Ah! je prétends punir votre insolence,
Remarquez bien ce que vous avez fait:
Quoi, vous osez péter en ma présence,
Savez-vous bien où peut aller un pet?

Réponse.

Un pauvre Pet réduit à l'esclavage,
Las de souffrir une sale prison,
Est-il puni pour se faire un passage?
La liberté fut toujours de saison.
Quoi, pour un PET échappé sans malice,
Ai-je péché contre les réglemens?
Déclarez-nous, grands juges de police,
Si vous voulez aussi régler les vents.
Un PET est-il assez de conséquence,
Pour élever contre un cul tous nos sens?
Ce pauvre cul, quoique plein d'innocence,
Pour vous fléchir, vous donne de l'encens.
Jamais un PET, soit dit sans vous déplaire,
Ne fut poussé plus méthodiquement,
J'avais aussi mes raisons pour le faire,
Car jamais PET ne fut sans fondement.
Veillez, ô guet, à nettoyer les rues,
Réglez les jeux, la chair et le poisson;
Mais sur les culs vous n'avez point de vues,
Un cul peut tout dedans son caleçon.
Que feriez-vous de nous en votre empire,
Disaient les vents du nord et du levant;
Vous qui grondez contre un simple zéphire
Qui par hasard est venu du Ponant?
Appaisez donc, Monsieur, votre colère,
A quoi sert-il à moi de disputer?
Vous permettez à mon âne de braire,
Défendrez-vous à mon cul de PETER?
Ah! si j'osais, mais je n'ose le dire,
Ou, si j'osais vous le dire tout bas;
Je n'en puis plus, mon mal de ventre empire,
Je vais... sous moi.... ne le sentez-vous pas?

Ce serait une injustice de croire que les rires excités par le Pet, sont plutôt des signes de mépris et de pitié, que la marque d'une véritable joie. Le Pet contient en lui-même un agrément essentiel, indépendant des lieux et des circonstances.

Auprès d'un malade, une famille en pleurs attend le fatal moment qui va lui enlever un chef, un fils, un frère, un époux. Quel tableau désespérant et terrible! tout-à-coup, un PET parti avec fracas du lit du moribond, suspend la douleur des assistans, fait naître une lueur d'espérance et excite encore au moins un sourire. Si, près d'un moribond, où tout n'inspire que le deuil, le Pet peut égayer les esprits et dilater les cœurs, doutera-t-on du pouvoir de ses charmes? En effet, susceptible de diverses modifications, il varie ses agrémens, et doit par-là plaire généralement. Tantôt précipité dans sa sortie, impétueux dans son mouvement, il imite le fracas du canon; alors il plaît à l'homme de guerre; tantôt, retardé dans sa course, gêné dans son passage par les deux hémisphères qui le compriment, il imite les instrumens de musique. Bruyant quelquefois dans ses accords, souvent flexible et moëlleux dans ses modulations, il doit plaire aux ames sensibles, et presqu'à tous les hommes, car il en est peu qui n'aiment pas la musique, puisque les brutes même en sont touchées. Le Pet étant agréable, son utilité particulière et générale étant bien démontrée, sa prétendue indécence combattue et détruite, qui pourra lui refuser son suffrage? Cicéron, liv. I. des Offices, dit: Ce qui est utile, agréable et honnête, est censé avoir une bonté et une valeur réelle.

Loin de blâmer les péteurs, les anciens encourageaient au contraire leurs disciples à ne se point gêner. Les Stoïciens dont la philosophie était la plus épurée de ces tems-là, disaient que la devise des hommes était, à la liberté. Les plus grands philosophes, et Cicéron lui-même, préféraient la doctrine stoïque aux autres sectes qui traitaient de la félicité de la vie humaine. Tous, par des argumens sans réplique ont obligé leurs adversaires, de convenir que parmi les préceptes les plus salutaires à la vie, non-seulement les pets, mais encore les rots, devaient être libres. On peut voir ces argumens dans la 9e. épître familière de Cicéron à Pœte, 174, et l'on y verra, entre une infinité de bons conseils, celui-ci: Qu'il faut faire et se conduire en tout selon que la nature l'exige. Il est donc inutile d'après cela, d'alléguer avec emphase les lois de la pudeur et de la civilité qui, toutes respectables qu'elles sont, ne doivent pourtant pas l'emporter sur la conservation de la santé et de la vie même.

