Iule quelquefois allait seule dans le bois. Je la suivis, je la vis se mirer dans la mare. Appuyée sur les poings, elle avançait son buste par-dessus l’eau et avec ses lèvres tâchait de baiser son image. Elle m’entendit rire, bondit vers moi et elle avait des yeux de fièvre.
— Sens comme mon cœur bat, fit-elle.
Elle avait pris ma main et l’appuyait entre ses petits seins. Je ne savais pas ce qu’elle voulait dire. Et tout à coup, sous la chaleur de mes doigts, elle se mit à trembler : la nature tourmentait son jeune sang sauvage.
En luttant, nous roulions sur la mousse et elle me mordait le cou. Il m’arrivait alors de la serrer un peu trop rudement : elle fuyait aux taillis d’un cri blessé. Un jour je l’appelai vainement : elle ne rentra pas à la hutte. Elle aimait rouler sa tête dans ma poitrine et écouter longuement battre ma vie. C’était pour nous un si profond mystère, la petite source qui goutte à goutte stillait avec son bruit d’éternité.
Nous ne savions plus depuis combien de temps nous avions quitté les hommes. Nous avions à présent d’autres visages et d’autres gestes. Nous recommencions l’humanité selon nos humbles forces. Notre vie était violente et contemplative. Je connus les heures du jour où la sève travaillait : c’était le temps du déclin solaire. Alors les odeurs montaient ; la terre tressaillait ; tous les arbres palpitaient comme des cœurs gonflés, et au matin il venait des pousses nouvelles.
Je vis croître le rameau et monter l’herbe. Le vieil almanach m’annonça les lunes et les saisons ; il m’initia aux pronostics qui avertissent l’homme de la nature. J’étais le petit solitaire attentif et émerveillé qui écoute chanter les oiseaux. J’appris à imiter en sifflant leur chant ; et avec les jours d’autres oiseaux arrivaient avec d’autres voix inconnues.
Iule près de moi m’écoutait : elle trouvait mes sons bien plus beaux que leur chanson. Et je n’avais point encore taillé les pipeaux où plus tard je devins un musicien habile. Elle me disait :
— Chante comme celui qui fait fouit fouit ou comme celui-là qui fait di di di.
Nous leur donnions des noms naïfs qui correspondaient à leur chant.
Il nous vint des sensations subtiles. Nous ouvrions nos bras au vent ; il fut comme une chose amie que nous pressions amoureusement contre nous. J’ignorais pourquoi si tendrement j’étreignais les arbres. Je croyais respirer tout le ciel en aspirant fortement l’air. Et à terre avec nos mains nous tâchions de saisir l’or mobile des clartés : elles étaient pareilles à de grands lézards vermeils, aux bêtes rapides et furtives qui glissaient sous bois. Quelquefois Iule défaisait ses cheveux couleur de lin roui ; à pleins poings elle les tordait au soleil et disait :
— Vois, n’est-ce pas du soleil que je tords avec mes cheveux ?
J’aimais tant regarder la vie verte de l’ombre sur sa peau quand elle dansait, tenant son bout de jupe dans ses doigts. C’était une fille déjà rusée et lascive qui semblait connaître son empire. Sa jupe se levait toujours plus haut et elle avait un rire muet. Moi aussi je riais, d’un autre rire, car je me souvenais qu’elle avait été nue dans la mare. Je croyais qu’elle avait une idée qu’elle ne me disait pas.
Un jour, assis près de la maison, je lisais dans le livre. Le chemin craqua sous ses pas, je levai les yeux ; elle était là devant moi, tournant en rond, sa jupe dans ses mains, avec des grâces maniérées. Qui donc lui avait appris cela ? A travers ses paupières plissées, elle me jetait un regard pointu.
— Vois un peu comme je danse, fit-elle.
Je pensai à une autre petite qui, dans un faubourg de la ville, une fois dansait au son d’une clarinette et d’un tambour. Celle-là aussi avait une belle robe, oh ! une robe très courte, plutôt une jupe de vieille gaze sale et défraîchie, mais passequillée de fils d’or. Tandis qu’elle pivotait sur ses escarpins éculés avec son maillot d’un rouge violet, sa noire petite main crispée prenait à sa bouche des baisers qu’elle jetait à l’assistance, des gens du peuple, de grands et de petits voyous comme moi. Je n’oublierai jamais l’émerveillement que me laissa cette pitoyable marionnette humaine. Je dis à Iule :
— Il y avait une fois une petite fille qui dansait. Je n’en avais pas encore vue de plus belle.
J’éprouvais un singulier plaisir à lui parler ainsi. Iule s’arrêta tout à coup de tourner ; elle vint sur moi, ses poings levés, et me demanda si j’avais aussi aimé celle-là. Moi alors, par défi à cause de la colère de ses yeux, je dis en riant que je serais volontiers venu à la forêt avec elle. Je m’amusais de sa peine jalouse par un sentiment d’indépendance, exprimant ainsi qu’après tout j’étais maître de suivre mon goût. Aussitôt elle tira ses cheveux et cria que si jamais j’amenais une autre fille au bois, elle la tuerait.
— Oui, voilà, je l’écraserai à coups de talons. Je lui arracherai le cœur avec les dents.
Ensuite elle se jeta à mon cou et maintenant elle pleurait, d’un petit cœur farouche et tendre.
— Non, vois-tu, il ne faut pas faire cela. Dis, Petit Vieux, ferais-tu vraiment cela un jour ? Je t’assure, moi aussi tu me tuerais.
J’éprouvai une fierté mauvaise qu’elle fût à moi soudain si humblement comme une proie, comme une petite bête à bec et à ongles que ma valeur eût domptée. Je me sentis le maître de sa vie. Je n’aurais eu qu’à la prendre sous les aisselles et à la jeter sur l’herbe.
Un feu me mangea les entrailles ; je la regardai si furieusement qu’elle prit peur et s’écria :
— Petit Vieux ! comme tu as l’air terrible !
Est-ce qu’elle tremblait véritablement ? Elle cacha sa tête dans ses mains et me dit gentiment :
— Fais de moi ce que tu voudras.
Et moi, la voyant douce et soumise, je haussai les épaules sans lui répondre comme si à présent je ne savais plus ce qu’elle me voulait. Je tirai mon almanach ; j’épelai, avec mon doigt sur les lettres, la parabole du vieil homme au désert. J’étais heureux d’une joie triste, sentant sa petite main à mon épaule tandis que je lisais. Chaque fois que j’ouvrais les pages, il me venait la sensation que le livre aussi était une force comme le vent et le tonnerre, mais une force bienfaisante. Quelque chose de bon et de divin en émanait comme lorsque, à l’école du bon maître, je croyais voir Dieu se lever du geste dont il faisait tourner la boule devant la chandelle en nous disant : Ceci est la terre et cela le soleil. Je ne songeais pas à me demander par quel miracle les idées étaient descendues se figer là en lettres. J’aurais été bien étonné si quelqu’un m’avait parlé de l’homme qui avec une petite pince les prenait dans un casier et les mettait l’une à la suite de l’autre comme les pièces d’un jeu de patience. Peut-être en moi j’avais un peu le sentiment que c’était là une chose de vie naturelle comme il nous vient des ongles aux doigts et des poils à la peau.
La forêt fut rouge : il passa un froid à travers les arbres éclaircis. Iule ne descendait plus au cœur de la forêt avec moi. Je partais seul en chasse, tuant çà et là un écureuil à coups de flèches. Je rentrais mouillé, ma chair mi-nue toute froide sous mes haillons. Même aux jours de soleil, l’ombre restait humide. Alors elle imagina de coudre ensemble les peaux de bêtes qu’à mesure nous mettions sécher sur des branches. Avec la pointe du couteau je les perçais de petits trous ; elle y passait des cordes enlevées à la trame du sac et qu’elle tressait solidement. Nous ne cessâmes pas de rire la première fois que nous endossâmes cet étrange vêtement. Nous nous apparaissions à nous-mêmes comme des bêtes sorties du hallier et à présent, sous la chaude pelisse sauvage, nous ne redoutions plus ni le froid ni la pluie.
Patiemment je me mis à tailler dans de grosses branches des sabots pour Iule ; nous en avions porté de pareils au hameau. Mais tandis que j’achevais de creuser le second des sabots, la lame de mon couteau s’épointa : j’aurais préféré me couper un doigt. Toute notre vie était dans ce couteau : il était l’outil essentiel sans lequel je n’aurais pu ni reconstruire la hutte ni me refaire un arc. Et, avec la lame éclatée entre mes doigts, j’étais là tout pâle, songeant à ce qu’il adviendrait de nous si une nouvelle ébréchure devait l’entamer. Je ne m’en servis plus qu’avec une prudence extrême.
Etant descendus ce jour-là vers la mare, nous perçûmes un bruit qui ne nous était pas encore connu. Des coups sonores à intervalles réguliers battaient dans le grand silence de la forêt. Iule me dit :
— C’est comme quand je mets ma tête sur ta poitrine et que j’entends battre ton cœur.
