Cette course folle du tramway, nous le sentons, pourrait être le salut.

Que se passe-t-il au juste? Impossible de rien distinguer, dans la rapidité de cette fuite d’un genre nouveau, peu ordinaire vraiment.

J’ai entendu des clameurs, cru voir des gens qui couraient, distingué, un moment, une mitrailleuse, avec des hommes autour.

Le tramway s’arrête enfin devant l’hôtel de l’Europe. On entend tirer de tous côtés. Je me réfugie, au hasard, sous une porte.

Mais j’arrive au but. La place Michel n’est pas loin, et avec elle, le théâtre.

Je prends mon élan et tout d’une traite j’arrive essoufflée, défaillante, à la chère maison.

Vraiment j’ai quelque mérite de venir répéter dans ces conditions!

Je ne suis pas seule, d’ailleurs. Une camarade venue d’un autre quartier à passé par le même genre de péripéties. On a tiré sur elle quand elle a traversé la Morskaïa. La pauvre petite est livide.

Va-t-on répéter dans ces conditions?

Est-on en nombre suffisant?

Mais oui, tout le monde est à son poste.

On se regarde, très émus, un peu pâles. Mais contents, bien contents d’être là, d’avoir montré que les comédiens français avaient du cran.

«—L’amour de l’art!» murmure quelqu’un.

«—Et de la France!» fait une autre voix.

C’est que chacun a la même pensée.

Quoi qu’il arrive, quelle que soit l’intensité de la lutte, il faut absolument que le théâtre français, où l’on joue en français, continue ses représentations, jusqu’au bout.

. . . . . . . . . . .

Nous commençons à répéter, mais bientôt le régisseur accourt. Il pense qu’il est plus prudent de rentrer chacun chez soi, car on attend, à cinq heures, les troupes amenées par Kerensky, et il y aura certainement des batailles dans les rues.

Je me hâte vers l’hôtel de l’Europe, où je sais trouver des amis. Je demande à l’un d’eux de m’accompagner. Nous prenons par le Newsky, afin d’éviter l’Ingenieurnaïa, où l’on dit qu’il se passe de terribles choses.

Cet ami m’explique les raisons qui ont motivé tout à l’heure cette fusillade, à laquelle j’ai échappé. Ce sont les bolcheviks qui ont attaqué l’école des Cadets. Ils ont massacré les élèves. Ces malheureux jeunes gens, sans armes, n’ont pu opposer aucune résistance. Le tramway passa au moment précis de l’attaque.

Dans cet extraordinaire pays, toutes ces violences—si sanglantes pourtant, comme dans ce cas—se commettent, non dans de grands mouvements de foule, mais on pourrait dire par petits paquets.

Il suffit de deux ou trois cents manifestants armés et décidés. Ils attaquent un point, dans la ville. L’attaque se déroule, sans que personne intervienne; pas de badauds, comme il y en aurait tout de suite, et par milliers, à Paris. L’apathie russe fait que les gens au contraire, sachant que l’on tue et que l’on pille à proximité, se barricadent chez eux.

Et l’émeute reste limitée au point voulu.

Une fois le pillage terminé, une fois les meurtres accomplis, les misérables se dispersent ou repartent, groupés, en vociférant.

Mais en dehors du lieu attaqué, la vie n’a pas été troublée, la vie continue, presque normale, les tramways circulent, les enfants jouent sur les promenades, les acheteurs vont dans les magasins, comme si rien ne s’était passé.

Et cela fait que, si même on s’est trouvé en danger à quelque moment, par suite des circonstances ou d’un malencontreux passage justement en un endroit attaqué, ainsi qu’il m’arriva de le faire tout à l’heure, on garde—une fois le danger passé—une curieuse sérénité.

Sur le moment, l’impression a été terrible, mais à voir la vie reprendre ainsi tout autour, l’horreur s’estompe vite.

J’éprouverais presque, maintenant que je suis sortie indemne de ce péril où je m’étais aventurée, une certaine satisfaction à avoir connu cet instant-là.

Je me rappelle que, tandis que j’étais couchée à terre, ma grande préoccupation était de préserver les oreilles du petit tigre d’ivoire de mon en-cas.

L’ami à qui je raconte cette impression me dit que c’est là une forme bien connue de l’émotion. Il ajoute même «de la peur»: on attache sa pensée à des choses infimes, au moment même le plus dangereux.

Et je proteste en riant:

«—Moi, j’appelle cela, au contraire, du sang-froid!»

Le long du chemin nous croisons la garde rouge.

Ah! le grand mot! Le mot solennel!

En réalité, c’est un mélange pénible de gens de toutes sortes, venus on ne sait trop d’où, vêtus surtout de costumes très sales et qui se plaisent à tirer des coups de fusil, au hasard, pour faire du bruit. Ils marchent par groupes de quarante à cinquante, sans ordre, en parlant très fort.

Ils ne sont pas impressionnants. Ils sont pitoyables et l’on a grand soin de les éviter.

Maintenant que je suis sortie de la zone dangereuse, je remercie mon cavalier et je prends un «isvotchik» (fiacre), car les moyens de transport ordinaires se trouvent encore, offrant leurs services à deux pas de l’émeute.

Excellente affaire, d’ailleurs pour eux, car on ne pense pas à marchander.

«—Quel prix?»

L’isvotchik m’a jeté un prix. J’ai fait un signe de la tête et à l’arrivée j’ai payé, machinalement, sans réfléchir au chiffre inaccoutumé, excessif, de ces quelques minutes de transport pour rentrer chez moi.

J’ai, d’ailleurs, du mal à arriver jusqu’à ma demeure. Une longue file de chariots passe, chargés de caisses de munitions et menés par la garde rouge. Je me fais toute petite sous la capote relevée, car il pleut. Les chariots s’éloignent.

Mon portier me prévient que dorénavant ma porte sera fermée après six heures, qu’il faudra passer par les communs et remettre au soldat de faction—la maison étant considérée comme suspecte et devant être gardée—un papier prouvant que je suis locataire.

Il est donc impossible de recevoir aucune visite après six heures du soir.

C’est charmant.

On attend toujours Kerensky, qui aurait rallié les cosaques.

12 novembre.

Ce matin, j’étais près de ma fenêtre à terminer ma toilette. Je profitais de cette clarté pour me regarder dans un miroir.

Le soleil brillait, à ce moment, et sans doute un rayon est venu illuminer la glace, donnant au soldat de la garde rouge de service devant la maison l’illusion d’un rapide éclair.

Cette brute, immédiatement, a lâché un coup de fusil dans ma direction. La balle a dû se perdre dans la muraille.

Mais ce sont là de fort désagréables impressions.

Je ne m’en suis pas troublée outre mesure et j’ai continué ma toilette, en m’écartant seulement de la fenêtre dangereuse.

Le soldat avait repris sa faction sans davantage s’occuper de moi. Cet imbécile aura pris le reflet du soleil dans la glace pour l’éclair d’un coup de feu.

J’ai les nerfs bien agacés.

16 novembre.

Je me suis risquée à sortir un peu.

