Trois genres d’amour.—L’amour moral, l’amour physique, l’amour manuel. Moralité, Débauche, Prudence.
A un homme qui n’a pas réussi on dit: «Vous vous êtes trompé.»
A celui qui n’a pas gagné à la loterie: «Vous n’avez pas de chance.»
A vingt ans deux choses sont bien difficiles à faire. Choisir une carrière, choisir une femme. Toutes les carrières sont bonnes, mais on ne peut pas dire: «Toutes les femmes sont bonnes.»
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Anomalies.—De tous les animaux, l’homme est certainement celui qui a le moins de logique, celui qui sait le moins ce qu’il veut et aussi celui qui commet le plus d’extravagances. A quoi cela tient si ce n’est qu’il sait mieux raisonner. Cela donnerait beaucoup à réfléchir sur l’importance du raisonnement et de l’instruction.
Sans être un Buffon on saurait cependant observer un tant soit peu. Tous les jours à l’heure du repas, pas mal de chats s’invitent à ma table et je leur fais honneur régulièrement avec abondance de riz à la sauce.
Tous sont à peu près sauvages. Ils veulent leur pitance, sans caresse, du regard seulement. Une chatte cependant, la seule civilisée, à tel point que je ne saurais aller sur la route sans qu’elle suive à mes côtés, est féroce en tous points, égoïste, jalouse.
La seule qui grogne en mangeant et tous la craignent même les mâles, à moins que pour l’un d’eux elle ait un caprice. Mais alors, elle mord, elle griffe et le mâle subit les coups s’inclinant devant celle qui porte si bien les culottes. Tous les animaux savants deviennent stupides sachant à peine trouver d’eux-mêmes leur nourriture, incapables de chercher les médicaments qui guérissent. Les chiens finissent par avoir de mauvaises digestions, font des incongruités, le sachant, mais ne se doutant pas qu’ils sentent mauvais.
Les hommes ont à se plaindre et l’on décrète de faire une pétition. Le plus courageux rédige, mais quand il s’agit de trouver des signatures, les moineaux s’envolent. La foule est réunie, le plus imbécile de tous se mouche par trop extraordinairement et la foule au même instant sans invite aux signatures, tous sans hésiter, se met en mouvement et assassine. Les braves ont marché bravement devant la mitraille, puis un repos dans le camp, la sentinelle de garde se met à péter criant: «Les Prussiens!» Ces mêmes braves foutent le camp jusqu’à ce que l’aide de camp, arrivant au galop, leur crie: «C’est rien, mes amis, c’est un fusil qui a permuté.»
Je me trouvais en rade de Rio-de-Janeiro. J’étais pilotin. Chaleur extrême, tout le monde couchait sur le pont. Qui derrière, qui devant. Le mousse endormi, rêva trop brusquement, brusquement aussi il tomba dans l’eau. «Un homme à la mer!» et tout le monde réveillé regardait imbécilement le mousse entraîné par le courant qui défilait le long du navire vers l’arrière. Un matelot nègre s’écria: «Lui foute, qué tonnerre, il va se noyé.» Sans raisonnement le terre-neuve se jeta à la mer et conduisit le petit mousse à l’échelle de l’arrière.
Hier c’était le Congrès en faveur de la paix; on connaît le résultat. Que demain cent mille Français animés d’un je ne sais quoi, et entraînés par un imbécile quelconque qui ne serait pas Déroulède, refusent le service militaire et tout le monde suivra l’exemple.
Deux locomobiles suivent le 0 degré de longitude, mais en sens inverse. Que va-t-il se passer, et le choc sera-t-il terrible?
Je ne le pense! Faute de charbon elles ne se rencontreront pas.
C’est cela en ce moment. Les deux machines sont en route vers l’Avenir (roman de Zola). Faute d’argent, sans Congrès, la guerre sera terminée. Ce sera la paix. A force de raisonner, les engins de guerre devenus beaucoup trop chers, le charbon manquera. Ce sera le moment de réunir de nouveaux
Les anges à tout le monde.
Congrès pour rétablir la guerre à bon marché. Que deviendront tous ces hommes de devoir pénétrés de l’honneur militaire; que deviendront ces fameuses consciences élastiques selon qu’elles sont juives ou chrétiennes. Que deviendront les panaches, les médailles; que deviendront les fournitures de l’armée, toutes les retraites (pâtée du fonctionnaire).
Non, cela ne sera pas, car le monde qui raisonne se révoltera.
Les mathématiques, c’est fatalement juste. Que serait-ce si ce n’était pas fatalement? Le colonel n’est pas de cet avis, car il dit que de sa maison à celle de son soldat, il y a beaucoup, beaucoup plus loin que de la maison de son soldat à la sienne.
Quelqu’un parlant d’une réunion dit: «Ils étaient là vingt imbéciles.» Un fumiste ajoute: «vous compris!»
Oh! Non. Sans nous comprendre. Question de mathématiques. Combien il y avait-il d’imbéciles dans cette réunion?
Je voudrais donc vous demander si ayant appris le calcul nous sommes si fatalement juste. Justes au pluriel n’aurait pas le même sens. D’ailleurs je n’aime pas les jeux de mots, ne sachant pas les faire.
J’avais remarqué, sans toutefois bien m’expliquer la raison, qu’en général les ânes avaient beaucoup de succès près des femmes. Ce n’est que très longtemps après je lus une traduction de: la Luciade et l’âne, et je compris alors les raisons sérieuses qui animent le beau sexe.
Citons ce passage: «C’était bien la peine de changer pour te réduire en ce point, et le beau profit pour moi d’avoir un pareil magot au lieu de ce tant plaisant et caressant animal.»
