[44] « Par mort, » ajoute le Registre de réception des chanoines dont M. Lecocq a bien voulu m’envoyer un extrait.
[45] Les funérailles de Carneau offrent cependant une particularité. Elles furent accomplies pendant la nuit. Voici du reste l’extrait des registres de l’état civil de la paroisse de Saint-Saturnin :
« Le 15e juin 1609, déceda discrète personne maistre Claude Carneau, vivant chanoyne de Chartres, & fut inhumé en l’églyse de céans nuictamment. »
[46] La carrière ecclésiastique de Félix Vialard ne fut pas brillante. Elle semble avoir été arrêtée court. En 1622, il quitta le diocèse de Chartres pour celui de Meaux, où il mourut le 4 juillet 1623, doyen du chapitre, à l’âge de trente-six ans. Cependant son frère puîné, Charles, est devenu général des Feuillants & évêque d’Avranches, & son neveu, Félix, né en 1613, a été nommé évêque de Châlons-sur-Marne à vingt-sept ans.
[47] La lecture de ce mot a soulevé bien des doutes. Mon compatriote, M. Ulysse Robert, de la section des manuscrits de la Bibliothèque nationale, a lu dans les deux parties de ce mot : Christiane. M. Léopold Delisle, juge de la question, a approuvé le sens fourni par cette lecture. M. Lucien Merlet, d’autre part, tout en reconnaissant qu’il y a matière à difficulté, invoque pour maintenir continentur, la comparaison des autres formules de profession, où le mot douteux se retrouve toujours, & peu lisiblement écrit.
[48] Ici trois mots biffés : & supra scripta.
[49] Surcharge. Sous le mot et, on lit distinctement die.
Cet avancement marque une phase nouvelle dans la vie de Regnier. A compter de ce jour, toutes ses relations se concentrent. Jusqu’ici d’ailleurs nous l’avons vu se mouvoir dans un cercle assez resserré d’amis littéraires, ou d’hommes politiques unis par des liens de famille. Desportes, favori d’Anne de Joyeuse & de Villars, fait attacher son neveu au cardinal, protecteur des affaires de France. Chez son oncle, Regnier a rencontré l’héritier de l’amiral, Georges de Brancas Villars, époux d’une sœur de Gabrielle d’Estrées, & par conséquent le beau-frère du marquis de Cœuvres. Son ami Charles de Lavardin, abbé de Beaulieu à sept ans, évêque du Mans à quinze, était par Catherine de Carmaing, sa mère, parent du comte de Montluc. Bertault, condisciple de Du Perron, avait été poussé par celui-ci chez Desportes. Regnier avait connu Freminet à Rome ; dans cette même ville, il avait su intéresser à lui Philippe de Béthune. Il avait rencontré à Vanves Rapin & Passerat. Avec Motin, il se dérobait aux sujétions mondaines que lui imposait le séjour de Paris. Lorsqu’il eut été reçu chanoine de Chartres, il devint bientôt l’hôte assidu de son évêque, Philippe Hurault, fils du chancelier de Chiverny, petit-fils de Christophe de Thou. A ce double titre, le prélat trouvait dans Regnier, en même temps qu’un poëte, un intime, presque un proche.
Cette liaison était particulièrement précieuse pour le poëte chartrain. L’évêque était en même temps un abbé. Il avait un palais épiscopal & des maisons des champs. Ces retraites délicieuses, abbayes de princes, s’appelaient Pont-Levoy, Saint-Père, La Vallace & surtout Royaumont. Le chancelier en avait fait pourvoir son fils dès 1594, avant même qu’il eût quitté le collége de Navarre. Dans l’esprit du vieux politique, l’abbaye de Saint-Père devait assurer à Philippe Hurault la succession de son oncle Nicolas de Thou. Ce calcul ne fut pas trompé. En 1598, l’évêque de Chartres mourut. Philippe, nommé au siége épiscopal, ne fut consacré que dix ans plus tard, selon le droit de régale[50].
[50] Voir, sous la date du 28e jour d’aoust 1608, le procès-verbal de réception de Me Philippe Hurault, abbé commendataire des abbayes de Pont-Levoy, Saint-Père, Royaulmont & La Vallée, Conseiller du roy en son conseil d’État & privé, par Claude Nicole, licencié ez lois, chambrier, juge & garde général de la juridiction temporelle du Rév. Père en Dieu, Me Philippe Hurault, évesque de Chartres.