Le cœur de la forêt aussi semblait bondir dans ces secousses profondes. C’était effrayant et lointain comme si, à une grande distance, des hommes se battaient avec la forêt. Dans l’air humide et lourd, le son s’émoussait et par moment semblait monter de dessous la terre. Il ne se prolongeait pas, il était étouffé comme les pulsations d’un cœur sous un drap épais et cependant il était terrible.
Il nous remplit d’effroi ; nous ne pouvions douter que des hommes étaient venus dans la forêt et faisaient là une chose mystérieuse et redoutable. Les coups durèrent jusqu’à la nuit et ensuite ils recommencèrent dans le matin brumeux. Il nous paraissait que tout le bois tremblait. Je dis à Iule :
— S’ils viennent pour nous prendre, j’ai mon couteau.
Pourtant c’était là plutôt une bravoure affectée. Maintenant que l’homme encore une fois se rapprochait de nous, d’autant plus dangereux qu’il nous restait caché, j’avais moins confiance. Iule, elle, dans son simple courage, fut admirable.
— Tu les tueras avec ton couteau, me dit-elle farouchement, et moi je tirerai des flèches. Et puis avec mes pieds nus je danserai sur leur cœur comme après que l’écureuil m’a mordue.
Elle parlait comme une vraie guerrière, comme une fille des tribus sauvages. Nous descendîmes ensemble dans la forêt ; j’allais devant, tenant mon couteau dans mes mains ; elle me suivait, portant l’arc. Les coups dans le jour pluvieux s’étaient assourdis : parfois nous cessions tout à fait de les entendre ; et ils étaient très loin, de l’autre côté de la forêt. Nous cherchions vainement à nous orienter quand ils reprenaient. Nous marchions avec une grande prudence comme si à présent c’était nous le gibier.
Un jour de l’autre année, allant à petit pas, nous avions découvert le campement : il y avait derrière les paillotes des hommes velus et qui se mouvaient avec des rythmes subtils qu’avant ce temps nous avions ignorés. Ceux-là après tout étaient des êtres bienveillants sous leurs grands visages muets. Et nous nous demandions quel autre ouvrier inconnu si furieusement faisait gémir le cœur de la forêt. Tout à coup Iule eut des yeux pâles dans l’ombre du taillis :
— Dis, Petit Vieux. Si ce n’étaient pas des hommes ? Si c’était une bête comme celle qui une fois est passée dans la rue et qui était haute comme une maison ?
Elle m’avait parlé souvent d’une bête qu’on menait jouer comme un acteur dans un cirque. Je crois bien que c’était un éléphant ; mais alors ni elle ni moi n’en connaissions encore le nom. L’idée qu’un animal aussi terrible vécût dans la forêt nous fit, ce soir-là, déserter la hutte : nous grimpâmes au hêtre et nous tenant enlacés au chaud de nos peaux d’écureuils, nous dormîmes dans l’abri où nos nuits avaient été si souvent bercées au vent de l’été.
A l’aube, la forêt de nouveau tressaillit, et maintenant il semblait que les coups s’étaient rapprochés. Notre vie resta troublée de la crainte d’un ennemi secret qui toujours sûrement avançait et attaquait le bois par tous les côtés. Vers le midi du jour, les profondeurs mugirent ; l’air fut déchiré d’un fracas horrible après lequel il régna un grand silence ; et à présent je ne croyais plus que c’était une bête qui fît un tel bruit.
— Je t’assure, Iule, ce sont bien les hommes et ils abattent la forêt. Quand la grosse branche une nuit est tombée, c’était aussi comme un coup de tonnerre.
Elle me regarda en riant :
— Oh ! fit-elle, il y a peut-être parmi eux des garçons comme toi, Petit Vieux.
Pourquoi me dit-elle cela ainsi ? Ses narines battaient. Elle ne parlait plus de danser sur leur cœur avec ses talons nus. J’aurais voulu lui mordre le cou. Je dis :
— S’il y a là un garçon comme moi…
Et voilà, je demeurai muet ensuite, avec une chose en moi que je n’aurais pu exprimer ; et peut-être aussi Iule avait pensé à cette chose.
Le lendemain elle me dit tranquillement :
— Nous irons devant nous tant que nous aurons vu.
Elle a raison, songeais-je ; tu sauras alors ce qu’il te reste à faire. Nous étions venus avec l’arc et le couteau dans les mains : cependant si dans ce moment une forme humaine avait apparu, j’aurais jeté mon couteau à terre.
Nous marchâmes longtemps : les coups retentirent plus distinctement et à chaque coup la forêt gémissait. Nous étions légers, confiants ; nous chantions, nous tenant par la main. Mais un coq des bois, au plumage de cuivre et de feu, avec un cri bruyamment s’éleva d’un fourré. Je tirai une flèche ; elle s’égara, et presque aussitôt un lapin piqua dans sa rabouillère. Nous oubliâmes les hommes.
Le souffle court, nous guettions si le lapin n’allait pas sortir par un autre passage à une petite distance. Il ne vint qu’un écureuil qui pour nous regarder s’avança jusqu’au bout d’une branche. Encore une fois je brandis l’arc et visai. La bestiole rusée tournait autour du tronc et moi aussi, avec mon arc tendu, je me mis à tourner, attendant le moment. Enfin la flèche partit, l’écureuil roula. Dans notre joie, nous dansâmes autour de sa mort. Avec nos peaux de bête, nous avions l’air vraiment terrible ; elle poussait ses ouah ouah ; mes cris faisaient envoler les oiseaux. Notre folie remua tout le bois. Il nous parut que des voix au loin répondaient à nos clameurs.
— Crois-moi, dit-elle, c’est par là qu’il faut aller.
Elle me montrait l’occident.
Nous écoutâmes : les voix s’étaient tues et encore une fois le cœur des arbres sonnait sous les coups.
Il y avait des mois que nous vivions dans la solitude de cette forêt ; je ne savais plus comment était fait le visage d’un homme. Mes yeux regardaient ardemment devant moi. Nos sabots dans les mains, nous courûmes dans la direction des voix. J’avais mis le petit corps tiède de l’écureuil sous un lit de feuilles ; j’avais planté une branche à côté afin de reconnaître l’endroit quand nous reviendrions pour le reprendre. Et maintenant une force secrète nous attirait, détendait sous nous les ressorts de la course. Je pensais : il y a là peut-être des filles comme Iule ; mais je ne le disais pas à Iule. Une odeur de bois brûlé efflua ; les fonds se vaporisèrent de spirales bleues que doucement le vent portait. C’était une fumée comme celle qui un jour nous avait attirés vers les paillotes de la tribu. Elle sentait l’abri, le repas familial après la journée de travail ; elle nous caressait si mollement le cœur quand, à la tombée du soir, elle venait vers nous, aux limites du désert d’argile où toute une journée pleine, sous l’ardent soleil, nous avions peiné ! Nous l’aspirions comme après une longue faim on mange le pain. Ni l’un ni l’autre ne pensions plus à notre petite hutte au cœur de la forêt.
Une jeune voix d’homme chanta et j’avais pris les mains de Iule ; elle serrait les miennes ; nous avions envie de pleurer. Un vaste découvert ajoura la forêt vers les fonds. Nous avions peur qu’un chien aboyât. Nous rampions sous les arbres, moi tenant le couteau dans les mains. J’aurais tué le chien. Et puis tout à coup à une petite distance, le chant recommença. Des hommes sous les arbres parlaient : leurs voix, dans le silence lourd, avec le poids de la forêt sur elles, étaient inouïes, comme si elles montaient de la profondeur d’un puits. Elles nous faisaient mal délicieusement.
Couchés dans les végétations basses, nous nous dressâmes sur nos poings, regardant fumer des huttes dans la clairière. Il y en avait deux, moitié faites de planches aboutées, moitié hourdées avec des mottes de terre ; et elles n’avaient d’autre ouverture que la porte. Elles étaient bien plus primitives que la maison des briquetiers.
Mon Dieu ! comme soudain ma sympathie s’éveilla pour ces hommes qui s’étaient fait un toit semblable à notre toit ! Sans doute eux aussi vivaient de proies libres et sauvages comme nous. Combien étaient-ils ? Avaient-ils leurs femmes avec eux ? Mon cœur battait contre la terre. Quelque chose parfois bougeait dans l’une des huttes, une forme vague que nous ne pouvions reconnaître. Un vieux, très grand, avec la cognée frappait le pied d’un hêtre. A chaque coup, il se baissait, lançait de toute sa taille le fer dans l’entaille déjà profonde ; et ensuite d’un effort de bras il la retirait et recommençait à frapper. On n’entendait pas tout de suite le han. J’enviais la force tranquille de cet homme. Sans doute les autres étaient plus loin : on entendait les coups de leurs cognées et on ne les voyait pas.