Cette vie est trop étouffante. A moins d’être clouée au lit par la maladie, on ne peut demeurer plus d’un jour dans un appartement complètement clos, qui ne reçoit l’air que par un minuscule vasistas qu’on n’entr’ouvre qu’avec crainte. Il fait si froid et si humide.

Les nouvelles sont mauvaises.

La guerre civile fait rage, Moscou est encore plus éprouvé, à ce qu’il paraît, que Petrograd.

On dit qu’il y a des tranchées dans la ville et que l’admirable Kremlin est bombardé, parce que des partisans de l’ancien gouvernement s’y sont réfugiés.

Les révolutionnaires se seraient emparés du dépôt d’alcool, et la foule, enivrée, n’ayant plus de frein, envahit les maisons du voisinage pour les piller.

Un ami, qui est arrivé à prendre le train et à s’échapper de Moscou, me raconta qu’avant-hier au soir, vers dix heures, la garde rouge est arrivée chez lui. Il avait un portefeuille renfermant 30,000 roubles qu’il eut la présence d’esprit de lancer dans son lustre. Ce lustre était en forme de coupe.

Il s’est avancé vers les soldats et leur a dit:

«—Qu’attendez-vous pour sortir, maintenant que vous m’avez tout pris?»

L’étonnement s’est d’abord peint sur leurs visages, puis ils se sont regardés avec défiance, se demandant si, par hasard, certains d’entre eux ne seraient pas déjà venus sans en rien dire aux autres.

Enfin ils se sont décidés à faire demi-tour et ils ont été piller dans le voisinage une autre maison.

La maison d’une Française.

Alors notre qualité de Française n’est plus respectée!

On nous a pourtant, au consulat, donné, pour notre sauvegarde, des papiers spéciaux indiquant notre nationalité et que nous devons coller sur nos portes.

Ces misérables vont-ils cesser de respecter les étrangers?

La Française qu’ils viennent ainsi de piller, et de fond en comble, raconte cet ami, était loin d’être riche. Ils lui ont tout pris, même un petit médaillon en or qui renfermait les cheveux et le portrait de sa fille morte. Elle eut beau les supplier. Rien n’y a fait.

La malheureuse ne connaissait pas le seul moyen à employer; elle ne le pouvait pas.

Ce moyen consiste à racheter, au voleur, l’objet qu’il vient de vous soustraire.

On lit dans les journaux que les théâtres et les cinémas vont fermer par manque de lumière.

Heureusement que le théâtre Michel produit lui-même son électricité.

Je me risque jusqu’à la chère maison. Les rues sont plus tranquilles.

Daumerie, notre régisseur, est admirable de calme. Il veut que, même au milieu de cette tourmente, nous continuions à répéter. C’est tragique.

Pourvu que les bolcheviks nous laissent jouer!

Jusqu’ici ils n’ont pas montré, vis-à-vis de la troupe française, des sentiments hostiles. Au contraire. Mais quelque jour ne trouveront-ils pas qu’il y a trop de «bourgeois» parmi ces spectateurs?

Et puis, vraiment, on ne se sent guère l’esprit à jouer des fictions au théâtre, lorsqu’une tragédie pareille se déroule réellement à côté, souvent même sous nos yeux.

Il y a des moments où je me dis qu’il faut regarder le danger bien en face et pas avec cette sorte de désinvolture que nous nous efforçons d’avoir sous prétexte d’énergie, sous prétexte d’attitude crâne, bien française.

Ce serait terrible de se faire assassiner bêtement par une de ces brutes. Il y a des précautions indispensables qu’il serait insensé de ne pas prendre.

Il faut passer le plus inaperçu possible.

Plus que jamais je ne sortirai qu’avec un vieux chapeau, un manteau de drap très sombre dont je rentre à l’intérieur le col de fourrure. Tant pis si j’ai froid aux oreilles.

J’ai des bottines très usagées dont j’avais fait cadeau à ma femme de chambre et que je lui ai reprises pour la circonstance.

Je ne tiens pas du tout à être invectivée par ces brutes de la garde rouge, qui me feraient un mauvais parti et ne se gêneraient pas, si mes vêtements leur semblent trop somptueux, pour me déshabiller en pleine rue.

C’est ce qui est arrivé à plusieurs personnes dont on me conte la triste aventure avec des précisions qui ne laissent aucun doute.

On a même déjà donné un nom à ces bandits qui s’acharnent spécialement sur les «toilettes» des passantes. Ces «Houlligan», comme on les appelle, travaillent pour leurs aimables compagnes, qui apprécient fort surtout les fines chaussures. Il est vrai qu’une paire coûte trois cents roubles.

On m’a cité aussi un vieux monsieur qui, ayant la terreur des bolcheviks, passe ses journées... au bain public, certain que là ils ne viendront pas le chercher.

7 décembre.

Les jours d’angoisse continuent... on vit claustré dans l’appartement aux fenêtres murées. L’électricité, par bonheur, fonctionne, du moins à certaines heures.

De temps en temps il faut absolument prendre l’air, pour échapper à cet étouffement, à cette tombe, et l’on se risque à des promenades, qui permettent d’obtenir quelques nouvelles.

Hier, je me suis décidée, comme les dernières journées avaient été un peu plus calmes, à accepter à dîner cher de bons amis qui habitent tout près du Palais d’Hiver.

«—Imprudence! avaient dit les gens autour de moi. Les caves du Palais d’Hiver sont trop tentantes. Leur pillage est imminent.»

Mais je suis obstinée. Advienne que pourra! Voilà plusieurs mois que je vis au milieu de continuels dangers.

Je me suis donc risquée chez mes amis. A la vérité, ils ne m’attendaient pas, cette menace du pillage s’étant confirmée. Les bolcheviks ne savent pas tenir secrets leurs projets. Ils les organisent sans mystère. On dirait presque qu’ils en font bravade.

Et ce qui était annoncé arriva au moment même où nous étions à table. Par une fenêtre qui permettait de voir ce qui se passait au Palais d’Hiver, fenêtre que notre curiosité débarrassa de tout ce qui la bouchait, nous regardions l’affreuse scène. Les bolcheviks seraient trop occupés à leur sinistre besogne pour se soucier des fenêtres des autres maisons et des gens qui, dans l’ombre, pourraient les voir. Nous avions, bien entendu, éteint toute lumière.

Distinctement nous avons aperçu des soldats qui s’introduisaient dans les sous-sols où étaient les réserves des vins.

Ce fut un pillage en règle, mais sans désordre, avec une organisation visible.

Mais bientôt quelque chose de plus honteux encore s’organisa: un marché.

Ne fallait-il pas monnayer toutes ces bouteilles volées et les monnayer immédiatement?

C’était sans doute pour cela que les misérables avaient tant annoncé que ces caves du Palais seraient pillées.

Alors qu’ordinairement, en pareilles circonstances, les gens, craignant les mauvais coups, et par une apathie naturelle, restent tapis chez eux, bien cachés, cette fois, au contraire, des groupes se formèrent, approchant des bolcheviks qui, dehors, avaient entassé leur butin.

C’étaient des acheteurs, guettant l’occasion, le bon vin à bas prix. Car ces pillards allaient liquider en hâte leur marchandise.