Mais enfin, s'il est encore quelqu'esclave de ce préjugé, sans le dissuader de péter, nous allons lui donner le moyen de dissimuler au moins son pet. Il aura donc soin de l'accompagner d'un vigoureux hem, hem. Si ses poumons ne sont pas assez forts, il affectera un grand éternuement; alors, il sera accueilli, fêté même de toute la compagnie, et comblé de bénédictions. S'il ne peut ni l'un, ni l'autre, il crachera bien fort, ou remuera bien fort sa chaise. S'il ne peut faire tout cela, qu'il serre les fesses bien fort. La compression et le resserrement du grand muscle de l'anus rendra femelle ce qui devait être mâle. Cette malheureuse finesse fera payer bien cher à l'odorat ce qu'elle épargne à l'ouïe, mais je ne garantis pas des suites funestes de cette ruse, et je conclus qu'il vaut mieux, comme l'archevêque que je vais citer, appeller l'attention sur un autre objet, par une transition ingénieuse:

Notre archevêque Mitra,
Prélat de bonne figure,
Fit l'autre jour un gala,
Où l'on ne but point d'eau pure.
Un chanoine gros et gras,
Et d'une épaisse encolure,
Fit le plaisir du repas;
J'en vais conter l'aventure.
Assis sur son perroquet,
Siège étroit pour sa quarrure,
Il tomba sur le parquet,
Sans se faire une blessure.
Etendu comme un crapaud,
Tout prêt à crever d'enflure,
Il nous lâcha bien et beau
Un vent de mauvaise augure.
Au bruit de cet accident,
Chacun rit outre mesure,
Monseigneur dit gravement:
Buvons tous, je vous conjure.

Dans le siècle dernier, une vieille femme, sourde comme un pot, faisait ses prières dans l'église de Bonne-Nouvelle, à Paris. Profondément baissée devant l'image de Marie, elle lâchait à plusieurs reprises des pets assez intelligibles. «Bonne femme, lui dit charitablement quelqu'un qui, placé derrière elle, les recevait de la première main, bonne femme, vous pétez... Ah! monsieur, répliqua-t-elle, je vous demande bien pardon; j'ai le malheur d'être sourde, et je croyais que c'était seulement des vesses». Il arriva la même chose à Œthon, qui n'était pas sourd, au rapport de Martial, livre 12. épigr. 78., qui finit ainsi:

»Sed quamvis sibi caverit precando,
»Compressis natibus Jovem et salutet,
»Turbatus tamen, usque et usque pedit,
»Mox Œthon, deciesque, viciesque.

Mes lecteurs me sauront gré de leur offrir l'énigme suivante:

»Ante domum quidam, seclam coeco parat antro,
«Proripere incautus, nil metuensque mali,
»Nam se exissetratus, quidam arcte comprimit, ipsis
»In foribus; clamor surgat ut inde gravis.

Solutio.

»Absque sono flatus saepe affectatus acuto,
»Non affectatum ventris it in crepitum.

Henri Bebelle, dont les facéties composées en 1506 sont si rares, que M. de la Monnoye lui-même paraît n'en avoir eu aucune connaissance, puisqu'il n'en dit rien, et que l'on ne trouve le titre de ce livre sur aucun catalogue, nous a conservé le trait suivant:

Un orateur lâcha un PET, en présence du grand Sigismond, duc d'Autriche, qu'il haranguait: «Si vous voulez parler, dit-il en se retournant vers son derrière, il faudra que je me taise». Puis, sans faire paraître le moindre embarras, il continua sa harangue. Sa présence d'esprit et son ton flegmatique, dans un moment si périlleux, plurent tant à ce Prince qui aimait la gaîté, qu'il eut depuis lors toutes sortes d'égards pour cet orateur facétieux. Voilà la fortune d'un littérateur due à un pet. Il y a tant d'ouvrages encore meilleurs que celui-ci, qui ont conduit l'auteur à l'hôpital!