Encore une fois la voix joyeuse s’éleva. Elle venait du fond de la hutte et puis elle s’avança jusqu’au seuil. Et maintenant un jeune homme était là, les bras croisés, dans l’attitude du repos entre deux besognes, regardant avec ses prunelles claires vers la forêt. Il portait des guêtres de cuir aux jambes ; sa tête bouclée s’attachait fortement à ses larges épaules. Iule, droite sur ses poings, le considérait avec des yeux de petite louve.
— Celui-là est plus beau que toi ! souffla-t-elle dans mon cou.
— Eh bien ! va avec lui. Je retournerai seul au bois.
Si elle l’eût fait, peut-être j’aurais levé sur elle mon couteau. J’étais très doux et triste. Moi aussi j’admirais ce jeune garçon : j’aurais aimé l’avoir pour frère.
Sans doute il entendit nos voix. Il eut le regard fixe et dur des hommes habitués à regarder dans la nuit du bois ; et il tendait un peu le cou, curieux, étonné. Nous nous vîmes découverts : cependant nous n’avions pas la force de fuir, cloués sur place par ces yeux qui ne nous quittaient pas.
Un autre, après tout, eût éprouvé la même surprise en voyant surgir de terre deux créatures vêtues de peaux saigneuses et dont les visages seuls avaient gardé une apparence humaine. D’un bond il s’élança, fendit la clairière ; son rire sonnait comme un aboi ; et nos sabots dans les mains, maintenant aussi nous courions comme des bêtes traquées. Nous avions de l’avance ; nos pieds nus nous donnaient plus d’agilité. Il perdit notre piste.
La lune monta. Ni Iule ni moi ne parlions plus : peut-être elle songeait à ce jeune homme magnifique. Dans la nuit pâle, des soies d’argent glissaient en longues traînées mouillées. Toute la forêt sembla un rêve dans une paix de sommeil immense. Enfin l’abri s’aperçut : nous fûmes là au cœur même du silence. Et Iule, avec sa tête contre mon épaule, était une petite chose doucement évanouie et palpitante. Les heures n’existèrent plus.
Des voix. Des rires. Un tumulte étouffé. Nos yeux se rouvrirent et c’était le matin venu à petits pas avec une troupe d’hommes qui étrangement se penchaient et nous regardaient nous éveiller. Il y en avait trois, déjà vieux, très droits sous les ans, et le quatrième était ce garçon qui, du fond de la clairière, s’était élancé vers nous. Iule, avec un cri, se ramassa sous les feuilles. J’étais debout, je tâtai mon couteau dans ma poche.
Les vieux nous considéraient d’un air peu rassurant. Mais le jeune homme riait en leur montrant nos peaux de bêtes.
— Voilà. Ils étaient assis au bord de la clairière quand je leur ai donné la chasse. J’ai pensé qu’il était venu des singes dans la forêt.
Iule s’agita sous les feuilles, amusée de l’idée. Elle se mit à rire et me dit :
— Oh ! Petit Vieux, tu entends ? Ils nous ont pris pour des singes.
Quelquefois des hommes s’installaient aux carrefours : ils possédaient de petits ouistitis aux yeux malades, affublés d’épaulettes de troupier ou de falbalas de marquise. Elle et moi souvent avions pris plaisir à les voir danser à la corde ou manœuvrer un fusil. Je dis fièrement à ce garçon :
— Nous sommes des hommes comme toi.
— Oui, ma foi ! s’écria-t-il. Ils ont des bras et des visages comme nous.
Et il ne cessait pas de regarder Iule. Un des vieux aperçut nos réserves de bois, les peaux séchant aux branches, les pierres sur lesquelles nous mettions cuire nos proies. Il montra la forêt d’un large geste et dit rudement :
— C’est eux qui cassent les jeunes arbres. Ils tuent les bêtes.
J’appuyai sur lui des yeux résolus et répondis tranquillement :
— La forêt est à nous. Il n’y avait personne ici quand nous sommes venus.
Alors ce vieil homme se mit à rire aussi.
— Ils disent que la forêt est à eux !… Il y a cent ans que les miens et moi abattons les arbres et pas même une feuille ne nous appartient.
Le jeune homme se penchait sur moi et me demandait avec douceur qui était cette fille aux cheveux rouges. Je crus qu’elle allait lui répondre comme aux briquetiers :
— Celui-là est Petit Vieux et moi je suis sa femme.
Elle me dit seulement :
— Parle-lui, toi, comme tu croiras devoir parler.
La ruse, la défiance s’éveillèrent. Après tout, de quel droit nous interrogeaient ces gens ?
— C’est Iule, dis-je, et moi, on m’appelle Petit Vieux. Je n’en dirai pas davantage.
Ils échangèrent encore quelques mots entre eux ; puis le plus vieux fit un pas.
— Voilà. Il y a du pain chez nous. Si tu as du cœur, tu viendras travailler. On s’arrangera pour le reste.
Du pain ! La tentation encore une fois monta. Celui-là avait parlé comme le vieil homme chez les briquetiers. Je me tournai vers Iule et ensuite toute la vie libre de la forêt fut devant moi : je n’osai plus la regarder. Elle palpita contre ma poitrine. Elle me chuchota dans l’oreille : « Du pain, Petit Vieux ! Pense à cela ! »
Je lui dis :
— Ce sera comme tu voudras. Dis, toi.
J’aurais voulu qu’elle me montrât la forêt en secouant la tête ; mais elle se leva, elle mit la main sur le bras du jeune garçon en riant.
— J’irai avec toi, puisqu’il le veut, fit-elle.
Ce cœur de Iule était plein de détours. Elle parla comme si j’avais décidé que nous suivrions ces hommes inconnus. Quand j’étais un petit pauvre des villes, je lançais en l’air un caillou. Selon qu’il tombait, je faisais une chose ou l’autre. Et à présent c’était elle qui était ma destinée.
Nous quittâmes donc la hutte. Des palombes amoureusement sanglotaient. Un brouillard bleu fumait sur la forêt. Toutes les herbes scintillaient. Jamais le matin ne m’avait paru plus beau. Et j’avais fixé mes souliers par une liane à mon cou, Iule portait sa belle robe roulée dans le sac. C’est ainsi que nous gagnâmes le campement des bûcherons.
Le jeune homme poussa la porte de la maison de planches. Il dit joyeusement à Iule :
— Il n’y a que toi de femme ici. Les autres sont dans la forêt plus loin.
Ensuite il nous coupa du pain. Mon Dieu ! le goût nous en était toujours resté aux dents ; cependant nous croyions, elle et moi, en manger pour la première fois.
Ce fut le recommencement de notre ancienne vie chez les hommes. L’instinct d’humanité encore une fois prévalut, nous fit accepter le vague lien social dont demeurait unie cette tribu au fond des bois. Elle se composait d’âmes simples et rudes qui avaient les silences, la vie dormante des petites mares de soleil au creux des ravines. Ils vivaient parmi les arbres, ligneux et indestructibles, avec une sève sauvage et de tendres moelles. Un durable compagnonnage au cœur vert des solitudes les unissait d’une affection tenace sans paroles. Ils n’éprouvaient pas le besoin de se rien dire, ayant tous les mêmes idées et dépourvus de mots pour les exprimer. Lequel d’entre eux le premier était venu à la forêt avec sa hache, ils l’ignoraient : c’était une ancienne tradition qui se perdait dans l’âge même de la silve. Leurs générations s’étaient épuisées à toujours frapper au cœur les grands chênes : là où ils passaient, des fleuves de sèves coulaient et ne diminuaient pas les intarissables fontaines de la vie. Comme les briquetiers, ils marchaient devant eux, faisant une œuvre obscure, frappant en tous sens des coups qui retentissaient aux matrices de la terre. Ils ne raisonnaient pas la destinée qui les poussait à travailler sans trêve pour les villes.
La plupart n’avaient pas dépassé la limite des hameaux. Quelquefois ils allaient y chercher des femmes et s’y mariaient. Les noces étaient brèves et s’achevaient sous les arches bleues de la forêt, dans la nuit des huttes. Quand l’un des leurs mourait, on le clouait entre des planches fraîchement sciées et ensemble, en se relayant, on le portait au cimetière, très loin. C’étaient les seules corvées qui les rattachaient à la vie des autres hommes. Ils étaient doux et dissimulés, un peu tristes.
Iacq était le nom du garçon. Il m’apprit à manier la cognée. Après que l’arbre était tombé, il fallait abattre les branches ; les grosses passaient à la scie ; on bottelait les moyennes en falourdes ; les brindilles formaient des fagots et des balais. Les maîtres bûcherons seulement frappaient l’arbre au pied.
Iacq me dit :
— Je t’apprendrai à abattre les chênes.
