— Elle est là-bas au bois, me dit mon cœur triste.
Je m’en allai vers le bois, je me mis à courir sous les arbres. Des branches cassées m’indiquèrent le chemin par lequel elle avait fui. L’ancienne senteur subtile, l’arome des serpolets montait de ses foulées et tous les oiseaux chantaient. Dans les ramures profondes cria le coucou. Comme un hoquet, comme un sanglot passa son cri dans la haute vie verte : je n’avais pas encore entendu pleurer ainsi l’oiseau. Le bois m’apparut une jeune éternité, un mystère vierge ; je le considérais avec des yeux frais et nouveaux. O quelles rivières d’ombre ruisselaient sur ma chair calcinée à l’haleine ardente des fours ! Quelles sources divines de paix s’égouttaient des arbres légèrement frissonnants ! Une voix au loin appela.
Ma chère Iule, me voilà maintenant près de toi ! Tu reposes sur l’ancien lit de feuilles de notre hutte, tu tiens tes pieds dans tes mains et rien n’est changé, la hutte est toujours là comme si seulement je venais d’en unir les branches.
— Je savais que tu serais venu, dit-elle en riant franchement.
Elle me mena vers la source, m’offrit l’eau claire entre ses mains et ensuite se mit à lisser ses cheveux. Elle avait repris sa grâce de gentil animal sauvage, sa vie onduleuse et souple. Et moi, en riant comme elle, par folie j’embrassais à présent les arbres en les entourant de mes bras. Je faisais là une chose obscure et spontanée qu’avaient dû faire les hommes des âges en regagnant la forêt après l’exil des villes. Le midi tomba et tout à coup je pensai à la tribu qui nous attendait près des fours.
— Iule, dis-je, je suis venu te chercher. L’ouvrage pressait.
Je parlais avec décision, comme un homme qui a la conscience de son devoir.
— Eh bien, fit-elle, tu repartiras seul. Iule n’ira pas avec toi.
— O Iule ! les femmes mettaient cuire du beau pain doré sur la cendre.
Ce fut à cause de cela qu’elle me suivit docilement vers la lisière. Le Père avec les aides manœuvrait près de la table. Il m’aperçut et de loin me cria :
— Tu as fait sagement de revenir, Petit Vieux. Maintenant, tu n’ignores plus ce qui est bien et ce qui est mal.
Iule avait un autre visage en écoutant cette simple parole.
Il tomba des pluies ; le venteux automne arrivait par la futaie. Les paillassons coururent comme un camp en marche ; les hommes rentrèrent réparer les outils. Un jour brouillé et bas glissait à travers les vitres ; à peine on voyait les mains battre sur l’enclumette le fer ébréché. Maintenant aussi les arbres du bois commençaient à s’empourprer.
Puis des éclaircies bleuirent, une tiédeur de soleil sécha l’arène ; les petites ombres dans la pâleur de l’aube se reprirent à faire leurs gestes rythmés. Une suprême ardeur régna. Iule, ma chère Iule ! avec quel entrain tes petites jambes blondes d’argile couraient sous la charge des briques fraîches ! Toi et moi, avec le temps, étions devenus d’habiles ouvriers.
La sieste du midi s’accourcit. On ne fumait plus sa pipe qu’à la nuit, autour des feux de bois. Alors ces hommes taciturnes se parlaient du village ; leurs faces étaient moins sombres, comme si déjà ils voyaient se lever derrière les fours le clocher natal.
Un jour l’aïeule partit pour la ville. La nuit était tombée quand elle rentra. A la clarté des lampes, des étoffes s’éployèrent ; les femmes les palpaient entre leurs doigts. Il y eut des vêtements moelleux pour les enfants. Pour la première fois de notre vie nous sentîmes la douceur d’un tissu envelopper chaudement nos membres. La laine vêtit nos peaux nues qui avaient grelotté sous la bise et brûlé sous le soleil. Nous n’osions faire un mouvement, de peur de froisser la trame unie. Et moi, ce soir-là, je regardai avec une gaucherie timide cette sauvage fille des bois habillée comme une petite Vierge des chapelles et qui tournait sur elle-même, en cambrant sa taille. D’un cri tout à coup elle bondit vers le grand coquemar de cuivre qui chauffait sur le poêle.
— Petit Vieux, est-ce bien moi ? Me reconnais-tu encore ? Jamais je ne me serais crue si belle.
Ensuite sa pensée glissa, elle fut là-bas avec Mama, la prostituée secourable, le pauvre bon cœur chargé de péchés.
— Petit Vieux !… Si elle pouvait me voir !
D’intimes et heureuses sensations jaillirent, s’accordèrent à la joie de l’heure. Elle eut l’éveil du sentiment de la dignité, s’éprouva grandie, dans l’importance d’une croissance sociale.
Ce fut là la fin du travail ; sous de bas ciels nébuleux, la lumière s’éteignit ; on sentit peser la stagnation prochaine du solstice. Des attelages maintenant roulaient dans la plaine ravinée, de longues charrettes qui se comblaient d’empilements de briques et ensuite prenaient le chemin de la ville. Dans le désert rouge, parmi les flaques rouilleuses, il ne resta plus debout que les grands pilones entamés, la brèche déchiquetée des cuissons de l’été.
D’abord les femmes partirent, les mères, l’aïeule, fléchies sous le poids des hardes : au petit matin on vit leurs silhouettes décroître dans l’air pluvieux. Elles marchaient sur un rang, à pas rapides, reprises par le désir de l’abri sûr, de la petite maison au village, dans la tranquillité engourdie de l’hiver. Nous demeurâmes un jour encore avec les hommes, rentrant les pailles, les tables, les moules.
— Hé ! Petit Vieux, disait Iule, le dimanche on va à l’église. Je mettrai ma belle robe. S’il y a des boutiques, tu m’achèteras des boucles d’oreilles.
Le Père retira les clefs. Le silence, la mort régnèrent dans l’ancienne animation du camp. Et à présent, avec la charge des bêches aux épaules, nous relayant pour pousser les brouettes où s’entassaient les ustensiles et les literies, les mâles de la tribu, à leur tour, dans la clarté brouillée du matin, fendaient la plaine.
Nous traversâmes des villages ; les fermes blanches à toits de tuiles rouges, les étables effumant un suint chaud se groupaient en rond autour des clochers pointus. Des chevaux tiraient la charrue ; il y avait des enfants qui mangeaient d’épaisses miches beurrées sur le pas des portes.
La nuit tomba : moyennant le denier du pauvre, nous fûmes hébergés dans une grange. La chaude senteur des pailles nous enveloppa ; et, avec ses petits pieds las, Iule était près de moi, sa tête rousse dans ma poitrine.
L’aube filtra par les joints des vantaux, le Père donna le signal et, encore une fois, les routes s’allongèrent. Vers le midi, des gens sur des seuils commencèrent à nous saluer : les faces étaient cordiales, comme pour un retour attendu.
Nous marchâmes ainsi jusqu’à la tombée du jour. Et puis des fumées volèrent, l’odeur des feux de bois nous arriva du hameau. Toutes les portes étaient ouvertes. Des femmes avec des nourrissons dans les bras s’avançaient et embrassaient les hommes.
C’était là, aux confins de la lande, une centaine de maisons badigeonnées au lait de chaux, parmi des emblavures et des vergers. Des fils, des pères en étaient sortis au temps de l’exode : et maintenant les barrières étaient levées, chacun rentrait dans les maisons où des petits étaient nés, où des vieux avaient été cloués dans leur bière. La mort et la vie avaient passé pendant leur absence et à leur tour ils arrivaient, maigres et errenés, ayant gagné le pain de l’hiver.
Le Père poussa une porte et dit :
— Voici. Toi et Iule à présent vous vivrez dans cette maison avec nos enfants et nous-mêmes.
Nos pieds enfin goûtèrent la fraîcheur du carreau, après la longue marche harassée. La nappe de serge fut tendue, les étains résonnèrent ; une garbure épaisse fuma sous la lampe claire. Aux siestes brèves du campement, nous n’avions pas connu un si grave et si naturel plaisir.
Des voisins, de coriaces campagnards, de menues commères entrèrent, se pressèrent près de l’âtre. Ceux-là étaient loquaces : ils dirent les humbles fastes, les obscures destinées. L’histoire du hameau, tandis qu’au désert là-bas les autres peinaient, se déroula, la moisson, les labours, les semailles. Le charron avait remis un toit de tuiles à sa maison ; la femme du messager avait eu deux jumeaux ; des jeunes gens avaient échangé les promesses.
Quelle chose nouvelle pour Iule et pour moi ! A la ville comme à la forêt, nous avions vécu en sauvages, ignorant les solidarités. Et voilà, ce hameau nous révélait le rudiment de la cité selon la vraie vie, chacun bêchant et ensemençant pour soi, mais tous associés de peine et d’intérêts, avec une communion de misère et de courage.
