Les premières années du XVIIe siècle ont été marquées dans la poésie française par une évolution qui pourrait être appelée la Renaissance de la satire. Ce mouvement diffère de celui de la Pléiade par une violence excessive. Aussi bien l’œuvre de du Bellay & de Ronsard prit naissance dans une enceinte savante où l’on étudiait avec un soin pieux les chefs-d’œuvre de l’antiquité grecque & latine. Il ne pouvait sortir de là que des créations réfléchies, des combinaisons voulues & des tentatives exactement calculées. La satire se forma tout autrement, à l’air libre, dans les luttes de la Réforme & de la Ligue. Elle se fortifia dans l’observation de toutes les laideurs de l’hypocrisie politique & religieuse, & lorsqu’arriva le règne d’Henri IV, elle était armée de toutes pièces, prête à flageller les vices qu’elle avait vus de près, & à frapper les ridicules qu’une atmosphère d’apaisement invitait à se montrer.
L’avénement du Béarnais avait amené à la cour des gentilshommes de toute espèce, des cadets de Gascogne au cœur vaillant & inflexible ; mais, parmi eux, sous le masque de la bravoure, se cachait plus d’un baron de Fœneste. Le second mariage d’Henri IV introduisit parmi la noblesse française des aventuriers italiens auxquels se rallièrent les fils de ceux qui avaient suivi Catherine de Médicis. Enfin les galanteries du prince laissèrent toute carrière aux débordements des mœurs. Il ne faut point dès lors s’étonner de la licence de nos premiers satiriques. Ils avaient sous les yeux un spectacle incomparable, un théâtre immense où paradaient impudemment la sottise, la licence & la cupidité.
Ce n’est pas dans l’ordre chronologique des œuvres de la Satire française au commencement du XVIIe siècle qu’il faut chercher le témoignage exact du progrès de cette partie de notre littérature. Les satires de Vauquelin ont paru en 1604 avec les autres œuvres poétiques de l’auteur ; mais il est certain que Vauquelin les avait terminées longtemps auparavant. Il n’est pas moins hors de doute que les Tragiques de d’Aubigné, publiés pour la première fois en 1616, remontent à plus de vingt ans en arrière. L’historien qui racontera un jour les origines & le développement de notre poésie satirique aura donc le devoir de placer la Fresnaye & d’Aubigné devant le seuil du XVIIe siècle ; car, de même qu’ils ont été les témoins des infamies publiques & des hontes privées à la vue desquelles se soulève l’indignation du poëte, de même ils sont véritablement aussi les ancêtres de Regnier, de Courval Sonnet, d’Auvray & de du Lorens.
Nous venons de nommer les satiriques qui, de 1608 à 1627, ont démasqué les fausses vertus & poursuivi les vices triomphants. Cette lutte n’était point, comme on serait tenté de le croire, enfermée dans le cercle étroit d’un lieu commun versifié & dans les sûres limites d’une dissertation rhythmique. Souvent il arrivait que le poëte, s’abandonnant à toute la vivacité d’une généreuse colère, s’exposait à de réels dangers. En 1621, Courval Sonnet, dans cinq satires sur les abus & les désordres de la France, attaqua le clergé & la noblesse, les juges & les financiers. Il s’est élevé avec une périlleuse véhémence contre le trafic des choses sacrées, l’attribution des bénéfices aux gentilshommes, le maintien des gardes-dîmes, la vénalité des officiers de justice & les malversations des partisans. Ses virulentes critiques, oubliées aujourd’hui, sont des documents précieux pour tous ceux qui recherchent les intimités de l’histoire. Pour les contemporains de Courval Sonnet, ces tableaux étaient des portraits clairement reconnaissables. Auvray a montré plus d’audace encore. Il a écrit, dans ses Visions de Polydor en la cité de Nizance, un poëme où ses premiers lecteurs ont pu démêler sans difficulté César de Vendôme, gouverneur de Bretagne, & les acteurs de la cour galante de ce prince.
Ce n’est point ici le lieu de rechercher & d’établir le mérite particulier de chacun des poëtes qui viennent d’être cités. Ce travail imposerait l’analyse d’œuvres très-tranchées & l’étude de personnalités très-diverses. Vauquelin de la Fresnaye, esprit cultivé, familier avec la poésie antique, a une grâce froide & un charme savant qui le rattache aux poëtes de la Pléiade. Chez d’Aubigné, la passion domine. A peine contenue par un sentiment de fidélité au roi, elle s’exhale en colère & en imprécations, où l’on retrouve la brusquerie d’un soldat & l’emportement d’un sectaire. De là, un langage âpre, élevé, trop souvent obscur, où, comme dans un buisson ardent, la pensée apparaît au milieu de la foudre & des éclairs.