En voici encore un tiré du même auteur:

Un prêtre baptisait un enfant. Lorsqu'il en fut à ces paroles de l'exorcisme: il fit de la boue avec son crachat, la sage-femme qui tenait l'enfant et qui se baissait pour ramasser de la poussière, lâcha un pet énorme. Le prêtre étonné quitte sa lecture. «Voyez, dit-il aux assistans, quelle est la force miraculeuse des paroles sacrées, j'ai commandé à Satan de sortir, il est sorti, en remplissant l'air de sa puanteur, comme vous devez le sentir». La femme déconcertée, et qui n'a pas entendu ce qu'a dit le prêtre, dit que c'est l'enfant qui a pété et non pas elle.—Que le mal Saint-Jean t'arde, répond l'autre irrité. Car si tu es aussi impoli en naissant, en présence d'un prêtre respectable et dans un lieu saint, que feras-tu donc, dans un âge avancé?»

Le père des Calembourgs, le fameux marquis de Bièvre, a dit plusieurs choses très-plaisantes sur le Pet. Comme j'écris de mémoire, et que cette partie de mon moral, jadis bien fournie, me manque souvent au besoin, je citerai seulement cette plaisanterie. Quelqu'un disait dans une société où il se trouvait, que la guerre était un terrible fléau, mais qu'heureusement il courait des bruits de paix (de pet.) oh! pour cela, dit le marquis, ce n'est pas sans fondement. L'orateur qui se disposait à faire de l'esprit sur son texte, fut arrêté tout court, au milieu de son vol, et tout le monde rit encore. (Le lecteur ne trouvera pas à présent le mot très-neuf).

Mais je m'aperçois avec chagrin que le nombre obligé des pages que doit avoir mon volume, me force de finir, je remets donc à une autre édition tout ce qui me reste à dire sur le Pet, ou aux deux ouvrages indiqués dans ma préface, si toutefois vous pouvez les trouver; et avant de fermer le volume, je veux vous donner un conseil dont vous sentirez toute l'importance.

Si vous êtes dans un cercle nombreux, où un ignorant incroyable trouve le secret d'ennuyer, s'il vous assomme depuis une heure par mille impertinences débitées en arrangeant sa cravatte, relevant ses bottes, montrant ses dents, étalant ses grâces, soyez sûr que cet impitoyable ennemi de la société ne pourra résister à l'attaque d'un Pet, qui l'arrêtera tout court, au milieu de l'éructation de ses sottises, tirera tous les esprits de la captivité, en faisant diversion au babil assassin de leur ennemi commun.

S'il arrive qu'une assemblée brillante garde depuis deux heures un silence plus morne que celui des anciens chartreux; si, les uns par ignorance, les autres par timidité, enfin par cérémonie, on est près de se séparer sans avoir prononcé un seul mot, soyez sûr que le Pet va ranimer tout le monde, épanouir les figures, dilater les cœurs, et prodiguer tous les charmes d'une conversation enjouée, saupoudrée de critique et de plaisanterie. D'où je conclus que le Pet est le père de la joie, de la santé, de l'esprit, et de la liberté. J'ai fini. Adieu.

Claudite jam rivos pueri, sat prata biberunt.

P. S. Il a paru, il y a longtemps, un Art de péter, parodié sur l'art poëtique de Boileau, et une pièce intitulée: Généalogie de Milord Pet; mais il m'a été impossible de me procurer ces ouvrages. Il vient de paroître une pièce intitulée Caquire, par M. de Vessaire, parodiée de Zaïre, 1 vol. in-8o. qui se trouve chez les mêmes libraires.


RÉGLEMENT PROVISOIRE
DE LA SOCIÉTÉ
des Francs-Péteurs.

Tout récipiendaire doit avoir un état au moins honnête, de l'aisance et une sorte de crédit dans le monde.

Il ne sera admis qu'aux deux tiers des suffrages.

L'épreuve sera d'un an entier.

On ne prendra point d'argent pour la réception d'un Franc-péteur. On devrait payer au contraire les hommes assez courageux pour oser devenir libres et procurer la liberté aux autres.

Il faudra, pour être reçu, n'avoir pas moins de 24 ans, et pas plus de 60.

On exige du récipiendaire une disposition marquée pour l'éloquence, et sur-tout la connaissance de sa langue.

