Mes larmes coulent ; ah ! je ne fus jamais si heureux ! Et nous sommes là, sans pouvoir rien dire. Je pense :

« Dieu a passé entre nous ! le ciel vient de tomber là ! Est-il possible de goûter un pareil moment et de se retrouver simple mortel comme devant ? »

Et je lui adresse une question banale. Elle me répond, mieux :

— Mon ami, dit-elle, non, décidément, je ne peux me passer de vous !

Elle me raconte un séjour qu’elle a fait en Bourgogne : le château, les douves, le parc, le gibier, le vin, d’assez bonnes gens, un ennui sans fin.

— Et vous ? qu’avez-vous fait ?

— Je vous ai aimée, oh ! aimée !…

Elle sourit et dit :

— Vous serez patient, mon ami ? Jurez-le.

— Oh !… les serments !…

Elle me prend la main pour me faire jurer solennellement. Mais voilà que sa bouche m’apparaît. Et je la baise…

3 novembre.

Je devrais taire ce qui est arrivé, l’oublier moi-même, me cacher, tout au moins, de peur que mon visage ne trahisse, dans la rue, un tel bonheur…

4 novembre.

Je ne cherche pas à comprendre ce qui est arrivé. Dans mes songeries, j’ai souvent imaginé à l’avance telle et telle scène probable ou possible entre madame de Pons et moi. Un baiser, un baiser d’amants, entre nous, je l’ai imaginé, oui, mais comme la fin et le prix de quelles hésitations, de quels atermoiements, de quelle patience infinie !… Et hier, justement, elle me recommandait cette patience, à l’instant même qui précéda celui où ce baiser fut échangé !… Oh ! ne disons pas : « Je ferai », ou : « Je ne ferai pas » ! Une porte qui s’ouvre, un pied posé un peu plus avant, le ton d’une robe ou bien le temps qu’il fait peuvent bouleverser les plans que la raison a le mieux établis. Nous ne savons pas qui nous dirige, et nos plus grandes surprises viennent de nous-mêmes.

7 novembre.

Je disais facilement mes peines et ma mélancolie ; mon bonheur, je ne sais pas l’exprimer. Pour lui, c’est un autre langage qui convient ; je n’y suis pas accoutumé. Et je sens une pudeur nouvelle : je n’ose pas dire que je suis heureux !…

Quelqu’un, intérieurement, me souffle :

« C’est que, sincèrement, tu ne l’es pas ! »

Je réponds :

« Comment ! comment ! Ne le serais-je pas ? »

Et la voix me chuchote :

« Ta situation est telle, en effet, que tu ne peux pas croire que tu ne sois pas heureux… »

Maudite voix ! — mon mauvais génie qui, lorsqu’il faisait beau, m’a toujours dit : « Pas tout à fait ! » qui, lorsque j’allais m’enthousiasmer, m’a averti : « Tu ne vois donc pas ?… » et qui, lorsque j’avais accompli quelque chose de bien, m’a grommelé invariablement : « Ce n’est que cela !… »

10 novembre.

Tes cheveux blonds, si lourds que tu n’en sais que faire et où chaque courbe luit comme un anneau d’or, ton front, ta tempe transparente, sous laquelle bat ta pensée, ton nez trop pur, la courbe de tes sourcils qui n’en finit pas et qui abrite si bien, au coin de l’œil, la petite grotte aux douleurs où le cerne bleu prend sa source ; tes yeux miraculeux, ta joue, — mon Dieu ! quand j’y pense !… — je les supporte encore : mais ta bouche !… La seule image évoquée de ta bouche m’affole, et me voilà qui pleure d’amour, d’admiration, de stupéfaction.

Ta tête chérie !

Tous les grands amoureux comprendront mon extase, mon délire quand je crie seulement : « Ta tête chérie ! »

Je la tiens dans mes mains ; je caresse tes oreilles entre mes paumes ; mes doigts tout entiers se perdent dans ta chevelure !…

Oh ! pardonne !… Au degré où je t’aime, je devrais taire, par respect pour ta personne, mon ivresse. Mais j’essaie, par là, de prolonger un peu de temps mon ivresse…

11 novembre.

Le croyant qui, étant mort, se voit entr’ouvrir les portes du paradis et qui peut se dire : « Dieu !… l’Éternité !… les voilà, je les touche !… » Quel moment !

12 novembre.

J’ai dû passer la matinée au musée de Versailles, et, après déjeuner, elle est venue me rejoindre dans le parc…

Souviens-toi à jamais de son image. — elle était debout contre le socle de la Diane, à droite avant de descendre au bassin de Latone ; — et de ce saut du cœur, en toi, au moment où tu t’es dit : « La voilà ! »

Je l’ai entraînée au jardin du grand Trianon, à l’endroit que j’aime. C’était une belle journée ; le vent était un peu froid, mais je savais bien que là-bas il y avait un abri, au soleil… C’est tout à fait à l’extrémité du palais, dans une petite allée de lauriers et de tamaris d’où l’on aperçoit les balustres de l’escalier double descendant au grand bassin dont la nappe immobile a l’éclat d’un miroir. Il n’y a jamais personne là. On entendait, sur la gauche, le bruit du vent dans les ormes dorés ; quelques feuilles sèches remuaient autour de nous : nous nous sommes tus pour le plaisir de goûter ce grand calme, et nos yeux s’amusaient à regarder la pointe argentée des herbes que l’air caressait, et qui luisaient comme les poils de la loutre au jour. Des vols de moucherons parsemaient l’atmosphère d’une poussière lumineuse. On se sentait loin et retirés, plus loin que dans la campagne romaine ou dans les champs de Paestum. Autour de nous, des souvenirs voltigeaient en fantômes… Elle m’a indiqué du doigt, un moment, derrière nous, entre les pilastres de marbre rose, les balcons de fer, à demi déchaussés, derrière lesquels sont closes les hautes persiennes :

