— Répète encore la leçon, demandai-je.

Il ramassa le caillou et alors seulement une chose dans ma vie se délia ; je pris ma tête dans mes mains et pleurai comme un petit enfant.

Les jours suivants, j’allai seul dans la forêt et avec un bâton entre les doigts, je dessinais les trois cercles de la terre, des eaux, de l’espace. Je n’étais plus heureux.

— Voilà, dis-je à cet homme, à présent il faut que j’aille devant moi par le monde. Si Iule veut rester ici avec le petit, elle le peut. Je partirai seul.

Sa voix trembla : il eut la défaillance des vieillards.

— Je t’ai aimé comme mon fils. Tu ne trouveras ailleurs ni un meilleur pain ni plus de fruits. Réfléchis aussi que tu rencontreras les hommes sur ton chemin.

— Je prendrai ma cognée.

Alors il haussa doucement les épaules.

— Eh bien, va, dit-il. On n’arrête pas la vie.

J’appelai Iule : elle avait mis l’enfant sur la mousse et cueillait des mûres dans le roncier, car encore une fois on touchait à la fin de l’été. Et quand elle fut venue, je lui dis :

— Voilà ; on n’arrête pas la vie. J’irai jusqu’à la mer, là-bas. Si tu préfères demeurer ici avec le petit, tu le peux.

Elle fut sous ses crins jaunes comme un son ardent. Et elle criait :

— Je ne te laisserai pas partir seul. J’irai avec toi, portant l’enfant. Tu ne feras pas un pas que je n’en fasse un autre auprès de toi.

M’étant tourné vers le vieillard, je le vis penché vers la terre et triant les semences qu’il avait récoltées. Avec son front calme et ses yeux clairs, il avait l’air d’un sage qui se retire des actions humaines. Mon cœur mollit, je lui mis la main sur l’épaule et lui dis tristement :

— Tu resteras donc seul dans la forêt ?

Il me répondit tranquillement :

— J’y vivais seul avant toi.

Nous restâmes silencieux, comme deux hommes qui se regardent d’une rive opposée. Il ramassa les semences, se redressa, fit quelques pas, et puis s’arrêtant, il me cria :

— Nous ferons route ensemble par la forêt ; tandis que je m’arrêterai au couvent, vous continuerez seuls votre chemin.

Le lendemain, au petit jour, nous quittâmes la maison ; il nous attendait près des ruches ; il avait noué pour nous dans son sac des gâteaux de miel et du pain. Il donna aussi à Iule quelques hardes, disant :

— Il ne faut pas que les hommes rient de ta nudité.

La forêt se referma sur nous. Quand l’enfant criait, Iule lui mettait son sein dans la bouche ; et ensuite il s’endormait, elle le portait suspendu entre ses épaules par des lianes. Le Vieux allait devant, frayant le passage ; Iule marchait entre nous. Je la suivais, la cognée passée dans ma ceinture.

D’abord des courbes légères ondulèrent. Le jour tomba comme nous atteignions une roche puissante, ouverte en arche à sa base.

— Ici, dit le Père, d’anciens hommes vécurent.

Jamais mon cœur n’avait battu aussi fortement. A mon tour, comme ils avaient fait, je voulus pénétrer dans la roche ; la cavité s’espaçait ; une clarté à mesure affaiblie en dessina les parois et puis mourut. Il me sembla que j’étais moi-même à jamais séparé des vivants. J’appelai Iule en criant ; sa voix me guida vers la sortie. J’apparus au jour, tout pâle d’avoir vu la vieille humanité dans la nuit des origines.

Nous étendîmes une litière de feuilles. Nos voix profondes grondaient sous la voûte comme un bruit de siècles. L’air était mort et glacé : j’allai ramasser des branches sèches ; je battis le silex. Nos ombres avec la flamme s’allongeaient jusqu’aux limites de l’antre. Quelquefois le Vieux s’avançait vers le fond : ses pas semblaient s’enfoncer aux spirales d’un puits. Quand il revenait, sa taille avait l’air de se dresser hors des temps.

Nous dormîmes toute cette nuit près du cœur d’une humanité tendre et farouche. Elle aussi, dans sa marche sans trêve, connut là l’étape et elle attendait venir le jour. Des renards aigrement glapissaient au dehors ; des chats sauvages se battaient ; le râle dur des grands oiseaux nocturnes ne cessait pas.

Et puis des vols de freux croassèrent : nous sûmes ainsi que le matin était descendu.

Des pentes nouvelles s’escarpèrent ; un aigle longtemps plana. Celui-là, je n’aurais pu l’abattre avec mes flèches. Cette terre volcanique ensuite petit à petit s’aplanit. La caravane s’enfonça dans la forêt des pins : elle s’étendait pendant des lieues ; leurs fibres nerveuses seules avaient pu pousser dans le sol léger et cendreux que les eaux salées de la mer autrefois avaient épuisé. On entendait toujours les cris amusés de l’enfant et Iule chantait ; ses chansons étaient douces et n’avaient pas de sens. Parfois aussi elle sifflait, imitant le chant des oiseaux. Le Père et moi à présent marchions devant sans rien dire, le cœur serré, car le temps de la séparation était proche.

Il m’embrassa et me dit :

— En avançant droit devant toi, tu ne peux manquer de rencontrer la mer. Quant à moi, mon chemin est à l’est. Adieu !

Il me serra une dernière fois dans sa poitrine ; et frappant de son bâton la terre molle, il allait à grands pas. Iule était restée en arrière avec l’enfant ; il parut l’avoir oubliée. Je le regardais s’avancer sous les arbres, pensant : Tant que tu pourras l’apercevoir, il sera vivant pour toi ; mais qui peut dire qu’ensuite tu le reverras jamais ?

Il ne fut plus qu’une ombre ; et maintenant Iule m’avait rejoint : elle lutinait avec l’enfant et à peine elle s’aperçut qu’il nous avait quittés.

— Vois, dis-je, cet homme est parti et de nouveau nous sommes seuls comme au premier jour.

— Pourquoi aussi, me répondit-elle aigrement, voulais-tu voir cette mer ? N’avais-tu pas assez du ruisseau ? Et es-tu sûr qu’une fois arrivés là, nous toucherons aux limites du monde et qu’ensuite il n’y aura plus rien que le vide ?

