Rual, sur le territoire duquel il campait, se plaignit à lui, lui disant qu’il serait reconnaissant d’avoir été par lui sauvé des mains de son ennemi, si le mal qu’il lui faisait ne surpassait le bien qu’il lui avait fait. Si en effet le duc demeurait pour attendre Conan, le pays, peu fécond et fort épuisé, serait entièrement ravagé; et il revenait au même pour les laboureurs de voir consommer par l’armée des Normands ou par celle des Bretons le fruit des travaux d’une année. Si l’expulsion de Conan avait servi à sa renommée, elle n’avait rien fait à la conservation de leurs biens. Le duc répondit à Rual qu’un départ trop précipité ferait naître de lui une opinion peu honorable, et promit de lui payer en or un très-ample dédommagement des pertes qu’il lui causerait. [p. 373] Aussitôt le duc défendit à ses chevaliers de rien prendre des moissons et des troupeaux de Rual. On obéit à cet ordre avec une telle réserve qu’une seule gerbe de froment aurait suffi abondamment pour payer tout le dommage. Ce fut inutilement que le duc attendit le combat, car son ennemi s’enfuit encore plus loin. De retour chez lui, après que son cher hôte Hérald eut demeuré quelque temps auprès de lui, il le congédia comblé de présens: ce qu’il devait faire à juste titre, en considération à la fois de celui qui l’avait envoyé et de celui dont il venait augmenter les dignités. Bien plus, le jeune frère d’Hérald, autre otage, fut rendu à cause de lui, et s’en retourna avec lui. Nous te parlerons donc en peu de mots, Hérald. De quel cœur as-tu osé ensuite enlever à Guillaume son héritage et lui faire la guerre, lorsque de ta bouche et de ta main tu t’étais soumis à lui, toi et ta nation, par un serment sacré? Tu aurais dû réprimer la révolte, et c’est toi qui l’as pernicieusement excitée. Bien pernicieux furent les vents favorables qui enflèrent tes voiles à ton retour. Ce fut par une funeste bonté que la mer te porta, toi le plus corrompu des hommes, et te laissa aborder au rivage. Il fut malheureux le port tranquille qui te reçut lorsque tu venais exciter dans ta patrie le plus déplorable orage.
Parmi tant d’occupations mondaines, tant de guerres que d’affaires intérieures, cet excellent prince montra pour les choses divines un zèle rare, que nous ne pourrions rapporter assez en détail, ni d’une manière proportionnée à sa grandeur. Il avait appris, en effet, que non seulement la puissance des royaumes du [p. 374] monde finit bientôt par crouler, mais que la figure même de ce monde passe. Il savait qu’il n’existe qu’un royaume immuable, soumis au pouvoir éternel d’un maître ineffable, gouvernant toutes choses par lui créées, avec une providence éternelle comme lui, et pouvant écraser en un moment les tyrans trop adonnés aux voluptés terrestres; d’un maître qui accorde à la persévérance de ses serviteurs des diadêmes et des palmes brillantes d’un éclat inestimable et perpétuel, dans cette glorieuse cité, patrie de la souveraine vérité et du souverain bien. Il savait que son père, le fameux duc Robert, après avoir brillé dans son pays par de mémorables mérites, déposant les marques de sa dignité, avait entrepris un pèlerinage rempli de périls, dans le désir de voir et contempler ce maître dans la Sion céleste; que les Richard, ses ancêtres, grands en puissance, illustres en renommée, portant humblement la croix sur leur front, avaient chéri Dieu dans leur cœur et l’avaient honoré dans leurs actions. Il pensait en homme sage au malheur et à la honte qu’il y avait, après avoir été dépouillé des vains honneurs du monde, d’être condamné à un exil de ténèbres, où une flamme inextinguible doit briller sans consumer, où les gémissemens de la douleur ne trouveront aucune compassion, où on pleurera ses péchés sans en obtenir le pardon; il se représentait au contraire la félicité et l’honneur réservés à ceux qui, après avoir gouverné sur terre, élevés à une glorieuse immortalité, seraient mis au rang des anges, où ils goûteraient des délices infinies, contempleraient Dieu face à face, et se réjouiraient dans sa gloire éternelle.
[p. 375] Cet homme donc, digne de son pieux père et de ses pieux ancêtres, pendant ses expéditions de guerre, avait toujours présente devant les yeux de son esprit la crainte de l’éternelle majesté. Il défendait son peuple, adorateur du Christ, en réprimant les guerres extérieures par la force des armes, en arrêtant les séditions, les rapines et les pillages, afin que plus on jouirait de la paix, moins les lieux saints fussent exposés à l’insulte. On ne pourrait dire avec vérité qu’il ait jamais entrepris de guerre sans une juste cause. C’est ainsi que les rois chrétiens des nations Romaines et Grecques défendent leurs domaines, repoussent les offenses, et prétendent justement à la palme. Qui pourrait dire qu’il est d’un bon prince de souffrir les séditions ou les brigandages? Par les lois et les châtimens du duc, les brigands, les homicides, les malfaiteurs, furent expulsés de la Normandie. On y observait très-religieusement le serment de la paix de Dieu, appelée trève, que viole souvent l’iniquité effrénée des autres nations. Le duc daignait lui-même entendre la cause de la veuve, du malheureux, du pupille, agissait miséricordieusement, et prononçait avec la plus grande équité. Comme sa justice réprimait l’inique cupidité, aucun homme puissant, eût-il été de ses familiers, n’osait changer les limites du champ d’un voisin plus faible que lui, ou usurper sur lui aucune propriété. Par lui les droits et les biens des villages, des châteaux et des villes étaient en sûreté. On le louait en tous lieux par de joyeux applaudissemens et de douces chansons. Il avait coutume d’écouter avidement les paroles de la sainte Ecriture, et d’y goûter une douceur infinie; il savait, en même [p. 376] temps qu’il se corrigeait et s’instruisait, se délecter en ce banquet spirituel. Il recevait et honorait avec un respect convenable la salutaire hostie, le sang du Seigneur, croyant avec une foi sincère ce que lui avait enseigné la vraie doctrine, que le pain et le vin placés sur l’autel et consacrés par les paroles et la main du prêtre et par le saint canon, sont la vraie chair et le vrai sang du Rédempteur. Aussi l’on sait avec quel zèle il a poursuivi et s’est efforcé d’exterminer de ses Etats les pervers qui pensaient autrement. Depuis sa plus tendre enfance il observait avec dévotion les saintes solennités, et les célébrait très-souvent avec la foule de l’assemblée religieuse du clergé ou des moines. Ce jeune homme fut pour les vieillards un grand et illustre exemple en fréquentant chaque jour avec assiduité les saints mystères: de même sa soigneuse prévoyance enseigna à ses enfans la piété chrétienne. Ils sont à plaindre ceux qui, brillant au faîte de la puissance terrestre, se précipitent d’eux-mêmes vers la perte de leur ame, et dont l’avare méchanceté s’opposant aux généreuses volontés des grands, permet avec peine ou empêche absolument de construire des basiliques dans leurs Etats, ou défend de faire des donations à celles qui sont bâties, et qui ne craignent pas de les dépouiller en accumulant par le sacrilège leurs richesses particulières. Notre peuple au contraire chante les louanges du Seigneur, dans plusieurs églises fondées par la bienveillante protection de son prince Guillaume ou enrichies par ses faciles largesses. Il ne refusait jamais d’autoriser ceux qui voulaient leur faire des dons; jamais il n’offensa les saints par aucune injure, et n’enleva [p. 377] jamais rien de ce qui leur était consacré. De son temps, la Normandie rivalisait avec l’heureuse Egypte par ses assemblées de moines réguliers, dont le duc était le principal protecteur, le patron fidèle, et le maître attentif. Tous obtenaient de lui affection, honneur, égard, mais bien plus cependant ceux que recommandait une plus haute estime de leur zèle religieux. O vigilance honorable, digne d’être imitée et continuée dans tous les siècles! Gouvernant en personne les abbés et les pontifes, il leur donnait d’habiles avertissemens, au sujet de la discipline laïque et ecclésiastique, les exhortait constamment, et les punissait sévèrement. Toutes les fois que, par son ordre ou son avis, les évêques, le métropolitain et ses suffragans s’assemblaient pour traiter de l’état de la religion, du clergé, des moines et des laïques, il ne voulait jamais manquer d’être l’arbitre de ces synodes, afin d’augmenter, par sa présence, le zèle des fidèles et la prudence des sages, et pour n’avoir pas besoin d’apprendre, par le témoignage d’un autre, de quelle manière avait été fait ce qu’il desirait qu’on fît avec raison, ordre et dévotion. Ayant par hasard entendu parler d’un crime abominable, qu’un évêque ou un archidiacre avait puni plus doucement qu’il n’eût dû faire, il fit emprisonner celui qui s’était rendu coupable envers la majesté divine, et punit à son tour le juge trop mou. Il avait, avec le clerc et le moine, dont il savait que la conduite était conforme à sa profession, d’affectueux entretiens, et soumettait sa volonté à leurs prières. Au contraire, il ne jugeait pas digne d’être regardé avec un œil ami celui qui se déshonorait par une conduite irrégulière.
