18 août.

Ce soir, sur la plage, à mer basse, étant seul, assis à même le sable, par une nuit noire, j’entendais, de loin, les pianos des villas… J’ai cru voir toutes ces jeunes femmes en robes claires, ces jeunes filles hardies, nuques et bras nus ; et ces hommes de plaisir, qui vivent dans leur atmosphère parfumée. Et, le front dans mes mains, sans vouloir, même mentalement, donner un nom à ce que j’éprouvais, j’ai senti ma gorge se serrer ; j’ai été surpris : j’allais sangloter !…

19 août.

Voyons, voyons, un peu de logique !… J’oppose sans cesse mon amour à leur amour. Mon amour, n’est-ce pas ? est avant tout l’attachement d’une pensée à une pensée ; le leur est tout délire des sens. Et c’est l’image de celui-ci qui, hier soir, m’a troublé…

20 août.

Je veux agir. Mais je ris de moi-même. Afin de me donner le change, je vais partir pour l’Italie, où je devais aller en novembre prendre la dernière image de la Cène, à Milan, et des Corrège de Parme, qui se détériorent. J’aurai vite fait mon petit travail et il faudra que je passe par Aix pour rentrer en France. Ne pas m’y arrêter alors serait presque impoli… L’idée d’avancer ce voyage d’Italie est des plus simples !…

Parme, 28 août.

Et je suis là, un jour d’été torride, dans cette ville étrangère et morte. J’y suis venu autrefois, étant jeune, ayant l’âme légère, et je me souviens d’avoir médité dans la petite salle qui contient la Madone de saint Jérôme, où cette Madeleine, la plus voluptueuse des femmes qui aient jamais été conçue par un artiste, se laisse, tout inclinée, abandonnée, et le visage ravi, mettre par Jésus enfant la main dans ses beaux cheveux d’or !… A vingt-cinq ans, alors que je ne savais pas ce qu’est aimer, toute une vie d’amour et de plaisirs immesurés m’a été promise par cette femme admirable, et je suis sorti de la petite salle plus ivre qu’en aucun jour de ma vie.

J’ai eu quelque gêne à me retrouver tantôt en présence de la belle Madeleine : fut-ce dépit de mes vingt-cinq ans si lointains ? fut-ce dédain d’une câlinerie élégante et langoureuse où je sais trop, à présent, la part de l’attitude ?… C’est que j’aime !

J’aime : et tous ces beaux gestes, ces grâces exquises et, pour tout dire, cette savoureuse et délirante « manière corrégienne » me devient presque étrangère.

J’ai erré dans la ville, indifférent aux souvenirs qu’elle éveille. Près de madame de Pons mon amour tend à décupler le goût que les objets m’inspirent ; loin d’elle, sa pensée seule me hante et je ne sens que l’exil.

Un pays calciné, une ville rouge, un lit de rivière pavé de galets secs ; des monuments clos, dirait-on, comme pour étouffer, à l’intérieur, une fournaise ; des rues désertes. Je vais jusqu’au Jardin public, grand et beau parc solitaire. De longues allées aboutissent à un bassin d’eau croupissante qui contient un îlot planté d’ifs sombres et d’un pâle saule pleureur. Les arbres sont déjà jaunis, grillés, des feuilles tombent ; j’aperçois des statues de marbre ; une Flore, éplorée, là-bas, lève les bras, vers qui, vers quoi ?… Pleure-t-elle les feuillages trop tôt disparus ? est-elle lasse de solitude et de silence ?… Et, de l’extrême tristesse, un charme naît soudain : je voudrais rester là, des journées, des journées pareillement immobiles et torrides, devant l’eau croupie, les ifs noirs, le saule et la Flore éplorée.

J’ai passé une heure au bout du jardin, sur des remparts très vieux, d’où l’on ne voit que des fossés vides, des murs de briques et une campagne où il semble qu’il n’y ait jamais eu rien.

1er septembre.

Pour suspendre un peu plus longtemps ma décision de m’arrêter à Aix, j’ai voulu passer encore une fois par Venise…

L’abus de la littérature descriptive, extatique, dégoûte un honnête homme, non seulement d’écrire, mais d’éprouver une émotion dans certains lieux renommés pour enivrer les voyageurs. Je sens approcher la réaction : elle sera terrible. Un Jules Renard viendra ici, qui, sous prétexte de mettre les choses au point, nous fera de Venise une page implacable où la puanteur des canaux, l’invasion des Allemands et de leur langue, la rengaine des chansons, la niaiserie des figures béates que l’on croise en gondoles et la forêt des points d’exclamation que l’on voit s’ériger ici à la fin de toute phrase écrite ou parlée, — prendront une telle vigueur, une telle verve de vérité, que nul n’osera plus seulement s’aviser de la splendeur des ors de Saint-Marc, du spectre du passé au tournant d’un canal obscur, ni, sur la lagune, de la bacchanale insonore des plus belles couleurs que puisse composer la lumière du jour.

Comme l’antiquité, Napoléon ou la mer, Venise est un motif à amplification facile, et son seul nom a touché le lecteur avant que l’écrivain ait placé sa première épithète. Venise est le refuge de ceux qui n’ont pas d’émotions véritables à rendre, c’est le cadre d’amour de tous ceux qui ne sont pas amoureux. L’impression forte et juste, celle dont le frisson est contagieux, je l’ai trouvée quelquefois chez le poète qui parle d’une ruelle de son village ou du rideau de peupliers qui borne son horizon. Quant aux amants, l’on confond : ce n’est pas eux qui cherchent les lieux renommés pour l’amour, mais bien les pauvres solitaires en quête d’amour ; ceux qui s’aiment, ah ! que tout est beau pour eux, n’importe où !

2 septembre.

Il y a des rencontres singulières ; mes malles faites, mon billet retenu pour demain, après avoir décidé de m’arrêter à Aix, sans en avoir averti madame de Pons, je reçois d’elle une carte qui porte en tout, sous une vue banale de la gare d’Aix-les-Bains : « Halte-là ! s. v. p. »

Mon sort est trop beau ! Mais arriver à Aix dans les vingt-quatre heures, ce serait obéir, et ce serait exagéré. Me voilà obligé de feindre : j’antidate une lettre annonçant à ces dames mon « passage » à Aix. Car on ne me croirait point, si je disais : « J’avais mon billet pour Aix quand vous m’avez prié d’y faire halte. »

4 septembre.

Que de résolutions dans ce train ! Je ne me connus jamais tant d’audace.

Résolutions, audace, oui : tant qu’il n’est l’heure que de se dire : « J’adopte le parti d’être audacieux. » Mais, pour peu que plus de précision soit requise, par exemple : « Comment exercer cette audace ? et quand ? » qu’un homme vraiment épris est en peine !

Je sais bien comment je m’y prendrais si seulement je l’aimais un peu moins.

Aix-les-Bains, 5 septembre.

Il a été admis que nos lettres s’étaient croisées, et ce médiocre fait, cette rencontre de hasard, — moi annonçant mon arrivée à Aix, en même temps qu’elle m’invite à venir, — a agi, je l’ai bien vu, sur sa pensée, sur sa conscience : le plus petit mystère pénètre le cerveau d’une femme comme une goutte d’essence un sachet. Nullement crédule, madame de Pons est aujourd’hui, sinon convaincue, du moins soumise à cette idée que quelque chose de mieux qu’une puissance humaine a pu favoriser notre tendre amitié.

Je ne lui ai pas confessé la vérité, qui diffère trop peu de ce qu’il m’a fallu lui conter, et qui, en somme, comporte le même hasard exactement.

Chétif incident ! niaiseries que tout cela !… Mais l’amour est servi souvent par une valetaille qui ne paie pas de mine.

Elle a été heureuse en me voyant, c’est certain, mais cela peut venir de ce qu’elle s’est ennuyée jusqu’ici…

Mais elle s’est peut-être ennuyée jusqu’ici parce que…

6 septembre.

C’est une petite villa située dans le haut d’Aix ; elle n’est pas fort jolie et n’a point de nom romanesque. On la désigne, ainsi que trois de ses voisines, par le nom du propriétaire auquel on joint un numéro : encore est-ce le numéro qui est le moins disgracieux à dire : c’est la « villa Cervollet, numéro 2 ».

Et voilà une appellation banale qui est entrée désormais dans le trésor poétique de ma mémoire. A cet assemblage de mots si plats est lié, pour le reste de ma vie, le souvenir de la minute pour moi la plus triomphante : celle où madame de Pons m’est apparue, hier, dans une petite pièce quelconque, venant à moi la main tendue, et portant, en toute sa personne, l’éclat d’une joie affectueuse qui ne saurait tromper.