La Bible a raison. La chair est chair, l’esprit est esprit. C’est ce que le docteur Faust comprit un peu tard, disant: «Fi donc, l’esprit! et laissons là tous ces travaux inutiles. Monseigneur le diable, venez à mon aide.» Et le diable en fit un âne chargé, de trésors, il est vrai. C’est que Faust voulait une pucelle. Or les pucelles sont des âmes pures et ne changent pas facilement leurs trésors de candeur sans de vrais trésors.
Très observateur, Monseigneur le diable.
Prenez garde aux âmes pures, et si vous faites quelqu’un cocu ne surveillez pas le mari, mais votre escarcelle.
Il s’agit de déboucher une bouteille qui fait son étroite.
Sans y parvenir chacun exerce ses forces préparant la besogne, le dernier, un malin, sans effort débouche la bouteille.
Intentionnellement, plutôt par traîtrise que par instinct, par-ci par-là, je gauloise. C’est que je veux interdire la lecture de ce recueil aux bégueules. Ces insupportables bégueules qui ne savent s’habiller qu’avec une livrée.
«Tu comprends, mon ami, que je ne puis aller avec ma femme légitime à tes réceptions où il y a ta maîtresse.»
Quand Madame est là (c’est une femme honnête, puisque mariée), personne ne grivoise. La soirée finie, tout le monde rentré chez soi, Madame la femme honnête qui a bâillé toute la soirée, cesse de bâiller et dit à son mari: «Si nous disions des cochonneries avant d’en faire.» Et le mari de dire: «Disons des cochonneries seulement (car ce soir j’ai trop mangé).»
Une jeune femme célibataire qui a passé brillamment son doctorat en médecine n’ose être spécialiste pour les maladies secrètes et dit, en rougissant: le machin.
A propos du machin, aujourd’hui que c’est la mode d’envoyer les jeunes filles pures étudier la peinture dans les ateliers en même temps que les hommes, il est à remarquer que toutes ces vierges dessinant le modèle mâle tout à fait nu font avec beaucoup de soin le machin plus ressemblant que la figure. Sorties de l’atelier, ces jeunes vierges, étrangères pour la plupart, toujours respectables, l’œil pudique légèrement baissé, le regard entre les cils, vont se soulager à Lesbos.
Curieuse anomalie...
Je me souviens de l’une d’elles, très jolie Écossaise. Elle venait manger à une petite crémerie fréquentée par des artistes. Survint un beau jour une jeune Belge très fadasse, dont le corset très plat semblait une cuirasse. Notre Écossaise vint se placer à côté d’elle et avec beaucoup de minauderie l’interrogea sur son arrivée à Paris, sur ce qu’elle comptait faire; si l’on aurait le plaisir de la voir à l’atelier. Et l’œil très enflammé, les pommettes rosées, elle ajouta: «Venez chez moi!» Sèchement la Belge cuirassée répondit: «Je vous remercie.» Ce que la fameuse Minna en a rigolé!!!
Le grand savant, le fameux misogyne, tremblait devant elle. Ce qu’il y a de misogynes qui sont misogynes pour trop aimer les femmes et trembler devant elles...
Moi aussi j’aime les femmes, comme on sait, quand elles sont grosses et qu’elles sont vicieuses; mais je ne suis pas misogyne et je ne tremble pas devant elles. Je crains cependant en pareil cas de ne pas avoir un penny en poche. Et que m’importe celle-là plus qu’une autre. Malheureusement, c’est moi et non les femmes qui dis: «il n’y a pas mèche.» Tant que le cerveau reste fort, qu’importe le machin.
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Lettre de Paul-Louis Courier:
«Vous devriez songer, Madame, à ce que je vous ai dit hier, et vous souvenir un peu de moi. Je veux que la chose en elle-même vous soit indifférente; mais le plaisir de faire plaisir, n’est-ce donc rien? Entre nous, allons, j’y consens... Cela ne vous fait ni chaud ni froid, ni bien ni mal, plaisir ni peine; belle raison pour dire non, quand on vous en prie. Fi! n’avez-vous point de honte de vous faire demander deux fois des choses qui coûtent si peu, comme disait Gaussin, et pour lesquelles, après tout, vous n’avez aucune répugnance?»
Une autre lettre, un passage seulement:
«Sans m’apercevoir elle ouvrit, et moi, en deux pas et un saut me voilà entré avec elle: grand débat, scène de théâtre: elle veut me chasser; je reste, elle se désolait, je riais:
Salvat pouvait venir, il venait même; c’était l’heure, le danger augmentait à chaque instant. Je lui dis, sans finesse et sans fleur de langage, le prix que je mettais à ma retraite. Dunque fa presto, dit-elle; je fis presto et je partis. J’en pourrais prendre désormais avec elle tant que j’en voudrais, car elle est à ma discrétion, ou bien lui faire quelque noirceur, et vous autres vauriens vous n’y manqueriez pas. Mais vous savez que je ne me pique pas de vous imiter: je la vois, je lui parle tout comme auparavant: même ton, mêmes manières, etc...»
Fi donc! monsieur Courier: j’aime mieux l’autre lettre.
Moi, si une femme me dit: «Fais vite» ou me demande cent sous de plus... Ça me la coupe.
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Catherine la grande, Catherine de Russie n’avait plus qu’un désir, elle aurait voulu qu’un simple soldat beau et fort soit assez amoureux et hardi pour oser pénétrer dans son appartement, et la violer.
Ce que voyant, l’amant, le grand favori, alla trouver le plus beau de l’armée et lui dit: «Voici une petite clef qui t’ouvrira la porte de l’appartement de Catherine. Va et viole avec force et rudesse. Si tu le fais, tu seras récompensé: si tu ne le fais pas tu auras cent coups de knout.»