Les Francs-péteurs n'auront au-dehors aucunes marques distinctives. Dans leurs assemblées seulement, ils porteront au cou un ruban blanc, au bout duquel pendra la figure en or de Zéphire, couronné de toutes sortes de fleurs, avec cette devise: A la liberté.

Le lieu des séances se nomme Case.

La formule du serment pour être reçu, est conçue en ces termes: «Tenant à grand honneur d'entrer dans la société des Francs-péteurs, je promets une constante soumission à son directeur et une tendre amitié à tous les frères. Ennemi déclaré du préjugé, je le combattrai en tous lieux, en pétant librement, souvent et méthodiquement».

Cette formule prononcée à haute voix sera suivie d'une canonnade ou salve de pets, en signe d'allégresse.

Les repas se font dans la salle du Zéphire ou de la Liberté.

Les discours d'éloquence ne seront prononcés que dans la Case, ainsi que les bons poëmes et odes, à l'honneur du Pet.

Les petits madrigaux, quatrains, épitres, stances et couplets ne seront reçus qu'à table.

Les Francs-péteurs ne feront des vers que dans l'intention de faire ensuite de meilleure prose.

Les applaudissemens ne se manifesteront que par le bruit des pets. L'improbation, par le silence.

Le recueil sera publié tous les ans, et marchera de pair avec celui des mille et une autres sociétés en vogue.

Tous les deux mois, on tiendra la Case ordinaire.

Le conseil tiendra tous les huit jours.

Chaque année, le premier ventôse, époque où les vents impétueux sont censés faire le plus de fracas, sera l'assemblée générale, où les officiers de chaque case feront l'extrait des délibérations du conseil; les trésoriers y rendront leurs comptes. Les réflexions et observations seront proposées par écrit et signées de leur auteur.

Chaque case est composée d'un directeur, d'un vice-gérent ou directeur en second, d'un orateur, d'un foudroyant, d'un introducteur et d'un trésorier.

Tous les officiers composeront le conseil, et y appelleront les cinq derniers officiers sortans de charge, avec les plus anciens frères; de sorte qu'ils seront toujours au nombre de douze.

Il n'y aura point de chef, ni de secrétaire-général, ou perpétuel, car leur autorité balancerait d'abord et neutraliserait ensuite le pouvoir de l'universalité.

Il ne pourra y avoir absolument qu'une Case d'établie dans chaque ville, excepté à Paris, où il y en aura trois, l'une au centre et les deux autres répondantes à l'orient et à l'occident.

Chaque Case ne pourra être composée que de trente sujets exclusivement. Ils suffisent pour ramener à la liberté des concitoyens de bonne foi.

La société aura des correspondans dans toutes les communes de la République; et dans les pays étrangers, un chef de correspondance, auquel tous les autres associés rendront compte de leurs opérations.

On s'assemblera tous les deux mois, à 8 heures du matin, en été, et à dix en hiver. On fera un dîner honnête, mais frugal.

Il n'y aura point de frères du second ordre.

Nota. Si la société a lieu, on donnera plus d'étendue à ce réglement, mais le nom de la société ne changera pas.

FIN.


NOTE BIBLIOGRAPHIQUE.

Les littérateurs qui, comme moi, voudroient se délasser de travaux plus sérieux, par la traduction des autres éloges comiques, seront bien aise sans doute de connaître l'ouvrage suivant, dans lequel ils trouveront une vaste carrière.

Il est intitulé: Amphitheatrum Sapientiæ Socraticæ Joco-seriæ, hoc est, Encomia et commentaria auctorum quà veterum, quà recentiorum propè omnium; quibus res, aut pro vilibus vulgò aut damnosis habitæ, styli patrocinio vindicantur, exornantur: opus ad mysteria naturæ discenda, ad omnem amœnitatem, sapientiam, virtutem, publicè privatèquè utilissimum, in 2 tom. partim ex libris editis, partim manuscriptis congestum tributumque, à Gaspare Dornavio philosopho et medico. Hanoviæ, typis Vechelianis, 1619, in-folio.

C'est dans ce recueil précieux que j'ai puisé une partie de mon éloge du Pet.

