Nous ne faisons la court aux filles de memoire,
Comme vous qui viuez libres de passion :
Si vous ne sçauez donc nostre occupation,
Ces dix vers ensuiuans vous la feront notoire.
Suiure son cardinal au Pape, au Consistoire,
En capelle, en visite, en congregation,
Et pour l’honneur d’vn prince ou d’vne nation,
De quelque ambassadeur accompagner la gloire :
Estre en son rang de garde aupres de son seigneur,
Et faire aux suruenans l’accoustumé honneur,
Parler du bruit qui court, faire de l’habile homme :
Se promener en housse, aller voir d’huis en huis
La Marthe, ou la Victoire, & s’engager aux Juifs :
Voila mes compagnons des nouuelles de Rome.

Des citations plus étendues n’ajouteraient rien à ces deux tableaux du parfait secrétaire. Tout y est nettement indiqué, prévu, depuis les devoirs les plus graves jusqu’aux soins les moins sérieux. Ajoutons qu’en un demi-siècle, du temps où du Bellay était à Rome, à l’époque où Regnier y accompagna le cardinal de Joyeuse, les choses n’avaient pas varié. Les acteurs seuls étaient changés. La Marthe & la Victoire avaient été remplacées par d’autres courtisanes.

C’est dans cette existence faite de petits riens que Regnier passa les premières années de sa jeunesse. Rêveur quand il fallait être éveillé, victime des importuns, facile aux entrants, bonhomme enfin dans des lieux où il n’est pire qualité, Regnier ne sut tirer aucun avantage d’une situation où de piètres personnages faisaient une grande fortune. Il faut ajouter que par une cruauté du sort, notre poëte se trouvait attaché au prélat le plus actif, le plus remuant & le plus diplomate que l’on puisse imaginer. Archevêque de Narbonne à vingt ans (1582), cardinal l’année suivante, protecteur des affaires de France à Rome en 1586, François de Joyeuse occupait une place considérable à la tête du clergé & parmi les hommes politiques de son pays. Son influence, que la mort de Henri III semblait devoir anéantir, se releva dès 1591, à l’occasion de l’élection de Clément VIII, & deux ans plus tard, Joyeuse, plus puissant que jamais, était chargé de mettre Henri IV dans les bonnes grâces de la papauté. Ce cardinal était toujours en voyage. On le retrouve dans des intervalles très-courts à Narbonne, à Paris & en Italie. Son infatigable activité & sa haute intelligence l’appelaient parfois à des missions toutes spéciales. L’Étoile nous rapporte de lui, sous la date de 1598, un mémoire au roi sur la jonction des deux mers[18].

[18] Voir le Registre-Journal de Henri IV, éd. Champ, p. 298. Ce mémoire se trouve également à la Bibl. nat. Manus. Coll. du Puy. V. 88.

Avec un tel maître, Regnier vivait tantôt à Rome, tantôt en France. Desportes possédait près de Paris, à Vanves, une maison de campagne où il recevait ses anciens amis & les poëtes nouveaux. Quoiqu’il terminât sa traduction des psaumes, le vieux maître n’était pas entièrement tourné à la sévérité. Il ne nous est rien resté de ce qui a pu se dire dans ces réunions où Regnier tenait bien sa place lorsqu’il était à Paris ; mais un ami de Desportes, le poëte Rapin, a pris soin, dans une curieuse élégie latine[19], de nous conserver les noms des familiers de la maison : du Perron, Bertaud, Baïf le fils, Gilles Durant, Passerat, Gillot, Richelet, Petau, de Thou, du Puy, les frères Sainte-Marthe, Pasquier, Hotman, Certon, Le Mareschal[20] & enfin Thibaut Desportes, frère de l’abbé de Tiron & grand audiencier de France. Malherbe ne paraît pas encore. Il avait été présenté par du Perron à Marie de Médicis, lorsqu’elle débarqua à Marseille ; ce fut le commencement de sa fortune. Mais il ne vint à Paris qu’en 1605, & son intimité avec Desportes fut de courte durée. Il contrastait avec tous les personnages cités plus haut par la rudesse de ses manières, & Racan, son disciple, est sur ce point entièrement d’accord[21] avec Tallemant des Réaux, dont nous avons emprunté le récit.

[19] V. Rapin, Œuvres latines & françoises, 1610, pp. 47 à 53, Philippi Portæi exequiæ. Ad Jacobum Gilotum, majorum gentium senatorem.