Iule écoutait, bouche bée, avertie soudain qu’il existait des âmes simples, différentes des haineux et sournois maraîchers peuplant l’abord des villes. Ah ! nous les connaissions bien, ceux-là, embusqués derrière la haie avec leurs chiens et leurs fourches, donnant la chasse aux petits pillards affamés qui maraudaient un navet à la limite de leur champ ! La famille, la collectivité sociale vaguement s’éveillèrent, eurent un sens. Au campement déjà, dans les parlotes des soirs, on nous avait dit qu’il n’y avait pas de pauvres au hameau. Personne n’était riche, mais tout le monde travaillait ; le pain jamais ne manquait à la faim des petits.
La tribu reprit racine. Les ouvriers roux du feu furent, aux grasses matrices de la terre, un autre peuple redevenu laboureur. Des bêches fouissaient les courtils ; les champs s’emplirent de brusques silhouettes qui traînaient la herse. On rentra les derniers fruits pour les réserves de l’hiver ; je montai au verger cueillir la pomme pourprée d’automne. Iule avec prudence rassemblait la récolte dans les bannes. Quelle joie de palper et de croquer librement les belles pulpes vermeilles qui, autrefois, par delà les clos murés, excitaient si cruellement nos convoitises ! Nos mains et nos habits étaient parfumés de sève verte. Nous vivions là dans l’abondance des biens de la terre, au cœur inépuisable des fructifications.
— Vois un peu, Petit Vieux, disait Iule, une fois tu es venu dans la plaine avec moi. A présent nous avons un verger et une maison. Nous mangeons du bon pain frais. Si cependant toi et moi n’étions pas allés vers l’arbre, cela ne serait jamais arrivé.
Avec son front court, elle exprimait là une idée juste de destinée ; nous ne pouvions encore la comprendre et néanmoins elle remuait quelque chose de profond en nous. C’était comme une main qui était sortie d’un nuage et nous avait menés vers la vie.
Les pommiers se dénudèrent : nous rentrâmes les dernières cueillettes ; d’humbles richesses s’accumulèrent aux greniers. Les maisons ressemblèrent à de petites arches combles qui tranquillement attendaient l’hiver. Iule maintenant trempait la soupe, aidait l’aïeule à enfourner le pain. Ses mains sentirent l’oignon, le poireau, les bonnes herbes qui parfument le repas. On lui confiait aussi la vache ; elle sut manier les aiguilles d’un tricot, et en tricotant, elle menait la bête pâturer au long de la route. Moi, avec les hommes, un jour je partis couper les osiers, dans la région des marais.
Je connus l’alternance des travaux qui partageaient ces humbles existences. Le printemps venu, le hameau partait cuire la brique aux confins des villes. Il ne restait aux maisons que les vieillards, les jeunes mères et les infirmes. Ceux-là prenaient soin de la vache, du mouton et du porc ; ils entretenaient l’habitation et le courtil ; ils regardaient l’épeautre, le seigle et la pomme de terre pousser au soleil de l’été, dans l’étendue solitaire. On s’entendait ensuite pour faire ensemble la moisson. Au retour, la grange était remplie : activement, silencieusement la maison s’était préparée à recevoir la tribu revenue de l’exil. Et puis arrivait l’hiver : avec des gestes souples on courbait l’osier, on maillait les corbeilles et les paniers. L’ardent briquetier de l’été, le hâtif ouvrier des derniers labours devenait le vannier aux mains agiles, derrière les vitres étamées par le givre.
Le fléau battit sous l’auvent des granges. Je portais le grain au moulin ; j’en poussais devant moi une pleine brouettée. J’avais de bons moments parmi les fariniers aux masques blancs, dans la maison pâle où neigeait la farine. Le ronflement des ailes virant sur leurs axes me rappelait avec douceur le tonnerre sourd des ponts par-dessus mes sommeils blottis aux nervures du fer.
Le petit pauvre est observateur : il saisit les analogies. Sa tête travaille comme le moulin broie la pulpe grasse du grain. Au coup de vent du hasard, elle aussi, dans l’immense aventure quotidienne de la vie, fait sa farine de tout ce qui passe à sa trémie. Moi, je regardais le geste lent des fariniers sous les hautes solives poudrées déverser aux conduits le sac de grain, arrêter ou mettre en mouvement le taquet. Ils étaient silencieux et patients, comme tous ceux qui s’aident des forces de la nature. Quand le vent cessait de souffler, le moulin chômait ; et en sifflant doucement des airs mélancoliques, ils attendaient que le vent reprît. Je sifflais comme eux.
Ma vie se haussa. J’éprouvai le sentiment que moi aussi, en rapportant le grain moulu à la maison, je faisais une chose utile. Le moulin moud le blé et ensuite, au creux de la maie, des poings activement pétrissent la farine. J’étais l’intermédiaire entre la maie et le moulin. Quand enfin le pain levait, j’avais la conscience d’avoir pris ma part de l’œuvre. C’était une chaleur de joie et d’orgueil, comme de faire le bien et de mériter la vie. A présent que la réflexion m’est venue, j’admire quelles forces secourables, quelles réserves de courage et de sagesse reposent au fond de l’être le plus dénué. Il n’y avait qu’un peu de temps que j’avais cessé d’être un petit vagabond, mêlé aux lamentables épaves que charrie le fleuve fangeux des villes ; et déjà, par la puissance de l’exemple, aux approches d’une humanité simple et cordiale, je sentais en moi les mouvements d’une conscience. Cependant là-bas, torturé par la faim, il aurait pu m’arriver un jour de voler sur le comptoir du boulanger un pain. Tout l’appareil social se fût ébranlé pour me mener au juge. Celui-ci aurait établi sans peine que j’étais un précoce criminel parce que, dans une société hypocrite et lâche, la faim, plus encore que le vol d’un pain, est un attentat à la moralité publique. Moi qui étais un enfant mis bas dans l’ombre d’un porche et à qui personne n’avait appris à travailler, moi qui avais poussé à la vie comme l’ivraie du bord des fossés, je serais devenu, dans les corrosifs dortoirs d’une maison de correction, un être perverti, aux yeux cauteleux, au cœur fermenté de haine et de révolte.
La première neige floconna : les vergers, les toits de feurre et de tuiles sombrèrent dans un silence blanc. L’intimité alors se retira au cœur des maisons, une quiète vie feutrée de silence et d’attente près des bêtes domestiques. L’horloge, au chaud des âtres, scanda les heures actives, le rythme des mains tressant l’osier, les molles et muettes détentes de la veillée au feu des crassets. Tout le hameau, derrière les vitres, façonnait des bannes, des paniers à égoutter le fromage et de délicates corbeilles. On entendait au fond des étables le ruminement pesant des vaches, le barbotement des porcs dans l’auge ; et les routes étaient vides, il n’y avait point d’autre bruit. Toute attache sembla coupée avec le monde du dehors. Cependant au matin un clapotement de sabots d’enfants traînait, filles et garçons en petites bandes, le nez bleu et les mains dans les moufles. C’était la classe du cordonnier Jean. Les sabots un peu de temps méandraient le long des haies et puis heurtaient le seuil d’une porte basse. Nous allions avec les autres. Dans une chambre aux vitres brouillées, un vieil homme, des bésicles au nez, piquait l’alène et tirait le fil avec ses grosses mains noires de poix.
Trois bancs s’alignaient près du poêle de fonte. Il y avait au mur d’antiques images et des livres dans le bahut : ils aidaient le vieil homme à méditer sur les choses de l’univers. Depuis bientôt soixante ans qu’il était au hameau, sa vie se passait à aimer le prochain et à ressemeler le pays, dans cet humble coin du monde. Il n’avait pas eu d’autre ambition, laissant venir à lui les petits enfants, leur enseignant ce qu’à grand effort de cerveau, sans l’aide d’aucun maître, il avait appris lui-même dans ses images et dans ses livres. Mon Dieu ! ses livres ! D’anciens almanachs, des Mathieu Laensberg de l’an quinze aux feuillets déchiquetés et racornis, comme grignotés par les souris, maculés par le coup de pouce mouillé dont il les tournait, jaunis et chinés à l’égal de la peau de ses mains ! Il possédait aussi quelques fragments des Evangiles. Quand il nous parlait de Christ, c’était vraiment comme une figure de lumière qui se levait devant nous, un homme infiniment bon d’aujourd’hui disant de douces paroles.
— Christ est passé ce matin, disait Jean gravement. Il est entré ici, il s’est assis ici, il m’a dit de belles choses que je vais vous dire à mon tour.
Tous ne le croyaient pas, mais moi je regardais la chaise qu’il me montrait du doigt. J’étais sûr que la chose était arrivée comme il disait et que Christ s’était assis sur la chaise. Il me semblait qu’il devait lui ressembler.
Avec le tremblement de ses gros verres sur son nez picoté de trous noirs, il partait de là pour nous expliquer qu’il fallait aimer les autres comme soi-même, partager avec le pauvre sa misère et ne point faire de mal aux bêtes.
Je pense avec émotion au bonhomme Jean. Il ressuscite du passé de ma vie comme un humble saint de village. Si j’arrivai plus tard à démêler le bien du mal, moi le petit vagabond à l’âme obscure, c’est à lui, à la grande lumière qui tombait de ses mains ouvertes que je le dois. Cependant à peine il passa dans ma vie et il ne s’en est jamais allé.