(Biblioth. de Chartres. Papiers de l’abbé Brillon.)
Pour obtenir l’abbaye de Royaumont, le chancelier se tourna vers un autre de ses parents, Martin de Beaune de Semblançay, qui en était le commendataire, & qui occupait l’évêché du Puy. Par suite des prodigalités de ce personnage, la vieille abbaye était fort délabrée, & le peu de revenus qu’on en pouvait tirer étaient saisis par les créanciers du prélat. Le bénéfice n’était donc plus tenable. Martin de Beaune résigna la commande ; Philippe Hurault en fit pourvoir son fils par brevet du roi & par arrêt du conseil. Pour prix d’une complaisance qui lui coûta seulement le titre d’abbé, Martin de Beaune jouit jusqu’à sa mort des produits de l’abbaye. Entre les mains de son nouveau maître, la fondation de saint Louis se releva promptement, & reprit bientôt sa place parmi les plus belles résidences du royaume. Regnier fit de longs séjours à Royaumont. Le temps des grands voyages était passé pour lui. Dans cette pittoresque Thébaïde, le poëte goûtait, après bien des années d’agitation stérile, le repos & l’indépendance qui avaient manqué à sa jeunesse. Il semblait même que la fortune, cette grande capricieuse, se tournait vers lui au moment où il ne la recherchait plus. Il avait été chargé d’écrire les poëmes & les devises de l’entrée de Marie de Médicis à Paris, après son couronnement à Saint-Denis. La mort de Henri IV survint inopinément & ces projets de fêtes pompeuses firent place à des cérémonies funèbres[51]. Regnier perdait avec son roi le seul protecteur qui lui était resté. A partir de ce moment, le poëte, rebuté par les déceptions, se replie sur lui-même. Il devient irritable & ne se manifeste plus que par des plaintes. Mais si son humeur est aigrie, son génie reste intact. Des transports de sa colère, il écrit son admirable satire de Macette[52]. Ressaisi enfin & égaré par le démon de sa jeunesse, quoiqu’il s’en défende devant Forquevaus, il meurt à Rouen, où il était allé chercher clandestinement, où il croyait avoir trouvé la guérison d’un mal inavouable.
[51] J’ay veu de Regnier escrit à la main, l’entrée qui devoit être faite à la reyne Marie de Medicis à Paris, avec toutes les inscriptions composées par luy. Mais la mort de Henri IV survenuë inopinément, empecha cette grande ceremonie & fit supprimer cet ouvrage. Il est facile de voir dans ces vers que Regnier aymoit la desbauche.
(Rosteau, Sentences sur divers escrits. Manuscrit de la Bibl. Sainte-Geneviève.)
[52] Ce poëme fut accueilli avec une grande faveur, &, en 1643, il contribuait encore, pour beaucoup, à la vogue constante des œuvres du poëte chartrain. Le maître des Comptes Lhuillier, père de Chapelle, écrivait au grave mathématicien Bouillaud, chez M. de Thou : « Je vous prie de chercher sur le Pont-Neuf, ou en la rue Saint-Jacques, ou au Palais, les Satyres ; elles se vendent imprimées seules, in-8o. Ce sont celles que j’aymerois le mieux ; mais je crains qu’elles ne soient mal aisées à trouver. Il y en a d’autres fort communes, imprimées avec un recueil d’assez mauvais vers & mal imprimées. A défault des autres, vous prendrés celles là s’il vous plaist & séparerés les Satyres, que vous m’envoirés dans un paquet tout comme vous les aurés tirées. Mais il y a encore à prendre garde qu’en une impression ancienne la Macette manque, qui est la meilleure pièce & qui commence : La fameuse Macette. » Cet extrait de la correspondance de Lhuillier avec Bouillaud, donné par M. Paulin Paris dans le quatrième volume de son édition de Tallemant, est doublement précieux. Il nous montre à quel degré de rareté étaient déjà parvenues, trente ans après la mort de Regnier, les éditions originales des satires.