Et ce fut lamentable de voir bientôt toute une longue file de gens qui achetaient. Mes amis me montrèrent parmi eux des domestiques du voisinage qui, à vil prix, faisaient l’acquisition de bouteilles de champagne et de xérès, sur l’ordre de leurs maîtres probablement.

Et cette scène m’a semblé lugubrement symbolique de toute la déchéance de ce peuple russe.

Mais, vers neuf heures, sont arrivées des autos-mitrailleuses. Alors tous les pillards, comme tous les acheteurs, ont cherché à fuir, laissant là les marchandises. De tous côtés des coups de feu ont retenti. Des gens criaient.

Un long moment après, les autos-mitrailleuses n’étaient plus là. Les bouteilles non plus.

Des ombres seulement allaient et venaient encore vers les caves, mais elles paraissaient emporter des corps.

Étaient-ce des pillards tombés sur place ivres-morts ou des victimes?

Ces ombres étaient sinistres dans la nuit grise.

La fusillade, d’ailleurs, s’était calmée. Il était onze heures.

Alors j’ai gagné la sortie par l’escalier de service qui donne sur le canal de la Moika. Il y avait un brouillard épais, ce qui est rare à Petrograd, un brouillard qui brusquement devint très dense.

On ne voyait pas à deux pas devant soi.

Et c’était un enveloppement nocturne singulier, après tout ce tumulte.

De lointains coups de feu, très lointains, troublaient le silence de la nuit. La neige étouffait tous les bruits.

On se serait cru dans une ville morte.

10 décembre.

Un incident bien inattendu, vraiment, vient de se produire chez moi.

Il aurait pu être tragique. Il a été simplement ridicule, et le mieux est d’en rire, en ce temps où nous ne savons plus guère ce que c’est que de rire.

A onze heures du soir, un coup de sonnette à ma porte. Onze heures du soir est une heure assez raisonnable, à Petrograd, même en ce moment. Tant qu’il n’est pas une heure du matin, on ne doit pas être surpris par un coup de sonnette.

Deux hommes se sont présentés. Je dirai presque deux messieurs. Ils étaient à peu près convenablement nippés et avaient un air solennel.

Ces gens venaient... demander le vote de mes domestiques, car la Constituante s’ouvre jeudi et les bolcheviks s’efforcent de réunir le plus de voix possible.

Je me suis précipitée à la cuisine et j’ai adjuré mes domestiques de s’abstenir, essayant de leur démontrer tout le mal qui peut suivre si le parti bolchevik l’emporte vraiment, s’il prend des allures officielles, autres que celles de bandes de pillards et d’insurgés.

Rien n’y a fait. Mes domestiques hochaient la tête, mal convaincus par mes instances.

L’une d’elles a dit:

«—Les bolcheviks arriveront peut-être à sortir la Russie de cette impasse.»

—Mais non, malheureuse! ai-je répondu.

Et trouvant l’argument souverain, celui qui pouvait décider cette âme simple, j’ai ajouté:

«—Les bolcheviks viendront vous prendre toutes vos provisions.»

Alors elles ont refusé de voter et les deux émissaires sont repartis bredouilles.

Toucher à la bourse d’un Russe, c’est peu.

Prendre ses provisions, c’est tout...

12 décembre.

Ce matin, à partir de midi, grande agitation dans ma rue. (J’habite la Serguevs-Kaïa.) C’est la voie par laquelle on se rend au Palais de Tauride où doit s’ouvrir la Constituante.

Et je vois défiler sous mes fenêtres une foule considérable portant des étendards sur lesquels on peut lire:

«Vive la Constituante!»

Le côté spécial de cette manifestation, c’est qu’au contraire des manifestations habituelles, elle est uniquement composée de gens bien habillés. Il en est même qui portent de riches pelisses et de beaux manteaux de fourrure.

Ce sont les bourjoui (bourgeois) qui se rendent à la Douma, afin d’obtenir l’ouverture de la Constituante et la suppression des bolcheviks.

Un tel défilé ne manque pas d’une certaine grandeur, en des heures pareilles.

On voit, en effet, à quelques mètres de la foule des mitrailleuses menaçantes.

Il y a parmi ces manifestants des jeunes filles, des étudiantes, des vieillards qui passent fort tranquillement.

Ne va-t-il pas tout à l’heure y avoir quelque atroce carnage dans les rangs de ces gens paisibles?

Malgré l’assurance de ceux qui gouvernent et qui disent très haut laisser libres toutes les manifestations quelles qu’elles soient, on peut se demander si celle-ci ne va pas se heurter contre quelque bande d’insurgés venus du peuple et si, tout à l’heure, ces mitrailleuses ne vont pas, au hasard, cracher la mort!

Mais le fatalisme russe est étonnant.

On dirait que personne ici ne pense à la mort, qui, cependant, est partout...

C’est l’apathie, la résignation, l’insouciance slave.

15 décembre.

Ils recommencent à piller les caves. Toutes y passeront.

Depuis qu’ils ont goûté au xérès et au champagne du Palais d’Hiver, depuis qu’ils ont vendu les bouteilles ce qu’ils ont voulu, le pillage des caves est devenu la hantise des bolcheviks.

Il ne s’agit plus de politique, de communisme social, de reprise des terres. La seule chose qui les intéresse, c’est le vin, le champagne surtout, et immanquablement des scènes ignobles d’ivresse suivent ces violences.

Un incendie s’est déclaré hier à la grande usine Petrof et l’on raconte que, malgré la mitrailleuse placée là pour empêcher de dévaliser les caves, les bolcheviks se sont précipités quand même à l’assaut des bouteilles pleines.

Et dans les rues voisines, immédiatement, le pitoyable trafic a recommencé.

Le champagne russe, paraît-il, vaut 8 roubles, le vin 6 roubles.

Et c’est pour gagner quelques roubles ainsi que des hommes, des soldats qui ont cependant vu, pour la plupart, les terribles batailles du début de la grande guerre, risquent, non pas leur honneur, qui n’est plus en jeu, mais une balle de revolver ou de mitrailleuse.

Tragique, particulièrement, est l’histoire de cette usine Petrof.

Mᵐᵉ Petrof, en mourant, l’avait léguée à ses enfants. Mais elle avait aussi légué tous ses meubles, ses bibelots, son argenterie à ses serviteurs, qui, à la vente de ces meubles, touchèrent plus d’un million, presque une richesse pour ces humbles.

Ils sont donc à leur aise aujourd’hui, tandis que leurs maîtres, les enfants de Mᵐᵉ Petrof, qui avaient hérité de l’usine, ne possèdent plus rien, l’usine étant brûlée.

Cet exemple est typique. Le testament de Mᵐᵉ Petrof avait été un beau geste de partage, la distribution d’une grosse somme en récompense aux serviteurs modestes.

Ce nom aurait dû être, entre tous, respecté par ceux qui se vantent d’un idéal communiste, qui demandent que les grosses fortunes soient partagées par la force.

Celle-ci, d’elle-même, est allée au-devant du partage.

Mais c’est justement à ce nom que ces misérables, ces fous se sont attaqués. C’est l’usine Petrof qu’ils ont incendiée une des premières.

Pauvre Pays!

20 décembre.