Assis parmi nous, ses mains cordées courant le long des lignes, il nous lisait les textes, nous expliquait les vieux symboles. C’était l’astrologue au chapeau pointu, à la robe constellée de lunes et d’étoiles ; c’étaient les mois et les saisons, les solstices, les équinoxes ; c’étaient les fables, les proverbes et les sentences. Je connus les Jours d’or du calendrier ; les grands Béatifiés m’apparurent des ancêtres, des grands-pères nimbés et glorifiés pour avoir fait leur devoir sur la terre.
Il nous apprenait aussi à épeler et à écrire. D’une grosse écriture à la craie il traçait sur le bahut des lettres qu’ensuite il nous fallait recopier jusqu’à ce que les deux côtés de nos ardoises en fussent remplis. La touche grinçait, mal conduite par les doigts gourds ; tandis que nous nous appliquions à nos jambages, lui un peu de temps s’en allait battre un pan pan à sa table. D’autres fois, en vidant un sac de châtaignes sur le carreau, il nous enseignait l’arithmétique. Deux et deux font quatre et quatre font huit, et quatre fois huit… Qui aurait dit jamais, petite Iule, qu’un jour toi aussi pourrais compter jusqu’à cent ?
Quand le bonhomme disait : « Regardez-moi bien. C’est moi qui suis Dieu et je pousse la terre comme ceci et la lune comme cela, » je croyais véritablement que Dieu était devant moi et me révélait le grand mystère.
La petite école finissait à midi. Alors, comme au matin, les sabots se remettaient à battre le long des haies. Parfois une rixe s’élevait. Les grands fonçaient sur les petits. Iule et moi tapions avec les poings : on la redoutait. Quand nous rentrions, la pomme de terre fumait sur la table. Il y avait là le père et trois de ses fils, assis autour de l’âtre sur des escabeaux bas, avec les outils et les osiers frais. Ils ne s’interrompaient de remuer les mains que pour manger et ensuite travaillaient jusqu’au soir. Iule avait pris goût à ce travail ; j’y étais moins habile qu’elle. Les osiers sous ses doigts précis se déroulaient comme de minces couleuvres. Elle les tordait, les maillait en délicats corbillons. Dans le taciturne hiver de la maison, l’horloge battait d’un pouls lent, la lampe s’allumait, le chaudron à petits bouillons cuisait à la crémaillère.
Cette vie monotone doucement nous engourdissait. L’autre hiver j’avais gelé sous les ponts, Iule une nuit avait manqué ne plus jamais s’éveiller : c’était Mama qui l’avait ramenée à la vie en la couchant près d’elle dans sa chaleur d’amour. Qu’était-elle devenue, celle-là, en sa pauvre vie de misère et d’abjection ? Ah oui ! qu’était devenue la pauvre Mama avec ses vieilles loques bariolées, avec le châle à trous sous lequel, comme une image de la mort galante, elle se pavanait dans le soir impur des rues, chuchotant des invites cajoleuses aux passants ? Elle toussait déjà en ce temps d’un si affreux râle d’alcool et de phtisie !
Oui, ce fut là un heureux temps. Il faut que la maison, l’antique tradition familiale soit bien profondément incrustée au cœur des races pour ressusciter si vite l’instinct de la sociabilité. Comme de libres bêtes farouches, nous avions vécu, aux confins de l’humanité, l’aventure des jours. Et déjà nos fibres se reprenaient à la chaleur vive des contacts.
Une filialité obscure palpita, m’assouplit à la vie commune près de l’ancêtre et de l’aïeule. Iule aussi sembla changée. Elle ne jurait plus par les saints noms. Des mots, des rappels de choses ordurières s’éliminèrent. Ses fonds de nature rusés et sournois furent comme limés à la probité de ce peuple loyal et doux.
Voilà oui, je fus dupe comme tout le monde de sa petite comédie de dissimulation. Je ne savais pas pourquoi quelquefois elle tirait la langue derrière le dos des gens qui étaient là et ensuite étrangement me regardait en riant. Quand je commençai à voir clair en elle, il me parut qu’elle avait instinctivement deux âmes, son âme des dimanches qu’elle passait avec sa belle robe, une âme franche et amusée avec laquelle elle se regardait au miroir et partait entendre la messe au village à une lieue du hameau, et puis l’autre, clandestine et butée, sa petite âme de misère et de vice là-bas dans la ville.
Un jour les arbres bourgeonnèrent et le temps des paniers fut fini. Il vint des oiseaux ; la sève verte monta. On prépara la terre pour les semis. Toutes les maisons étaient vides et Iule commença à me reparler de la forêt. Moi, je l’écoutai distraitement d’abord. Ma vie était plutôt avec ces hommes qui se courbaient dans la campagne rose. La petite classe avait pris fin avec la neige et l’hiver. Les sabots ne cognaient plus à la porte du doux maître ingénu : par les chemins verts ils partaient pour une autre école très loin où un vrai maître enseignait d’après les principes. Le dernier jour, Jean gravement avait pris un de ses antiques almanachs et me l’avait mis dans les mains, disant :
— Toi, tu n’es pas comme les autres. Je lis des choses dans tes yeux. Si un jour tu es malheureux ou si tu as besoin d’un conseil, ouvre le livre, tu y trouveras la bonne leçon.
Ce fut pour moi comme un legs de vie, comme un don religieux ; le livre palpita près de ma chair sous ma chemise.
Un matin de ciel couvert, les portes battirent : c’était le lundi de la semaine de Pâques. Les hommes, chargés de pelles et de bissacs, partirent comme ils étaient revenus. Tous les ans, au même jour, pluie ou soleil, on émigrait avec les hardes en tas dans les brouettes. Le Père allait devant et les fils suivaient. Les femmes ensuite arrivaient, trouvaient le campement installé. Quelques vieilles gens demeuraient seules dans les maisons pour les semailles et les berceaux. Nous traversâmes les villages ; sur les seuils, comme au temps du retour, des enfants mangeaient du pain beurré ; et les haies verdoyaient. J’avais un couteau, de bonnes chaussures, un bâton à la main. Je me sentais un homme et toute la vie devant moi.
Iule, dans le soir, eut des yeux étranges.
— Pense donc, Petit Vieux, fit-elle, si la petite maison était toujours là ?
Mon cœur battit fortement ; tout le bois vert passa. O Iule ! la petite hutte sous la jeune pousse des feuilles ! Le vent comme le souffle d’une bouche endormie ! La pluie comme des pas légers qui s’approchent ! Je n’étais plus avec les hommes. Elle se mit à rire et chuchota dans mon cou :
— La maison pense à nous comme nous pensons à elle, Petit Vieux.
Elle ne dit pas autre chose, et moi, voyant ses yeux rusés, je tremblai comme si déjà elle m’avait pris par la main et me menait vers la hutte. Si j’avais fait un pas vers le bois, peut-être je ne serais plus jamais revenu. Je secouai la tête.
— Vois-tu, Iule, il y a eu les pluies et les neiges.
Et ensuite je fus devant elle, la bouche vide de paroles. Je n’osais plus aller au bout de ma pensée.
Tout de suite la vie du campement reprit, elle sembla avoir été interrompue la veille seulement. Les paillassons au dos des hommes coururent brandis, debout comme des tentes en marche. Les feux de bois fumerolèrent sous la marmite. A coups de talons nus, Iule et moi arpentâmes l’aire où une pauvre herbe maigre comme le poil d’une bête galeuse par places avait repoussé. Maintenant l’équipe avec ses huttes s’avançait aux terres vierges. L’ancienne dévastation du désert demeura derrière nous. On défonça des champs encore verts, gras de la sève des récentes cultures. Le Père lui-même avec les maîtres du fonds en avait fixé les limites. Voilà bientôt trente ans qu’un matin il était venu pour la première fois et chaque année la campagne reculait, entamée par les brèches, mangée par la cuisson des fours tandis qu’à l’opposé, dans l’horizon déchiqueté, la bâtisse comme une armée toujours plus loin avançait.
La forêt, de toute sa masse légère et reverdie, maintenant était là, dans les jeunes pluies d’avril. Iule quelquefois rôdait autour de moi, me regardait avec des yeux sournois. Quand le soir tombait, elle disparaissait dans le bois. Une fois, je la guettai. La petite ombre, dans la nuit des arbres, ardemment fouissait sous les mousses, à la base d’un chêne. Mon souffle haleta : elle me vit près d’elle et aussitôt, d’un cri de colère, elle se laissa tomber, s’aplatit toute raide sur le trou qu’elle creusait. J’étais très doux et cauteleux. Elle se rassura ; elle riait avec des yeux dissimulés et hardis :
— Petit Vieux, tu ne le diras à personne ?
— Non.
— Eh bien, j’ai trouvé quelque chose et l’ai caché là. Vois !
Elle gratta dans le trou et en retira une petite boîte où il y avait une boucle d’oreille.
— Iule, tu mens ! m’écriai-je. Tu as volé cette boucle à la vieille femme.
Je marchai sur elle et voulus lui arracher la boîte ; mais elle la tenait dans sa main crispée, ses ongles me griffaient le visage.