[p. 378] Il eut querelle pour un certain Lanfranc qu’il honorait d’une intime amitié, et qui méritait plus que personne le respect pour sa singulière habileté dans les lettres mondaines et sacrées, et sa rare exactitude à observer les règles de la vie monastique. Guillaume le respectait comme un père, le vénérait comme un précepteur, et le chérissait comme un frère ou un fils. Il lui faisait part de toutes les résolutions de son esprit, et lui confia le soin de surveiller les ordres ecclésiastiques par toute la Normandie. Le soin vigilant d’un tel homme, qui possédait l’autorité de la science au même degré que les droits de la sainteté, n’était pas une petite assurance pour la très-vertueuse sollicitude de ce prince. Pour l’établir abbé du monastère de Caen, il lui fallut user, pour ainsi dire, d’une pieuse contrainte; car Lanfranc s’y refusait non moins par amour pour l’humilité que par crainte d’un rang trop élevé. Ensuite il enrichit ce monastère de domaines, d’argent, d’or et de divers ornemens; il le fit construire à grands frais, d’une grandeur et d’une beauté admirable, et digne du bienheureux martyr Etienne, par les reliques duquel il devait être honoré et auquel il devait être consacré. Personne ne mettra jamais un plus grand prix aux prières que les moines adressent aux cieux. Il demandait et achetait souvent les prières des serviteurs du Christ, surtout lorsqu’il était menacé d’une guerre ou de quelque autre danger.
Au moment où je rappelle ces choses, vient s’offrir à ma pensée le doux souvenir de Théodose Auguste, que les oracles et les réponses du moine Jean, qui habitait la haute Thébaïde, excitaient à marcher au [p. 379] combat contre les tyrans. Parmi tous les moines, celui-ci préférait Jean, dont l’obéissance avait obtenu le don de prophétie; et Guillaume avait choisi Lanfranc, dans les paroles et les actions duquel se sentait le parfum de l’esprit de Dieu.
Beaucoup d’hommes de bien, retenus par l’affection du sang, épargnent les crimes de leurs parens, et ne veulent point les faire descendre de leur haut rang, quand ils se montrent indignes de gouverner. Comme aveuglés par l’affection, ils voient leurs fautes avec la plus grande clémence, tandis que celles des autres les trouvent attentifs et sévères. Mais on doit méditer souvent et admirer comment Guillaume, dont nous rappelons ici l’intègre vertu, connaissant qu’il ne faut aucunement préférer le dommage des choses divines à celui de ses parens, fit, avec sagesse et justice, prévaloir la cause de Dieu contre l’archevêque Mauger, son oncle. Mauger, fils de Richard II, abusait de sa dignité comme d’un droit de naissance. Cependant il ne fut jamais revêtu du pallium, insigne principal et mystique de la dignité des archevêques; car le pontife de Rome, qui a coutume de le leur envoyer, le lui refusa, comme n’en étant pas digne. Ce n’est point que Mauger ne sût lire de l’œil de la science dans les saintes Écritures; mais il ne sut point gouverner sa vie et celle de ses subordonnés d’après les règles qu’elles imposent. Il appauvrit par ses spoliations l’église qu’avait enrichie et ornée la piété de plusieurs; il ne se montra point époux ni père, mais le maître le plus dur, le brigand le plus avide. Il se plaisait à avoir des tables bien fournies, avec une abondance et une richesse extrêmes; [p. 380] il aimait à acheter les louanges par des largesses, et était prodigue sous l’apparence de la libéralité. Souvent repris et puni en particulier et en public par la sage amitié de son seigneur jeune et laïque, il aimait mieux continuer dans les voies de la perversité. Il ne mit fin à ses prodigalités que lorsque le siége métropolitain fut presque entièrement dépouillé d’ornemens et de trésors. Ses largesses étaient souvent suivies de rapines: d’autres crimes encore exhalaient autour de lui une fâcheuse odeur de honte. Mais nous pensons qu’il est contraire à la raison de s’arrêter à publier tant de vices, malséants à rappeler et inutiles à connaître. De plus, Mauger offensa par une grave insulte l’Eglise universelle, dont il n’honora pas l’unique primat et le souverain pontife sur la terre, avec la soumission qu’il lui devait; car ayant été souvent appelé au concile de Rome par un ordre de l’apostole, il refusa de s’y rendre. Rouen et toute la Normandie se plaignaient d’un archevêque qui, lorsqu’il aurait dû surpasser en vertu les plus éminens, s’exposait aux censures et accusations des hommes du dernier rang, et dont le mépris universel prononçait la dégradation.
Le prince voyant qu’il n’y avait plus, dans une affaire d’une si grande importance, à user d’avertissement, pour ne pas attirer contre lui, par une plus longue patience, le courroux du juge céleste, fit déposer publiquement et canoniquement son oncle, dans un saint synode, du consentement unanime du vicaire de l’apostole et de tous les évêques de la Normandie. Il éleva au siége vacant Maurile, qu’il fit venir d’Italie, où il avait brillé éminemment au dessus des autres abbés, et le plus digne de ce rang par le mérite [p. 381] de sa naissance, de sa personne, de ses vertus et de ses connaissances.
Quelques années après, il mit à la tête du monastère de Saint-Wandrégisile, Gerbert, l’égal de Maurile, et son fidèle compagnon dans l’exercice de l’autorité monacale, déjà comme placé au rang des bienheureux par le sentiment et le renom d’une parfaite sainteté. Guillaume voulait rétablir, par un abbé animé de l’esprit saint, cet ordre qui tombait en décadence. Tous deux entièrement dans la fleur de l’âge, méditant sur la divinité et la béatitude qu’elle dispense, avec une pénétration d’esprit bien autre et bien plus perçante que celle de Platon, ils avaient échappé par leur profession aux stériles embarras des choses temporelles, et méprisaient, dans l’ardeur de leur application aux choses de Dieu, et les exercices autrefois chéris de la philosophie mondaine, et le doux sourire de la terre natale, les richesses et la noblesse d’une illustre parenté, et l’espoir des grandeurs. Libres par leur victoire, ils s’exerçaient, tantôt sous le joug des monastères, tantôt dans une lutte solitaire, à des travaux émules de ceux des Macchabées, et aspiraient, pour obtenir un repos et une liberté éternelles, à subir ici bas toutes sortes de misères et d’abaissemens.
Le même prince enrichit un grand nombre d’églises, et s’appliqua à régler sagement l’ordination des évêques et des abbés, surtout de ceux des villes de Lisieux, Bayeux et Avranches; il créa, comme éminemment dignes, Hugues évêque de Lisieux, Eudes son propre frère, évêque de Bayeux, et Jean évêque d’Avranches. Ce furent leurs vertus et non la grandeur de leur naissance, par laquelle il leur [p. 382] était allié, qui décidèrent Guillaume dans ce choix. Jean, fils du comte Raoul, et versé dans les lettres, depuis long-temps déjà qu’il était dans l’ordre laïque, s’était acquis, par sa vie religieuse, l’admiration du clergé et même des chefs du clergé; il ne desira point l’honneur du rang sacerdotal, mais les évêques souhaitèrent de le consacrer leur collègue. Les voix unanimes des gens de bien avaient rangé Eudes, dès son enfance, au nombre des bons. La renommée la plus célèbre a porté son nom jusque chez les nations lointaines; mais elle est encore au dessous de ce que méritent l’habileté et la bonté extrêmes d’un homme si généreux et si humble.
Nous ne craindrons pas de nous étendre un peu plus sur le compte de Hugues, que nous avons connu un peu plus familièrement, ne doutant pas que d’autres ne puissent tirer avantage de cette connaissance. Petit-fils de Richard Ier par son fils Guillaume, comte d’Eu, et non moins bon que généreux, jeune encore, il fut élevé par le prince à la dignité pontificale, et la maturité de son esprit surpassa bientôt la sagesse des vieillards. On ne le vit jamais fier de son antique noblesse, ni enorgueilli par son haut rang ou son âge florissant; jamais il ne se livra aux débauches de la volupté; il soutenait avec une soigneuse sollicitude le difficile emploi qui lui était confié, et dont le fardeau demandait tant de prudence. Il veillait attentivement à la direction de sa propre conduite, et s’appliquait avec un soin perpétuel à la nourriture de son troupeau, manifestant ainsi avec quelle pénétration il voyait qu’il avait reçu un saint ministère, le gouvernement de l’Eglise, et non une domination [p. 383] ou une dignité. II enrichit sa sainte épouse de terres, de trésors, et la décora d’ornemens précieux. Il l’embellit d’édifices, et l’orna de telle sorte que le spectateur eût douté si on avait fait de nouvelles constructions, ou si l’on avait réparé les anciennes. Mais en sa personne il lui apporta une dot plus précieuse et plus brillante que l’or, l’ambre, les pierreries et les diamans. Cet évêque est respecté et chéri au plus haut degré par les monastères, les synodes et les curies, comme sage autant qu’éloquent, juste autant que prudent. Jamais, soit en jugeant, soit en exprimant son opinion dans les conseils, il n’accorda rien à l’argent ou à la faveur. Lorsque l’archevêque Mauger fut déposé, Hugues fut la voix sonore de la justice, et demeura constamment dans le parti de Dieu, pour lequel il condamna le fils de son oncle. Il se montrait tour à tour, par une alternative bien ménagée, affable et sévère, miséricordieux persécuteur et pieux ennemi, non des hommes mais des vices. Il pourvoyait, avec la plus grande fidélité, aux besoins de ceux qui étaient soumis à ses soins, et on pourrait avec raison le comparer aux pères attentifs, qui ne songent pas tant aux desirs qu’aux vrais intérêts de leurs jeunes enfans. Il accordait avec bienveillance sa faveur et son secours aux champions du Roi des cieux, quel que fût leur rang, honorant ce Roi lui-même par son respect et son amour pour ses guerriers. C’est ainsi qu’il vivait humain et abstinent, au point qu’il faisait sans cesse offrande de son repas à maint homme, qui souvent ne devait pas le lui rendre, et de son jeûne à Dieu. Joyeux de caractère, et prenant plaisir à la société, il croyait pouvoir, sans [p. 384] péché, accepter une table abondante et délicate, aimant à satisfaire le besoin de la nature, et non à banqueter. Il se repaissait surtout des délices que desirent les ames qui ont faim de l’éternité, délices sur lesquelles le céleste Paraclet répand les plus suaves douceurs, les veilles et les oraisons, la pieuse célébration des offices divins, l’étude familière de la bibliothèque sacrée, et enfin un amour infatigable de toute œuvre sainte. Hugues, le meilleur pasteur du troupeau du Seigneur, se nourrissait et se délectait donc surtout de ces choses. Exempt de toute cupidité, il faisait également louer sa constance dans l’adversité, et sa modestie dans le bonheur. Il avait en telle abomination les langues qui aiment à blesser la réputation des autres, qu’il ne voulait jamais prêter l’oreille à leur méchanceté. Il éleva sa grandeur par le pouvoir d’une admirable humilité, et avait placé sa continence sous la sûre garde de ses autres vertus et de toutes ses pieuses œuvres. Il portait sur ses habits le rational, ornement mystique et spirituel qui couvrait la poitrine d’Aaron, et qui lui rappelait continuellement la sainteté du patriarche, dont on y voyait les noms inscrits. Mais, entraîné par le plaisir de raconter une vie si vertueuse, ne prolongeons pas hors de mesure cette digression, et revenons aux actions du prince Guillaume.
