—‘Ne baisez point ainsi ma main;
De grâce, je vous en conjure:
Cessez, cessez, bon pélerin,
Et quittez cette humble posture.’
Mais le pélerin à ses vœux
Résiste... il devient téméraire,
Et ses baisers vont, deux à deux,
Tomber sur cette main qu’il serre.
La reine a pâlit cette fois,
Dans son cœur le courroux fermente.
Soudain, elle sent sur ces doigts
Couler une larme brûlante...
—‘Qui peut causer, bon pélerin,
La douleur que je vois paraître?
Là, contez-moi votre chagrin;
Je puis vous soulager peut-être.’
—‘Oh! non, ce n’est pas mon chagrin;
La mort fait cesser la souffrance:
Mais en vous j’espérais enfin
Retrouver ma douce existence.
‘Oh! non; ce n’est pas mon destin,
C’est la vôtre que je déplore:
La compagne d’un roi chrétien
Devenir celle d’un roi more!’
—‘Ah! ne me parlez pas ainsi!
La pitié peut être indiscrète.
Du présent je n’ai nul souci,
Et du passé rien ne regrette.
‘Dieu m’accordera son pardon;
Ce n’est pas moi qui fus coupable.
De cette lâche trahison
Ramire doit être comptable.
—‘Le ciel, jusqu’ici trop clément,
Doit en effet punir ce traître.
Ordonnez donc son châtiment,
Ramire à vos yeux va paraître.’
Ramire se lève soudain,
Et laissant là toute imposture,
De sa barbe de pélerin
Il a dépouillé sa figure.
Le bourdon qu’il tient dans sa main
Près de là va rouler à terre;
Et d’un geste plein de dédain,
Il jette à ses pieds son rosaire.
Qui pourrait dire de quels yeux
Le regardait la noble dame,
Quels sentiments impétueux
Troublaient en ce moment son âme?
Elle tremble, mais non de peur;
Sans gaîté, sa bouche est riante:
Elle est honteuse, sans pudeur;
Elle pâlit... elle est brûlante.
On voit ces sentiments divers
Se succéder sur son visage,
Comme les flots, au sein des mers,
Se heurter dans un jour d’orage.
À l’homme la vengeance plait;
Pour la femme c’est un délice;
L’un pardonne, il est satisfait;
L’autre veut qu’elle s’accomplisse.
Sous le poids de ce souvenir,
Dont la reine a l’âme oppressée,
Ce fut là son premier désir,
Ce fut sa dernière pensée.
Et puis, pour elle quel honneur!
Combien elle doit être vaine,
De pouvoir triompher d’un cœur
Qui revient reprendre sa chaîne!
Mais dans les forêts d’alentour
Chasse en ce moment le roi more,
Elle est seule dans cette tour...
Il faut se taire et feindre encore.
Elle sourit, mais tristement,
De ce sourire qui fend l’âme,
Et voile son regard charmant
Pour mieux en tempérer la flamme.
De sa voix le son enchanteur
Séduit par son pouvoir funeste;
Et si l’enfer est dans son cœur,
Sa parole est toute céleste.
Elle paraît près de fléchir,
Ses pleurs ont calmé sa colère;
Son âme feint de s’attendrir
Et sa douleur est moins amère.
Elle répète, en sanglottant:
—‘Pour pardonner, je suis trop fière.’
Mais ses yeux, dans le même instant,
Semble dire tout le contraire.
Dom Ramiro est à ses genoux;
D’une voix émue, il l’implore;
Il veut désarmer son courroux;
Il supplie... elle hésite encore.
Soudain, on entend retentir
Le bruit du cor, là dans la plaine;
La reine se sent tressaillir
Bien plus de plaisir que de peine.
—‘C’est Alboazar, c’est le roi!’
Dit-elle: ‘cachez-vous, Ramire:
S’il vous voit, c’en est fait de moi;
Fuyez, ou, sous vos yeux, j’expire.’
A peine elle a, d’un air troublé,
Fermé la porte, et par prudence,
Dans son sein déposé la clé,
Que vers elle le roi s’avance.
—‘Tristes nouvelles, je le vois,
Nouvelles de mauvais augure!
C’est du moins, la première fois
Que m’arrive cette aventure.
‘Avant d’entrer dans cette cour,
J’ai sonné du cor dans la plaine,
Et sur les créneaux de la tour
Je n’ai pas vu venir la reine.
‘C’est mal à vous, ma chère enfant,
D’avoir manqué d’exactitude.
Me faudra-t-il donc maintenant
Renoncer à cette habitude?’
Une horrible perplexité
A troublé l’esprit de la reine;
Son triste cœur flotte agité
Entre l’indulgence et la haine.
Le souvenir de ses beaux jours,
De l’ambition l’influence,
Ici, de nouvelles amours,
Là, le désir de la vengeance...
Bientôt la vengeance et l’amour
L’auront emporté dans son âme.
Ne devaient-ils pas, sans retour,
Triompher dans un cœur de femme?
—‘J’ai des nouvelles, en effet,
Et d’étranges à vous apprendre.
Entrez là, dans ce cabinet;
Vous verrez de quoi vous surprendre.’
Alboazar ouvre en tremblant,
Et recule, en voyant Ramire.
Ce qui se dit dans cet instant,
Point ne saurais vous le redire.
Ce fut comme un vent orageux,
Comme une tempête sur l’onde,
Comme si la terre et les cieux
Luttaient pour abîmer le monde.
À la raison enfin rendu,
Le roi prononce la sentence:
—‘Chrétien, ton honneur est perdu;
Je veux te laisser l’existence.
‘J’ai pû me payer largement
Du mal dont tu m’as fait victime;
Ta honte suffit maintenant
Pour expier ton nouveau crime.’
Dom Ramire sentait son cœur
Gonflé de dépit et de rage;
D’un air contrit, plein de candeur,
Il fait entendre ce langage!
—‘Bien grand, hélas! fut mon forfait!
Envers toi je fus trop coupable;
Je ne veux pas d’un tel bienfait;
La mort me semble préférable.
‘C’est pour me mettre à ta merci,
Pour me livrer à ta vengeance
Que je suis venu seul ici;
Non pour implorer ta clémence.
‘C’est pour racheter mon erreur,
Sauver mon âme de l’abîme:
C’est l’ordre d’un saint confesseur
À qui j’ai confessé mon crime.
‘Il faut, m’a-t-il dit justement,
Et c’est mon vœu, je te le jure,
Que public soit le châtiment,
Puisque publique fut l’injure.
‘Ordonne ici de tes soldats
Que la troupe se réunisse,
Et que sous leurs yeux, mon trépas
Satisfasse enfin ta justice.
‘Vite! qu’ils entendent au loin
Le son du cor qui les appelle;
Que chacun, de ma mort témoin,
En garde un souvenir fidèle.
‘Qu’on dise, en me voyant mourir:
—«Quelque bruit qu’ait fait son offense,
Un bruit plus fort va retentir,
Et c’est celui de la vengeance!»
Le roi touché de son remords,
Lui veut conserver l’existence;
Mais la reine a juré sa mort;
Elle s’oppose à la clémence.
On voit les soldats accourir;
Le château prend un air de fête;
Ramire debout, sans pâlir,
Regarde la morte qui s’apprète.
—‘Sonnez, trompettes et clairons,
Et qu’au loin ce bruit retentisse!’
Et l’écho, répétant ces sons,
Annonçait l’heure du supplice:
On entendit près de la mer
Ce bruit, d’un sinistre présage;
Et soudain s’éléva dans l’air
Un long cri, parti du rivage.