Elle n’était pas amère. Sa voix avait un calme impressionnant.

Elle a ajouté, après un silence:

«—Nous ferons des choses effarantes... Vous verrez!»

Puis, brusquement, elle me dit encore, comme si elle tenait à me faire bien connaître son opinion sur ce point:

«—Ce sont les Anglais qui ont voulu la guerre. Ils en sont les seuls responsables.»

Alors j’ai risqué cette question:

«—Et les Français, qu’en pensez-vous?

Mᵐᵉ Kamenieva m’a regardée avec le même calme où ne pouvait s’analyser nulle impression.

«—Vous êtes, me dit-elle, un peuple de concierges. Intelligents, oui... assez. Mais vous ne possédez pas vraiment de grands cerveaux, capables de rêves et de réalisations formidables...

«Vous êtes aussi un peuple de «conservatoires», oui, de maisons où, en payant, on apprend à avoir de l’art, à avoir du génie.

«Les conservatoires sont inutiles. On naît artiste... On naît avec du génie.»

Et pour conclure, à ma surprise, cette bolchevik ardente, mais incontestablement intelligente et sympathique celle-là, déclare:

«—Si nous sommes renversés ici, nous tenterons d’aller en France!»

J’essaye de démêler le sentiment que peuvent envelopper ces dernières paroles. Peut-être un peu de mélancolie, car Mᵐᵉ Kamenieva dit encore:

«—Si vous retournez dans votre pays, dites bien haut que nous n’avons pas été méchants pour les artistes français, afin qu’en France on ne soit pas méchant pour les artistes russes.»

3 mars.

La paix est signée entre l’Allemagne et la Russie. Je viens de l’apprendre chez Contant, où l’on déjeune encore... Par exemple, ce qu’on payait deux roubles en vaut vingt-cinq.

C’est Ludovic Naudeau qui, arrivant de Smolny, a apporté la nouvelle.

Le pauvre garçon enrage d’être ici comme cloîtré, dans l’impossibilité d’envoyer en France des dépêches, alors qu’il aurait tant à dire. Il essaye d’employer des ruses inouïes pour charger de ses articles des commissionnaires de bonne volonté, parmi les personnes qui ont l’espoir de pouvoir partir.

Cette paix est un désastre pour la Russie. Il faut même s’incliner devant les Turcs et leur rendre Batum, Kardakghan et Kars, ces districts conquis dans la dernière guerre. J’apprends que c’est Sokolnikoff qui a signé la paix de Brest, le même qui m’a demandé «Parlez-vous allemand?».

6 mars.

Nous sentons que le théâtre Michel n’en a plus pour longtemps. Il y a trop de «bochisme» dans Petrograd pour qu’une troupe française soit tolérée longtemps.

Nous tiendrons, pourtant, jusqu’au bout.

Nous avons même, hier, eu l’audace—le mot ne me paraît pas excessif—de jouer... en plein régime bolchevik et au milieu de l’envahissement allemand, l’Élévation, d’Henri Bernstein.

Belle représentation au point de vue artistique, et où chacun jouait, on peut le dire, de toute son âme.

Mais le public n’a pas vibré.

Pas par hostilité. Certes.

Ennui! Indifférence. L’apathie slave, encore.

Il y a trop de Russes, maintenant, et trop peu de Français dans l’assistance.

On m’a rapporté ce propos d’un spectateur:

«—C’est drôle. Il paraît qu’à Paris tout le monde est ému par cette pièce. Dans de tels moments, elle ne peut pas nous émouvoir, ni même nous intéresser.»

Dans de tels moments! Ces quatre mots sont tout un symbole.

10 mars.

Le théâtre Michel a définitivement fermé ses portes hier soir.

Quand les rouvrira-t-il? Les rouvrira-t-il même jamais avec une troupe française?

Désormais ne seront représentées que les pièces russes au théâtre de la République des soviets de Russie.

Les bolcheviks nous ont rayés d’un trait de plume, déclarant que l’étude de la langue française est un «luxe bourgeois».

C’est à peine si nous avons été prévenus à temps pour jouer une dernière fois.

Aussi avons-nous tenu à donner, coûte que coûte, une représentation solennelle.

Elle termine quatre-vingt-dix-neuf ans d’existence, car cette institution date de régimes lointains déjà, de régimes dont personne n’a plus aujourd’hui le droit même de prononcer le nom.

J’entends Teliakovsky, directeur des théâtres impériaux, me dire avant ces événements:

«—Le grand Guitry a commencé sa carrière chez nous, nous en sommes fiers!»

Nous nous sommes résignés non sans un grand serrement de cœur.

Puisque le théâtre Michel devait mourir, nous avons voulu que ce soit en beauté, et nous avons choisi comme dernier spectacle l’Arlésienne.

Nous avions obtenu l’orchestre et les chœurs du théâtre Marie.

Et c’est dans une salle émue et recueillie, émue parce que certainement notre disparition touchait bien des gens, que le rideau s’est levé.

On joue à 11 heures du matin car nos camarades russes ont fait tout ce qu’il fallait pour que la représentation n’ait pas lieu. Malgré l’heure matinale du spectacle, la salle est pleine.

Beaucoup de gens qui ne venaient plus, qui n’osaient plus venir, qui n’osaient même plus se montrer dans la rue, sont là... Derrière le rideau, nous les considérons avec émotion... Il faut savoir les reconnaître sous ces vêtements usagés, avec ces barbes nouvelles. Il en est, visiblement, de camouflés!

La pièce, que nous avons apprise et répétée en six jours, a admirablement marché. Je jouais l’Innocent.

Nous avons eu treize rappels et des fleurs, oui, des fleurs rares, poussées en des forceries mystérieuses et que des mains pieuses ont su trouver pour nous les lancer, anonymes et touchants envois, sur la scène...

A la fin du dernier acte, lorsque Frédéric a lancé son cri déchirant:

«Regarde à cette fenêtre et vois si l’on ne meurt pas d’amour.» au milieu des bravos qui crépitaient, un cri, un cri formidable a monté:

Vive la France!

. . . . . . . . . . .

Ainsi disparaît la dernière manifestation de propagande française.

15 mars.