— Donne-la moi, donne-la moi ! criais-je toujours.
Nous luttâmes. D’un bond elle s’échappa et, à une petite distance, avec une joie méchante, elle me défiait et sourdement disait :
— Elle est à moi ! Je l’ai volée ! je l’ai volée ! Elle est à moi !
Je me mis à siffler tranquillement entre mes dents, et puis, après un peu de temps, je lui dis :
— Vois maintenant : cette femme t’a aimée comme une fille et tu l’as volée.
Elle cria encore une fois en faisant tinter l’or de la pendeloque :
— Elle est à moi. Je percerai un petit trou à mon oreille, je la passerai dans le trou. Si quelqu’un dit que cette chose n’est pas à moi, il en a menti.
Je lui répondis doucement :
— Il n’y a là qu’une boucle et tu as deux oreilles. Comment feras-tu pour en mettre un morceau à toutes les deux ?
— Oh ! fit-elle, je n’avais pas encore pensé à ce que tu dis là. La boucle était dans le tiroir là-bas : il n’y en avait qu’une et je l’ai prise. Je ne les aurais pas prises toutes les deux.
— Si j’étais toi, Iule, je la rapporterais à la vieille femme, puisqu’aussi bien tu as deux oreilles et que tu n’as qu’une boucle. Je lui dirais : J’ai pris cette boucle dans le coffre et à présent je te la remets. Elle se fâchera et puis elle oubliera que tu es allée au coffre. Je t’assure, c’est cela qui est le mieux.
— Oui, s’écria-t-elle joyeusement, c’est cela qui est le mieux.
Je fis un pas, je croyais qu’elle me rendrait la boucle. Mais elle se recula derrière un arbre et se mit à rire.
— Après tout, n’est-elle pas à moi, puisque je l’ai ? Dans le coffre, elle n’était à personne et maintenant je la tiens dans mes mains. Pourquoi l’un aurait-il une chose que l’autre n’a pas ?
Voilà, cette petite fille, dans sa cervelle obtuse, disait là une vérité effrayante. Si l’un a un morceau de pain qui est refusé à la faim d’autrui, c’est celui-là qui est le voleur. Tout devrait être partagé entre les hommes, et qui a deux boucles d’oreilles peut bien en donner une à qui n’en a pas. Cependant je dis à Iule :
— Pense à ceci : la vieille femme a payé la boucle avec son argent, et si elle te demandait le prix qu’elle en a donné, tu ne pourrais pas le lui rendre.
— Eh bien, fit-elle, va toi-même la remettre dans le coffre. Quand elle l’ouvrira, elle verra la boucle et elle ne songera pas à autre chose.
Ses paupières battirent ; elle eut une petite douleur sèche qui lui crispait la bouche.
— Je l’avais tenue cachée sur ma peau tout un temps. Elle brillait si gentiment au soleil ! Si tu l’avais vue pendue à mon oreille, tu aurais cru voir une autre fille. Oh ! je la déteste, cette vieille femme ! Pourquoi a-t-elle eu de douces paroles pour moi ?
Je lui ouvris les doigts, elle m’abandonna enfin la boucle et alors moi, avec le cri de la force et de la ruse, je partis en courant vers le camp.
— Elle est à moi, Iule ! Si tu dis que c’est moi qui l’ai volée, je t’étranglerai.
La Mère était dans la cabane avec les hommes : c’était la fin d’une journée de travail. Personne ne s’aperçut que je tenais quelque chose dans les mains. J’étais venu avec le ferme propos de rendre la boucle à la vieille femme, et maintenant j’étais là, bouche close, éprouvant à mon tour une joie singulière à tenir ce petit trésor entre mes doigts. Je pensais : puisqu’elle ne sait rien, il vaut autant garder cela pour moi seul. Dans le fond de la chambre était l’appentis où couchaient les deux vieux ; je savais que le coffre était près de la porte. Les hommes maintenant, avec des gestes lourds de sommeil, se dirigeaient vers les lits. Je me coulai jusqu’à la porte. Je me disais qu’une fois dans l’appentis, j’ouvrirais très vite le coffre et y jetterais la boucle. Mais la Mère me dit :
— Où vas-tu par là, Petit Vieux ?
J’aurais pu lui répondre que je devais pénétrer dans l’appentis pour une chose qui ne la concernait pas ou bien lui remettre simplement la boucle en lui disant : « Voilà, Iule l’avait prise et je la reporte dans le coffre. » Mais tout à coup je songeai que si je le disais ainsi, il y aurait dans la maison une grande colère contre Iule. J’étais là devant la porte, les yeux bas, ne sachant quelle histoire imaginer. Et puis encore une fois je sentis le charme étrange de l’or à mes doigts. Mes dents se serrèrent ; je n’aurais pu en tirer un son. Ce sera pour demain, pensai-je, quand personne ne sera plus dans la maison. Iule en ce moment rentra ; j’entendis le battement de ses petits pieds nus, près de moi. D’un souffle dans mon cou, elle me demanda :
— L’as-tu vraiment jetée au fond du coffre ?
Et je lui dis :
— Je l’ai fait.
Cependant je tenais toujours la boucle dans mes mains.
Le lendemain je passai la journée à tremper les argiles. Iule ne travaillait jamais loin de moi : elle allait et venait avec l’eau de la tine. De la rancune couvait dans son œil oblique. A plusieurs reprises elle me demanda si c’était vraiment vrai que j’eusse remis la boucle dans le coffre. Je remuais simplement la tête sans dire ni oui ni non. Il n’y avait pas la moindre honnêteté en tout cela ; je n’éprouvais plus le même sentiment de bonne conscience que la veille. Elle, du moins, avait cédé à l’instinct, au plaisir naturel de dérober un bijou pour s’en parer. Les mains du pauvre sont tentaculaires ; mais moi, en différant de restituer la boucle d’or, je paraissais me donner le temps d’user les mouvements de ma probité.
Iule, pendant le repos du midi, vint se coucher près de moi. Elle tenait ses pieds dans ses mains, ce qui était chez elle le signe de la réflexion, et elle me regardait franchement.
— C’est que, vois-tu, Petit Vieux, me dit-elle, si tu ne l’avais pas fait, cette boucle serait maintenant à toi. Jamais je ne te l’aurais redemandée.
— Eh bien, voilà, lui répondis-je. Hier, la Mère m’a empêché d’aller jusqu’au coffre. Je l’ai cachée entre les planches.
Elle me dit tranquillement :
— Tu ne l’as pas cachée entre les planches. La boucle est dans ta poche. Si tu m’en crois, maintenant que tu t’y es habitué, tu la garderas pour nous deux.
C’était là la chose terrible, je commençais à m’habituer, comme elle disait, à l’idée d’avoir toujours le poids léger de cet or près de ma chair vive. Je n’aurais plus eu le même courage s’il m’avait fallu dans le moment aller vers le coffre. Ce n’est pas l’affaire d’un jour, pensai-je, puisque aussi bien la vieille femme ne s’est aperçue de rien.
Alors elle coula son bras sous ma nuque ; et elle ne me demandait rien, elle me caressait d’une affection câline.
— Je suis malade du bois, fit-elle. Sens comme mes mains brûlent. Pourquoi sommes-nous venus chez ces hommes ? Là-bas nous aurions vécu ensemble sans avoir de comptes à rendre à personne. Toi et moi aurions travaillé librement pour nous. Petit Vieux, je t’assure, cela eût mieux valu pour tous deux.
Sa voix doucement chuchotait près de mon oreille ; et maintenant, appuyé sur le coude, je regardais la ligne verte de la forêt dans le ciel clair. Je tenais mes dents serrées, comme pour arrêter mon cœur près de sortir. Mais elle toujours suivait son idée et plus bas elle disait :
— Nous partirions le soir quand les hommes sont dans la maison. Personne ne saurait où nous sommes allés et chacun de nous à son tour porterait un peu de temps cette chose. Pense à cela : il n’y aurait jamais personne pour nous la réclamer.
Une chaleur monta de ma vie. J’aurais voulu pleurer, avec mon cœur gonflé comme une fève entre mes mains. Il existait déjà de si solides liens entre moi et cette famille de hasard ! Et cependant la forêt parfumée aussi m’appelait. La voix de Iule à mon oreille était comme le frôlement du vent venu de dessous les arbres. Je me retournai pour ne plus voir les cimes et dans ce mouvement je sentis tout à coup qu’elle tâchait d’entrer sa main dans ma poche. Elle se vit surprise et aussitôt elle se mit à crier d’horribles jurons ; toute la lie de la ville remonta ; et maintenant elle se sentait à jamais vaincue, livrée à moi.