Voy. pag. 349, Rodolphi Goclenii problemata de crepitu ventris; et pag. 355, De peditu ejusque speciebus, crepitu et visio, discursus methodicus in theses digestus, autore Buldriano Sclopetario, Blesense. Clareforti, apud Stancarum Cepollam, sub signo divi Blasii, 1596.

Parmi les éloges que contient ce recueil, et que nous n'avons pas cités dans la préface de cet ouvrage, pour ne pas la rendre trop longue, voici ceux qui nous paraissent les plus dignes de trouver des traducteurs:

De la Fourmi, par Erasme Ebner, page 80.

De l'Araignée. Ant. Thylesius. 112.

De la Puce de Cath. Desroches. Barn. Brisson. 27.

Du Moucheron. Virgile et Jean Ja comot. 113.

Du Ver luisant. Mich. Gehlerus. 173.

Des Vers. Ulysse Aldrovandus. 171.

De la Paille. Fred. Widebramus. 232.

De la Colombe. Ulyss. Aldrovand. 374.

De la Boue. Joan. Majoragius. 173.

Du Chêne. Gasp. Dornavius. 201.

De la Barbe. Ant. Hotomanni. 318.

Du Cygne. Jean Passerat. 373.

Du Scarabée. Gasp. Dornavius. 126.

Du Cheval. Juste Lipse. 489.

Du Chien. Philippe Camerarius. 517.

Du Lièvre. Titus Strozza. 602.

De la Porte. Jean Campanus. 657.

Des Huîtres. Michael Mayer. 613.

Du Singe. Daniel Heinsius. 539.

De la Petitesse. Ericius Puteanus. 772.

Du Rire. Par le même. 777.

Du Mercure. Mich. Mayer. 604.

Du Fer. Nicolas Monard. 614.

De l'Eléphant. Juste Lipse. 480.

De l'Alouette. Ulys. Aldrovand. 466.

Du Plongeon. Jacq. Eyndius. 468.

De l'Hirondelle. Par le même. 457.

De la Pie. Par le même. 465.

De la Grue. 470.

Du Geai. Par le même. 455.

Du Corbeau. Jov. Pontanus. 454.

De la Chouette. Euricius Cordus. 455.

Du Veau. Mich. Mayer. 505.

Du Mouton. Par le même. 504.

Nota. Je me propose de publier ceux des Poux, de la paille, de la boue, de la cigogne et de l'œuf, si celui-ci a le succès que j'en espère.


NOTES OMISES.

A la page 79. Pet de Nonne.

Les nones ont donné le nom de Pet à une de leurs pâtisseries les plus exquises. Tout le monde connaît les pets de nonne, dont les directeurs, les abbés, les pater et les prélats, étaient si friands et toujours si bien approvisionnés. Ce Pet est une espèce de croquignolle, un beignet de forme globulaire, appelé en latin: monialis crepitus.

A la page 106.

Un homme se trouvant dans un cercle nombreux après le dîner, se tenoit debout, appuyé sur la cheminée, et tournant le dos au feu, comme cela se pratique assez ordinairement. La trop vive chaleur du feu, qui l'incommodoit beaucoup, provoqua chez lui un vent des mieux conditionnés. Il s'en excusa en homme d'esprit et sans se déconcerter: «Je vous demande mille pardons, dit-il, mais je suis de la nature du bois verd, quand je brûle, je pète».


POESIES
FUGITIVES.