— Si quelqu’un allait ouvrir ?…

Et cela m’a fait sourire comme une allusion à un fait absolument impossible. J’ai failli lui dire : « Mais tout est mort, nous sommes dans le passé !… » Cependant nous avons entendu un cri d’oiseau, puis, presque en même temps, une petite cloche lointaine a tinté trois heures, et cela a été fini pour les mouvements et pour les bruits ; le vent seul, à de longs intervalles, passait à travers les arbres, et, derrière lui, les feuilles tombaient.

15 novembre.

J’écrirai peut-être, un jour, comme tout le monde, un roman, où je rapporterai, travesties, bien entendu, les paroles d’une femme qui a lutté longtemps contre l’amour et qui s’y abandonne : ce seront des mots dont la magie est telle qu’elle s’en va, en arrière, enchanter les heures écoulées qui furent les plus douloureuses, les recréer, si lumineuses, si étourdissantes de joie, que l’on voudrait en avoir souffert d’autres, et de plus dures, et en souffrir encore. Un seul de ces mots, par le ravissement qu’il procure, montre combien l’abandon rapide et sans scrupule à la volupté est de goût pauvre et rudimentaire ; et il faudra bien aussi trouver un autre terme que celui de « volupté », — devenu abject, — pour dire ce tressaillement profond, total, magnifique, éperdu et grave, dont on ne saurait vraiment pas affirmer que c’est de plaisir qu’il est fait.

Mais comme je sens bien que, sans le secours de la fiction, une âme se raconte incomplètement au dehors ! Quand aucun œil humain ne devrait jamais voir le papier sur quoi j’écris ces lignes, je n’écrirais pas sur ce papier les quelques mots qui sont plus pour moi que tout ce que j’y ai écrit.

Mon bonheur est si grand que je suis devenu tout à coup pareil aux gens qui sont nés heureux : je me repais du moment présent.

20 novembre.

L’homme ne sait ce qu’est aimer qu’après qu’il a été menacé de ne plus aimer jamais. Une si épouvantable alerte, comme le danger imminent de la mort, projette un éclair seul capable de nous signaler l’étendue et la beauté de ce que nous allions perdre.

Que des jeunes gens puissent aimer ? Avec toutes les grâces de l’inconscience, oui, sans doute : ils cueillent un fruit en jouant, en folâtrant ; ils le gaspillent, ils le jettent derrière eux, l’ayant mordu à peine. Mais c’est nous, attardés, venus par derrière, qui le savourons jusqu’à l’amertume exquise du noyau.

22 novembre.

Je songe au jour où elle est venue là pour la première fois, où elle a monté l’escalier de ma maison !… Cette porte s’est ouverte et elle est entrée. Il faut que je me remémore cela : c’est une image que je veux revoir quand je mourrai.

Je n’ai pas remarqué, à ce moment, la couleur de sa robe ; je pensais seulement : « C’est elle, c’est son visage, son corps chéri… sa longue jambe faisant un pas pour moi !… »

Puis, en moi-même, je la remerciais d’être entrée en souriant, sans avoir l’air d’accomplir un sacrifice, sans aucune comédie.

Elle a pris l’air de la pièce, elle a regardé le dos de mes livres, mes gravures, mes photographies, mes statuettes, et puis elle m’a dit un mot qui m’a inquiété, depuis :

— Chez vous, c’est pareil à vous : cela me plaît, mais presque trop !…

— « Presque trop ? »… que voulez-vous dire ?

— Je n’en sais, ma foi, rien…

Je tirai l’épingle de son chapeau : la vue de ses cheveux arrêta en moi toute pensée malencontreuse…

26 novembre.

Mes idées, mes goûts, mes travaux, mes livres, comme elle m’en parle depuis qu’elle est à moi !… Je m’en plains.


Elle m’en parlait dès auparavant, voyons ! C’est de cela que nous causions, c’est en cela que nous nous sommes aimés !… Oui, oui ! j’en étais fier et satisfait, alors. Mais je vois bien, à présent, que ce n’était pas tant sa conversation que j’aimais : c’était elle.


Quand elle me parle de tout ce par quoi je me suis fait aimer d’elle, je suis jaloux. Je voudrais être un sot, un ignorant, un goujat même, et qu’elle m’aimât ! Ah ! comme je la croirais bien à moi !

Je lui ai dit cela, en riant. Elle m’a répondu innocemment :

— Mais je ne vous aimerais pas !

Qu’elle m’a fait mal !

L’adoration de sa chair peut-être aussi m’avilit-elle un peu ? De la région élevée où se maintenait notre amour, c’est moi qui tombe, et c’est elle, la Psyché, qui proteste. Surprises ! surprises ! l’amour n’est fait que de sujets d’étonnement : le premier jour, avant que je lui ôtasse son épingle, c’est elle qui m’avait paru me trouver trop peu vulgaire… — si c’est ainsi qu’il fallait interpréter son spontané « presque trop » !