Les journaux—bien entendu rien que des journaux favorables au bolchevisme—racontent que l’on vient d’envoyer à Perm, en Sibérie, le grand-duc Michel, le frère du tsar, celui que Nicolas II avait désigné comme son successeur.

Michel s’était retiré à Gatchina, près de Petrograd, où il vivait paisiblement.

Sur l’ordre de Smolny, la garde rouge est venue le chercher. Il a dû partir sans qu’on lui ait même donné le temps de mettre un pardessus. Cruauté bien inutile. On a toléré seulement qu’il emmène avec lui son secrétaire, un Anglais dévoué qui ne le quitte jamais.

Le frère du tsar a voyagé dans un wagon à bestiaux.

20 Mars.

M. Lelianof, le grand fourreur de Pétrograd, vient de me raconter le fait suivant, qui est significatif:

«Un artilleur qui est employé dans sa maison de commerce ou, plus exactement, gardé par charité, car il s’est trouvé sans ressources aucunes à son retour du front, a reçu, ces jours-ci, un papier l’invitant à venir toucher une somme de 1,800 roubles.

«Il s’étonne, n’ayant aucun héritage en perspective et ne se connaissant aucun bienfaiteur.

«Heureux de l’aubaine, il va pour toucher l’argent.

«La convocation émanait du comité de son régiment, qui distribuait à tous les anciens une belle somme provenant de la vente aux Allemands des canons, munitions et habillements du régiment.»

21 Mars.

Toujours la même chose partout: l’incohérence.

Hier, dans la Sadovaïa, a été tué, devant moi, un pauvre vieillard qui n’avait d’autre tort que d’avoir traversé la rue au moment où passait une auto chargée de matelots.

L’un d’eux, pour se faire la main probablement, a tiré.

Aujourd’hui, en me rendant, vers six heures, à la mission française, j’ai vu passer trois voitures chargées de caisses qui paraissaient lourdes.

Une de ces caisses dégringola et, s’étant brisée, laissa échapper des fusils.

Aussitôt descend d’un traîneau qui suivait un soldat en uniforme russe qui invective brutalement le conducteur.

Mais ce soldat invective... en allemand.

Et c’est... en allemand que le conducteur lui a répondu.

Ce sont donc les Allemands qui organisent clandestinement, le soir, à la tombée de la nuit, la résistance de la ville.

9 avril.

Quelle angoisse étreint tous les Français en apprenant le bombardement de Paris par ces nouveaux canons 240, qui portent à 120 kilomètres et dont les obus sont tombés au cœur même de la Ville-Lumière.

Cette nouvelle stupéfiante nous est apportée ce matin.

Mais ils ne parviendront pas à ralentir les battements de ce sublime cœur.

O mon Paris! Quand je songe que je vis parmi tes assassins, parmi ce peuple qui n’a que cette phrase à la bouche: «Nous avons honte d’être Russes!» Eh bien! que diable, agissez! S’ils agissaient tous ceux qui disent penser ainsi, il y aurait au moins une preuve de leur sincérité.

«Allons, mes amis, encore un verre de cognac et vive la France! Quel dommage que je ne puisse pas aller à Paris! Est-ce qu’il y a du pain blanc chez vous? Non. C’est bien ennuyeux, on m’a dit pourtant qu’on y mangeait des gâteaux, et voilà le même qui disait avoir honte de sa nationalité, mais qui oubliera ses scrupules lorsqu’il s’agira d’aller s’amuser et se goberger à Paris, et les Allemands sont à 14 kilomètres d’Amiens, et la capitale du monde est menacée. Nitchevo. Où pourrions-nous finir la soirée? On n’a que l’embarras du choix. Ce n’est que mascarades, cabarets, théâtres. Allons à Bi-Ba-Bo! Ce maître d’hôtel me connaît, nous recevrons peut-être quelque chose à boire. Poïdiom! allons.»

Et serait-ce une simple coïncidence? Serait-ce voulu, au contraire? Petrograd est calme ce soir, sans coups de feu, sans tumulte, sans pillage. On dirait que la vie reprend un peu. Des restaurants ont fait le tour de force de rouvrir. On paie pourtant bien assez cher chez Contant, où la bouteille de vin qui, de 3 roubles était montée à 75, atteint aujourd’hui 225 roubles. Un pourboire de 15% est obligatoire sur toutes les dépenses.

Il n’y a pas que les restaurants et les théâtres. Les lieux de plaisir ne sont pas fermés, cabarets, salles de danse, oui, de danse. Il y a des gens qui dansent en des temps pareils.

A Bi-Ba-Bo, il y a des gens qui font la fête... C’est d’ailleurs un cabaret clandestin, situé dans une cave, décorée de façon amusante, et à laquelle on accède en suivant une ruelle napolitaine éclairée par des lanternes vénitiennes.

On paye un droit d’entrée de vingt roubles en se recommandant d’un client. Le patron daigne, pour trois cents roubles, vous servir une bouteille de mauvais vin de Crimée dans une théière, avec des tasses en guise de verres.

Si les gardes rouges surviennent, on s’empresse de faire disparaître le liquide dans le gosier, car la consommation du vin est interdite, sous menace d’emprisonnement.

Pendant ce temps, des commissaires bolcheviks se saoulent légalement dans des cabinets particuliers, et parfois, flegmatique, le patron vous murmure à l’oreille:

«—Aucun danger ce soir; tant que vous voudrez. Le commissaire X... est ici.»

Alors les faces s’éclairent.

Je dois convenir, d’ailleurs, qu’un Russe ivre devient immédiatement patriote.

Je n’ai pas oublié un certain soir où, à Bi-Ba-Bo, je fus reconnue en compagnie d’un Français. Un soldat grimpa sur une table et, d’une voix déjà pâteuse, voulut forcer tous les assistants à lever leur verre en l’honneur de la France, ce qu’ils firent le plus aimablement du monde, mais si bruyamment que mon compagnon et moi aurions voulu disparaître dans une trappe.

Aujourd’hui, Bi-Ba-Bo n’a plus cette gaieté bruyante et reste clandestin, mais il existe encore, et les gens s’y glissent dans la nuit, comme trop de gens se glissent aussi dans des tripots.