[20] Conseiller au Parlement de Paris que Desportes choisit pour exécuteur testamentaire après lui avoir laissé « un saphix bleu en tesmoignaige d’amitié. »

[21] Mémoires pour la vie de Malherbe, éd. Jannet, II, 262.

« Sa conversation estoit brusque : il parloit peu, mais ne disoit mot qui ne portast. Quelquefois mesme il estoit rustre & incivil, tesmoin ce qu’il fit à Desportes. Regnier l’avoit mené disner chez son oncle ; ils trouvèrent qu’on avoit desjà servy. Desportes le receut avec toute la civilité imaginable, & luy dit qu’il luy vouloit donner un exemplaire de ses Pseaumes, qu’il venoit de faire imprimer. En disant cela, il se met en devoir de monter à son cabinet pour l’aller querir. Malherbe luy dit rustiquement qu’il les avoit déjà veus, que cela ne méritoit pas qu’il prist la peine de remonter, & que son potage valloit mieux que ses Pseaumes. Il ne laissa pas de disner, mais sans dire mot, & après disner ils se separerent & ne se sont pas veus depuis. Cela le brouilla avec tous les amys de Desportes, & Regnier, qui estoit son amy & qu’il estimoit pour le genre satyrique à l’esgal des anciens, fit une satyre contre luy qui commence ainsi :

« Rapin, le favory, &c.[22] »

[22] Tall., Hist. de Malherbe, I, 275.

Malherbe avait du reste ouvert les hostilités contre Regnier lui-même. Dans sa haine, on pourrait dire sa jalousie, de toute métaphore, il essaya quelque temps auparavant de déprécier le neveu de Desportes dans l’esprit du roi. Il est douteux qu’il ait réussi. Une louange mal tournée est toujours une louange. Aux yeux de ceux à qui elle s’adresse, elle échappe à toute critique par ce qu’elle a de flatteur. Voici l’anecdote de Tallemant :

« Malherbe avoit aversion pour les figures poétiques, si ce n’estoit dans un poëme épique ; & en lisant à Henri IVe une élegie de Regnier, où il feint que la France s’éleva en l’air pour parler à Jupiter & se plaindre du miserable estat où elle estoit pendant la Ligue, il demandoit à Regnier en quel temps cela estoit arrivé ? Qu’il avoit demeuré tousjours en France depuis cinquante ans, & qu’il ne s’estoit point aperceu qu’elle se fust enlevée hors de sa place[23]. »

[23] Tall., Hist. de Malherbe, I., 294.

La querelle de Malherbe & de Desportes ne poussa pas seulement Regnier à écrire sa neuvième satire. Maynard, le disciple de Malherbe, s’étant permis quelque quolibet sur Desportes ou sur Regnier, qui tous deux ne prêtaient que trop aux mauvaises plaisanteries, le satirique s’échauffa & résolut d’avoir par l’épée raison des moqueurs que sa plume n’avait pas effrayés. C’est encore à Tallemant qu’il faut demander le récit d’une affaire où l’offensé garda le beau rôle depuis le commencement jusqu’à la fin.

« Regnier le satirique, mal satisfait de Maynard, le vient appeler en duel qu’il estoit encore au lit ; Maynard en fut si surpris & si esperdu qu’il ne pouvoit trouver par où mettre son haut de chausses. Il a avoué depuis qu’il fut trois heures à s’habiller. Durant ce temps-là, Maynard avertit le comte de Clermont-Lodeve de les venir séparer quand ils seroient sur le pré. Les voylà au rendez-vous. Le comte s’estoit caché. Maynard allongeoit tant qu’il pouvoit ; tantost il soustenoit qu’une espée estoit plus courte que l’autre ; il fut une heure à tirer ses bottes ; les chaussons estoient trop estroits. Le comte rioit comme un fou. Enfin le comte paroist. Maynard pourtant ne put dissimuler : il dit à Regnier qu’il luy demandoit pardon ; mais au comte il luy fit des reproches, & luy dit que pour peu qu’ils eussent esté gens de cœur, ils eussent eu le loisir de se couper cent fois la gorge[24]. »

[24] Tall., Duels & accommodements, VII, 609.