29 novembre.

Son corps !…

Son corps ? mais, en définitive, serait-ce de tout elle la partie la plus sacrée, et l’essentielle, puisque, arrivé enfin à lui, et stupéfait de son emprise, je sens que je n’en parlerai cependant pas. Et je n’ai eu aucune gêne à dire son intelligence, sa sensibilité, son cœur… Son corps, j’ai osé parler de lui, oui, quand je n’étais que catéchumène, mais aujourd’hui le sentiment de sa grandeur me terrasse, et je me crois, moi qui le touche, promu à je ne sais quel sacerdoce.

La chair n’est honteuse que de se savoir éphémère. Mais ce n’est pas l’impérissable qui nous émeut : notre cœur ne se donne qu’à ce que le temps blesse d’heure en heure. Que le baiser d’une immortelle m’eût semblé froid !

30 novembre.

Je croyais qu’elle m’avait dès auparavant livré sa pensée, sa sensibilité, son cœur ; mais non ! je vois que c’est à présent seulement qu’elle me donne tout cela, en même temps qu’elle se donne. Ce n’était presque rien, ce que j’avais ou soupçonné ou reçu d’elle. A mesure que je la caresse et que je l’étreins plus passionnément, c’est son âme, son âme sans réserve qu’elle me livre. J’ai honte… Quelle humiliation est la mienne : ce n’est pas cela que je lui demande.

1er décembre.

Je me tais. C’est à son corps que je pense.

4 décembre.

Quant à elle, elle est toute transformée. Elle dit elle-même qu’elle naît à une vie nouvelle, et elle ne cache pas son bonheur. Sa mère en sourit, la bonne et libérale madame Delaunay !

Et je sens que madame Delaunay, elle, pense sans cesse au divorce.

Pourquoi cette opération, que je désire autant et plus que madame Delaunay, me fait-elle peur ? C’est qu’elle va nous faire souvenir du mari.

10 décembre.

Elle est là, étendue sur mon divan, les deux bras nus relevés, les mains croisées sous la nuque ; elle repose, elle sommeille. Elle est chez moi, à moi, et heureuse !

Sa bouche fait la divine moue. Les alentours de ses yeux, la petite veine bleue, les pénombres, et la région blonde de la tempe qui rejoint les cheveux, — cette vue me fait frémir les jarrets.

Évidemment, c’est pour ces moments-ci que je suis né et que j’ai vécu ; tout, jusqu’ici, n’a été qu’accessoire. C’est pour ces moments-ci que mon enfance solitaire m’a appris la saveur des choses, du jour et de l’ombre, du temps, éternel passant, et de la mort perpétuellement suspendue. C’est pour ces moments-ci que la religion de la beauté a pénétré en moi, quand j’ai eu quinze ans, en m’exaltant, en m’affinant sans cesse, et en me préparant à une admiration toujours plus difficile et plus rare. C’est pour ces moments-ci que j’ai orné ma mémoire, que la poésie a embelli ma pensée et que la musique de Beethoven m’a stupéfié… Qu’était-ce, en effet, que tout ceci : rêves d’enfant, exaltations de jeune homme, arts, littérature, si à de tels moments tout ceci ne devait aboutir ?… Pour la première fois, je sens que tout ceci et ma vie même avaient donc un sens certain, et c’était de préparer un magnifique amour… Notre amour vaut ce que nous valons nous-mêmes ; chacun de nous, en définitive, a l’amour qu’il mérite : ô vous, jeunes gens ! ô vous, femmes qui rêvez d’amoureuses extases, embellissez-vous !

Une demi-heure après.

A présent, il me semble, que je n’ai, de ma vie, rien vu, rien appris, rien pensé, rien senti, que l’univers est étroitement réduit ; que je suis moi-même un être borné : en effet, le flot de ces cheveux, ce bras nu qui paraît, le parfum de ce corps étendu, c’est à cela que j’appartiens tout entier. Au delà de cela, je ne vois rien, je ne soupçonne rien, je ne désire rien ; non, rien, je le jure…

Alors, qu’était-ce que cette illusion de tout à l’heure ?… Qu’était-ce que cette admiration de moi-même, par laquelle je rejoins le premier sot venu ?…

15 décembre.

Le bonheur a pour moi quelque chose d’effrayant. Je me méfiais de lui avant qu’il m’abordât ; il me touche, et je me crois la dupe de quelque farce sinistre, qui va finir tantôt et dont je comprendrai le sens tragique.

Est-ce orgueil de ma part ? Croirais-je le bonheur chose vulgaire ? Non, pas le bonheur qui me touche ! C’est sa qualité qui m’étonne : il est de la trame de mon rêve, et, quand je viens à penser qu’il peut égaler mon rêve, c’est alors que je tremble et me révolte, comme l’esprit positif en face de l’apparence mystérieuse des choses.

J’étais fait pour désirer, regretter, désespérer. Au milieu de la joie qui m’inonde, je me sens ahuri, maladroit, ridicule peut-être. On me dit que j’ai des mots et des gestes d’enfant ; je ris pour des niaiseries ; et il est vrai que, si je ne me retenais pas, je pleurerais pour un rien. Elle-même ne me reconnaît plus, et je me dis :

« Celui qu’elle a aimé en moi, c’est l’homme douloureux : que va-t-elle faire de moi content de la vie ?… »

20 décembre.