Autre distraction celle-là, pénible, douloureuse: une sorte de frénésie du jeu s’est emparée de beaucoup de ceux qui, ayant encore quelque argent, cherchent là une distraction, au milieu de l’affreuse existence que nous menons tous.

Je sais qu’il y a, même encore maintenant, des tripots où l’on joue presque toute la nuit. De temps en temps, les gardes rouges font irruption, raflent ce qui se trouve sur la table et fouillent les joueurs, s’emparant de leurs bijoux, de leurs fourrures.

L’établissement est fermé pour quelques jours.

Ses habitués s’entendent vite et vont se réunir plus loin.

1ᵉʳ mai.

C’est aujourd’hui que doit avoir lieu la grande fête des ouvriers.

Pour la circonstance, le Palais d’Hiver a été recouvert d’ignobles peintures futuristes. Le Palais ressemble à un champ de foire.

C’est le bolchevisme qui nous a valu cet envahissement de peintures pitoyables, exécutées par des maladroits dans les plus invraisemblables tons.

Non seulement ils se prodiguent en décorations murales, en affiches, en dessins même dans les journaux, mais ils organisent continuellement des expositions de leurs niaiseries, et les gens, à peu près totalement dépourvus de distractions, s’y rendent par désœuvrement.

Je reconnais, il est vrai, que ces expositions sont un moyen de récolter un peu d’argent, qui va soulager les misères, et il y a tant de misères, hélas!

Mais c’est effrayant ce qu’il faut subir!

Non seulement la peinture est exécrable, mais les sujets sont pénibles pour nous, Français. Sans cesse les Allemands y sont représentés fraternisant avec les Russes, leur faisant donner leur fusil pour une bouteille de wodka.

Le gouvernement approuve fort ces expositions, et elles ont pour les artistes, en plus de l’approbation officielle, l’avantage d’être rémunératrices. Car, le croirait-on, ces horreurs aux tons baroques trouvent des acheteurs.

Il y a assez de mercantis que le bolchevisme a enrichis et qui croient indispensable de couvrir leurs murs de ces chefs-d’œuvre.

Aujourd’hui, 1ᵉʳ mai, la peinture futuriste a des succès plus démocratiques. Ce ne sont que vastes pancartes, qu’écriteaux immenses faits pour être promenés dans la ville et que les badauds regardent passer mélancoliquement.

Depuis quinze jours, on attend avec une impatience fébrile cette journée du 1ᵉʳ mai, qui doit être, croit-on, mémorable.

On pense, en effet, que le parti ouvrier va marcher contre les bolcheviks que trop de gens, même du peuple, commencent à détester cordialement et dont le rôle néfaste devient inquiétant.

Les juifs sont en trop grand nombre parmi les bolcheviks.

Ces jours-ci, le Patriarche a dit à Moscou:

«—Il me suffirait de dire un mot pour que les juifs soient massacrés. Mais je me tairai, car je suis, avant tout, un chrétien.»

A l’occasion de cette journée, qui peut être mouvementée, tous les magasins et les restaurants sont fermés.

On vient me chercher à midi en canot automobile pour m’emmener chez des amis qui ont, hors de la ville, une grande usine de drap. Là, au moins, je serai en sûreté. Les ouvriers qui travaillent la laine sont réputés pour être sensiblement moins violents que les autres.

Je serai, en tout cas, mieux dans ce milieu-là que dans mon appartement, au rez-de-chaussée.

2 mai.

Rien ne s’est passé.

A l’étonnement général, la journée s’est écoulée parfaitement calme. Des processions pacifistes ont sillonné les avenues.

Et il n’est pas banal que je me sois trouvée même amenée à avoir dans ces manifestations révolutionnaires un geste qui n’a pas été sans influence sur un détail, mais un détail peut-être important.

Je suis, en effet, depuis quelque temps en rapports fréquents avec un certain nombre de personnalités bolcheviks.

Il le faut, car je veux quitter Petrograd en emportant ou en transportant mes roubles, que la Banque d’État détient toujours. Le mieux est d’user de diplomatie aimable.

Je suis donc retournée une fois de plus au Palais d’Hiver, où reçoit Lounatcharsky, notre commissaire des beaux-arts, qui est vraiment charmant pour tous les artistes français et qui n’a pas du tout l’allure du bolchevik, l’expression dédaigneuse, pas même le fétiche à la tête de mort.

C’est un homme fort bien élevé et d’une grande érudition.

Ce jour-là, Lounatcharsky, se trouvant malade, avait fait dire qu’il ne viendrait que le lendemain, 2 mai.

Son secrétaire, Sténeberg, qui est peintre et a exposé au Salon des Indépendants, à Paris, était fort perplexe en présence de nombreux dessins en couleurs destinés à être promenés dans les rues pour représenter le bolchevisme.

Il en fallait choisir un surtout, plus voyant, plus important et plus réussi que les autres, afin de servir d’emblème officiel, qui serait promené solennellement.

Je me trouvais là.

«—Qu’en pensez-vous?» me demanda Sténeberg en me montrant un gigantesque matelot dont les deux pieds semblaient, tel le colosse de Rhodes, protéger, ou plutôt écraser la Russie.

Je lui fis remarquer que les marins n’étaient vraiment pas ce qu’il y avait de mieux en Russie, puisqu’ils avaient commis toutes les atrocités possibles.

Et je fixai mon choix sur un dessin bizarre représentant trois colosses: le soldat, l’ouvrier et le paysan se tenant par les épaules.

Mon choix fut ratifié par Sténeberg et par les personnes qui étaient présentes.

Le dessin fut immédiatement fixé sur une immense pancarte, et ce fut elle que toute la journée la foule acclama, comme incarnant les idées qui lui sont si chères.

C’est ainsi qu’on entre dans l’histoire.

J’ai vu passer quelques-uns de ces cortèges d’images. Plusieurs représentaient—en images futuristes bien entendu—Nicolas II dans des attributs de cour et entouré de ses ministres, et aussi des personnages symbolisant la bourgeoisie. Ils étaient, ceux-là, destinés à être brûlés.

J’ai vu aussi, ce qui m’a surprise, pas mal de caricatures lamentables contre le clergé, et cela me déroute, la religion ayant tenu dans ce pays une place considérable.