Elle venait tout entière au-devant de moi, je l’ai vu : sa main, son regard, son visage, sa bouche gonflée de tendres paroles, et ce genou qui pointait sous la robe claire d’été, et ce corps qui venait à moi !… Tout autre, à ma place, eût ouvert les bras à cette femme !… C’est d’imaginer par avance une volupté trop forte qui me la fait repousser quand elle s’offre : je la crois irréelle, je m’arrête en reconnaissant ma féerie… Nous nous sommes serré la main, très correctement. Et nous avons échangé des paroles ordinaires.

Madame Delaunay est venue, bien fatiguée par son traitement. Ces dames se sont plaintes de l’endroit qu’elles habitent, et moi de celui d’où je viens.

— Où donc est-on bien ?

— Entre amis, ai-je dit, l’endroit n’importe guère !…

Quand je me suis retrouvé seul avec madame de Pons, j’ai cru remarquer qu’elle sentait qu’il y avait entre nous la façon expansive dont elle s’était avancée vers moi dans la petite pièce. Subtilité d’amoureux ! mais certitude. Ravissement !… Lorsqu’elle m’a offert d’aller visiter le jardinet, je lui ai baisé la main et je lui ai dit :

— Mon amie, que je suis heureux de vous revoir !…

Nous avons visité ensemble le jardinet. Elle déplorait qu’on n’eût, de là, aucune vue sur le lac ; je le déplorai avec elle, d’un singulier ton, sans doute, car elle me dit :

— Comme ça a l’air de vous être égal !… Voyons ! ajouta-t-elle, asseyons-nous et causons !

Nous nous assîmes sur un banc, pour causer. La vue de son bras découvert et de la main que j’avais baisée m’étourdissait.

— J’ai peur d’être bête, lui dis-je en souriant ; parlez, vous !

Ma franchise mal contenue me poussait presque à un aveu.

Elle devint triste, tout à coup ; sa figure se voila. Nous causâmes, mais comme autrefois. Le nuage repassa, d’ailleurs, sur son visage. Cependant je ne m’en suis pas alarmé.

Même jour.

Que de temps j’ai vécu à ne pas espérer qu’elle pût m’aimer un jour ! Et voilà qu’une tranchée de désespoir me coupe les entrailles, aujourd’hui, quand je viens à penser : « Si elle ne m’aimait pas !… »

Même jour.

Est-ce que je ne pourrais pas interpréter l’attitude de sa mère envers moi, afin de connaître ses sentiments à elle-même ?

Idée absurde !… Elle trompe sa mère sur ses propres sentiments, car, si sentiments il y a, elle se trompe elle-même !… Comment cela ? Mais parce qu’elle ne croit point m’aimer. Une femme peut aimer sans qu’elle s’en doute. Celles qui ne pensent qu’à l’amour et qui se tâtent le pouls, chaque soir, afin de savoir si elles aiment, peuvent croire qu’elles aiment alors qu’elles n’aiment pas ; mais celles qui s’emploient, par un reste de fidélité tenace, à éloigner d’elles toute pensée d’amour décorent de noms innocents — tels qu’amitié, plaisirs intellectuels, communauté de goûts — ce qui est amour.

Même jour, le soir.

Je lis ce que j’ai écrit tantôt. Je n’en suis pas dupe : — je me cramponne à mon optimisme, parce que je mesure des yeux la chute que je vais faire si je le lâche.

8 septembre.

Elle espérait que je ne me montrerais pas différent de l’ami que j’étais quand nous nous sommes séparés à Paris. Mon étourdissement de l’autre matin, et le mot que j’ai dit, lui ont montré que le temps et l’absence ont fait mûrir le fruit. Il faut le cueillir en sa saison !…

Mais elle-même, ne s’est-elle point vue venir au-devant de moi dans cette petite pièce ? Elle voudrait, à présent, que je ne l’eusse point vue, moi !… Elle joue à nier l’évidence. Elle boude parce qu’elle constate que l’été ardent nous brûle, alors qu’elle souhaitait que le printemps durât.

« Il faut pourtant avancer, dit Pascal, mais qui peut dire jusques où ? »

9 septembre.

Je sens aussi que je me tiens mal : il doit être apparent que son corps me trouble. Peut-être sent-elle cela ?

Quel que soit le tourment que je souffre près d’elle, je ne l’échangerais pas contre la paix assurée — loin d’elle.

Je ne rapporte ici que le pire, c’est-à-dire mon doute. Mais le doute, avant l’aveu, est accompagné d’une infinité d’espérances dont le nombre et la gentillesse le travestissent et l’ornent constamment. Et il faut songer qu’après l’aveu, le doute, entre amants, est là toujours, mais non plus toutes les espérances.

Il est si bon, avant l’aveu, de ne pas savoir tout à fait quel sort vous est réservé, qu’on ferait durer volontairement cette période ! Elle a des ardeurs et des délicatesses comme n’en saurait offrir que l’époque où l’on redoute un cataclysme.

10 septembre.

— Son mari ? — me dit la bonne madame Delaunay ; — mais, cher monsieur, que ce bandit se présente aujourd’hui ou demain, elle est femme à le recevoir !…

Je souris.

Madame Delaunay s’en fâche.

— Je souris, lui dis-je, parce que je ne puis croire que cela soit.

— Ah ! vous ne pouvez pas croire que cela soit ?… Eh bien ! je vais vous citer un fait qui vous fera croire que cela est : son appartement du boulevard Malesherbes ? eh bien ! elle n’a pas fait une démarche pour en résilier le bail !… elle a payé le terme de juillet !…

— Aurait-elle des nouvelles de son mari ?

— Pour cela, non !

— Voyons, décidément, l’aimait-elle ?…

— Un chenapan !…

— Le chenapan était, après tout, son mari… Le jugeait-elle ?… N’a-t-elle pas des principes très enracinés ?… Ah ! madame, peut-être l’avez-vous trop bien élevée ?…

Qu’elle est drôle, madame Delaunay, en se défendant là contre, branlant la tête et pétillant des yeux :

— Ce n’est pas moi, je vous prie de le croire, qui lui ai fourré ces idées-là dans la tête !…

C’est une façon vive de dire : « Ma fille a des idées capables de la faire agir contrairement à son désir et à son bonheur. » Et l’instinct de la mère se révolte.

11 septembre.

Je les ai emmenées, elle et sa mère, dîner dans les jardins du casino, avec Guglielmo Santi, l’historien milanais, qui fait une saison ici. Quelle culture chez ce vieillard alerte ! quelle finesse et quelle fermeté dans le jugement des hommes et des œuvres ! et quelle grâce virile peut atteindre un esprit qui garde de l’ingénuité avec tant de savoir ! Qu’il est élégant à un homme vraiment grand de ne rapporter des sommets qu’un air plus pur ! Lorsque les hommes consentent, en faveur d’une femme intelligente, mais rien que femme, à présenter d’une façon courtoise les fleurs de leurs connaissances, de leur jugement et de leur goût, le joli jeu pour elle de les accueillir, de paraître les trier dans sa main, et de montrer, après, qu’elle en est toute parée, embellie !

Elle semblait bien heureuse. Tout le plaisir possible de l’esprit se mêlait à l’agrément des lumières tamisées, des toilettes claires, et de tant de bras nus ou chargés de bijoux, et de l’arôme des fraises, et de l’air de la belle nuit, un peu lourd.

J’ai eu envie de lui crier :

— Si votre mari était là, sapristi ! est-ce qu’une pareille soirée nous eût été possible ?

Après les avoir reconduites, je suis resté seul, sur la route, derrière les villas Cervollet 1, 2, 3, 4 ; et, au lieu de redescendre vers la ville, je me suis enfoncé dans la campagne. La nuit, la solitude, la magnificence du calme absolu, et mon dieu enfermé là, non loin, sous le petit toit d’ardoise qui s’argente à la montée du croissant de lune !… Griserie, plénitude de vie, espoir un peu forcé, mais espoir ! et je ne sais quoi de douloureux, en moi, qui se mélange si bien à la nuit !… Regards béats vers les étoiles ; une envie d’éclater en mille morceaux, en milliards de miettes, et d’aller scintiller si loin, si haut ! un désir d’échapper à moi-même comme n’importe qui, par les grands mots lyriques !… Montagnes, vallée, lac, ville endormie, silence ! — Quelle illusion que ces grandioses envolées ! la vérité est qu’un seul point m’attire : ce plat petit toit d’ardoise qui coiffe un vilain cube de briques, nommé la villa Cervollet no 2.

13 septembre.

