De toutes ces enquêtes générales la plus utile porte sur la transmission des affirmations anonymes appelée tradition. Toute affirmation de seconde main n’a de valeur que dans la mesure où elle reproduit sa source ; tout ce qu’elle y ajoute est une altération et doit être éliminé ; de même toutes les sources intermédiaires ne valent que comme copies de l’affirmation originale issue directement d’une observation. La critique a besoin de savoir si ces transmissions successives ont conservé ou déformé l’affirmation primitive ; surtout si la tradition recueillie par le document a été écrite ou orale. L’écriture fixe l’affirmation et en rend la transmission fidèle ; au contraire l’affirmation orale reste une impression sujette à se déformer dans la mémoire de l’observateur lui-même, en se mélangeant à d’autres impressions ; en passant oralement par des intermédiaires elle se déforme à chaque transmission[162], et comme elle se déforme pour des motifs variables, il n’est possible ni d’évaluer ni de redresser la déformation.
[162] La déformation est beaucoup moindre pour les impressions mises dans une forme régulière ou frappante, vers, maximes, proverbes.
La tradition orale est par sa nature une altération continue ; aussi dans les sciences constituées n’accepte-t-on jamais que la transmission écrite. Les historiens n’ont pas de motif avouable de procéder autrement, tout au moins lorsqu’il s’agit d’établir un fait particulier. Il faut donc rechercher dans les documents écrits les affirmations venues par tradition orale pour les tenir en suspicion. Il est rare qu’on soit renseigné directement d’une façon sûre, les auteurs qui puisent dans la tradition orale ne le disent pas volontiers[163]. Il ne reste donc qu’un procédé indirect ; c’est de constater qu’il ne peut pas y avoir eu de transmission écrite, il serait certain alors que le fait n’a pu parvenir à l’auteur que par tradition orale. On doit donc se demander : à cette époque et dans ce groupe d’hommes avait-on l’habitude de mettre par écrit des faits de ce genre ? Si la réponse est négative, c’est que le fait vient de tradition orale.
[163] On est quelquefois averti par la forme de la phrase, lorsque au milieu de récits détaillés d’origine évidemment légendaire on rencontre une mention brève et sèche en style annalistique, visiblement copiée sur un document écrit. C’est ce qui arrive dans Tite Live (voir Nitzsch, Die römische Annalistik,… Leipzig, 1873, in-8), et dans Grégoire de Tours (voir Lœbell, Gregor von Tours, Leipzig, 1868, in-8).
La forme la plus frappante de tradition orale est la légende. Elle se produit dans les groupes d’hommes qui n’ont pas d’autre moyen de transmission que la parole, dans les sociétés barbares, ou les classes peu cultivées, paysans, soldats. C’est alors l’ensemble des faits qui est transmis oralement et prend la forme légendaire. Il y a à l’origine de chaque peuple une période légendaire : en Grèce, à Rome, chez tous les peuples germaniques et slaves, les souvenirs les plus anciens du peuple forment une couche de légendes. Dans les époques civilisées le peuple continue à avoir sa légende populaire sur les événements qui le frappent[164]. La légende, c’est la tradition exclusivement orale.
[164] Les événements qui frappent le peuple et se transmettent par la légende ne sont pas d’ordinaire ceux qui nous paraissent les plus importants. — Les héros des chansons de gestes sont à peine connus historiquement. — Les chants épiques bretons se rapportent, non aux grands événements historiques, comme l’avait fait croire le recueil de la Villemarqué, mais à d’obscurs épisodes locaux. Il en est de même des sagas scandinaves ; elles se rapportent pour la plupart à des querelles entre des villageois d’Islande ou des Orcades.
Après même qu’un peuple est sorti de la période légendaire en fixant les faits par l’écriture, la tradition orale ne cesse pas ; mais son domaine se restreint : elle se réduit aux faits non enregistrés, soit qu’ils soient secrets de leur nature, soit qu’on ne prenne pas la peine de les noter, les actes intimes, les paroles, les détails des événements. C’est l’anecdote ; on l’a surnommée « la légende des civilisés ». Elle se forme comme la légende, par des souvenirs confus, des allusions, des interprétations erronées, des imaginations de toute origine qui se fixent sur quelques personnages ou quelques événements.