Deux frères, rois d’Espagne, instruits de sa grandeur, lui demandèrent avec la plus grande insistance sa fille en mariage, afin d’illustrer par cette alliance leur royaume et leur postérité. Il s’éleva à ce sujet entre eux une querelle pleine de haine, non à cause [p. 385] de sa naissance, mais parce que, tout-à-fait digne d’un tel père, elle était ornée de tant de vertus, et si zélée pour l’amour du Christ, que cette jeune fille vivant hors du cloître aurait pu servir d’exemple aux reines et aux nonnes. Guillaume était admiré, loué et respecté au-dessus des autres rois, par le puissant empereur des Romains, le très-glorieux Henri, fils de l’empereur Conrad, lequel avait avec lui, dans sa jeunesse, conclu amitié et alliance comme avec le souverain le plus illustre; car, encore enfant, Guillaume jouissait déjà chez les autres nations du plus fameux renom. Mais j’ai à parler de la grandeur de son âge mûr. La noble et vaste Constantinople, qui commandait à tant de rois, le desirait pour voisin et pour allié, afin de n’avoir plus à craindre, sous sa protection, la redoutable puissance de Babylone. Déjà aucun voisin n’osait plus rien contre la Normandie. Ainsi les orages de la guerre étrangère avaient cessé de gronder, comme ceux de la guerre civile. Les évêques et les comtes de la France, de la Bourgogne, et des pays encore plus éloignés, fréquentaient la cour du seigneur des Normands, les uns pour recevoir des conseils, les autres des bénéfices, la plupart pour être seulement honorés de sa faveur. C’est avec raison qu’on appelait sa bonté un port et un asile secourable pour un grand nombre de gens. Combien de fois les étrangers, à la vue de la tranquillité avec laquelle des chevaliers allaient et venaient sans armes, et de la sûreté qu’offraient tous les chemins à tout voyageur, ne desirèrent-ils pas pour leurs pays une telle félicité! C’étaient les vertus de Guillaume qui avaient procuré à son pays [p. 386] cette paix et cette gloire. Aussi fut-ce bien justement que son pays, incertain de l’issue d’une maladie qui l’avait attaqué, offrit au Ciel des larmes et des prières capables d’obtenir qu’un mort fût rappelé à la vie. Tous suppliaient Dieu de retarder la mort de celui dont la perte prématurée faisait craindre de nouveau les troubles dont ils avaient été tourmentés auparavant. Il n’aurait pas laissé alors de successeur en âge de gouverner. On croit, et c’est avec la plus grande raison, que le juge céleste des pieuses prières rendit la santé à son vertueux serviteur, et le fit jouir de la tranquillité la plus parfaite, en renversant tous ses ennemis, afin que, digne de parvenir au plus haut rang, il pût bientôt, tranquille sur l’état de sa principauté, s’emparer plus facilement du royaume qu’on avait usurpé sur lui.
En effet, tout à coup se répandit la nouvelle certaine que le pays d’Angleterre venait de perdre le roi Edouard, et qu’Hérald était orné de sa couronne. Ce cruel Anglais n’attendit pas que le peuple décidât sur l’élection; mais le jour même où fut enseveli cet excellent roi, quand toute la nation était dans les pleurs, ce traître s’empara du trône royal, aux applaudissemens de quelques iniques partisans. Il obtint un sacre profane de Stigand, que le juste zèle et les anathêmes du pape avaient privé du saint ministère. Le duc Guillaume, ayant tenu conseil avec les siens, résolut de venger son injure par les armes, et de ressaisir par la guerre l’héritage qu’on lui enlevait, quoique beaucoup de grands l’en dissuadassent par de spécieuses raisons, comme de chose trop difficile et bien au-dessus des forces de la [p. 387] Normandie. La Normandie avait alors dans ses assemblées, outre les évêques et les abbés, les hommes de l’ordre laïque les plus éminens, dont quelques-uns étaient la lumière et le plus brillant du conseil: Robert, comte de Mortain, Robert, comte d’Eu, père de Hugues, évêque de Lisieux, dont nous avons écrit la vie; Richard, comte d’Evreux, fils de l’archevêque Robert, Roger de Beaumont, Roger de Mont-Gomeri, Guillaume fils d’Osbern, et le vicomte Hugues. De tels hommes pouvaient, par leur sagesse et leur habileté, conserver leur patrie exempte de dangers; et si la république de Rome était encore maintenant aussi puissante qu’autrefois, soutenue par eux, elle n’aurait pas à regretter deux cents sénateurs. Nous voyons néanmoins que, dans toutes les délibérations, tous cédaient toujours à la sagesse du prince, comme si l’Esprit divin lui eût indiqué ce qu’il devait faire ou éviter. Dieu donne la sagesse à ceux qui se conduisent avec piété, a dit un homme habile dans la connaissance des choses divines. Guillaume depuis son enfance agissait pieusement. Tous obéirent au duc, à moins qu’une absolue nécessité ne les en empêchât. Il serait trop long de rapporter en détail par quelles sages dispositions de sa part les vaisseaux furent construits et munis d’armes, d’hommes, de vivres et de tout ce qui est nécessaire à la guerre, et de quel zèle tous les Normands furent animés pour tous ces apprêts. Guillaume ne pourvut pas avec moins de sagesse au gouvernement et à la sûreté de la Normandie, pendant son absence. Il vint à son secours un nombre considérable de chevaliers étrangers, attirés en partie [p. 388] par la générosité très-connue du duc, et surtout par l’assurance qu’ils avaient de la justice de sa cause. Ayant interdit toute espèce de pillage, il nourrit à ses propres frais cinquante mille chevaliers pendant un mois, que des vents contraires les retinrent à l’embouchure de la Dive, tant fut grande sa modération et sa prudence. Il fournissait abondamment aux dépenses des chevaliers et des étrangers, mais ne permettait pas de rien enlever à qui que ce fût. Le bétail ou les troupeaux des habitans du pays paissaient dans les champs avec autant de sûreté que si c’eût été dans des lieux sacrés. Les moissons attendaient intactes la faux du laboureur, sans avoir été ni foulées par la superbe insouciance des chevaliers, ni ravagées par le fourrageur. L’homme faible ou sans armes allait à son gré, chantant sur son cheval, et il apercevait ces troupes guerrières, et n’avait point de peur.
Dans le même temps siégeait sur la chaire de saint Pierre de Rome le pape Alexandre, le plus digne d’être obéi et consulté par l’Eglise universelle; car il donnait des réponses justes et utiles. Evêque de Lucques, il n’avait désiré nullement un rang plus élevé; mais les vœux ardens d’un grand nombre de personnes, dont l’autorité était alors éminente chez les Romains, et l’assentiment d’un grand concile, l’élevèrent au rang où il devait être le chef et le maître des évêques de la terre, et qu’il méritait par sa sainteté et son érudition, qui le firent briller dans la suite de l’orient au couchant. Le soleil ne suit pas les limites de sa course d’une manière plus immuable qu’Alexandre ne dirigeait sa vie selon les droites voies de la vérité; autant qu’il le put, il châtia en ce [p. 389] l’iniquité, sans jamais céder sur rien. Le duc ayant sollicité la protection de cet apostole, et lui ayant fait part de l’expédition dont il faisait les apprêts, il reçut de sa bonté la bannière et l’approbation de saint Pierre, afin d’attaquer son ennemi avec plus de confiance et d’assurance.
Il s’était récemment uni d’amitié avec Henri, empereur des Romains, fils de l’empereur Henri, et neveu de l’empereur Conrad, et par un édit duquel l’Allemagne devait, à sa demande, marcher à son secours contre quelque ennemi que ce fût. Suénon, roi des Danois, lui promit aussi, par des députations, de lui être fidèle; mais il se montra ami et allié de ses ennemis, comme on le verra dans la suite en lisant le récit des pertes qu’éprouva ce roi.