Cela s’est passé bien simplement. Nous étions partis, elle et moi, seuls, pour aller nous promener dans la campagne, et sa mère, en la voyant si jolie et si rieuse sur le pas de la porte, m’avait dit à l’oreille :

— Elle s’émancipe !… ma parole d’honneur !…

Nous avions pris un chemin très rustique à travers les vignes, sur la pente du Revard, et je pensais, tout en causant :

« Quand nous serons arrivés à une certaine prairie que je sais, — où d’ailleurs nous n’arriverons pas de sitôt, — et d’où l’on a, au pied d’un orme, une très belle vue sur la Dent de Nivolet et Chambéry, nous nous assoirons, et alors je lui parlerai… »

Arrivés à l’endroit voulu, nous nous sommes assis, en effet, et avant que je lui « parle », elle m’a dit, sans préambule :

— Je ne crois pas que je vous aime.

Instantanément, j’ai posé ma main en écran, devant moi, et j’ai dit :

— Assez ! assez ! je vous en prie.

Elle a tout de même ajouté :

— Vous voyez que je suis franche…

J’ai dit :

— Oui, oui.

Et nous avons causé, comme si de rien n’était.

Même jour.

Évidemment il était fatal que, faisant une première promenade en tête à tête, avec elle, dès le moment que nous serions assis, je dusse « parler ». Femme, elle a senti cela, elle a pris les devants pour m’épargner d’avoir cet air toujours un peu sot qu’on a quand on fait, sur un ton chaleureux, une proposition qui n’est pas acceptée.

Je pense : « Elle a été cruelle… » Mais non ! Devinant que j’allais lui dire : « Je vous aime », elle me devance et me dit : « Je ne crois pas que je vous aime… » Elle sait mon amour-propre, elle sait le supplice rétrospectif qu’eût été pour moi, après coup, le souvenir de mon attitude en formulant l’aveu, et de mon émotion, de mon émotion dédaignée ! Sa brusquerie a été un moindre mal ; par là, elle entendait ménager une susceptibilité qu’elle connaît trop ! D’ailleurs, elle croyait que nous « parlerions » encore, après coup. Et comme elle eût, j’en suis certain, pansé la fraîche blessure ! Elle y comptait, elle avait tous ses baumes ; ma douleur, elle l’aurait endormie ; nous serions revenus causant, non pas de notre amour, mais d’amour ; et ce sujet, entre elle et moi, comme elle était persuadée qu’il me serait doux !… C’est moi qui ne l’ai pas voulu…

Je ne l’ai pas voulu !… Oh ! non, pas de consolation pour moi ! J’aime mieux une douleur aiguë, le sang qui gicle vif et pur, après le coup rapide, le stylet retiré aussitôt.

Non, non ! J’avais désiré trop. D’amicales caresses, allons ! auraient été dérisoires. « Je ne crois pas que je vous aime » : discuter cela, qui donc y songe ? Je sais fort bien et ce que cela contient de franchement négatif et ce que cela contient pour moi d’espérance : — juste assez pour ne me point décourager de souffrir !

Car ces paroles ne sont pas mortelles. Un soupirant moins déraisonnable y puiserait réconfort. Madame de Pons admet la pensée d’être aimée de moi ; elle admet la pensée de m’aimer ; elle demeure avec ces pensées, elle s’entretient avec elles, depuis longtemps peut-être, — mais elle n’est pas sûre de pouvoir longtemps les admettre, demeurer et s’entretenir avec elles… Elle n’est pas sûre, et cela suffit à me briser, moi qui aime ; mais, elle qui n’aime pas, quelle condescendance et quelle tendre bonté de vouloir bien me dire : « Je ne suis pas sûre » !… C’est moi qui ai été brutal en lui coupant la parole.

Je devrais me traîner à ses pieds.

15 septembre.

La vie continue entre nous ; mais elle est double : il y a ce que nous disons et ce que nous ne disons pas. Dès auparavant, oui, sans doute, ces réticences, en nos causeries, nous les soupçonnions ; désormais, nous les connaissons, et elles nous gênent, comme le voisin de campagne, derrière sa clôture basse, à partir du jour où on lui a été présenté. On le tenait pour inexistant : maintenant il est là. Lui-même semblait ne pas entendre votre langue ; à présent, on croit qu’il écoute. On s’observe, on se contient ; on écarte tout sujet propre à piquer sa curiosité. A force d’éliminer à cause de lui tels sujets, on s’en laisse imposer d’autres par lui : c’est lui qui gouverne vos entretiens. Bientôt on s’aperçoit que c’est pour lui uniquement que l’on parle ; il n’est plus de l’autre côté de la clôture, il est là.

Ni à elle ni à moi ne conviennent la dissimulation et la contrainte. Ne désirerions-nous pas nous quitter ?

16 septembre.

Qu’il faut donc que j’aie l’air malheureux !… Je lui trouve, à elle, un air compatissant.

Elle a compris que j’avais souffert horriblement du coup : car, si elle ne l’avait pas compris, elle aurait été humiliée et froissée de ce que je ne l’ai pas seulement laissée s’expliquer, parler, enfin ajouter un mot au sujet dont elle me faisait, je le reconnais, le grand honneur de m’entretenir. J’ai bien compris, sous le coup même, qu’elle me faisait très grand honneur ; mais ma sensibilité fut trop vive. Néanmoins elle ne m’a pas de rancune, et, à la dérobée, elle me plaint.

C’est par finesse d’esprit : elle me comprend ou me devine tout entier. Elle a, elle, toute sa tête !

Même jour, le soir.

J’ai dîné, seul, ce soir, au bord du lac. Orchestre, gamins en smoking, sablant le champagne avec des grues, de belles filles qui « se rasent », et des femmes septuagénaires vêtues en Juliettes et qui s’amusent, quelques piliers de tripot, des cabotins, un roi… Le mélange humain, animé et paré, aux lumières, au milieu des fruits, des bijoux, des peaux nues, et la musique aidant, n’est pas vulgaire pour moi, pourvu que je sois seul ; il me ranime et me grise, et son contraste même avec ce fond de lac sombre, hautain, austère, inhospitalier et célèbre, produit en moi un heurt comme ces poèmes ou ces rythmes barbares qui ont presque à la fois de la sensualité triviale et du sublime.

Reconnu un tel et un tel : quand la foule anonyme prend, ici ou là, un nom, alors elle s’avilit ; le charme est rompu…

Plus tard, loin du restaurant, j’ai marché au bord du lac à l’aspect tragique, sous une nuit chargée de nuages… Et j’ai pensé à tous les mots, aujourd’hui usés, qu’un amant du temps de Lamartine pouvait dire, dont l’âme d’une femme s’émouvait, et qu’un homme ne saurait adresser désormais à une jeune femme un peu « avertie ». Elle en rirait… A un certain degré de culture, que l’ironie rend l’art de charmer difficile ! Entre autres choses, cet art a abandonné le secours trop complaisant de la nature : flots, nuits étoilées, nuages, aquilons, — talismans qui ouvrirent tant de cœurs… Il faut une autre clef !

Et, d’autre part, il y a une pudeur — est-elle nouvelle ?… je ne sais — qui retient une âme délicate d’avouer l’emprise de la nature. Est-ce orgueil : ne point vouloir être touché par les choses ?… Est-ce humilité, au contraire : des éléments à moi, quelle fatuité d’admettre une relation !… L’homme qui me parle à brûle-pourpoint de ses « sensations » me gâte quelque chose, l’idée que j’avais de sa discrétion, de son tact, ou l’idée que j’avais des choses qu’il dit sentir. J’aime qu’il me montre qu’il a vraiment senti, mais par quelque détour ingénu ou bien à travers un voile tendu habilement ; j’aime qu’il se laisse surprendre, ou bien qu’il dise : « Ce n’est rien ! ce n’est rien ! » quand on voit qu’il pleure.

17 septembre.

Mon Dieu ! combien faut-il que je l’aime, pour ne pas l’aimer moins après le coup qu’elle m’a porté !…

J’ai failli lui dire : « Prenez garde ! en vous refusant à mon amour, vous le rendez moins pur. » Ç’aurait été la vérité. Je le constate, et cela m’enrage.

On peut donc tant aimer avant le désir ? Voici, maintenant seulement, que sa personne physique m’apparaît. J’ai bien pu, précédemment, la voir et la désirer, mais sans en avoir conscience ; et, dans mes méditations amoureuses, c’était ce par quoi elle se différencie de toute femme, c’était son être, sa pensée, me semblait-il, oui, vraiment, je ne sais quoi qui ne se confond pas avec sa chair, que j’appelais, que je souhaitais qui m’appartînt. Qu’elle m’aimât ! tout était là. Ah mais ! aussi le violent souhait !

C’est un ancestral et barbare instinct qui nous inspire de la colère contre la femme qui ne nous aime pas ! La colère n’est guère de mise, à présent que l’on ne prend plus une femme par la force ; elle devrait être remplacée par la temporisation, la patience… ou la science un peu exacte de l’amour… Bon pour le conquérant qui ne cherche qu’un motif à chanter victoire, tout cela ! mais une âme un peu fine veut avoir été aimée depuis toujours.