LA PUCE,
Traduite du latin d'Ovide,

Insecte imperceptible et pourtant redoutable,
Dont le dard importun plonge avec volupté
Sur la peau de satin qui couvre un sexe aimable,
Quels termes employer contre ta cruauté?
De son sang le plus pur je te vois altérée,
Nuancer de son corps les roses et les lys,
D'un ébène inégal, d'une tache pourprée
Qui déparent l'éclat de ses membres polis.
Lorsque d'une beauté qui doucement sommeille,
Tu ne respectes point les plus parfaits contours,
Je la vois tressaillir; elle bondit, s'éveille,
Et perd un songe heureux qu'inspiraient les amours.
Errant impunément sur deux sphères de neige,
Tu parcours en tyran les états de Cypris,
Rien n'est inaccessible à ton cours sacrilège,
Par-tout tu fais du mal et te crois tout permis.
Je souffre, j'en conviens, des mortelles blessures
Dont tu couvres les flancs de la beauté qui dort;
Sur ses appas secrets tes nombreuses morsures
Outragent un réduit fait pour un plus beau sort.
Ah! pour te pardonner, il faut être toi-même,
Déjà ton ennemi, que ne suis-je le mien!
Que je meure, jaloux de ton pouvoir suprême,
Si bientôt je n'acquiers un sort égal au tien.
Signalant sa bonté par un charmant prodige,
Si la nature en toi voulait me transformer!
Et puis me rendre moi: quels plaisirs! mais que dis-je?
Puce, je jouirais: mais, qu'est-ce sans aimer?
N'importe, il faut calmer le feu qui me dévore,
Ne pourrai-je devoir à quelqu'enchantement,
Aux talens précieux du serpent d'Epidaure
L'ivresse que promet un si doux changement?
Des philtres de Circé, des charmes de Médée
Le pouvoir est connu dans le vaste univers,
Je devrais à leur gloire, alors bien décidée,
Changeant d'être à mon gré, mes plaisirs les plus chers.
Oh! comme profitant de la métamorphose,
Et sous son dernier voile adroitement caché,
Je serais à Cloé, quand sa paupière est close,
Sans lui faire de mal, fortement attaché!
Ensuite, parcourant un plus sombre parage,
Je glisserais sans bruit vers le temple sacré,
Où nul autre avant moi n'a porté son hommage,
Où le trait de l'amour n'a jamais pénétré.
Jusqu'à l'aube du jour poursuivant ma victoire,
Je redeviendrais homme, afin de mieux sentir;
J'appaiserais ma belle, en me couvrant de gloire,
En la persuadant de tout mon repentir.
Mais, si de ce miracle effrayée et surprise,
Mon amante à mes feux opposant son courroux,
Appellait ses valets: alors, sans lâcher prise,
Je redeviendrais puce et les braverais tous.
Ensuite avec Cloé, libre par leur absence,
De ma première forme empruntant le moyen,
Je prendrais à témoins les dieux, de ma constance,
Je saurais la réduire à ne refuser rien.
Moitié gré, moitié force, enfin Cloé vaincue,
De ses trésors secrets me faisant l'abandon,
Dirait, en soupirant, languissante, abattue,
Ah! ne me quitte plus, et reçois ton pardon.

LA PUCE,
Traduite du latin de Nicolas Mercier de Poissy[14].

Ah! te voilà donc enfin prise!
Maudite puce, je te tiens,
Pour te perdre dans ma chemise
Tu prends d'inutiles moyens.
De mon repos vile adversaire,
Depuis assez longtemps ton dard,
Sur ma peau se donnant carrière,
Rend vains ma recherche et mon art.
O bonheur! viens donc, scélérate,
Il faut, puisque je suis vainqueur,
Que ma juste vengeance éclate
Et punisse enfin ta noirceur.
Oh! comme elle fait l'hypocrite!
Lorsque sur elle l'ongle pend,
Voyez comme, sans mouvement,
Du châtiment qu'elle mérite
Elle espère éloigner l'instant,
Me tromper et prendre la fuite.
Ton espoir est vain, tu mourras,
Perfide! rien de ma colère
Ne peut suspendre les éclats.
Mais avant tout, il faut me faire
L'aveu de tous tes attentats.
Dis, combien de fois tes morsures,
Le jour, la nuit, à tout propos,
Ont troublé par mille blessures,
Mes études et mon repos.
Tu ne dis rien, mais le silence
Me prouve encore ton offense.
Monstre! allons, donnez-moi de l'eau,
Du fer, du feu; que son supplice,
Sous cent formes toujours nouveau,
Bien lentement l'anéantisse.
Ces pattes, il faut les trancher;
Bon! noyons maintenant la tête,
Et livrons son corps au bûcher
Que j'ai construit d'une allumette.
Ensuite, oubliant le délit,
D'un grain de millet je vais faire
La petite urne funéraire,
Dont le socle est le pied du lit.
Par cette succinte épitaphe,
Dans le style élégiographe,
Avertissons toutes ses sœurs
De mettre un terme à leurs noirceurs.
Je veux que leur troupe éperdue,
Tremble enfin et fuie à la vue
De ces épouvantables mots:
»Ci-gît, après de longs supplices,
»Une puce auteur de mes maux;
»Ainsi périront ses complices,
»Qui pourraient troubler mes travaux».