Ce jeune homme était une grande force de vie. Quand celui-là riait, les oiseaux se taisaient, tout le silence de la forêt était rompu. C’était un vrai fils des bois, et pourtant il n’avait pas la taciturnité des autres enfants de la tribu. Sa gaîté d’homme sain et robuste tranchait sur leur vie sourde et renfermée. J’admirais sa vigueur calme tandis qu’il jetait la cognée, cambré sur les reins, le torse tordu de côté. Le fer s’abattait, faisait une large blessure, mousse et mouillé d’avoir frappé dans le sang vert. Iacq semblait cogner dans l’ivresse joyeuse de sa force, les muscles câblés à l’égal des nervures puissantes du hêtre. Sa cognée vibrait, avec un ronflement de grosse mouche quand on l’entendait de loin. Quelquefois il coupait son rude labeur d’une chanson chantée à tue-tête, ou bien il sifflait, imitant les oiseaux.
Je ne connaissais pas encore la souffrance des arbres : les coups de la cognée me donnaient envie de frapper à mon tour. Un jour, comme il me défiait en plaisantant, je ramassai la lourde masse ; je la lançai à la volée ; elle s’abattit à côté de l’entaille, s’enraîna aux moelles profondes. J’eus le vertige d’avoir entré le fer dans un torse humain, dans une vie d’or et de sang. L’arbre frémit de tout son feuillage : un fracas sourd se perdit aux silences de la forêt. Et à présent je n’ignorais plus ma force. Iacq cessa de rire et dit :
— Toi, tu seras un bûcheron.
Nous étions là, dans la coupe, huit hommes et Iule. Le reste de la tribu s’éparsait de clairière en clairière. Ils avaient des huttes comme les nôtres : ils étaient plus nombreux et des femmes préparaient leurs repas. Ce fut Iule qui fut chargée du ménage dans notre camp. Elle allumait le feu, passait l’eau ensuite sur la cafetière. Une décoction de chicorée trempait notre pain bis pendant le jour. La fumée montait sous les arbres, se ouatait en légers flocons bleus qui ne se dissipaient que lentement, roulaient au vent jusque dans les combes. Le soir, la flamme dardait plus haute : Iule alors mettait cuire les pommes de terre. C’était, avec de la couenne de porc, notre habituelle nourriture. Ces gens de forêt n’en connaissaient pas d’autre. Iule et moi demeurions surpris qu’ayant les fruits et les bêtes du bois, ils se contentassent de ces simples aliments. Leur probité était farouche : ils vivaient d’une pauvreté volontaire, dans la large abondance de la terre. Aucun d’eux ne pensait qu’après tout celle-ci est aux hommes qui peinent et ahannent à son flanc. Ils respectaient les antiques défenses, soumis à leur destin, vaillants et nus. Une fois je tuai d’un coup de bâton un jeune lapin et le rapportai à la hutte. Iacq à grandes dents en mangea. Les vieux, eux, n’étaient pas contents. Je compris que nous seuls, Iule et moi, avions connu la vie libre.
Dès l’aube, le travail commençait. Le premier frisson du jour glissait aux cimes, une vapeur glauque duvetait l’ombre humide. Et puis la clarté descendait, fraîche, trouble encore comme une grande onde après les vannes levées. Les profondeurs restaient longtemps brumeuses ; un brouillard violet de proche en proche s’irisait aux filtrées du soleil, obliques et mobiles comme des colonnes oscillantes. La cognée bondissait comme un palet d’or. Les coups faisaient trembler le ciel au-dessus des arbres.
Midi amenait une trêve : un lourd sommeil pesait ; le bourdonnement des grosses mouches planait ; et les hommes, couchés au frais des mousses, avec leurs larges torses écroulés, eux-mêmes ressemblaient à des troncs abattus. Un des vieux ensuite frappait dans les mains : on abattait jusqu’au déclin du jour. Puis l’ombre fraîchissait, bleue comme au matin ; le mystère descendait. Mon Dieu ! c’étaient là des sensations que nous connaissions depuis longtemps ; et pourtant, mêlés à cette vie de la tribu, elles nous semblaient toujours nouvelles. Iule, entre le temps des repas, liait avec des hardes les falourdes et moi quelquefois je laissais reposer la hache, écoutant rire les pies ou hennir le pivert.
Iacq un jour me donna une pipe et du tabac. Il me plaisait à cause de sa gaîté et de sa force et cependant je me défiais de lui, je n’aurais pu dire pourquoi. Peut-être il avait pour Iule un regard qui n’était plus le même quand il le tournait vers moi. Je ne songeais pas à m’expliquer ce sentiment. Le don de la pipe nous lia. J’éprouvais un réel bonheur à fumer comme les vieux qui m’entouraient.
— Vois comme il est bien, ce garçon, me disait Iule. Il partage avec toi ce qu’il possède et toi, c’est à peine si tu lui parles.
J’aurais voulu lui répondre qu’elle prenait trop attention à lui ; souvent ils s’en allaient ensemble rire derrière les huttes. Et puis, tirant sur la pipe, je haussai les épaules comme si c’était là un secret qui ne me regardait pas. Je n’éprouvais pas de jalousie : il me semblait naturel qu’elle le trouvât plus beau que moi, le Petit Vieux.
Iacq, d’ailleurs, n’eût pas mis un pas devant l’autre pour lui faire plaisir. Il la traitait comme une petite bête singulière qui criait et pleurait sans cause. Une fois, comme il la plaisantait sur ses maigres jambes, elle lui mordit la main et courut se cacher dans le bois.
Son dépit dura deux jours ; elle me dit qu’elle le détestait ; elle voulait retourner à la hutte chez nous. Et ensuite elle se remit à rire avec lui. Il semblait bien plus cordial quand elle n’était pas là. Je crois que dans l’esprit de ce Iacq, il y avait l’idée que Iule était un peu un jouet vivant. Il avait été la chercher au cœur du bois ; il n’avait pas fait autrement qu’un homme sauvage à la chasse des femelles. Elle était pour lui comme une jeune proie de laquelle il aimait rire et s’amuser, une proie avec une autre âme que la sienne. Oui, je pense, c’était là son idée.
Je pris goût au métier. Quand l’arbre était très haut et qu’en s’écroulant il eût fracassé les arbres à l’entour, je passais mes crocs et montais à la tête. A grands tours de cognée, je sapais les branches. J’étais là-haut comme le pivert qui donne des coups dans l’aubier et fait sortir les insectes. Moi je faisais envoler les oiseaux. Je dominais les silences de la forêt.
C’était là encore, après tout, une vie sauvage : j’avais pour compagnons les ramiers et les geais. Et un sentiment que j’avais connu chez les briquetiers m’était revenu, la fierté de n’être pas inutile et de gagner mon pain, comme il était dit dans le vieil almanach. Le soir, après le repas, en fumant ma pipe sur le pas de la maison, j’avais vraiment la conscience d’être devenu un homme.
Maintenant aussi nous connaissions le repos du dimanche. Ce jour-là, les cognées et les scies demeuraient inactives. Les bûcherons remontaient vers les hauts campements ; quelquefois ils marchaient jusqu’aux hameaux.
Une fois Iacq me dit :
— Toi qui sais lire, lis dans le livre.
Aucun des hommes de la tribu n’avait appris à épeler les lettres. Les mères, en croisant leurs mains, leur avaient enseigné la prière, au temps de leur petite enfance. C’était la simple oraison du pain : ils la récitaient avant et après les repas. Le bonhomme Jean aussi la disait à voix haute avant de commencer la classe et ensemble les petits la répétaient, dans un bourdonnement bas qui traînait un instant sous les solives enfumées. Iule et moi l’avions oubliée depuis notre retour à la forêt.
La futaie, sous le vent et les pluies, se dépouilla. Au matin la terre craquait sous le givre et maintenant chaque dimanche je lisais à voix haute dans le livre pour Iacq et les vieux. J’épelais d’abord, un doigt sur les lettres, comme faisait le vieux maître. Il y avait des mots desquels je ne venais jamais à bout ; mais je tâchais d’en saisir le sens et ensuite, ligne par ligne, je lisais. Cette petite maison où un humble garçon ignorant élevait la voix et disait les choses éternelles dans la solitude nue, avait sa beauté. Je ne l’ai compris que plus tard. Si d’autres, selon leurs forces, s’en allaient, comme je le faisais là, répandre la bonne parole chez les hommes des hameaux et des bois, l’humanité y gagnerait des âmes nouvelles.
On travailla jusqu’aux grosses neiges. Le gel n’arrêtait pas les cognées : elles frappaient au cœur des grands arbres dans la mort des sèves. Un silence plombait l’air dur ; il n’était déchiré que par le graillement des geais et la clameur rauque des corbeaux. Les hommes de la nature ne sentent pas le froid : leur sang demeure jeune et chaud sous les glaçons. Sitôt que mes mains avaient touché la cognée, une force de vie coulait en elles, je frappais droit mes coups, réchauffé jusqu’aux moelles. Ah ! Iule ! quelle joie c’était pour nous maintenant, la grande forêt d’hiver avec ses cristallisations qui filigranaient les moindres branches à l’égal des orfèvreries scintillant là-bas à l’étalage des marchands ! Ni toi ni moi jamais n’avions rien vu de plus beau. Il nous semblait que notre cœur battait plus sonore près du cœur rigide de la nature, dans toute cette immobilité figée des anciens frissons de l’été. Nous étions la chaleur des anciennes humanités survivant aux cataclysmes du monde. Les races criaient la vie en nous quand autour de nous régnaient les apparences de la mort.