Le Père, du seuil de la maison, battit des mains ; les hommes l’un après l’autre se levèrent pour reprendre le travail et jusqu’au soir Iule, avec sa passion noire, resta muette. Moi, par moment je tâtais la boucle au fond de ma poche. Je n’avais plus la même joie, comprenant que ce serait perpétuellement entre nous un sujet d’irritation et de rancune. Je pensais : Qu’est-ce que tu vas devenir avec cela qu’il te faudra toujours cacher ? Si tu ne le rends pas, on se doutera tout de même à la fin que c’est Iule ou toi qui l’as volé. La tentation du bois revint, persista, l’impunité après la mauvaise action, le sûr mystère des cachettes où personne n’irait nous découvrir. Le soir tomba et elle vint gentiment à moi. Elle me dit :
— Que tu la gardes ou que tu la rendes, à présent ça m’est égal. Fais comme tu voudras. Jamais plus je ne t’en parlerai.
— Iule ! Iule ! m’écriai-je, pourquoi l’avais-tu prise ? Tout le mal est venu de là. Maintenant il ne nous reste plus qu’à nous cacher dans le bois. Nous ne pourrions plus vivre auprès de ces gens.
Iule doucement riait, suivait son idée. Elle me dit :
— Une fois que nous serons dans le bois, nous ne nous occuperons plus de ce qu’ils peuvent penser de nous.
Je n’aurais pu expliquer comment il se fit que tout à coup je crus sentir battre l’almanach dans ma poitrine.
Je le portais toujours sur moi, l’ouvrant quelquefois et, un doigt sur les lettres, m’efforçant d’aller jusqu’au bout des lignes. Il semblait me dire : Fais-le ! Fais-le ! Mais le Père nous appela ; les autres hommes déjà dormaient.
— Demain, petite Iule ! Demain…
Elle se coucha sur la botte de paille : la porte fut refermée ; et par-dessus le ronflement de la chambrée, sa voix doucement monta.
— Bonsoir, Petit Vieux… Demain, demain…
A l’aube la maison se vida et moi, à pas prudents, écoutant au loin les voix dans le camp, j’allai vers le coffre. Il était fermé, la Mère en avait enlevé la clef ; et la boucle entre mes doigts, je regardais à présent le coffre avec un grand serrement de cœur. Iule, venue sur mes talons, me dit bravement :
— Puisque aussi bien cela est, mets-la sur le lit. Nous n’avons plus rien à cacher à présent. Elle la trouvera là en rentrant et elle comprendra pourquoi nous sommes partis.
Je jetai la boucle sur le lit. Aussitôt nos pieds coururent ; la forêt s’ouvrit : nous ne cessâmes de courir que lorsque le souffle nous manqua.
Nous roulâmes au lit tiède de la terre et Iule cachait quelque chose derrière elle. Nous fûmes là tout un temps comme évanouis à la vie, avec le halètement de nos poitrines. Aucune rumeur ne s’éveillait du camp ; le silence, la grande paix fraîche des feuillages nous enveloppait. J’étais heureux, je n’avais pas de rancune contre Iule. Elle avait fait le mal : je ne m’étais pas séparé d’elle dans les conséquences de la mauvaise action : j’avais pris fraternellement ma part de la faute. Si elle avait dû être menée en prison, j’aurais voulu y être mené avec elle. C’étaient là des pensées bien subtiles pour un jeune garçon. Et pourtant cela fut profondément en moi, dans l’inexprimé de ma vie, comme un éveil de mon intime beauté encore obscure.
O ma chère Iule, j’avais porté ta faute comme une peine lourde et maintenant, ayant accepté d’être séparé des autres hommes à cause d’elle, je sentais au-dessus de moi une chose très douce, confusément montée du fond de ma vie, et qui se mêlait à la bonté de la nature. J’ai pris alors tes mains dans les miennes ; je t’ai regardée dans les yeux et je ne pouvais rien te dire. Jamais je ne m’étais senti plus près de toi qu’à travers la faute partagée qui si intimement confondait nos deux destinées. Toi non plus tu ne me parlais pas, mais une clarté passa dans tes yeux, ta poitrine fut secouée, et à présent peut-être tu te rendais compte que je t’avais donné ma vie.
Les mouches vibrèrent vermeilles ; l’ondée d’or du midi filtra sous les feuillages ; et l’ancienne faim des pauvres recommença. Iule disparut un peu de temps derrière les arbres et ensuite je la vis revenir, chargée d’un vieux sac. Je compris que c’était cela qu’elle avait tenu caché derrière elle.
Maintenant, sans rien dire, d’une activité nerveuse de fourmi, elle ouvrait le sac et en retirait du pain, des pruneaux, des noix, des quartiers de pommes séchées, une bouteille, une assiette ébréchée. A chaque objet qu’elle étalait devant moi, elle me regardait en riant avec son petit ouah joyeux. Elle avait emporté aussi les souliers et les vêtements qu’elle et moi nous portions là-bas le dimanche. Ah ! ceux-là, nous les avions mérités par notre travail de l’autre été ; ils avaient été le salaire de la peine prise en commun. Mon Dieu ! c’était une chose vraiment amusante qu’elle eût pensé à tout cela ! Nous avions une assiette comme si nous devions manger encore l’appétissante garbure que préparait la vieille femme.
Moi aussi je poussais des cris de plaisir. Cependant je ne pouvais comprendre comment elle s’était procuré les pruneaux et les quartiers de pommes : depuis la fin de l’hiver la réserve en était épuisée. Toute sa merveilleuse dissimulation se révéla : elle me dit qu’en prévision de notre retour à la forêt, elle les avait épargnés sur ses repas, les cachant à mesure dans le vieux sac.
Elle s’éleva ainsi très haut au-dessus des autres filles, de celles qui à la ville couraient pieds nus dans le ruisseau, de celles aussi qui, avec de petites mines sages, allaient écouter la messe au village. Elle fut devant mes yeux comme une Iule que je ne connaissais pas encore. O Iule ! moi là-bas j’avais oublié l’heureuse vie sous les arbres, content d’être bien nourri ; mais toi, tu avais gardé tes énergies sauvages ; tu étais toujours la petite bête libre qui aspirait au giron velu de la forêt.
Avec ma tête plus haute et mon couteau dans ma poche, il me vint une honte de me sentir inférieur à cette petite fille qui résolument avait arrangé dans sa tête le plan de notre évasion. Elle prit huit pruneaux, n’en garda que deux pour elle ; et puis elle cassa le pain et m’en donna la plus forte part. Elle faisait là ce qu’eût fait une sœur aînée. Nous étions riches et libres ; nous ne songions pas que les pommes et les pruneaux prendraient fin un jour. Nous avions la vie devant nous.
Une fraîcheur monta : c’était l’heure où l’or des derniers rayons là-bas enveloppait le camp ; nos ombres longues la veille encore avaient couru sur le désert d’argile, dans la hâte du labeur final. Je n’éprouvai plus que du mépris pour ces hommes qui avaient été ma famille. La folie sauvage du bois me grisait. Si l’un d’eux était venu pour nous reprendre, j’aurais tiré mon couteau. Après tout, nous étions les maîtres de nos peaux. Le bien volé avait été restitué : nous ne devions plus rien à personne.
— Petit Vieux ! fit-elle comme la première fois qu’elle vint avec moi sous les arbres, je n’en peux plus. Mets-toi là, je coucherai ma tête sur ton épaule.
Il y avait si longtemps que nous n’avions plus dormi ainsi. Iule, avec sa vie contre ma vie, redevint la petite enfant confiante qui avait laissé derrière elle la ville pour me suivre. Nous ne fûmes plus qu’une même destinée dans la molle nuit claire du bois, comme si jamais aucun homme encore ne nous avait dit : « Toi tu es un garçon et toi une fille. » Je tenais sa tête lourde dans mon bras.
Nous nous éveillâmes avec du ciel bleu dans les yeux, et comme la veille elle tira le pain du sac, elle en fit deux parts ; et la plus grande fut pour moi. Et puis, la main dans la main, nous partîmes à la découverte de la hutte. Mais les branches s’étaient emmêlées sur nos anciens sentiers ; les foulées de nos pas avaient disparu, perdues sous les hautes pousses vertes. Quand midi tomba, Iule comme au matin me donna six pruneaux et elle en prit deux pour elle. Nous ne finissions pas d’écouter le bourdonnement des mouches autour de nous. Parfois elle en attrapait une au vol et doucement elle lui arrachait les ailes. Encore une fois les arbres recommencèrent de palpiter dans le soir ; j’eus sa vie fraîche dans ma poitrine.
— Est-ce que jamais nous ne retrouverons la petite maison verte ? disait-elle.
Et elle s’endormit. Mais le lendemain, ayant marché devant nous, un cri nous vint en même temps. La hutte !
Les brins de frêne que j’avais entremêlés aux branches de chêne maintenant remuaient d’une vie de petites feuilles autour du bois mort. Petite maison primitive, tu avais continué de vivre là comme une part de nous, nous laissant le mal doux de quelque chose qui était comme nos fibres arrachées, demeurées accrochées à une autre vie perdue. Elle avait été faite d’une de nos pensées et elle avait grandi toute seule ; elle s’était, au mystère du bois profond, fleurie de jeune printemps. Quelle surprise inouïe ! Nous faisions le tour de l’humble abri, Iule poussant ses petits cris de bête, moi muet et grave, comme le Petit Vieux dont je portais le nom.