Légendes et anecdotes ne sont au fond que des croyances populaires, rapportées arbitrairement à des personnages historiques ; elles font partie du folklore, non de l’histoire[165]. Il faut donc se tenir en garde contre la tentation de traiter la légende comme un alliage de faits exacts et d’erreurs, d’où l’on pourrait par analyse dégager des « parcelles » de vérité historique. La légende forme un bloc où il y a peut-être quelque parcelle de vérité, et qu’on peut même analyser en ses éléments ; mais on n’a aucun moyen de discerner s’ils viennent de la réalité ou de l’imagination. C’est, suivant l’expression de Niebuhr, « un mirage produit par un objet invisible, suivant une loi de réfraction inconnue ».
[165] La théorie de la légende est une des parties les plus avancées de la critique. E. Bernheim (o. c., p. 380-90) la résume bien et en donne la bibliographie.
Le procédé d’analyse le plus naïf consiste à rejeter dans le récit légendaire les détails qui paraissent impossibles, miraculeux, contradictoires ou absurdes, et à conserver comme historique le résidu raisonnable. C’est ainsi que les protestants rationalistes ont traité les récits bibliques au XVIIIe siècle. Autant vaudrait amputer le merveilleux d’un conte de fées, supprimer le Chat botté pour faire du marquis de Carabas un personnage historique. — Une méthode plus raffinée, mais non moins dangereuse, consiste à comparer les diverses légendes pour en tirer le fond historique commun. — Grote[166], à propos de la tradition grecque, a démontré l’impossibilité de tirer de la légende, par quelque procédé que ce soit, aucun renseignement sûr[167]. Il faut se résigner à traiter la légende comme le produit de l’imagination d’un peuple ; on peut y chercher les conceptions du peuple, non les faits extérieurs auxquels il a assisté. Ainsi la règle doit être de rejeter toute affirmation d’origine légendaire ; et il ne s’agit pas seulement des récits de forme légendaire : un récit d’apparence historique fabriqué avec les données de la légende, comme les premiers chapitres de Thucydide, doit être écarté aussi.
[166] Histoire de la Grèce, trad. fr., t. II. On peut comparer Renan, Histoire du peuple d’Israël, t. I, Paris, 1887, in-8. Introduction.
[167] Cela n’a pas empêché Niebuhr de faire avec la légende romaine sur la lutte entre praticiens et plébéiens une construction qu’il a fallu démolir, ni Curtius, vingt ans après Grote, de chercher des faits historiques dans la légende grecque.
En cas de transmission écrite il reste à chercher si l’auteur a reproduit sa source sans l’altérer. Cette recherche rentre dans la critique des sources[168], dans la mesure où on peut comparer les textes. Mais quand la source a disparu, la critique interne reste seule possible. — Il faut se demander d’abord si l’auteur a pu avoir des informations exactes, sinon son affirmation est sans valeur. — Puis il faut chercher, en général, s’il avait l’habitude d’altérer ses sources et dans quel sens ; en particulier, pour chacune de ses affirmations de seconde main, si elle paraît une reproduction exacte ou un arrangement. On le reconnaît à la forme : un morceau d’un style étranger qui détonne dans l’ensemble est un fragment d’un document antérieur ; plus la reproduction est servile, plus le morceau est précieux, car il ne peut contenir de renseignements exacts que ceux qui étaient déjà dans sa source.
VII. Malgré toutes ces recherches la critique ne parvient jamais à reconstituer l’état civil de tous les renseignements de façon à dire par qui chaque fait a été observé, ni même par qui il a été noté. La conclusion, dans la plupart des cas, c’est que l’affirmation reste anonyme.
Nous voilà donc en présence d’un fait observé on ne sait par qui ni comment, et noté on ne sait quand ni comment. Aucune autre science n’accepte de faits dans ces conditions, sans contrôle possible, avec des chances d’erreur incalculables. Mais l’histoire peut en tirer parti parce qu’elle n’a pas besoin, comme les autres sciences, d’atteindre des faits difficiles à constater.