Cependant Hérald, tout prêt à livrer combat soit sur mer soit sur terre, couvrit le rivage de lances et d’une innombrable armée, et fit cauteleusement passer des espions sur le continent. L’un d’eux ayant été pris et s’efforçant, selon l’ordre qu’il avait reçu, de couvrir d’un prétexte le motif de sa venue, le duc manifesta par ces paroles la grandeur de son esprit: « Hérald, dit-il, n’a pas besoin de perdre son or et son argent à acheter la fidélité et l’adresse de toi et de plusieurs autres, pour que vous veniez avec fourberie nous observer: un indice plus certain qu’il ne le voudrait, et plus sûr qu’il ne le pense, l’instruira de mes desseins et de mes apprêts; c’est ma présence. Rapportez-lui ce message qu’il n’éprouvera aucun dommage de notre part, et qu’il terminera tranquillement le reste de sa vie, s’il ne me voit, dans l’espace d’un an, dans le lieu où il [p. 390] espère trouver le plus de sûreté pour sa personne. » Les grands de la Normandie furent saisis de surprise à une promesse si hardie, et un grand nombre ne cachèrent pas leur défiance. Ils exagéraient dans des discours dictés par la timidité les forces d’Hérald; et rabaissant les leurs, ils disaient qu’il possédait en abondance des trésors qui lui servaient à gagner à son parti les ducs et de puissans rois, même une flotte nombreuse, et des hommes très-expérimentés dans l’art de la navigation, et très-fréquemment éprouvés par des dangers et des combats maritimes; enfin que son pays l’emportait beaucoup sur le leur par le nombre des troupes aussi bien que par les richesses. Qui pourrait espérer, disaient-ils, que les vaisseaux seront terminés pour l’époque fixée, ou, s’ils le sont, que dans l’espace d’un an on trouvera assez de rameurs? Qui ne craindra que cette nouvelle expédition ne change en toute sorte de misères l’état si florissant du pays? Qui pourrait affirmer que les forces de l’empereur romain ne succomberaient pas sous de telles difficultés?
Mais le duc releva leur confiance par ces mots: « Nous connaissons, dit-il, la sagesse d’Hérald; il veut nous épouvanter, mais il accroît nos espérances. En effet, il dépensera ses biens, et dissipera son or inutilement et sans affermir son pouvoir. Il n’est pas doué d’une assez grande force d’esprit pour oser promettre la moindre des choses de ce qui m’appartient, tandis que j’ai le droit de promettre et d’accorder également et ce qui est à moi et ce qu’on dit lui appartenir. Sans aucun doute il sera vainqueur celui qui peut donner et ses propres biens et ceux que possèdent son ennemi. La flotte [p. 391] ne nous embarrassera pas, et nous aurons bientôt le plaisir de la voir en état. Qu’ils aient de l’expérience, je le veux; nous en acquerrons avec plus de bonheur. C’est le courage des guerriers plutôt que leur nombre qui détermine le sort des combats. D’ailleurs, Hérald combattra pour la défense de ce qu’il a usurpé, et nous, nous demandons ce que nous avons reçu en don, ce que nous avons acquis par nos bienfaits. Cette confiance supérieure de notre part, repoussant tous les dangers, nous procurera le plus joyeux triomphe, l’honneur le plus éclatant et la plus glorieuse renommée. »
En effet, cet homme sage et catholique était assuré que la toute-puissance de Dieu, qui ne veut rien d’injuste, ne permettrait pas la ruine de la cause légitime, surtout lorsqu’il considérait qu’il ne s’était pas tant appliqué à étendre sa puissance et sa gloire qu’à purifier la foi chrétienne en ce pays. Déjà toute la flotte soigneusement préparée avait été poussée par le souffle du vent de l’embouchure de la Dive et des ports voisins, où elle avait long-temps attendu un vent favorable pour la traversée, vers le port de Saint-Valéry. Ce prince, que ne pouvaient abattre ni le retard causé par les vents contraires, ni les terribles naufrages, ni la fuite timide d’un grand nombre d’hommes qui lui avaient promis fidélité, plein d’une louable confiance, s’abandonna à la protection céleste en lui adressant des vœux, des dons et des prières. Combattant l’adversité par la prudence, il cacha autant qu’il put la mort de ceux qui avaient péri dans les flots, en les faisant ensevelir secrètement, et soulagea l’indigence en augmentant chaque jour les vivres. C’est ainsi que, par [p. 392] différentes exhortations, il rappela ceux qui étaient épouvantés, et ranima les moins hardis. S’armant de saintes supplications pour obtenir que des vents contraires fissent place aux vents favorables, il fit porter hors de la basilique le corps du confesseur Valéry, très-aimé de Dieu. Tous ceux qui devaient l’accompagner assistèrent à cet acte pieux d’humilité chrétienne.
Enfin souffla le vent si long-temps attendu. Tous rendirent grâce au Ciel de la voix et des mains; et tous en tumulte s’excitant les uns les autres, on quitte la terre avec la plus grande rapidité, et on commence avec la plus vive ardeur le périlleux voyage. Il règne parmi eux un tel mouvement, que l’un appelle un homme d’armes, l’autre son compagnon, et que la plupart, ne se souvenant ni de leurs vassaux, ni de leurs compagnons, ni des choses qui leur sont nécessaires, ne pensent qu’à ne pas être laissés à terre et à se hâter de partir. L’ardent empressement du duc réprimande et presse de monter sur les vaisseaux ceux qu’il voit apporter le moindre retard. Mais de peur qu’atteignant avant le jour le rivage vers lequel ils voguent, ils ne courent le risque d’aborder à un port ennemi ou peu connu, il ordonne par la voix du héraut que lorsque tous les vaisseaux auront gagné la haute mer, ils s’arrêtent un peu dans la nuit, et jettent l’ancre non loin de lui, jusqu’à ce qu’ils aperçoivent une lampe au haut de son mât, et qu’aussitôt alors le son de la trompette donne le signal du départ. L’antique Grèce rapporte qu’Agamemnon, fils d’Atrée, alla avec mille vaisseaux venger l’outrage du lit fraternel; nous pouvons assurer aussi que Guillaume alla conquérir le diadême royal avec une flotte [p. 393] nombreuse. Elle raconte encore, parmi ses fables, que Xerxès joignit par un pont de vaisseaux les villes de Sestos et d’Abydos que séparait la mer; nous publions, et c’est avec vérité, que Guillaume réunit sous le gouvernail de son pouvoir l’étendue du territoire de la Normandie et de l’Angleterre. Nous croyons qu’on peut égaler et même préférer pour la puissance, à Xerxès qui fut vaincu, et dont la flotte fut détruite par le courage d’un petit nombre d’ennemis, Guillaume que ne vainquit jamais personne, qui orna son pays de glorieux trophées, et l’enrichit d’illustres triomphes.
Dans la nuit, après s’être reposés, les vaisseaux levèrent l’ancre. Celui qui portait le duc, voguant avec plus d’ardeur vers la victoire, eut bientôt, par son extrême agilité, laissé derrière lui les autres, obéissant par la promptitude de sa course à la volonté de son chef. Le matin, un rameur ayant reçu l’ordre de regarder du haut du mât s’il apercevait des navires venir à la suite, annonça qu’il ne s’offrait à sa vue rien autre chose que la mer et les cieux. Aussitôt le duc fit jeter l’ancre, et de peur que ceux qui l’accompagnaient ne se laissassent troubler par la crainte et la tristesse, plein de courage, il prit, avec une mémorable gaîté, et comme dans une salle de sa maison, un repas abondant où ne manquait point le vin parfumé, assurant qu’on verrait bientôt arriver tous les autres, conduits par la main de Dieu, sous la protection de qui il s’était mis. Le chantre de Mantoue, qui mérita le titre de prince des poètes par son éloge du Troyen Enée, le père et la gloire de l’ancienne Rome, n’aurait pas trouvé indigne de lui de rapporter l’habileté et la tranquillité qui [p. 394] présidèrent à ce repas. Le rameur ayant regardé une seconde fois, s’écria qu’il voyait venir quatre vaisseaux, et à la troisième fois il en parut un si grand nombre que la quantité innombrable de mâts, serrés les uns près des autres, leur donnait l’apparence d’une forêt. Nous laissons à deviner à chacun en quelle joie se changea l’espérance du duc, et combien il glorifia du fond du cœur la miséricorde divine. Poussé par un vent favorable, il entra librement avec sa flotte, et sans avoir à combattre aucun obstacle, dans le port de Pévensey. Hérald s’était retiré dans le pays d’York pour faire la guerre à son frère Tostig et à Hérald, roi de Norwège. Il ne faut pas s’étonner que son frère, animé par ses injustices, et jaloux de reconquérir ses biens envahis, eût amené contre Hérald des troupes étrangères. Bien différent pour les mœurs de ce frère souillé de luxure, de cet homicide cruel, orgueilleux de ses richesses, fruits du pillage, et ennemi de la justice et du bien, comme Tostig ne l’égalait pas par les armes, il le combattait par les vœux et ses conseils. Une femme, d’une mâle sagesse, connaissant et pratiquant tout ce qu’il y a d’honnête, voulut voir les Anglais gouvernés par Guillaume, homme prudent, juste et courageux, que le choix du roi Edouard, son mari, avait établi pour son successeur comme s’il eût été son fils.
Les Normands, ayant avec joie abordé au rivage, s’emparèrent d’abord des fortifications de Pévensey, et ensuite de celles d’Hastings, pour en faire un lieu de refuge et de défense pour leurs vaisseaux. Marius et le grand Pompée, qui tous deux se distinguèrent et méritèrent le triomphe par leur courage [p. 395] et leur habileté, l’un pour avoir amené à Rome Jugurtha enchaîné, et l’autre pour avoir forcé Mithridate à s’empoisonner, lorsqu’ils étaient dans un pays ennemi à la tête de toutes leurs forces, craignaient lâchement de s’exposer aux dangers en se séparant du gros de l’armée avec une seule légion. Leur coutume, et c’est celle des généraux, était d’envoyer des espions, et non d’aller eux-mêmes à la découverte, conduits en ceci par le desir de conserver leur vie plutôt que soigneux d’assurer à l’armée la continuation de leurs soins. Guillaume, accompagné seulement de vingt-cinq chevaliers, alla lui même, plein de courage, reconnaître les lieux et les habitans, et revenant à pied, à cause de la difficulté des chemins, tout en en riant lui-même, et quoique le lecteur en puisse rire aussi, il mérita de sérieuses louanges, en portant sur son épaule, attachée avec la sienne, la cuirasse d’un de ceux qui l’accompagnaient, Guillaume, fils d’Osbern, renommé cependant pour sa force et son courage; le duc le soulagea du poids de ce fer.