Catherine eut une jouissance extrême.
Un beau jour le favori avoua sa supercherie. Il fut tué, ordre de Catherine. Est-ce une anomalie et le favori ne fut-il pas cruellement stupide?
L’auteur ajoute à son récit une réflexion.
Est-il vraiment permis d’appeler la grande une pareille femme.
Stupide l’auteur.
Je te crois qu’elle était grande! A cause de cela même.
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Les Chinois dans une redoute protégée par des grands bambous taillés en pointe.
Les assaillants, un bataillon français, ne s’attendaient pas à pareille résistance et ils furent obligés de reculer presqu’en panique. Seul, le porte-drapeau piqua son drapeau en terre et mourant de peur se cacha parmi les bambous.
Le bataillon reprit l’offensive: ce que voyant notre porte-drapeau toujours en tête fit son arrivée dans la redoute. Ce que voyant aussi le Gouvernement lui donna la croix, la fameuse croix. Ce que voyant aussi, tous dirent: «Celui-là, c’était un brave.»
Aux Invalides, les vaincus, les drapeaux glorifient le vainqueur à la tête de bois. C’est drôle; sur ce bois les cheveux blanchissent. Glorification des morts, glorification des vivants.
J’eus pour maître d’études le père Baudoin, grenadier survivant de Waterloo. Il culottait admirablement les Jean Nicot. Au dortoir la chemise levée, irrespectueusement nous disions: «Garde à vous! Portez arme!» Et le vieux, la larme à l’œil, se souvenait du grand Napoléon. Le grand Napoléon savait les faire mourir: il sut aussi les faire vivre. «Des soldats, disait le père Baudoin, il n’y en a plus.» A l’étude Lui c’était l’enfant et nous les hommes. L’un dit: «Je serai Mirabeau,» et ce fut Gambetta; moi je dis: «Je serai Marat...» Sait-on bien ce que l’on sera?
A Taravas, le père Lucas dit à sa femme: «Lillia, sois aimable avec le gouverneur quand il arrivera; notre congé en dépend.»
Et fièrement le missionnaire ravi dit: «C’est nous qui avons marié le père Lucas. N’est pas maquereau qui veut.» Cette phrase a été prononcée par Manet à qui on reprochait d’avoir fait le portrait de Pertuiset. Dans toutes les branches il y a des forts et des faibles.
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Depuis quelque temps trois navires baleiniers naviguent dans nos eaux et la gendarmerie est sur les dents. Pourquoi tout ce brouhaha, ces sourdes colères. Des baleiniers!... Des baleiniers.
Mais enfin, que veut dire tout cela? Les baleines sont-elles porte-malheur, arrivent-elles avec le choléra, ou bien encore la peste baleine qui dégénère en peste humaine? Toujours est-il que le gendarme me dit: «Monsieur..., les baleines c’est la peste.»
Voyons voir, dit l’un, ou tâchons moyen de savoir, dirait l’autre et l’un et l’autre racontent une histoire. Moi je vais vous la raconter l’histoire... mais la vraie.
Or, en ce temps qui est de tous les temps, les baleiniers ont pour habitude de ne pas emporter de monnaie sachant très bien qu’en mer la monnaie ça ne se mange pas et qu’à terre il y a des philosophes qui méprisent le vil métal.
C’est ainsi, imbus de ces fausses idées, qu’ils arrivèrent aux Marquises, notamment à Tasata. Ils comptaient faire leur provision d’eau et échanger de la bimbeloterie et flanelles légères contre bananes, bestiaux et autres provisions de bouche.
Que nenni! descendre à terre des marchandises qui n’ont pas payé l’octroi de mer! mais les indigènes contents de livrer des productions de la terre dont ils ne savent que faire contre des objets qui leur plaisent, se demandent vraiment si nous leur voulons du bien ou du mal. Mais trois ou quatre pelés et un tondu, marchands de morue s’écrient: «Que c’est de la concurrence déloyale.»
Somme toute, le gendarme est essoufflé et le navire nuitamment, de gauche et de droite, soulagé de ses marchandises. Bien approvisionné, il repart.
L’île de Tasata se trouve enrichie de quelques produits Européens. Où est le mal? et pourquoi tous ces cris? Quand donc l’homme comprendra ce que Humanité veut dire!
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Différents épisodes, maintes réflexions, certaines boutades, arrivent en ce recueil, venant d’on ne sait où, convergent et s’éloignent; jeu d’enfant, figures de kaléidoscope. Sérieux quelquefois, badin souvent au gré de la nature si frivole; l’homme traîne, dit-on, son double avec lui. On se souvient de son enfance: se souvient-on de l’avenir? Mémoire d’avant. Peut-être mémoire d’après, je ne saurais préciser. Dire: «Il fera beau demain.» N’est-ce pas se souvenir d’auparavant; expériences qui déterminent une raison.
Je me souviens d’avoir vécu; je me souviens aussi de ne pas avoir vécu. Pas plus tard que cette nuit j’ai rêvé que j’étais mort, et chose curieuse c’était le moment vrai où je vivais heureux.
Rêver réveillé, c’est à peu près la même chose que rêver endormi. Le rêve endormi est souvent plus hardi, quelquefois un peu plus logique.
Je veux en venir à ceci, que je vous ai dit déjà.
Ceci n’est pas un livre.
Et puis aussi, je crois que vous tous, vous êtes comme moi bien moins sérieux que vous voulez bien le dire, tout aussi pervertis, les uns plus intelligents, les autres moins.
On le sait bien, direz-vous! Il est bon de le dire encore, sans cesse, toujours... Comme les inondations, la morale nous écrase, étouffe la liberté, en haine de fraternité.
