Oh! les délices de vivre en troupe sous une férule avec la sécurité de la pâtée et la possible auréole d’une palme!
Remy de Gourmont.
Tous les jours, brillants festins, longues tables de mets succulents: un officier préside chaque table.
«Maître d’hôtel! qu’est-ce que c’est que cela: croyez-vous que je sois habitué à manger une pareille nourriture. Le gouvernement paye et j’en veux pour mon argent. Chez lui l’employé déjeune avec deux sous de figues et un sou de radis. Le dimanche la salade et une trempette dans le vinaigre rehaussé d’ail, à bord c’est différent, on est en congé et aux frais de la princesse on veut gobeloter en grognant.»
Palais délicats de ruffian, souvent mari complaisant: des enfants en veux-tu en voilà, boutonneux, scrofuleux, tout le portrait de leurs parents; déjà marqués du sceau de la médiocrité: bienfaits de l’instruction publique et obligatoire.
A travers le grand Océan un navire vient de toucher la terre et c’est un îlot qui n’est pas marqué sur la carte. Trois habitants cependant: un gouverneur, un huissier et un marchand de tabac avec timbres-poste. Déjà!!!
Ah! lecteurs, vous croyez que c’est commode de trouver un coin tranquille à l’abri des méchants. Pas même l’île du docteur Moreau: pas même la planète de Mars. On vient de s’en apercevoir depuis que les Marsiens (histoire de venger les Boërs) sont descendus à Londres afin d’organiser la panique de tous ces braves Anglais.
Arrivée à Tahiti. Les voyageurs pour le retour changent de train. L’arrivée doit une visite (inénarrable le chapeau Gibus), le gouverneur, les balayeurs aussi. On susurre... finalement mais gracieusement, on vous demande: «Avez-vous de l’argent?»
Ne vous désespérez pas cependant: le soir arrive et vous allez enfin goûter l’oubli de la civilisation. Au centre du petit square un petit kiosque à peine suffisant pour contenir tous les membres de la Société philharmonique et les lampions allumés, charmante musique moderne, vous enchantent. Avisant un employé à casquette qui distribue des billets pour les chevaux de bois, vous vous méprenez et vous demandez votre billet d’omnibus Madeleine-Bastille. Toujours distrait, vous prenez place dans un véhicule traîné par des chevaux de bois. Ça tourne, ça tourne encore. Ce n’est pas la Bastille. Erreur!! c’est Tahiti.
Et si jamais pareille mésaventure vous arrive, ne vous avisez pas de faire la connaissance d’un procureur de la République française. Comme à moi, il vous en cuirait.
Au surplus, que je vous raconte l’aventure, non au début. Ce serait vous ennuyer, mais au moment où plus rageur que Meissonier je voulus me fâcher.
Tout le monde, même le commandant du navire de guerre, voulut me dissuader d’une pareille escapade. «Vous ne savez pas ce que c’est qu’un procureur et un gouverneur aux colonies, me disait-on: autant arrêter la marche d’une comète en lui mettant un grain de sel sur la queue.»
Voilà comment je devins journaliste, polémiste si vous voulez. Mais naviguer au milieu de ces récifs sans s’y briser, n’est pas une petite affaire. Il me fallut étudier les détours pour ne pas aller en prison.
Un petit spécimen de mon savoir-faire: «Quant à X... les dit-on sont si formidables que par respect de l’humanité je m’impose le devoir de croire que c’est Peut-être de la calomnie.»
Encore un spécimen: celui-là dans le ridicule.
Anecdotes traduites du grec souvent divertissent: en raconter une sans garantir la fidélité de la traduction ne me paraît pas une hardiesse hors de mes moyens mais plutôt un jeu de joyeux compagnon. En l’an X de la XVIIIᵉ dynastie Ramsès, il se passait bien d’étranges choses à Cythère, mais Cythère au peuple crétois n’était pas ce qu’elle est aujourd’hui. Cythère cédée à la Suisse en échange de la fameuse arbalète de Guillaume Tell et de sa pomme qui devint plus tard la pomme Cythère, Cythère devenue suisse perdit son beau temple de Vénus et un semblant d’austérité genevoise la rendit morne, insupportable.