Une prière revient fréquemment sur ses lèvres : « Tu ne me quitteras pas !… tu ne me quitteras plus jamais !… » Et elle m’enlace ; ses bras se lient à mon cou comme si elle avait peur ;… peur de quoi ?… de qui ?… de moi ?… ou d’elle-même ?…

Et moi, je lui dis, naïvement :

— Comment ferais-je pour te quitter ?

En effet, me séparer d’elle me semble bien impossible.

— Tu ne le pourrais pas ! dit-elle, non, je sens que tu ne le pourrais pas !…

Il faut que je répète :

— Je ne le pourrais pas.

Son insistance, plus que ma crédulité, arrive à me laisser voir, au-dessus de nos têtes unies, ce rayonnement, que nie pourtant ma raison d’homme, et qui n’est produit que par l’idée de durée infinie, d’éternité…

25 décembre.

Pour que le temps de nous aimer soit plus long encore, nous avons imaginé de le prolonger en arrière. C’est tricher avec le destin ; c’est berner le créateur ! Nous nous efforçons de songer, elle et moi, à ce que certains moments passés auraient pu être si nous les avions vécus côte à côte.

Par exemple, je lui raconte : « J’ai fait un petit voyage, tu sais, l’année dernière, dans le Midi. Un matin, je me suis promené tout seul dans un bois de pins, et je me suis arrêté à regarder, entre les barreaux d’une grille de fer, un coin de verger isolé dans cette forêt. Il y avait là des choux à grosses feuilles pustuleuses, garnies de perles d’eau, une allée tapissée d’herbe humide et bordée de jonquilles ; là-dessus, des amandiers en fleurs… tu vois ?…

— Je suis avec toi, dit-elle, déjà dans ce temps-là, et je vois !…

— Plus loin, il y avait une pauvre cabane fermée, comme la grille, avec une chaîne et un cadenas couverts de rouille… tu vois ?… tu vois ?… Et puis, par une échappée grande comme mon chapeau, entre des branches de pin, ma chérie, te souviens-tu ? on apercevait l’azur de la rade de Villefranche, et les villas, des dimensions de dés à jouer ?…

Ses yeux se mouillent.

— Je n’étais pas là ! dit-elle, je n’étais pas là !…

Je l’étreins si fort que je peux m’imaginer qu’elle pénètre jusque dans ma vie passée.

Et nous voilà tous les deux émus d’un plaisir de réhabilitation : car il nous semble que nous ayons commis une grave faute en n’étant pas unis dès ce temps-là, et que nous la réparions aujourd’hui.

Je continue le jeu passionné :

— Un peu plus loin que notre verger fermé, ma chérie, il y a un sentier qui dégringole, sur des rocailles, vers la rade et où l’on ne peut s’empêcher de s’arrêter pour respirer le parfum des giroflées… On les cultive sur ce terrain en paliers, descendant peu à peu, comme de grandes marches fleuries ; et elles alternent avec les œillets à demi voilés sous les mailles d’un réseau de fils pareil à d’immenses toiles d’araignées que la rosée matinale fait étinceler au soleil. L’air frais est embaumé : le ciel est complètement pur… Il y a un gros réservoir, là, qui déverse son trop plein par un petit tuyau qu’on entend jaser ; mais je ne sais d’où vient le seul autre bruit, celui d’une poule qui glousse…

Elle m’arrête :

— Non, non ! ne continue pas ; cela me fait mal…

L’eau du fleuve ne remonte pas baiser les bords charmants qui lui ont échappé, à son passage.

26 décembre.

Tantôt, rue du Bouquet-d’Auteuil, le ciel semblait fardé comme un visage de femme, et la houpette gigantesque, au dos garni de satin rouge, on la voyait là-haut, là-haut, en train de semer dans l’immensité sa poudre lilas qui retombait jusqu’à nous.

Dans le petit jardin, les giroflées étaient pareilles à des légumes cuits que l’on retire du pot-au-feu ; les marguerites et les myosotis à une salade de mâches qui macérerait depuis hier. Un jardinier vêtu d’un pardessus au col relevé confectionnait à chaque tête de rosier un turban de paille.

Comme le son des cloches est fin dans l’air d’hiver ! On dirait qu’il se dépêche d’aller au bout de sa course, et il s’amenuise pour filer plus vite… Oh ! les beaux membres des arbres nus !… Tout gelait, au dehors, dans une substance légère et gris de perle. J’attendais… A un moment les cloches se sont tues ; je n’ai plus entendu rien… qu’un pas de femme qui descendait l’escalier : c’était mon bonheur qui venait à moi.

27 décembre.

Elle n’est pas venue chez moi aujourd’hui.

28 décembre.

Elle est venue.


Je sens que je n’ai plus que cela à dire : « Elle est venue », ou : « Elle n’est pas venue. » Désormais toute ma vie dépend d’une telle oscillation.

29 décembre.

Soyons sincères impitoyablement ! Est-il possible de dire ou d’écrire en toute franchise : « mon bonheur » ?… Et n’est-ce pas plutôt que, dans notre avidité de nous croire heureux, nous nous hâtons de dire ou d’écrire le mot, afin que la vertu même du mot nous leurre ?… Ce n’est pas le souvenir du bonheur qui nous reste, mais celui du moment où nous avons prononcé ou tracé le mot, pour forcer la chose.

Ah ! que les plus malhabiles vis-à-vis du monde sont parfois bons comédiens vis-à-vis d’eux-mêmes !