Je n’aurai point de satisfaction à la posséder demain, après des combats, si je n’apprends qu’elle s’était de longtemps donnée en pensée, sans que j’eusse rien fait pour cela.

Et, à ce propos, j’entends le subterfuge impertinent que le premier don Juan venu me fournit… L’Église, en certains cas, vous conseille : « Fréquentez les sacrements d’abord, et la grâce vous viendra. » — Où en suis-je tombé pour m’arrêter seulement à une pareille turpitude ?

Même jour, le soir.

Beethoven m’a sauvé. Du fond de la loge, au concert, je regardais madame de Pons, sa nuque découverte en carré, son bras, l’étoffe soyeuse tendue sur le genou, et sa bouche dont la seule image me fait pâlir…

Mais la voix divine, c’est-à-dire ce rythme, le plus ferme pas qui ait été fait vers l’harmonie souveraine qui crée peut-être un peu Dieu chaque jour, a soulevé mon désir, — comme un coup de vent prend une fumée, la tord, l’allège et la fait se perdre en spirales éthérées dans l’azur, — et, sans le détruire, sans l’atténuer même, par la vertu de la seule douleur magnifiée, m’a rendu mon amour d’autrefois, — d’hier encore…

J’ai pu parler, j’ai pu causer, comme avant. Elle m’a dit tout à coup :

— On vous retrouve.

Elle m’a laissé plonger dans ses yeux, un moment assez long pour que j’y puise un peu de ce qu’elle pense de moi. Mais je lui ai dit :

— C’est vous qui regardez en moi, non pas moi en vous !

Elle a souri, tristement, car cela lui laissait découvrir que mon trouble était revenu.

Non, en vérité, je n’ai pas vu en elle ! Mais, de mille petits faits, je conjecture qu’elle pense de moi précisément ce que j’ai si longtemps pensé d’elle, — et c’était dans les moments où je croyais l’aimer le plus : — « C’est surtout sa pensée que j’aime… » Ne croyais-je pas, par cela seul, la combler d’amour ?… Et moi, je n’en suis pas satisfait !…

18 septembre.

Elle ne craint pas de se montrer avec moi. Nous sommes sortis plusieurs fois, seuls, dans la campagne, et en ville. Pas un autre être ne fut plus sûrement créé pour m’appartenir. Pas un homme, à moins qu’elle ne m’en cache bien adroitement le souvenir, ne fut mêlé si étroitement que moi à sa vie…

Ah ! qu’est-ce donc qui m’empêche de lui dire, en nos causeries si libres : « Voyons ! j’ai plus de force aujourd’hui : expliquez-moi pourquoi vous ne croyez pas m’aimer ?… » Mais je me pare de l’orgueil de n’avoir pu, là-dessus, supporter davantage…

19 septembre.

Elle plongeait une lourde vieille louche d’argent dans un bassin où des fraises flottaient sur le champagne, et, en même temps, elle soutenait la coupe qu’elle allait m’offrir. Nous étions seuls dans la petite salle à manger de la villa Cervollet no 2 ; la dentelle de sa manche trempa dans le liquide ; je vis l’accident, mais négligeai de le signaler aussitôt, et ne fis : « Oh ! oh ! » que lorsqu’elle avait déjà retiré la louche et en versait le contenu dans la coupe. C’était faire : « oh ! oh ! » un peu tard, l’opération étant délicate, les deux bras tendus, occupés, la louche pesante et mal commode. Madame de Pons vit le champagne se répandre, par la dentelle, goutte à goutte, sur la nappe, et prit un air si désolé que je me précipitai pour étancher la dentelle humide avec n’importe quoi, mon mouchoir. Mais je n’avais pas achevé de presser la dentelle, que je tombai comme un homme ivre, la bouche au creux de ce bras demi-nu…

Elle dut reposer la louche dans le bassin, la coupe sur la table, mais je n’en vis rien. Nous nous trouvâmes, madame de Pons et moi, assis, chacun sur une chaise. Elle frappait, avec trois doigts, de petits coups sur sa poitrine. Je crois que son cœur battait fort et la gênait ; ses yeux me parurent cernés ; je la vis tout à coup sourire et elle dit simplement :

— Eh bien, voilà !…

Son ton, son visage, son geste commentaient ces mots si peu lyriques et qui me parurent grands. Cela signifiait :

« Je m’attendais, vous le pensez bien, à ce qui est arrivé : cela était inévitable ; je m’y suis exposée en vous laissant vivre si près de moi. Et, vous voyez, je ne récrimine pas, je ne vous fais aucun reproche… Mais cela va tout nous gâter… »

Cependant j’allais, moi, saisir de nouveau son bras et m’approcher de sa bouche : elle ne me l’eût peut-être pas refusée, et un fait accompli a bien de l’influence sur les idées et sur les sentiments. Elle aspira, à ce moment, comme pour parler : j’arrêtai mon élan ; je ne fis pas ce que j’allais faire, — et j’eus tort !… Elle parla, mais une circonstance extérieure avait détourné sa pensée ; elle me dit :

— J’entends maman qui revient du jardin.

En effet, madame Delaunay entra.

20 septembre.

Je suis tenté de croire : « Tout est perdu, faute d’un mouvement plus prompt. Un baiser échangé l’eût enchaînée, peut-être… »

Elle m’a dit, en me tendant la main, aujourd’hui :

— Mon ami, dispensez-moi de vous parler de mes sentiments. Je ne me crois pas le droit de savoir si j’en ai. C’est tout ! C’est tout. La raison que je vous donne est la vraie : elle ne vous blesse pas, j’espère ; elle ne peut pas vous désespérer.

Même jour.

Si je prends la peine de compter les mois écoulés depuis la disparition de son mari, je conclus qu’une femme de la race de madame de Pons ne peut vraiment tomber aujourd’hui entre les bras d’un amant…

Si indigne que soit son mari, elle n’eût pas été femme à le tromper jamais, à la condition qu’il fût demeuré là, qu’il eût gardé quelque décence : ce peu de décence, elle eût cru devoir le lui rendre au centuple.

En vérité, sait-elle seulement s’il n’est pas mort ?

Quant à moi, demeurer désormais près d’elle, c’est m’exposer infailliblement à renouveler la scène de la salle à manger. M’exposer à cela, après les paroles qu’elle m’a dites, c’est gâcher tout ce qui est déjà le passé de mon amour et ce qui en pourra être l’avenir…

Même jour.

J’ai baisé le creux de ton bras ! J’ai le goût de ta chair sur les lèvres ! Il y a un moment qui ne peut plus être anéanti, c’est celui où mon désir de toi m’a fait voir le duvet doré de ton bras, penser à ta gorge penchée sur la coupe, penser à ta bouche entr’ouverte et prononcer tout à coup, et tout bas, pour la première fois, ton nom !… Le moment est venu. Pourquoi ce moment vient-il ? Est-ce que, l’esprit étant tout saturé d’amour, l’amour enfin se répand dans les sens ? Moi, je suis envahi !…

Je vois ta bouche, et tes dents ! Je pense à ta gorge… Je crois baiser encore ton bras, le plus beau des bras que j’ai vus !…

21 septembre.

D’autres comptent jusqu’à cent pour se procurer le sommeil ; moi, je m’oblige à noter sur mon carnet, minute par minute, l’heure qui coule, pour ne pas penser. Cette heure est la dernière que je passerai dans ce pays. Je m’en vais.

C’est le moment du ramage des oiseaux : on dirait que la musique du restaurant, au bord du lac, s’est tue en leur faveur. La lumière, sur l’eau, est grise et rose ; au-dessus de la Dent du Chat, des nuages illuminés en dessous par le soleil déclinant, déjà caché pour nous, ont l’air d’un troupeau de moutons fuyant, le feu au ventre. Silence, tout à coup, immobilité apparente des choses :

O temps, suspends ton vol…

Il y a deux femmes qui se baignent et dont on ne distingue que le bonnet imperméable, entre les roseaux ; un éclat de rire me les signale à l’instant où reprend la piaillerie dans les arbres ; presque aussitôt la musique recommence à sévir ; les oiseaux se chamaillent de plus belle, et l’une des deux femmes pousse des cris aigus… Une barque passe, portant un monsieur et une dame en blanc, coiffés tous deux de chapeaux canotiers…

Bruits discordants, czardas irritantes, images triviales, vous-mêmes, quand vous serez éteints, achevés, effacés, serez touchants dans mon souvenir !…

A la pointe de la jetée, sur la gauche, il y a deux pêcheurs à la ligne, debout, inertes…

Un coup de fusil a retenti dans la campagne ; l’aboiement du chien se prolonge, et c’est en l’écoutant que je m’aperçois que les oiseaux sont couchés, que les musiciens sont partis… Je me retourne : je suis presque seul ; une vieille femme réempile les chaises… Quoi ! tout est fini déjà ?… J’ai presque plaisir à entendre de nouveau le rire des baigneuses : une action qui a quelque durée me rassure…

Mais la barque qui portait le monsieur et la dame en blanc vient de repasser à vide. Ils ont fait leur belle promenade aussi, les deux canotiers, payé leur heure qui ne se renouvellera pas… Et mes baigneuses ont pris leur bain : les voici qui montent à l’échelle, au bout d’une petite estacade de bois, et, dans le temps que je le note, leur maillot rouge a disparu sous le peignoir en tissu éponge et elles-mêmes derrière les cabines.