Morale du cul, morale religieuse, morale patriotique, morale du soldat, du gendarme... Le devoir en l’exercice de ses fonctions, le Code militaire, dreyfusard ou non dreyfusard.
La morale de Drumont, de Déroulède.
La morale de l’instruction publique, de la censure.
La morale esthétique; du critique assurément.
La morale de la magistrature, etc...
Mon recueil n’y changera rien, mais... ça soulage.
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20 janvier 1903.
Degas
Qui connaît Degas? Personne, ce serait exagéré. Quelques-uns seulement. Je veux dire le connaître bien.
Même de nom, il est inconnu pour les millions de lecteurs des journaux quotidiens. Seuls, les peintres, beaucoup par crainte, le reste par respect admirent Degas. Le comprennent-ils bien?
Degas est né... je ne sais, mais il y a si longtemps qu’il est vieux comme Mathusalem. Je dis Mathusalem parce que j’estime que Mathusalem à cent ans devait être comme un homme de 30 ans de notre époque.
En effet, Degas est toujours jeune.
Il respecte Ingres, ce qui fait qu’il se respecte lui-même. A le voir, son chapeau de soie sur la tête, ses lunettes bleues sur les yeux, il a l’air d’un parfait notaire, d’un bourgeois du temps de Louis-Philippe, sans oublier le parapluie.
S’il y a un homme qui cherche peu à passer pour un artiste c’est bien celui-là; il l’est tellement. Et puis il déteste toutes les livrées, même celle-là.
Il est très bon, mais spirituel il passe pour être rosse.
Méchant et rosse. Est-ce la même chose?
Un jeune critique qui a la manie d’émettre une opinion, comme les Augures prononcent leurs sentences, a dit: «Degas, un bourru bienfaisant!» Degas un bourru! Lui qui dans la rue se tient comme un ambassadeur à la cour. Bienfaisant! c’est bien trivial. Il est mieux que cela.
Degas avait autrefois une vieille bonne hollandaise, relique de famille, qui, malgré cela, ou peut-être, à cause de cela, était insupportable. Elle servait à table; Monsieur ne causait pas. Les cloches de Notre-Dame de Lorette devenaient assourdissantes et elle de s’écrier: «C’est toujours pas pour votre Gambetta qu’elles sonneraient comme ça.»
Ah! je vois ce que c’est. Bourru. Degas se défie de l’interview. Les peintres cherchent son approbation, lui demandent son appréciation et lui, le bourru, le rosse, pour éviter de dire ce qu’il pense, vous dit très aimablement: «Excusez-moi, mais je ne vois pas clair, mes yeux...»
En revanche, il n’attend pas que vous soyez connu. Chez les jeunes, il devine, et lui le savant ne parle jamais d’un défaut de science. Il se dit (assurément plus tard il saura) et vous dit tel un papa comme à moi au début: «Vous avez le pied à l’étrier.»
Parmi les forts, personne ne le gêne.
Je me souviens aussi de Manet. Encore un que personne ne gênait. Il me dit autrefois ayant vu un tableau de moi (au début...) que c’était très bien, et moi de répondre avec du respect pour le maître: «Oh! je ne suis qu’un amateur.» J’étais en ce temps employé d’agent de change et je n’étudiais l’art que la nuit et les jours de fête.
«Que non, dit Manet... Il n’y a d’amateurs que ceux qui font de la mauvaise peinture.» Cela me fut doux.
Pourquoi aujourd’hui me remémorant tout l’autrefois jusqu’à maintenant, suis-je obligé de voir (cela crève les yeux) presque tous ceux que j’ai connus, surtout les derniers jeunes que j’ai conseillés et soutenus ne plus me connaître.
Je ne veux pas comprendre.
Je ne peux pas cependant me dire en fausse modestie:
Car j’ai travaillé et bien employé ma vie; intelligemment même, avec courage. Sans pleurer. Sans déchirer: j’avais cependant de très bonnes dents.
Degas dédaigne les théories d’art, nullement préoccupé de technique.
A ma dernière exposition chez Durand Ruel, Œuvres de Tahiti, 91, 92, deux jeunes gens bien intentionnés ne pouvaient s’expliquer ma peinture. Amis respectueux de Degas ils lui demandèrent, voulant être éclairés, son sentiment.
Avec ce bon sourire paternel, lui si jeune, il leur récita la fable du Chien et du Loup.
«Voyez-vous, Gauguin, c’est le loup.»
Voilà l’homme. Quel est le peintre?
Un des premiers tableaux connus de Degas c’est un magasin de coton. Pourquoi le décrire: voyez-le plutôt, et surtout voyez-le bien et surtout ne venez pas nous dire: «Nul ne sut mieux peindre le coton.» Il ne s’agit pas de coton, pas même de cotonniers.
Lui-même le sut si bien qu’il passa. D’autres exercices, mais déjà les défauts s’affirmaient, imprimaient leur marque et on put voir que jeune il était un maître. Bourru déjà. Peu visibles les tendresses des cœurs intelligents.
Élevé dans un monde élégant, il osa s’extasier devant les magasins de modistes de la rue de la Paix, les jolies dentelles, ces fameux tours de main de nos Parisiennes pour vous torcher un chapeau extravagant. Les revoir aux Courses campés crânement sur des chignons et des pardessus ou pour mieux dire à travers tout cela un bout de nez mutin au possible.