Le souci s’effaça ; je ne songeai plus qu’à rire de la conception qu’elle se faisait de la terre. Du manche de ma cognée figurant sur le sol un grand cercle, j’expliquai :

— Le monde est une boule, comprends donc. Et qui jamais est venu à bout de trouver la fin d’une boule ?

Elle secoua la tête et se reprit à chanter.

Au matin du troisième jour, nous entendîmes une vaste rumeur. Nous avancions péniblement dans le désert mou des sables ; des cônes coururent ; nous en atteignîmes la crête et je ne poussai pas de cri. J’étais là comme un homme pris de stupeur en considérant le balancement énorme des eaux. Je ne savais plus si je vivais ; je n’éprouvais nul sentiment de grandeur ni de beauté.

Iule auprès de moi riait, disait qu’après tout ce n’était là que de l’eau ; et elle l’avait crue plus grande.

Le flot courbe puissamment s’enflait, poussant des coquilles vers nos pieds. Iule les ramassait, les mirait à la lumière, et elle s’en faisait des pendeloques dont le bruit clair chatouillait ses oreilles.

Un voilier tout à coup laboura la haute mer. Moi qui étais resté jusque-là muet, je poussai alors un cri sauvage ; car à présent, avec cette petite tache claire des voiles dans le vide énorme, l’étendue m’était révélée. J’avais pareillement crié sous les hauts feuillages. Encore une fois mes tempes devant le prodige craquèrent. Toute la terre pesa d’un tel poids à mes épaules que je tombai sur mes genoux. Iule ramassait à poignées les coquilles et les laissait retomber en pluie pour amuser l’enfant. Son rire aussi avait l’air d’un coquillage à sa bouche.

Le voilier ne fut plus qu’un oiseau dans l’espace ; je pensais aux marins qui avec ce pont frêle sous eux, se risquaient par-dessus les gouffres. C’étaient là des hommes faits comme moi, avec une âme et des membres semblables aux miens ; mais moi, à peine je pouvais me dire encore un homme à côté de leur grand héroïsme tranquille. Peut-être ils partaient à la découverte d’un monde. Mon être s’exalta, humble et fraternel. J’aurais voulu les étreindre dans mes bras ou simplement toucher avec les mains leurs vêtements. A présent la mer était petite à côté de l’homme debout sur un navire.

Le point clair encore diminua : je courus le long de la plage, je montai sur la plus haute dune, avec la volonté de l’apercevoir plus longtemps. Il plongea dans l’horizon et de nouveau il n’y avait plus là que l’énormité des eaux. Mon cœur battait avec force. Je revins auprès de Iule, les dents serrées sur des choses obscures en moi. J’avais plutôt du dédain pour cette créature animale qui toujours riait avec l’enfant. Je les aimais tous deux de toutes mes fibres, mais voilà, j’étais là-bas avec le grand vaisseau qui labourait la mer et à peine je les apercevais encore, très petits, sur une pointe infime des terres.

Avec le bruit et le vertige de la mer dans ma tête, je ne voyais pas qu’une femme, en agitant seulement les mains, remue de la lumière et de la musique autour de la jeune vie charmée de son nourrisson. Elle fait une chose simple et nécessaire comme la mer elle-même en poussant ses coquilles le long de la plage.

Nous allâmes ensuite, dans l’après-midi d’or. Les sels de l’air brillaient comme des cristaux. Iule rompit un coin du gâteau de miel ; et nous n’avions pas épuisé tous les fruits cueillis dans la forêt. Mais tout à coup d’un large flot la mer monta, et elle se mit à courir en gémissant, le petit dans les bras. Moi aussi je criais dans ma colère, croyant que la mer allait nous atteindre. De loin nous la regardions venir ; elle bondissait comme un million de bêtes furieuses et elle était terrible. Si seulement elle escaladait les monts de sable, toute la terre eût été franchie d’une seule de ses lames ; et pas un arbre, la mort livide des sables, à l’infini.

D’angoisse le sein de Iule tarit ; elle se lamentait après la bonne forêt, vagissait comme une bête blessée et follement elle baisait la petite vie roulée dans ses cheveux.

Un grand vent souffla ; la nuit était tombée. Toute l’étendue fut noire comme si plus jamais le jour ne devait se lever. Et moi, dans cette épouvante, j’étais sans paroles, écoutant la mort aboyer. L’âme maternelle, l’âme héroïque et sauvage des races alors cria.

— Sauve l’enfant, fit-elle, cours devant toi jusqu’à la forêt, monte au plus haut d’un grand arbre.

Etant allé une dernière fois vers les eaux, je vis qu’elles s’étaient arrêtées.

Le vent de la forêt aussi quelquefois semblait rouler tout le ciel et ensuite il y avait toujours une barrière qui brisait sa force. Je touchai mon front avec mes doigts, comme un homme qui se réveille après un sommeil horrible. Un espoir immense m’attendrit, une confiance dans la bonté de la nature. J’étais là tremblant de tout mon corps, avec des paroles en moi comme les vagues de la mer. J’avais le sentiment infini d’une délivrance comme si à présent je me sentais dans les grandes mains qui à leur gré déchaînaient et refrénaient la mer épouvantable. Iule ! Iule ! Voilà bientôt le jour et la mer recule !

Pas à pas j’avançai, refoulant la meute des chiens pâles, entrant dans l’abîme avec ma poitrine nue, moi sans défense, presque l’égal des hommes qui de leur vaisseau fendaient l’abîme. Toujours un peu plus la terre libre sortait des eaux. Et Iule aussi de la dune regardait s’enfoncer la mer dans ses demeures hurlantes.

Je creusai avec la hache un trou profond. Le sable y était léger et doux comme un duvet. Elle s’y coucha, à bout de vaillance et d’agonie, appuyant l’enfant à la palpitation ardente de sa gorge. Ensuite je restai longtemps assis dans la nuit, les yeux fixés sur la barre toujours plus lointaine des eaux. J’étais sans idées : pourtant au fond de mon être quelque chose violemment s’agitait, la force sourde d’une pensée. Il y a une loi, Petit Vieux, il y a une harmonie qui règle tout et à quoi tout reste soumis. Voilà, oui, je crois que c’était cela qui montait et remuait en moi comme la mer elle-même. Et à la fin l’orient frémit sous les nuées claires, et le jour encore une fois était venu.