Rien ne demeure, une minute, semblable à soi-même : l’eau bleuit, le gris de l’air est devenu plus dur ; la moitié du lac qui reflète l’ombre de la montagne se plombe, et le troupeau de moutons aériens, là-haut, se carbonise et se racornit : — c’est un vol de corbeaux dans un ciel d’encre délayée ; — le vent plus frais fait courir sur l’eau de grandes ondes pressées qui viennent de loin, vers moi, comme des messagères de je ne sais quelle importante nouvelle, et qui meurent à mes pieds, une à une, avant d’avoir parlé. L’encre du ciel s’épaissit ; d’espoir, il ne restait que des balayures roses au bout du lac : elles viennent de se laisser voiler par une gaze couleur de lilas qui monte des eaux et de la montagne, monte, envahit tout et se perd dans le ton d’encre violacé du ciel…

Deux femmes passent derrière moi. L’une dit :

— Un dessinateur…

Et l’autre :

— Il a pris notre portrait dans l’eau.

Je ferme mon carnet… J’aurai conservé ainsi, tel quel, l’aspect extérieur d’une des heures pour moi les plus désolées.

24 septembre.

Comme un malade qui sent ses jours comptés, j’ai éprouvé le besoin de revoir le pays où je suis né, où j’ai vécu ma première jeunesse, et que j’ai quitté depuis plus de vingt ans. Ce qui m’amène ici, parbleu ! je le sais : c’est d’amour que j’ai besoin ; je meurs du désir que quelque chose, à défaut de quelqu’un, m’enveloppe d’un certain air de tendresse, et je nourris l’illusion qu’un pan de mur, une terrasse, un vieux jardin, ou la rivière qui coule au pied de ma petite ville, vont s’émouvoir à mon aspect chagrin !…

25 septembre.

La douceur, la délicatesse, la majesté tranquille et bienveillante de ces grands paysages de Loire ! Ces longs lointains, ces lignes et couleurs célestes où la silhouette vieillotte des moulins à vent joint une impression de contes de fées, presque souriante ! La courbe de ces eaux si rares, ramifiées en cent bras fluets autour des sables en fuseaux blonds comme des cheveux ; ces groupes de peupliers fournis et frais, merveilleux écrans où la lumière joue en se tamisant sur vingt plans divers ! ô grâce, charme ensorcelant, que la chevauchée éperdue des tons qui fuient en se dégradant, vers un horizon bas, fait de la courbure même de la terre !… Raison souveraine qui présidez à l’ordonnance de ces vallées splendides ! Calme parfait, possession de soi-même, retenue, discrétion, placidité apparente !…

Mais, ô vous, petite barre horizontale aperçue un peu partout au bord des levées, petite barre gravée dans la pierre tendre des murailles, à hauteur d’homme, et qui portez l’inscription mémorable : « Crue de 1856,… 66,… 76. » Elles sont deux, trois, quatre, parfois, au coin des maisons, les petites barres commémoratives de désastre, pareilles aux mesures superposées de la croissance d’un enfant. Que l’on ne se fie pas à ce fleuve de sable, à ces ruisselets alanguis, à ces nonchalantes beautés !

Langeais, 26 septembre.

Tous mes ravissements à la vue, au son, au parfum des choses, je les ai eus ici, à huit ans, dans le jardin potager d’un vieil oncle, pendant que le jardinier nommé Cadoudal, chaussé de gros sabots, et portant deux arrosoirs énormes, marchait dans une étroite allée en posant méticuleusement ses pieds l’un devant l’autre, avec la précision d’un balancier de pendule, et arrosait les radis. L’ondée, excessive, mouillait, au delà des radis, les gousses pendantes des petits pois en branches qui rendaient l’eau par leur pointe fine, et peu à peu, comme au compte-goutte, et elle atteignait d’autre part, les feuilles velues des melons qui, elles, au contraire, conservaient l’eau, en belles gouttes rondes, entre leurs poils. Que les melons sentaient donc bon, leur arôme mélangé à celui de la terre humide ! On disait « messieurs les melons » parce qu’ils étaient importants, obèses, objets de soins et d’admiration particulière, et parce qu’ils avaient des cloches de verre, blanchies à la chaux, intérieurement, et qu’on soulevait, ou baissait, ou inclinait sur des crémaillères, au mieux des intérêts de ces potentats ; et, dans ce « messieurs les melons », il y avait le sourire de Touraine, particulier aux gens du cru, qui, d’un mot souligné à peine, entend dire beaucoup, et finement, touchant surtout la comédie des hommes.

Mon goût du passé, des choses anciennes, et cette folle émotion qui me tire des larmes de joie à la vue d’une cour pavée où l’herbe pousse, je l’avais dans ce temps-là et dans ce jardin de Langeais ; cela descendait à moi du château, de ses beaux toits, de ses tours à poivrières et de ses ruines, que l’on voyait par-dessus la crête arrondie des marronniers roses.

Pourquoi les pas sur le gravier, venant d’une sombre allée sous ces marronniers, me causaient-ils déjà l’angoisse de l’imprévu, l’appréhension de ce qui va arriver tantôt, ce soir ou demain, mêlée à une impatience ardente de le voir arriver ? pourquoi me cachais-je, et pourquoi quittais-je rapidement ma cachette pour courir voir ? pourquoi étais-je si déconvenu, si triste, pour peu que ces pas sous l’allée ne fussent que de quelqu’un que l’on voyait tous les jours ? pourquoi la vue d’une fillette, d’une jeune fille, ou d’une dame qui passait pour jolie, en me faisant rougir de confusion, me comblait-elle tout à coup d’un avant-goût d’avenir et de félicités certaines mais inimaginables ? Pourquoi la même impression, augmentée il est vrai, d’une certaine notion d’infini, m’était-elle procurée par la vue du train de Nantes que l’on apercevait du haut d’un belvédère ?

Pourquoi, si ce n’est parce que mon amour présent germait dès ce temps-là ?…

Beaumont, 29 septembre.

Ma première visite a été pour le cimetière. Au bas d’une petite rue montante, j’ai demandé la clef à un serrurier tout grisonnant et je lui ai dit : « C’est vous le fils Tiffeneau ?… » La dernière fois que j’avais pris, dans cette boutique, la clef du cimetière, c’était son père qui la remettait ; mais je n’ai pas osé dire : « Et votre père ?… »

Et j’ai monté cette côte bordée de vieux murs de clos, et d’orties, où, autrefois, j’accompagnais tantôt l’un, tantôt l’autre, en les aidant à porter des fleurs ou bien la bouteille d’eau destinée à emplir un pot de fer-blanc qu’on maintenait toujours fleuri « là-haut »…

La porte est neuve, le mur est neuf : le cimetière est bien agrandi ! Je m’y perds… Que de noms à moi familiers !… Mais tout à coup je m’oriente : voici l’ancienne entrée, ses pilastres écroulés ; voici des cyprès… bien plus beaux !… et je reconnais celui au pied duquel reposent les trois femmes à qui je dois la vie : celle qui me l’a donnée ; celle qui me l’a conservée par ses soins, ma grand’mère ; et ma grand’tante Félicie, grâce à qui j’ai eu, pendant ma jeunesse, un peu d’argent. Elles reposent là, mes trois sources vénérées, unies par un commun amour, chacune sous une bien modeste plaque de marbre jauni par les pluies et où j’ai peine à épeler leurs chers noms, leur âge et l’invitation à prier Dieu pour elles… Voici le pot de fer-blanc où nous versions la bouteille d’eau.

L’endroit est paisible et simple ; la vue qu’on y a est presque jolie : de beaux et doux coteaux, une perspective lointaine, la petite ville couchée au bord de la rivière, la cheminée d’une usine à fabriquer le papier. Les mouches bourdonnent ; des poules caquètent derrière la muraille ; un âne brait ; au loin, j’entends le roulement d’une carriole ; sous mon genou, l’herbe, chauffée par le soleil de midi, est toute bruissante du fourmillement heureux des insectes.

Quand j’étais enfant, je tombais là à deux genoux, d’un seul coup, jugeant assez convenable de me faire un peu mal, et j’offrais au ciel ma petite douleur en le priant d’en reverser le mérite sur les trois mortes, afin qu’elles fussent heureuses là où elles étaient. Et toujours ma prière se perdait dans une songerie où j’essayais en vain de me représenter le lieu où elles pouvaient bien être, l’état qui pouvait être le leur. Je me disais : « Quand j’aurai lu beaucoup de livres, je saurai cela ». A présent, j’ai lu beaucoup de livres et je n’en sais pas plus.