Autrefois donc à Cythère au peuple crétois, le ciel était pur, les femmes adorables et adorées ayant la joie nue de vivre dans la clémence de l’air, dans la caresse des herbes douces, dans la volupté du bain. Et c’était une perpétuelle fête, une ignorance parfaite du travail que les générosités de la nature font inutile.
Rien de plus riant que son port, avec ses boutiques ensoleillées, ses pirogues; et ce fut un jour fameux que le 6ᵉ jour de la XVIIIᵉ dynastie de Ramsès en l’an X. La société commerciale venait d’ouvrir son vaste magasin lorsque se présenta un client, un tout petit jeune homme microscopique, mignon au possible, si bien habillé, pommadé ciré depuis en haut jusques en bas.
D.—Avez-vous du cold-cream à la cannelle?
R.—Oui, certes et du tout frais.
D.—Donnez-m’en un kilo. Et le commis empressé, de fournir la marchandise, de proposer plusieurs articles, entre autres la fameuse découverte du biberon Pastoros contre la rage des dents.
«Figurez-vous que le vaccin a été pris sur un morse tout particulier qui réside seulement au 90ᵉ degré de latitude. On en a fait une expérience concluante sur l’éléphant bleu d’Amsterdam. Cet animal était devenu extrêmement dangereux par suite d’une rage de dents: un cancrelat s’était installé dans une de ses défenses pour y faire son nid.
Or le biberon Pastoros possède une tétine à aspérités. L’éléphant biberonna, se piqua, se vaccina.
O merveilleuse découverte: l’éléphant bleu devint rouge aussitôt, puis ses défenses tombèrent au pied du cornac.
Comme le petit mignon sortait du magasin, les vitres s’assombrirent; la belle, l’immense Toutoua dit tout bas: «A ce soir.»
8 heures sonnaient au beffroi. Bien heureux, le petit mignon suivi de ses deux chiens noirs montait (cette fois avec majesté, les marches de la grande construction).
D.—Tout le monde est à son poste? demanda-t-il.
R.—Oui, Seigneur archonte.
D.—Qu’on me laisse tranquille ce matin, je n’y suis pour personne.
Dans son élégant cabinet capitonné, Mignon est seul, se mire, se pomponne, puis étend une couche de cold-cream sur son petit museau adoré. Il se déculotte (un peu seulement... les convenances!...) et allant on ne sait où, un peu de ce cold-cream à la cannelle s’engloutit aux profondeurs mystérieuses du chérubin.
8 heures du soir. L’immense, la belle Toutoua en son logis gazouille, chemise entr’ouverte, laissant voir de mystérieuses choses aux âcres senteurs dont la vue aurait en des vieillards éteints rallumé le feu de Vénus et particulièrement échauffait son mignon. Tous deux d’amour brûlaient à la recherche des extases suprêmes. Ce fut une nuit superbe.
Le sommeil depuis quelques heures avait engourdi nos deux belles créatures lorsque les voitures du laitier annoncèrent l’heure proche du marché. L’immense Toutoua se réveilla, voulut à gauche, à droite, embrasser son adoré. Oui-da, elle ne trouva rien. Peau de balle, balai de crin. Une sueur froide inonda ses puissants mamelons lorsqu’elle sentit sous elle son cher mignon. L’insecte ne donnait plus signe de vie, tout à fait endommagé.
Que faire? toutes prolonges dehors et pas un verre de ratafia. Toutoua tristement mit l’insecte entre ses deux mamelons et le porta au logis seigneurial. Le docteur fut appelé et trouva que l’insecte devait être mal à son aise. Le grand Hippocrate lui-même n’aurait pas trouvé mieux que son disciple lorsque celui-ci prenant un soufflet d’insecticide Vicat l’introduisit dans les profondeurs mystérieuses car aussitôt l’insecte respira.
En l’an X de la 18ᵉ dynastie Ramsès, tout ceci se passa.
Traduction s.-g.-d.-g.
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Au café, au grand 9, sur le boulevard, je vais: tout le monde y va, la belle race arienne circule. Au café, au grand 9, sur le boulevard, je dessine, je regarde, j’écoute sans attrait. Au café, les tables de marbre invitent le crayon, les glaces agrandissent la foule: le monde est là sans choix. Sans choix aussi je dessine; tout est beau, tout est laid.