Bien différente est la muse dont Courval Sonnet reçoit l’inspiration. Ce poëte gentilhomme est un observateur bourgeois & méthodique. Il choisit ses ennemis & les attaque scientifiquement. Pour les mieux écraser, il s’est créé une langue massive & pesante à laquelle une indignation honnête donne une allure vigoureuse. La carrière poétique de Courval Sonnet se partage en trois phases. En 1610, il a publié une satire en prose contre les charlatans & une Ménippée en vers contre le mariage. Médecin, il avait à se plaindre des thériacleurs & des alchimistes ; homme, il se croyait le devoir de signaler les inconvénients du mariage. Il a ouvert un vaste champ à son indignation & à son expérience, & dans deux volumes dont le dernier, le livre de l’époux, contient cinq longues satires, il exhala sa colère jusqu’au dernier souffle.
En 1621, il donna les satires politiques, dont il a été fait mention plus haut, & six ans plus tard, il couronna sa carrière par les Exercices de ce temps, où il peignait avec des couleurs un peu crues le tableau des mauvaises mœurs de la ville aussi bien que de la campagne, de la bonne comme de la pire société.
D’Esternod, Auvray & du Lorens, dont les satires parurent en 1619 & en 1622, marquent une nouvelle génération de satiriques. Le premier est un poëte formé par l’imitation ; il n’a pour lui qu’une inspiration factice, & dans le groupe auquel il appartient, il sert de personnage de fond. Auvray, qu’anime l’emportement des lyriques, se laisse aller à des fantaisies graveleuses qui défigurent son œuvre. Le voisinage d’épigrammes licencieuses dépare ses plus belles odes. Du Lorens enfin nous ramène à la satire régulière & à la critique saine. Le président de Châteauneuf a la sévérité d’un juge ; il rend des arrêts. Par comparaison avec les satiriques contemporains, il manque de feu & de couleur ; mais pour lui c’est là un éloge. Sous prétexte de flétrir le vice, ses prédécesseurs en avaient fait des portraits trop minutieux. Ils avaient si curieusement, si complaisamment analysé les âmes viles, & décrit les pratiques de l’impudeur, qu’ils donnaient finalement à suspecter la sincérité de leurs attaques. Au reste, si du Lorens est dépourvu de cette indignation scénique, qui fait de la satire un petit drame passionné & vivant, où le poëte se met en scène avec le personnage qu’il veut frapper, il faut lui reconnaître, au point de vue de l’histoire, un mérite assez peu commun. Avec une infatigable ardeur, il a écrit, remanié & mené à bonne fin le livre de ses satires. Les trois éditions données en 1624, 1633 & 1646 sont des ouvrages absolument différents comme texte & comme sujets ; & ces perfectionnements, ces appels d’un premier à un meilleur jugement, ces évolutions de la pensée primitive vers un idéal plus haut sont des efforts dont on ne saurait trop admirer la constance.
Au milieu de tous ces poëtes, Regnier est seul resté comme le créateur & le maître de la Satire française. Il ne doit point sa réputation à une grandeur solitaire, puisqu’il a vécu entouré de rivaux & d’imitateurs. A l’exception de Vauquelin & de d’Aubigné, tous les auteurs de son temps ont lu ses poésies. Quelques-uns d’entre eux lui ont dérobé les vers qui ont la forme arrêtée d’une maxime ou l’éclat d’une comparaison saisissante. Il n’est pas jusqu’à de simples expressions, belles de leur pure clarté, que Sonnet, d’Esternod & du Lorens n’aient empruntées. Ces pilleries n’ont point enrichi les maraudeurs, & Regnier est resté opulent.
Dans ses plus vifs écarts, Regnier est demeuré fidèle aux règles du goût. Il a le verbe haut. Il touche sans bassesse aux choses les plus basses. Ses faiblesses nous sont connues. Il en a fait autant de confidences où il a mis la plus franche bonhomie & la plus entière sincérité. Nul plus éloquemment que lui n’a montré son cœur à nu, ni exprimé avec plus de vivacité le respect de l’honneur, les peines de la jalousie & les élans d’un orgueil généreux. Développés par lui, ces sentiments ne sont point les divagations d’un rhéteur. Avant de passer dans l’œuvre où nous en recueillons le témoignage, ils sont sortis de l’âme du poëte qui en était pénétré. Aussi pour tous les lecteurs attentifs, les poésies de Regnier sont-elles de véritables confessions.