Même jour.

La plupart des gens que j’ai connus dans ce pays sont morts ; ceux qui demeurent ne me reconnaissent pas. On s’aborde et on se nomme de part et d’autre. Curieux effet : le masque que le temps a mis sur notre visage d’il y a vingt ans fait sourire. En nous nommant, nous sourions, hochant la tête, il est vrai, refoulant nos pensées, parlant vite et un peu plus haut qu’il n’est nécessaire, comme des gens qui, s’étant rencontrés dans un chemin, la nuit, ont eu peur.

30 septembre.

J’ai revu Courance. C’est la terre où j’ai vécu tout enfant. J’allais par les chemins et les champs avec ma tante Félicie, en levant le bras bien haut pour lui donner la main, et aujourd’hui, me voilà promenant par la main des neveux qui ont l’âge que j’avais…

Ma mémoire fidèle me rappelle trop nettement le passé en ses détails les plus infimes ; et les deux rives de l’abîme qu’on ne refranchit pas, ainsi soudainement rapprochées, je suffoque… Ou bien c’est un fantôme qui se présente à moi, avec une précision qui m’effraie… Son œil bleu, sa bouche abîmée par la douleur physique, son teint de cire transparente, sa voix, et le grand amour de sa terre, qui était visible en toute sa personne : ma pauvre tante Félicie !… Et, à côté de son image, j’ai le souvenir de mes deux pieds ; mes deux pieds chaussés de vilaines galoches, c’était ce que je considérais avec le plus d’attention, en marchant par les chemins et les champs. Et j’entends encore la recommandation : « Mon enfant, regarde où tu mets les pieds !… »


Voilà, aujourd’hui comme il y a trente ans, le même sol, ce sol gris et si dur des chemins non entretenus, où les charrettes, en temps de pluie, enfoncent jusqu’au moyeu, et dont les ornières, en séchant, deviennent solides comme l’argile qui a passé par le feu. Voici, à mes pieds, les mêmes herbes, les jolis chardons qu’on écrase comme un animal nuisible, les pissenlits, la « boursette », une petite fleur jaune dont je n’ai jamais su le nom, et les crottes de biques !… Et, lorsqu’on a rejoint le chemin communal dont la chaussée est unie et rose, de chaque côté, quel beau tapis ! quel doux tapis fait d’un trèfle menu et pressé où trouvent moyen de pousser les pâquerettes, et que tondent sans cesse et maintiennent ras les oies, les chèvres, et les moutons ambulants !

Il y avait un vieux noyer, au flanc ouvert à hauteur de la main, et que les pluies comblaient d’une eau pareille à du café noir, mais que je ne pouvais voir qu’en me faisant hausser ou en grimpant sur une grosse pierre ; et chaque jour, en passant, je hasardais un doigt dans cette espèce de bénitier. Sa vue est alliée dans ma mémoire à une phrase que j’entendais souvent au cours de ces promenades : « Mon enfant, quand tu seras grand… » Il est là encore, mon vieux noyer ! Je l’ai reconnu de loin à sa déchirure béante, et je me suis approché, tout vert de frissons, de la petite mare de café qu’il porte. Je l’ai vue sans grimper sur la pierre, et j’y ai plongé le doigt : « Mon enfant, quand tu seras grand… »

A tout bout de champ je m’interroge : « Depuis que tu t’es éloigné de ce sol, qu’as-tu fait ? » Les témoins de notre enfance sont d’acharnés enquêteurs et d’implacables juges. Docilement, je m’efforce de répondre ; je présente au noyer, au dolmen, à la mare, l’état naïf de mes travaux. O comme mes juges semblent impassibles ! N’ai-je rien accompli qui vaille ? Je songe que les hommes, eux, sont faciles à duper, que leurs visages sont vulnérables et sourient vite, de confiance. Mais je tremble devant un morceau d’écorce rugueuse, une vieille pierre, le miroir bourbeux de l’eau : enfin n’ai-je produit aucune beauté, aucun bonheur ? N’ai-je, du moins, donné au monde aucune émotion nouvelle ? — Et je ne sens l’indulgence de ces choses sévères que si, ma tête étant déçue, c’est mon cœur qui de nouveau palpite à cause de son grand amour. Elles me disent : « Oui, oui, c’est vrai, tu as aimé. »


A mi-côte, et près du croisement de deux allées de noyers, est un dolmen dont la table, écrasant l’un de ses soutiens, s’est abaissée et peut servir de siège. C’est là qu’autrefois ma tante Félicie aimait à faire halte en contemplant sa terre et ses cinq fermes étalées en éventail. Là, mon enfance et le souvenir de tout ce qui a été autour de cet amas de pierres surgissent, s’animent et jouent pour moi, sur je ne sais quel ton mineur, une pièce touffue, désordonnée, tendre, charmante et tragique aussi. Visages ! gestes ! son des voix ! lumière nimbant les choses finies, plus belle que le soleil !… Oh ! pourquoi un si grand attrait se mêle-t-il à tant de tristesse dans la mémoire du cœur ? O pierres ! ô noyers ! ô sol du chemin, dur comme le roc et dont le contact à mes semelles m’est plus agréable que des caresses, que contenez-vous ? qu’êtes-vous ? quelle âme en vous me chuchote ce langage obscur qui a la puissance d’une parole d’amour ?…

Le jour est splendide et calme ; sur la terre, on n’entend aucun bruit ; pas un être n’a bougé depuis une heure que je suis là ; où sont les hommes, les chiens, les bœufs, les oiseaux ? Où est le vent ? Je sens à peine l’odeur des herbes et de la terre ! Suis-je dans le présent ou bien dans le passé ? Suis-je halluciné par l’intensité du souvenir ?… Mais la notion du temps qui s’écoule m’est fournie par la tache noire d’un troupeau de dindons, qui se déplace d’un mouvement lent, perceptible à la longue.


Ce petit pays a un caractère sobre et fin, minutieux, presque pointillé, avec de larges et longues échappées soudaines ; par-dessus tout il est dépourvu d’emphase, de romanesque, et l’on pourrait dire même de tout pittoresque convenu. On peut le traverser sans prendre garde au sens si ferme et si délicat, si varié, si riche, et de goût toujours si pur de ses traits. Ici, point de peinture à pleine pâte ; le pinceau même n’y a presque rien à faire ; la plume, en deux traits, en rendrait l’essentiel.

Ce n’est rien, d’abord : un champ de chaume, trois rangées de betteraves, une vigne piquée d’échalas, un chêne isolé ; au second plan, un grand espace nu, arrondi comme le ventre ballonné d’une ânesse ; un noyer qui borde la route projette là-dessus son squelette. Mais tout est dans le trait qui, suivant la courbe bien gonflée du ballon, lui découpe, sur le ciel clair, une bordure où l’esprit même de tout ce paysage apparaît.

Quel art il y a dans la façon de traiter cette bordure ! Peu d’éléments en font les frais : une maison à demi visible, une cheminée qui fume, trois ormeaux aux formes fantasques, le pignon d’une gentilhommière, des peupliers, un espace vide, l’orée d’un bois, et le bois, là-bas, qui s’étale, descend, comme si la plume, écrasant ses becs, noircissait la fin de la page. Et la disposition sans cesse changeante de ces motifs vraiment modestes, et l’infaillible sûreté de chaque composition nouvelle, crée, au contraire d’une monotonie, une diversité, une fécondité d’images d’un style identique, infiniment original.

Vous escaladez la crête, atteignez les trois ormeaux, le petit toit, et votre vue charmée s’étend tout à coup à quatre ou cinq lieues au delà, sur les vallées de deux rivières, l’une bleue : la Creuse, qui vient du Berry ; l’autre, plus éloignée, d’opale laiteuse : la Vienne, courant vers la Loire immense.

1er octobre.

Il y a des heures, à la campagne, le soir, qui ont plus de saveur que toutes les beautés renommées de la nature. Mais sont-elles à la campagne ou en nous ? Quelle rencontre faut-il pour que nous passions là dans l’instant où les images le plus propres à nous émouvoir dégagent tout leur charme, ou quelle rencontre, pour qu’à l’instant où nous sommes le plus disposés à être émus, le chœur complaisant des choses se mette à chanter tout à coup notre intime ivresse ?

Nous terminions une promenade, et nous allions, pour regagner la maison, nous engager dans un petit bois, lorsque le soir tout à coup fut sensible.