Évidemment, il y a sous ce rapport de profonds changements. Le culte a été débarrassé de tout ce qui pouvait rappeler l’autorité religieuse de l’empereur. Les popes ont été les premiers à les supprimer.

Mais ce serait une erreur de croire que les églises sont désertes. Les hommes, du moins dans la force de l’âge, ne s’y rendent certainement plus guère.

Par contre, je crois bien que les femmes, les vieillards et les enfants y vont davantage, à toute heure, comme à un refuge où vient s’agenouiller leur misère.

Au total, aucune manifestation violente. De la curiosité.

La foule s’est portée surtout à Fourchtatskaïa, 38, où à un balcon du troisième étage étaient accrochés de vastes portraits de Karl Marx, de Lénine et de Trotsky se détachant sur un fond de draperies rouges.

On n’en faisait pas plus autrefois pour la famille impériale.

9 mai.

Je viens d’avoir un serrement de cœur infiniment douloureux, le plus douloureux de toutes ces lugubres journées où je n’en ai pas manqué, cependant.

Sur le palais Youssoupof flotte le drapeau allemand.

Et c’est un spectacle atroce.

Les Allemands sont là... Où? Comment? En quelle quantité? Personne ne sait. Il est incontestable qu’ils sont là.

Je n’avais rencontré jusqu’ici, dans les rues, ces uniformes ennemis que sur des prisonniers autrichiens; et encore c’étaient des hardes usées, lamentables qu’on connaissait en Russie depuis longtemps.

Ce matin, à plusieurs reprises, dans les rues, j’ai vu des soldats allemands en petite tenue, sans armes, mais qui se promenaient tranquillement.

Et comme par enchantement sont disparus de la ville tous les uniformes alliés si divers, si pittoresques qu’on était habitué à rencontrer depuis le début de la guerre.

Cela aussi est une tristesse, plus grande peut-être que la première.

Où en sommes-nous donc, où en est donc cette pauvre Russie que les Allemands puissent y pénétrer à leurs yeux tranquillement, en chemin de fer? Il paraît, en effet, qu’ils sont tous venus en chemin de fer, et ce n’était pas dans les wagons à bestiaux.

Il est incontestable qu’avec la venue de ces Allemands quelque chose est changé dans Petrograd. On ne parle plus de bagarres, plus même de pillage. Les boutiquiers que l’on interroge se montrent satisfaits. Ils espèrent bien faire des affaires.

Pour un peu, ces gens seraient enchantés de l’arrivée des Boches.

Le Russe, dans son apathie, dans sa grande détresse matérielle aussi, n’a plus le sentiment du patriotisme. Il oublie que ces Allemands ont été les terribles adversaires qui leur ont tué tant de monde, qui ont fait souffrir leurs prisonniers.

Il oublie tout, parce qu’il manque de nourriture et que la présence à Petrograd de quelque feldgrau lui donne l’espérance, peut-être illusoire, de provisions nouvelles.

Comme le Russe n’a pas l’énergie suffisante pour se débarrasser du régime bolchevik qu’il abhorre, il lui faut une aide. Cette aide, il la demande à l’Allemagne, ou, tout au moins, il l’accepte de l’Allemagne qui la lui apporte.

C’est, dans tous les cas, le refrain que les journaux, tous germanophiles naturellement, répètent à chaque page, en y ajoutant en grosses lettres les communiqués officiels allemands qui semblent enthousiastes.

Que se passe-t-il réellement là-bas, sur le front de France? On ne sait plus au juste. Ici, l’on ne peut pas savoir. Mais les communiqués français que les journaux donnent aussi, en affirmant ne pas les tronquer, sont douloureux à lire.

Dans notre petit clan de Français et d’amis de la France, nous voulons croire pourtant, croire quand même, que tout n’est pas fini, que des forces nouvelles vont entrer en ligne, que l’Amérique donnera enfin sa mesure, que le Japon...

Ah! le Japon! c’est le seul pays étranger dont on parle ici de façon un peu suivie, pour donner, d’ailleurs, les nouvelles les plus contradictoires.

Hier, malgré la tristesse de l’heure, quelqu’un de bien informé nous racontait que les Japonais vont tout sauver, qu’ils ont déjà huit divisions devant le lac Baïkal.

En attendant, les Allemands sont là.

Il faut s’attendre à les rencontrer partout, et en tenue, impérieux, hautains.

Le gouvernement bolcheviste,—on le comprend bien maintenant—n’a jamais cessé de les soutenir.

S’il y a, parmi les hommes qui semblent les maîtres, en ce moment, de la Russie, quelques sincères, quelques croyants, quelques apôtres, il y a surtout, et en nombre bien plus grand, des agents de l’Allemagne, vrais Russes ou faux Russes, qui n’ont jamais, en réalité, agi autrement que pour faire le jeu des Teutons.

10 mai.

Rester ici, quand on est Française, serait de la folie. Mais pour partir il faut de l’argent et mes fonds sont toujours à la Banque. Le gouvernement de Trotsky continue à mettre l’embargo sur tous les dépôts, dont il n’autorise le retour au propriétaire que s’il lui plaît.

Et il ne lui plaît guère.

J’avais pourtant un papier signé de Lounatcharsky, un papier en excellente forme, avec de nombreux cachets rouges. Cet aimable homme ne s’était même pas fait prier et j’étais allée, toute contente, à la Banque afin de toucher.

Mais, à la Banque, un secrétaire m’a signifié rudement que les signatures de mon autorisation ne suffisaient pas.

Quelle déception!

Navrée, désespérée, je suis allée demander conseil à Sténeberg, le peintre, qui toujours a été pour moi obligeant. Je l’ai trouvé sombre et nerveux. Toutes les portes des salons du Palais d’Hiver étaient ouvertes. Pouvait entrer qui voulait et comme on voulait.

«—Oui, m’a dit Sténeberg, l’heure est triste... Où allons-nous? Que devient le beau rêve que nous avons fait? Certes, il y a parmi nous des croyants, comme Lounatcharsky et quelques-uns de ses amis. Mais combien de brebis galeuses! Que de trafiquants, que d’insensés qui ont abîmé notre belle idée!... Nous sommes si bien, comme l’a dit Lounatcharsky, un grand animal qui aurait une petite tête traînant une grande queue criminelle. La queue ne va pas tarder à emporter tout le mouvement et il n’y aura plus de direction.