Nous dormîmes dans la fraîcheur salée de la dune. La paix, la sécurité furent sur nous. Une jeune humanité ainsi alla vers l’horreur inconnue et ayant vu redescendre la mer, s’endormit tranquillement au bercement des eaux. Nous étions revenus aux jours enfants du monde ; le pouls fiévreux de la tempête avait grondé en nous et à présent, près de la palpitation harmonieuse du flot, nous reposions sans effroi. Iule s’était couchée sur ma poitrine et sa poitrine à elle se recourbait en berceau autour du sommeil de l’enfant. Avec les mains, je les recouvrais tous les deux. Au-dessus de nous, il y avait la grande douceur bleue de l’air.

Quand je rouvris les yeux, les chiens livides de nouveau lentement montaient. Un orgueil fou me gonfla ; je descendis en criant vers la mer. Les eaux bondissaient à mes jarrets, elles rejaillissaient jusqu’à mes reins, et moi, un simple homme de la nature, déjà je jouais avec leur puissance mystérieuse. Je pris l’enfant, je le plongeai nu dans les sels ; toute la mer d’une fois passa, et ensuite, avec cette petite vie au-dessus de ma tête, j’étais là comme un homme dans une joie sacrée.

— Vois, criai-je, celui-là aussi est un homme. Lui et moi avons vaincu la mort.

La mer fut haute. J’entrai avec Iule dans les sables et la tins là sous mon amour. Je l’eus dans sa vie profonde comme si la mer et toute la beauté et toute l’horreur, je les embrassais à travers elle. Je n’avais pas connu cette sensation sublime dans le murmure doux de la source et du vent. Un cœur toujours s’égale à la mesure des choses qui l’entourent. Maintenant la mer violente avait monté sur moi ; j’étais un homme tout frémissant d’avoir affronté les Forces. Voilà, il passa dans cette minute d’amour l’éternité qu’il y a dans le silence et le fracas de la mer. Cependant alors je n’étais encore qu’une créature d’instinct sauvage.

Dans le soir, le soleil roula, rouge : il semblait plonger plus bas que l’horizon, attiré par l’abîme. Tout le ciel fumait comme une braise sous des loques humides. Et presque aussitôt la grande ténèbre régna, le vide hurlant des profondeurs. Nous étions montés sur la plus haute dune pour voir plus longtemps la lumière, debout par-dessus les houles d’or et de sang. Là-bas, la barre droite des eaux, dans un recul vertigineux, nous apparaissait cette fois la fin du monde. Oui, nous étions sur cette colline comme les premiers humains regardant pour jamais sombrer la mort du jour dans un cataclysme. Une angoisse jusqu’à la stupeur étreignait nos âmes muettes. La nuit nous fut une délivrance ; elle coula d’un flot plus énorme que la mer. Et à présent toute la plage à l’infini s’ourlait de petites lumières vivantes.

Iule et moi avec nos pieds nous remuions cette eau ardente. Notre ceinture ruissela d’une tunique de pierreries. Nous nous baisions avec des bouches comme des poissons enflammés. Et moi, innocemment, je lui disais :

— Petite Iule, ne crois-tu pas que ce sont là des morceaux de soleil tombés dans la mer ?

Le lendemain, nous marchâmes encore une partie du jour devant nous. Aucun être vivant sans doute n’avait passé par là. Nous perdîmes l’espoir de revoir jamais un visage humain. Nous n’étions pas tristes, nous éprouvions plutôt l’orgueil d’avoir découvert un coin du monde. C’était là aussi le sentiment avec lequel j’étais venu à la forêt : elle nous apparaissait à présent un point infime de l’univers à côté de la vaste mer. Quelquefois nous mangions la chair des coquillages ; leur goût nous laissait une fraîcheur brûlante. Bientôt la soif nous tortura : nos baisers étaient salés comme l’air et le vent. Tout le reste du jour nous errâmes, espérant un peu d’eau douce. Le soir fraîchit ; nous buvions à nos peaux la rosée nocturne. Mais le matin suivant, il plut : nous recueillîmes les gouttes précieuses dans nos mains. Iule toujours regrettait la hutte sous les arbres verts.

Un jour encore passa et à mon tour je commençai de pleurer en moi-même la forêt et le vieil ami. Je n’aimais plus la mer ; un poids effrayant de solitude m’écrasait. Cependant je ne pensais pas à retourner en arrière. Une force me poussait, le visage tendu vers les eaux, comme ma destinée. C’était là un grand mystère.

A la tombée du cinquième jour, comme nous étions assis dans la dune, le vent tout à coup charria des voix humaines. Mon cœur bondit : il avait bondi ainsi chaque fois que les hommes avaient apparu. Je pris ma hache et montai à la pointe des dunes. Ils étaient dix, le front farouche. Et Iule, près de moi, tenait l’enfant dans les bras. Nous voyant mi-nus sous nos haillons, ils nous crurent échoués sur la côte, après un naufrage. D’abord ils s’arrêtèrent, étonnés, défiants ; et puis ils se mirent à courir vers nous avec une grande clameur.

— Dites-nous où est l’argent, criaient-ils.

Leur langue était rude, aux consonnes sifflantes et brusques comme le vent. Je ne savais de quel argent ils voulaient parler.

Je pris Iule dans mes bras. Je n’avais pas peur. Si l’un d’eux avait porté la main sur elle ou sur Yantje, je l’aurais abattu avec ma hache. Je leur dis sans colère :

— Voyez, nous sommes des gens comme vous. Nous venons de la forêt. Il n’y avait là que des oiseaux, des arbres et des herbes. Nous n’avons fait de mal à personne.

Ils rôdèrent un peu de temps dans la dune, comme des chiens flaireurs. Et puis revenant vers nous encore une fois, ils criaient sauvagement :

— Cette terre est à nous !

— Voilà, leur dis-je, si quelqu’un vient trop près, je le frapperai entre les yeux avec la hache.