Il n’y avait rien devant nous, que le chemin creux s’enfonçant sous bois, un beau chêne au bord du chemin, et, à droite, la lisière d’un sombre taillis dont la crête se dessinait très pure contre le croissant de la lune déjà rose ; et sur l’obscurité déchiquetée de ce bois, un troupeau de chèvres avec son petit gardien, à peine discernables, et sans qu’on entendît aucun de leurs mouvements, passait.


Ces chèvres avançaient d’un pas régulier comme la marche de la nuit tombante, et le petit gardien avait la couleur d’un lièvre, la couleur d’un tas de silex amassés près de là, la couleur de la terre. Les chèvres et le petit gardien passèrent. C’était comme si l’on eût vu le bois, le chemin creux, la nuit elle-même, d’un lent mouvement rudimentaire, révéler leur vie mystérieuse…


Après cela, au moment de nous enfoncer dans le bois, nous nous retournâmes en arrière. L’horizon était à cent mètres de nous, et, sur cette ligne légèrement courbée, renflée au milieu, reposait un bandeau de pourpre, étroit, et déchiré aux deux bouts. C’était le reste du coucher du soleil. Au-dessus, le grand ciel, au-dessous, quelques arpents de chaume, étaient couverts par la nuit ; et trois ormes grêles, dépouillés, la tête ronde, semblaient de bizarres épingles gigantesques, fixant là, en dépit de l’heure, ce lambeau magnifique arraché à un beau jour fini.


Au sortir de ce bois, quand le chemin défoncé s’élargit, et quand son sol plus clair que l’ombre cesse de guider nos pas, apparaît une vaste étendue baignée par la première heure de la nuit, sous le croissant qui rougit au milieu d’un halo brouillé. A droite, la lisière du bois s’enfuit, noir velours, d’un dessin splendide, le trait fort du tableau nocturne qui s’offre à nous ; puis au-dessous, en tons adoucis, s’écoulent les pentes des vignes invisibles, arrêtées à deux cents pas par deux fermes dont nous ne voyons que les toits, et qui semblent presque ensevelies. Et au loin, quand la vallée se redresse, on distingue l’autre trait, fin et charmant, de l’horizon, fait d’un bois de grands pins, puis de rien, puis d’un toit, puis d’ormes tordus, puis d’un bouquet de chênes, enfin de peupliers. Le silence est complet, universel, admirable. Dans l’ombre, à trois pas seulement, paraît un homme qui nous croise en nous souhaitant le bonsoir…

Je sens mon dos qui frissonne, et ma main a tremblé : qu’est-ce qui m’émeut tant ? Mon pays ? une certaine heure ? — ou la tristesse de mon amour que je répands partout ?…

3 octobre.

Il y a des jours où pèse sur nous comme une volonté de fakir qui fait germer des graines et fleurir la plante poussée hâtivement dans la main. Est-ce une atmosphère orageuse ? Est-ce la douceur trop subtile de l’air léger ? ou bien donc, qui est-ce qui passe entre l’inconnaissable et nous ? Le tintement d’une cloche, une voix, une feuille d’arbre qui remue, tirent de moi tout à coup ce que je ne croyais pas contenir. Une émotion qui semble un lent aboutissement : chagrin ou volupté à pleurer, se développent et m’envahissent d’un seul bond ; l’air s’agite autour de moi comme au battement d’une aile invisible ; il s’épure et il porte un parfum ignoré. Je reste à la fois ravi et désolé, comme si j’avais, moi aussi, reconnu Béatrice qui s’enfuit…

4 octobre.

J’ai été signer un papier chez le notaire qui occupe la maison où j’ai habité autrefois. Il sait bien que j’ai habité là, mais il me parle d’affaires ; il me retient dans son cabinet au lieu de me dire : « Vous avez peut-être envie de revoir la terrasse ?… » Et si je ne lui demandais pas la permission de m’accouder à la balustrade, il pourrait me croire préoccupé de ce que vaut l’hectolitre de blé. Il sourit quand je le supplie de me laisser monter dans le jardin du haut, car les fruits, justement, n’ont pas donné cette année, et il s’en excuse, le pauvre homme, tandis qu’à son côté je gravis, sous un prunier de mirabelles, certaines marches branlantes qui aboutissent au cadran solaire. Il s’excuse de ce que ce cadran soit si vieux, soit brisé, tienne de la place et ne serve à rien, tandis que je songe que c’est sur cette table d’ardoise, par l’ombre de ce style, que me fut révélée la gravité de l’heure qui ne revient pas et que me fut inspiré le goût des seules choses qui durent.

— Aucune pendule, dis-je au notaire, ne parle au cœur comme cette petite ombre qui est dirigée de si haut.

Il sourit encore, car il croit que je me moque. Je serais fâché qu’il soupçonnât en moi la moindre ironie, et, pour lui laisser le beau rôle, je fais l’imbécile devant cet homme d’affaires sérieux ; je lui dis, en passant entre deux poiriers :

— Ici, quand j’étais enfant, une jeune fille, en visite, piqua son ombrelle dans la terre et faillit l’oublier. Sur la porte, comme cette jeune fille allait partir, c’est moi qui fus dépêché pour querir l’ombrelle. Je savais bien où elle était, mais je fis comme si je la cherchais longtemps : caché derrière ce noisetier, je baisais, comme un grand amoureux, la petite pomme d’agate que touchait chaque jour la main du premier être qui ait charmé mon cœur.

Le notaire m’écoutait avec inquiétude. J’ai ajouté : « Au fond, dans la vie, il n’y a que ces choses-là qui comptent… » Mais le notaire a dû se dire que je n’ai pas cessé d’être enfant.

7 octobre.

Il a plu toute la nuit ; toute la matinée il a plu ; il pleuvra l’après-midi entière. J’ai une fenêtre ouverte sur le jardin, par où j’entends la chute continuelle de l’eau sur le sable et sur les feuillages ; au loin, c’est un murmure monotone, universel, sans défaillances, comme un bavardage de femmes ; plus près, sur les lierres, on discerne la goutte d’eau opiniâtre, qui a choisi telle feuille et, depuis des heures et des heures, la frappe d’un coup pareil, à intervalles comptés ; et, du haut de la fenêtre, pend un sarment de la treille, flexible, qui, depuis ce matin, sans relâche, salue, salue… De la basse-cour viennent parfois les gloussements étouffés des poules tapies à l’abri, paroles de mauvaise humeur.

De l’autre côté, sur la route qui traverse le faubourg, une voiture a passé, sombre, luisante et rapide comme une otarie entre deux plongeons, et suivie d’un pauvre chien si crotté par la boue qu’il avait l’air d’être en terre glaise ; et puis, plus rien n’a passé, plus rien n’a remué depuis une heure : la gouttière de la maison est affligée d’un hoquet incurable, et le toit de la grange voisine, d’une abondante incontinence. Et, par la porte d’une petite maison paysanne, je vois un bonnet blanc qui va et vient dans l’ombre…

Alors, toute coup, la détresse de l’atmosphère m’envahit. Je songe à des femmes veuves qui habitent, alentour, en des trous obscurs semblables à celui où je vois remuer le bonnet ; à d’autres, qui y veillent un homme paralysé, une mère mourante ; et à des jeunes filles qui s’y préparent avec joie au mariage, grâce à quoi elles pourront, à leur tour, en un trou obscur, par les jours de pluie, attendre le retour de l’homme, veiller leur mère mourante, ou transmettre à leur fille le même privilège de vivre, de longs jours de pluie, en un trou obscur ouvert sur la route où rien ne passera…

Je songe aussi à d’autres femmes, plus fortunées, qui sont, à l’heure qu’il est, dans leur demeure bourgeoise, et dans une pièce appelée salon, où dans l’angle est un piano fêlé, sur la cheminée des photographies encadrées de peluche, et sur un guéridon les journaux des modes de Paris, qu’elles ne suivront pas. Elles pensent à la première communion de Germaine ou au baccalauréat de Gustave, à la difficulté de se procurer de la viande de boucherie hors le dimanche, au grand dîner que donneront les Lambert au carnaval prochain : nous ne sommes qu’en octobre !… Et la pluie tombe autour d’elles !…

Je songe à une dame qui a vécu quatre-vingts ans dans la pièce même, tendue de serge bleue, où je me trouve, et quarante-sept ans seule, et qui y a subi peut-être quinze mille jours de pluie !… Je songe à une autre qui est morte à trente ans, non loin d’ici, dans la maison où je suis né… Est-ce que la pluie lui faisait peur comme à moi ? Est-ce qu’elle pensait : « Voici un jour vain, un jour qui ôte l’espérance, un jour retranché à ma vie ? » Ah ! quelle foi en le lendemain de la mort il faut, pour supporter sans désespoir une longue journée provinciale sans soleil ! Ou quelle inconscience !

Je songe à moi qui suis seul, sans doute, à m’attrister de la pluie !…

9 octobre.