«C’est dommage, car où irons-nous? que ferons-nous?...

«Personne de nous n’aime Trotsky. On le subit. On le craint peut-être. Mais beaucoup le méprisent. Lénine aussi est craint, quoiqu’il n’ait pas la même formule... Il a peut-être été sincère. Mais, à eux deux, ils ont une force effroyable, et l’Allemagne a asservi cette force.

«C’est dommage!

«Nous recommencerons plus tard, si nous pouvons, a ajouté Sténeberg, avec une flamme dans les yeux. Pour le présent, c’est partie perdue. Que faire? Et pourquoi vouloir donner le bonheur malgré lui à un peuple qui veut être battu?

«Dans quelques années peut-être comprendra-t-il que nous voulions le rendre heureux et nous reprendrons notre tâche. A présent, il nous faut rentrer dans l’ombre.»

Ainsi a parlé cet homme qui est un croyant, un sincère.

11 Mai.

Ceux qui sont au pouvoir offrent le plus effarant spectacle d’incompétence. Ils ont été choisis comme tels. Mais certaines de ces situations donnent lieu à des scènes qui seraient irrésistiblement comiques si elles n’étaient pas lamentables.

Le simple matelot qui, par la grâce de Lénine, a été fait ministre de la marine vient d’être arrêté pour malversations, gaspillages, détournements de fonds, que sais-je!

On s’était habitué à lui, paraît-il, au ministère. C’était, du reste, un terrible homme qui avait souvent pris la parole dans les réunions populaires. Au ministère, il commandait sans rudesse les amiraux placés sous ses ordres. Il avait l’intelligence de ne s’occuper en rien du côté technique. Il se contentait de signer et de symboliser, avec son grade de simple matelot, le plus étonnant paradoxe que l’on vit jamais en matière de gouvernement.

Il sombre dans le ridicule.

Il ne sera pas le seul.

Kolontaï, cette femme qui a été nommée ministre des cultes, prend des arrêtés absurdes et ne fait que des mécontents.

Du haut en bas de la hiérarchie, il semble que ce soit une consigne, non seulement de rabaisser celui qui était élevé, mais d’élever les humbles, les ignorants à un poste qu’ils sont incapables de tenir.

C’est ainsi que, dans le quartier, une cuisinière a été nommée directrice d’école, et cette école, qui fonctionnait à peu près, même malgré la révolution, va être fermée, les parents ne voulant plus y envoyer leurs enfants.

12 mai.

Toutes les folies bolcheviks, tout cet écœurement, ce dégoût qui prend tant de gens, arriveront peut-être à modifier les événements.

Il n’y a aucun doute. Déjà une partie du peuple redemande le tsar.

Le tsar! où est-il exactement?

Les bruits les plus invraisemblables courent naturellement sur son compte.

On affirme que le clergé prépare des manifestations.

La Finlande est le théâtre de combats sanglants.

La garde rouge et la garde blanche s’entre-tuent.

Viborg serait complètement détruit et les blancs auraient fusillé tous les Russes qu’ils ont pu faire prisonniers.

Car la grande patrie russe se déchire.

Ce n’est pas seulement la division entre partis politiques. C’est, ce qui est autrement plus grave, la division entre races, qui ressuscitent, qui veulent reprendre leur autonomie. La Finlande n’a jamais manifesté de sentiments tendres pour la Russie qui l’a conquise et opprimée.

14 mai.

Et mes démarches durent toujours... On me promène de bureau en bureau, de signature en signature, d’interrogatoires en interrogatoires.

«—Combien avez-vous de domestiques? Comment est organisée votre vie privée?»

Ces enquêtes deviennent odieuses.

Si encore j’arrivais à toucher mon argent!

Mais il est plus que jamais sous l’autorité bolcheviste.

Jusqu’à quand?

Je suis retournée au siège de la Banque centrale et j’ai fait des pieds et des mains pour être reçue par le commissaire Toumanoff, de qui dépend mon sort.

Mais j’ai impression qu’il veut m’éviter. Peut-être a-t-il peur de se laisser émouvoir. Dans tous les cas je ne peux arriver à le joindre en personne, et un secrétaire est venu me dire de sa part qu’il me fallait encore le visa du soviet de la Commune de Petrograd, lequel se trouve à Smolny.

Au fond, je n’étais pas fâchée de faire un peu la connaissance de la maison des bolcheviks, aujourd’hui célèbre. C’est là que se trament les terribles arrêtés.

En réalité, c’est un ancien institut de jeunes filles, de proportions grandioses, situé sur le bord de la Néva.

Il y a des sentinelles dans tous les coins, à toutes les portes. Ces hommes ont donc peur?

Dès l’entrée, un soldat m’arrête, en me disant de me rendre chambre 21, au rez-de-chaussée. Là je reçois un petit ticket rouge pour la chambre 36.

Un tas de gens, des soldats surtout, contrôlent les tickets. Décidément la défiance règne.

A la fin, on me fait monter au deuxième étage. L’escalier est vaste, à double évolution, avec des murs très blancs et une rampe en fer forgé.

Je m’engage dans un interminable couloir dont le plafond est en ogives. A droite et à gauche, des portes portant de grands numéros rouges.

A la chambre 36 une naine me reçoit, oui une naine, et, sur mes explications, me donne encore un ticket pour la chambre 81, où siège le commissaire de la Commune.

Dans ces parages je croise successivement un bancal, un bossu, une hydrocéphale, vraie vision de la cour des miracles.

Et je me souviens qu’on m’a dit que parmi les bolcheviks se trouvent de nombreux anormaux, comme si ces dégénérés, pour se venger de leurs misères physiques, de l’injustice de la nature, prenaient à partie l’humanité entière et avaient décidé de bouleverser toutes ses lois.

Chambre 81, un soldat prend mon papier et l’emporte. Je suis fébrile.

Un grand quart d’heure après, ce papier m’est rapporté, ô joie—avec une annotation à l’encre rouge. C’est la seule qu’emploient les fonctionnaires bolcheviks.