Tiens!!! voilà une tête que je connais; où diable l’ai-je vue. Le profil est anguleux, et je cherche qui cela peut être. Ah! j’y suis, c’est moi, je me résigne sans tristesse. Je me croyais mieux. La vérité!! Au grand 9, Madame dit: «Que prenez-vous? du champagne. N’est-ce pas?» Et moi, plus modeste, je réponds: «Donnez-moi du pippermint!»
Elle, parée, odorante, crasse verveine prend une chopine. Là aussi les glaces renvoient le visage des hommes, des femmes. Ce n’est pas beau. Et je figure à côté de l’hétaïre. L’amour embellit, dit-on. Je m’efforce d’être convaincu; impitoyablement mon crayon s’y refuse. La vérité!!!
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Souvent, très souvent, le nègre, demi-nègre, quart de nègre, capre même gouverne aux colonies qui ne les ont pas vu naître. Instruits souvent, intelligents même, ils restent nègres, demi-nègres, quart de nègre, capre même. Le coq de la Gaule, l’ancien maître devient esclave et ne chante plus son cocorico d’autrefois; à son tour devient souverain maître le corbeau d’Éthiopie qui croasse.
Allons enfants de la Patrie, le jou... de gloi...e é pa...mi nous!
Durant mon séjour à la Martinique, un nègre, demi-nègre, quart de nègre, capre même, vint à se disputer avec un Bordelais, de là insultes. Le Bordelais exigea le duel qui fut accepté par notre nègre, demi-nègre, etc... et rendez-vous fut pris dans la canne à sucre. Les témoins étaient de part et d’autre des quinbois, c’est-à-dire des porte-chance.
Notre Bordelais sur le terrain eut la colique et excuses faites de l’accident il alla dans la canne à sucre déboucler son pantalon. L’opération (il faut croire?) fut assez longue, car les témoins impatientés vinrent à la rescousse.
«Comment! dit notre Bordelais, le nègre, demi-nègre... n’est pas encore parti? Dites-lui bien: «Cinquante ans, il restera, cinkanttt ans je chierai.»
Les Bordelais n’aiment pas les nègres, demi-nègres, quart de nègre, capres même.
Un journal à Tahiti qui ne serait pas politique ne serait pas respectable. Élections à Tahiti c’est synonyme de Picpus contre l’ours de Berne. Me voilà donc (qui l’aurait cru), devenu picpus pour ne pas être suisse.
D’un bord, sale calotin, de l’autre vil sectaire. Parpaillot, jamais... jamais de ma vie, même lorsque je fis ma première communion, je ne fus aussi catholique et j’eus raison. Vous allez savoir comment.
J’en étais là, lorsque je me dis qu’il était temps de filer vers un pays plus simple et avec moins de fonctionnaires. Et je songeai à faire mes malles pour aller aux Marquises. La terre promise, des terres à ne savoir qu’en faire, de la viande, de la volaille et pour vous conduire, par-ci, par-là, un gendarme doux comme un mérinos.
De ce pas, le cœur à l’aise, confiant comme une pucelle qui serait barrée je pris le bateau et j’arrivai tranquillement à Atuana chef-lieu de Hivaoa.
Il me fallut singulièrement en rabattre. La fourmi n’est point prêteuse, c’est là le moindre défaut: et j’avais l’air d’une cigale qui aurait chanté tout l’été.
Tout d’abord, les nouvelles à mon arrivée furent qu’il n’y avait point de terres à louer ou à vendre, sinon à la mission et encore. L’évêque était absent et il me fallut attendre un mois; mes malles et un chargement de bois de construction restaient sur la plage.
Durant ce mois j’allais comme vous le pensez tous les dimanches à la messe, forcé de jouer mon rôle de vrai catholique et de polémiste contre les protestants. Ma réputation était faite et Monseigneur sans se douter de mon hypocrisie voulut bien (parce que c’était moi), me vendre un petit terrain rempli de cailloux et de brousse, au prix de 650 francs. Je me mis courageusement à l’œuvre et grâce encore à quelques hommes sous la recommandation de l’évêque je fus installé rondement.