Un riche habitant de ce pays, Normand de nation, Robert, fils de la noble dame Guimare, envoya à Hastings, au duc, son seigneur et son parent, un message conçu en ces termes: « Le roi Hérald ayant livré bataille à son propre frère et au roi de Norwège, qui passait pour le plus fort guerrier qu’il y eût sous le ciel, les a tués tous deux dans un combat, et a détruit leurs nombreuses armées. Animé par ce succès, il revient promptement vers toi, à la tête d’une armée innombrable et pleine de force, contre laquelle les tiens ne vaudront pas plus qu’autant de vils chiens. Tu passes pour un homme sage, et [p. 396] jusqu’ici tu as tout fait avec prudence, soit pendant la paix, soit pendant la guerre. Maintenant travaille à aviser et pourvoir à ta sûreté; prends garde que ta témérité ne te précipite dans un danger d’où tu ne puisses sortir. Je te le conseille, reste dans tes retranchemens, et abstiens-toi d’en venir aux mains à présent. »
Le duc répondit à l’envoyé: « Rapporte à ton maître, pour le message par lequel il veut que je sois sur mes gardes, ces paroles et ma reconnaissance, quoiqu’il eût été convenable de m’en avertir sans injure. Je ne voudrais point me mettre à l’abri dans une retraite fortifiée, je combattrai Hérald le plus promptement possible; et je n’hésiterai point, si la volonté divine ne s’y oppose pas, n’eussé-je avec moi que dix mille hommes tels que les soixante mille que j’ai amenés, à aller l’écraser, lui et les siens, avec la force des miens. »
Un certain jour, comme le duc visitait les postes de garde de la flotte, et se promenait près des navires, on lui annonça la présence d’un moine envoyé par Hérald. Aussitôt il se rendit auprès de lui, et lui tint ingénieusement ce discours. « Je tiens de très près à Guillaume, comte de Normandie, et c’est moi qui lui sers ses repas. Ce n’est que par moi que tu pourras avoir la faculté de lui parler. Raconte-moi le message que tu apportes; je le lui ferai facilement connaître, car personne ne lui est plus cher que moi. Ensuite, par mes soins, tu iras aisément l’entretenir à ta volonté. » Le moine lui ayant révélé le message, le duc le fit aussitôt recevoir dans une maison, et traiter avec une soigneuse humanité. [p. 397] Pendant ce temps, il délibéra en lui-même et avec les siens sur la réponse qu’il devait faire au message.
Le lendemain, assis au milieu de ses grands, il fit appeler le moine, et lui dit: « C’est moi qui suis Guillaume, prince des Normands, par la grâce de Dieu. Répète maintenant en présence de ceux-ci ce que tu m’as rapporté hier. » Le messager parla ainsi: « Voici ce que le roi Hérald vous fait savoir. Vous êtes entré sur son territoire; il ne sait dans quelle confiance et par quelle témérité. Il se souvient bien que le roi Edouard vous établit d’abord héritier du royaume d’Angleterre, et que lui-même en Normandie vous a porté l’assurance de cette succession. Mais il sait aussi que, selon le droit qu’il en avait, le même roi, son seigneur, lui fit, à ses derniers instans, le don du royaume; et depuis le temps où le bienheureux Augustin vint dans ce pays, ce fut une coutume générale de cette nation de regarder comme valables les donations faites aux derniers momens. C’est pourquoi il vous demande à juste titre que vous vous en retourniez de ce pays avec les vôtres. Autrement il rompra l’amitié et tous les traités qu’il a lui-même conclus avec vous en Normandie, et il vous laisse entièrement le choix. »
Après avoir entendu le message d’Hérald, le duc demanda au moine s’il voulait conduire en sûreté son envoyé auprès de ce prince. Le moine lui promit qu’il prendrait, autant de soin de la sûreté de son député que de la sienne propre. Aussitôt le duc chargea un moine de Fécamp de rapporter promptement ces paroles à Hérald. « Ce n’est point avec témérité et injustice, mais délibérément et conduit par la justice, [p. 398] que je suis passé dans ce pays, dont mon seigneur et mon parent, le roi Edouard, à cause des honneurs éclatans et des nombreux bienfaits dont moi et mes grands nous l’avons comblé, ainsi que son frère et ses gens, m’a constitué héritier, comme l’avoue Hérald lui-même. Il me croyait aussi, de tous ceux qui lui étaient alliés par la naissance, le meilleur et le plus capable, ou de le secourir tant qu’il vivrait, ou de gouverner son royaume après sa mort; et ce choix ne fut point fait sans le consentement de ses grands, mais par le conseil de l’archevêque Stigand, du comte Godwin, du comte Lefrie, et du comte Sigard, qui prêtèrent serment de la main de me recevoir pour seigneur après la mort d’Edouard, jurant qu’ils ne chercheraient nullement pendant sa vie à s’emparer de ce pays pour m’en ôter la possession. Il me donna pour otages le fils et le neveu de Godwin. Enfin il envoya vers Hérald lui-même en Normandie, afin que, présent, il fît devant moi le serment qu’en mon absence avaient fait en ma faveur son père et les autres hommes ci-dessus nommés. Comme Hérald se rendait vers moi, il encourut les périls de la captivité, à laquelle l’arrachèrent ma sagesse et ma puissance. Il me fit hommage pour son propre compte, et ses mains dans les miennes m’assurèrent aussi le royaume d’Angleterre. Je suis prêt à plaider ma cause en jugement contre lui, selon les lois de Normandie, ou plutôt celles d’Angleterre, comme il lui plaira. Si les Normands ou les Anglais prononcent, selon l’équité et la vérité, que la possession de ce royaume lui appartient légitimement, qu’il le [p. 399] possède en paix; mais s’ils conviennent que, par le devoir de justice, il doit m’être rendu, qu’il me le laisse. S’il refuse cette proposition, je ne crois pas juste que mes hommes et les siens périssent dans un combat, eux qui ne sont aucunement coupables de notre querelle. Voici donc que je suis prêt à soutenir, au risque de ma tête contre la sienne, que le royaume d’Angleterre m’appartient de droit plutôt qu’à lui. »
Nous avons voulu bien faire connaître à tous ce discours, qui contient les propres paroles du duc et non notre ouvrage, car nous voulons que l’estime publique lui assure une éternelle louange. On en pourra aisément conclure qu’il se montra véritablement sage, juste, pieux et courageux. Le pouvoir de ses raisonnemens, qui, comme on le voit clairement en y réfléchissant, n’auraient pu être affaiblis par Tullius, le plus illustre auteur de l’éloquence romaine, anéantit les argumens d’Hérald. Enfin le duc était prêt à se conformer au jugement que prescrirait le droit des nations. Il ne voulait point que les Anglais ses ennemis périssent à cause de sa querelle, et offrait de la terminer au péril de sa propre tête dans un combat singulier. Dès que le moine eut rapporté ce message à Hérald, qui s’avançait, il pâlit de stupeur, et comme muet, garda long-temps le silence. L’envoyé lui ayant plusieurs fois demandé une réponse, il lui dit la première fois: « Nous marchons sur-le-champ; » et la seconde fois: « Nous marchons au combat. » L’envoyé le pressait de lui donner une autre réponse, lui répétant que le duc de Normandie voulait un combat singulier et non la destruction des [p. 400] deux armées; car cet homme courageux et bon aimait mieux renoncer à une chose juste et agréable, pour empêcher la ruine d’un grand nombre d’hommes, et espérait abattre la tête d’Hérald, soutenu par une moins grande vigueur, et qui n’avait point l’appui de la justice. Alors Hérald levant son visage vers le ciel, dit: « Que le Seigneur prononce aujourd’hui, entre Guillaume et moi, à qui appartient le droit. » Aveuglé par le desir de régner, et la frayeur lui faisant oublier l’injustice qu’il avait commise, il court à sa ruine, au jugement de sa propre conscience.
Cependant des chevaliers très-éprouvés, envoyés à la découverte par le duc, revinrent promptement annoncer l’arrivée de l’ennemi. Le roi furieux se hâtait d’autant plus qu’il avait appris que les Normands avaient dévasté les environs de leur camp. Il voulait tâcher de les surprendre au dépourvu, en fondant sur eux pendant la nuit ou à l’improviste. Pour qu’ils ne pussent fuir dans aucune retraite, il avait envoyé une flotte armée sur mer, pour dresser des embûches aux soixante vaisseaux. Le duc aussitôt ordonna à tous ceux qui se trouvaient dans le camp de prendre les armes (car ce jour la plus grande partie de ses compagnons étaient allés fourrager); lui-même, assistant avec la plus grande dévotion au mystère de la messe, fortifia son corps et son ame de la communion du corps et du sang du Seigneur. Il suspendit humblement à son cou des reliques, de la protection desquelles, Hérald s’était privé en violant la foi qu’il avait jurée sur elles. Le duc avait avec lui deux évêques, qui l’avaient accompagné de Normandie, Eudes, évêque de Bayeux, et Geoffroi Constantin, un [p. 401] nombreux clergé, et plusieurs moines. Cette assemblée se disposa à combattre par ses prières. Tout autre que le duc eût été épouvanté en voyant sa cuirasse se retourner à gauche pendant qu’il la mettait; mais il en rit comme d’un hasard, et ne s’en effraya pas comme d’un funeste pronostic.