Ils se reculèrent à une petite distance et entre eux ils riaient de la nudité de Iule. Aussitôt je ressentis une grande honte à cause d’elle. Je n’avais pas éprouvé ce sentiment devant le vieillard. J’allai vers celui qui paraissait le plus âgé et doucement je dis :

— Donne-moi un morceau de tes habits pour couvrir celle-ci. Dans la forêt nous allions nus et personne ne nous regardait. Ensuite, si tu veux, je me battrai avec un de vous.

Je parlais là comme un ancien homme descendu des montagnes vers les fleuves. Celui-là aussi s’était confié à l’idée que la force seule décidait du rang des êtres.

L’homme me mesura des yeux et dédaigna mes bras moins musclés que les siens. Il ne savait pas que j’avais vu passer dans la nuée, au large de la mer, les grands marins au cœur enfant et héroïque. Il remua donc ses lourdes épaules et, se tournant vers les autres, il disait en riant :

— Le garçon a sa hache et nous n’avons que nos poings. Ce n’est pas cela non plus qui nous ferait peur.

Aussitôt je jetai la hache, disant :

— Va la ramasser.

Un d’eux alors se leva, vint mettre son épaule contre la mienne, et il me dépassait de la tête.

— Qui es-tu, toi si petit, fit-il, pour nous parler aussi hardiment ?

J’étais droit sur mes orteils, levant très haut mon front. Je dis :

— Iacq était plus grand que toi et je n’ai pas tremblé. Je connais les secrets de la vie.

De nouveau ils se regardèrent, ne comprenant pas ; et moi, soudain, j’éprouvai que je portais entre les tempes une chose qui me grandissait par-dessus eux tous. L’homme dit :

— Eh bien, allez votre chemin ensemble, toi et celle-là. Nous ne te ferons pas de mal. Personne encore ne nous a regardés droit dans les yeux comme tu le fais, nous qui sommes redoutés des hommes-qui-vont-sur-la-mer.

Ils s’enfoncèrent dans la dune et Iule maintenant tranquillement donnait le sein à l’enfant. Mais de loin ils continuaient à nous regarder et au bout d’un peu de temps ils revinrent.

— Ecoute, dit le vieil homme, il y a là-bas des femmes et des enfants malades dans nos maisons. Si tu veux, tu viendras vivre avec nous.

Leurs yeux étaient farouches et bienveillants, et il parlait avec sincérité. Le livre tout à coup battit contre ma poitrine ; il palpitait comme ma vie même. Je dis à Iule :

— Si tu m’en crois, nous suivrons ces hommes.

Autrefois j’aurais jeté le caillou en l’air.

Elle regarda en soupirant du côté où nous étions venus, avec le regret de la forêt laissée en arrière et elle dit :

— Là où tu iras, j’irai.

Nous marchâmes à travers la dune. J’avais donné la hache à l’un des hommes, il la portait sur l’épaule. Je me sentais bien plus fort les mains nues. Dans un repli des sables, un hameau misérable enfin apparut. Une petite fille nous jeta une pierre ; des femmes étaient tournées vers la mer et nous crièrent des injures.

Les hommes leur disaient simplement :

— Celui-là sait les secrets.

Qu’est ce qu’il y avait de commun entre ces gens et nous ? Nous étions venus par la forêt comme un roi et une reine, riches de sources et de vent et d’oiseaux, dans notre jeune nudité heureuse. Au contraire, une grande détresse était sur eux, tous rudes et chétifs, avec des yeux tristes, mangés par le sel. Ils amenèrent devant moi deux de leurs femmes qu’une maladie affreuse rongeait, et à présent tous m’entouraient, criant avec une grande pitié :

— Toi qui connais les secrets, guéris-les.

Mon cœur alors profondément fut remué, voyant qu’ils s’étaient mépris sur mes forces : je ne connaissais que les bonnes herbes de la forêt.

— Non, non, criai-je avec une vraie douleur, cela, je ne le peux. Les bêtes de la mer sont en elles. Il faudrait les porter là-bas où il y a des herbes et l’eau du ruisseau.

La révolte gronda. L’homme qui avait mesuré son épaule à la mienne fit un pas.

— Pourquoi nous parlais-tu des secrets si tu ne peux rien pour elles ?

Je répondis farouchement :

— Quand un arbre est pourri dans ses moelles, il n’y a plus qu’à le laisser tomber.

Une des mères vint à son tour, portant son fils, déjà presque un homme, dans ses bras.

— Oh ! gémit-elle, guéris-le moi. Il n’avait pas dix ans que déjà le mal était dans ses jambes et il ne marche plus. Pense à toutes les larmes que j’ai pleurées.

Des puissances aussitôt s’éveillèrent dans l’inconnu de ma vie. Il me vint un si grand élan d’amour que les eaux me jaillirent des yeux. On m’aurait dit : « Ce jeune homme jamais plus ne marchera ; » j’aurais répondu qu’il n’avait qu’à mettre un pied devant l’autre pour s’en aller par le chemin. Ma bouche trembla, avec cette parole à mes dents, et pourtant je restais là encore immobile et muet, bandé dans ma volonté.

Je vais dire une chose que quelques-uns seulement croiront : elle arriva si simplement que je n’en fus pas étonné moi-même. Je regardai ce garçon dans les yeux, je le serrai de toutes mes forces contre moi, et il était debout sur ses pieds. Je ne savais pas ce que je faisais. Mais cela, je le fis naturellement comme si de tout temps je l’avais fait. Je lui dis profondément :

— A présent je veux que tu marches.

Il fit trois pas sans l’aide de sa mère et dans le grand silence on entendait monter la mer vers la dune.

— Va, dis-je encore, puisque tu es guéri.

Et encore une fois, il allait comme j’avais dit.

Alors seulement les sanglots de la femme retentirent : elle le menait par le bras, toute secouée par des cris sans mots. Et avec son cœur à terre, elle marchait à côté et semblait lui aplanir les sables. Les autres maintenant me touchaient du bout de leurs mains. Tout le hameau vint à l’annonce du miracle : on regardait le garçon à petits pas s’avancer vers les eaux. La mère criait :

— Ne va pas trop loin, fils, tu pourrais ne plus revenir.

Moi, le petit pauvre des villes, avec ma seule volonté j’avais fait cette chose. Mon cœur s’était levé, j’avais dit à l’enfant paralysé : Marche ! Et il avait obéi à mon geste. J’étais pourtant simple et nu comme eux. Mais ceux-là étaient de ma race de misère à travers le temps et à cause de cela il m’était venu une grande force d’amour. Ces âmes rudes maintenant étaient douces et soumises entre mes mains. Nous eûmes un toit.