L’annotation dit qu’il n’y a aucun inconvénient à ce que je retire mes fonds. Néanmoins je suis priée d’aller chercher encore un visa au ministère des finances, 47, rue Moïka.

Quoi! ce n’est pas encore fini?...

Par bonheur, Lounatcharsky, que je rencontre en descendant, me met du baume dans l’âme, en me disant que tout ira bien...

Hélas! non, tout n’alla pas bien, car j’eus la malchance d’arriver au ministère des finances alors que le commissaire était parti pour Moscou.

En son absence un bureaucrate imbécile a écrit sur mon bienfaisant papier qu’il ne pouvait transgresser la loi. La loi ne me permet que de prendre sur mon argent 750 roubles par mois.

Dans ces conditions, il s’en rapportait à la décision du soviet de Moscou.

Alors il va me falloir aller à Moscou?

Ah! non, par exemple!

Je retourne au Palais d’Hiver voir Lounatcharsky.

Il a un mot admirable en lisant la réponse de ce bureaucrate.

«—Prenez son nom! dit-il à son secrétaire. C’est un honnête homme!...»

Il y en a donc si peu parmi les bolcheviks!

Le bon Sténeberg s’est chargé de porter lui-même mon papier à Moscou. Ce sera peut-être la fin de mes misères.

18 mai.

Ce pays est un singulier mélange d’horreur et de burlesque.

Le burlesque vient de se produire à cause de la détermination prise par la Commune de Petrograd d’avancer l’heure d’une heure et demie, à partir du 16 mai.

Je sais qu’en France une mesure de ce genre est prise chaque année, pendant les mois où il y a le plus de soleil. Les horloges sont avancées d’une heure.

En Russie, on n’a pas voulu, bien entendu, faire exactement comme en France. Une avance non pas d’une heure, mais d’une heure et demie a paru plus rationnelle.

Et ce fut un joli bouleversement dans la vie de la cité, un bouleversement qui nous a rappelé les temps mémorables d’il y a deux mois où le calendrier fit tout à coup, par ordre des bolcheviks, le saut de treize jours qui, je ne sais sous quel prétexte grégorien, mettait les pays slaves en retard de tous les autres pays du monde.

Mais, cette fois, les gens avaient été prévenus officiellement et rien ne fut changé dans les habitudes.

Tandis que pour cette modification de l’heure beaucoup de monde ne fut pas prévenu, et la journée du 17 mai fut la journée des fous, surtout pour ceux qui parlaient peu et comprenaient moins bien encore le russe.

J’arrivai chez le dentiste à trois heures—heure nouvelle. Comme, pour lui, ce n’était qu’une heure et demie, il était absent.

Je le vis arriver bientôt, mais au lieu de s’occuper de moi, il s’installa flegmatiquement pour déjeuner.

Je voulus expliquer à la femme de chambre que l’heure était changée. Comme les journaux n’avaient rien dit, ceux qui n’étaient pas au courant pouvaient croire qu’on déraisonnait.

Menus détails évidemment, bien minces événements au milieu de tant d’autres, si graves. Mais je les trouve significatifs de l’incohérence où nous vivons tous ici.

Bien que sous la tyrannie bolchevik et sous l’influence, pour ne pas dire le contrôle, des Allemands, la vie ici continue, sous toutes ses formes. Les gens se sont remis à leurs petites habitudes, les enfants vont jouer dans les squares; des musiques jouent dans les jardins publics; de petits vapeurs sillonnent la Néva.

Si la vie n’était pas aussi effroyablement coûteuse et les vivres si difficiles même à trouver, on pourrait, par instants, croire que rien ne s’est passé.

6 juin.

C’est toujours pour moi, non pas la course à l’abîme, mais la course après mes roubles.

Lounatcharsky est mon seul espoir, car ce pauvre Sténeberg, de retour de Moscou, lui-même n’a encore rien pu faire.

Lounatcharsky me dit, navré, visiblement:

—Je n’y comprends rien. Le visa n’est pas donné. Une difficulté nouvelle surgit au moment où je croyais que c’en était fini. Moscou a refusé parce que vous êtes Française. Mais ne vous découragez pas. Je fais un projet de loi, ayant pour but de faire rentrer dans leurs fonds déposés en banque tous les fonctionnaires de l’État. Vous êtes considérée comme fonctionnaire. Et vous savez, chez nous les projets de loi ce n’est pas long à réaliser, pas si long qu’en France.

Puisse-t-il dire vrai!

Je l’ai remercié et lui ai dit:

—Quel dommage que tous les bolcheviks ne vous ressemblent pas! Personne alors ne se plaindrait.

Lounatcharsky est devenu très rouge et m’a répondu:

—Je fais tout ce que je peux pour le bien général. J’essaye de réaliser un grand rêve.

—Et les autres, qu’essayent-ils?

Il ne m’a pas répondu.

10 juin.

Chaque jour s’ouvre un nouveau magasin de «commissions».

Ce sont des nobles sans ressources qui vendent—et forcément à vil prix—leurs objets et ceux de leurs amis.

Parfois il s’y trouve de très belles choses.

Souvent aussi bien des médiocres et même des fausses.

Nulle expertise n’est possible; nulle évaluation raisonnable. Tout tableau représentant une construction italienne quelconque devient un Canaletto.

A en croire les gens, il pleut des Rubens et des Van Dyck... on les signale avec toutes sortes de précautions mystérieuses, pour éviter le pillage.

Initiée ainsi à la présence d’un soi-disant Boucher chez la femme d’un général qui avait été illustre, j’ai vu une grande toile peinte qui représentait un homme et une femme en costume Louis XIII, chauds en couleur et dont le seul aspect suffisait à renier cette paternité inattendue.

Près de chez moi existe ainsi un de ces magasins. Il s’y vend des bijoux et des vieux souliers. Les vieux souliers coûtent plus cher que bien des bijoux. Ainsi des bottines ayant servi se payent couramment deux cents roubles.

En fouinant un peu, j’ai découvert une miniature fort jolie qui m’a plu. Je lai achetée et me suis présentée pour payer au maître du lieu, un ancien comédien russe à ce qu’on m’a dit.

Cela m’amusait de le faire causer. Entre camarades on sympathise vite. Peut-être, en se liant, pourrait-il m’indiquer d’autres occasions. J’ai remarqué d’ailleurs qu’il était assez familier.