« Regnier, dit Tallemant, familier avec les plus répugnantes confidences, Regnier mourut à trente-neuf ans à Rouen, où il estoit allé pour se faire traiter de la verolle par un nommé Le Sonneur. Quand il fut guéry, il voulut donner à manger à ses médecins. Il y avoit du vin d’Espaigne nouveau ; ils lui en laissèrent boire par complaisance ; il en eut une pleurésie qui l’emporta en trois jours[53]. »
[53] Hist. de Desportes, éd. in-8o, I, 96.
Regnier mourut dans l’hôtellerie de l’Écu d’Orléans, rue de la Prison, proche le vieux marché. Ses entrailles furent déposées dans l’église Sainte-Marie-Mineure, que l’on voit encore au coin de la rue des Bons-Enfants où elle sert aujourd’hui de synagogue[54]. Le corps du poëte, enfermé dans un cercueil de plomb, fut, selon son vœu, inhumé à l’abbaye de Royaumont.
[54] V. La Revue de Normandie, année 1868, p. 611.
La réputation de Regnier, déjà grande de son vivant[55], s’accrut encore après lui. Cet hommage à la mémoire du poëte est attesté d’abord par les nombreuses éditions qui furent données de ses œuvres de 1613 à 1626. Pendant ce court espace de temps, les satires furent réimprimées chaque année. Il y a plus, on connaît pour 1614 cinq éditions[56] de Regnier.
[55] On lit dans le Registre-journal de Henry IV, par l’Estoile, édition Champollion, t. II, p. 494, sous la date du 15 janvier 1609 :
« Le jeudi 15, M. D. P. (Du Puy) m’a presté deux satyres de Reynier, plaisantes & bien faites, comme aussi ce poete excelle en ceste maniere d’escrire, mais que je me suis contenté de lire, pour ce qu’il est après à les faire imprimer. »
Et plus loin :
« Le lundi 26, j’achetai les Satyres du sieur Renier, dont chacun fait cas comme d’un des bons livres de ce temps, avec une autre bagatelle intitulée : le Meurtre de la Fidélité, espagnol & françois. Elles m’ont cousté les deux, reliées en parchemin, un quart d’escu. »
[56] Rouen, Jean du Bosc ; Paris, Ant. du Breuil, Pierre Gobert, Lefevre, & Abr. Guillemau.
Au-dessus de ces preuves matérielles de l’estime des contemporains, il faut placer des témoignages plus motivés. Sur ce point, l’histoire nous réserve mainte surprise, car Regnier a eu pour admirateurs des esprits absolument opposés, dont on pourrait dire qu’ils ne sont jamais tombés d’accord si ce n’est au sujet du poëte chartrain.
Au premier rang des juges de Regnier, se place le père Garasse. Indépendamment de sa prédilection pour les satires, le fougueux jésuite, l’adversaire de Pasquier & le dénonciateur de Théophile, trouvait dans leur auteur un auxiliaire pour combattre ses ennemis. A l’un, il reprochait de n’avoir pas, dans son tableau de la poésie française, cité Regnier comme un maître ; à l’autre, il faisait un crime de son impiété, lui montrant dans Regnier le pécheur & le pénitent. Les citations des satires abondent non-seulement dans les Recherches des Recherches[57], mais dans la Doctrine curieuse[58]. Elles constituent pour Garasse un élément de réquisitoire & comme la déposition d’un témoin.
[57] Paris, Chappelet, 1622. Pp. 112, 177, 179, 260, 401, 526, 570, 648, 687, 913 & 951.
[58] Paris, Chappelet, 1623. Pp. 36, 49, 61, 86, 123, 351, 428, 446, 907 & 971.
L’épitaphe de Regnier, tirée des Recherches, se retrouve dans la Doctrine curieuse, p. 107. Garasse, parlant de l’auteur, le traite « de jeune libertin, lequel se voyant abandonné des médecins en la fleur de son aage, composa luy mesme son épitaphe, au lieu de songer à vne bonne & genéralle confession de sa vie. »
Puis il ajoute : « Il est vray que cette fougue de jeunesse peut estre excusée en certaine manière, & en effect son autheur estant relevé changea bien d’advis & de façon de vivre, quoy qu’il y ait faict des vers assez libertins.
Il serait assurément fort intéressant d’examiner avec quelque détail le personnage que Garasse a fait de Regnier dans ses deux volumes ; mais cette digression nous conduirait trop loin. Ce qui importait au sujet, la preuve de la vieille réputation de notre poëte, est maintenant établi.