Nous ne doutons pas de la beauté de la courte exhortation par laquelle il augmenta le courage et l’intrépidité de ses guerriers, quoiqu’on ne nous l’ait pas rapportée dans toute sa majesté. Il rappela aux Normands que, sous sa conduite, ils étaient toujours sortis vainqueurs de périls grands et nombreux. Il leur rappela à tous leur patrie, leurs nobles exploits et leur illustre renom. « C’est maintenant, leur dit-il, que vos bras doivent prouver de quelle force vous êtes doués, quel courage vous anime. Il ne s’agit plus seulement de vivre en maîtres, mais d’échapper vivans d’un péril imminent. Si vous combattez comme des hommes, vous obtiendrez la victoire, de l’honneur et des richesses. Autrement, vous serez égorgés promptement, ou captifs vous servirez de jouet aux plus cruels ennemis. De plus, vous serez couverts d’une ignominie éternelle. Aucun chemin ne s’ouvre à la retraite; d’un côté, des armes et un pays ennemi et inconnu ferment le passage; de l’autre, la mer et des armes encore s’opposent à la fuite. Il ne convient pas à des hommes de se laisser effrayer par le grand nombre. Les Anglais ont souvent succombé sous le fer ennemi; souvent vaincus, ils sont tombés sous le joug étranger, et jamais ils ne se sont illustrés par de glorieux faits d’armes. Le courage d’un petit nombre de guerriers [p. 402] peut facilement abattre un grand nombre d’hommes inhabiles dans les combats, surtout lorsque la cause de la justice est protégée par le secours du Ciel. Osez seulement, que rien ne puisse vous faire reculer, et bientôt le triomphe réjouira vos cœurs. »
Il s’avança dans un ordre avantageux, faisant porter en avant la bannière que lui avait envoyée l’apostole; il plaça en tête des gens de pied armés de flèches et d’arbalètes, et au second rang d’autres gens de pied, dont il était plus sûr, et qui portaient des cuirasses: le dernier rang fut composé des bataillons de chevaliers, au milieu desquels il se plaça avec son inébranlable force, pour donner de là ses ordres de tous côtés, de la voix et du geste. Si quelque ancien eût décrit l’armée d’Hérald, il aurait dit qu’à son passage les fleuves se desséchaient, les forêts se réduisaient en plaines. En effet, de tous les pays des troupes innombrables s’étaient jointes aux Anglais. Une partie étaient animés par leur attachement pour Hérald, et tous par leur amour pour la patrie, qu’ils voulaient, quoique injustement, défendre contre des étrangers. Le pays des Danois, qui leur était allié, leur avait envoyé de nombreux secours. Cependant, n’osant combattre Guillaume sur un terrain égal, ils se postèrent sur un lieu plus élevé, sur une montagne voisine de la forêt par laquelle ils étaient venus. Alors les chevaux ne pouvant plus servir à rien, tous les gens de pied se tinrent fortement serrés. Le duc et les siens, nullement effrayés par la difficulté du lieu, montèrent peu à peu la colline escarpée. Le terrible son des clairons fit entendre le signal du combat, et de toutes parts l’ardente audace [p. 403] des Normands entama la bataille. Ainsi, dans la discussion d’un procès où il s’agit d’un vol, celui qui poursuit le crime parle le premier. Les gens de pied des Normands, s’approchant donc, provoquèrent les Anglais, et leur envoyèrent des traits et avec eux les blessures et la mort. Ceux-ci leur résistèrent vaillamment, chacun selon son pouvoir. Ils leur lancent des épieus et des traits de diverses sortes, des haches terribles et des pierres attachées à des morceaux de bois. Vous auriez cru voir aussitôt les nôtres écrasés, comme sous un poids mortel. Les chevaliers viennent après, et de derniers qu’ils étaient passent au premier rang. Honteux de combattre de loin, le courage de ces guerriers les anime à se servir de l’épée. Les cris perçans que poussent les Normands et les barbares est étouffé par le bruit des armes et les gémissemens des mourans. On combat ainsi des deux côtés pendant quelque temps avec la plus grande force; mais les Anglais sont favorisés par l’avantage d’un lieu élevé, qu’ils occupent serrés, sans être obligés de se débander pour y arriver, par leur grand nombre et la masse inébranlable qu’ils présentent, et de plus par leurs armes, qui trouvaient facilement chemin à travers les boucliers et les autres armes défensives. Ils soutiennent donc et repoussent avec la plus grande vigueur ceux qui osent les attaquer l’épée à la main. Ils blessent aussi ceux qui leur lancent des traits de loin. Voilà qu’effrayés par cette férocité, les gens de pied et les chevaliers bretons tournent le dos, ainsi que tous les auxiliaires qui étaient à l’aile gauche; presque toute l’armée du duc recule: ceci soit dit sans offenser les [p. 404] Normands, la nation la plus invincible. L’armée de l’empereur romain, où combattaient les soldats des rois habitués à vaincre sur terre et sur mer, a fui plus d’une fois, à la nouvelle vraie ou fausse du trépas de son chef. Les Normands crurent que leur duc et seigneur avait succombé. Ils ne se retirèrent donc point par une fuite honteuse, mais tristes, car leur chef était pour eux un grand appui.
Le prince, voyant qu’une grande partie de l’armée ennemie s’était jetée à ]a poursuite des siens en déroute, se précipita au-devant des fuyards, et les arrêta en les frappant ou les menaçant de sa lance. La tête nue et ayant ôté son casque, il leur cria: « Voyez-moi tous. Je vis et je vaincrai, Dieu aidant. Quelle démence vous pousse à la fuite? Quel chemin s’ouvrira à votre retraite? Vous vous laissez repousser et tuer par ceux que vous pouvez égorger comme des troupeaux. Vous abandonnez la victoire et une gloire éternelle, pour courir à votre perte, et à une perpétuelle infamie. Si vous fuyez, aucun de vous n’échappera à la mort. » Ces paroles ranimèrent leur courage. Ils s’avança lui-même à leur tête, frappant de sa foudroyante épée, et défit la nation ennemie, qui méritait la mort par sa rébellion contre lui, son roi. Les Normands enflammés d’ardeur, enveloppèrent plusieurs mille hommes qui les avaient poursuivis, et les taillèrent en pièces en un moment, en sorte que pas un n’échappa. Vivement encouragés par ce succès, ils attaquèrent la masse de l’armée, qui, pour avoir éprouvé une grande perte, n’en paraissait pas diminuée. Les Anglais combattaient avec courage et de toutes leurs forces, tâchant surtout de [p. 405] ne point ouvrir de passage à ceux qui voulaient fondre sur eux pour les entamer. L’énorme épaisseur de leurs rangs empêchait presque les morts de tomber: cependant le fer des plus intrépides guerriers s’ouvrit bientôt un chemin dans différens endroits. Ils furent suivis des Manceaux, des Français, des Bretons, des Aquitains, et des Normands, qui l’emportaient par leur courage.
Un Normand, jeune guerrier, Robert, fils de Roger de Beaumont, neveu et héritier, par sa sœur Adeline, de Hugues comte de Meulan, se trouvant ce jour-là, pour la première fois, à une bataille, fit des exploits dignes d’être éternisés par la louange. A la tête d’une légion qu’il commandait à l’aile droite, il fondit sur les ennemis avec une impétueuse audace et les renversa. Il n’est pas en notre pouvoir, et l’objet que nous nous sommes proposé ne nous permet pas de raconter, comme elles le méritent, les actions de courage de chacun en particulier. Celui qui excellerait par sa facilité à décrire, et qui aurait été témoin de ce combat par ses propres yeux, trouverait beaucoup de difficulté à entrer dans tous les détails. Nous nous hâtons d’arriver au moment où terminant l’éloge du comte Guillaume, nous raconterons la gloire du roi Guillaume.
Les Normands et les auxiliaires, réfléchissant qu’ils ne pourraient vaincre, sans essuyer de très-grandes pertes, une armée peu étendue et qui résistait en masse, tournèrent le dos, feignant adroitement de fuir. Ils se rappelaient comment, peu auparavant, leur fuite avait été l’occasion de leur victoire. Les barbares, avec l’espoir du succès, éprouvèrent [p. 406] une vive joie: s’excitant à l’envi, ils poussent des cris d’allégresse, accablent les nôtres d’injures, et les menacent de fondre tout aussitôt sur eux. Quelques mille d’entre eux osèrent, comme auparavant, courir, comme s’ils eussent volé, à la poursuite de ceux en fuite. Tout à coup les Normands, tournant leurs chevaux, les cernèrent et les enveloppèrent de toutes parts, et les taillèrent en pièces sans en épargner aucun. S’étant deux fois servis de cette ruse avec le même succès, ils attaquèrent le reste avec une plus grande impétuosité. Cette armée était encore effrayante et très-difficile à envelopper. Il s’engage un combat d’un nouveau genre; l’un des partis attaque par des courses et divers mouvemens, l’autre comme fixé sur la terre ne fait que supporter les coups. Les Anglais faiblissent, et comme avouant leur crime par leur défaite, en subissent le châtiment. Les Normands lancent des traits, frappent et percent. Le mouvement des morts qui tombent paraît plus vif que celui des vivans. Ceux qui sont blessés légèrement ne peuvent s’échapper à cause du grand nombre de leurs compagnons, et meurent étouffés dans la foule. Ainsi concourut la fortune au triomphe de Guillaume.