L’hypocrisie a du bon.
Ma case finie, je ne songeai guère à faire la guerre au pasteur protestant qui d’ailleurs est un jeune homme bien élevé et d’un esprit très libéral: je ne songeai pas non plus à retourner à l’Église.
Une poule survint et la guerre fut allumée.
Quand je dis une poule je suis modeste, car toutes les poules arrivèrent sans aucune invitation.
Monseigneur est un lapin, tandis que moi je suis un vieux coq, bien dur et passablement enroué. Si je disais que c’est le lapin qui a commencé je dirais la vérité. Vouloir me condamner au vœu de chasteté! c’est un peu fort: pas de ça Lisette.
Couper deux superbes morceaux de bois de rose et les sculpter genre marquisien ne fut qu’un jeu pour moi. L’un représentait un diable cornu (le père Paillard). L’autre, une charmante femme, fleurs dans les cheveux. Il suffit de l’avoir appelée Thérèse pour que tous, sans exception, même les enfants de l’école, y vissent une allusion à ces amours si célèbres.
Si c’est une légende ce n’est toujours pas moi qui l’ai créée.
Mon Dieu que voilà des potins, et si jamais je retourne à Paris je pourrai d’emblée me présenter comme concierge et lire tous les matins le feuilleton du Petit Journal.
D’ailleurs ici, nulle conversation n’est possible, si ce n’est potiner et dire des cochonneries: dès le berceau, l’enfant se tient au courant. C’est, à vrai dire, toujours la même chose, comme le pain quotidien.
Pas toujours spirituel, mais cela repose des travaux d’art; la pensée folâtre, le corps aussi. Les femmes sont simoniennes sans discuter. Puis cela vous préserve de l’ennuyeuse austérité, et de la vilaine hypocrisie qui rend les gens si méchants. Une orange et un regard de côté. Cela suffit.
L’orange dont je parle varie de 1 franc à 2 francs; ce n’est vraiment pas la peine de s’en priver. On peut à son aise faire son petit sardanapale sans se ruiner.
Le lecteur doit sans doute chercher l’idylle, car il n’y a pas de livre sans idylle. Mais...
Ceci n’est pas un livre.
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A l’interprète indigène j’ai dit: «Mon garçon, comment dis-tu, en langue marquisienne: Une idylle.» Et il m’a répondu: «Que vous êtes rigolo!» Poussant plus loin mes investigations, je lui ai dit: «Quelle est l’expression pour dire vertu?» Et en riant, ce brave garçon m’a répondu: «Vous me prenez donc pour un imbécile?»
Le pasteur lui-même raconte que c’est un péché.
Et les femmes comme des biches étonnées, au regard velouté, semblent dire: «C’est pas vrai.» Une Parisienne dirait: «Cause toujours!»
Je sais bien que là-bas, à Paris comme en province, les fonctionnaires en congé vous en racontent d’extraordinaires. N’en croyez rien: ici, les monstres sont naturels. Ils voient bien, sans en avoir l’air, que nos casques sont ridicules et que nous vantant du contraire nous sommes de fiers cochons.
Ils promettent, disent-elles, et ils ne tiennent pas. Autrement dit, ça ne biche pas.
A part cela ils se foutent de nous comme Colin à Tampon.
Si vous rencontrez jamais au Helder ou un autre bouzin, un gouverneur qui s’appelle Ed. Petit, admirez-le, car c’est un rude serin.
Figurez-vous qu’autrefois! Commissaire à bord du Hugon il vint aux Marquises, fit pas mal de mariages comme celui de Loti, et fier de l’une d’elles il voulut se payer la tête de sa belle-mère qui résidait à quelques pieds sous terre dans cette charmante île qu’on nomme Taoata.
On gratta, on déterra et comme notre commissaire voulait emporter la fameuse tête, le beau-père s’écria: «Combien de piastres?»
«Ça n’a pas de prix,» répondit notre spirituel commissaire. Rien de plus entêté qu’un beau-père qui veut des piastres et la fameuse tête réintégra son domicile éternel.
Comme le petit Poucet notre commissaire par mégarde sema des petits cailloux sur sa route et la nuit déroba la tête convoitée.