Ce n’était pas seulement la haine des métaphores qui poussait Malherbe à des sentiments d’hostilité contre Desportes & son neveu. Des raisons infiniment moins platoniques guidaient le poëte normand. Ce campagnard trouvait dans l’abbé de Tiron l’affirmation de tous ses défauts. Il était pauvre, incivil dans ses allures & compassé dans ses vers. Desportes était riche ; malgré son âge, il était d’une affabilité exquise ; & ses poésies avaient de la souplesse & de l’élégance. Du côté de Regnier, Malherbe avait bien d’autres sujets d’inquiétude. Le poëte chartrain était lié avec d’audacieux railleurs, les uns fort bien en cour & les autres de bonne roture. Cette école satirique, qui s’attaquait avec une étrange violence à tous les personnages ridicules, donnait beaucoup de soucis à Malherbe. Elle avait à sa tête Motin, Sigognes, Regnier & Berthelot. Motin & Regnier étaient protégés du roi. Sigognes, gouverneur de Dieppe, était le secrétaire de la marquise de Verneuil ; Berthelot, qui n’avait aucune attache officielle, s’était rendu important par son audace & sa pétulance. Il prit à partie Malherbe[25], se moquant du poëte & de ses amours en termes d’une crudité inouïe. Malherbe, pour imposer silence à ce rimeur qui l’attaquait dans sa galanterie, dans ses vers & dans sa noblesse, sur quoi il était fort chatouilleux, fit administrer des coups de bâton à Berthelot par un gentilhomme de Caen du nom de la Boulardière. Il espérait avoir ainsi raison d’un mauvais plaisant, mais l’admirée de Malherbe, la vicomtesse d’Auchy, ayant donné son approbation à la bastonnade, Berthelot se vengea durement. Il poursuivit la dame de ses sarcasmes, & pour lui rendre plus piquantes les railleries qu’il propageait contre elle, il en empruntait le texte aux pièces même où Malherbe exaltait les mérites de la vicomtesse[26]. Regnier eut à son tour à souffrir de la turbulence de Berthelot. La chronique scandaleuse ne dit pas de quel côté venaient les torts ; mais il est à remarquer que, dans l’ode où Sigognes a rapporté le combat des deux poëtes, Regnier joue constamment le rôle de l’agresseur, vis-à-vis de son adversaire :

Berthelot de qui l’équipage
Est moindre que celuy d’vn page.
Sur luy de fureur il s’advance
Ainsi qu’vn pan vers vn oyson,
Ayant beaucoup plus de fiance
En sa valeur qu’en sa raison
Et d’abord lui dict plus d’iniures
Qu’vn greffier ne faict d’ecritures.
Berthelot auec patience
Souffre ce discours effronté,
Soit qu’il le fit par conscience
Ou de crainte d’être frotté,
Mais à la fin Regnier se ioue
D’approcher la main de sa joue.
Aussitost de colere blesme,
Berthelot le charge en ce lieu
D’aussi bon cœur comme en caresme
Sortant du service de Dieu
Vn petit cordelier se rue
Sur une pièce de morue.

[25] Voir Tallemant des Réaux, éd. Techener, in-8o, 1854, I, 320, notes.

[26] Le lecteur trouvera dans Tallemant, édit. cit., tom. I, 335, l’indication des pièces satiriques de Berthelot contre la vicomtesse d’Auchy.

Cette grande querelle eut lieu en 1607. Elle n’est point une lutte entre ennemis, la longanimité de Berthelot en fait foi. Elle paraît plutôt une scène de reproches changée par la vivacité irréfléchie de l’un des acteurs en une scène de violence. Une raison sérieuse peut être invoquée en ce sens. Deux ans après cet incident, en 1609, un livre publié à l’instigation de Berthelot, les Muses gaillardes, contient pour la première fois le récit du combat, &, par égard pour le poëte battu, les noms des lutteurs ont été changés, ils s’appellent Barnier & Matelot.

L’école satirique, dont les maîtres ont été désignés plus haut, est aujourd’hui tombée dans l’oubli. Elle s’est pourtant signalée par la production d’œuvres caractéristiques. On lui doit la publication d’anthologies aujourd’hui fort recherchées des bibliophiles : la Muse folastre (1603), les Muses incogneues (1604), les Muses gaillardes (1609), les Satyres bastardes du cadet Angoulevent & le Labyrinthe d’amour (1615), le Recueil des plus excellens vers satiriques (1617), le Cabinet satyrique (1618), les Délices satyriques (1620) & enfin le Parnasse satyrique (1622). Ici encore Berthelot apparaît dans toute sa pétulance. C’est lui qui est le promoteur de toutes ces œuvres malsaines. Contenu jusqu’à la mort de Motin, son ami, par l’autorité de ce dernier, il donne, à partir de 1616, toute carrière à son avidité de scandale, il accole à l’œuvre de Regnier, qu’il proclame ainsi le maître du groupe, les pièces qui entreront plus tard dans le Cabinet satyrique, & ne s’arrête enfin, après la publication du Parnasse, que devant l’arrêt qui le frappe avec Théophile, Colletet & Frenicle.