Entre Garasse & Boileau, qui, le dernier venu, mais non le moins autorisé, proclama Regnier le maître de la satire, & le choisit hautement pour modèle, apparaissent Colletet & Mlle de Scudéry. L’historiographe de nos poëtes s’était proposé d’écrire une notice importante sur la vie de Regnier. Par malheur, il s’en est tenu aux premières pages de son travail, qui n’a point été achevé. Aucun éclaircissement n’a été donné sur l’existence du poëte. En cette occasion, la curiosité se trouve encore inutilement mise à l’épreuve. Toutefois les considérations générales qui nous restent méritent d’être recueillies. Elles montrent comment Regnier était vu par un critique familier avec tous nos poëtes, & les exagérations mêmes de Colletet sont précieuses pour nous, parce qu’elles ont tout le relief d’une opinion universellement admise. Le morceau que nous allons offrir au lecteur est, en définitive, un portrait du temps. Certains traits sembleront trop lourds, d’autres paraîtront à peine indiqués, toutes ces imperfections tiennent à l’optique d’alors. Elles ajoutent à la sincérité du tableau, qui se recommande par un abandon & une franchise compatibles avec la plus grande justesse.
Colletet prend son récit d’un peu haut. Afin de proportionner la citation qui va suivre au cadre de cette notice, il est nécessaire d’en restreindre les termes au sujet qui nous occupe :
« Le roi Henry le Grand étoit l’ennemy des flatteurs & des lâches. Il lui importoit peu qu’ils fussent publiquement reconnus pour ce qu’ils estoient ; si bien que sous son regne, la satyre s’acquit un tel credit, qu’il n’y avoit point de poete à la Cour qui, pour acquerir du nom, ne se proposast de marcher sur les pas d’Horace & de Juvenal, & de faire apres eux des satyres à leur exemple. Mais certes, celuy qui l’emporta bien loin dessus les autres dans ce genre d’écrire, qui offusqua les Motin, les Berthelot & les Sigognes, & qui devint mesme plus qu’Horace & plus que Juvenal en nostre langue, ce fut l’illustre Regnier ; esprit en cela d’autant plus admirable qu’entre les nostres, il n’y en avoit pas encore eu qu’il eust peu raisonnablement imiter. Car encore que nos anciens Gaulois eussent composé des sirventes, que François Villon, que François Habert, que Clement Marot & quelques autres eussent fait des Satyres, c’estoit à dire vray, plustost de simples & froids coqs à l’asne, comme ils les appeloient alors, que de veritables poemes satyriques. Aussi Ronsard l’advoue luy-même lorsqu’il dit dans une Elegie à Jean de la Peruse, que jusques en son temps aucun des François n’avoit encore réussi ny dans la satyre, ny dans l’epigramme, ce qu’il espere un jour devoir arriver :
« Mais, si d’un coté il y eut beaucoup de difficultés dans ce travail pour Regnier, il y eut beaucoup de gloire pour luy à l’entreprendre, puisqu’il y réussit de telle sorte que le vray caractere de la Satyre se rencontre dans les siennes, car la Satyre n’a pour fin & pour objet que l’imitation des actions humaines. Quel autre poete les a mieux & plus vivement représentees aux yeux des hommes ? Et comme ces actions sont diverses, quel autre en a mieux encore representé l’agreable varieté ? Dans la vive peinture qu’il en a faite, ne rend-il pas les unes dignes de pitié & de commiseration, les autres dignes de mespris & de haine, les autres dignes de risée ? En effet, c’est dans ses escrits que l’on peut voir les ambitieux & les avares, les ingrats & les prodigues, les superbes & les vains, les flatteurs & les babillards, les parasites & les bouffons, les medisans & les paresseux, les debauchés & les impies fournir une ample carriere à sa muse ulceree & un libre exercice à sa plume piquante, ce qu’il fait avec tant de sel & de pointes d’esprit, des ironies tellement naturelles & avec des railleries si naïves, qu’il est bien malaisé de le feuilleter sans rire & sans en même temps concevoir l’aversion qu’il prétend inspirer des imperfections & des crimes des hommes. Ainsi cela s’appelle dorer la pilule pour la faire avaler plus doucement. Il guerit insensiblement par elle les uns de leur noire melancolie & degage les autres des attachements coupables, & en cela comme il avoit exactement feuilleté les escrits des anciens poetes latins que j’ay nommés & italiens modernes, il ne feint point d’en transporter les plus beaux traits dans ses escrits, & d’enrichir ainsi la pauvreté de nostre langue de leurs plus superbes despouilles.