Le missionnaire (vigie qui ne laisse rien passer), fit une plainte écrite et le commandant du Hugon, tout à fait courroucé apprit à notre commissaire qu’une belle-mère, c’est sacrée...
A son examen, à l’École coloniale on lui fit cette demande:
D.—Quel est le moyen d’équilibrer un budget?
R.—C’est très simple, il faut le ruiner.
Allez donc coloniser!
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Un journal américain nous apprend que le président Mac Lean assassiné est mort, d’après l’avis des médecins, par faute de vitalité!!
Ici se pose une question de procédure. Manque de vitalité: n’est-ce pas un vice de forme? et alors dans ce cas n’aurait-on pas chance de gagner en allant en Cour de cassation.
Cet extraordinaire gouverneur qu’on nomme Ed. Petit écrit au ministre.
«Aux Marquises, la race disparaît de plus en plus. N’y aurait-il pas lieu de nous envoyer le trop-plein de la Martinique.»
Ceci écrit après la catastrophe du volcan.
Cela ressemble un peu à cet aide de camp qui vient trouver l’empereur Napoléon Iᵉʳ.
«Sire! cent mille hommes vous attendent en bas. N’y aurait-il pas lieu de les faire monter par le petit escalier dérobé?» Et Napoléon Iᵉʳ de répondre. «Dites-i qu’ils entrent, mon bon!»
Si au Helder ou autre bouzin, voire même aux Folies-Bergère, vous rencontrez Ed. Petit, dites-lui qu’il n’a pas son pareil.
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Dieu, que j’ai si souvent offensé, m’a cette fois épargné: au moment où j’écris ces lignes un orage tout à fait exceptionnel vient de faire des terribles ravages.
Dans l’après-midi d’avant-hier, le gros temps qui s’accumulait depuis quelques jours prit des proportions menaçantes. Dès 8 heures du soir, c’était la tempête. Seul, dans ma case, je m’attendais à chaque instant à la voir s’écrouler: les arbres énormes qui au tropique ont peu de racines sur un sol qui une fois détrempé n’a plus de consistance, craquaient de toutes parts et tombaient sur le sol avec un bruit sourd. Surtout les maiore (arbre à pain qui ont un bois très cassant). Les rafales ébranlaient la toiture légère en feuilles de cocotier, s’introduisaient de tous côtés, m’empêchant de tenir la lampe allumée. Ma maison démolie avec tous mes dessins, matériaux accumulés depuis vingt ans, c’était ma ruine.
Vers 10 heures un bruit continu, comme un édifice de pierre qui s’écroulerait attira mon attention. Je n’y tins plus et je sortis dehors de ma case, les pieds aussitôt dans l’eau.
A la pâle lueur de la lune qui venait de se lever, je pus voir que j’étais ni plus ni moins au milieu d’un torrent qui charriait les cailloux venant se heurter aux piliers de bois de ma maison. Je n’avais plus qu’à attendre les décisions de la Providence et je me résignai. La nuit fut longue.
Aussitôt le petit jour je mis le nez dehors. Quel étrange spectacle que, dans cette nappe d’eau, ces blocs de granit, ces énormes arbres venant d’on ne sait où. La route qui était devant mon terrain avait été coupée en deux tronçons: de ce fait je me trouvais sur un îlot enfermé moins agréablement que le diable dans un bénitier.
Il faut vous dire que ce qu’on nomme la vallée d’Atuana est une gorge très resserrée en certains endroits où la montagne forme muraille. En pareil cas toutes les eaux des plateaux du haut descendent à pic dans le torrent. L’Administration toujours peu intelligente a fait là, juste le contraire de ce qu’il y avait à faire. Au lieu de faciliter l’écoulement des grandes eaux, elle a fait juste le contraire barrant de toutes parts avec un amoncellement de cailloux. De plus, sur les bords, même au milieu du torrent, elle laisse pousser des arbres, qui naturellement sont renversés par les eaux et forment autant d’instruments de démolition, renversant tout sur leur passage. Les maisons dans ces pays chauds et pauvres sont de construction légère et un rien les renverse: autant d’éléments de désastre. La raison n’est donc rien, pour qu’on la foule de pareille façon; déjà il n’est plus question que de reboucher sommairement les trous faits par le torrent. Mais des ponts! où est l’argent, l’éternelle question. Où est l’argent?