Ensuite les grandes neiges tourbillonnèrent : il fallut se frayer un chemin à travers l’avalanche, se rabattre sur les hauts campements. La tribu, la grande famille disséminée dans les coupes, se reforma sous des toits plus solides que le précaire abri des huttes. Il y avait six vastes cases, avec les fours à pain, l’étable aux chèvres, la soue aux porcs. Une sorte de noyau humain vivait là d’une vie commune à la limite des triages. Des mères allaitaient leurs enfants près des grands feux de bois. Les aïeules aidaient à pétrir le seigle ou réparaient les hardes. De vieux hommes, d’anciens bûcherons, perclus d’ans et de maux, desséchés jusqu’à l’os, expiaient les immémoriaux outrages de la forêt. Ceux-là traînaient d’étranges infirmités qui faisaient penser aux ganglions des arbres tourmentés dans leur croissance.
L’alcool était leur grande tentation à tous : il était proscrit au camp ; ils se dédommageaient dans les villages. Iacq lui-même, cet honnête garçon, une fois rentra ivre-mort : il avait rencontré d’autres gars avec lesquels il s’était battu jusqu’au sang. Il eût péri dans les neiges si un des vieux, qui était allé boire aux cantines avec lui, ne l’avait ramené sur ses épaules. Iule l’admira. Elle me dit étrangement :
— Toi, Petit Vieux, tu n’aurais pas fait cela pour moi.
Elle parlait là comme si une fille eût été le motif de la rixe.
Les cases, d’ailleurs, ne chômaient pas dans l’hiver de la forêt. Avec les genêts on faisait des balais. De menus branchages servaient à tresser des corbeilles et des jardinières que, vers le printemps, des marchands venaient acheter. C’était la même industrie que chez les hommes du désert ; mais ceux-là employaient l’osier.
On réparait aussi les outils. Dans le soir, les crassets s’allumaient. J’ouvrais le livre ; le doigt sur les lignes, je lisais. Une lumière était dans les yeux tandis qu’à petites fois, en me reprenant, je développais naïvement les maximes ou commentais à ma façon les histoires. Quel bel auditoire c’était, ces rugueux visages tannés par les hâles, ces âmes de simples montées au pli des fronts, tendues dans l’effort de comprendre ! Je croyais que toute la forêt m’écoutait.
Cependant un malentendu subsistait entre ces gens des cases et nous. Ils avaient la vie régulière d’une tribu fixée dans la forêt. Iule et moi étions pour eux des êtres suspects, échappés des villes et venus se terrer dans les bois. Ils éprouvaient la défiance sourde des créatures résignées au servage à l’égard des libres enfants de la vie. Etait-ce moi qui leur étais inférieur, avec mon instinct farouche ?
J’avais aussi une âme à la fois plus sauvage et plus tendre, une âme qui ne voyait pas tout de suite le mal autour de moi. J’avais cru détester les hommes : je ne ressentais contre eux nulle rancune profonde ; cependant il y avait entre l’humanité et moi notre ancienne vie martyrisée.
Iacq était l’unique homme des camps que j’aimais réellement : je serais parti avec lui au bout de la forêt. Si seulement il avait voulu appeler moins souvent Iule pour rire avec elle derrière les cases, j’aurais été tout à fait son ami. Elle avait toujours le sang aux joues ensuite ; le rire la laissait toute frémissante.
— Oh ! disait-elle, ce Iacq est un si étrange garçon… Tu ne peux te douter de ce qu’il me dit !
Elle me regardait, recommençait à rire et je ne savais jamais ce que Iacq avait pu lui dire. Je n’aimai plus ce jeune homme d’un même cœur confiant, bien qu’après tout, avec cette folle de Iule, les torts peut-être n’étaient pas entièrement de son côté. Il riait d’ailleurs avec toutes les femmes. Celles-ci entre elles parlaient d’une fille qu’il connaissait dans les hameaux.
Un jour un des hommes revint de la forêt et dit :
— Les neiges ont fondu.
On rassembla les hardes, on noua les pains dans les draps. La petite troupe un matin reprit le chemin des cabanes.
Avec les jours il vint des oiseaux, les premiers chants timides de l’année. Les ciels furent hauts ; un jeune et mâle soleil éclaira la repousse des feuilles. Ma joie était vierge et fraîche comme le réveil de la nature. Toute la forêt chantait en moi et Iacq sous les arbres chantait avec sa gaîté de jeune géant. A présent, quand ils se regardaient, Iule et lui, c’était pour rire ensemble avec des voix étouffées comme si moi je ne comptais plus pour eux. Ou bien il lui faisait signe et ils allaient à deux derrière la hutte. Il me parlait doucement ; il me donnait plus souvent du tabac ; et Iule aussi se frottait contre moi avec plus de tendresse. Tous deux parurent s’entendre pour endormir mes défiances à propos d’une chose qui devait me rester ignorée. Jamais elle n’avait été aussi caressante ; elle avait des frôlements de petite chatte joueuse. J’étais troublé de l’entendre quelquefois soupirer auprès de moi.
Pourquoi me dit-elle un jour qu’elle m’aimait mieux que Iacq ? Son élan fut spontané et sincère, bien que je ne lui eusse rien demandé. Si elle m’avait dit au contraire qu’elle me préférait ce garçon, je l’aurais traînée par les cheveux. Je commençai seulement alors à me douter qu’ils me cachaient quelque chose. Je ne croyais à rien de mal, c’était plutôt le sentiment qu’entre elle et lui régnait une entente pour s’abandonner librement à leur humeur enjouée. Iule aimait le plaisir et je n’étais, moi, que le maussade Petit Vieux. Si j’avais pu soupçonner de quoi toujours ils riaient ensemble, je n’aurais pas éprouvé d’ennui. Mais voilà, quand j’étais là, tous deux se pinçaient les lèvres et cessaient de rire.
Il arriva plusieurs fois que Iule elle-même allât prendre le tabac et en bourrât ma pipe. Je ne savais pas si c’était Iacq qui l’envoyait ou si elle l’avait fait d’elle-même, et alors quel droit avait-elle sur le tabac de Iacq ?
— Non, vois-tu, lui dis-je une fois, je ne fumerai plus de son tabac. C’est une idée que j’ai. Tu peux le lui dire de ma part.
Iule aussitôt se mit à crier aigrement que le tabac de Iacq était le mien, que tout d’ailleurs dans la hutte était en commun.
— Il ne me plaît pas, répondis-je. C’est mon idée. Je n’ai pas autre chose à te dire.
— Iacq est un si étrange garçon. Il pourrait se fâcher et tu n’es pas le plus fort.
— J’ai planté la cognée droit au cœur du chêne. Il peut venir, je ne le crains pas.
Sans doute elle rapporta mes paroles à Iacq, car il vint le lendemain m’offrir lui-même du tabac, et comme j’écartais sa main, il me dit sans colère :
— Pourquoi me fais-tu cette injure ? Je t’assure, je te l’offrais de bon cœur.
J’aurais dû lui tourner le dos, puisque c’était mon idée de ne rien accepter de lui et que je l’avais dit à Iule. Mais il paraissait sincère et me parlait comme un homme déterminé à ne pas garder rancune. Le courage me manqua ; j’avançai la main, il la pressa dans la sienne. Et à présent encore une fois tous deux riaient.
Un matin avec Iacq j’avais gagné une coupe reculée. J’étais là dans un arbre, travaillant de la cognée dans les hautes branches. Lui aussi, à une petite distance, frappait au cœur d’un hêtre. Le fer sonnait après le fer, les coups se répondaient comme des voix dans la jeune vie de la forêt. Depuis deux jours, il cessait de me parler ; il avait dans les sourcils un pli de volonté. Je ne savais pas encore quel projet mûrissait chez ce garçon fourbe. Nous étions donc venus ensemble à la coupe, sans rien nous dire ; et puis nous avions joué de nos cognées. La sève nouvelle me grisait, mon sang courait rapide dans mes artères. Chacun de mes coups retentissait en moi et m’étourdissait comme si ma vie adhérait à celle de l’arbre, comme si moi-même j’étais une des branches gonflées du flux vert qui charriait le printemps. Je cessai tout à coup d’entendre la cognée de Iacq et, ayant regardé à travers les feuillages, je le vis qui courait sous bois du côté des huttes.
Ma force tomba, je serais roulé à bas du chêne, dans la peine d’angoisse qui m’étranglait. Il est allé rejoindre Iule, pensai-je. Et un tel mouvement de douleur et de jalousie, je ne l’avais pas encore ressenti. Je me laissai glisser, l’écorce dure me râpait les membres ; et avec ma cognée dans les mains, à mon tour je courus devant moi. Il entra dans la maison de planches, appela Iule, et elle n’était pas là. Alors du seuil il cria plusieurs fois Iule ! Iule ! doucement, en se tournant vers les limites de la clairière. Elle apparut derrière les arbres avec une charge de bois ; de loin elle lui souriait. Maintenant moi je me tenais caché, écrasant mon cœur contre la terre.