Et s’en aller le soir pour se reposer de la journée à l’Opéra. Là, s’est dit Degas, tout est faux, la lumière, les décors, les chignons des danseuses, leur corset, leur sourire. Seuls vrais, les effets qui en découlent, la carcasse, l’ossature humaine, la mise en mouvement, arabesques de toutes sortes. Que de force, de souplesse et de grâce, à un certain moment le mâle intervient avec série d’entrechats, soutient la danseuse qui se pâme. Oui elle se pâme, ne se pâme qu’à ce moment-là. Vous tous qui cherchez à coucher avec une danseuse n’espérez pas un seul instant qu’elle se pâmera dans vos bras. C’est pas vrai: la danseuse ne se pâme que sur la scène.
Les danseuses de Degas ne sont pas des femmes. Ce sont des machines en mouvement avec de gracieuses lignes prodigieuses d’équilibre. Arrangées comme un chapeau de la rue de la Paix avec tout ce factice si joli. Les gazes légères aussi se soulèvent et l’on ne songe pas à voir les dessous, pas même un noir qui dépare le blanc.
Les bras sont trop longs à ce que dit le monsieur qui le mètre à la main calcule si bien les proportions. Je le sais aussi, en tant que nature morte. Les décors ne sont pas des paysages, ce sont des décors. De Nittis en a fait aussi et c’était beaucoup mieux.
Des chevaux de course, des jockeys, dans des paysages de Degas.
Très souvent des haridelles montées par des singes.
Dans tout cela il n’y a pas de motif: seulement la vie des lignes, des lignes, encore des lignes. Son style c’est lui.
Pourquoi signe-t-il. Nul n’en a moins besoin que lui.
En ces derniers temps, il fit beaucoup de nus.
Les critiques en général virent la femme. Degas voit la femme... Mais il ne s’agit pas de femmes pas plus qu’autrefois il ne s’agissait des danseuses; tout au plus certaines phases de la vie connues par indiscrétion.
De quoi s’agit-il? Le dessin était à terre. Il fallait le relever, et regardant ces nus, je m’écrie: «Maintenant il est debout.»
Chez l’homme, comme chez le peintre, tout est exemple. Degas est un des rares maîtres qui n’ayant qu’à se baisser pour en prendre, a dédaigné les palmes, les honneurs, la fortune, sans aigreur, sans jalousie. Il passe dans la foule si simplement! Sa vieille bonne hollandaise est morte, sinon elle dirait: «C’est toujours pas pour vous qu’on sonnerait les cloches comme ça.»
En course.
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Un de ces peintres qui figurent comme tant d’autres aux Indépendants pour se dire indépendant dit à Degas:
«Voyons, monsieur Degas, est-ce que nous n’aurons pas le plaisir un jour de vous voir parmi nous aux Indépendants?»
Degas a souri aimablement... et vous dites que c’est un bourru!
Dans la pièce d’Ibsen, l’Ennemi du peuple, la femme (seulement à la fin), devient à la hauteur de son mari. Aussi banale et intéressée,—si ce n’est plus,—que la foule durant toute son existence, elle a juste une minute qui fond toute la glace du Nord qui est en elle. Et elle va au pays où vivent les loups.
C’est peut-être très observé, quoique je le conteste étant, moi aussi, humainement de la partie. Il faut bien peu de chose pour faire tomber une femme, tandis qu’il faut soulever tout un monde pour la relever.
Je connais un autre ennemi du peuple dont la femme non seulement n’a pas suivi son mari, mais encore a si bien élevé les enfants qu’ils ne connaissent pas leur père; que ce père toujours au pays des loups n’a jamais entendu murmurer à son oreille:... «Cher père.» A la mort s’il y a héritage ils se présenteront.
Suffit.
Quoi qu’il en soit, par cette fin le drame croule subitement. Une œuvre littéraire, un drame au théâtre, n’est pas œuvre de hasard soumis aux nécessités de convention et d’observation, pesée avec prudence au degré sentimental de vraisemblance.
Dans Pot-Bouille de Zola, Mme Josserand reste toujours Mme Josserand.
En cette matière je suis peu compétent, et sans contester en aucune façon le génie d’Ibsen je voudrais dire ceci que nous autres Français nous sommes peut-être aussi sérieux: moins lourds cependant.
Dans cette mythologie du Nord les vents me paraissent bien rudes et me mettent en quête d’un rayon de soleil.
Tous ces pasteurs, ces professeurs, ces jeunes filles, qui, pour sentimentales qu’elles soient, n’oublient pas cependant force repas, poissons fumés et jambons sans oublier le gibier; tout ce monde-là nous arrive sur la scène française, comme de lourdes statues, solidement construites il est vrai, mais qu’un statuaire grec voudrait affiner.
Entre les mains d’un Rodin, je commencerais à les aimer. Ibsen les observe avec son œil. Il est bon qu’à notre tour nous les observions aussi, en crainte d’un envahissement protestant, de ces fiançailles au sens pratique où l’on joue avec le tout mais pas ça, de toute cette boueuse philosophie à cheval sur les convenances.
Dans la balance du Nord le cœur le plus vaste ne résiste pas contre une pièce de cent sous. Moi aussi j’ai observé le Nord, et ce que j’y ai trouvé de meilleur ce n’est pas assurément ma belle-mère mais le gibier qu’elle cuisinait si admirablement. Le poisson aussi est excellent. Avant le mariage tout est familial, mais après, gare dessous, tout est dissolvant.
A Copenhague une grande dame oublie dans un magasin son porte-monnaie marqué à son chiffre. Dans le porte-monnaie il y avait un préservatif en baudruche. Mais dans ma maison, dans une mansarde, un couple vivait en concubinage; il fut bel et bien conduit en prison.
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A propos d’Ibsen, parlons du théâtre. Il y a là, il me semble, un futur cadavre qu’on ne peut sauver mais qu’on voudrait empailler pour le montrer à la foule, à distance, pour lui faire croire toujours à son existence.