« Aussi dès qu’il eut publié ses Satyres, on peut dire qu’elles furent receues avec tant d’applaudissements que jamais ouvrage n’a mieux été receu parmi nous. Les differentes editions qui en ont été faictes dans presque toutes les bonnes villes de France & dans la Hollande mesme, sont des preuves immortelles de cette verité que j’avance. »
Une énumération complète des panégyriques de Regnier serait de peu d’utilité. Le mot d’ordre a été donné par Colletet. Il ne variera guère. Que l’on juge le poëte isolément ou qu’on l’oppose à ses rivaux, il excelle & il l’emporte. Il excelle parmi les satiriques parce que « il peint les vices avec naïveté & les vicieux fort plaisamment. Ce qu’il fait bien est excellent, ce qui est moindre a toujours quelque chose de piquant[59]. » Regnier l’emporte sur Malherbe & sur Boileau, parce qu’il écrit sous la dictée de son franc parler, parce qu’il recherche dans les libertés du langage, & non dans les apprêts du style, les mots les plus propres à rendre sa pensée. Il s’abandonne aux mouvements de l’instinct & répugne aux calculs de la réflexion. Une rudesse généreuse & une sensibilité originale relèvent ce penchant & lui donnent le niveau des plus hautes aspirations.
[59] Mlle de Scudéry, Clelie, part. IV, liv. II.
Avec ces tendances positives, Regnier s’est créé une langue vigoureuse qui fournit ample matière à l’étude. Par les archaïsmes dont ses vers offrent de fréquents exemples, il nous ramène en arrière vers les poëtes du milieu du XVIe siècle, dont il a fait sa lecture favorite ; par le tour & la vivacité de sa pensée, il nous porte en avant & il devient un des précurseurs de la poésie moderne.
L’Italie a eu quelque influence sur Regnier ; mais il ne faut la chercher ni dans le petit nombre de mots étrangers[60] qui se trouvent dans les satires, ni dans les exagérations burlesques dont le portrait du pédant est notamment entaché. Regnier n’a pas subi le joug du comique ultramontain, & la satire de l’Honneur, bien qu’elle soit imitée du Mauro, témoigne d’une répugnance marquée pour l’esprit outré de caricature & de bouffonnerie qui est le propre du génie berniesque. C’est par ses mœurs que le poëte montre combien a été puissante sur lui l’action de l’Italie. Il dépeint tout crûment, dans la pleine lumière du ciel romain, avec une impatience de l’effet qui trahit l’homme passionné, le viveur hâté de vivre & d’un tempérament assez fort, d’un esprit assez vigoureux pour suivre longtemps sans être brisé les emportements de sa nature. Pendant la plus grande partie de sa vie, Regnier a été sous le charme des amours libres. Il s’est quelquefois plaint d’être devenu la victime des importuns, il a été la proie des courtisanes. Malgré ces dangereuses promiscuités, il est demeuré sans flétrissure. Il a échappé au vice par l’amour du beau, &, par sa foi dans l’honneur, il est resté incorruptible au sein des corruptions.
[60] Barisel, catrin, matelineux, tinel, tour de nonne, quenaille, & faire joug. Les deux derniers mots étaient entrés depuis longtemps dans notre langue quand Regnier s’avisa d’en faire emploi. Quenaille pour canaille, de canaglia, a remplacé notre énergique mot de chiennaille.
V. Boucicaut, I, 24 :
Des italianismes, qui n’existaient pas dans l’édition de 1608, sont entrés dans les réimpressions suivantes. Ainsi ne coucher de rien moins que l’immortalité est devenu, en 1609 & 1612, ne coucher de rien moins de l’immortalité. Jusque-là il n’y avait qu’un emprunt du poëte à un idiome voisin du nôtre, l’éditeur de 1613 vint tout compliquer par une faute typographique. Il écrivit ce vers qui n’est d’aucune langue :
La langue de Regnier porte en elle les traces de toutes les agitations du poëte. Quand l’enchaînement méthodique des mots devient une entrave pour la pensée, ou met obstacle à l’expression d’une autre idée, Regnier n’hésite pas à rompre la période commencée. De là des disjonctions fréquentes qui déconcertent le lecteur ressaisi plus loin par la justesse & la au prologue de la farce de Cuvier, dans les plaintes de Jacquinot :
[61] Regnier avait poussé ses lectures assez loin. Dans Macette, on reconnaît des vers du Roman de la Rose.