La biographie de Regnier est encore à l’état de fragments. Il semble que des pages en aient été perdues. Ainsi les particularités recueillies par Racan dans ses Mémoires pour la vie de Malherbe, & les anecdotes que Tallemant a insérées dans ses Historiettes, constituent la meilleure partie de nos informations sur l’existence de notre premier poëte satirique. Ce sont en effet d’irrécusables témoins qui nous ont instruits. Le premier a été mêlé à la querelle littéraire engagée entre Desportes & Malherbe ; le second a pu entendre, de la bouche même de personnages contemporains, le récit de faits encore présents à leur mémoire.
En 1719, Dom Liron fit paraître sa Bibliothèque chartraine, où il donna une mince place à Desportes & à Regnier. La brièveté n’aurait peut-être soulevé aucune réclamation ; mais dans les quelques pages consacrées aux deux poëtes, il y avait plusieurs graves inexactitudes qui tombèrent sous les yeux d’un lecteur récalcitrant. Une note rectificative très-étendue fut donc adressée au Mercure de France pour contredire les assertions de l’auteur de la Bibliothèque, & comme les termes en étaient vifs, il s’écoula, avant l’insertion de cette note, un temps assez long qui fut employé à la diminuer & à l’adoucir. Enfin, l’article critique revu & corrigé parut dans le Mercure en février 1723 & il s’en dégage encore un souffle de colère. Toute cette irritation est largement compensée par la justesse & la précision des renseignements que le rédacteur offre de prouver d’une manière plus convaincante à l’aide des papiers qu’il a entre les mains. Cette dernière assurance n’a pu être donnée que par un membre de la famille de Desportes ou de Regnier. L’emportement même dont le directeur du Mercure a eu peine à modérer l’expression ne saurait être imputé à un lecteur ordinaire. On est donc fondé à reconnaître une grande valeur à la note critique provoquée par la publication de la Bibliothèque chartraine.
C’est enfin à Brossette que l’on doit le complément des recherches entreprises sur Regnier pendant le XVIIIe siècle. En éditeur scrupuleux, Brossette a fait deux parts de ses informations. Il a consigné dans son Avertissement les faits nouveaux[3] qu’il regardait comme certains & laissé dans ses notes les conjectures nées dans son esprit de la lecture des satires. Au premier rang de ces hypothèses se trouvent celles qui présentent Regnier comme secrétaire du cardinal de Joyeuse, & plus tard comme un des attachés de Philippe de Béthune. Venus après Brossette, & plus concluants que lui sans motif apparent, le P. Niceron & l’abbé Goujet ont admis les suppositions du premier annotateur de Regnier comme des renseignements indiscutables.
[3] « Regnier fut tonsuré le 31 de mars 1582, par Nicolas de Thou, évêque de Chartres. Quelques années après, il obtint par dévolut un canonicat dans l’église de Notre-Dame de la même ville, ayant prouvé que le résignataire de ce bénéfice, pour avoir le temps de faire admettre sa résignation à Rome, avoit caché pendant plus de quinze jours la mort du dernier titulaire, dans le lit duquel on avoit mis une bûche, qui fut depuis portée en terre à la place du corps, qu’on avoit fait enterrer secretement. Le déréglement dans lequel vécut Regnier ne le laissa pas jouir d’une longue vie. Il mourut à Rouen, dans sa quarantième année, en l’hôtellerie de l’Écu d’Orléans, où il étoit logé. »
Dans l’ordre des faits biographiques, l’extrait du Mercure est le premier document à placer sous les yeux du lecteur. En raison de son origine particulière, il l’emporte sur toutes les indications recueillies à une date postérieure par un curieux plutôt que par un critique. Nous le reproduisons donc pour ce qui concerne Regnier seulement :