ÉPITRE AU PLAISIR.

O toi, dont la sublime essence,
Les attraits, la douce influence
Nous annoncent de ton auteur
La sagesse et la bienfaisance,
Ame de la nature immense!
Salut! adorable enchanteur!
D'un ami des arts et des roses,
Qui cherche tes effets, tes causes,
Embellis les loisirs touchans,
De tes fleurs récemment écloses,
Des coloris dont tu disposes
Viens animer mes faibles chants.
Plus habile à sentir qu'à peindre,
Je ne te cherche pas, sans craindre,
Au milieu de nos passions:
Je veux te contempler, t'atteindre,
Te savoir, te fixer, sans feindre
Tes profondes impressions.
Je pourrai manquer ton image,
Sur l'aîle d'un léger nuage,
Tu peux échapper à mes yeux;
Mais si de mon stérile hommage
Un seul sentiment est l'ouvrage,
Si j'attendris, je suis heureux.
A des calculs métaphysiques,
A des discours scientifiques
D'Estaing[15] donnant un vaste essor,
Me laisse le cœur froid et vuide,
L'homme de t'embrasser avide,
En te voyant, te cherche encor.
Je veux à ses mains enfantines
Offrir des roses sans épines,
Et le sentier le plus riant;
D'ailleurs, de ta faveur suprême
Je ne jouirais plus moi-même,
On te perd en t'analysant.
Quand, pour s'aimer dans son ouvrage,
Dieu construisit à son image
Le type des êtres divers,
Toi seul, par ta chaleur féconde,
Animas et peuplas du monde
Les mornes et trop froids déserts.
Avec l'astre dont la lumière
Embrase la nature entière,
Dieu te fit jaillir de ses mains;
Docile à ta voix salutaire,
Par toi des femmes la première
Charma le premier des humains.
Alors, timide, alors sans aîles,
Riche des grâces naturelles,
Et pur, comme un rayon du jour,
Tu fus placé par la nature,
Sur une touffe de verdure,
Auprès de l'innocent amour;
Las des travaux de la campagne,
Auprès de sa chaste compagne
Abel te retrouvait le soir;
Des fruits offerts par la tendresse
De leurs feux tempéraient l'ivresse,
Lorsqu'entr'eux tu venais t'asseoir.
Dans ses désirs insatiable
Bientôt, à ton instinct aimable
L'homme ennuyé ferma son cœur;
Son art, en construisant des villes,
Outrage et détruit tes asyles,
Un luxe insolent est vainqueur.
Pensant que tu ne peux suffire
A son bonheur, à son délire,
L'homme invente la volupté.
L'intérêt devient son complice,
Mais bientôt pour notre supplice
Naît l'affreuse satiété.
Ah! tu n'es pas ce que nos vices,
Et nos erreurs, et nos caprices,
T'ont fait dans leur aveuglement;
Fils et charme de la nature,
Un comme elle et sans imposture,
Tu n'es que dans le sentiment.
Armé du flambeau des furies,
L'amour dans nos ames flétries
Distille un poison empesté;
Mais tu détestes ces contrées,
Ou le cynisme des Térées,
T'élève un trône ensanglanté.
Les alcôves mystérieuses
Où d'extases voluptueuses
Se bercent d'insensés mortels,
Ces bals où la magnificence
Prodigue l'or à l'indécence
Ne furent jamais tes autels;
Avec tes étreintes si douces
Je ne confonds pas les secousses
D'une ardente velléité;
L'incroyable parfumé d'ambre
Te voit mourir dans l'antichambre,
Au boudoir tu n'as pas été.
Quand, précédé par les haleines
Des zéphirs caressans nos plaines,
Mai riant vient tout rajeunir;
Avec lui tu viens dans nos âmes
Allumer de nouvelles flammes,
Et disposer tout à s'unir.
C'est toi seul dont la main brûlante
Fait germer, fait croître la plante,
Et la rend capable d'amour;
C'est toi qui, la rendant nubile,
Places sur sa tige fertile
L'époux qui la rend mère un jour.
Dans une douce promenade
Rêver au bruit d'une cascade,
A tous les heureux qu'on a faits,
A ceux que l'on peut faire encore;
A l'orphelin qui nous implore
Rendre l'allégresse et la paix;
Sur les nuages qu'elle dore
Voir lentement poindre l'aurore
Qui va ranimer les forêts;
S'environner de la nature,
Voilà l'ivresse la plus pure!
O plaisir! voilà tes bienfaits!