A ce combat se trouvèrent Eustache, comte de Boulogne; Guillaume, fils de Richard, comte d’Evreux; Geoffroi, fils de Rotrou, comte de Mortain; Guillaume, fils d’Osbern; Aimeri, gouverneur de Thouars; Gautier Giffard, Hugues de Montfort, Raoul de Toëni, Hugues de Grandménil, Guillaume de Warenne, et un grand nombre d’autres guerriers, les plus fameux par leur courage à la [p. 407] guerre, et dont les noms devraient être rangés dans les annales de l’histoire parmi ceux des plus valeureux. Guillaume, leur chef, les surpassait tellement en force comme en sagesse, qu’on pourrait, à juste titre, le préférer ou le comparer aux anciens généraux de la Grèce et de Rome, tant vantés dans les livres. Il conduisit supérieurement cette bataille, arrêtant les siens dans leur fuite, ranimant leur vaillance, et partageant leurs dangers; il les appela pour qu’ils le suivissent, plus souvent qu’il ne leur ordonna d’aller en avant; d’où l’on doit comprendre clairement que sa valeur les devançait toujours dans la route en même temps qu’elle leur donnait le courage. A la vue seule de cet admirable et terrible chevalier, une grande partie des ennemis perdirent le cœur sans avoir reçu de blessures. Trois chevaux tombèrent percés sous lui, trois fois il sauta hardiment à terre, et ne laissa pas long-temps sans vengeance la mort de son coursier. C’est alors qu’on put voir son agilité et sa force de corps et d’ame. Son glaive rapide traverse avec fureur les écus, les casques et les cuirasses; il frappe plusieurs guerriers de son bouclier. Ses chevaliers, le voyant ainsi combattre à pied, sont saisis d’admiration, et la plupart, accablés de blessures, reprennent courage. Quelques-uns, perdant leurs forces avec leur sang, appuyés sur leur bouclier, combattent encore vaillamment; et plusieurs ne pouvant faire davantage, animent de la voix et du geste leurs compagnons à suivre hardiment le duc, et à ne pas laisser échapper la victoire d’entre leurs mains. Guillaume en secourut et sauva lui-même un grand nombre.
[p. 408] Guillaume n’aurait pas craint de se battre en combat singulier avec Hérald, que les poètes comparent à Hector ou à Turnus, pas plus qu’Achille ne craignit de se battre avec Hector, ou Enée avec Turnus. Tydée eut recours à un rocher contre cinquante hommes qui lui dressaient des embûches; Guillaume, son égal, et non d’une race inférieure, seul en affronta mille. Les auteurs de la Thébaïde ou de l’Enéide, qui selon les règles de la poésie exagèrent encore dans leurs livres les grandes actions qu’ils chantent, feraient sur les exploits de cet homme un plus digne ouvrage, dans lequel les éloges seraient véridiques et justement grands. Certes, si leurs vers répondaient à la dignité du sujet, dans la beauté de leur style, ils l’éleveraient au rang des dieux. Mais notre modeste prose, dont le but est d’exposer humblement aux yeux des rois sa piété pour le culte du vrai Dieu, qui seul est Dieu depuis l’éternité jusqu’à la fin des siècles et au delà, doit terminer le vrai et court récit de ce combat, dans lequel le duc vainquit avec autant de force que de justice.
Le jour étant déjà sur son déclin, les Anglais virent bien qu’ils ne pouvaient tenir plus long-temps contre les Normands. Ils savaient qu’ils avaient perdu un grand nombre de leurs troupes, que le roi, deux de ses frères, et plusieurs grands du royaume avaient péri, que tous ceux qui restaient étaient presque épuisés, et qu’ils n’avaient aucun secours à attendre. Ils virent les Normands, dont le nombre n’était pas fort diminué, les presser avec plus de violence qu’au commencement, comme s’ils eussent pris en combattant de nouvelles forces. Effrayés aussi par l’implacable [p. 409] valeur du duc qui n’épargnait rien de ce qui lui résistait, et de ce courage qui ne savait se reposer qu’après la victoire, ils s’enfuirent le plus vite qu’ils purent, les uns à cheval, quelques-uns à pied, une partie par les chemins, presque tous par des lieux impraticables; quelques-uns, baignés dans leur sang, essayèrent en vain de se relever, d’autres se relevèrent, mais furent incapables de fuir. Le desir ardent de se sauver donna à quelques-uns la force d’y parvenir. Un grand nombre expirèrent dans le fond des forêts, et ceux qui les poursuivaient en trouvèrent plusieurs étendus sur les chemins. Les Normands, quoique sans aucune connaissance du pays, les poursuivaient avec ardeur, et, frappant les rebelles dans le dos, mettaient la dernière main à cette heureuse victoire. Plusieurs d’entre eux, renversés à terre, reçurent la mort sous les pieds des chevaux.
Cependant le courage revint aux fuyards, qui avaient trouvé pour renouveler le combat le lieu le plus favorable: c’était une vallée escarpée et remplie de fossés. Cette nation, qui descendait des antiques Saxons, les hommes les plus féroces, fut toujours naturellement disposée aux combats; et ils n’avaient pu reculer que sous le poids d’une très-grande valeur. Ils avaient récemment vaincu avec une grande facilité le roi de Norwège, soutenu, par une vaillante et nombreuse armée.
Le duc, qui conduisait les étendards vainqueurs, voyant ces cohortes rassemblées en un moment, ne se détourna pas de son chemin, et tint ferme, quoiqu’il s’imaginât que c’était un nouveau secours qui arrivait à ses ennemis; et plus terrible armé seulement [p. 410] d’un débris de sa lance que ceux qui dardent de longs javelots, il rappela d’une voix mâle le comte Eustache, qui prenait la fuite avec cinquante chevaliers, et voulait donner le signal de la retraite. Celui-ci revenant se pencha familièrement à l’oreille du duc, et le pressa de s’en retourner, lui prédisant une mort prochaine s’il allait plus loin. Pendant qu’il lui parlait, Eustache fut frappé entre les épaules d’un coup dont la violence fut aussitôt prouvée par le sang qui lui sortit du nez et de la bouche, et il s’échappa à demi-mort avec l’aide de ses compagnons. Le duc, au dessus de toute crainte et de toute lâcheté, attaqua et renversa ses ennemis. Dans ce combat périrent quelques-uns des plus nobles Normands à qui la difficulté du lieu ne permit pas de déployer toute leur valeur. La victoire ainsi remportée, le duc retourna vers le champ de bataille, où témoin du carnage il ne put le voir sans pitié, quoique les victimes fussent des impies, et qu’il soit beau, glorieux et avantageux de tuer un tyran. La terre était couverte au loin de la fleur de la noblesse et de la jeunesse anglaise souillée de sang. Les deux frères du roi furent trouvés auprès de lui. Lui-même, dépouillé de toute marque d’honneur, fut reconnu, non à sa figure mais à quelques signes, et porté dans le camp du duc, qui confia sa sépulture à Guillaume surnommé Mallet, et non à sa mère, qui offrait pour le corps de son cher fils un égal poids d’or. Le duc savait, en effet, qu’il ne convenait pas de recevoir de l’or par un tel commerce. Il jugea indigne d’être enseveli selon le vœu de sa mère celui dont l’excessive cupidité était cause qu’une quantité innombrable de [p. 411] gens gisaient sans sépulture. On dit par raillerie qu’il fallait enterrer Hérald en un lieu où il pût garder la mer et le rivage dont en sa fureur il avait voulu fermer l’accès.
Quant à nous, Hérald, nous ne t’insultons pas, mais avec le pieux vainqueur qui pleura ta ruine, nous avons pitié de toi, et nous pleurons sur ton sort. Un juste succès t’a abattu; tu as été, comme tu le méritais, étendu dans ton sang; tu as pour tombeau le rivage, et tu seras en abomination aux générations futures et des Anglais et des Normands. Ainsi ont coutume de crouler ceux qui croient à un souverain pouvoir, à un souverain bonheur dans le monde. Pour être souverainement heureux ils s’emparent de la puissance, et s’efforcent de retenir par la guerre ce qu’ils ont usurpé. Tu t’es souillé du sang de ton frère, dans la crainte que sa grandeur ne diminuât ta puissance. Ensuite tu t’es précipité en furieux vers une autre guerre fatale à ta patrie, que tu sacrifiais à la conservation de la dignité royale. Tu as donc été entraîné dans la ruine par toi-même préparée. Voilà, tu ne brilles plus de la couronne que tu avais traîtreusement usurpée; tu ne sièges plus sur le trône où tu étais monté avec orgueil. La fin que tu as subie montre s’il est vrai que tu fus élevé au trône par Edouard dans les derniers momens de sa vie. Une comète, la terreur des rois, brillant après le commencement de ta grandeur, fut le présage de ta perte.
Mais laissons ces funestes présages, et parlons du bonheur que prédit la même étoile. Agamemnon, roi des Grecs, aidé du secours d’un grand nombre de chefs et de rois, parvint avec peine, par la ruse, à [p. 412] détruire, la dixième année du siége, la seule ville de Priam. Les poètes cependant attestent les talens et la bravoure de ses guerriers. De même Rome, arrivée à sa plus haute puissance et voulant commander au monde entier, mit plusieurs années à subjuguer des villes. Le duc Guillaume, avec les troupes de la Normandie et sans de nombreux secours étrangers, soumit en un seul jour, de la troisième heure au soir, toutes les villes de l’Angleterre. Si elles avaient été défendues par les remparts de Troie, le bras et l’habileté d’un tel homme les eussent bientôt renversées. Le vainqueur eût pu sur-le-champ marcher vers le trône royal, se poser la couronne sur la tête, accorder comme butin à ses chevaliers les richesses du pays, égorger les puissans, ou les envoyer en exil. Il aima mieux agir avec modération, et commander avec clémence; car tout jeune encore il s’était accoutumé à donner à ses triomphes l’ornement de la modération.