« Mathurin Regnier étoit fils de Jacques Regnier, bourgeois de Chartres, & de Simone Desportes, sœur de l’abbé Desportes ; il naquit le 21 décembre 1573 ; comme on le voit par les registres de la paroisse de Saint-Saturnin de la ville de Chartres[4], & comme il est écrit dans le journal de Jacques Regnier, son père. Le contrat de mariage de Jacques Regnier avec Simone Desportes, passé devant Amelon, notaire à Chartres, le 25 janvier 1573, justifie que cette famille étoit des plus notables de la ville. En 1595, Jacques Regnier fut élu échevin de la ville de Chartres. Au mois de janvier de l’année 1597, il fut député à la cour, en qualité d’échevin, pour quelques affaires publiques ; il mourut à Paris & fut inhumé dans l’église de Saint-Hilaire du Mont, le 14 février 1597. Il laissa trois enfants[5] : Mathurin, le poëte dont est question ; Antoine, qui fut conseiller élu en l’élection de Chartres ; & Marie, qui épousa Abdenago de la Palme, officier de la maison du Roy[6]. Antoine Regnier épousa Dlle Anne Godier. Le contrat de mariage fut passé devant Fortais, notaire à Chartres ; on y voit encore les titres de la plus notable bourgeoisie. Jacques Regnier, leur père, étoit fils de Mathurin Regnier, bourgeois, qui étoit fils d’un Pierre Regnier, bon marchand de la ville de Chartres. Mathurin Regnier, le poëte, fut reçu chanoine de Chartres le 30 juillet 1609, mais son humeur ne lui permit pas de fixer sa résidence à Chartres, ni de vivre aussi régulièrement que des chanoines sont obligez de faire. Il quitta donc ce bénéfice ; il en avoit plusieurs & une pension de 2,000 livres sur l’abbaye des Vaux de Cernay. Il mourut à Rouen le 22 octobre 1613. Ses entrailles furent enterrées dans l’église de la paroisse de Sainte-Marie-Mineure, & son corps, qui fut mis dans un cercueil de plomb, fut porté dans l’abbaye de Royaumont, à neuf lieues de Paris. Ce qui a contribué à faire passer Mathurin Regnier pour le fils d’un tripotier, c’est que Jacques Regnier, son père, qui étoit un homme de joye & de plaisirs, fit bâtir un tripot derrière la place des Halles de Chartres, qui s’appela toujours le Tripot-Regnier. Ce tripot ne subsiste plus. Du reste, la seule élection de Jacques Regnier comme échevin de la ville de Chartres démontre qu’il n’étoit point un maître de tripot, puisque ces sortes de gens ne sont point admis dans les charges municipales, non plus que les artisans & les gens du commun. »
[4] L’acte de naissance de Mathurin Regnier, relevé sur le registre de la paroisse Saint-Saturnin, est ainsi conçu :
« Mathurin, filz de Iacques Renier & de Symonne Deportes, sa feme ; les parrains, honorables psonnes, Mathurin Troillart, proc. au siege psidial de Ctres et Iehan Poussin, marchant, la maraine madae Marie Edeline ve de Phlippes Desportes, le xxij ir du moys de dcebre. »
[5] M. Lecocq a relevé sur le registre des actes de naissance de la paroisse Saint-Saturnin la date de naissance d’Antoine Regnier (26 novembre 1574) & de ses sœurs : Marguerite (26 novembre 1578), Loyse (11 janvier 1580) & Geneviesve (1584). Mathurin a donc été l’aîné de six enfants, deux garçons & quatre filles, les trois dernières mortes probablement avant 1597.
[6] Dans son acte de mariage du 19 août 1593, également relevé par M. Lecocq, Abdenago est qualifié de contrerouleur du Roy.
La question du tripot qui préoccupe si vivement le correspondant du Mercure de France a joué un rôle démesuré dans la biographie de Regnier. Elle a été exploitée avec perfidie par les détracteurs du poëte, & ceux qui ont voulu l’éclaircir avec impartialité se sont toujours abandonnés à des conjectures hasardées. La légende la plus accréditée est que ce tripot, dont on a voulu faire le berceau de Regnier, fut construit en 1573 avec les matériaux provenant des démolitions de la citadelle de Chartres. Or cette fortification a été élevée en 1591. Une autre hypothèse devient donc nécessaire. En 1584, les vieux bâtiments des Halles tombaient en ruines. Il fallut les abattre, & comme ils appartenaient pour moitié à l’évêque, Jacques Regnier obtint par Desportes, son beau-frère, l’abandon d’une partie des matériaux qui servirent à la construction du tripot. Cette dernière supposition, préférable à la première, n’a toutefois guère plus de réalité.