Tous les jours ils partaient recueillir le long des sables les épaves que le flot rejetait. Quand le ciel et la mer s’obscurcissaient, ils montaient au haut des dunes guetter les naufrages. Autrefois, ils avaient eu des barques. L’une après l’autre, elles avaient été emportées, avec ceux qui les montaient ; il leur en restait deux, qui leur servaient à pêcher le long des côtes. Le soir, devant les portes, le plus vieil homme récitait des histoires merveilleuses. Il y avait bien deux cents ans, ils étaient un peuple redouté. Ils avaient des maisons d’or où, autour des tables, on faisait bombance. La mer trois fois avait passé et deux fois ils rebâtirent de riches demeures. La troisième fois, il n’était plus resté que quelques hommes. Ceux-là étaient allés voler des femmes au loin. Mais les temps avaient pris fin : il n’y eut plus que de pauvres cabanes là où s’étaient dressées des tours.

Dans la ville d’où nous venions, on eût appelé ce hameau un ramassis de bandits. Ils ne semblaient pas faire plus de cas de la vie d’un homme que de leur vie à eux. Leurs pères avaient été des écumeurs de mer et, à leur tour, ils vivaient de rapines, au hasard de la tempête et des naufrages. Avec ma volonté droite entre mes tempes, je pensais : Si à ton commandement, celui qui ne pouvait marcher s’est mis à courir, il ne t’est pas plus difficile d’étendre ta main sur ces cœurs rudes et de les conduire là où ils doivent aller.

Le vieil almanach toujours battait sur ma poitrine. Je l’ouvrais à une page et puis, assis près d’eux dans la dune, j’allais jusqu’au bout de la page. J’étais étonné de tout ce qu’il renfermait de bon et d’éternel. Un seul homme peut-être l’avait écrit et il l’avait écrit pour tous les hommes. Un petit coin de terre, selon la pluie et le vent, suffit à faire pousser des essences hautes et durables.

Quand je refermais les feuillets jaunis, ils me disaient :

— Voilà oui, c’est bien ainsi, le livre a raison.

La hache restait pendue au mur, toute rouillée à cause de l’air de la mer.

Comme ils n’avaient ni arts ni industries, Iule leur apprit à tresser des paniers. Je les aidai à réparer leurs toits en ruines. Avec les bois échoués, ils se construisirent des clôtures. J’allais avec les jeunes hommes sur la dune, je leur disais :

— Un jour je vous mènerai vers la forêt. Elle est sortie d’un gland. Vous planterez un des glands et il vous viendra une forêt aussi.

Ayant frappé du pied le sol, je disais encore :

— Avec cette terre, vous ferez des maisons.

Je parlais comme un homme qui rêve de peupler un désert.

Un hiver ainsi passa : la mer entra dans la dune ; des barques échouèrent à la côte ; et ils étaient redevenus sauvages. Une fois, ils se ruèrent sur des naufragés : le meurtre plana ; et moi, avec le livre dans les mains, je les soumis : j’avais bien dit au paralytique de marcher devant lui. Et puis les matins légers bleuirent. Iule, en caressant ma jeune barbe, reparla de la forêt. Je cessai de regarder la mer et à mon tour j’éprouvais une peine infinie.

— Oui, dis-je comme en songe, les nouveaux essaims ont bâti des cités nouvelles.

Des vols d’abeilles tourbillonnèrent. Les âges étaient remplis de leur labeur et elles travaillaient pour les siècles. Mon âme nouvelle remua en moi : comme elles, j’étais venu aux limites de la mer vers des fleurs d’humanité rude et à présent je jetais les fondements d’une cité dans les sables jusque-là incultes. Je ne savais plus que Iule était là avec ses mains dans ma barbe et ses yeux pâles regardant vers la forêt.

— Crois-moi, fit-elle, nous irons avec l’enfant. Il y a si longtemps que nous n’avons bu l’eau claire du ruisseau.

Mon cœur orgueilleusement se leva et je répondis :

— Femme, vois ces hommes : ils ont mis leur confiance en moi. Puis-je les abandonner ?

Elle prit sa tête dans ses mains et doucement elle gémissait :

— Quand nous vivions à deux dans la forêt, il n’y avait personne entre toi et moi.

Alors je la repoussai, criant :

— Ne touche pas à ma force. Toi, tu danses avec l’enfant au soleil et tu crois que le monde entier tient dans la petite ombre qui tourne autour de toi.

Ses bras se déplièrent ; depuis un peu de temps son ventre comme le flot de nouveau avait monté ; et elle était très belle. Elle vint donc et s’appuya, les bras lourds à mon épaule.

— Le jour où tu m’as prise pour la première fois, tu ne m’aurais pas parlé ainsi, fit-elle.

Sentant peser son flanc, j’éprouvai que son amour avait des droits plus anciens que les autres ; car elle était venue la première avec moi par le chemin de la forêt. Elle tint ma vie au creux de ses mains et toute ma race à l’infini passa.

— Je serai toujours pour toi un homme que les autres n’auront pas connu, Iule. Cela, je te le dis sincèrement.

Elle riait à présent comme une petite chèvre avec sa lèvre haute.

Iule me donna vers la fin de l’été un second enfant mâle et déjà l’aîné courait droit parmi les sables. Ma vie monta, fut devant moi comme un peuple. Je tenais cette petite chair dans mes mains, et la terre entière était légère à côté. Je ressentais à la fois une grande force d’orgueil et de l’humilité. Est-ce que cela aussi n’était pas un miracle comme les saisons, comme l’arbre qui sort d’une faîne, comme le poids énorme de la mer ? Cependant il m’avait suffi d’une goutte de ma substance vive ; toute l’éternité avait crié dans le premier cri de l’enfant et ma volonté n’y était pour rien.

Au printemps suivant, nous partîmes avec les bêches. La terre se fendit, les fours brûlèrent ; ils commencèrent à bâtir des maisons. Entre eux toujours ils parlaient d’une grande tour. Un jour peut-être les marins passant au large verraient là des feux qui les mèneraient vers un port ; mais voilà, le bois manquait et eux aussi me parlaient de la forêt. Je disais :

— Toute la mer ne monte pas d’un flot.