La notion de fait, quand on la précise, se ramène à un jugement d’affirmation sur la réalité extérieure. Les opérations par lesquelles on aboutit à cette affirmation sont plus ou moins difficiles et les chances d’erreurs plus ou moins grandes suivant la nature des réalités à constater et le degré de précision qu’on veut mettre dans la formule. La chimie et la biologie ont besoin de saisir des faits délicats, des mouvements rapides, des états passagers, et de les mesurer en chiffres précis. L’histoire peut opérer sur des faits beaucoup plus grossiers, très durables ou très étendus (l’existence d’un usage, d’un homme, d’un groupe, même d’un peuple), exprimés grossièrement par des mots vagues sans mesure précise. Pour ces faits beaucoup plus facile à observer elle peut être beaucoup moins exigeante sur les conditions d’observation. Elle compense l’imperfection de ses procédés d’information par son aptitude à se contenter d’informations faciles à prendre.
Les documents ne fournissent guère que des faits mal constatés, sujets à des chances multiples de mensonge ou d’erreur. Mais il y a des faits pour lesquels il est très difficile de mentir ou de se tromper. — La dernière série des questions que doit se poser la critique a pour but de discerner, d’après la nature des faits, ceux qui, étant très peu exposés aux chances d’altération, sont très probablement exacts. On connaît en général les espèces de faits qui sont dans ces conditions favorables, on peut donc dresser un questionnaire général ; on l’appliquera à chaque fait particulier du document en se demandant s’il rentre dans un des cas prévus.
1er cas. Le fait est de nature à rendre le mensonge improbable. On ment pour produire une impression, on n’a plus de raisons de mentir sur un point où on croit toute impression mensongère inutile ou tout mensonge inefficace. Pour reconnaître si l’auteur s’est trouvé dans ce cas on a plusieurs questions à poser.
1o Le fait affirmé va-t-il évidemment à l’encontre de l’effet que l’auteur voulait produire ? est-il contraire à l’intérêt, à la vanité, aux sentiments, aux goûts littéraires de l’auteur ou de son groupe ? ou à l’opinion qu’il cherchait à ménager ? La sincérité devient alors probable. Mais ce critérium est d’un maniement dangereux ; on en a abusé souvent, de deux façons. On prend pour un aveu ce qui a été une vantardise (Charles IX déclarant qu’il a préparé la Saint-Barthélemy). Ou bien on croit sans examen un Athénien qui parle mal des Athéniens, un protestant qui accuse d’autres protestants. Or l’auteur peut avoir eu de son intérêt ou de son honneur une toute autre idée que nous[169] ; ou bien il peut avoir voulu calomnier des compatriotes d’un autre parti ou des coreligionnaires d’une autre secte que lui. Il faudrait donc restreindre ce critérium aux cas où l’on sait exactement l’effet que l’auteur a cru utile de produire et le groupe auquel il s’est intéressé.
2o Le fait affirmé était-il si évidemment connu du public que l’auteur, même tenté de mentir, aurait été arrêté par la certitude d’être découvert ? C’est le cas des faits faciles à vérifier, des faits matériels proches dans le temps et l’espace, étendus et durables ; surtout si le public avait un intérêt à les contrôler. Mais la crainte du contrôle n’est qu’un frein intermittent, contrarié par l’intérêt sur tous les points où l’auteur a un motif de tromper ; elle agit inégalement sur les esprits, fortement sur les hommes cultivés et calmes qui se représentent clairement leur public, faiblement dans les âges barbares et sur les gens passionnés[170]. Il faut donc restreindre ce critérium aux cas où l’on sait comment l’auteur s’est représenté son public et s’il a eu le sang-froid d’en tenir compte.
[170] On dit souvent : « L’auteur n’aurait pas osé écrire cela si ce n’était pas vrai. » Ce raisonnement n’est pas applicable aux sociétés peu civilisées. Louis VII a osé écrire que Jean sans Terre avait été condamné par le jugement de ses pairs.
3o Le fait affirmé était-il indifférent à l’auteur, au point qu’il n’ait eu aucune tentation de le déformer ? C’est le cas des faits généraux, usages, institutions, objets, personnages, que l’auteur mentionne incidemment. Un récit, même mensonger, ne peut pas se composer exclusivement de mensonges ; l’auteur, pour localiser ses faits, a besoin de les entourer de circonstances exactes. Ces faits ne l’intéressaient pas, tout le monde de son temps les connaissait. Mais pour nous ils sont instructifs et ils sont sûrs, car l’auteur n’a pas cherché à nous tromper.