On est surpris de ce débordement de la poésie pendant les vingt premières années du XVIIe siècle. L’histoire politique donne le secret de tant de laideurs. Les guerres de religion, les luttes de la Ligue avaient jeté tous les esprits dans un grand trouble. Les haines furieuses auxquelles les partis avaient obéi pendant de longues années s’apaisaient. Elles faisaient place à des sentiments plus calmes, mais encore trop proches des emportements de la veille pour n’en avoir pas conservé quelque violence. Tout se pacifiait lentement. L’esprit de raillerie seul ne capitulait pas. En lui s’étaient réfugiées les colères inassouvies. Aussi les poésies satiriques de 1600 à 1620 dénotent-elles plutôt un trouble passager qu’une corruption durable, & des excentricités de débauche plutôt que des habitudes d’impudeur. Les brutalités de la moquerie n’épargnaient pas même Henri IV. Sigognes, à l’occasion du siége d’Amiens, gourmanda crûment le roi trop occupé de galanteries. Beautru écrivait l’Onosandre contre le bonhomme Montbazon. La satire était partout : pour les grands à la cour, & pour le peuple au théâtre. Dans un sixain qui vaut une page d’histoire, le poëte contemporain, d’Esternod, a conservé les noms des acteurs justiciers des ambitieux grotesques, des personnages ridicules & des dames galantes :

Regnier, Bertelot & Sigongne
Et dedans l’hôtel de Bourgongne,
Vautret, Valeran & Gasteau
Jean Farine, Gautier Garguille,
Et Gringalet & Bruscambille
En rimeront vn air nouveau.

La pléiade à la tête de laquelle se trouvait Regnier était ainsi en grande réputation, & les apprentis satiriques l’invoquaient au début de leurs poëmes. Les uns, à défaut de verve, avaient pour eux le souvenir des maîtres moqueurs, les autres avaient tout à la fois l’esprit & l’admiration de leurs modèles. Parmi les derniers, Saint-Amant, dans sa pièce de la Berne, a dit :

Chers enfans de la medisance…
Vous que Mome en riand aduoue,
Et dont les escrits font la moue
A quiconque seroit si sot
Que d’en oser reprendre un mot ;
Regnier, Berthelot & Sigongne…

Nous croyons avoir établi l’existence d’une école de satiriques opposée à l’école de Malherbe. Mais l’antagonisme littéraire n’excluait pas les rapprochements de l’inspiration, & plus d’une fois les rangs se mêlèrent. Maynard & Racan lui-même, l’auteur de douces bergeries, ont laissé des traces de leur voyage au Parnasse satyrique. D’autre part, Motin figure à côté de Malherbe dans les recueils des plus excellents vers du temps[27], & Regnier, placé au seuil du Temple d’Apollon, commence par une de ses élégies la série des poëmes qui composent cette anthologie.

[27] Ces recueils n’ont pas été moins nombreux que les anthologies satiriques dont nous avons donné la liste. Les plus importants sont : les Muses françoises ralliées de diverses parts, par le sieur Despinelle, Lyon, 1603 ; le Parnasse des plus excellents poetes de ce temps, Paris, 1607 ; le Nouveau Recueil des plus beaux vers de ce temps, Paris, 1609 ; le Temple d’Apollon, Rouen, 1611 ; les Délices de la poésie françoise, de Rosset, Paris, 1615 ; le Cabinet des Muses, Rouen, 1619.

Quelque amour que Regnier eût pour la raillerie, la gausserie, comme on disait alors, il faut reconnaître qu’il y apportait une certaine réserve. Aucune des pièces où il s’abandonne aux licences de la satire n’a paru signée de lui. Les trois éditions de ses œuvres publiées de son vivant ne comprennent aucun poëme d’une inspiration trop libre. Il y a mieux, par un sentiment de délicatesse dont un observateur attentif saisit aisément la portée, il a, dans l’édition de 1609, accrue de deux pièces nouvelles, les satires X & XI, placé la satire adressée à Freminet devant le Discours au Roi, afin d’éviter, pour ce dernier poëme, le voisinage du tableau que Brossette appelle pudiquement le Mauvais Gîte. Les excentricités poétiques de Regnier nous ont été révélées après sa mort, &, selon toute prévision, contre son gré, car il n’échappera à personne que, dès 1613, les œuvres de Regnier sont grossies de stances & d’épigrammes d’un ton cru, formant le contraste le plus inattendu avec les satires mêmes où le poëte s’égaye en toute liberté. Un éditeur, ami de Regnier, passionné pour ses moindres productions, a tiré de l’ombre les pages que l’auteur avait condamnées, & qu’il regardait comme l’écume de son esprit. Plus tard, Berthelot & les imprimeurs du Cabinet & du Parnasse satyriques compléteront impitoyablement les indications primitives que l’on peut attribuer à Motin.