J’étais fier et étonné de l’avoir bâti. Oui, j’étais là, devant la hutte, comme une créature humaine qui, après une longue absence, revoit sa maison. Il ne faut qu’un peu de bonne volonté à l’homme pour s’assurer une demeure et ensuite la nature travaille à la lui conserver. Des mousses duvetaient l’abri, les feuilles s’ombrageaient d’une vie mobile ; le toit seulement, sous le poids des neiges, avait fléchi.
Mon cœur doucement levait, remué par des choses profondes que je n’aurais pu dire. Peut-être c’était la silencieuse action de grâces pour la beauté de la vie et toute l’éternité de la vie qu’il y a dans une branche qui à chaque printemps reverdit. On ne sait pas ce qui se passe au fond d’une âme qui n’a rien appris et qui vit de ses propres puissances. Et Iule non plus n’aurait pu dire pour quelle cause tout à coup, après m’avoir regardé avec sa main dans la mienne, elle la retira et se mit à sangloter, se cachant de moi pour pleurer entre ses doigts.
Un chêne non loin avait une large fissure : il devint notre grenier d’abondance. En sage ménagère, elle y mit nos réserves de pommes et de pruneaux ; et il nous restait un peu de pain. Elle me dit tranquillement :
— C’est encore une fois le temps des nids. Quand nous aurons mangé tout le pain, tu monteras aux arbres et tu prendras les œufs.
Elle parlait là comme une enfant qui a confiance dans la vie.
Je repassai mon couteau sur une pierre et, ayant gagné le cœur du bois, j’en revins avec de grosses branches. Je les assemblai et les liai au moyen de flexibles rameaux. Elles recouvrirent la hutte d’une voûte légère et solide. Tandis que j’achevais ce travail, Iule vint à moi et, appuyant sa main sur mon bras, me dit doucement :
— Entends-tu là-bas chanter l’oiseau ?
Sa voix avait un autre son que chez les hommes. Je ne savais pas de quel oiseau elle me parlait. Mais, étant sorti de la hutte, à mon tour je prêtai l’oreille et alors très loin j’entendis le coucou. Il chanta trois fois et de nouveau ensuite, après un peu de temps, il recommença à chanter. Il sembla nous souhaiter la bienvenue comme au premier jour. Celui-là, parmi les autres oiseaux, était la petite âme bienveillante et solitaire de la forêt. Iule et moi, l’écoutant chanter, nous ne parlions plus ; c’était comme si en nous quelque chose avait remué qui nous était encore inconnu. Et puis il se tut et alors nous nous mîmes à crier coucou ! avec folie.
Mon Dieu ! Cette nuit-là, sous l’abri vert ! Cette nuit où pour la première fois, avec la chaleur de sa vie innocente contre la mienne, il me vint l’angoisse de la savoir autrement faite que moi ! Un feu inconnu me consuma. Je brûlais et mes membres étaient glacés ; je me sentais affreusement triste comme pour une chose survenue qui allait nous changer l’un devers l’autre. Ma main timidement essaya le contour de sa poitrine. Mes doigts avaient des caresses qui auraient voulu lui faire tendrement mal. J’étais comme quelqu’un qui est entré dans un jardin plein de fruits d’or et qui, avec ces beaux fruits dans la main, est dévoré d’une soif qu’il ne peut apaiser. J’aurais fui de peur si subitement elle ne s’était éveillée et ne m’avait regardé dans la nuit. Non, je n’avais pas encore éprouvé une peine aussi âcre. L’aube commença de filtrer à travers les branchages du toit et alors seulement je trouvai le sommeil. Quand j’ouvris les yeux, Iule était penchée sur moi et me lissait les cheveux.
— Tu as crié cette nuit, me dit-elle. Je dormais encore et tes cris m’ont réveillée. Je croyais que tu avais de la peine : tu ne m’as pas répondu. Alors doucement j’ai pris ta tête contre moi.
— Voilà, oui, j’ai rêvé, Iule.
— Oh ! fit-elle, moi aussi j’ai fait un rêve. J’étais près de toi et tu me mordais avec ta bouche. C’était très bon. Tu avais des yeux comme je ne t’en ai jamais vus. Tes mains ne me lâchaient pas : je pleurais et j’avais du bonheur.
En sanglotant, je me mis à crier Iule ! Iule ! et ensuite je ne trouvai plus rien à lui dire. Toute ma peine était revenue et cependant j’étais heureux qu’elle eût souffert à cause de moi. C’était une chose profonde et obscure au fond de ma vie comme si, dans la même minute, nous avions délicieusement saigné d’une pareille blessure fraternelle. Et tendrement Iule, avec des paroles chuchoteuses, me consolait.
— Qu’est-ce que tu as, Petit Vieux ? Je ne t’ai rien fait pourtant. Mais si tu es triste à cause de cette autre chose, tu aurais bien tort, je t’assure. C’était doux comme quand Mama me faisait boire un petit coup de trop. Elle buvait toujours une chose sucrée dont j’ai oublié le nom. Les jours où il était venu des hommes, elle en buvait une bouteille entière ; et cependant il y avait toujours trois ou quatre verres pour moi. Alors tout tournait et j’étais contente. Crois-moi, je voudrais recommencer tout de suite à dormir pour sentir encore cela.
Mais voilà ! j’avais mis les mains sur sa chair comme un voleur. Il me resta un grand trouble. J’allai dans le bois, j’éprouvais le besoin d’être un peu de temps seul avec moi-même. Je marchai donc devant moi en sifflant. Je lui avais dit : « Je monterai aux arbres s’il y a des nids. » Mais à présent je ne pensais plus aux nids. Je me laissai tomber, mon cœur battait entre mes mains et je ne savais pas de quel mal je souffrais ; je savais seulement que Iule était une femme comme cette Mama qui rentrait dans son misérable galetas avec des hommes. Je n’avais jamais songé que je la détesterais un jour à cause de cela. O Iule ! tu n’étais plus la petite sœur sauvage qui courait avec un lambeau de jupe sur les cuisses et dont le sein n’avait pas encore levé. C’était un étrange mélange de peur et d’aversion que tu m’inspirais. Et j’étais là criant et jurant, me roulant sur la mousse avec une chaleur d’entrailles. Si tu étais venue dans ce moment, je t’aurais prise par les cheveux, je t’aurais traînée à terre. Tes pleurs m’auraient fait plaisir.
Et puis tout à coup je cessai de la haïr ; je n’aspirai plus qu’à me retrouver auprès d’elle. Mes fibres se détendirent ; la sèche fureur s’amollit. D’un élan je courus, je fendis les rameaux verts et de loin, avec la bonne fraternité revenue, je l’appelais.
— Iule ! Iule !
La hutte était vide. Mon appel se perdit dans les hautes branches et je n’avais plus de colère. J’étais triste, avec une grande peine lâche, comme si une moitié de ma vie n’était plus là. L’absence se prolongea. Je redoutai une ruse, la mobilité de son cœur furtif et clandestin. Je crois bien que si elle n’était plus revenue, je me serais cassé la tête contre un tronc d’arbre. Je restai longtemps l’oreille tendue, écoutant les rumeurs du bois. Le vent s’était levé, une onde large et sonore qui froissait les cimes et faisait le bruit continu d’un fleuve : il y avait un fleuve qui traversait la ville. Elle fut soudain près de moi dans cette houle verte, sans que je l’eusse entendue venir, et les yeux bas, elle riait. Moi non plus, je n’osais la regarder franchement.
— As-tu trouvé des nids ? dit-elle.
— Il n’y avait pas de nids où j’ai passé.
Elle battit joyeusement des mains.
— Oh ! Petit Vieux, ne dis pas cela. Le bois est plein de nids. Mais voilà, tu t’es couché sous un arbre.
— Eh bien, oui. Il faisait chaud, répondis-je. Toi aussi, Iule, tu as de la mousse dans les cheveux.
Elle regardait par-dessus son épaule vers les arbres, très loin.
— Si tu crois que moi aussi j’ai dormi, fit-elle, ce n’est pas vrai. Ah ! Petit Vieux !
Elle soupira : elle aurait voulu me dire quelque chose et elle se tut. Peut-être elle ne savait pas elle-même ce qu’elle voulait me dire. Et maintenant elle tordait doucement ses mains l’une dans l’autre, d’un geste las d’ennui.
— Je t’assure, dit-elle, je ne sais pas ce que tu as contre moi. Tu n’es plus le même garçon qu’autrefois.
Mon cœur monta ; cependant je ne trouvais rien à lui dire. Elle prit ses cheveux dans ses mains, les déploya et elle riait au travers, disant par moquerie :
— Toi, tu cries la nuit ; et le jour, tu tiens tes dents serrées.
Encore une fois je l’aurais battue, je n’aurais pu dire pourquoi.
Ce soir-là, elle ne me donna que trois pruneaux ; et nous entamâmes la réserve des pommes. Nous avions mangé au matin le dernier morceau de pain. Aucun de nous n’avait d’inquiétudes pour l’avenir. Quelque chose était survenu qui nous tourmentait plus que la faim. L’ombre s’étendit, la nuit remuée des feuilles. Les arbres balançaient comme les navires dans le port. Elle me prit la main et me dit :
— Viens dans la maison. Le vent me fait peur. Je ne l’entendrai plus quand tu m’auras pris la tête dans tes bras.