Une délibération[7] du conseil de ville à la date du 25 avril 1579 vient préciser exactement les faits. Elle montre comment le père du poëte fut amené à édifier un jeu de paume au fond de son jardin, & il est permis de croire qu’aucun motif d’intérêt ne se mêla d’abord à cette entreprise. Afin d’éclaircir d’une manière plus complète un incident que la malveillance a défiguré pour en tirer un blâme contre Regnier & sa famille, nous croyons devoir mettre sous les yeux de nos lecteurs le texte même de la délibération.
[7] Ce document nous a été communiqué par M. Lecocq.
Jacques Regnier expose qu’il « a une maison auec cour & jardin, assise pres & devant le pilory de cette ville. Et par derriere, juxte les remparts, entre les portes Saint-Michel & des Epars ; que les immondices qu’on jettoit sur le rempart tombant en son jardin, il auroit fait construire une muraille de 22 toises de longueur, de hauteur de 18 pieds & d’épaisseur 4 pieds & demy par le bas, revenant en haut à 2 pieds & demy ; ce qui soutient même les terres du rempart, & sert à la fortification d’iceluy & décoration de la ville. Et que, pour recouvrer une partie de ses frais, ayant commencé à faire bâtir un jeu de paulme, dont fait partie ladite muraille, il requiert de lui permettre de construire un mur de bauge, sur ledit rempart à chacun bout de ladite muraille, en laquelle il fera deux huys fermant à clef. Sur quoy apres le rapport de la visite qui a esté faite des lieux, Il est permis audit Regnier de faire à chacun des bouts de sa muraille un mur de bauge avec un huis & huisserie fermant à clefs, dont une servira audit Regnier, & en baillera une autre aux Echevins pour ouvrir & fermer lesdits huys. A la charge de tenir les terres du rempart entre les dites clotures & tallus, sur luy, du costé de sa muraille, de paver le fond & place d’entre les dites clotures, pour recevoir les eaux & les faire distiller par dalles & goutieres, sans danger des dits remparts & murailles, & en outre, de payer chacun an, au iour de Saint-Remy, la somme de une livre tournois entre les mains du receveur des deniers communs de la ville[8]. »
[8] Extrait du 2e vol. du Registre des Échevins de la ville de Chartres (1576-1607), fo 30. Décision du 25 avril 1579.
Ainsi se trouve expliquée l’origine du tripot. Comment maintenant ce jeu de paume devint-il public ? Un accident purement topographique va nous l’apprendre. Sur le côté gauche de la maison Regnier[9], une grande porte à ogive s’ouvrait sur une allée longeant le jardin à l’extrémité duquel s’élevait le tripot. On pouvait ainsi, sans pénétrer dans la maison, se rendre au jeu de paume. Les amis de Jacques & les oisifs ont peu à peu envahi ce lieu de distraction trop voisin d’un lieu d’affaires, & lui ont valu le renom d’un tripot ouvert au public ; mais ici sans doute s’arrête la chronique scandaleuse, car en septembre 1611, le roi Louis XIII, de passage à Chartres, fut conduit au tripot Regnier, & là il fit ou simula une partie de paume avec la Maunie, une reine de raquette qui gagna le jeune prince en jouant par dessous jambe. Or, il est peu probable que la curiosité ait alors conduit le roi & sa suite dans un lieu mal famé.
[9] La configuration actuelle des lieux permet encore de se rendre un compte exact du plan de la propriété Regnier. Disons tout d’abord que la maison sur laquelle se trouve la plaque commémorative a été construite en 1612 par Abdenago de la Palme, à la place du vieil & lourd hôtel où naquit véritablement Regnier. La rue qui porte aujourd’hui le nom du poëte appartenait pour un tiers dans toute sa longueur à la propriété dont les jardins subsistent entièrement. Cette portion de terrain formait l’allée aux deux extrémités de laquelle étaient, du côté des remparts, le tripot, &, du côté des Halles, une grande porte à ogive. Enfin l’impasse du Pilori, longeant le mur de la propriété, aboutissait à une mare située au pied des remparts & faisant face au tripot. En résumé, la rue Regnier couvre aujourd’hui l’allée du jardin & l’impasse du Pilori, & l’auberge de la Herse d’or occupe l’emplacement du jeu de paume. L’impasse des Bouchers, qui servait de dégagement pour les communs de la maison Regnier, n’a pas subi de modification topographique.