La vie est toute désorganisée et il ne faut s’étonner de rien. Lydia vient de trouver, perdu dans le dédale des escaliers de service, un colonel français, de mes amis, qui, sur le point de rentrer à Paris, voulait me dire adieu. En effet, après 6 heures, la grande entrée est fermée, par crainte des pillards et des rôdeurs.

Non seulement les bolcheviks sont à craindre, mais aussi des individus louches, opérant pour leur compte et qui se donnent des allures de bolcheviks pour essayer d’en imposer.

J’étais un peu confuse de recevoir ainsi ce colonel. Quand il a pu me présenter ses hommages, il était exactement dans la cuisine, s’efforçant d’expliquer le but de sa venue à ma cuisinière, qui était plutôt effarée de voir un si grand personnage, en tenue, passer par l’entrée des dvornicks.

Nous avons longuement parlé de Paris, Paris où il se rend, Paris qui m’est si cher et qui paraît si loin d’ici, si loin de cette ville perturbée.

Je regrette de l’avoir quitté, pour ce noble but que je pensais réaliser: jouer quand même, jouer en français des pièces françaises dans la capitale russe, en dépit de tout ce qui s’y pourrait passer.

Le moyen, hélas! de jouer avec ces émeutes presque quotidiennes, qui barrent le chemin, et la perspective, quelque jour, de manquer de lumière, de manquer de charbon ou plutôt de trouver, un soir, la maison fermée par un coup de force ordonné par quelque politicien ennemi de la France.

Il est inutile de se le dissimuler. Tout ce parti bolchevik, dont la marée monte, qui, malgré ses sophismes, ses absurdités, ses infamies, groupe, à force de discours, de longs cortèges d’hommes ignorants, désabusés, amers ou seulement malheureux, est maintenant, malgré l’indulgence de quelques chefs, isolés, qui se souviennent d’avoir vécu à Paris, un parti hostile à la France.

L’Allemagne est là, qui travaille en sous-main et si ces gens arrivent vraiment à devenir les maîtres de la Russie, tout ce qui sera Français sombrera.

22 décembre.

Les répétitions, courageusement, ont recommencé. Il le faut. Et tous nous nous employons de notre mieux, malgré ces continuelles difficultés, à mettre sur pied un nouveau spectacle.

J’ai appris que la troupe des comédiens français est assez bien vue des autorités bolcheviks.

Lorsque en effet celles-ci ont pris le pouvoir, les acteurs russes des théâtres de Petrograd se sont tous mis en grève et, longtemps, il n’y eut plus de spectacles.

Les acteurs français, eux, n’ont pas bougé, car toute cette politique intérieure de la Russie ne nous regarde pas.

Il arrivera ce qui pourra. Nous aurons combattu pour l’art français jusqu’au bout...

En sortant de la Serguievskaïa, j’avais pris, selon mon habitude, un isvotchik, qui me conduirait à ma répétition.

Le coup de canon annonçant aux habitants qu’il est midi venait de retentir quand j’aperçus un soldat, manifestement pris de boisson, qui déambulait la casquette sur l’oreille, mais un fusil sur l’épaule.

Soudain, je le vis diriger son arme dans ma direction. Brusquement, je disparus de mon mieux sous la couverture, dans le fond de mon traîneau.

La balle passa bien au-dessus.

Mais si j’étais restée assise, certainement la balle me tuait.

Et j’ai compris ce qui m’a valu cette délicate attention: je portais une toque faite de queues de zibeline dont deux queues menaçaient gentiment le ciel.

Son regard fut attiré par cette garniture d’un nouveau genre, que balançait mollement la brise et ce nouveau Guillaume Tell en fit sa cible.

Morale: Se méfier de la mode pendant la Révolution!

28 décembre.

Cette fin d’année est plus calme. Nous le devons peut-être à toute cette neige qui ne cesse de tomber et ensevelit la grande ville.

Mais le coût de la vie prend des proportions invraisemblables.

Il vaut quelquefois des incidents pittoresques, oserai-je dire «amusants».

En sortant de l’hôtel de l’Europe, tout à l’heure, j’ai aperçu trois isvotchiks qui semblaient guetter ma clientèle, prêts à me ramener chez moi.

«—Combien, pour vous rendre à la Serguavskaïa?» demandai-je au premier.

«—15 roubles.»

Je n’ai pas répondu. La moitié de ce prix aurait été largement suffisant.

A ce moment, le second isvotchick me fait signe et interroge:

«—Où allez-vous?

«—Serguavskaïa.

«—25 roubles, barina!» répond-il froidement.

Alors le troisième intervient, voyant que je n’ai pas fait affaire et que je hausse les épaules. A son tour il me fait répéter l’adresse.

«—C’est 50 roubles!» dit-il.

Je m’aperçois enfin que ces hommes se moquent de moi, que tous les trois ont fort bien entendu ma première adresse.

Je prends alors pour leur répondre l’air de quelqu’un qui est nouveau dans le pays et qui ne connaît pas les prix:

«—J’offre 100 roubles!»

Les trois gaillards fouettent leurs montures et arrivent vers moi, déjà prêts à se disputer entre eux.

Mais, me retournant d’un air narquois, je leur ai fait un pied de nez, puis je me suis sauvée à toutes jambes par un passage proche, où leur traîneau aurait été bien en peine de s’engager.

Cette leçon sera, d’ailleurs, sans effet.

Il est illusoire de vouloir donner une leçon à un Russe, même à un cocher...

10 janvier.

La nouvelle année n’a apporté, hélas! aucun changement à cette vie torturante qui est menée par tout le monde ici.

Les bolcheviks tiennent toujours le pouvoir.

Avant-hier, la Constituante devait s’ouvrir.

On l’ouvrit, en effet, pendant douze heures, mais comme les bolcheviks constatèrent qu’ils n’avaient pas la majorité, ils se retirèrent et l’Assemblée fut dissoute.

Rien de plus simple.

Des patrouilles de gardes rouges se promènent dans les rues et sous le moindre prétexte lâchent des coups de fusil. Tant pis pour les victimes.

Dans mon quartier, tout à l’heure, une fusillade a été ainsi ouverte contre des passants inoffensifs.

Une femme s’étant agenouillée pour supplier les soldats de ne pas tirer sur des gens sans armes, elle a été abattue à coups de revolver.

Voilà l’horreur qui recommence, l’horreur de tous les jours. On ne sort de chez soi qu’en rasant les murs. Certaines dames de l’aristocratie se mettent des châles sur la tête, afin de ressembler à des femmes du peuple.

A tout prix il faut éviter d’avoir l’air d’un bourgeois.

Et ce camouflage produit quelquefois d’étranges méprises.

C’est ainsi qu’une peu banale histoire m’est arrivée à moi-même chez Fabergé, le grand joaillier.

Je m’y trouvais tantôt, en même temps qu’une dame âgée qui voulait vendre une ravissante miniature persane, enrichie de diamants.

Le bijou me semblant intéressant, je m’adressai à cette dame, à la sortie du magasin, pour lui proposer de l’acheter, si le prix était raisonnable.

J’étais vêtue d’un manteau marron, très simple, garni d’une fourrure de peu de valeur, avec un feutre mou bleu comme coiffure.