31 décembre.

Hubert, qui est venu aujourd’hui rue du Bouquet-d’Auteuil, m’a appris la présence de Pons à Paris. — Joli jour de l’an !

1er janvier.

Si, si ! plus joli nouvel an que je ne pensais : madame Delaunay m’a tenu à part, un moment, et m’a dit :

— Vous savez qu’elle n’est plus si opposée au divorce ? On peut lui en parler.

Je me suis risqué à lui en parler. Elle m’a répondu :

— Eh bien ! pour cela, voyons, qu’est-ce qu’il faut faire ?

— Mais d’abord, ai-je répliqué, pourquoi conserver votre appartement ?

Elle m’a promis de donner congé, mais j’ai vu que cela lui était pénible. Pourquoi ? grand Dieu ! pourquoi ?… Est-ce sa vie d’autrefois, est-ce son mari qu’elle regrette ?…

Elle ne sait pas qu’il est ici…

Mais n’oublions pas que je suis aujourd’hui tout à l’optimisme !

5 janvier.

Elle n’est pas venue.

6 janvier.

Caresses, tendresses. Presque trop. Puis des larmes tout à coup… C’est la première fois qu’elle pleure chez moi. Je m’inquiète. Elle dit :

— Ce n’est rien : je suis nerveuse…

Ce n’est pas cela qui me rassure !… Enfin elle se remet, et la voilà qui cause, cause !…

— Oh ! lui dis-je, vous êtes trop intelligente !

Elle se fâche, puis s’apaise, rit, se moque d’elle-même et se remet à parler, encore, à parler, oui, c’est sûr, trop intelligemment. J’essaie de la suivre, elle ne m’écoute pas.

Puis, tout à coup, sur le point de me quitter, piquant l’épingle dans son chapeau, elle me dit, comme la chose la plus ordinaire du monde :

— Vous savez qu’Amédée est ici ?

Je répète bêtement, malgré moi :

— Amédée ?

Et je m’assieds.

Mais enfin, il fallait bien qu’elle apprît, un jour ou l’autre, qu’il est ici !… Elle l’appelle « Amédée », sans doute ; eh bien ?…

Je dis :

— Vous l’avez vu ?

— Non.

— Vous le verrez ?

— Oh !

Et elle me parle de notre prochain rendez-vous. Ordinairement, c’est moi qui fais cela. Et elle me tend sa bouche. Ordinairement, c’est moi qui la cherche. Elle est sur le palier, elle revient, elle descend quatre marches, et les remonte… Je regarde son gant blanc descendre en spirale sur la rampe et diminuer comme un objet qui vous a échappé au bord d’un puits profond.

12 janvier.

On avoue assez facilement les tourments qu’une femme vous fait subir, avant qu’on la possède ; mais après, ce n’est plus de même…

13 janvier.

Elle n’est pas venue.

14 janvier.

Je lui ai dit :

— Je sais que votre mari vous a écrit qu’il était malheureux et qu’il désirait vous voir. Par la même lettre, il vous fixait un rendez-vous. Vous y êtes allée. Et votre mari vous a fait pleurer…

Elle m’interrompt :

— Comment savez-vous cela ?… Comment est-il possible que…

— Je le sais, vous le voyez bien !… Ce n’est pas par votre mari lui-même, car, si je le rencontrais, je lui tournerais le dos avec dégoût… Je le sais par quelqu’un qui a reçu cette confidence, et non pas, lui non plus, de votre mari !… Vous voyez donc l’usage que fait votre mari de vos bontés excessives et de vos larmes…

Elle est épouvantée, elle s’écrie :

— Il a été raconter cela !… Mais où ?… mais à qui ?…

— Qu’importe le lieu ? et qu’importe la personne ? C’est partout et c’est à tout le monde, puisque vous vous apercevez que déjà cela revient à vous !

Elle est atterrée, elle me demande pardon. Je vois son visage bouleversé. Je crois commettre un sacrilège en lui donnant tout à coup tant à souffrir. Mais, un moment, aussi, je l’ai haïe pour s’être rendue à l’appel de son mari.

Elle répète, au milieu de sanglots :

— Il m’écrivait : « Je suis malheureux !… »

— Il vous a abandonnée d’une façon scandaleuse ; il vous a volé votre fortune… Je le sais ! ne niez pas ! c’est votre pauvre maman qui paye, bien à contre-cœur, le loyer de l’appartement dont vous n’avez pas voulu vous défaire, où vous attendiez le misérable, où vous l’hébergez depuis son retour… je le sais !… Il a mangé votre fortune avec une gueuse ; il revient, à bout de ressources, vivre aux crochets de votre mère !…

— Non ! non ! ne croyez pas cela !… Cela ne sera pas !… C’est un misérable, certes ! mais, mon ami ! quand il me dit : « Je suis malheureux !… » Ah ! vous ne savez pas, vous ne pouvez pas savoir !… Un homme qui vous crie : « Je suis malheureux !… »

— Mais, malheureux, comment l’est-il ? par sa débauche, par sa lâcheté !… Et vous voyez qu’il se moque de vous parce que vous êtes accourue à son appel !

Elle se tait ; son œil égaré cherche où étayer l’obscur appel de ses instincts ; elle sait qu’elle a probablement tort de secourir son mari ; elle sent qu’elle continuera à le secourir.