Certainement l’art littéraire du théâtre demande droit à la vie et je le lui accorde grandement. Dieu merci, il y a encore des lecteurs. Mais des lecteurs seulement. Je crois même que l’art du théâtre dégagé du théâtre y gagnerait. Il y a là au théâtre des exigences scéniques qui gênent l’auteur. Tout d’abord le style gêne les acteurs et le public.
Sur la scène trois choses existent seulement, les acteurs, le décor et l’intérêt ou l’amusement. Là tout est truc, trompe-l’œil.
Quand une mère a perdu son enfant et le retrouve, ce ne sont pas les paroles qui précèdent qui amènent la larme au coin de l’œil, pas même ce cri: «Ciel! ma fille,» mais l’arrivée de la chère petite qui dit: «Maman.»
Un Sardou et de bons acteurs, voilà tout ce qu’il faut au théâtre.
Ne criez pas après Sardou, lui seul est dans le vrai.
Par maints détours, trucs aussi, on veut prouver le contraire.
L’éducation du public... un public éclairé, etc...
Dites un public-lecteur éclairé... vous serez dans le vrai.
A la scène dans le théâtre de Labiche, le bourgeois est un atroce bouffon; à la lecture le bourgeois est ma foi très respectable et très bon. Il s’en dégage une certaine philosophie bonne et aimable autant que familiale.
Mais, dira-t-on, à la scène l’acteur fortifie l’émotion, éclaire la situation. Un public éclairé a-t-il besoin de cela?
Et si l’auteur est vraiment grand, pourquoi demander à autrui, et qui nous dit quoique éclairés, que notre émotion ne vient pas uniquement de l’acteur et du décor.
Avouez plutôt que le théâtre est une grande source de fortune. Faites alors comme Sardou qui a eu le talent d’avoir du talent au théâtre. Le langage parlé est-il vraiment œuvre littéraire, et s’il l’est, n’est-il pas assommant d’invraisemblance et de pédantisme? Jouez la pièce de théâtre de Remy de Gourmont, je n’ai mémoire du titre, pièce publiée dans le Mercure, et vous verrez si le vieux roi père n’est pas un déplorable gaga, les filles d’atroces goules et tous les combattants des chevaliers de mardi-gras. Et cependant à la lecture c’est bien autre chose.
Le directeur du théâtre de l’Œuvre nous dit avec juste raison: «Donnez-moi des bonnes pièces, mais qui soient jouables.»
Paul Fort qui a commencé ce théâtre, beaucoup trop artiste pour ne pas voir la mort prochaine du théâtre littéraire a abandonné la partie pour écrire d’admirables écrits qui ne sont pas jouables.
Je pourrais accumuler des exemples en plus grand nombre sans toutefois convaincre personne. Je le sais. Mais amoureux d’art littéraire à ma façon, je dis ici ma façon de penser.
Mon théâtre, à moi, c’est la vie: j’y trouve tout, l’acteur et le décor, le noble et le trivial, les pleurs et le rire.
En émotion souvent, d’auditeur je deviens acteur. On ne saurait croire comme dans la vie sauvage on change d’opinion et combien le théâtre s’agrandit. Rien ne trouble mon jugement, pas même le jugement des autres. Je regarde la scène à mon heure, à moi, à moi seul, sans contrainte, sans même une paire de gants.
J’ai écrit quelque part, et je ne m’en repens pas, que lire à Paris ce n’était pas la même chose que de lire dans les forêts.
A Paris on se presse. Au restaurant en mangeant je ne saurais lire autre chose que le Journal. Poste restante je lis les lettres séance tenante, quitte à les relire après. En chemin de fer, sur les rapides, je lis invariablement les Trois Mousquetaires. Je lis le dictionnaire chez moi. En revanche je ne lis jamais les livres dont j’ai lu une critique auparavant. Là, en ce qui me concerne, la réclame se fout dedans.
Tout au plus si je goûterai la moutarde Bornibus pour en avoir vu les affiches. Ici je vous mens atrocement car je n’aime pas la moutarde, mais un homme prévenu en vaut deux.
Ne vous avisez pas de lire Edgar Poë autrement que dans un endroit très rassurant. Quoique très brave, ne l’étant guère (comme dit Verlaine), il vous en cuirait. Et surtout, après n’essayez pas de vous endormir avec la vue d’un Odilon Redon.
Laissez-moi vous raconter une histoire vraie.
Ma femme et moi nous lisions tous deux devant la cheminée. Dehors il faisait froid. Ma femme lisait le Chat noir d’Edgar Poë et moi, Bonheur dans le crime de Barbey d’Aurevilly.
Le feu allait s’éteindre et dehors il faisait froid. Il fallut aller chercher du charbon. Ma femme descendit à la cave d’une petite maison que nous avait sous-louée le peintre Jobbé Duval.
Sur les marches, un chat noir bondit effrayé: ma femme aussi. Elle continua cependant son chemin après hésitation. Deux pelletées de charbon, lorsque se détacha du bloc de charbon une tête de mort. Transie de peur ma femme laissa le tout dans la cave et remonta au galop l’escalier, finalement s’évanouit dans la chambre. Je descendis à mon tour et voulant continuer à reprendre du charbon je mis à jour tout un squelette.
Le tout était un ancien squelette articulé servant au peintre Jobbé Duval qui l’avait jeté à la cave lorsqu’il fut tout démantibulé.
Comme vous le voyez, c’est d’une simplicité extrême; mais cependant la concordance est bizarre. Défiez-vous d’Edgar Poë, et moi-même reprenant ma lecture, me souvenant du chat noir, je me pris à songer à cette panthère qui sert de prélude à cette extraordinaire histoire qui est: Bonheur dans le crime, de Barbey d’Aurevilly.