Évidemment je n’avais pas l’air d’une élégante susceptible d’acheter un bijou de luxe.

La vieille dame me toisa des pieds à la tête, et comme je lui déclinais mon nom et ma qualité:

—Allons donc! vous ne pouvez pas être Mˡˡᵉ Pax. Je l’ai vue jouer au théâtre Michel! C’est une personne fort élégante!...

En vain tentai-je de lui prouver que c’était bien moi. La dame au bijou, me prenant pour une cambrioleuse, s’éloigna en hâte.

12 janvier.

Le problème de la vie se pose pour moi, à mon tour, très inquiétant.

Je ne suis pas sans argent et c’est ce qui m’a permis de garder jusqu’ici mon train de maison, de faire face à ces quotidiennes dépenses excessives.

Mais le plus clair de mes fonds maintenant est à la Banque, et les bolcheviks ont décidé que l’argent en dépôt ne sortirait pas de la Banque sans leur permission.

La règle est formelle. On a beau être Française, être artiste, il faut en passer par où ces hommes veulent que nous passions.

Ils disent très haut que cet arrêté est la plus éloquente réponse aux revendications du prolétariat. J’ai l’impression, moi, que c’est plutôt un coup de force. Sous couleur de l’égalité, ils mettent la main sur tous les dépôts d’argent, sur ce qui peut constituer encore la fortune de ceux qui furent riches, et il n’y a pas loin de la mainmise à la confiscation.

Je n’ai donc qu’à me conformer à la réglementation nouvelle. Il me faut, à moi comme aux autres, une autorisation en règle, pour retirer plus de cinq cents roubles de la banque.

Comme j’imagine qu’il doit y avoir foule au ministère pour obtenir des autorisations de ce genre, je me résigne d’aller voir audacieusement Lounatcharsky, commissaire des théâtres de l’État.

Peut-être voudra-t-il m’aider à sortir mes fonds de la banque.

13 janvier.

Au comptoir des théâtres, où Lounatcharsky est commissaire, puissant souverain, une foule attend.

Il y a du monde partout, dans les couloirs, dans les escaliers. Je suis armée, heureusement, d’une immense patience.

Un employé me demande mon nom et l’inscrit sur une longue liste.

On doit attendre, en effet. Ici chacun passe à son tour. C’en est fini du recours traditionnel autrefois du pourboire.

Les bolcheviks ont supprimé le pourboire, lui qui était un des rouages essentiels de la vie russe.

Ils estiment dégradant ce moyen de corruption inventé par les bourgeois.

Ils n’ont peut-être pas, là, tout à fait tort.

S’ils s’étaient bornés, du moins, à des réformes de ce genre!

Après une heure d’attente, je suis introduite. Dans la première pièce je dois subir un véritable interrogatoire de la part d’un secrétaire. J’ai toute une fiche à remplir, une vraie fiche de police.

Je suis admise alors dans la pièce voisine où se tient Lounatcharsky.

C’est un homme de taille moyenne, légèrement voûté, avec un visage maigre, sympathique, les yeux regardant bien en face.

Les cheveux châtains sont négligemment rejetés en arrière. Une petite barbiche soyeuse affine le visage. Il est à remarquer, d’ailleurs, que la plupart des bolcheviks portent la barbiche.

Je ne croyais pas cet homme ainsi, à la vérité... Machinalement on imagine avec des figures terribles ces personnages de la révolution, qui est terrible par tant de côtés.

Affablement, Lounatcharsky me demande le motif de ma visite. Je le lui expose et il l’approuve.

A sa secrétaire, Mᵐᵉ Kamenieva, il fait rédiger tout de suite une demande pour le ministère des finances. Hélas! je vais avoir affaire à la bureaucratie bolcheviste! Ce ne doit pas être peu de chose.

Mais je dois reconnaître que ce que je viens de voir est tout autre que ce que je m’attendais à rencontrer. Les bureaux parmi lesquels je dois passer en me retirant sont pleins de gens qui visiblement travaillent, d’un travail qui est certainement organisé, méthodique.

Y a-t-il donc,—dans ce parti nouveau, effrayant pour tant de raisons et dont la violence est, ce qui semble, le seul argument, dans ce parti qui, à tant de gens, semble incohérent, fait de coups de force, de cruautés, d’infamies même,—des têtes qui, cependant, dirigent, organisent, administrent!...

13 janvier.

Munie de ma demande d’autorisation pour retirer mes fonds, je me rends à la Banque d’État, dans l’espoir de voir le ministre des finances.

Le mieux est de m’adresser à lui, directement.

Pourquoi pas?

J’ai l’impression que toute cette bureaucratie bolcheviste doit, à cette époque surtout, être un enlisement.

D’un trait de plume, le ministre, lui au moins, me donnera satisfaction. Il ne peut pas, il ne doit pas refuser cela à une Française. Mon nom, certainement, ne lui est pas étranger.

A la grille, des soldats m’arrêtent. Je dois, à travers les barreaux, montrer mon papier, qui porte le sceau bolchevik. On me laisse alors pénétrer dans la cour, d’où je gagne l’entrée principale.

Hélas! il y a là une foule inimaginable dans tous les coins. Venue tout entière dans le même but, obtenir la permission de retirer les fonds, ou tout au moins une partie des fonds qui sont en dépôt. Les dépenses nécessaires à la vie sont si formidables que ce problème est impérieux pour tout le monde.

Je me trouve prise dans le remous et, je ne sais pourquoi, je suis saisie de l’idée fixe que si un incendie se déclarait, si une panique, pour quelque raison, se produisait, nous serions tous étouffés.

Je monte à grand’peine à l’étage supérieur, moins encombré de monde, le «bel étage», comme l’appellent les gardes rouges de service.

C’est là, en effet, que se trouvent les autorités. Des couloirs. Des portes numérotées où des gens sans aménité me rabrouent.

A la fin, pourtant, un bureaucrate revêche m’apprend que Sokolnikoff ne reçoit pas ici, mais Caterinsky Canal, 24.

Tout est à recommencer...

Je m’obstine pourtant, et en hâte je vais à cette adresse. Le 24 est une maison de rapport, banale, qui ne ressemble en rien à un ministère. Aucun faste. Aucun luxe. Au premier étage, des bureaux, où une quinzaine de personnes attendent.

C’est une des grandes nouveautés du bolchevisme, que leurs chefs doivent être à la disposition du peuple, accessibles à tous, recevant tous ceux qui veulent les voir, et cela sans recommandation d’aucune sorte.

Il me suffit d’écrire mon nom sur une feuille.

Après une demi-heure d’attente, je suis appelée en même temps que quatre messieurs.

Le secrétaire qui m’introduit a une figure extrêmement déplaisante, le vrai type du nègre blanc. Il ne baragouine le français que péniblement.

Je m’avance, un peu hésitante. Je me rends mal compte. C’est absurde, mais ce milieu, nouveau pour moi, me produit un malaise indéfinissable. J’aurais envie de m’enfuir, comme si des dangers m’entouraient, comme si j’étais en pays ennemi. Il ne doit pas être plus désagréable de se trouver brusquement au milieu d’Allemands.