— Vois, dit-il, je te cherchais. J’ai quitté la forêt pour te dire quelque chose.
Et encore une fois il s’élançait, un rire sauvage aux dents. Elle avait laissé tomber la bourrée de bois qu’elle portait et se tenait assise, pleurant mollement dans ses mains.
— Non, fit-elle, cela, je ne veux pas l’entendre. Tu me l’as déjà dit trop de fois. Et cependant, je t’assure, quand tu me le dis, j’en meurs de plaisir.
L’air était léger et une petite distance nous séparait : j’entendais nettement leurs paroles. Iacq à présent haussait les épaules et la regardait avec des yeux froids sous ses sourcils levés. Je pensais : « S’il porte seulement la main sur elle, je bondirai, je le tuerai avec la cognée. » Je ne savais pas ce que je ferais ensuite de Iule. Je demeurai ainsi un peu de temps tendu comme la corde de l’arc, mordant mes mains jusqu’au sang pour ne pas crier. Toute ma force m’était revenue, une énergie froide et bandée, dans l’attente sournoise de l’événement. Je voulais savoir enfin pourquoi toujours à deux ils riaient. Et c’était aussi un autre sentiment torturant et mauvais, une joie trouble de saigner là ma vie, dans une soif de souffrance impure.
Iacq un instant s’assit auprès d’elle, sifflant dans ses dents et balançant la tête. Quelquefois, avant d’abattre la hache, il s’attardait ainsi à siffler, mesurant à la puissance de l’arbre la force de l’effort. Le coup n’en était que plus terrible après. Mais Iule soudain retira sa main de dessus ses yeux et le regarda d’un air de défi : elle m’avait aussi regardé comme cela autrefois. Et maintenant, avec une clameur de bête il la poussait par les épaules, lui mangeait goulûment la bouche, couché sur elle de toute sa masse de géant.
— Petit Vieux ! cria Iule.
Voilà oui, cette chose aurait pu arriver. J’aurais tué cet homme sans défense, écoutant l’instinct originel, et ensuite plus jamais je n’aurais touché à une hache sans le voir étendu à terre dans son sang. Je courus donc sur Iacq en brandissant la cognée : s’il avait eu un couteau, nous nous serions battus jusqu’à la nuit. Mais, s’étant relevé, il avait croisé les bras et me disait tranquillement :
— Eh bien, tu l’as vu. Frappe, puisque c’est toi qui as la chance.
Iule aussi, dans sa lâcheté de femme, criait :
— Oui, oui, frappe-le, ce n’est pas moi qui t’en empêcherai.
Ce fut le premier mouvement trouble de la nature. Elle trembla devant mon bras armé. Elle me sentit vainqueur et se tourna contre le vaincu. D’autres femmes ainsi l’avaient fait avant elle. Cependant cet homme l’avait désirée d’une chaude passion de sang et de jeunesse. O Iule ! étrange cœur violent et mobile, il t’avait dit les mots d’amour ! Elle le vit dans sa beauté calme, s’offrant fièrement à la mort et sans doute elle l’admira, car tout à coup, me saisissant le bras :
— Je ne veux pas. Si tu le manquais, il ne te manquerait pas, lui.
Moi alors, de toute ma force, je jetai ma cognée. Elle s’enfonça profondément dans la terre, devant Iacq. Et je dis à Iule :
— Ce n’est pas tant à cause de toi que parce qu’il est venu sans sa cognée.
Il me regarda, les yeux droits.
— Je n’aime pas te devoir la vie, à toi le plus jeune. Et cependant je le dis : Si tu aimes cette fille, prends-la ; je ne mettrai pas un pas devant l’autre pour te la disputer.
Si comme moi, il eût conquis Iule sur la misère et la douleur, il eût préféré la mort. Mais sa chair seule hennissait : Iule n’avait été pour ses convoitises de mâle qu’un butin de chasse, la tentation et la poursuite d’un gibier dans l’odeur âcre de la forêt. Il s’éloigna en sifflant ; je le vis reprendre le chemin de la coupe ; et, à mesure, la petite chanson, douce comme le flûtet du vent, s’enfonçait avec lui sous les arbres. Maintenant je sanglotais, la tête dans les poings, écroulé parmi les fougères, sans orgueil et faible comme un enfant. Toute ma colère était tombée, je n’en voulais ni à Iule ni à ce garçon sauvage. C’était une peine molle, un mal sourd de mes fibres, avec un même cri qui revenait toujours :
— Pourquoi as-tu fait cela, Iule ?
Cependant je n’aurais pu dire quelle chose mauvaise avait faite Iule. Elle me caressa les cheveux : elle s’était assise près de moi et me tenait la tête dans ses genoux.
— Si tu veux dire que j’ai ri avec ce garçon, oui, j’ai eu tort, fit-elle. Il m’appelait constamment derrière la hutte et là il me serrait de toute sa force contre lui. Il voulait toujours m’embrasser. Moi, je me défendais comme je pouvais et je riais. Une fois il m’a dit une chose étrange que toi, Petit Vieux, tu ne m’avais pas dite encore. Vois-tu, cela, je ne te le répéterai pas.
Elle me parla loyalement : elle avait l’innocence d’une fille que le baiser de l’homme a seulement effleurée. Je n’osais lui demander s’il lui avait pris la bouche dans ses lèvres. Mon cœur encore une fois fut blessé mortellement. Et puis doucement, cachant mon jeu pour mieux capter sa confiance, je me mis à rire.
— Iule, dis-le moi, comment faisait-il ? Comme il le faisait, moi aussi je le ferai.
— L’autre matin, il m’a renversé la tête comme ça. J’ai cru qu’il voulait me mordre.
— Comme cela, dis-tu ?
Je m’étais dressé sur les poings et avec fureur je lui prenais la bouche entre mes dents. Elle cria, toute pâle :
— Tu m’as fait mal ! Je t’en prie, si tu recommences, fais-le moins fort.
Mais à présent je la roulais sous moi, je cognais sa nuque contre le sol, je disais sourdement dans ma folie jalouse :
— Vois tu, toi aussi je pourrais te tuer, horrible Iule !
Elle se raidit, les yeux agrandis d’épouvante et charmés :
— Va, tu le peux si c’est ton plaisir : je ne crierai plus.
Et elle était là comme une petite martyre, les bras retombés le long de son corps, avec un visage heureux, ayant l’air d’attendre la sainte mort. Je ne sais plus comment il se fit que tout à coup mes mains se détendirent. Je pleurais, je riais, je tétais tendrement ses lèvres, disant :
— Te fais-je encore mal ainsi ?
Je n’avais jamais connu un tel bonheur. Sa bouche avait le goût d’un fruit chaud. J’aurais voulu mourir en buvant son jus frais. Iule avait fermé les yeux et poussait des cris légers. Si cependant Iacq, ce jour-là, n’était pas revenu vers la hutte, j’aurais ignoré longtemps encore que j’aimais Iule d’un cœur d’homme. La nature enfin avait jeté son cri en moi.
Elle me disait gentiment à présent :
— Pourquoi ne le faisais-tu pas avant lui ? Je t’ai attendu si longtemps, j’étais toujours malade d’une chose que tu ne voulais pas comprendre.
Moi aussi, Iule, j’avais crié et sangloté dans le bois, je touchais ma chair, je croyais la toucher avec tes mains. Une lumière nous inonda : la nuit fut déchirée, et je ne me cachais plus d’elle. Je lui disais naïvement de quel mal moi aussi j’avais souffert. Ce fut un moment très pur au bord de la connaissance, avec le tremblement de la virginité entre nous, comme une dernière défense. Elle me rendait mes baisers et soupirait.
— Crois-moi. Il y a encore autre chose dont toujours me parlait le garçon.
Dans son tourment ingénu, elle fut pareille à Eve rougissante d’un feu inconnu tandis qu’en riant elle montrait à Adam l’ombre de l’arbre comme un doigt à son flanc. Le bon maître nous avait conté cette histoire.
En ce moment un des vieux hucha en nous injuriant. Nous fûmes troublés de nous apercevoir au grand jour de la clairière, avec nos âmes nues sur nos visages.
O Iule ! Cet homme était là ! Il nous a vus nous embrassant !
Il me semblait qu’il nous avait volé une part de notre secret. Je le détestai, je détestai soudain encore une fois tous les hommes. Mais elle m’attirait en riant, dans son libre instinct d’amour.
— Laisse-le crier. Est-ce que je ne suis vraiment pas ta femme à présent ? S’il vient, je lui dirai qu’il ne dépasse pas l’endroit où tu as planté la cognée.
La sauvage passion du bois se déchaîna. Je dis à Iule :
— Ecoute. C’est fini entre les hommes et nous. Toi et moi nous irons jusqu’à ce qu’il n’y aura plus autour de nous que la nuit verte du bois. J’ai sommeil de toi. Il y a si longtemps que tu n’as plus dormi près de moi, avec ta tête contre ma poitrine.