Mathurin Regnier était né dans les conditions les plus propres à assurer sa fortune. Il avait pour oncle maternel un abbé de vingt-sept ans, secrétaire de la chancellerie du nouveau roi de Pologne, le duc d’Anjou. Philippe Desportes, qui s’était élevé jusque-là après avoir été secrétaire de l’évêque du Puy, de Claude de l’Aubespine & du marquis de Villeroy, ne devait pas s’arrêter en si bon chemin. Lorsque le duc d’Anjou fut proclamé roi sous le nom de Henri III, Desportes devint secrétaire particulier du monarque. Après la mort de Maugiron, Quélus & Saint-Mégrin, quand Anne de Joyeuse, favori, puis beau-frère du roi, fut créé duc & pair, Desportes monta encore en crédit. Il avait été le conseiller intime du prince, il devint une sorte de ministre, & c’est de ce temps que date sa grande fortune. En 1582, il fut fait abbé de Tiron au diocèse de Chartres ; en 1588, il reçut l’abbaye d’Aurillac qu’il échangea avec le cardinal de Joyeuse contre l’abbaye des Vaux de Cernay. Enfin, le 13 février 1589, il ajoutait à tous ses bénéfices l’abbaye de Josaphat. Cette grande fortune ne tombait pas sur un égoïste. Desportes se plaisait à obliger. Ce n’était point qu’il voulût désarmer les envieux. Un mobile plus haut le poussait. Il était serviable comme il était hospitalier. Il a eu d’illustres protégés, Vauquelin de la Fresnaye, Jacques de Thou & du Perron. Il aimait les lettres, & rêvait pour elles une indépendance officielle. Avec Baïf, il avait obtenu d’Henri III & du duc de Joyeuse la création d’une sorte d’académie, & il recevait à Vanves, dans sa maison de campagne, les beaux esprits du temps, recueillant après la mort de Baïf, de Joyeuse & d’Henri III, ceux qui, dans sa pensée, devaient former l’aréopage savant dont il appartenait à Richelieu de constituer l’Académie française.
Regnier bénéficia tout d’abord du patronage de son oncle. Il fut tonsuré de bonne heure, &, sous ce signe sacré, appelé à une brillante carrière. Il avait moins de neuf ans lorsque l’évêque de Chartres, Nicolas de Thou, lui conféra la marque distinctive des élus[10].
[10] Analyse des Mémoires de Guillaume Laisné, prieur de Mondonville, par M. H. de Lepinois. Actes de Nicolas de Thou, 1573-1598.
CLXXIII. Fo 312, vo. Sabbati post Dominicam Lætare, ultima die martii (1582). Parmi les jeunes gens tonsurés par l’évêque Nicolas de Thou, on remarque Jean, fils de Pierre Regnier & de Claudine Le Riche, de la paroisse Saint-Michel ; & Mathurin, fils de Jacques Regnier & de Symone Desportes, de la paroisse Saint-Saturnin.
(Mémoires de la Société archéologique d’Eure-&-Loir. Année 1860, p. 221.)
A partir de cette époque, les documents nous manquent sur l’enfance du poëte, c’est à Regnier lui-même qu’il faut demander des révélations sur sa jeunesse. Suivant un passage de la satire XII, il aurait été initié à la poésie par Jacques Regnier.
Cet endroit de l’œuvre du poëte a quelque ressemblance avec les vers d’Horace :
(S. I, 4.)
Toutefois il doit être signalé, car nul ne peut dire qu’ici l’imitation ne soit aussi l’expression de la vérité.
D’après la satire IV, au contraire, Jacques Regnier, soucieux de l’avenir de son fils, l’aurait détourné de la poésie. Par de plus prudents conseils, il voulait détruire le mal qu’il avait fait, & pousser vers d’autres inclinations l’enfant qu’il se reprochait d’avoir encouragé à la moquerie. « Vains efforts, » dit Regnier.
Ces aveux de Regnier nous éclairent uniquement sur les tendances de sa jeunesse. Mais l’événement le plus important, qui décida de la carrière de notre premier satirique, est celui auquel il est fait allusion dans ces vers :
Brossette a supposé que le prélat en question était le cardinal de Joyeuse, sans se préoccuper de justifier cette hypothèse, & il a ajouté que Regnier avait, à la suite de ce personnage, fait le voyage d’Italie en 1583, c’est-à-dire à l’âge de dix ans. Un passage de la correspondance de du Perron confirme la première de ces deux suppositions[11].