2e cas. Le fait est de nature à rendre l’erreur improbable. Si nombreuses que soient les chances d’erreur il y a des faits si « gros » qu’il est difficile de les voir de travers. Il faut donc se demander si le fait était facile à constater : 1o A-t-il duré très longtemps, de façon qu’on l’ait vu souvent (par exemple un monument, un homme, un usage, un événement de longue durée) ? — 2o A-t-il été très étendu, de façon que beaucoup de gens l’aient vu (une bataille, une guerre, l’usage de tout un peuple) ? — 3o Est-il exprimé en termes si généraux qu’une observation superficielle ait suffi pour le saisir (l’existence en général d’un homme, d’une ville, d’un peuple, d’un usage) ? Ce sont ces faits grossiers qui forment la partie solide de la connaissance historique.
3e cas. Le fait est de nature à n’avoir pu être affirmé que s’il était exact. Un homme n’affirme avoir vu ou entendu un fait inattendu et contraire à ses habitudes que s’il a été contraint de l’admettre sous la pression de l’observation. Un fait qui paraît très invraisemblable à celui qui le rapporte a plus de chances d’être exact. On doit donc se demander si le fait affirmé était en contradiction avec les autres notions qui garnissaient l’esprit de l’auteur, si c’est un phénomène d’une espèce inconnue à l’auteur, un acte ou un usage qui lui paraît inintelligible, si c’est une parole dont la portée dépasse son intelligence (comme les paroles du Christ dans les Évangiles ou les réponses de Jeanne d’Arc dans les interrogatoires de son procès). — Mais il faut se tenir en garde contre la tendance à juger les notions de l’auteur d’après les nôtres : quand des hommes habitués à croire au merveilleux parlent de monstres, de miracles, de sorciers, ce ne sont pas pour eux des faits inattendus, et le critérium ne s’applique pas.
VIII. Nous voici enfin au bout de cette description des opérations critiques ; elle a été longue parce qu’il a fallu décrire l’une après l’autre des opérations qui dans la pratique se font toutes ensemble. Voici maintenant comment on procède, en fait.
Si le texte est d’une interprétation contestable l’examen se partage en deux actes : le premier acte consiste à lire le texte pour en fixer le sens avant de chercher à en tirer aucun renseignement ; l’étude critique des faits contenus dans le document forme le second acte. Pour les documents dont le sens est évident, — réserve faite des passages de sens discutable qu’on doit étudier à part, — on peut dès la première lecture procéder à l’examen critique.
On commence par réunir les renseignements généraux sur le document et sur l’auteur, avec la préoccupation de chercher les conditions qui ont pu agir sur la production du document : l’époque, le lieu, le but, les péripéties de la composition, — la condition sociale, la patrie, le parti, la secte ou la famille, les intérêts, les passions, les préjugés, les habitudes de langue, les procédés de travail, les moyens d’information, la culture, les facultés ou les défauts d’esprit de l’auteur, — la nature et la forme de la transmission des faits. Tous ces renseignements, on les trouve préparés par la critique de provenance ; on les rassemble en suivant mentalement son questionnaire critique général ; mais on doit se les assimiler d’avance, car on aura besoin de les avoir présents à l’esprit pendant toute la durée des opérations.
Ainsi préparé, on aborde le document. A mesure qu’on le lit, on analyse mentalement, détruisant toutes les combinaisons de l’auteur, écartant toutes ses formes littéraires, pour arriver au fait que l’on doit se formuler en langue simple et précise. On s’affranchit par là du respect artistique et de la soumission aux idées de l’auteur, qui rendraient la critique impossible.
Le document ainsi analysé se résout en une longue suite de conceptions de l’auteur et d’affirmations sur les faits.
Sur chacune des affirmations on se demande s’il y a eu des chances de mensonge ou d’erreur ou des chances exceptionnelles de sincérité ou d’exactitude, en suivant le questionnaire critique dressé pour les cas particuliers. Ce questionnaire, on doit l’avoir toujours présent à l’esprit. Il paraîtra d’abord encombrant, peut-être même pédantesque ; mais comme on l’appliquera plus de cent fois sur une seule page de document, il finira par devenir inconscient ; en lisant un texte, tous les motifs de défiance ou de confiance apparaîtront d’un seul coup, réunis en une impression totale.
Alors, l’analyse et les questions critiques étant devenues instinctives, on aura acquis pour toujours cette allure d’esprit méthodiquement analytique, défiante et irrespectueuse qu’on appelle souvent d’un terme mystique « le sens critique », et qui est seulement l’habitude inconsciente de la critique.