Iule, dans le soir des dunes, doucement chantait. Elle chantait le cœur vert des solitudes et la chanson des eaux tièdes. Ses yeux étaient religieux, attendris par un mystère. Ils l’écoutaient émus et graves, avec une foi naïve. Le rêve, la douceur de la vie loin des rivages salés s’éveilla. Ils palpitèrent du désir de la terre aimable et fraîche sous des airs légers. Quand ils me demandaient si le temps n’était pas encore venu d’aller ramasser les glands, je m’en allais seul le long des eaux, pleurant comme un enfant. Cependant si quelqu’un, dans ce moment, avait tenté de souffler sur ma force, peut-être je l’aurais couché bas avec ma hache.

— S’ils connaissent trop tôt le repos sous les arbres, pensais-je, ils ne finiront jamais de bâtir la ville.

Il arriva que ces gens vivant au bord de la mer un jour jetèrent là les bêches et, ayant marché vers moi, me dirent avec des visages froncés :

— Voilà, nous irons là-bas sans toi.

— Hommes de peu de foi, leur répondis-je, depuis quand est-il écrit que le pasteur suivra son troupeau ? Lui seul connaît la route et il n’y a d’herbes que là où il passe.

Un des anciens faiblement se lamenta :

— Est-ce qu’il nous faudra mourir sans que nos yeux brûlés par le sel se soient rafraîchis à la lumière verte des arbres ?

Celui-là m’émut à cause de ses ans misérables. Sa voix venait à moi comme du fond d’une agonie.

Je touchai avec les doigts ses paupières et je dis :

— Voici mes mains sur tes veux, et mes mains sont la vie. Maintenant la vie ne t’abandonnera pas avant que tu aies vu les choses promises. Crois-en ce que je te dis, la vie est avec moi.

Une grande force montait du fond de mon être : je tins la vie de ce vieil homme dans mes mains et j’avais parlé sans imposture, croyant moi-même à ce que je lui disais.

— S’il en est ainsi, dirent les autres, qu’il en soit fait selon ta volonté. Il est juste que celui-là commande qui a un signe sur lui.

J’étais donc avec ce peuple comme quelqu’un venu du côté de l’orient. Ils regardaient profondément la vie dans mes yeux clairs. Pour l’avoir eue en moi, j’avais mérité d’être le berger qui va devant le bêlement du troupeau. Celui-là est le plus près de la vie qui, sans raisonner, met un pas devant l’autre, et tous rapprochent d’une chose qu’on ne sait pas et qui est la destinée. Je pensais : Un jour il viendra des hommes vierges et terribles selon le cœur de la vie et la terre leur appartiendra. Un pauvre homme comme moi qui avait été à l’école chez les arbres et les oiseaux, avait bien le droit de penser cela.

Le troisième été brûla et la ville montait. La forêt alors de nouveau tressaillit en moi. C’était le temps où mûrissaient les secourables vulnéraires, où les sauvages abeilles distillaient un miel abondant. Mon cœur se gonfla comme autrefois le cœur des fils libres de la terre à l’idée des proies chaudes. Aux limites parfumées, peut-être le Père écoutait si des pas ne venaient pas du côté de la mer.

Je dis aux hommes :

— Iule et moi irons devant, car à présent le temps est arrivé.

Dans le matin les eaux chantaient. Nous marchâmes tout un jour. Quand le soir tomba, nous avions atteint la zone des pins.

A l’aube, la tribu repartit ; l’air avait perdu son goût salé et se parfumait d’une odeur de résine. Ils ramassaient les cônes, ils en mangeaient les amandes laiteuses. Notre marche sous les arbres faisait le bruit d’une grosse pluie. Là où nous passions, les feuillages étaient agités comme par le vent et puis, sur nos pas, l’immense paix de l’été retombait.

Ils allaient à la file, muets, pleins de stupeur et quelquefois criaient tous ensemble dans une ivresse de vie. La hauteur des troncs les effraya ; ils croyaient entendre battre un cœur sous la terre ; le fracas de la mer n’était rien auprès du bruit d’éternité terrible qui montait du fond des silences lourds. Les vieux étaient redevenus enfants : ils collaient leur oreille aux écorces et jouaient avec le soleil sur le chemin comme avec de longs insectes d’or. La douceur de la vie rendait les yeux pâles. J’allais devant comme quand nous avions quitté la mer : ma main toujours devant eux levait des barrières. Et un jour encore s’écoula. Nous marchions avec l’été et le vent sans hâte, car maintenant nous approchions des jardins de vie. La jeunesse du monde palpitait en nous. J’étais moi-même un jour d’humanité, avec la tribu entrée aux hautes ramures, fendant derrière moi la puissante ombre végétale.

L’épais dédale s’éclaircit. Des porches vaporeux se dressèrent ; l’énorme frisson léger des siècles verts passa. Un soir des âges tomba sur la dernière étape. Alors toute la forêt nocturne remua en moi, la joie très pure des origines. Nous étions partis de là au matin de la vie et une destinée, après des choses accomplies, nous y ramenait, traînant après nous l’âme d’un peuple. Ma clameur monta : je redevins le chef sauvage qui souffle sa force par les naseaux.

O Iule ! à présent le rêve nous menait par la main. Nos visages se reconnaissaient avec mystère comme au premier jour : ils n’étaient plus les mêmes que ceux qui s’étaient regardés devant les sombres eaux. Tu eus vraiment l’âge du jeune hymen au temps de la halte dans la nuit printanière. Mon cœur sous ta main battit une éternité.

Un air humide et tiède parfuma le réveil. Je les conduisis vers l’eau douce au fond du ravin : ils la lapaient longuement dans le creux de leurs mains. Ils avaient oublié l’âcre sel de la mer. C’était là que s’ouvrait la caverne : j’y avais vu se lever au recul des âges, l’homme des races. Quelquefois tous ensemble poussaient une tendre clameur sauvage. Ils léchaient à leurs bouches les aromes sucrés. Et un nouveau jour de vie monta.

— Pense donc, dis-je à Iule, le même vent léger qui remue les feuilles au-dessus de nous passe en ce moment dans l’enclos du Père. Peut-être déjà il est parti visiter les ruches.