[11] Lors que i’eu le bien de vous voir chez le Roy, où ie m’estois emancipé d’aller ce iour-là, pour prendre congé de Sa Majesté & me venir acheuer de guerir en ce lieu de Condé[12] ; il y auoit trois semaines que ie n’auois abandonné le lict, comme le sieur Regnier, qui m’y vint voir, & lequel ie priay de vous faire mes excuses, de ce que ie ne vous pouuois aller baiser les mains, le vous pourra temoigner.
De Condé, ce 9 novembre 1602.
Les Ambassades & Negociations de l’Illustriss. & Reverendiss. Cardinal du Perron. Paris, Ant. Estienne, 1623, p. 104.
[12] Condé-sur-Iton près Évreux, où les évêques de ce diocèse avaient un château qui leur servait de résidence d’été.
La seconde hypothèse relative à l’époque du voyage d’Italie soulève quelques difficultés. C’est en 1583 que François de Joyeuse, archevêque de Narbonne & âgé de vingt & un ans, partit pour Rome avec le duc, son frère, pour solliciter le chapeau de cardinal. Regnier venait de recevoir la tonsure, mais c’était encore un enfant. Il est improbable qu’il ait de si bonne heure quitté sa famille. Quelques bibliographes ont vu dans 1583 une date mal lue & ils ont proposé 1593, qui coïncide avec un nouveau départ du cardinal de Joyeuse pour l’Italie. Cette dernière époque ne peut être exacte. Elle est contredite par l’affirmation même du poëte :
Parlant de lui, à vingt ans, Regnier ne pouvait s’exprimer en ces termes.
D’autres recherches sont donc nécessaires. En tenant compte des particularités de la vie du cardinal de Joyeuse & des indications fournies par les satires, on se trouve amené aux conclusions suivantes.
Regnier, dans le passage que nous venons de citer, parle de sa jeunesse, de la cour du prélat auquel il était attaché, des dangers qu’il a courus, & plus loin (S. III, p. 22) d’un triste séjour en Toscane & en Savoie.
Or, en 1586, François de Joyeuse, nommé protecteur des affaires de France à Rome, en remplacement du cardinal d’Este, partit pour l’Italie. Il était accompagné de personnages considérables[13], il s’arrêta en Savoie où l’appelaient des devoirs diplomatiques, enfin il fit dans Rome une entrée solennelle dont le récit a été conservé[14].
[13] Multis præsulibus & viris doctrina conspicuis proceribusque comitatus. Gallia christ., VI, 117.
[14] Voir les Lettres manuscrites du S. de Montereul, témoin oculaire qui paraît avoir été, comme Regnier, attaché à la personne du cardinal.
Tous ces détails concordent assez exactement avec les indices biographiques que l’on peut tirer des satires de Regnier. L’âge même du poëte ne soulève pas d’objection, Regnier était bien alors un adolescent.
Il reste à éclaircir une autre question, celle des dangers. Deux suppositions acceptables sont en présence. La première, la plus importante, est d’un vif intérêt.
En mai 1589, le pape Sixte-Quint, depuis longtemps hostile à Henri III, & d’ailleurs profondément irrité du meurtre du cardinal de Guise, prit texte de ce crime, pour lancer contre le roi un monitoire qui fut affiché à Saint-Pierre & à Saint-Jean de Latran. Le cardinal de Joyeuse quitta Rome & vint se fixer à Venise où il choisit pour résidence le palais Saint-Georges. Il emmena avec lui d’Ossat, qui, avant de devenir son secrétaire, avait été celui du cardinal d’Este. On peut penser que cette brusque rupture du protecteur des affaires de France avec la papauté fit grand bruit dans les États de l’Église. Selon toute probabilité, Regnier faisait partie de la maison de François de Joyeuse ; il n’est guère douteux que le jeune abbé, âgé de seize ans alors, ne se soit cru en grand danger.
Le second péril auquel notre poëte fut exposé eut d’autres causes. En 1598, le cardinal de Joyeuse, pour se rendre en Italie, traversa le Piémont que la peste ravageait. Les voyageurs étaient tout particulièrement exposés au fléau, & la correspondance de l’infatigable diplomate mentionne les difficultés du passage. Dans la suite du prélat, Regnier tenait une petite place, mais sur le chemin barré par la peste, il était menacé à l’égal des plus grands.