C’est à Rome que Regnier s’adonna tout entier à la satire. Le lieu était merveilleusement favorable. Le poëte, dépourvu d’ambition, n’avait à craindre de personne autour de lui des reproches à ce sujet. Malgré les mille petits soins qui constituaient sa charge auprès du cardinal de Joyeuse, il n’était guère entravé dans son penchant pour l’étude ou pour l’observation. Il était dans la Rome d’Horace & d’Ovide, aussi bien que dans celle de la papauté. Les intrigues, qu’il dédaignait de pénétrer, mettaient en mouvement devant lui de curieux personnages. Les aventures galantes avaient pour lui un charme dont il a confessé toute l’influence dans ses vers. Il a conquis de ce côté tout le terrain abandonné par lui dans la carrière diplomatique. Venu trop jeune à Rome, avec un tempérament très-ardent, il a de trop bonne heure goûté les enchantements des Circés romaines. Maintes fois cependant il est parvenu à s’arracher à leurs embrassements, & ces heures d’indépendance nous ont donné le poëte que nous admirons.

Dans ces retours à lui-même, Regnier étudiait les poëtes latins dont les vers offraient à sa curiosité paresseuse les portraits d’originaux indestructibles ; & les types qu’il ne pouvait trouver dans Horace ou dans Ovide, il les rencontrait dans les poëtes burlesques de l’Italie contemporaine. Il n’est même guère douteux que Regnier ne soit entré en relations avec l’un d’entre eux, César Caporali, secrétaire du cardinal Acquaviva[28]. Ce poëte avait soixante-six ans, lorsque Regnier arriva à Rome, & ses œuvres furent publiées[29] peu de temps après, avec les satires du Berni, du Mauro, dont il continuait la tradition. Soit que Regnier ait personnellement connu cet écrivain, ou qu’il ait été poussé par d’autres à étudier ses ouvrages, il s’inspira de ses Capitoli. Il a notamment imité la satire del Pedante, écrite contre un pédant orgueilleux.

[28] En décembre 1597, Joyeuse revint en France & laissa le cardinal Acquaviva à Rome, comme vice-protecteur des affaires de France. Voir d’Ossat, lettres, &c.

[29] In Venetia, presso G. B. Bonfudino, 1592. Rime piacevole di Cesare Caporali, del Mauro, e d’altri autori.

Il a également fait des emprunts aux Capitoli du Mauro, in dishonor dell’ honore[30] pour sa IVe satire. Mais tout en prenant de ci de là dans autrui, Regnier, copiste indocile, plutôt en quête d’un cadre que d’un sujet, modifiait toutes les données du poëme, dans lequel on serait mal à propos tenté de le voir commettre de laborieux plagiats. Sur le sol remué par d’autres, Regnier prenait pied pour un instant, il faisait des reconnaissances, puis bientôt emporté par son inspiration, il modifiait le plan primitif. Il abandonnait ce qui aurait gêné son allure, substituait ses vues à celles dont la beauté lui paraissait peu saisissante, & accumulait des aspects là où le vide occupait trop d’espace. Pour se convaincre de l’originalité de Regnier dans l’imitation, il suffit de comparer la satire VIII avec celle d’Horace (I, 9), Macette & l’Impuissance avec les élégies d’Ovide (Amours, I, 8, & III, 7). Ce parallèle attrayant met en pleine lumière le génie de Regnier, & montre combien était maître de lui ce poëte qui, dans l’assujettissement même, échappe à toute entrave, & se montre original où de plus célèbres que lui se sont fait un nom.

[30] Il primo libro dell’ opere burlesche di Francesco Berni, del Mauro,… in Firenze. 1548, ff. 99 à 162 & 117 à 122.