Il faut m’obstiner pourtant, aller jusqu’au bout de la démarche. Ma situation pécuniaire est en jeu, si impérieuse à cette époque où tout est hors de prix. Comment faire, comment vivre, si je n’aboutis pas?

Je me raidis. J’essaye de prendre bonne contenance et je fais quelques pas vers une table derrière laquelle j’entrevois une haute silhouette.

L’homme est debout, la main dans son gilet, dans une attitude qui rappelle Napoléon...

Cet homme, qui ne m’a rien dit encore, m’impressionne de la façon la plus désagréable, je vais pour m’asseoir dans un fauteuil vide qui se trouve là.

«—Il ne faut pas s’asseoir!» s’exclame une voix choquée de mon sans-gêne.

C’est le secrétaire si peu sympathique qui m’a introduite tout à l’heure.

«—Je suis fatiguée!» dis-je, et je reste dans le fauteuil.

Mon tour arrive brusquement, plus tôt que je ne pensais, et je remets au ministre-commissaire un papier préparé où j’ai écrit ma requête en français.

Une voix sèche, sifflante, me pose cette question, à laquelle je suis à cent lieues de m’attendre:

«—Parlez-vous allemand?»

Je ne perds cependant pas mon sang-froid, et simplement, je riposte:

—Je suis Française!

Mauvais début... Sokolnikoff, dédaigneux, jette un coup d’œil sur ma demande.

Hautain, il déclare:

«—Ce que propose Lounatcharsky pour vous est impossible et contraire à la loi. Je ne puis rien vous donner.»

Alors le sang me monte au visage. En un instant je retrouve tous mes moyens, comme au théâtre. J’aperçois clairement l’homme qui est en face de moi, pâle, guindé, mais très élégant, singulièrement élégant, les mains fines, les cheveux pommadés.

Son expression est à la fois glaciale et railleuse.

Mais je ne me démonte pas pour si peu et j’éclate en protestations véhémentes:

—Je ne suis pas une bourgeoise! Voici trois ans que je travaille dans votre pays, que je vis parmi vous, connue, appréciée, respectée de tous. J’ai eu confiance dans la banque. Je lui ai porté l’argent que je possédais. Cet argent est à moi. Il est indigne de m’empêcher d’en disposer.

Je joue la grande scène du Trois comme on dit au théâtre. Des pleurs mouillent ma voix, des pleurs qui ne sont pas sincères, car, au fond de moi, ce n’est pas supplier, mais insulter que je devrais.

L’homme me regarde, impassible.

D’un geste, il fait signe au secrétaire de faire approcher la personne suivante.

Et je me retire, furieuse de ma déconvenue, en même temps qu’infiniment désillusionnée.

Quel est donc ce singulier parti où, consécutivement, deux personnages importants, deux chefs, à la même question posée ont répondu si différemment?

Et j’ai comme la vision, dans ces deux hommes, du symbole émouvant de ce bolchevisme dont l’ombre terrible se dresse, menaçante, au-dessus de la malheureuse Russie, demain peut-être au-dessus du monde entier.

Un mélange d’idéalistes, d’apôtres même, ayant de la sincérité dans leurs convictions, douloureux rêveurs, révoltés amers, qui souhaitent une société refaite sur de nouvelles bases—et aussi, hélas! et peut-être bien plus nombreux, d’hommes de violence, intelligents, mais implacables, et tous à la solde de l’autre ennemi qu’on oublie trop ici, dont on s’occupe à peine, en lisant avec indifférence les communiqués de guerre:

L’Allemagne.

6 février.

Un calme qu’on n’attendait plus, calme relatif mais qui est tout de même un soulagement, s’est fait depuis quelques jours dans la vie de Petrograd. Il semblait qu’on respirait mieux, que la circulation n’était plus entravée à chaque carrefour par des bagarres. J’avais, pour ma part, repris un peu mes occupations ordinaires, mes allées et venues, tout en maudissant la complication considérable où m’avait mise le refus de Sokolnikoff.

J’étais décidée à m’obstiner, à employer d’autres moyens. La cause n’était pas perdue, puisque j’avais l’approbation de Lounatcharsky.

Mais voici qu’aujourd’hui, en coup de théâtre, circule, puis s’affirme, se précise une décision stupéfiante prise ces jours-ci par les bolcheviks.

La paix séparée ne sera pas signée. Mais la guerre est finie, tout simplement. Il n’y a plus de guerre.

L’Allemagne aurait assez mal pris cette façon de faire toute nouvelle, et elle se serait immédiatement, en réponse, emparée de Dwinsk et de Reval.

Les bolcheviks ne s’en soucient pas. Les Allemands peuvent entrer dans toutes les villes qu’ils veulent. Il n’y a plus de guerre. La guerre n’est qu’une fiction.

Quels cerveaux ont conçu cette façon inouïe, invraisemblable d’arrêter la lutte gigantesque!

Et à quels malheurs nouveaux cette décision folle expose la Russie?

Car une question effroyable se pose, effroyable pour toute la population de la ville, particulièrement effroyable pour nous, Français:

Les Boches ne vont-ils pas venir à Petrograd?

L’armée russe est en déroute, elle cède partout, et le grand mot d’ordre des bolcheviks auprès des malheureux soldats qui encombrent les routes du retour est:

«Du pain et la paix!»

Derrière cette ruée de soldats qui ne se battent plus monte l’armée allemande, sans doute innombrable, bien organisée.

Alors! Alors! où allons-nous?

Tout le monde a faim ici. Pour deux jours, chacun a droit à un infime petit morceau de pain, qui, naturellement, est dévoré le premier jour. Et quel pain! noir, gluant, collant!

Devant les boutiques, partout, de longues files de gens glacés de froid s’alignent, dans l’attente de la pitoyable pitance, désireux d’être servis les premiers, car il n’y a jamais assez de quoi servir tout le monde.

Et pourtant, tout à l’heure, je viens de dîner très confortablement dans un restaurant à la mode, ouvert comme tant d’autres encore. Évidemment, la note a été salée, mais on n’a manqué de rien. Cuisine excellente, avec un chef français. Vins de France. Luxe ordinaire. Toilettes somptueuses.

Parmi les convives, on m’a montré des nouveaux riches. Il ne faut pas insister sur l’origine de leur richesse. Ils jouissaient lourdement de leur argent et s’offraient des repas extraordinaires.

Je regardais ces physionomies grossières, pénibles, défiantes...

Plusieurs de ces gens étaient des bolchevistes notoires, qui, à leur tour, voulaient vivre la grande vie.

8 février.

Dans les grands immeubles, des coopératives essayent de s’organiser. On veut vivre. On veut vivre quand même et on dépensera jusqu’au dernier kopek pour tenir jusqu’à la dernière limite.

Ceux qui le peuvent continuent à dîner chez Contant, le seul restaurant resté ouvert. Le repas, comprenant deux plats sans dessert, se paye vingt roubles. Il en valait deux, jadis.

Les rues offrent un curieux spectacle.

Les habitants des maisons ont été invités à nettoyer la chaussée et l’on voit d’élégantes dames, enveloppées de fourrures encore somptueuses, s’armer d’une pelle et casser la glace.