J’ai pitié d’elle. Ma colère est tombée. Il ne me reste plus que l’irrémédiable douleur nouvelle qui m’envahit : cette femme est perdue pour moi.

15 janvier.

Moi aussi, je suis malheureux !

Malheureux : enfin, c’est moi que je retrouve ! Je me reconnais. Un étranger a habité en moi quelques semaines.

18 janvier.

Elle est venue me jurer qu’elle m’aimait, qu’elle n’aimait que moi, qu’elle n’avait jamais aimé que moi, que par moi seul elle avait été ravie… etc. Elle sanglotait ; elle se tordait les mains ; elle jurait encore qu’elle m’aimait… Mais ces serments, je ne les lui demandais pas… Je ne lui ai pas dit une seule fois : « Vous ne m’aimez pas. »

5 février.

Je lui ai annoncé que j’allais partir. Aussitôt j’ai vu une femme éperdue. J’aurais pu croire que c’était d’amour. Elle m’a conjuré de ne pas la quitter ; elle était suspendue à moi, les deux mains nouées derrière mon cou : — comme si elle m’aimait trop pour supporter mon absence, ou comme si, faute de mon cou où s’accrocher, elle s’en allait tomber dans une crevasse…

Elle ne pense pas que je vois sa faiblesse. Elle ne comprend pas que je m’efforce de la contempler elle-même avec une sorte de recul ; elle m’accuse de froideur : c’est elle qui me reproche de ne plus l’aimer !

Pour la rassurer là-dessus, comme je m’abandonnerais volontiers aux tendresses, si je ne voyais pas en elle, mieux qu’elle-même !

6 février.

Elle m’a dit :

— Emmenez-moi ! Je vous suivrai où il vous plaira…

Et, comme je ne répondais pas, elle a ajouté :

— Allons voir le verger à travers la grille et le sentier qui dégringole au milieu des giroflées…

Elle est sincère, elle viendrait bien si je le voulais. Tout autre, à ma place, l’emmènerait loin d’ici pour jouir d’elle au moins un peu de temps encore… Avec quelle bonne volonté elle m’aimerait !… Mais le tourment que je sais, maintenant, qu’elle a sous son front, et qu’elle a eu sans cesse, même en m’aimant, l’apaiserai-je par un voyage ?…

Elle n’a pas cessé un instant, elle ne cessera jamais de se tenir pour la femme de l’autre.

7 février.

Il y avait un moyen de projeter tout à coup dans son obscurité un rayon de lumière implacable ; c’était de lui annoncer ce que je venais d’apprendre : — que la procédure du divorce avançait à grands pas… Je lui ai dit tantôt où l’affaire en était. Elle a fait cette remarque :

— Mais il n’y a donc aucune difficulté ?

En effet, dans son cas, il n’y en a guère. Et je lui ai rappelé qu’elle devait voir l’avoué demain. Elle a dit :

— Demain ?…

Et ses yeux, ses yeux bien-aimés, cherchaient l’occupation de femme qui l’empêchera demain d’aller chez l’avoué.

16 février.

Elle s’exalte. Elle analyse trop ; elle sait trop bien m’énumérer les raisons pour lesquelles elle m’aime. Si elle m’aimait, saurait-elle pourquoi ?

20 février.

La tendresse que je ne veux pas te témoigner parce que je te sais perdue pour moi, je la confie à mon cahier. Tu ne liras jamais ces lignes ; tu ne connaîtras jamais la douleur ni l’amour qu’elles contiennent : c’est une inscription que je grave à l’intérieur d’un tombeau, — du mien, où je me crois couché.

21 février.

Je sens que je meurs quand je pense que je t’aime.

Lorsque j’ai été heureux par toi, je suis tenté de dire que ma vie était centuplée ; mais ce n’est pas cela : elle était vraiment changée. Il y avait un dieu en moi ; j’éprouvais son sublime plaisir, dont j’ai connu la grandeur à ma déception quand j’ai tenté de le traduire en notre pauvre langue… Il est parti, le dieu, en m’emportant le meilleur de ma vie. Je me sens affaibli. Aujourd’hui, par exemple, c’est à peine si j’ai de quoi souffrir ; mais la vérité, plus triste, est que je ne souffre même pas. C’est le vide. Tu ne sauras jamais…

22 février.

Nos rendez-vous, le matin, au Bois, dans les allées écartées, au delà des tribunes d’Auteuil, en descendant vers Boulogne !… Te voir de loin… Te prendre les mains sans seulement dire bonjour ; sans rien dire, te prendre les mains, te regarder dans les yeux, et puis détourner vite la tête et dire des bêtises, parce qu’on sent qu’on va pleurer… Marcher à côté de toi, te voir marcher, grande, mince, si souple !… Ton pied, ta jambe, ta gorge chérie qui m’accompagnent !… Tes mots qui prennent une forme vaporeuse dans l’air glacé !…

Et cela est déjà le passé. C’est fini. Je remue des cendres.