L’homme s’en alla. Et puis Iule, en se coulant derrière les arbres, entra dans la maison. Elle noua dans le sac ses hardes et les miennes. Moi, j’avais ramassé la cognée et la portais sur mon épaule. Ainsi nous quittâmes le camp.
Comme la graine poussée par le vent, nous allâmes devant nous. Iacq souvent m’avait parlé de la grande forêt qui s’étendait vers l’ouest. Celle-là, Iule et moi ne la connaissions pas encore. « Vois-tu, me disait-il, en marchant tous les jours de l’aube à la nuit, il faudrait des semaines pour en faire le tour. Aucun homme vivant, y étant entré, n’en est sorti. » C’était déjà l’après-midi ; nous nous orientions vers la courbe du soleil. Aux limites de la futaie, des essences touffues apparurent, la vie végétale nous enveloppa comme une mer, et maintenant une lassitude, une langueur infinie nous avait saisis. Nous faisions quelques pas et puis nos bouches se cherchaient. Un feu très doux nous consumait. La terre autour de nous aussi entrait en amour.
— Je n’irai pas plus loin, dit-elle. Vois comme mon cœur bat.
Mon Dieu ! quelle folie ! Je laissai tomber la cognée et j’étais là, baisant sa petite gorge avec un grand tremblement froid. Notre chair cria l’une vers l’autre, palpitante, blessée, le divin tourment de la substance, toute la durée des races en nous depuis les origines.
Je dis une dernière fois faiblement :
— Te fais-je mal ainsi ?
Un vent léger bruissait, agitait sur nous les feuilles. Il n’y eut plus que deux créatures qui avaient échangé le don sacré de la vie.
O petite Iule ! C’était pour cela que toi et moi, le premier jour, nous étions venus vers l’arbre, du fond de la misère horrible des villes. La destinée avait commencé pour nous par l’échange d’un morceau de pain et à présent nous nous étions donné la vie à travers le temps sans limites. Je pleure doucement à évoquer l’heure inouïe.
Iule ! Iule !
Cette nuit dans la forêt où tout entière avec ta chère vie chaude, tu fus dans ma main ! Cette nuit d’étoiles et de frissons sous le chêne, avec des draps de rosée à notre lit, avec la bouche fraîche du vent buvant nos soupirs à nos bouches ! L’ombre d’or et d’azur palpitait, tendre et farouche ; et nous étions à présent, toi et moi, une même chose de vie. Nous ne savions plus où l’un commençait à devenir l’autre. Je te donnai pour la première fois le nom de femme. Je ne cessais pas de t’appeler : Ma femme, et toi tu me disais : Petit Vieux, avec une voix que je n’avais pas encore entendue. Et puis le matin se leva : tu mis ta main devant ton visage.
Nous n’allâmes pas loin dans la forêt, ce jour-là, ni le jour suivant. Nous faisions quelques pas et nous tombions l’un près de l’autre. Il me semblait que nous n’aurions jamais fini de nous connaître. Je buvais sa vie à ses lèvres comme une source, et ensuite j’étais plus altéré. Mon sang tournait comme une meule ardente. J’avais le vertige de tout l’inconnu de son amour : un pli léger à sa peau et les fins cheveux de ses aisselles étaient comme autant de petites sœurs d’elle qu’elle me donnait après s’être donnée elle-même. Elle ne cessait pas de se donner et elle était une Iule nouvelle dans chaque part de sa vie que touchaient ma bouche et mes mains. Elle fut bien plus vierge qu’au temps où sa gorge pour la première fois gonfla, où elle appuyait innocemment sa nuque à mon épaule, dans la nuit de la hutte.
Mon Dieu ! une telle chose se pouvait elle ? Tu étais maintenant ma vie même comme la sève et l’écorce ne se séparent pas et font une même rumeur vivante. Tu prenais ma tête dans tes mains, tu la pressais contre tes seins et j’écoutais vivre ma vie aux ondes profondes de la tienne. Elles stillaient goutte à goutte comme des eaux jumelles dans un même bassin et elles faisaient le bruit d’une mer. Mes yeux s’enivraient de voir palpiter la petite fossette d’ombre qui était la pulsation de ton cœur. Toi à ton tour tu collais l’oreille à la place où battait ma peau. Doucement tu la pinçais entre tes lèvres, tu l’aspirais comme un fruit.
— Vois, je mange ton cœur, disais-tu.
Ce n’était qu’une chatouille et il me paraissait que ton cœur tout entier venait à tes lèvres, qu’il montait du fond de moi sucé par ce mouvement de bouche dont tu aurais vidé le jus d’une prune mûre. Quelquefois toi ni moi ne parlions plus, accablés sous un poids lourd et délicieux ; et nous cessions de vivre de longs instants. Nous nous arrêtions là comme évanouis, submergés dans le flot de l’être, avec tout notre sang sonore remonté au cœur.
Iule disait :
— Une fois j’ai pris ta main pendant que tu dormais. Je l’ai mise contre ma gorge. J’aurais voulu mourir comme cela.
— Moi, petite Iule, j’allais pleurer dans le bois. Je ne sais pas pourquoi je pleurais.
Aucun de nous ne disait le mot d’amour. Personne ne nous l’avait appris, mais la nature nous avait appris une chose plus belle que tous les noms et qui était l’amour même. Sa jeune vie nerveuse toujours frémissait quand j’approchais. Nous ne finissions pas de nous jeter nos lèvres.
Les aromes avec les jours furent plus subtils. Le vent charria les effluves puissants de l’été. La terre eut l’âge des premiers matins du monde. Toute la forêt bruissait, frémissait d’une âme de sèves et d’oiseaux. Chaque seconde était une naissance, toutes les secondes ensemble tissaient de l’éternité. Il y avait là des arbres immenses musclés de siècles et ils se rajeunissaient de feuilles et de nids : le brin d’herbe poussé pendant la nuit n’était pas plus jeune. Le vent et la clarté aussi vivaient. Nous buvions le silence comme une eau profonde au bord d’un puits. Iule ! est-ce que toi et moi avions vécu avant ce temps divin ? Nous étions nés l’un de l’autre avec le premier baiser et à chaque baiser nouveau nous renaissions. Notre vie était comme la continue éclosion des petites lentilles d’un étang. Je regardais remuer ton ombre à terre et la terre, avec le dessin mobile de ton corps, s’animait, devenait elle-même une petite Iule vivante.
Nous avançâmes ainsi au cœur inconnu de la forêt, cherchant notre nourriture aux arbres et sur le sol. Elle s’appuyait à mon épaule, j’entourais de mes bras sa ceinture, et moi je sifflais comme les oiseaux, elle chantait. Tout à coup elle se laissait tomber, avec son désir mûr comme un fruit, et nous ne marchions pas plus avant. Le soir, j’abattais des branches ; je les réunissais en toit ; j’étendais une litière de feuilles. Il m’était venu une molle tendresse pour les aises de son corps, un goût de la tenir bercée voluptueusement dans ma force d’homme. Quand elle était lasse, je la portais entre mes bras. Je lui avais dit :
— Si un jour tu trouves dans cette forêt un endroit qui te plaise plus que les autres, là je bâtirai pour nous une maison.
Des combes ravinèrent l’ondulation légère des futaies. Le roc comme un os déchira la terre spongieuse, l’humus antique des végétations géantes. Des blocs moussus, de profondes nervures de pierre perpétuaient un primitif chaos. Cet aspect nouveau de l’univers charma et épouvanta nos sens vierges. Dans notre ignorance, nous nous imaginions qu’une ville autrefois avait été bâtie là, attestée par des ruines. Les ressacs persistèrent, brusques, violents, les apophyses et les vertèbres d’une anatomie de bête monstrueuse, surgie des âges farouches du monde. Iule avec des cris s’aventurait ; mais moi étrangement je palpitais, pris d’un obscur sentiment religieux. Les pentes ensuite s’escarpèrent : il n’y eut plus, dans une débâcle de grès, que le tremblement d’argent des bouleaux. Et à présent je voyais bien que c’était là une des formes de la terre, comme la plaine et le lit des rivières et les courbes légères qui seules nous étaient connues encore.