Il eût été juste que les loups et les vautours dévorassent les chairs de ces Anglais, qui, par une telle injustice, s’étaient précipités dans la mort, et que les champs demeurassent ensevelis sous leurs os sans sépulture; mais un tel supplice lui parut trop cruel. Il accorda à ceux qui voulaient les relever pour les enterrer la liberté de le faire. Ayant fait ensevelir les siens, et ayant laissé une garde à Hastings avec un brave commandant, il s’approcha de Romney, et punit à son gré la perte de ses gens qui, égarés de ce côté, avaient été attaqués et défaits par ce peuple féroce avec beaucoup de dommages de part et d’autre.
De là il marcha vers Douvres où il avait appris [p. 413] qu’une innombrable quantité de peuples s’était réunie. Ce lieu paraissait inexpugnable; mais les Anglais, frappés de terreur à son approche, n’eurent plus de confiance ni dans les fortifications de l’art ou de la nature, ni dans le nombre de leurs troupes. Ce château est situé sur un rocher voisin de la mer, et qui, naturellement escarpé de toutes parts et taillé à pic encore par les travaux des hommes, s’élève comme un mur perpendiculaire à la hauteur d’une portée de flèche. Ce côté est baigné par les flots de la mer. Comme les habitans se préparaient à se rendre humblement, des hommes d’armes de notre armée, poussés par le desir du butin, mirent le feu au château. La flamme volant avec la légèreté qui lui est propre, eut bientôt envahi presque tout. Le duc ne voulut point voir souffrir de dommages à ceux qui avaient commencé à traiter avec lui pour se rendre; il donna une somme pour faire rétablir les édifices, et dédommagea des autres pertes. Il eût ordonné de punir sévèrement les auteurs de cet incendie, si la bassesse de leur condition et leur grand nombre ne les eussent dérobés à ses yeux. Le château lui ayant été remis, il y fit ajouter pendant huit jours les fortifications qui manquaient. L’usage de l’eau et des viandes fraîches donnèrent aux chevaliers une dysenterie dont plusieurs moururent, et dont beaucoup furent extrêmement affaiblis et coururent grand risque de perdre la vie; mais ces malheurs n’abattirent pas le courage du duc. Il laissa aussi dans ce château une garnison, avec ceux qui étaient malades de la dysenterie, et marcha pour dompter les ennemis qu’il avait vaincus. Les habitans de Cantorbéry vinrent d’eux-mêmes au devant de lui non loin de [p. 414] Douvres, lui jurèrent fidélité, et lui donnèrent des otages. La puissante métropole trembla de frayeur, et de peur que sa résistance ne fut suivie d’une ruine entière, elle se hâta de se soumettre pour obtenir sa conservation. Le jour suivant, étant arrivé à la Tour rompue, le duc y campa, et dans ce lieu une très-grave indisposition de son corps frappa d’une égale maladie l’ame de ses compagnons. Occupé du bien public, et dans la crainte que l’armée ne manquât des choses nécessaires, il ne voulut point s’arrêter à se soigner, quoique le retour de cet excellent duc à la santé fût l’avantage comme le très-grand desir de tous.
Cependant Stigand, archevêque de Cantorbéry, qui, élevé par ses richesses et sa dignité, avait aussi par ses conseils beaucoup de puissance auprès des Anglais, uni aux fils d’Algard et d’autres grands, menaçait de livrer bataille à Guillaume. Ils avaient établi roi Edgar Adelin, jeune enfant, de la noble race du roi Edouard, car leur principal désir était de n’avoir point pour souverain un étranger. Mais celui qui devait être leur maître, s’approchant hardiment, s’arrêta non loin de Londres, dans un endroit où il apprit qu’ils s’assemblaient le plus souvent. Cette ville est arrosée par le fleuve de la Tamise, qui en forme un port de mer, où arrivent les richesses des pays étrangers. Ses seuls citoyens suffisent pour fournir une nombreuse et fameuse milice. En ce moment des troupes d’hommes de guerre arrivaient en foule, et, quoique d’une très-grande étendue, à peine les pouvait-elle contenir. Cinq cents chevaliers normands envoyés en avant forcèrent courageusement à tourner le dos et à se réfugier dans les murs des [p. 415] troupes qui avaient fait une sortie contre eux. Ce nombreux carnage fut suivi d’un incendie; car ils brûlèrent tous les édifices qu’ils trouvèrent en deçà du fleuve, afin de frapper à la fois d’une double calamité l’orgueilleuse férocité de leurs ennemis. Le duc s’étant ensuite avancé sans opposition, et ayant passé la Tamise, à un gué et sur un pont en même temps, arriva à Wallingford.
Le pontife métropolitain, Stigand, s’étant rendu vers lui, se remit entre ses mains, lui jura fidélité, et déposa Adelin, qu’il avait élu sans réflexion. Ayant poursuivi sa route, aussitôt que le duc fut en vue de Londres, les grands de la ville allèrent au devant de lui, se remirent en son pouvoir, eux et toute la ville, comme l’avaient fait auparavant les habitans de Cantorbéry, et lui amenèrent des otages en aussi grand nombre et de telle qualité qu’il voulut. Ensuite les évêques et les autres grands le prièrent d’accepter la couronne, disant qu’ils étaient habitués à obéir à un roi, et qu’ils voulaient avoir un roi pour maître. Le duc consultant ceux des Normands de sa suite dont il avait éprouvé la sagesse aussi bien que la fidélité, leur découvrit les principales raisons qui le dissuadaient de céder aux prières des Anglais. Les affaires étaient encore dans le trouble, quelques gens se soulevaient, et il desirait la tranquillité du royaume plutôt que la couronne. D’ailleurs si Dieu lui accordait cet honneur, il voulait que sa femme fût couronnée avec lui; et enfin il ne faut jamais se trop hâter lorsqu’on veut arriver jusqu’au faîte. Il n’était certainement pas dominé du desir de régner; il connaissait la sainteté des engagemens du mariage, et les chérissait saintement. Ses [p. 416] familiers lui conseillèrent au contraire d’accepter la couronne, sachant que c’était le vœu unanime de toute l’armée, quoique cependant ils trouvassent ses raisons très-louables, et reconnussent qu’elles découlaient d’une profonde sagesse.
A ce conseil était présent Aimeri d’Aquitaine, seigneur de Thouars, aussi fameux par son éloquence que par sa bravoure. Admirant et célébrant par ses louanges la modestie du duc, qui consultait les chevaliers pour savoir s’ils voulaient que leur seigneur devînt roi: « Jamais, dit-il, ou du moins rarement, des chevaliers n’ont été appelés à pareille discussion. Il ne faut pas différer par la longueur de notre délibération ce dont nous desirons le plus prompt accomplissement. » Les hommes les plus sages et les meilleurs n’auraient point ainsi souhaité de voir le duc élevé à cette monarchie s’ils n’eussent connu sa très-grande aptitude à la gouverner, quoique cependant ils voulussent aussi par sa puissance augmenter leurs biens et leurs dignités. Le duc, après de nouvelles réflexions à ce sujet, céda à tant de vœux, à tant de conseils, dans l’espérance surtout que, dès qu’il aurait commencé à régner, les rebelles oseraient moins contre lui, ou seraient plus facilement domptés. Il envoya donc à Londres des gens pour construire une forteresse dans la ville, et faire la plupart des préparatifs qui convenaient à la magnificence royale, voulant pendant ce temps demeurer dans les environs. Il fut si loin de trouver aucun ennemi qu’il eût pu, s’il l’eût voulu, se livrer en sûreté à la chasse à l’oiseau.
Le jour fixé pour le couronnement, l’archevêque [p. 417] d’York, homme zélé pour la justice, d’un esprit mûri par l’âge, sage, bon, éloquent, adressa aux Anglais un discours convenable, dans lequel il leur demanda s’ils consentaient à ce que Guillaume fut couronné leur seigneur. Tous, sans la moindre hésitation, et comme si par miracle ils se fussent trouvé tous une même pensée et une même voix, ils l’assurèrent de leur joyeux consentement. Les Normands n’eurent pas de peine à s’accorder au desir des Anglais; l’évêque de Coutances leur avait parlé, et avait pris leur avis. Cependant ceux qui avaient été postés en armes et à cheval autour des monastères pour porter du secours en cas de besoin, ignorant que le tumulte provenait des acclamations de consentement, l’attribuèrent à une cause funeste, et mirent imprudemment le feu à la cité. Guillaume ainsi élu, fut consacré par ledit archevêque d’York, également chéri pour sa sainte vie et son inviolable réputation, qui lui mit sur la tête la couronne royale, et le plaça sur le trône, du consentement et en présence d’un grand nombre d’évêques et d’abbés, dans la basilique de Saint-Pierre l’Apôtre, joyeuse de posséder le tombeau du roi Edouard, le jour de la sainte solennité de la Nativité du Seigneur, l’an de l’Incarnation du Seigneur 1066. Guillaume refusa d’être couronné par Stigand, archevêque de Cantorbéry, parce qu’il avait appris que le juste zèle de l’apostole l’avait frappé d’anathême. Les insignes des rois ne convenaient pas moins bien à sa personne que ses qualités au gouvernement. Ses enfans et ses neveux commanderont, par une légitime succession, à la terre d’Angleterre, qu’il posséda lui-même par un legs héréditaire, appuyé des sermens des Anglais, [p. 418] et par le droit de la guerre. Il fut donc ainsi couronné par le consentement des Anglais, ou plutôt par le desir des grands de cette nation. Que si on demande des titres de parenté, on doit savoir la proche consanguinité qui existait entre le roi Edouard et le fils du duc Robert, dont la tante paternelle, sœur de Richard II, fille de Richard Ier, Emma, fut mère d’Edouard.