dit la Vieille du Roman, & Macette à son tour répète :
Cette dernière observation nous amène à la variabilité du participe présent. Dans la plupart des cas, l’accord existe ; néanmoins cette règle subit de fréquentes exceptions :
Comme extension de l’accord, il y a lieu de citer l’exemple suivant :
Dans l’étude de la langue de Regnier, les permutations de lettres ont une certaine importance, & il est d’une grande utilité de distinguer celles qui sont du fonds de la langue de celles qui tiennent aux habitudes typographiques.
Ainsi le mot roussoyante dans ce vers :
n’est pas, comme l’a supposé Brossette, un dérivé du primitif roux. Cette expression est le mot rosoyante, de rosée. Par permutation o est devenu ou, comme dans trope, coronne, dont on a fait troupe, couronne. Enfin par un accident typographique assez commun, l’s a été doublé ainsi qu’en d’autres cas l’ss par erreur a été abandonné pour l’s simple. On remarque en effet dans Regnier même cette dernière particularité :
L’emploi typographique du c pour l’s a provoqué plus d’une méprise qu’il importe de signaler. Cycatricé, qui est une faute d’impression dans l’édition de 1613, a passé pour une leçon exacte & originale ; aussi quelques commentateurs sont-ils allés jusqu’à chercher une acception particulière pour ce mot. Malgré tant d’efforts, cycatrisé est l’expression consacrée par les trois premières éditions des satires de Regnier dans lesquelles chacun peut lire ces vers :
Ces permutations de lettres doivent être examinées de près. Dans l’exemple cité plus haut, la rime offrait un éclaircissement dont il fallait tenir compte. Le sens intime joue encore un plus grand rôle. Il permet seul de conserver ou d’éliminer la lettre propre ou étrangère au mot.
Ainsi, dans la satire VII, Regnier, s’adressant au marquis de Cœuures, lui dit :
Follement insensée est la leçon donnée par 1613. Elle paraît acceptable. Il y a là cependant encore une infidélité au texte original, qui porte :
Sans contredit, ici l’expression l’emporte par la vigueur. Elle nous semble bizarre parce qu’elle n’est pas venue jusqu’à nous ; mais elle est bien d’une langue néo-latine en veine de jeunesse & de caprices.
Le cadre restreint de cette notice ne nous permet guère de nous attarder sur tous les points de notre sujet. Des indications rapides & propres à conduire les lecteurs à d’autres découvertes constituent uniquement notre tâche. Souvent une singularité passe pour une erreur, & l’on serait tenté de corriger le texte, lorsque le rapprochement d’autres auteurs vient justifier l’anomalie apparente. Ainsi les mots Arsenac, Jacopins & Juys semblent autant de barbarismes. Or les deux premiers mots doivent être conservés : Arsenac est dans Malherbe, & Ménage explique Jacopins. Enfin Juys est une prononciation figurée, la lettre f étant muette devant une consonne. Naïfveté, veufve, Juifs.
[62] Voir Brachet, Grammaire de la langue du XVIe siècle, p. CI.
Si la lecture des auteurs du XVIe siècle est nécessaire pour éclaircir les archaïsmes & les singularités de la langue de Regnier, elle n’est pas moins utile pour déterminer la valeur du poëte comme écrivain. Les faux panégyristes, qui étudient un personnage littéraire en prenant soin de faire le vide autour de leur héros, s’exposent à voir dans cette idole des originalités qu’elle n’a pas, &, de méprise en méprise, à méconnaître des beautés vraiment dignes d’admiration. Pour un certain nombre de vers très-serrés, où la pensée, concise & nette comme une maxime, s’enlève avec vigueur sur le fond du récit, on a voulu faire de Regnier un créateur d’axiomes. Ce jugement est trop large, & partant il devient inexact. La création n’est point ainsi à portée de la main. Regnier a puisé dans nos vieux proverbes, &, avec la seule tendance de son esprit vers la simplicité & la lumière, il leur a donné de la rondeur & de l’éclat. Il a pris un peu partout, dans le langage du peuple qui souvent de deux dictons en fait un[63], & dans l’espagnol qui pour être pittoresque sacrifie parfois la clarté[64]. Plus habituellement il exploite le fonds commun des axiomes nationaux ou nationalisés par leur accession à notre langue. Il s’est ainsi servi de cette admirable locution : « tomber de la poële en la braise, » qui est signalée par Henri Estienne[65], & qui se rencontre dans Théodore de Bèze[66] ; & il a pris dans le trésor de nos sentences le vers final qui termine sa troisième satire :
[63] Faire barbe de paille à Dieu. Voir H. Estienne, Precellence du Langage françois, Paris, 1579, & Bouchet, Serée 35, Paris, 1597.