L’âpre paysage de nouveau s’abaissa, dessina l’échancrure d’un vallon sauvage, comble d’une mêlée d’arbres et d’arbustes. Sous des éboulis de roches tigrées de rouille, un ruisseau courut, un filet d’eau claire et froide qui moussait et bouillonnait à petits remous d’or et d’émeraude. Depuis que nous vivions dans la forêt, nous n’avions point éprouvé une pareille joie. Nous écartâmes les rameaux ; ils se recourbaient en voûte sur notre passage ; et les jambes nues, avec la fraîcheur du flot à nos peaux brûlantes, nous remontâmes le courant. Des bagues lumineuses nous cerclaient les chevilles et les genoux, selon la profondeur : nous étions obligés de nous retenir aux rives pour ne pas glisser sur les cailloux gras de fucus. Et quelquefois Iule ou moi, penchés sur le ruisseau, nous en puisions l’onde au creux de la main et la portions à nos lèvres. Il y avait si longtemps que nos soifs ne s’apaisaient qu’aux petites mares des sous-bois ! Un sang frais coula en nous avec cette eau brillante comme le givre. Il nous sembla que nous étions vraiment là au tabernacle du mystère et de la solitude, avec cette petite musique de silence qui glougloutait contre les pierres. Elle appuyait son doigt à ma bouche et me disait :
— Ecoute, on n’entend plus rien que la petite chose.
Et il n’y avait, en effet, dans cette grande paix du cœur de la forêt, que le bruit sourd, continu de notre vie.
L’eau lentement se brouilla : nous vîmes que le soir était venu. Et ce jour-là, à peine nous avions pensé à la faim : des fruits sauvages, l’amande des pommes de pin à présent suffisaient à nous alimenter. Les riches ne savent pas combien peu il faut à l’homme pour se nourrir. Elle coucha sa tête dans mon épaule et nous nous endormîmes près du ruisseau.
Le lendemain je dis à Iule :
— Si tu veux, c’est ici que je construirai la maison.
J’allai donc dans la forêt avec ma cognée, ayant mon plan. Je choisis de jeunes arbres sveltes et droits. Le premier jour j’en ébranchai deux, je les abattis ensuite, et les jours suivants, j’en abattis encore trois. Je les divisai en parts égales, je les fendis, en outre, dans le sens de leur longueur, comme le bûcheron fend ses bûches ; et à l’un des bouts de chacun de ces tronçons à mesure je donnai la forme d’un pieu. Je taillai une large mortaise à l’autre bout.
Ensuite à mi-pente nous cherchâmes un sol ferme et profond. Je traçai les limites de la demeure en sorte qu’elle fût abritée par les arbres du côté de l’ouest. Et puis, ayant creusé la terre avec la cognée, je commençai à abouter les bois en les enfonçant dans la tranchée. Un pâlis ainsi se dressa, la primitive clôture des hommes vivant en forêt. Et seulement, quand je fus venu à bout de ce travail, je me mis à équarrir la charpente du toit. Iule battit des mains, car à présent l’extrémité des pièces, taillées en tenons, s’insérait au creux des mortaises ; et toutes avaient une inclinaison légère pour l’écoulement des eaux. Une étroite ouverture servit d’entrée et s’orienta au levant. Je comblai ensuite les joints avec de la fougère. Voilà, avec ma seule cognée pour outil, je m’étais égalé à l’art naïf du premier constructeur.
Le labeur fut patient et difficile. A peine j’eus dressé le toit, il s’écroula ; et des semaines peut-être s’étaient passées ; il fallut recommencer avec un courage nouveau. Mais nous qui avions perdu la notion du temps, nous ne mesurions pas la longueur de l’effort à la brièveté des jours. Chacun amenait sa tâche, et sans le savoir, nous étions à notre manière d’humbles ouvriers d’éternité : nous avions édifié la maison comme la fourmi élève ses dômes légers, comme l’abeille bâtit ses cellules. Un antique instinct, venu du lointain des races, avait présidé à notre industrie. J’ignorais encore que l’homme ne fait que répéter le geste qu’un autre homme fit naïvement avant lui. Dans l’orgueil de l’œuvre accompli, je criais sous les arbres : je ne voyais pas que pendant que j’étais là, combinant les formes et la pesanteur, un pensif ancêtre doucement était sorti de la forêt et me conseillait. Iule, viens à présent, étends un lit de fougères fraîches pour notre amour. Nos paisibles nuits se riront de l’averse et de l’ouragan. Et voilà le ruisseau, voici la pierre sur laquelle, devant la porte, tu allumeras le feu.
Je partais en chasse. J’avais fabriqué un arc souple et terrible ; des figures gravées au couteau le décoraient, et il était très grand. Mes flèches atteignaient aux plus hauts feuillages. Iule disait :
— Voilà. Tu es à présent le premier des hommes. Tu es plus beau que celui qui, avec une grande canne et des plumes sur la tête, marchait là-bas devant le régiment. Tu as bâti la maison et quand tu pars avec tes flèches, tu es terrible.
Cependant j’étais toujours le même Petit Vieux ; mais l’amour était venu et un jour nous nous étions fait l’un à l’autre, avec la pointe du couteau, une blessure. Et nous avions bu notre sang. C’était là une idée de Iule. Avec mon sang rouge à ses lèvres, elle cria :
— Maintenant, j’ai ta vie en moi et je t’ai donné la mienne.
Les bois regardaient cette petite femme tendre et furieuse, dont la bouche baisait comme elle eût mordu.
Tous les soirs, Iule partait ramasser des cônes dans la pinède. Or, une fois, elle rentra soudain, le souffle court, et me dit :
— Petit Vieux, un visage d’homme était là derrière les arbres et me regardait.
Je m’élançai, j’étais armé de la cognée. J’aurais vengé au prix de ma vie notre chère solitude violée. Les ombres s’étendirent et je n’avais pas vu l’humain redoutable entré dans notre royaume. Je revins vers la maison et dis à Iule :
— Vois, le fer est humide de sang.
Elle vit que je me moquais : elle n’était plus aussi assurée qu’elle eût aperçu réellement un homme.
— Je t’assure cependant, fit-elle, il avait une bouche et des yeux comme toi.
— C’était un arbre, petite Iule, rien qu’un arbre.
Mon rire joyeusement sonnait sous le ciel pâle.
Je n’aimais pas qu’elle me parlât de Iacq. Un levain jaloux toujours fermentait à l’idée que ce garçon avait porté la main sur sa chair vierge. C’était aussi un regret pénible qu’il ne fût plus là pour me donner du tabac. Voilà oui, j’étais obligé de fumer maintenant des feuilles sèches : son tabac à lui avait un goût plus délicat. Je ne pouvais oublier cela, je m’en voulais de ne pouvoir penser à Iacq sans rancune à la fois et sans gratitude. Mais un jour qu’assis avec Iule sous les bouleaux parmi les roches, nous admirions notre toit, elle me dit :
— Songe donc à la figure que ferait Iacq s’il pouvait se douter que toi seul avec tes mains as bâti cette maison ! Il n’aurait plus envie de rire.
Oh ! elle put ce jour-là me parler de lui tant qu’elle voulut. Elle me procura ainsi le plaisir de mépriser Iacq comme un homme grossier et vain, comme un homme que j’avais le droit de considérer avec des yeux froids du haut de ma fierté. Si seulement cette petite folle de Iule ne l’avait pas rejoint si souvent derrière la porte pour rire ensemble de cette chose qu’il disait toujours !
— Vois-tu, fit-elle, il est beau. Toutes les filles l’aiment à cause de cela. Mais toi, tu sais lire dans les livres et voici que tu as bâti cette maison.
Alors je la regardai dans les yeux.
— Iule, parle-moi franchement. N’as-tu jamais senti autrefois remuer ta vie en toi en pensant à lui ?
Et elle me répondit :
— Une fois j’allai dans le bois ; je me roulais à terre comme si j’avais été piquée d’une abeille. Je ne sais pas ce qui serait arrivé si en ce moment il était venu.
Elle me fit cet aveu si simplement que je n’éprouvai pas de colère, car depuis qu’elle m’avait donné son amour, elle ne mentait plus et encore une fois elle avait parlé selon la nature. Moi-même, avec cette vie fraîche de la première femme près de la mienne, j’étais devenu un autre Petit Vieux plus jeune. Il ne faut qu’un toit d’abord et tout change : l’homme a déjà conscience d’une destinée. Il peut dire : ma maison, et en disant ainsi, il pense à celle qui est près de lui et aux enfants qu’il aura d’elle.
Iule avec des rameaux flexibles tressa des nattes. Elle mailla des corbeilles. Je taillais dans des racines les humbles ustensiles qui servaient à nos repas. Une souche devint notre table. Ce fut, avec plus d’expérience, la petite industrie des premiers temps que nous avions passés dans la forêt. Et j’avais imaginé d’assurer avec de souples liens de coudrier tordu une porte faite de branchages et qui nous clôtura dans notre mystère d’amour. Il vint des pommes sûres aux branches des aigrins ; nous mangions aussi des mûres, des prunelles et des cornouilles. Chaque jour des fruits nouveaux nous étaient révélés : sous les châtaigniers le sol était jonché des châtaignes de l’autre automne ; et il y eut de petites noisettes sauvages, les baies rouges de l’églantier, l’amande huileuse des fênes ; le cône laiteux de la pomme de pin abondait. Ou bien j’allais dans la forêt, j’abattais une chair vivante et Iule ensuite, en heurtant le caillou, allumait le feu. Un hérisson quelquefois, comme au temps de la hutte, s’avançait jusque près de la maison : nous ne lui faisions point de mal.