J’avais une âme fraîche et filiale ; ma voix tremblait.

Nous entrâmes dans la région des végétaux gras et des floraisons hautes comme des pâturages. Je leur révélai les essences, les graines, les herbes de vie comme à moi-même elles avaient été révélées. Ils commencèrent d’amasser d’abondantes récoltes, et ensuite je leur dis :

— Vous nous voyez ici, mais vous nous chercherez vainement tout à l’heure. Nous aurons disparu dans la forêt. Cependant ne perdez pas la confiance et continuez à amasser les bonnes herbes. Vous nous verrez revenir le quatrième jour après celui-ci.

Ils vinrent sur le bord de la rive et nous regardèrent gravir le versant jusqu’au moment où nous cessâmes d’être visibles à leurs yeux. La forêt s’ouvrit, l’enchantement du matin sous les arches vermeilles. Je tenais Iule par la main et elle portait le petit enfant ; celui qui s’appelait Yantje courait devant nous. Nous avancions doucement dans l’heure tendre : quelquefois, du bout des lèvres, je sifflais comme les oiseaux. Le lait puissamment gonflait les mamelles de la femme ; le rire de la sève et du vent bourdonnait dans mes tempes. J’appuyais le froid des feuillages à ma chair. Une folie me roulait dans les herbes. Cependant je n’étais plus le même homme furieux qui soufflait comme l’étalon. Mon cœur criait dans le silence vierge et ma bouche était muette. Tout mon sang bondissait et il ne faisait pas plus de bruit qu’une herbe sous le pas. Je marchais comme un homme dans le vertige, avec un poids lourd et délicieux sur moi : je n’aurais pu expliquer cela. Quand il m’arrivait de penser qu’avant le soir nous serions à la hutte du vieil ami, mon souffle un peu de temps s’arrêtait. Je tenais les yeux à terre, regardant s’il n’avait pas passé là avant nous. Nous frémissions à l’idée de prendre sa grande barbe dans nos mains : peut-être elle lui tombait jusqu’aux genoux.

Le coucou chanta dans la belle après-midi. Une roue d’or bourdonna. O Iule ! les abeilles ! Les abeilles ! Elles venaient à nous comme des avant-courrières et nous menaient. Tu voulus en prendre une : elle te piqua et nous nous aperçûmes qu’elles étaient redevenues sauvages. La forêt en était rousse.

Nos pieds coururent, légers ; nos cœurs volaient avec les mouches vermeilles. Je dus casser des branches pour passer : elles nous frappaient le visage. Une folie de vie avait poussé autour de l’enclos et ondulait comme la mer. La tendre paix du soir était sur la maison. Doucement je frappai dans mes mains en l’appelant par son nom de père et Iule avec des cris légers excitait l’enfant.

— Ris, petit homme ! S’il dort déjà, ton rire l’éveillera.

Il y avait là un si profond silence et les herbes étaient hautes comme des arbres.

Oh ! oh ! une telle chose était-elle possible ! Il dormait sur le seuil une éternité de sommeil : la clameur d’un peuple n’aurait pu le réveiller. Il dormait là comme un siècle tourné du côté où s’en va le soleil. La fin de la journée l’avait surpris dans sa haute chaise de branchages. Les poils lourds de sa barbe toujours pendaient au menton et cependant il n’y avait plus de visage : il n’y avait plus que le résidu fermenté de la vie. Les mâchoires étaient retombées et restaient ouvertes comme les portes par où était partie son âme.

Père ! ô Père ! très infiniment et uniquement notre Père ! Mon sang horriblement se figea. Mes sanglots étaient une herse sèche dans ma gorge et je demeurais sans cri, avec l’aboi sourd d’une bête dans mes racines. Je ne pouvais ni penser, ni pleurer, ni faire aucun geste, regardant toujours avec mes yeux morts verdir les os. O Père ! il n’y avait plus là que d’anciennes parcelles de substance retournées à la nature ! Toi, l’ancêtre de la forêt, tu étais à présent moins que le plus petit insecte vivant ; tu étais le moyeu inerte d’une meule tourbillonnante.

Iule à petits pas s’avançait dans la forêt touffue des herbes. Je sentis son souffle dans ma joue.

— Vois, fit-elle, ne croirais-tu pas qu’il vit ?

Je suivis le geste de sa main. Une lumière passa. Mes paupières furent comme déchirées avec des tenailles. Et à mon tour je voyais la chose effrayante et belle qu’une simple femme avait vue avant moi. La barbe tremblait, bougeait d’un tressaillement de vie comme une eau et comme un feuillage. De la mousse duvetait les os de la mâchoire. Une semence d’herbe avait germé aux trous des orbites. Et la tige mince d’un bouleau jaillissait du sol entre les pieds. Un lierre profond, de souples ronces s’étaient enroulés autour du corps et l’enchaînaient de liens chevelus à la chaise. Comme une des mains était restée sur les genoux, un liseron semblait un petit cierge dans cette main, avec sa fleur au bout comme une flamme.

La forêt sur les pas de la mort était entrée et il dormait là dans un linceul royal d’or et d’émeraudes. Voilà, oui, toute la vie, avec un doigt sur les lèvres, était venue. Elle avait regardé au fond des yeux vides et ensuite elle l’avait nettoyé des souillures de la mort, comme une ensevelisseuse. Elle lui avait tissé un manteau immortel de belles essences jeunes. A présent, la maison était verte, tout l’été riait par delà le seuil. Un frisson remuait dans la lucarne comme le geste d’un bras. Le cœur frais de la forêt palpitait à la place où un cœur d’homme s’était arrêté. Et puis encore je vis ceci : une abeille passa, entra dans le liseron, et dans l’angle de la porte, un nid vide pendait : l’oiseau l’avait fait avec les poils de la barbe.

Mes larmes mollement coulèrent : elles arrosaient la terre qui avait bu la vie et qui avait ressué la vie. Elles n’étaient pas amères : elles ressemblaient à celles que j’avais versées chaque fois que je m’étais senti en présence du grand mystère. La vie ! La vie ! Iule ! Mes tempes battaient, une confiance immense soulevait mon être : nous aussi étions une des vagues qui sans cesse charriaient l’âme du monde. Il fut debout devant nous, très doux, avec ses yeux d’enfant et il levait la main, il nous parlait comme le jour où il nous avait enseigné l’éternité de toute chose vivante. Son cœur à grands coups battait dans la forêt.