Souvent aussi on retrouve dans une lecture semblable un même événement que celui que l’auteur raconte.
J’allais quelquefois aux mardis de cet admirable homme et poète qui se nommait Stéphane Mallarmé. Un de ces mardis on parla de la Commune, j’en parlai aussi.
Revenant de la Bourse quelque temps après les événements de la Commune, j’entrai au café Mazarin. A une table se trouvait un monsieur, air militaire, qui me rappelait sûrement un ancien camarade de collège et comme je le regardais par trop attentivement, il me dit hautainement, tirant sa moustache: «Est-ce que je vous dois quelque chose?—Excusez-moi, lui ai-je dit, n’auriez-vous pas été à Lorial, je me nomme Paul Gauguin.» Et lui: «Je me nomme Denneboude.»
La reconnaissance fut faite aussitôt et mutuellement se raconter ce qu’on était devenu. Lui officier sorti de Saint-Cyr avait été fait prisonnier par les Prussiens et à l’entrée des troupes de Versailles à Paris il commandait un bataillon. Avec son bataillon, arrivant par les Champs-Élysées, place de la Concorde, puis remontant jusqu’à la gare Saint-Lazare, il rencontra une barricade, fit des prisonniers. Parmi ces prisonniers se trouvait un brave gamin de Paris d’environ 13 ans, pris le fusil à la main.
«Pardon, mon capitaine, s’écria le gamin, je voudrais avant de mourir aller dire adieu à ma pauvre grand’mère qui habite, là-haut, dans la mansarde que vous voyez là; mais soyez tranquille ce ne sera pas long.
—Fous-moi le camp!»
J’allais serrer la main de ce brave Denneboude, un camarade d’enfance: je ne le fis pourtant et il continua.
Nous remontâmes la rue jusqu’à la barrière Clichy, mais avant d’arriver, le gamin arrivait essoufflé s’écriant: «Me voilà, mon capitaine.»
Et moi, Gauguin, anxieux, de dire: «Qu’en as-tu fait?—Eh bien! dit-il, je l’ai fusillé. Tu comprends, mon devoir de soldat...»
De ce moment je crus comprendre ce qu’était cette fameuse conscience de soldat, et le garçon passant, sans mot dire, je payai les bocks, me sauvant presto, illico, le cœur en désordre.
Stéphane Mallarmé alla chercher un superbe volume de Victor Hugo et avec cette voix de magicien qu’il maniait si bien, il se mit à lire cette histoire que je viens de raconter: seulement, à la fin, Hugo, trop respectueux de l’humanité, ne fait pas fusiller le jeune héros.
J’étais confus en peur de passer pour un mystificateur. Heureusement qu’entre gens comme il faut, on se comprend. N’est-ce pas!
Rien que la reliure portant le nom de Lamartine me rappelle mon adorable mère qui ne perdait jamais une occasion de lire son Jocelyn.
Les livres! que de souvenirs!
Le marquis de Sade, ça ne m’intéresse pas, je vous assure, mais grand Dieu, ce n’est point par vertu.
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Devant moi une photographie d’après un tableau de Degas.
Lignes de parquet se dirigeant au point d’horizon planté là-bas, très loin, très haut, ligne de danseuses les croisant, marche cadencée, maniérée, d’avance ordonnée. Leur regard étudié s’adresse au mâle du premier plan, au coin de gauche. Arlequin un poing sur la hanche, l’autre main tenant un masque. Il regarde aussi. Où est le symbole; est-ce l’éternel Amour, les traditionnelles singeries qu’on appelle coquetteries? Rien de tout cela. C’est de la chorégraphie.
Dessous: un portrait de Holbein, musée de Dresde. De toutes petites mains, des mains trop petites, sans os et sans muscles. Ces mains me chiffonnent et je dis: «Ces mains ne sont pas de Holbein.»
Une chose en amène une autre, ce qui me fait dire qu’autre chose me chiffonne: c’est l’expertise de tableaux entre les mains de gens qui en aucun cas ne peuvent être experts.
Ainsi toutes les ventes de tableaux à l’hôtel des Ventes sont faites par un Commissaire-priseur doublé d’un expert qui est un marchand. Il en est du marchand comme du critique (surtout du marchand); c’est-à-dire qu’il parle de ce qu’il ne connaît pas. Quelquefois le marchand a du flair au point de la hausse ou de la baisse, et encore, il ne voit que le moment, car dans l’avenir, il se fourre toujours le doigt dans l’œil: mais en ce qui concerne le vrai ou le faux tableau il n’en sait rien. Sait-il si c’est un bon ou un mauvais tableau? Jamais. C’est ce qui fait d’ailleurs le malheur du peintre qui n’a pas un marchand capable de reconnaître son talent.
Ceci admis, et il faut l’admettre tellement c’est évident, que dire de ce titre: Expert!!! expert qui s’impose et qu’il faut bel et bien payer.
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L’allégorie, le symbole, les attributs. En ce qui concerne les monuments de sculpture, en notre bonne ville de Paris, on patauge considérablement.
L’écrivain ne saurait se passer de son bouquin et de sa plume d’oie. A l’inventeur d’un clysopompe il faut un clysoir.
Si jamais on élève à Londres une statue à Wells, je réclame pour lui son rayon ardent. Mais demain si l’on élève une statue à Dumont Santos, faudra-t-il sculpter un ballon. Par contre comment indiquera-t-on pour Pasteur la culture des microbes?
Autre chose qui n’a l’air de rien et qui est quelque chose. C’est la glorification de toutes les allégories, agriculture, pisculture, etc., à 50 mètres au-dessus du sol. Au Trocadéro tout le haut se trouve ainsi garni sans qu’on puisse dire: «Ce sont des chefs-d’œuvre ou des navets,» puis où est la signature? Il est question de Mécénat; c’est qu’il faut récompenser les artistes... admettons-le aussi, mais alors descendez-moi tout cela et ornez les galeries d’en bas. Mais voilà, voilà... il y aurait des artistes parmi ceux-là dont la réputation descendrait encore plus bas.