L’automne radieux, le ciel pur, l’atmosphère sans trouble, une sorte d’arrêt bienheureux de toutes choses sous le magnifique soleil. Les coqs chantent, on entend au loin les battoirs des laveuses, et plus près le bourdonnement des mouches et des abeilles. Dans le jardin, près d’une bordure de thym, dont je casse, pour les respirer, les tigelles odorantes, je suis plongé dans le parfum lourd des reine-claude tombées et pourrissantes que de belles mouches dévorent avec un murmure d’allégresse… A ma barbe, une petite araignée, rubis minuscule, se balance au bout de son fil ; elle me confond avec le poirier sous lequel je suis assis. De petits papillons bleus, deux par deux, volètent au-dessus des glycines…

Que ne suis-je de ceux qui, devant un tel spectacle s’abandonnent, et acceptent l’invitation au bonheur que nous adresse la nature heureuse ! J’assiste à cette fête comme un étranger, attentif et curieux, et qui sait profiter du bien-être, mais qui pense que la fête n’est pas donnée pour lui.

Alors, plus désespéré par le beau temps que par la pluie, je m’en vais !…

Paris, 11 octobre.

Il y a, en cette saison, des soirées d’été attardé pénibles pour l’homme qui remonte, à neuf heures, s’enfermer seul chez lui, prétendant travailler et dormir… Parfois j’ai du courage, et sans me mettre au balcon, sans regarder par ma fenêtre, je m’assieds à ma table et implore d’un livre l’oubli de moi-même. Mais je n’ai pas eu de courage, ce soir.

Il fait trop beau : toutes les fenêtres de mes voisins sont ouvertes comme en juillet ; et, dans ces intérieurs de petits ménages, je discerne, à la longue, des ombres qui se meuvent lentement. Les gens qui ont peiné le jour sont lents le soir : les mouvements modérés sont pour eux les signes et comme le rite obligatoire du repos. Je vois deux fenêtres où des couples s’embrassent ; sur les balcons des ombres se rapprochent et demeurent côte à côte, longtemps. Que l’on s’aime donc, mon Dieu ! pour peu que l’esprit garde encore de la simplicité !

Je quitte la fenêtre et je me mets au travail. Au bout de cinq minutes, j’entends chez des voisins un piano. Quelqu’un, à ce piano, tapote un air de romance dont la banalité me ferait fuir si j’étais parmi les personnes qui l’écoutent, et une voix de femme s’élève, pauvre, pitoyable ou ridicule. Aussitôt ma solitude se trouble, s’émeut, s’attendrit, à la seule idée d’une réunion, d’une voix qui chante : quatre accords médiocres plaqués à temps me haussent au faîte de mon rêve ; pour une cause si misérable, quelle symphonie en moi, ce soir !…

12 octobre.

Je note encore le temps, l’image qui passe. J’en ai besoin.

Me voici à Versailles, dans le Jardin du Roi. Après m’être réchauffé aux couleurs vives du parterre, — flammes de soufre et brasier rougeoyant des cannas, bégonias d’un grenat éclatant, — je me suis retourné et j’ai eu devant moi l’entrée d’une salle de verdure dont le ton général est d’un chagrin, d’un pâle, d’un dolent, d’un fané, à faire pitié.

Il y a, au centre, sur un socle élevé, un vase de marbre antique où est représentée, je suppose, une scène de deuil : c’est une femme assise sur un lit, se cachant les yeux d’une main, et tendant le pied à une esclave qui le lui lave ; le fond est une draperie souple, suspendue à des crochets également espacés, au-dessous desquels elle se fronce en petits plis corrects, disposés en patte d’oie ; aux flancs du marbre, marchent de graves personnages, vêtus d’un tissu léger qui tombe tristement sur leur corps, comme une pluie serrée. Le socle est entouré d’un massif circulaire, puis d’une étroite allée et d’une plate-bande de rosiers du Bengale dépouillés. Ah ! les pauvres rosiers, ils ne sont plus faits que de longues et grêles tiges d’où vont choir, au prochain coup de vent, les quatre dernières feuilles et la dernière rose, pareille, en ce moment-ci, à une bande de journal chiffonnée et jetée là par un passant. Le tout clos par des arbres sombres, parmi lesquels un haut sapin, étouffé de végétations parasites et mourant, d’un geste tragique, dresse sur le ciel blême ses moignons décharnés : quelque chose comme un Laocoon des bois. Le silence, la solitude, la fraîcheur du soir, une buée qui monte parmi les feuillages lointains, l’automne qui me pénètre… Je donne un dernier regard à ce lieu de tristesse délicatement paré, à ce vase funéraire dont les bords, velus d’une mousse verdâtre, font penser à un poison qui aurait débordé…


Ces allées, en voûtes ogivales, longues, à demi obscures, aboutissant à une grille ancienne, rongée de rouille, derrière laquelle le clair soleil semble prisonnier !…


Le plaisir d’entendre, un peu partout, des gens qui passent prononcer de beaux noms qu’on n’entend que là : « Apollon », « le Roi », « la Reine », « le bosquet », « les trois fontaines », « marbre », « miroir », « marbre » encore !…

22 octobre.

Je ne peux pas ne plus penser à elle.

Voilà bien des jours que je ne l’ai vue ; je n’ose pas les compter comme font les collégiens, les soldats, les femmes amoureuses ; mais j’en ai bien envie. Pourquoi ? pour me dire et me répéter à moi-même : « Quarante-cinq ou cinquante-trois jours de néant ! » et invoquer la miséricorde céleste ; ou bien ne rien dire, baisser les deux coins de la bouche et m’enorgueillir de la dignité avec laquelle je porte la plus grande douleur.

25 octobre.

Les jours sont courts, et tout retour d’un soir où je ne la verrai pas, où je n’entendrai pas parler d’elle, me fait l’effet d’une entrée dans le lieu souterrain où l’on sera seul à jamais, où plus jamais, jamais, ne vous visitera le rayon de la lumière bien-aimée du jour… O lumière ! lumière ! ce n’est qu’à toi que l’être aimé puisse être comparé sans profanation.

27 octobre.

Depuis sept ou huit ans, j’avais conquis la paix, c’est-à-dire que les plaisirs de l’intelligence dominaient, domptaient presque ceux de la chair et du cœur.

Me voilà ! Je méprise tout : baiser la bouche d’une femme, tout est là ! Et vite, vite ! car je me dégrade et meurs tous les jours. J’ai ouvert Homère, Euripide, la Divine Comédie, Montaigne, Rabelais, l’Imitation : évidemment il n’y a qu’une chose qui compte, c’est baiser la bouche d’une femme ! Cela est écrit entre toutes les lignes qui ne le proclament pas ; c’est la seule vérité qui resplendisse ici-bas. Il n’y a qu’un homme pauvre, qu’un homme malheureux, qu’un homme vraiment pitoyable, c’est celui qui ne désire pas cela ou à qui cela se refuse !

J’écrivais tout à l’heure ; son parfum a passé comme une nuée, un fantôme, et la chair de son bras a effleuré ma lèvre… Je le jure ; j’en ai encore le frisson… Je la veux trop ! Mon désir la crée. Mon amour me fait presque peur.

29 octobre.

Et puis, tout à coup, un billet :

J’arrive, mon ami, je veux vous voir ! Venez ce soir même, je vous en prie.

Me voilà, dès ce soir, à Auteuil. Mon cœur bat dans cette petite rue où l’on ne voit que trois maisons et des arbres roux qui se dépouillent. J’aperçois de loin le bec de gaz éclairant le vieux mur gris : elle est là ! elle est là ! Je vais la voir, entendre sa voix, baiser sa main ! Dieu de Dieu ! la vie est trop bonne ; il y a trop de bonheur pour moi ; ce n’est pas juste. Ah ! tous ceux qui n’ont pas, comme moi, marché dans cette rue charmante, un soir d’automne, en regardant de loin ce vieux mur comme je le regarde, que toutes les félicités leur soient accordées, et que mon bonheur, à moi, soit fini : j’ai eu la part trop belle !

— Ces dames sont arrivées de ce matin, me dit la bonne.

Je suis dans le petit salon ; un pas, dans la chambre au-dessus, fait bruire autour de moi les girandoles ; cela sent le gaz, l’essence, la naphtaline ; Julie remonte la mèche de la lampe, qui a fumé, et se retire ; on vient ; on ouvre la porte. Et je la vois venir à moi, comme à Aix ! Mon visage doit être transfiguré ; quelque chose m’emplit à m’étouffer ; ma tendresse déborde ; mes yeux parlent pour moi… Elle vient, elle vient à moi. J’ouvre les bras sans songer à ce que je fais. Elle vient toujours. Je l’embrasse. Elle m’embrasse. Elle pleure. Je n’ai même pas songé à toucher ses lèvres, dont le désir effréné, depuis deux mois me hante.