— Pense donc à cela, toi, disait Iule. Une fois il nous parla des fleurs et des feuilles qui sortiraient de lui. Vois : à présent, toutes les abeilles sont venues.

Les ruches, dans le soir, eurent une suprême rumeur, et elles tourbillonnaient sur le seuil comme son âme ancienne. Alors nous restâmes longtemps sans parler, nous tenant enlacés dans notre amour et continuant à regarder la beauté de la vie, plus belle au sortir de la mort. Un rire monta de la terre, près de nous : nous ne savions pas que le petit enfant était venu comme les abeilles et par jeu il tenait dans ses petites mains les pieds immenses de l’ancêtre. Cela aussi était un symbole, comme les abeilles et la maison verte et nous-mêmes avec la palpitation chaude de notre désir. Elle sourit.

— Viens à la hutte, chez nous, dit-elle.

Le ciel pâlit ; un vent léger souffla ; le jeune bouleau et le lierre frémirent, et la nuit était entrée : elle mit le verrou sur le seuil. Avec son secret mort, dans sa paix d’éternité, le Vieux toujours semblait garder les trous de ses yeux ouverts du côté de la vie. Un jour il avait quitté comme nous les villes ; déjà en ce temps il était mort pour les hommes, et nous ignorions quelle destinée l’avait rendu farouche et bienveillant.

Maintenant Yantje dormait. Je le couchai sur mon épaule et nous allions devant nous, marchant à travers les végétations hautes : elles avaient envahi les sentes par lesquelles le vieillard venait à notre rencontre. La lune s’épandit, mais nous ne pûmes retrouver notre maison de jeunes amants. Il sembla qu’elle aussi fût retournée à la nature. Et moi je compris que le dernier lien qui m’attachait à l’ancienne vie était ainsi rompu et que j’étais irrésistiblement emporté vers une vie nouvelle.

Iule me dit :

— N’allons pas plus loin. Il y a ici des fougères.

Puis le matin trembla. Elle mit ma main sur son ventre et me demanda si cette fois encore je ne sentais pas remuer la vie.

Je la tenais pressée contre moi dans le jour vierge, et elle était très grande, auguste comme le matin éternel. Voilà, ma race encore une fois avait tressailli. Elle était l’arbre de ma vie, avec des branches qui s’étendraient à travers le temps.

Le jour se levait. Je pensai à ceux qui m’attendaient de l’autre côté de la forêt. Le chemin nous ramena vers l’enclos ; toutes les ruches étaient éveillées ; un nuage bourdonnait autour de nos pas. Dans le matin léger la maison s’ouvrit. Le jeune été de la forêt était revenu ; tous les oiseaux chantaient. Une vie fraîche d’éternité frémissait dans le liseron et le bouleau.

Je restai un instant sur le seuil avec le tremblement de ma vie dans mes mains. Je ne dérangeai ni une branche ni une feuille. Je laissai la porte ouverte, et suivi de Iule, je m’en allai vers les hommes.

Ce fut le soir du quatrième jour. Le bois se referma sur nous comme un matin il s’était ouvert et tous accouraient, demandant ce que j’avais vu.

— La vie.

Je ne disais pas autre chose. J’étais comme un homme qui est sorti d’un nuage et qui a vu une chose secrète et éternelle. Mais eux me regardaient avec des yeux étonnés et soumis. « Sûrement, se disaient-ils, un miracle est arrivé. Il fait devant nous le geste de quelqu’un qui est au-dessus de lui. » Il n’y avait eu pourtant que le miracle du vent et des petites semences germées ; il y avait toute la forêt qui avait repoussé d’un peu d’os et de sang là où un fils de la vieille humanité s’était endormi. Mais Iule allait derrière les arbres mystérieusement ; je ne savais pas ce qu’elle disait ; ses paroles faisaient un bruit de petits cailloux qui tombent dans un puits.

Je levai mon bâton et les ramenai vers la mer. Voilà, pensais-je, tu étais nu et tu es bien plus nu à présent : tu n’as plus même l’ombre et la clarté de la forêt sur ta peau. Une tristesse lourde passa ; et puis le vieil almanach battit sur le cœur de ma vie. Va devant, homme ; l’humanité ne s’arrête pas. Etant avec ce peuple, tu es toi-même un peuple.

C’est ainsi que Iule et moi quittâmes pour jamais le cœur frais de la forêt. J’avais suivi ma vie : elle ne m’avait pas suivi ; et d’autres choses depuis sont advenues. J’ai été l’ouvrier levé avant le jour ; j’ai vécu un grand temps d’humanité et à présent il y a au bord de la mer une jeune ville et des hommes libres. Rien de tout cela ne serait arrivé si un matin je n’étais allé avec Iule vers la forêt. Il faut que chaque homme, avec une âme personnelle et ingénue, recommence toute la vie avant lui et j’ai mis mon pied là où le premier ancêtre avait mis le sien. J’ai demandé ma subsistance à la terre, j’ai vécu solitaire dans le meurtre et l’innocence. J’ai élevé de mes mains mon toit ; mes dieux, je les ai créés selon ma destinée. Et un jour les tribus ont apparu : j’ai dit à ceux qui avaient faim : voilà le pain ; à ceux qui mouraient : voilà la vie ; à ceux qui coulaient bas les barques : n’allez pas contre le vœu de la tempête. Je ne leur ai pas donné de lois : ainsi ils n’ont connu ni l’hypocrisie ni le servage. Mais je les ai aidés à se construire une cité ; ils ont eu des industries ; vivant entre la mer éternelle et la forêt, ils sont restés près des forces, au cœur même de la nature.

J’ai tourné le dernier feuillet du vieux livre ; ma journée est finie : je puis attendre tranquillement la mort. Je sais qu’elle est encore une des formes de la vie. Je vivrai donc dans les âges comme l’ancêtre dans les essences vives de la forêt. Une forêt humaine reverdira de mes bras ouverts sous la terre et mes os repousseront à travers les races.

FIN

Imprimerie Générale de Châtillon-sur-Seine. — A. Pichat.