Cette qualité dominante, qui élève Regnier au premier rang, avait appelé sur lui l’attention du frère de Sully, Philippe de Béthune, ambassadeur auprès du Saint-Siége. On s’est un peu trop empressé de dire que le poëte chartrain avait suivi ce diplomate à Rome en 1601. Nous avons, au contraire, vu par un extrait de la correspondance de du Perron à la date du 9 novembre 1602, que Regnier était alors en France & qu’il faisait encore partie de la maison du cardinal de Joyeuse. Il est même douteux qu’il ait eu d’autre patron que ce prélat. La vérité bien probablement est que, porteur de communications confidentielles échangées entre François de Joyeuse & Philippe de Béthune, dont le cardinal d’Ossat a vanté l’exquise affabilité, Regnier aura su gagner les bonnes grâces de l’ambassadeur de Henri IV. De là cette VIe satire, que Regnier n’eût certes point dédiée à un maître, & ces chansons auxquelles il fait allusion dans la même pièce. Il ne nous est rien resté de ces créations légères que Regnier traitait comme ses fantaisies satiriques, demandant pour elles le bon accueil d’un seigneur aimable, non l’approbation de la postérité.

Une autre raison paraît faire obstacle à la tradition d’après laquelle Regnier aurait été le secrétaire de Philippe de Béthune. Le frère du surintendant est resté cinq ans à Rome[31]. Or Regnier, pendant ce temps, est en voyage, tantôt en Italie, tantôt à Paris. Ici, son patron le laisse livré à lui-même, partageant ses loisirs entre la pléiade dont il est l’âme, & son oncle qui lui impose des travaux dont il ne veut plus se charger.

[31] Ses instructions sont datées du 23 août 1601. V. Manus. de la Bibliothèque nationale, F. fr. 3484. Ses dernières lettres sont de décembre 1605.

Tallemant a raconté, avec la bonhomie propre aux chroniqueurs de ce temps-là, un incident qui dut soulever un grand orage dans la maison de l’abbé de Tiron. Cet homme circonspect commit un jour une grosse imprudence. Il en fut cruellement puni. Rien n’indique toutefois qu’il en ait gardé rancune à son neveu. Pour un sot, il n’est pas de colère durable entre amis, à plus forte raison entre parents :

« Desportes estoit en si grande réputation, que tout le monde luy apportoit des ouvrages pour en avoir son sentiment. Un advocat luy apporta un jour un gros poëme qu’il donna à lire à Regnier, afin de se deslivrer de cette fatigue. En un endroit cet advocat disoit :

Ie bride icy mon Apollon.

« Regnier escrivit à la marge :

Faut auoir le ceruau bien vide
Pour brider des Muses le Roy ;
Les Dieux ne portent point de bride,
Mais bien les Asnes comme toy.

« Cet advocat vint à quelque temps de là, & Desportes luy rendit son livre, après luy avoir dit qu’il y avoit de bien belles choses. L’advocat revint le lendemain, tout bouffy de colère, &, luy montrant ce quatrain, luy dit qu’on ne se mocquoit pas ainsy des gens. Desportes reconnoist l’escriture de Regnier, & il fut contraint d’avouer à l’advocat comme la chose s’estoit passée, & le pria de ne lui point imputer l’extravagance de son nepveu[32]. »

[32] Tall., Hist. de des Portes, I, 96.

Desportes mourut, le 6 octobre 1606, en son abbaye de Bonport, où il fut enterré[33]. L’opulent abbé ne laissait rien à son neveu[34], & le testament, découvert en 1853 par MM. Chassant & Bréauté, dans les Archives de la vicomté de Pont-de-l’Arche, est venu confirmer d’une manière plus intime encore l’inexplicable situation faite à Regnier par un oncle qui ne marchandait guère sa protection aux étrangers. Avant de juger Desportes sur ce point & de le condamner, il faut lire avec attention l’expression de ses volontés dernières. Après avoir laissé à ses héritiers les biens qui lui sont venus par successions paternelles & maternelles, & les parts acquises d’eux en l’état où elles sont, il lègue à son frère de Bévilliers tous ses biens, meubles, acquêts & conquêts. Il donne quittance à sa sœur Simonne de toutes les sommes dont elle était débitrice tant en principal qu’en intérêt, & il ajoute qu’il la tient quitte de tout le maniement qu’elle a eu de son bien jusqu’au jour de son décès, moyennant qu’elle baille mille écus à la fille aînée Dupont Girard, sa nièce. Simonne Desportes était veuve depuis neuf ans, son mari était mort en 1597, à Paris, où il avait été envoyé pour traiter d’affaires intéressant la ville de Chartres. L’abbé, qui avait une nombreuse famille, ne crut pas devoir favoriser deux têtes dans la même branche. Il était du reste fondé à penser que sur ses quatre abbayes de Bonport, de Josaphat, de Tiron & des Vaux de Cernay, Mathurin Regnier, alors bien en cour, ne faillirait point d’en obtenir une.