C’est en 1593, suivant M. de Lépinois, que Regnier fut nommé prieur de Bouzaincourt, & le savant historien de la ville de Chartres ajoute que ce titre fut donné au jeune secrétaire, afin de le rendre plus digne d’accompagner le cardinal de Joyeuse. Ici les indices manquent pour proposer une date plutôt qu’une autre. C’est à peine si l’on peut indiquer utilement ce qu’était le prieuré, & par quelles voies il a dû arriver au poëte. Le prieuré de Bouzaincourt, ou plus exactement Bouzencourt, qui dicitur Castellania, parce qu’il était attaché à la chapelle du château de ce lieu[15], dépendait de l’abbaye de Corbie & la collation en appartenait à l’abbé. Lorsque, après la mort d’Anne de Joyeuse, à Coutras, Desportes se retira à Bonport, près de Pont-de-l’Arche, l’abbé de Corbie était l’archevêque de Rouen, Charles de Bourbon, qui, le 5 août 1589, quelques jours après la mort de Henri III, fut proclamé roi de France sous le nom de Charles X. Le cardinal de Vendôme, qui l’année suivante succéda au cardinal de Bourbon comme abbé de Corbie, mourut en 1594, sans avoir obtenu ses bulles de confirmation & sans avoir pris possession. Il est donc plus logique de faire remonter la nomination de Regnier au prieuré de Bouzaincourt vers l’époque où François de Joyeuse commençait ses voyages en Italie, & où Desportes, encore tout-puissant, ne s’était pas tourné contre Henri IV, avec l’amiral de Villars[16]. A partir de ce moment, septembre 1589, jusqu’au milieu de 1594, l’abbé de Tiron lutta pour obtenir sa réintégration dans les bénéfices qui lui avaient été enlevés. Il ne rentra même en jouissance de ses revenus des Vaux de Cernay que le 21 juin 1594[17] ; & pendant cette période d’agitations personnelles, Desportes, il faut le reconnaître, n’eut guère le loisir de solliciter en faveur de son neveu.
[15] Voir aux manuscrits de la Bibl. nat. les papiers de Dom Grenier, vo Bouzancourt.
[16] Villars Brancas était parent d’Anne de Joyeuse. Desportes, en s’attachant à lui, n’était pas uniquement poussé par l’ambition.
[17] Voir, aux Archives de Seine-&-Oise, le fonds des Vaux de Cernay, cart. 34.
L’emploi que Regnier tenait auprès du cardinal de Joyeuse était assez modeste. Le secrétaire de l’Éminence était d’Ossat, qui devint cardinal en 1599, à l’âge de soixante-trois ans. Au-dessous de ce personnage se trouvait un attaché laïque, J. de Montereul, que l’on rencontre au service du cardinal en 1606, longtemps après que Regnier a quitté le prélat. Notre poëte ne vient qu’en troisième ordre. Au reste, il ne faut point s’étonner du peu d’importance des fonctions dévolues à Regnier. Les ambassades françaises en Italie n’offraient alors pas de plus grandes charges aux beaux esprits qui se laissaient attacher à la carrière diplomatique. Rome, devenue le théâtre d’intrigues de toutes sortes, le champ de compétitions sans nombre & sans relâche, n’était nullement la patrie par excellence de la poésie. La politique primait tout. Aux heures de répit, elle dominait encore, & les œuvres nées sous l’inspiration des grands étaient par ordre bouffonnes ou sévères. En France, au contraire, sous les Valois & les premiers Bourbons, les princes, oubliant ou ajournant les affaires sérieuses, se livraient aux poëtes en auditeurs passionnés & dociles.
Cette dernière considération, d’accord avec les données de l’histoire, explique le dégoût & la tristesse qui saisissent à Rome même les poëtes français attachés à des ambassades. Nul d’entre eux n’a mieux rendu cette impression particulière que du Bellay & Magny, & quoiqu’ils aient de beaucoup d’années précédé Regnier dans la ville éternelle, leurs doléances n’en sont pas moins précieuses à recueillir, parce qu’elles montrent mieux que d’autres en quelles mesquineries s’écoulaient des loisirs que l’on s’imagine tout entiers consacrés à la recherche & à la contemplation du beau.
écrit du Bellay à l’un de ses amis,
Après ce tableau réel de la vie intime, voici une esquisse non moins saisissante de l’existence officielle.