[64] Les Espagnols disent en effet : « Corsario à corsario, no hay que ganar que los barillos d’agua. » De corsaire à corsaire, il n’y a rien à gagner que des barils d’eau. Il s’agit ici des barils d’eau douce que les corsaires emportaient à leur bord & qui constituaient la plus précieuse partie de leur fret.
V. Brantôme, éd. Jannet, II, 52.
Pour simplifier ce proverbe, Regnier a supprimé les expressions à éclaircir & il nous a laissé le dicton :
[65] Precellence du Lang. fr. Éd. cit., p. 146.
[66] Reveille matin des François, 1574. Dial. II, p. 134.
[67] V. le Recueil des sentences notables, &c., de Gabriel Murier. Anvers, 1568, in-12.
Mais ce n’est pas dans ces imitations que se trouve l’originalité véritable de Regnier & la marque de son génie. Personne n’attend ici des extraits qui, pour être complets, occuperaient des pages entières. Nous examinons la langue du maître, nous sondons le terre-plein des mots pour y découvrir le pur métal &, si l’on peut dire, l’or de la pensée. A chaque pas l’étincelle jaillit du sol & la lumière s’élève en nous montrant les visions du poëte :
Voici l’honneur :
Bientôt les jeunes pensers cèdent aux vieux soucis ; le poëte souffre, il estime que nous vivons « à tastons, » que la terre n’est plus un lieu tutélaire,
Mécontent de la fortune, déçu par l’amour & accablé par la maladie, Regnier se tourne vers Dieu, & quoique la prière soit pour son esprit une épreuve sévère, là encore il retrouve les élans, pour parler sa langue même, les fougues habituelles de sa pensée.
Toy, dit-il à Dieu,
Ces vers, par leur objet & par leur mesure, contrarient évidemment l’inspiration du poëte. Cependant tel est le souffle qui les anime, si fort & si haut en est le sens, que le poëte courbé devant Dieu semble redire les imprécations de Prométhée.
Après toutes ces observations qui ont eu pour objet unique la vie & le génie de Regnier, le moment est venu d’aborder les diverses réimpressions des satires. Il y a là, comme en tout ce qui touche à notre poëte, un gros sujet d’étude, puisqu’on n’en connaît guère moins de soixante-dix éditions. De 1608 à 1869, ces publications, conçues dans un esprit très-différent, ont une histoire avec des périodes très-tranchées. De 1608 à 1612, Regnier, maître de son œuvre, l’accroît lentement, dispose à son gré les satires nouvelles & laisse à l’écart les pièces libres qu’il écrit, sans y mettre son nom, pour les anthologies à la mode. A partir de 1613, les satires, accrues de morceaux inédits & de poésies licencieuses, semblent préparées pour servir de première partie à un recueil satirique. Le Discours au Roy est rejeté à la fin du volume, à la suite des épigrammes & des quatrains, comme pour établir une séparation bien marquée entre les œuvres de Regnier & celles des poëtes qui paraissent l’avoir choisi pour maître. Trois ans plus tard, en effet, les satires sont publiées avec une collection de pièces destinées à entrer dans le Cabinet satyrique. Avec ce bagage étrange, les œuvres de Regnier sont réimprimées pendant trente années. Toutefois, de 1642 à 1652, les Elzeviers, venus à Paris & guidés par des érudits, suppriment les pièces abusivement jointes aux satires & donnent les deux éditions améliorées qui vont servir de modèle jusqu’au moment où Brossette, en 1729, mettra au jour un texte accompagné de commentaires. Ce dernier travail, repris par Lenglet du Fresnoy, Viollet-le-Duc & M. Ed. de Barthélemy, fait place, en 1867, à la réimpression du texte de 1613[68], considéré à cause de sa date comme la dernière leçon du vivant de l’auteur. A compter de ce moment, nous abordons les éditions originales, trop longtemps délaissées & les seules auxquelles on puisse demander la pensée exacte de l’auteur aussi bien que l’indication certaine des formes de la langue.