C’est le grand souci de ceux qui appartenaient, avant le bolchevisme, aux classes dirigeantes de montrer qu’ils ne craignent pas le rude travail.

Des hommes de la meilleure société se sont ainsi, courageusement, transformés dans la journée en débardeurs et ils coltinent les sacs sans fausse honte, sans aucun mystère. Le soir, ils reprennent leur vie normale, ou ce qu’il en reste, se faisant servir par leurs domestiques, s’ils en ont encore.

Car le problème des domestiques est devenu quelque chose d’à peu près insoluble.

La plupart refusent de continuer à servir ou ils demandent des gages exorbitants.

Quelques-uns réclament très haut, dans les réunions politiques, qu’on oblige les bourgeois à prendre leur place et à les servir à leur tour.

Beaucoup se sont faits dénonciateurs et de la façon la plus ignoble. Ce sont surtout des domestiques renvoyés, même il y a longtemps, et qui se vengent.

Le bolchevisme, en effet, a ceci de pitoyable et de terrible qu’une seule dénonciation envoyée par n’importe qui, jamais contrôlée, suffit pour qu’une bande rouge, immédiatement, vienne mettre tout à sac.

Il n’y a, en faveur de ce qui est qualifié «bourgeois», nulle indulgence possible, même si l’on sait—ce qui est exact—qu’ils donnent continuellement de larges aumônes aux multiples quêtes.

«Tout ce monde-là doit mourir!» aurait dit Trotsky, et ce mot est sans cesse répété comme un mot d’ordre.

Un autre mot de lui encore est redit:

«Nous avons une âme de fer.»

C’est la vérité. A part quelques-uns qui gardent un certain calme, encore, mystiques épris de rêves de communisme intégral, de partages des biens, théoriciens qui savent surtout discourir, la plupart des bolcheviks sont des hommes terriblement pratiques, juifs presque tous, mêlant à la réalisation par la violence des plus implacables théories un souci d’égoïsme qui n’est pas sans profits.

Cela ne veut pas dire qu’ils manquent de sincérité. Beaucoup d’entre eux ont souffert sous l’ancien régime, souffert de l’autocratie des gens de la cour, de l’autocratie militaire, de l’autocratie des bureaux.

Ils ne l’ont pas pardonné et c’est sans pitié, maintenant, qu’ils voient souffrir et qu’ils bousculent au passage le vieux général qui, avec ses deux petits-enfants, est réduit par la misère à vendre des menus objets.

Quantité de personnes du meilleur monde, hier très riches, aujourd’hui ruinées, se sont résignées ainsi à vendre humblement dans la rue, aux passants, surtout des journaux. C’est encore ce qui se vend le moins mal.

Je connais ainsi toute une famille, la famille d’un général, composée de cinq grandes jeunes filles, qui, chaque soir, descend sur le Newsky vendre des journaux, afin de pouvoir dîner.

Tout autour de l’hôtel de l’Europe, dernière maison de luxe pour les gens qui ont encore un peu d’argent à dépenser, viennent se grouper, nombreux, serrés presque les uns contre les autres, des hommes et des femmes, désemparés, ruinés, méconnaissables dans leur détresse, qui tous ont appartenu, avant la révolution, aux plus hautes classes de la société et qui maintenant, pour ne pas mourir de faim, se sont faits modestes marchands des rues.

Beaucoup ont vendu, un à un, les derniers objets de valeur qui leur restaient. Puis, n’ayant plus rien, ils se sont mis à débiter de menus bibelots, des allumettes, des cigarettes, des petits miroirs.

Ce marché en plein vent, en pleine place est devenu célèbre et il est assez achalandé.

On y vient par pitié, pour essayer de soulager un peu ces misères particulièrement lamentables.

On y vient aussi par vengeance, pour voir souffrir ceux qui furent si longtemps au haut de l’échelle sociale et se trouvent aujourd’hui si bas.

Mais chaque fois que je passe devant ces groupes, de jour en jour plus nombreux, de ces petits marchands qui portent tous les noms les plus illustres de la Russie, je suis frappée par la résignation, par l’expression apathique de ces visages.

Il semble que la souffrance physique et morale ait aboli en eux tout sentiment de fierté.

Même j’ai vu une jeune fille, au nom très connu dans Petrograd, dépenser les vingt roubles qu’elle avait gagnés péniblement à vendre dans la neige, des paquets de cigarettes pour s’acheter une boîte de poudre de riz!

Ce trait caractérise bien l’inconscience de la race slave.

10 février.

Hier soir a eu lieu la première représentation du Passant; j’ai joué Sylvia et j’ai été ravie de constater que la salle était pleine.

Le gouvernement bolchevik a pourtant supprimé les billets de faveur, sans exception, sauf pour les infirmes et les mutilés.

Les pièces françaises, décidément, restent une distraction très courue, même pour nombre de Russes qui connaissent un peu notre langue ou qui veulent se donner cette élégance d’occuper une loge au théâtre Michel.

Souvent ce sont des bolcheviks, mais des bolcheviks enrichis. Il n’en manque pas. Ces gens ont spéculé, ont pillé de la plus odieuse façon, mais ils considèrent ces rapines comme des «reprises» justifiées et, comme il n’y a aucune police, aucune justice pour leur faire rendre gorge—maintenant qu’ils sont munis d’argent, de bijoux, d’objets de luxe—ils cherchent à se faire oublier en profitant avec égoïsme de leur vilaine richesse.

Il est, au sein du bolchevisme, il est vrai, des hommes convaincus. Ils ont le tort de laisser faire. Que pourraient-ils au juste? Mais ils essaient consciencieusement de mettre un peu d’organisation dans ce chaos.

20 février.

Daumerie, notre régisseur, nous a fait répéter le Demi-monde, répétitions rendues interminables par de continuelles remises au lendemain.

Enfin, aujourd’hui, nous avons tout de même pu donner la pièce de Dumas et nous y avons mis tout notre cœur.

Rarement représentation n’a mieux marché. Je jouais madame de Santis.

Instinctivement, sans savoir pourquoi, au lieu de répondre à la baronne d’Ange que jouait Roggers:

«—Je pars pour l’Angleterre et de là pour la Belgique et l’Allemagne!»

J’ai dit:

«—Je pars pour la Belgique et la Hollande!»

Pourquoi-ai-je eu cette présence d’esprit?

Au moment où le rideau se baisse, on nous apprend la présence dans la salle de von Mirbach et de Kaiserling.

J’enrage de ne l’avoir pas su plus tôt!

Qu’aurais-fait de plus? Je ne sais pas...

J’essaye de raisonner mon exaspération:

N’est-ce pas une belle réponse à ces Boches,—déjà arrivés à Pétrograd, précurseurs sans doute de nombreux autres Boches et curieux de savoir comment se comporte le théâtre qui jouait jadis en français,—de leur montrer que, malgré les terribles événements, malgré la défaite russe, malgré le bolchevisme, malgré les massacres, les comédiens français sont toujours là, à leur poste, à jouer devant le public, devant les bolchevistes et même devant eux les chefs-d’œuvre de l’art français?...

22 février.

L’Allemagne! L’Allemagne!