A l'Auteur de Gérard de Velsen.

Amsterdam, le 15 juin 1797.

Le Gérard de Velsen que j'ai publié n'est que ma propre traduction de votre original, entreprise dans les momens qui me restaient des affaires publiques, en 1793, période où votre Gérard me vint en mains. J'avais d'abord l'idée d'y ajouter quelques notes historiques,[16] mais crainte d'être regardé comme voulant allumer une chandelle au soleil, je m'en suis passé. D'ailleurs, la politique dans laquelle je me trouvais comme enseveli ne m'en laissa guère le loisir.

Agréez l'hommage que le devoir et le sentiment m'inspirent, et que je m'empresse aussi de rendre aux rares talens qui vous distinguent si glorieusement. Daignez m'accorder votre précieuse amitié, en me croyant très-respectueusement, etc.

Guillaume Holtrop.

A L'AUTEUR
Des Nuits d'Hiver et de la Conciergerie.

De Vezoul, le 25 Prairial, an 5.

Je lisais avant-hier vos Nuits de la Conciergerie,[17] mes sens étaient émus, mon imagination exaltée; je jetais? quelques idées sur le papier, j'y ajoutai des rimes, et c'est ce que j'ose vous offrir aujourd'hui. Pardonnez ce faible hommage: souriez à l'essai d'un jeune homme de seize ans qui demande et a besoin d'encouragement et d'exemple.

Quelle âme sensible et naïve
A tracé ces sombres tableaux?
Quelle voix touchante et plaintive
Gémit au fond de ces cachots?
Quel pinceau!... quelle touche mâle!
Qu'il sait bien choisir ses couleurs!
Silence! son chagrin s'exhale!
Qu'il peint bien ses justes douleurs!
O toi dont le tendre délire
Produit des accords si touchans;
Toi, dont l'harmonieuse lyre
Émeut, échauffe tous mes sens!
Et toi, sa compagne chérie,
Toi qui partageas ses malheurs,
Souffre que mon âme attendrie
Avec vous répande des pleurs.
Quand sur l'émail de la prairie
Un doux songe te fait errer,
Avec toi, dans ta rêverie,
Oh! qu'il m'est doux de m'égarer!
Quand un autre songe t'inspire,
Te change en guerrier courageux,
A tes côtés je vois, j'admire
Mon pays libre et vertueux.
Quand ta Joséphine inquiette
Vient te consoler en prison,
De mon cœur ma bouche interprète
Répète à chaque instant son nom.
Quand par un ordre sanguinaire,
Plongé vivant sous les tombeaux,
Tu nous retraces ta misère,
Je sens, je partage tes maux.
Que tu sais bien de la nature
Nous peindre les rians attraits!
Que d'une ame innocente et pure
Tu sais bien nous offrir les traits!
Que ton simple et touchant ouvrage
Remplit mes sens de volupté!
Pardonne à ce trop faible hommage,
C'est le cœur seul qui l'a dicté.

RÉPONSE.
A LA LETTRE PRÉCÉDENTE.

Quoique votre trop flatteuse lettre, citoyen, et vos jolis couplets ne soient signés que de la lettre initiale B....l, je crois avoir deviné juste, en vous en croyant le père, et j'aime mieux courir le risque d'une erreur, que d'une ingratitude. Recevez l'expression de toute ma sensibilité: si la vérité ne dicte pas vos éloges, c'est au moins l'amitié, et ce dernier sentiment m'est si cher, j'en ai tant besoin, pour supporter mon infortune, que je lui pardonne tout.