Elle avait coupé des fougères fraîches ; leur épaisseur mollement recouvrait le sol ; et maintenant, blottie dans ma poitrine, elle riait.
— Oh ! comme ce vent est bon ! Toute la terre tremble et je n’ai plus peur.
Les genoux au menton, tenant les mains en croix entre ses petits seins, presque aussitôt elle s’endormit de son grand sommeil d’enfant. Mais moi, dans la secousse terrible des rafales, je restai longtemps à veiller. Des chocs brusques battaient le toit léger. Une grosse branche craqua, fracassa de petits arbres près de nous. Toute la forêt ronflait comme une meule. Avec la palpitation chaude de cette petite vie de Iule dans mon épaule, j’éprouvais une grande douceur. Le bruit du vent, l’odeur assoupissante des fougères à la fin m’endormirent. Et puis au matin la pluie tomba. Nous nous réveillâmes au tintinement de l’eau ruisselant des hauts feuillages. Le bois était jonché de débris.
Des jours passèrent : le temps cessa d’exister. Je montais aux arbres ; je dérobais des nids. Iule aimait voir l’agonie des petites bêtes sous ses doigts ; il y avait dans sa nature un fond de cruauté tranquille et moi non plus je n’avais pas encore appris à respecter la vie.
C’était la saison d’amour : il volait de petites plumes grises dans l’air et les mères elles-mêmes avec leurs cris nous signalaient la place des couvées. Elle apprit à grimper aux branches ; quelquefois elle m’apportait des œufs frais au goût sauvage. Nous mettions rôtir les petits à des feux de bois que j’allumais en battant le silex. L’eau de la source près de la mare ensuite nous désaltérait. Il nous vint de petites industries : je taillai au couteau des disques ; ils nous servirent d’assiettes. A la pointe de la lame, j’avais gravé des formes de bêtes sur le houx noueux que je brandissais comme un sceptre. J’avais aussi creusé une racine de buis : elle prit le dessin d’une pipe. J’y fumais des feuilles sèches de châtaignier. Iule de son côté tressait des nattes qui recouvrirent le toit et arrêtaient la pluie. Avec des ronces pelées elle façonna des corbeilles pour ses cueillettes.
Il nous arrivait de marcher pendant des jours entiers, poussant devant nous à l’aventure et cassant des branches aux taillis pour retrouver notre chemin. Quand le soir tombait, Iule étendait une couche de fougères et puis au matin nous nous remettions en marche : il nous semblait découvrir le monde. Des essences nouvelles nous furent révélées ; des arbres se pommelaient de fruits inconnus au jus vert délicieux. Nous laissions fondre lentement sur la langue le suc rose des premières fraises. A chaque trouvaille, elle avait son cri. Ouah ! Ouah ! Nous étions les jeunes rois de la silve ; il nous paraissait que jamais nous n’aurions fini d’en faire le tour. Ainsi nous allions, portant sagement nos souliers sur le dos pour en ménager les semelles. Au retour, la petite maison verte vivant au soleil sa vie frémissante de claires feuilles nous causait une joie. Oui, c’était un grand bonheur pour deux rebuts d’humanité comme nous, n’avoir point de maîtres et vivre librement au cœur de la nature.
Un jour, rentrant d’avoir fait ma chasse aux nids, je cherchai en vain Iule. Le midi lourd brûlait. Je pensai qu’elle avait pris le chemin frais de la mare. Et, comme à mon tour je m’approchais, je l’aperçus se baignant derrière les feuillages. Autrefois, avec de l’eau jusqu’au-dessus des genoux, nous étions entrés dans cette grande flaque verte : je n’avais point encore ressenti la peur de son corps. Et à présent elle était là dans sa nudité, comme une petite Eve. Sa chair claire avait la beauté d’une fleur de vie dans le paysage innocent. Elle puisait l’eau au creux de ses mains et la laissait ruisseler entre les pointes de sa gorge ; ou bien elle plongeait sous les lentilles qui duvetaient la mare, demeurait tout un temps perdue au frisson froid du bain.
Dans l’ardent silence, le feuillage s’agita : elle leva la tête, poussa un cri et moi déjà j’avais fui. Avec le mystère de sa vie dans les yeux, je m’enfonçai sous bois. Si elle m’avait appelé, je ne serais pas revenu : j’étais malade d’une peine très douce et farouche, comme si moi-même devant elle j’avais été tout à coup nu. J’aurais voulu vivre longtemps seul au plus profond de l’ombre, regardant bouger toujours la petite tache lumineuse qu’elle faisait dans l’eau. Je ne l’aimais ni ne la détestais ; mais maintenant je savais qu’une chose en moi m’était encore inconnue, une chose terrible et délicieuse qui demandait à vivre du reste de ma vie. L’être nubile et originel tressaillit de se désirer avant de désirer la substance complémentaire. Je me roulai sur le sol, je mordis la terre ; à la douleur de la blessure, je me sentis devenir un homme. Et comme j’étais là, me déchirant avec mes mains, tout à coup le vieil almanach, la leçon du bon maître roula. Je le portais toujours sur moi, comme une petite relique, comme un talisman ; il battait près de mon cœur ; je n’avais passé aucun jour sans épeler ses fables naïves. O monsieur Jean ! monsieur Jean !
Il y avait une histoire surtout, un vieil homme vivant dans un désert, parmi les pierres et les bêtes malfaisantes. Il était venu en ces lieux redoutés à l’âge trouble du sang. Il avait tué, il avait volé, il avait fait le mal de toutes les manières. La bonne conscience tardive enfin avait paru et alors le désert s’était changé en un jardin d’abondance et de joie. Les pierres, arrosées de ses larmes repentantes, avaient fleuri : les tigres et les lions furent d’innocentes ouailles ; et parce que lui-même était revenu à la bonté, toutes choses autour de lui devinrent bonnes à son image. Je l’avais lu cent fois, cet aimable conte, et il me semblait toujours nouveau, avec un sens parabolique et universel. Un petit pauvre contemplatif entend la chanson des oiseaux et il saisit les rapports secrets des choses : il est plus près de la nature et de lui-même. Le doux maître m’avait dit :
— Ne cesse pas de réfléchir à cette histoire du méchant homme au désert. Penses-y surtout quand tu seras sur le point de manquer à ta conscience. Tu verras qu’elle s’applique à tous les hommes et il ne faut que de la bonne volonté pour changer les cailloux en froment et les pires animaux en douces brebis. Un petit livre comme celui-là contient tout le savoir humain : mais le meilleur savoir est encore celui qui nous vient de regarder au fond de nous.
Oui, un simple cordonnier de hameau, avec ses lunettes sur le nez, ainsi me dit la vraie parole. Et à présent, l’écoutant dans ma vie, je savais que moi aussi j’étais un homme vivant au désert parmi les bêtes sauvages.
Cette nuit et les nuits qui suivirent, je pris sa tête dans mes bras, comme elle aimait s’endormir ; et ensuite doucement, quand le sommeil était venu, je la couchais sur les fougères et j’allais dormir dans le bois. Il y avait là pour moi un âcre plaisir comme si, en faisant cela, j’étais un homme qui déjà tient au creux de sa main ses puissances de volonté. Si le vieux au désert ne les avait pas eues, il n’eût pas changé les tigres en brebis. Mais la dixième nuit, le tonnerre gronda, l’horreur fut sur la forêt et Iule me dit :
— Vois un peu, si maintenant j’étais tuée qu’est-ce que tu deviendrais ?
Elle aurait pu dire tout aussi bien le contraire et alors elle n’aurait songé qu’à sa propre vie ; mais avec son cœur tendre, elle prit la mort pour elle et me vit à jamais malheureux. Ce fut une si douce chose de l’entendre ainsi me parler. Oui, pensai-je, cela vaut mieux comme elle dit. Qu’est-ce que je deviendrais tout seul dans la forêt ? Mais aussitôt je criai :
— Ne dis pas cela, petite Iule. Vois, je me mets au-dessus de toi, je te cache avec mon corps. Je t’assure, c’est moi qui mourrai le premier.
Elle s’endormit et moi je veillai tendrement sur cette vie qu’elle m’avait abandonnée en pensée. Elle était comme une petite enfant craintive entre mes mains et j’avais oublié qu’elle avait été nue devant mes yeux. Au matin, tous les oiseaux chantèrent.
Maintenant, quand le vent s’élevait, nous montions aux arbres, je grimpais aux plus hautes ramures. Nous aimions nous balancer au roulis des cimes : il nous en restait la sensation d’une vie d’écureuils et d’oiseaux mêlée aux forces et à l’espace. La tourmente sous nous tournoyait en remous verts. Accrochés étroitement au craquement des branches, nous plongions dans le vide, de la hauteur d’un ciel, et puis de nouveau nous volions, nous étions emportés aux courants. Une horreur délicieuse nous pinçait les nerfs. Elle poussait ses ouah sauvages et moi je riais, dans une folie d’héroïsme. Le vent nous secouait, nous jetait l’un vers l’autre. Quelquefois je guettais le passage de la rafale, je lâchais prise tout à coup, je me lançais les mains en avant dans l’énorme vague furieuse : elle me portait jusqu’à Iule. Et cette musique de la tempête, comme là-bas le ronflement des eaux sous les grands ponts de fer, nous charmait, tous deux soudain immobiles, arcboutés aux nervures du tronc, un peu épouvantés tout de même.