Il y a des gens qui se disent Espagnols et qui ne sont que de faux Espagnols...
A l’hôtel de ville, c’est la même chose. Dans des niches, les prévôts de Paris nous regardent de là-haut et nous trouvent bien petits. Nous les regardons aussi, histoire de voir si le temps est beau, et nous les trouvons encore plus petits.
Quelquefois en regardant en l’air on voit des choses curieuses. Une jeune Danoise en ballade dans notre capitale passait un jour près de Notre-Dame de Paris. Les corbeaux se mirent à croasser, ce qui lui fit lever la tête. Elle vit se détacher d’une des deux tours un singulier drapeau noir en forme de flamme.
Étrangement ce drapeau zigzagua. C’était une jeune femme qui resta suspendue sur la grille, le fer de lance lui ayant traversé la poitrine (souvenirs de la Morgue).
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Au Concours, les monuments de sculpture: un sculpteur et un architecte pour le piédestal. Le sculpteur trouve qu’un grand piédestal abîme sa statue, et l’architecte trouve que son piédestal doit surtout être important.
Dans ce monument où est le gibier et quelle est la sauce?
Oh! les Concours...
Heureusement que Saint-Pierre de Rome n’a pas été décoré au Concours.
Au Concours du fameux char qui devait orner l’arc de triomphe je vis la maquette de Falguière. C’était comme on dit crânement torché. Les chevaux avaient une souplesse de reins qui nous enchantait.
Une fois le monument en place je ne vis plus que le ventre des chevaux. Un sculpteur de renom, à qui j’en fis l’observation, me répondit: «Après tout, une figure placée là-haut doit être identique à ce personnage vivant placé là-haut! Hum! hum!»
Je dînais un jour avec Dalou chez ce sculpteur en renom, et il me dit: «Monsieur, la sculpture sera républicaine ou ne sera pas...»
Enfoncé Déroulède.
Les jeunes gens qui se destineront à l’art ne trouveront pas le lait nourricier dans les boîtes à conserve. Ici la boîte à conserve c’est l’école.
Ne soyez avare que du titre d’ami, et gardez-vous de prodiguer vos sottises.
On emprunte beaucoup à Degas et il ne s’en plaint pas. Dans son escarcelle à malices il y en a tellement qu’un caillou de plus ou de moins, ça ne l’appauvrit pas.
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D’Albert Wolff dans le Figaro.
«La postérité remet toujours les hommes à leur rang, en faisant descendre les uns du piédestal où ils se sont hissés par surprise, pour faire de la place aux autres qui y ont droit. De la sorte, les grands méconnus peuvent continuer leur route dans la conviction de la justice éternelle, souvent tardive, mais toujours certaine, à un moment donné.»
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Ma grand’mère était une drôle de bonne femme. Elle se nommait Flora Tristan. Proudhon disait qu’elle avait du génie. N’en sachant rien je me fie à Proudhon.
Elle inventa un tas d’histoires socialistes, entre autres l’Union ouvrière. Les ouvriers reconnaissants lui firent dans le cimetière de Bordeaux un monument.
Il est probable qu’elle ne sut pas faire la cuisine. Un bas bleu socialiste, anarchiste. On lui attribue d’accord avec le père Enfantin le Compagnonnage, la fondation d’une certaine religion, la religion de Mapa dont Enfantin aurait été le Dieu Ma et elle, la déesse Pa.
Entre la Vérité et la Fable je ne saurai rien démêler et je vous donne tout cela pour ce que cela vaut. Elle mourut en 1844: beaucoup de délégations suivirent son cercueil.
Ce que je peux assurer cependant c’est que Flora Tristan était une fort jolie et noble dame. Elle était intime amie avec Mme Desbordes-Valmore. Je sais aussi qu’elle employa toute sa fortune à la cause ouvrière, voyageant sans cesse, entre temps elle alla au Pérou voir son oncle le citoyen Don Pio de Tristan de Moscoso (famille d’Aragon).
Sa fille qui était ma mère fut élevée entièrement dans une pension, la pension Bascans, maison essentiellement républicaine.
C’est là que mon père Clovis Gauguin, fit sa connaissance. Mon père était à ce moment-là, chroniqueur politique au journal de Thiers et Armand Marast le National.
Mon père, après les événements de 48 (je suis né le 7 juin 48), a-t-il pressenti le coup d’État de 1852? je ne sais; toujours est-il qu’il lui prit la fantaisie de partir pour Lima avec l’intention d’y fonder un journal. Le jeune ménage possédait quelque fortune.
Il eut le malheur de tomber sur un capitaine épouvantable ce qui lui fit un mal atroce, ayant une maladie de cœur très avancée. Aussi lorsqu’il voulut descendre à terre à Port-Famine dans le détroit de Magellan, il s’affaissa dans la baleinière. Il était mort d’une rupture d’anévrisme.
Ceci n’est pas un livre, ce ne sont pas des mémoires non plus, et si je vous en parle ce n’est qu’incidemment ayant en ce moment dans ma tête un tas de souvenirs de mon enfance.
Le vieux, le tout vieil oncle, Don Pio, devint tout à fait amoureux de sa nièce, si jolie et si ressemblante à son frère bien-aimé, Don Mariano. Don Pio s’était remarié à l’âge de 80 ans et il eut de ce nouveau mariage plusieurs enfants, entre autres Etchenique qui fut longtemps président de la République du Pérou.