Au moins te souviendras-tu de cette promenade où tu n’as vu ces trois grands voyous qu’après qu’ils nous eurent fait grâce ? Quelle peur alors !… « Comment !… ils sont venus si près de nous ? Ils nous ont cernés ?… et vous me regardiez pendant cela tendrement !… » Je t’ai dit : « C’était ma seule arme. L’amour, vois-tu, en impose aux derniers des hommes. »

Et moi, je me souviendrai de cet endroit choisi, au centre de Paris, à deux pas du grand mouvement de la ville, et si solitaire, si loin de tout, dans l’ancien jardin réservé des Tuileries, du côté du quai. Il y a là un banc semi-circulaire, un grand vase de marbre enguirlandé, qui a des oreilles en têtes de bouc, un cyprès noir, court et trapu, un rideau de buis à hauteur d’homme, et un bel orme penché, aux fines branches dépouillées, qui semble mis là pour achever la beauté du groupe. On entend le jet d’eau qui tombe incessamment dans sa vasque, le grave sifflet des remorqueurs et le pépiement bruyant des moineaux gorgés de pain. Mais, il y a une certaine minute que j’avais voulu te faire goûter avec moi, c’est celle où, l’hiver, à la nuit tombante, par un ciel épais et humide, qui ne s’éclaire même pas après le coucher du soleil, le grand rideau de buis, n’interceptant plus aucune lumière, semble lui-même émettre une lueur verdâtre de féerie qui colore le banc, le vase, le sol même, et tire tout à coup des nuances variées de velours de la masse obscure du cyprès.

Je t’ai dit :

— Non, vraiment, est-ce que cela ne valait pas la peine ?…

Tu m’as dit, plus tendrement que jamais :

— Mon chéri !… Mon chéri !…

Tu semblais bien émue, tu l’étais !…

C’était le premier jour où tu t’étais excusée de ne pouvoir venir chez moi, sous le prétexte d’une course indispensable au Louvre. Je t’avais suppliée : « Que je vous aie au moins un instant dans ce jardin !… » Oh ! que je te sais gré d’être venue. — Tu n’allais pas au Louvre, mais au premier rendez-vous de ton mari !…

23 février.

Pourtant tu ne t’es pas détournée de moi ! Et même tu reviens, en amoureuse, en suppliante. Ce n’est pas toi qui t’es détournée encore, c’est ton instinct secret, tes habitudes de dix années, tes souvenirs, la figure de femme que tu as faite longtemps devant le monde… Ma chérie, tu me tendais les bras, et tout cela regardait ailleurs ! Tes yeux, que tu sais que j’aime tant, tu me les donnais ! et ta bouche, tu me l’offrais, il n’y a qu’un instant, — pour m’affoler, pour que nous nous affolions ensemble, n’est-ce pas ? pour que tu oublies, un moment, ce poids qui t’entraîne en arrière ; pour que moi, un moment, stupide, je ne m’aperçoive pas que tu ne viens pas toute à moi ?… Mais quels subterfuges, quels philtres, quelles drogues, je te demande un peu, pour un amour comme le nôtre ! Devant la mort, il faut avoir le sang-froid de dire : « C’est la mort. »

25 février.

Je me tiens le plus décemment que je peux. Mais comme j’embrasserais quelqu’un qui oserait me dire : « Mais pleurez donc, mon ami !… »

27 février.

Oh ! que tu as eu tort de me donner aujourd’hui tes lèvres, ma chérie ! Ce sont là des choses dont il ne faut pas raviver le souvenir ; je vais les perdre : je ne baiserai plus ta bouche, ma chérie, ma chérie !…

Je n’ai pas besoin de faire beaucoup de bruit ; je ne tiens pas à ce que l’univers m’entende crier ; que mon chagrin soit emmuré, et muet.

1er mars.

Je ne peux pas, je ne peux pas étouffer avec fierté ma douleur.

Je pense à la chair de tes joues, aux environs de tes yeux, aux coins de tes lèvres qui font la moue, à la lumière de tes dents quand tu parles… Et puis tout à coup, voilà tes yeux eux-mêmes, et tes lèvres !… Oh ! oh ! que quelqu’un ait pitié de moi !…

5 mars.

Je pense à toi au passé, et je te vois presque tous les jours !… Je règle, sous les yeux du moribond, le détail des obsèques. Et toi, tu ne t’aperçois pas de ce qui meurt. Je t’ai dit tantôt :

— Mais, ma pauvre chérie, tu ne m’aimes plus !…

Et tu as eu l’air très étonnée.

Si j’éclaire le fond de ta conscience, comme tu vas souffrir !

Cependant il faut bien que tu saches à qui tu appartiens…

Ta droiture est trop grande pour que tu ne croies pas m’appartenir, t’étant donnée à moi librement, ayant, sans doute, jusqu’à un certain point, répudié l’autre… Tu ne le sais pas, mais il y a quelque chose de plus fort que ta droiture, et c’est cela qui te rive à l’autre. J’ai mis beaucoup de temps à m’en apercevoir, moi qui te regarde : tu prendras ton temps et tu t’en apercevras, pauvre femme !… Tantôt, je t’ai embrassée d’une façon nouvelle, — l’as-tu remarqué ? — avec de la pitié.

Petit détail ; je t’ai demandé :

— Avez-vous songé enfin à aller chez l’avoué ?

Tu as rougi !… Tu as rougi devant moi de ne plus vouloir te séparer de ton mari ! Voilà ton embarras qui commence. J’abrégerai cela.

10 mars.

Elle ne pense qu’à ceci, que son mari est malheureux.

Pons a eu l’audace de se présenter rue du Bouquet-d’Auteuil, chez sa belle-mère. Madame Delaunay ne l’a pas reçu. J’ai dit à madame Delaunay :

— Vous avez eu tort : votre fille sera émue de l’affront qu’il a subi à votre porte et elle lui fournira quelque compensation.