Il nous vint l’idée de passer là nos nuits. Un antique hêtre, d’une sève tourmentée, se bifurquait à mi-hauteur, comme fendu d’un coup de hache. Un chêneau tout près nous aidait à nous hisser jusqu’au fourchon. Je la tirais par les poignets et d’une petite secousse des reins à son tour elle s’enlevait. La vaste nuit onduleuse de la forêt faisait sur nous sa rumeur : nous nous endormions dans des clartés d’étoiles, bercés de souffles légers, comme sur un radeau. Quelle chose profonde montée des races, nous donna le goût de cette vie ailée où à la fois nous goûtions la joie de l’aventure et la sécurité dans le péril ? La substance primaire à notre insu s’agitait dans notre sang revenu à la sauvagerie de l’homme des bois.
Nos provisions depuis longtemps s’étaient épuisées : nous étions forcés constamment de varier nos plans. Il n’y eut plus d’œufs dans les nids : les oisillons avaient pris leur vol. Pour apaiser notre faim, quelquefois, après des guets infinis au bord d’une clairière, j’abattais un lapin, d’une pierre sûrement lancée. Nous devions marcher pendant des heures avant de gagner la région des fraises et des myrtilles. Cependant nous étions bien plus heureux que chez les hommes. Ils nous avaient été secourables et bons ; ils m’avaient appris la vertu du pain honnêtement gagné ; nous avions connu sous leur toit une trêve à la dure existence. Et voilà, la folle sève de nature avait été plus forte.
Une fois je reparlais à Iule de notre ancienne vie au camp : elle se mit à ronger ses ongles et ensuite aigrement elle regretta la boucle d’or. Elle jurait comme une païenne, comme à la ville cette Mama quand les hommes l’avaient mal payée. Petit Vieux ! pensai-je, il vaut mieux désormais garder tes idées pour toi seul. Il n’est pas bon de tout dire aux filles. Cette fois-là donc, comme toutes les fois où il valait mieux pour moi être seul, j’allai fumer ma pipe à une petite distance de la hutte comme un vieil homme ; j’ouvris le vieil almanach et il me sembla que le bonhomme Jean était là, penché sur mon épaule et faisant glisser son gros doigt noir de poils le long des lignes. C’était très doux, un peu émoussé déjà par le temps. J’aurais voulu un soir aller frapper à sa porte.
Notre vie était plutôt une vie de petites bêtes sauvages. Nous passions des heures sans parler. Il m’était poussé des cheveux si longs qu’ils me tombaient en crinière dans le dos. Elle torsait les siens et les piquait d’une épine pour les maintenir à sa nuque. Elle aimait s’attacher des pendeloques de petites fraises aux oreilles. Elle se parait aussi de feuillages : ils l’enveloppaient comme une tunique. Moi, sous mes hardes fil à fil effrangées, j’avais la maigreur d’un loup. Nous aurions fait peur aux petits riches si nous avions été ramenés à la ville. Mais j’avais un couteau et il n’y avait personne pour nous dire que le bois après tout était à quelqu’un.
D’anciens petits mendigots comme nous ont une autre notion de la vie que les enfants qui ont été à l’école. Il nous semblait que nous aurions toujours pu vivre comme cela. Ton père peut-être, Iule, et le mien avaient fait comme nous, ou bien ils étaient morts dans un pays lointain, marchant devant eux, farouches et libres. Ou bien ils avaient fini sur un échafaud. Qui encore aurait pu nous dire de quoi toi et moi étions sortis ? Le vent là-dessus était muet : les petites essences de la forêt poussent à la lumière et ne savent pas non plus de quel arbre elles sont tombées. Notre confiance dans la vie était courageuse et ingénue. Personne ne nous l’avait apprise que la force même de la vie en nous. Je sens bien que s’il fallait recommencer le monde, c’est avec de la graine de misère comme nous qu’on le recommencerait.
Il y avait dans le livre une figure du Zodiaque qui étrangement représentait un homme à cheval, appuyant une flèche à la courbe de son arc. Jamais nous n’avions vu un pareil homme : il nous eût épouvantés s’il avait apparu entre les arbres, rué comme une bête aux pieds cornés. De son bras musclé, il tendait l’arc, cabré en arrière : il faisait ainsi une chose qu’à la ville j’avais vu faire à ceux qui, moyennant un petit denier, pouvaient s’acheter un arc aux boutiques. La forme de l’arme aussitôt s’appropria à la pensée de nos chasses. Je choisis un rameau flexible et dur, et en ayant pelé l’écorce, je fixai aux deux bouts une corde tressée avec les fils de chanvre que j’avais pris au tissu du sac. Ensuite je taillai des flèches ; et maintenant j’étais comme cet archer terrible, avec le destin dans mes mains. Iule poussa sa clameur : tout le bois retentit de ses ouah forcenés. Elle voulut porter les traits, je tenais l’arc dans mes poings ; et nous descendîmes au cœur de la forêt.
Iule dans l’ombre avait des yeux effrayants : elle marchait près de moi à la pointe des orteils avec un rire bas. Nos oreilles étaient subtiles et recueillaient les moindres rumeurs. Tout à coup elle fit un signe : un écureuil, accroupi sur une branche, croquait des pommes de pin. Je bandai l’arc ; la minute fut anxieuse ; et enfin la flèche partait, culbutait le gentil animal qui un instant essayait de se raccrocher aux rameaux et puis s’abattait, la pointe droit au gésier.
Iule eut son cri sauvage. La petite agonie à nos pieds se crispait dans un battement de la belle queue rouge. Elle le crut mort, mais comme elle avançait la main, d’un spasme dernier l’écureuil lui mordit le doigt. Et ensuite la vie s’en alla. Moi qui par ma volonté avais tué cette bête, je ne prenais pas attention à la colère de Iule : je demeurais penché sur cette petite chose qui fut la vie et avait joué dans les arbres. Mais elle dansait à l’entour, cherchant à lui écraser la tête avec ses talons.
Je lui dis :
— Pourquoi fais-tu du mal à cette bête puisqu’elle est morte ?
Les dents à peine étaient entrées dans sa chair et cependant elle criait comme si elle aussi allait mourir. Je retirai la flèche et ce jour-là avec l’arc je tuai encore deux oiseaux. Nous fûmes assurés ainsi de ne jamais manquer de nourriture. Iule cessa de se lamenter ; elle portait fièrement le trophée comme la femme d’un chef de tribu guerrière après un combat.
— Si seulement, dit-elle, tu avais une casquette avec un cordon d’argent comme les hommes du tram à la ville, il n’y aurait personne de plus beau que toi.
Elle me parlait comme à un héros ; mon sang courait joyeusement.
Je pris goût au carnage ; je devins le petit tueur des bois. Quelquefois aussi, en jetant le couteau, je pouvais abattre un rat ou un lapin. Je m’étais fait longtemps la main en m’exerçant sur les arbres. A la fin je trouvai la bonne manière : je tenais le manche dans ma paume et d’un coup de bras je lançais le couteau : la lame entrait profondément. Nous mettions ensuite sécher les peaux sur les branches. C’était une idée qui nous était venue en pensant à l’hiver. Et un jour elle me dit :
— Vois cependant, si tu pouvais tuer une des grandes bêtes qui descendent boire à la mare, je t’en ferais un bel habit de peau comme on en voit là-bas chez les marchands.
Mais celles-là étaient pour moi comme les hôtes sacrés de la forêt. Chaque fois que de loin je les voyais s’élancer par petits bonds gracieux, j’éprouvais la sensation religieuse d’une vie associée au mystère des solitudes. Après tant de temps, je ne puis encore exprimer cela. Ils vivaient en troupeau avec des femelles aux yeux de vie profonde, avec d’aimables faons joueurs. Et Iule avec son rire dangereux, à voix basse toujours me reparlait de leur fourrure.
Je m’étais taillé une nouvelle pipe dans un nœud de merisier. Je l’emportais avec moi dans mes chasses. Je fumais là dedans des feuilles séchées, j’en savourais le goût d’amadou. A la ville, de puants déchets de tabac faisaient les délices des petits miséreux. C’était pour moi une joie de tirer de grosses bouffées, assis au pied d’un arbre comme un vrai chasseur. J’usais le temps du guet à dessiner, à la pointe du couteau, des figures sur mon arc. Cela aussi, les premiers hommes l’avaient fait comme moi. Un hérisson, aux heures fraîches, doucement passait, comme un léger esprit de la terre. Il y avait beaucoup de pies et de geais. Les petites corneilles étaient tendres à manger. Je tuai une fois un coq des bois : jamais nous n’avions fait pareil festin et elle garda les plumes qu’elle porta sur sa tête.