Il n’y a plus que cette pensée en nous, pensée obsédante, torturante.

Notre vie de Petrograd, déjà si pénible, si douloureuse, va être empoisonnée par les Allemands qui approchent, puisque la route leur est laissée libre, puisque déjà il s’en glisse dans différentes villes de la Russie.

Quelle situation va être la nôtre, à nous Français, dans ce pays, dans cette capitale où d’ici peu le Boche va parler en maître!

Déjà l’on assure que des officiers allemands se promènent dans les rues. Ils ont simplement dissimulé leur uniforme sous des pardessus.

On est dérouté, d’ailleurs, par les uniformes. Il y en a ici de tant de façons, et du moment qu’il n’a pas de casque significatif, le Boche et son uniforme couleur muraille peut être pris pour un Serbe, pour un Italien, pour un Roumain.

Hélas! en même temps il est à remarquer que les uniformes amis se font plus rares.

Les officiers alliés qui habitent Petrograd veulent éviter d’inutiles conflits.

La situation des Allemands est fort délicate ici, et il est à présumer qu’ils auront une attitude réservée. Ils sont trop avisés pour ne pas avoir cette attitude.

Les bolcheviks évidemment subissent leur influence, et on leur doit le désastre qui ouvre la porte toute grande à l’ennemi. Mais les bolcheviks, avec leur mélange de «démocratisme exaspéré» touchant parfois au mysticisme, quand ce n’est pas à l’humour, et aussi de cruautés rancunières, de basses vengeances, de tueries inutiles, les bolcheviks avec leur désorganisation de tout ce qui peut leur rappeler la bourgeoisie et l’aristocratie, ne peuvent manquer d’être en conflit bientôt avec les Allemands, si ceux-ci se mêlent de quoi que ce soit dans la politique intérieure russe, et ils s’y mêleront...

Où allons-nous?

Mes pauvres camarades se préparent au départ; les hommes, du moins, et dans quelles conditions!

Il leur faut passer par Mourman, où il fait 40 degrés de froid et où les wagons, bien entendu, ne sont pas chauffés, ou alors ce sont des wagons de marchandises au milieu desquels brûle un brasero. Une centaine de voyageurs y sont entassés comme des bestiaux.

La vie sociale ici se transforme chaque jour et par des mesures singulièrement radicales.

Depuis peu tous les Russes adultes jusqu’à 51 ans, et même les femmes, sont mobilisés pour assurer l’alimentation commune et préparer les repas.

Va-t-on pouvoir garder l’organisation de sa vie? Ma femme de chambre pleure sans arrêt. Que va-t-on faire des domestiques? Il est à craindre que les bolcheviks, un de ces matins, ne suppriment purement et simplement toute espèce de domesticité et qu’ils ne contrôlent énergiquement cette suppression.

J’avoue que je le regretterais de tout mon cœur, ayant gardé à mon service, malgré la tourmente révolutionnaire, une femme honnête et dévouée.

L’arrivée probable des Allemands se complique de la libération des prisonniers, surtout des prisonniers autrichiens, les plus nombreux. Les camps où ils étaient enfermés n’existent plus. Ils s’éparpillent de tous les côtés, avec une mentalité, des appétits et des besoins faciles à deviner. Ces hommes ont forcément souffert du froid et de la faim dans ce pays où tout manque depuis si longtemps.

La ligne de Moscou serait déjà coupée par eux et ils se seraient même déjà emparés d’un village qu’ils ont mis dans l’état qu’on devine.

Pour comble d’infortune, la Finlande est à feu et à sang et ce pays, de mœurs pourtant si calmes naturellement, se trouve à son tour en proie à tous les désordres, à toutes les luttes, à toutes les horreurs que peut apporter la révolution.

Les Suédois n’acceptent plus que les courriers officiels. C’est pour nous l’isolement du reste du monde. Il ne reste plus que la Sibérie.

Et pour cette direction si lointaine, si difficile, si pleine d’inquiétants aléas, si coûteuse aussi, c’est la ruée de nombreuses familles, de ce qui reste de familles russes ayant encore quelque argent.

Naturellement le gouvernement bolchevik, devant cet exode, fait tout ce qu’il faut pour le contrarier. Les trains ne partent que quand il lui plaît. Le charbon manque.

Vraiment il est peut-être plus sage, tout simplement, de se résigner, pour nous du moins, qui sommes de simples femmes.

Et puis ne faut-il pas demeurer fidèles au poste?

Car, malgré l’approche des Allemands, malgré la désolation générale, malgré la terreur bolchevik, ce soir nous donnons au théâtre Michel la répétition générale des Maris de Léontine.

Ah! si Alfred Capus pouvait se douter des circonstances incroyables dans lesquelles sa jolie comédie est montée!

23 février.

Ça a marché... Ma foi, oui, très bien marché, et quel dommage qu’il ne puisse y avoir un correspondant de journal parisien pour pouvoir, par quelque moyen télégraphique—malheureusement illusoire—envoyer un compte rendu de la soirée!

Je mentirais en disant que le public a été chaleureux. On ne connaît plus les ovations des spectateurs depuis que c’en est fini des chambrées aristocratiques d’avant la guerre, où il était de bon ton d’acclamer les comédiennes françaises, de leur jeter des fleurs.

La clientèle du théâtre est tout autre. Çà et là, quelques Français encore, que nous reconnaissons, mais si soucieux. L’élément «bourgeois» se fait de plus en plus rare, du moins «ancien bourgeois».

La majorité de ce public est formée de boutiquiers que la révolution n’appauvrit pas—au contraire—et qui connaissent suffisamment le français.

Il y a aussi des bolcheviks ayant habité la France et qui prennent un certain plaisir à assister à un spectacle qui leur rappelle peut-être d’anciennes soirées passées à Paris.

Nous avons rencontré jadis ces physionomies-là du côté du boulevard du Montparnasse et du boulevard du Port-Royal; mais elles étaient hâves, avec de longs cheveux et des capes sombres et à côté d’étranges silhouettes d’étudiantes.

Aujourd’hui les mêmes hommes revenus chez eux, maîtres de l’heure, sont bien coiffés, avec des manchettes nettes, des barbiches taillées soigneusement. Le métier de bolchevik ne manque pas de profit et tous ceux de ces messieurs qui approchent des grandes autorités du parti tiennent à se donner des allures graves, presque solennelles.

Au théâtre, où ils viennent volontiers, ils évitent d’applaudir, comme s’ils ne nous voulaient pas faire—et en même temps qu’à nous à la France—une concession à laquelle ils ne consentent pas.

Mais il y a pire.

Nous avons très distinctement aperçu au balcon, à l’orchestre, dans des places très confortables, des figures entièrement nouvelles pour nous, si habitués à notre public, des masques très caractéristiques d’une nationalité qui n’avait plus cours ici.

Nous ne voudrions pas prétendre que ces gens avaient des uniformes sous leur pardessus. Il n’est pas probable que des officiers aient osé se risquer ainsi dans un théâtre français. Mais à côté des officiers encore hésitants à venir, Petrograd est déjà la proie, bien certainement, de commerçants, d’industriels avisés, arrivés en toute hâte par les premiers convois, renouer les relations.