Or voilà que pendant que je discute le prix, j’entends quelqu’un l’appeler «Prince».

Renseignements pris, j’apprends que ce «cabot» n’est autre que le prince Poutiatine, de très grande noblesse et apparenté à l’empereur.

Ils sont des centaines ainsi.

Mais il en résulte que tous ces antiquaires et marchands de tableaux occasionnels vendent à tort et à travers. Je ne sais pourquoi, ils ont la manie d’attribuer les toiles les plus banales à des artistes célèbres. Ils le font de bonne foi et semblent atterrés qu’on leur rie au nez en voyant le chef-d’œuvre.

J’ai ainsi tout à l’heure été, par curiosité, voir un soi-disant Poussin et un soi-disant Velasquez chez un bourgeois ruiné.

Je l’entends encore me dire:

«—En 1913, à la salle des ventes, un Velasquez a fait un million. Avec la cherté de la vie, je veux beaucoup plus du mien.»

Son Velasquez était de n’importe qui et ne valait pas cinq cents roubles.

On pourrait croire que ces marchands improvisés, ces exposants naïfs sont la proie des voleurs ou des spéculateurs.

L’apathie russe est trop grande. Elle empêche des gens fort mal intentionnés de se mettre voleurs, du moins isolément.

Ceux qui le font s’organisent en bandes qui opèrent à main armée avec des allures non pas de cambrioleurs, mais d’émeutiers ou alors de gardes rouges venant faire une descente chez des suspects.

Ils tâchent, d’ailleurs, presque toujours, d’avoir avec eux quelque fonctionnaire authentique de la police qu’ils intéressent largement aux bénéfices des opérations.

Mais au total ce commerce d’œuvres d’art marche assez bien. Il y a une véritable fièvre d’achats.

Beaucoup de gens veulent absolument transformer leurs roubles en quelque chose de palpable, et cela à n’importe quel prix.

Enfin, au milieu de tous ces ignorants, vendeurs comme acheteurs, il se glisse de véritables marchands danois et suédois bien connaisseurs et qui savent rafler à bon compte tout ce qu’il y a de bien.

Pas toujours à bon compte pourtant. Une esquisse de Corot, authentique c’est vrai, mais simple esquisse, a été payée 30,000 roubles.

7 juillet.

Un coup de théâtre, qui peut être gros de conséquences:

Mirbach, l’ambassadeur d’Allemagne, vient d’être assassiné à Moscou.

Les journaux sont muets sur les détails du meurtre. On sait seulement que la veille, à une réunion à laquelle il assistait, il a été l’objet d’une manifestation franchement hostile.

Depuis quelque temps, du reste, les Allemands semblent mal à l’aise. Leurs journaux ont baissé de ton. Leurs nouvelles de la guerre semblent moins bonnes: eux qui ont tant chanté leurs victoires dans la Somme, leur écrasement des Anglais, leur marche triomphale, semblent craindre l’avenir. On dirait que leur belle avance risque de se briser comme une première fois sur la Marne.

Est-ce cela? Ils n’ont plus la même arrogance ici qu’au début. Ils ne l’ont d’ailleurs jamais eue bien grande. On dirait qu’ils ont toujours peur d’amener des complications.

Leur autorité hautaine ne se fait sentir véritablement que pour les questions d’argent.

Alors que toutes sortes de difficultés me sont faites pour retirer de la Banque un argent qui m’appartient, j’ai vu des Allemands se présenter, à côté de moi, à la même caisse et obtenir tout ce qu’ils demandaient.

A part cela, ils évitent tout ce qui pourrait amener un conflit et ont—même—je suis obligée de le reconnaître, un certain effort de courtoisie, par exemple dans les magasins.

J’en ai rencontré ainsi quelques-uns. Ils ont bien vu que j’étais Française, mais ils se sont effacés poliment.

Cet assassinat pourrait modifier bien des choses, à moins que... au contraire...

On dit que les bolcheviks, d’abord assez penauds, assez obséquieux devant les autorités allemandes, commencent à parler sur un autre ton.

Dans tous les cas, les nouvelles qui viennent de Moscou, où eut lieu le meurtre, sont mouvementées. On s’y battait dans les rues, comme si l’assassinat n’avait été qu’un signal.

Et lorsque des troubles éclatent à Moscou, Petrograd suit...

. . . . . . . . . . .

J’ai dîné chez Contant... Vers huit heures roulement lointain qui pouvait paraître le tonnerre.

C’était le canon.

A côté de nous, deux bolcheviks, qui avaient bien bu et bien mangé, réclament leur note précipitamment. Leurs mains tremblent.

«—Du calme! dit le plus âgé, moins ivre que l’autre. Du calme! sinon, on ne peut pas réfléchir.»

Tout le monde demande des nouvelles.

Comme le général bolchevik Potapoff dîne dans un cabinet particulier, le maître d’hôtel est envoyé vers lui pour l’interroger un peu.

Mais Potapoff est déjà parti, appelé par un coup de téléphone.

Il n’y a plus de doute, le grabuge recommence. On entend distinctement la fusillade et le canon.

Me voilà bien. Le quartier où je suis est le plus visé de tous dans des cas comme celui-là.

Nous dînons justement dans le jardin. Un obus sûrement va nous y écraser tous.

Bah! tant pis. Nous achevons le dîner, mais nous mangeons maintenant sans appétit. La bataille fait rage.

En réalité, pourquoi se bat-on, et qui donc se bat? Ce ne sont tout de même pas les Allemands qui arrivent venger Mirbach?

Bientôt quelques nouvelles un peu précises nous parviennent:

Ce sont les bolcheviks qui veulent déloger les Social Révolutionnaires de la caserne des Pages, où ils se sont abrités.

Absurdes luttes entre hommes de la même patrie, de la même race et tous socialistes qui s’entre-tuent stupidement, furieusement, lorsque, dans l’ombre, un ennemi autrement plus formidable approche!

Vers neuf heures le feu cesse. Les manifestants en ont assez probablement et vont se coucher.

Je rentre chez moi facilement, comme à l’ordinaire, par un honnête véhicule qui m’a ramenée sans encombre.