[33] V. Gallia christiana, XI, 669, l’épitaphe que son frère fit inscrire sur son tombeau & à la suite l’éloge de Sainte-Marthe. Voir aussi Lenoir, Musée des monuments français.

[34] Desportes obtint, le 31 mai 1583, un canonicat en l’église de Chartres. Il résigna cette prébende en faveur de son neveu, Jean Tulloue, qui prit possession le 11 janvier 1595. V. Souchet, Histoire de Chartres, t. II, dans les Mémoires de la Société archéologique d’Eure-&-Loir.

Ce qui donne quelque valeur à toutes ces suppositions est le passage suivant d’une élégie latine de Rapin. Ce poëte, ami de Desportes & de Regnier, a décrit dans cette pièce déjà citée[35] les obsèques de l’abbé de Bonport, & quoiqu’il ait donné à cette cérémonie une grandeur qu’elle n’a pu avoir, puisque le service funèbre n’eut point lieu à Paris, il n’est pas douteux cependant que Rapin n’ait voulu, dans ce dernier hommage, se montrer l’interprète fidèle des regrets témoignés au mort par tous ceux qui l’avaient connu. Voici donc les vers dans lesquels Rapin nous fait voir, derrière le cercueil de Desportes, son frère Thibaut & Mathurin, son neveu.

[35] V. plus haut, page XXXIII.

Primus ibi frater lente Beuterius ibat
Ante alios largis fletibus ora rigans.
Illum non solantur opes, fundique relicti :
Nec pietas, & amor frena doloris habent.
Hinc tu tam charo capiti Reniere superstes
Portœum sequeris proximitate genus ;
Virtutumque quibus clarebat avunculus hæres
Nativam ore refers ingenioque facem[36].

[36] Rapin, Rec. cit., p. 50. Portœi exequiæ.

Cette courte citation permet d’affirmer qu’aucune mésintelligence ne subsistait entre Desportes & Regnier. A l’époque où cette élégie fut écrite, les dispositions dernières de Desportes étaient connues. Si elles avaient pu être considérées comme un témoignage de disgrâce, Rapin n’eût pas placé Regnier à côté de son oncle, le grand audiencier de France, Thibaut Desportes, sieur de Bevilliers. Dans ce rapprochement, le poëte latin a montré les sentiments dont étaient pénétrés ses personnages, & ses vers peuvent être invoqués avec autant de confiance qu’un document historique.

Il ne fallut pas moins qu’un fils du roi pour empêcher Regnier de succéder à l’une des abbayes dont était pourvu Desportes. Mais ce prince, illégitime enfant de Henri IV & de la marquise de Verneuil, était si jeune alors, qu’on a tout lieu de croire à des machinations particulières pour expliquer la mauvaise fortune du poëte. Henri de Bourbon, fils de Catherine-Henriette de Balzac, avait six ans[37] lorsqu’il reçut les abbayes de Bonport, de Tiron & des Vaux de Cernay[38]. Un puissant, blessé par Regnier, prenait sa revanche & écartait le satirique des bénéfices auxquels il avait quelque droit de prétendre, &, pour lui opposer un obstacle insurmontable, allait chercher chez le roi lui-même le successeur de Desportes. Les investigations les plus serrées n’ont pu conduire à la découverte du mauvais génie dont l’influence l’emporta. Néanmoins Regnier reçut une compensation ; & ce fut par l’influence du marquis de Cœuvres[39], le frère de Gabrielle d’Estrées, qu’il obtint, sur l’abbaye des Vaux de Cernay, une pension de 2,000 livres. D’après Tallemant[40], le véritable chiffre aurait été de 6,000 livres, & à l’époque où Regnier recevait ce bénéfice, il se trouvait en possession d’un canonicat à Chartres. Sur le premier point, le témoignage de Regnier vient dissiper toute incertitude. Après la mort du roi, le poëte éprouva quelques difficultés dans le payement de sa pension, &, au milieu de ses tracasseries, il adresse à l’abbé de Royaumont une épître burlesque où il s’exprime ainsi :

On parle d’vn retranchement,
Me faisant au nez grise mine,
Que l’abbaye est en ruine,
Et ne vaut pas, beaucoup s’en faut,
Les deux mille francs qu’il me faut[41].

[37] Il était né en octobre 1601. V. le P. Anselme, Maison royale de France.