[68] Paris. Académie des Bibliophiles. Édition par Louis Lacour, impression par D. Jouaust ; in-8o de XVIII-309 pages.
Sous ce rapport, l’édition de 1608 tient le rang que lui assigne sa date. Ce précieux livre, offert au roi comme un hommage de vive reconnaissance, porte tous les indices d’une exécution faite avec soin. Les témoignages de perfection sont dans la pureté du texte & dans les détails d’ornement. L’excellence des variantes est établie par tous les éditeurs qui se sont livrés à des travaux comparatifs sur les leçons des satires. Quant à la typographie du volume, elle est due au célèbre éditeur de Ronsard, Gabriel Buon. Les fleurons, qui portent le nom de cet imprimeur, font foi de son concours[69].
[69] Une particularité bizarre dénote avec quel soin les premières œuvres de Regnier furent livrées au public. Le nom de Bertault, placé en tête de la cinquième satire, a été rectifié en 1608, à l’aide d’un bandeau collé sur la première dédicace, imprimée ainsi par erreur : A monsieur Betault, evesque de Sées.
Des raisons analogues à celles qui viennent d’être exposées peuvent donner de la faveur à l’édition de 1609. L’impression en a été confiée à P. Pautonnier, imprimeur au Mont-Saint-Hilaire. Or ce typographe est connu par ses travaux. Le texte des satires a été accru de deux satires nouvelles, le Souper ridicule & le Mauvais Gîte, que l’auteur a placées entre la IXe & la Xe satire, afin d’éviter pour le Discours au Roy le voisinage d’une pièce trop libre, & il présente une régularité notable. L’orthographe des mots est moins capricieuse, elle tend visiblement à l’unification qui ne se montre point dans l’édition précédente.
La réimpression de 1612 a été faite sur le texte de 1609. A part quelques feuillets, ce volume reproduit page pour page le livre qui lui a été donné pour modèle. Il offre de plus, entre la XIIe satire & le Discours au Roy, la première leçon de Macette[70].
[70] Cette édition, très-rare pour ne pas dire introuvable, m’a été fort gracieusement communiquée par M. Henri Cherrier, qui m’a par son obligeance mis à même de donner d’abord le texte original de Macette, de relever les variantes des autres satires, & enfin de faire toutes les observations nécessaires pour la description d’un livre de grande valeur.
Jusqu’ici, comme on l’a vu, l’œuvre de Regnier s’est lentement accrue. En quatre années, de 1608 à 1612, trois satires seulement sont venues grossir l’œuvre du poëte chartrain. Cette gradation n’est point calculée. Elle est conforme à ce que nous savons du caractère du poëte. D’un autre côté, Regnier avait, en 1611, publié dans le Temple d’Apollon la plainte En quel obscur séjour, & l’ode Jamais ne pourray ie bannir. Telles étaient les manifestations officielles de son esprit. Au-dessous, dans le commerce intime des satiriques de profession, notre poëte produirait de petits poëmes libertins. Ces compositions clandestines restaient sous le voile de l’anonyme lorsqu’elles étaient publiées dans les recueils du temps. C’est ainsi que le Discours d’une maquerelle parut, en 1609, dans les Muses gaillardes sans nom d’auteur. D’autres pièces du même genre sont imprimées du vivant du poëte, qui répudie également toute paternité. Enfin, sous la date de 1613, une nouvelle édition des satires est donnée. Des fautes typographiques, des lacunes graves[71], des négligences de toute sorte, attestent une précipitation extraordinaire. De plus, cette réimpression comprend un pêle-mêle de pièces nouvelles, quatre satires, trois élégies, un sonnet, des stances libertines, une épigramme & des quatrains classés sans ordre avant le Discours au Roy, comme par un sentiment de fidélité dérisoire aux habitudes du poëte.