Je gage qu’à l’heure qu’il est elle a déjà dit à sa mère :

— Le malheureux venait implorer ton pardon !

Quant à elle, elle n’a jamais eu de rancune contre lui : sa pensée intime a été qu’il avait fui parce qu’elle n’avait pas su le retenir. Quand le scélérat l’abandonnait, c’est elle-même qu’elle jugeait fautive : quelle peut bien être son attitude devant lui, aujourd’hui qu’elle a un amant ?

....... .......... ...

Elle n’est pas venue.

15 mars.

Je lui ai dit aujourd’hui la date de mon départ. Elle s’est mise à pleurer, mais doucement, sans éclats, sans surprise, comme à un événement inévitable. J’ai ajouté :

— Mais mon voyage ne sera pas long : je vais à Grasse pour un travail sur Fragonard…

Ses yeux humides m’ont regardé, et ils disaient :

« Nous savons bien qu’il n’y aura pas de retour… »

Puis elle-même m’a demandé :

— C’est à cause de lui que vous me quittez ?

— … J’ai un travail, il faut que j’aille là-bas…

Elle a pleuré, et nous n’avons plus rien dit qui vaille.

17 mars.

Que de choses nous aurions à nous dire, en ce moment, si je pouvais redevenir pour elle un ami ! Mais je l’aime trop, la présence de l’autre m’enrage… Et qu’est-ce qui m’affirme, après tout, qu’elle ne s’est pas redonnée à lui ?… Plutôt que l’accuser de cela, en finir !… en finir !…

19 mars.

Je ne lui demande même plus pourquoi elle n’est pas venue, hier, avant-hier, ni tel autre jour. Quand elle se traîne ici, c’est dans l’espoir secret de trouver en moi l’ami qu’elle voudrait. Elle a été profondément heureuse à côté de moi ; je crois qu’elle m’a un peu aimé ; si elle avait eu le temps d’en prendre l’habitude, j’aurais peut-être effacé l’autre !… Mais je sens qu’en m’éloignant je l’affranchis.

Que ne suis-je parti depuis six semaines ! Cette agonie lente est aussi par trop dure ; il fallait m’arracher subitement, endosser bravement toute la responsabilité d’une rupture brusque : elle m’eût détesté peut-être, un peu de colère l’eût soulagée, et, d’un coup brutal, l’eût rendue tout entière à son mari…

Cependant, si elle venait à me juger indigne, ne souffrirait-elle pas davantage pour avoir manqué à ses devoirs en faveur d’un homme de peu de prix ? n’irait-elle pas s’abaisser devant l’autre indigne pour ne lui avoir préféré qu’un de ses pareils ?… Non, tant pis ! qu’elle m’estime, au moins ! que son souvenir de moi reste beau.

20 mars.

Songe-t-on que, maintenant, elle me parle de lui ?… et qu’elle m’a dit de combien « le malheureux » avait maigri en dix mois ? et comme il est devenu « doux » !…

Je l’écoute. Le supplice est très raffiné.

Et une ambiguïté atroce le complique… Je me demande si elle me dit cela parce qu’elle ne sait pas qu’elle aime encore son mari, ou parce que déjà elle a oublié qu’elle m’a aimé…

Et la vieille maman, qui soupçonne la cause de mon départ, m’accuse :

— Vous pouviez la sauver : il ne fallait pas l’abandonner au moment où elle a le plus grand besoin d’un appui, d’un défenseur. Vous étiez le seul…

Je ne peux pas lui répondre : « Je suis le seul qui ne puisse rien, car elle m’a aimé et ne m’aime plus !… car elle ne m’a aimé que malgré la révolte de sa conscience profonde, et, pour ainsi dire, pendant le désarroi d’une bourrasque : l’ordre et le soleil revenus ont repris sur elle leur empire… Votre fille, chère madame, est de celles qui sont nées pour être femmes d’un seul homme, fût-ce de celui qu’elles n’ont pas choisi. »

Mais la vieille maman, qui a donné le jour à une de ces femmes-là, elle-même n’eût pas compris.

J’ai dit adieu à cette petite maison de la rue du Bouquet-d’Auteuil, à la vue sur le jardin où est l’amorce de charmille, à ce corridor où, un jour, madame de Pons et moi, sommes restés muets…

3 mars.

L’amour est une illumination. C’est entre cette femme et moi, comme une fête d’été qui finit. Quelqu’un a soufflé sur les lanternes, quelques mèches fumeuses répandent une odeur écœurante ; où furent l’éclat et l’heureuse rumeur, c’est la nuit, avec des relents d’ivresses humaines et un chaos d’objets saccagés dans l’ombre. Silence, immobilité, air épais…

25 mars.

J’ai vu ta main gantée de blanc s’éloigner en spirale, suivant la rampe de l’escalier. En bas, tu as relevé la tête pour voir si je te regardais encore : j’ai pensé que je ne te remercierais jamais de ce dernier regard, et je suis rentré dans ma chambre.

Une fourche d’écaille blonde et deux épingles étaient demeurées sur la cheminée, à côté du petit sac de chocolat… J’ai regardé longtemps cela, le feu mourant, le cher désordre de toute la pièce, — et la porte qui s’est refermée pour toujours sur toi…

FIN

ÉMILE COLIN ET Cie — IMPRIMERIE DE LAGNY — 16613 4-08.
E. GREVIN, SUCCr