Il est vrai que ce simple voyage m’a coûté 70 roubles.

12 juillet.

Voici autre chose... dont on avait bien parlé déjà, mais dont la précision terrible se confirme:

Le choléra...

Les cas se multiplient. Comme la population des faubourgs meurt de faim, que le plus clair de son alimentation consiste dans quelques tonneaux de harengs qui sont de loin en loin distribués, et dans quel état! l’épidémie a plus de prise.

Les rues sont remplies de femmes et d’hommes aux mines hâves, décharnées, qui tendent la main.

Je dois reconnaître que l’on donne toujours.

Les chevaux tombent d’inanition. J’en ai compté jusqu’à cinq, aujourd’hui, étendus sur le sol. Pour adoucir leur agonie, des enfants apportaient un peu de paille.

Quant aux chiens crevés, il y en a de tous côtés. Les pauvres bêtes ne trouvent pas, en effet, dans les ordures leur pitance d’antan. Les reliefs des repas sont utilisés jusqu’à la plus extrême limite.

Jamais le problème de l’alimentation ne s’est posé plus tragique. Le beurre coûte 20 roubles, le veau 18 roubles par 400 grammes, une boîte de sardines 15 roubles, un œuf 2 roubles.

Un ami me dit qu’il a eu la témérité d’inviter une dame à faire chez Ernest un petit dîner fin ou qualifié tel.

Voulant bien faire les choses, il a commandé des hors-d’œuvre, du potage, du poisson, une côtelette de veau aux haricots verts, un plat sucré, deux bouteilles de champagne, du café et un quart d’eau-de-vie.

Il en a eu pour 2,300 roubles.

Et il n’y a qu’à payer. Sinon un garde rouge est requis qui emprisonne immédiatement le «sale bourjoui».

18 juillet.

Le choléra continue ses ravages: 980 cas aujourd’hui. Mais les gens s’affolent et voient le choléra partout.

Moi-même, tantôt, je me suis épouvantée d’un homme qui gigotait par terre en tenant les mains serrées contre son ventre. Une voiture de la Croix-Rouge venait d’arriver, mais, tandis que les infirmières se prodiguaient, on a reconnu qu’il cachait contre sa poitrine une bouteille à demi remplie, j’éclate de rire. Ah! que c’est bon de rire! On laisse là cette brute au milieu de la rue.

On aurait tort, pourtant, de ne pas prendre des précautions.

Trotsky et Lénine, eux, ont su en prendre, mais d’une façon... énergique qui mérite d’être inscrite dans l’histoire de cette extraordinaire époque.

Je l’ai appris, du moins, par un ami qui m’a fait tout à l’heure le récit suivant que j’ai fidèlement noté:

«Vers minuit, je fus réveillé en sursaut par les gardes rouges, qui me prièrent de les suivre, en me donnant cinq minutes pour m’habiller. Ne sachant ce qu’ils voulaient de moi, j’étais fort inquiet, comme on peut l’être en ce moment. Je les suivis au commandement de la Gorokovaïa, où je dus attendre plus de trois heures en compagnie d’autres bourgeois, qui ne comprenaient pas non plus ce qu’on réclamait d’eux.

«Enfin, on nous fit entrer et nous fûmes informés que nous devions nous trouver le lendemain, à 9 heures du matin, chez le commandant.

«Nous étions désignés pour creuser les tombes des cholériques.

«Jugez de notre stupéfaction. Nous nous regardâmes les uns les autres, interdits.

«Le lendemain, nous fûmes, forcément, tous exacts au rendez-vous, et c’est à 11 heures seulement que nous quittâmes la Gorokovaïa en troupeau, quatre par quatre.

«Nous étions armés de pelles et escortés par les gardes rouges. Nous suivîmes ainsi la Morskaïa par la Newsky, à pied, tels des forçats, pour arriver à la gare Nicolas, d’où nous fûmes dirigés sur le cimetière de Preobrajinskaia, qui est situé à vingt minutes de Petrograd. Le voyage s’effectua en wagons à bestiaux.

«Nous creusâmes toute la journée.

«On se relayait de quart d’heure en quart d’heure; à 5 heures, nous réclamâmes le thé, qui nous fut servi accompagné d’une demi-livre de pain pour chacun.

«Je dois dire que le pain était excellent et que nous étions enchantés, nous félicitant de notre chance, car à une autre équipe désignée pour le lendemain incombait l’enterrement des morts dans les tombes que nous venions de creuser. A 9 heures, nous regagnions Petrograd.»

Ainsi parla mon ami...

Il paraît que c’est Trotsky en personne qui a imaginé cette double corvée. Et ce ne sera pas la seule.

Les gens qui dînent chez Contant et ailleurs, les habitués de Bi-Ba-Bo, tous ceux qui sont taxés de richesse ou de bourgeoisie sont visés et ils peuvent s’attendre à être réquisitionnés pour quelque besogne du même genre.

20 juillet.

Nicolas Romanoff est mort. L’ex-empereur a été fusillé à la suite de la décision prise par le Soviet, qui prétend avoir découvert un complot ayant pour but de faire évader la famille impériale. On crie la nouvelle dans les rues et aucun attroupement ne se forme, aucune émotion ne se lit sur les visages. Nitchevo. La Newsky conserve son aspect habituel.

Je suis écœurée une fois de plus. Seul mon concierge manifeste quelque trouble.

«Nicolas Romanoff niet», me dit-il en m’ouvrant la porte de l’ascenseur, et je lis clairement sur son visage ce qu’il pense, lui le bolchevik convaincu. «Comment, on tue le tsar sans le juger, comme un chien enragé, et c’est nous qui avons fait cela!»

Et comme c’est un brave homme, il se sent honteux.

23 juillet.

De la joie vraie... du soleil...

Les nouvelles de la guerre, enfin, sont bonnes, vraiment bonnes...

La guerre! Qui y songe encore, ici, dans ce peuple d’apathiques, de serviles!

Que leur importent les milliers de frères russes tombés pendant plus de trois ans!

Mais quelle joie pour une Française!

Les nouvelles ont beau être laconiques, morcelées sans doute.

L’attitude même, le silence de ces journaux amis de l’Allemagne sont singulièrement significatifs.