D’après la Gallia christiana, Henri de Bourbon naquit en février 1603. C’est la date de la légitimation.

[38] Josaphat ne fut pas donnée à Henri de Bourbon. En voici probablement le motif. Dès 1594, Desportes avait fait un partage des biens de l’abbaye avec ses moines. Il ne convenait pas qu’un prince reçût un bénéfice appauvri de la sorte. Voir, pour la suite des fortunes de l’abbaye, la Gallia christiana, VIII, 1285.

[39] Le marquis de Cœuvres, Annibal-François d’Estrées, épousa en premières noces la fille de Philippe de Béthune. Vingt-six ans avant son expédition de la Valteline (1626) où il mérita le bâton de maréchal de France, il fit une campagne en Savoie. Bien qu’un peu fantasque, il a été très-considéré de son temps comme militaire & comme politique. Il a laissé des mémoires sur les deux régences de Marie de Médicis (1610 à 1617) & d’Anne d’Autriche (1643 à 1650). Ces derniers sont demeurés inédits.

[40] Historiettes, éd. in-8o, I, 95.

[41] V. p. 203. Pièce publiée pour la première fois par les Elzéviers, 1652.

A l’égard du canonicat de l’église de Chartres, deux dates ont été proposées par les biographes. D’après Brossette, Niceron & l’abbé Goujet, Regnier aurait, le 30 juillet 1604, pris possession d’un canonicat obtenu par dévolut en l’église de Chartres pour avoir dévoilé une supercherie indigne. Le résignataire, afin d’avoir le temps de se faire admettre à Rome, avait pendant plus de quinze jours tenu cachée la mort du dernier titulaire, dont le corps avait été enterré secrètement. Puis une bûche installée dans le lit du défunt avait, après l’arrivée des bulles de la chancellerie romaine, reçu les honneurs publics de la sépulture due au chanoine trépassé.

Telle est la légende dont le dernier épisode est la nomination de Regnier. Il avait découvert la fraude ; on cassa la résignation, & il obtint par dévolut le canonicat devenu vacant. L’épigramme sur Vialard, rapportée par Ménage dans l’Antibaillet[42], a contribué à accréditer cette révélation singulière dans l’esprit de Brossette ; mais il n’osa point aller jusqu’à déclarer que Vialard, compétiteur de Regnier pour le canonicat de Notre-Dame de Chartres, fût en même temps l’auteur de la supercherie portée à sa connaissance. M. Viollet-le-Duc n’a admis l’historiette ni dans son édition de 1822, ni dans celle de 1853. M. Lacour l’a également rejetée par un sentiment de défiance étendu à toutes les particularités bizarres de la vie de Regnier[43]. M. de Barthélemy s’est prononcé hardiment contre Vialard, & les autres éditeurs se sont bornés à répéter sans examen ce qu’avait écrit Brossette.

[42] 1688, II, 343.

[43] Cette défiance aurait dû empêcher M. Lacour de publier en français la profession canonique de Regnier, comme le seul autographe que nous ayons du poëte.

Avec M. Viollet-le-Duc, M. Lucien Merlet, archiviste du département d’Eure-&-Loir, s’est montré hostile à une anecdote dont l’origine est obscure & dont le caractère est douteux. Pour prendre parti dans le même sens, les nouveaux biographes de Regnier peuvent invoquer de sérieuses considérations. Tout d’abord notre poëte a succédé à Claude Carneau[44], & le décès de ce chanoine ne paraît avoir été signalé par aucune circonstance extraordinaire[45]. D’un autre côté, Félix Vialard, en qui l’on serait tenté de voir le compétiteur déjoué par Regnier, était prieur de Bû, près Dreux. Le 2 octobre 1613, il est devenu chanoine de Chartres. Peut-on dès lors, en l’absence d’informations précises, supposer que ce prêtre ait commencé sa carrière[46] par des manœuvres sacriléges ? Ne convient-il pas enfin d’observer que la prise de possession de Regnier n’est pas du 30 juillet 1604, mais bien du 3 juillet 1609 ? Cette dernière date est établie par le texte de la profession canonique dont nous devons la découverte à M. Merlet. Ce document, reproduit plus bas en fac-simile d’après le livre de réception des chanoines de Chartres, est conçu en ces termes :

Ego Mathurinus Renier canonicus Carnotensis, juro & profiteor omnia & singula quæ in professione fidei continentur[47] a me emissa[48] coram dominis de capitulo &[49] suprascripta. Ita deus me adjuvet. Actum Carnuti anno Domini 1609, die 3o julii.

M RENIER