Qu’on nous laisse, nous simples colons, gérer nos affaires, employer nos fonds à des ouvrages utiles, au lieu d’entretenir tous ces employés insolents et médiocres. On verra alors ce que peut devenir une petite colonie. Je dis... Une petite colonie, comme celle des Marquises.
Ma case a résisté et lentement nous allons tâcher de réparer les dégâts. Mais à quand la prochaine inondation?
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Le Journal des Voyages (auteurs autorisés), la géographie de Élisée Reclus nous ont fait la description des Marquises avec leurs côtes inaccessibles, leurs montagnes à pente rapide, granitiques. Je ne veux rien ajouter de mon cru; ce ne serait pas scientifique.
Je veux vous parler des Marquisiens ce qui sera assez difficile aujourd’hui. Rien de pittoresque à se mettre sous la dent. Jusqu’à la langue, qui aujourd’hui, est abîmée par tous les mots français mal prononcés. Un cheval (chevalé), un verre (verra), etc...
On ne semble pas se douter en Europe qu’il y a eu soit chez les Maories de la Nouvelle-Zélande, soit chez les Marquisiens un art très avancé de décoration. Il se trompe, Monsieur le fin critique quand il prend tout cela pour un art de Papoue!
Chez le Marquisien surtout, il y a un sens inouï de la décoration.
Donnez-lui un objet de formes géométriques quelconques, même de géométrie gobine, il parviendra,—le tout harmonieusement,—à ne laisser aucun vide choquant et disparate. La base en est le corps humain ou le visage. Le visage surtout. On est étonné de trouver un visage là où l’on croyait à une figure étrange géométrique. Toujours la même chose et cependant jamais la même chose.
Aujourd’hui même à prix d’or on ne retrouverait plus de ces beaux objets en os, en écaille, en bois de fer qu’ils faisaient autrefois. La gendarmerie a tout dérobé et vendu à des amateurs collectionneurs et cependant l’Administration n’a pas songé un seul instant, chose qui lui aurait été facile, à faire un musée à Tahiti de tout l’art océanien.
Tous ces gens qui se disent cependant si instruits n’ont pu se douter un instant de la valeur des artistes marquisiens.
Il n’y a pas la moindre femme de fonctionnaire qui devant cela ne se soit écrié: «Mais c’est horrible! c’est de la sauvagerie!» De la sauvagerie! elles en ont plein la bouche.
Modes surannées, tourtes depuis les pieds jusqu’à la tête, communes de hanche, corset tripaillant, bijouterie en toc, coudes ou menaçant ou saucissonnant, elles déparent une fête dans ces pays. Mais elles sont blanches, et leur ventre bedonne.
Toute élégante, la population qui n’est pas blanche. Monsieur le critique se trompe considérablement quand il dit avec dédain... des Négresses... à moins que ce soit moi qui me sois trompé, les décrivant, les dessinant aussi.
L’un dit: «Ce sont des Papoues;» l’autre: «Ce sont des négresses.» Voilà de quoi sérieusement me donner des doutes sur ma valeur artistique. Loti! à la bonne heure; c’est charmant.
Rétablissons un instant dans mon sens la désignation de cette race et nommons-la la race Maorie, quitte à un autre, plus tard, plus ou moins photographe, à la décrire et la peindre avec un art plus civilisé et plus vrai.
Je dis bien, toute élégante. Toute femme fait sa robe, tresse son chapeau, et lui met des rubans à en remontrer à n’importe quelle modiste de Paris, arrange des bouquets avec autant de goût que sur le boulevard de la Madeleine. Leur joli corps sans contrainte sous la chemise de dentelle et de mousseline, ondule gracieusement. Des manches, sortent des mains essentiellement aristocratiques: en revanche les pieds larges et solides, sans bottine, nous offusquent quelque temps seulement, car plus tard ce serait la bottine qui nous offusquerait. Autre chose aussi aux Marquises qui révolte quelques bégueules c’est que toutes ces jeunes filles fument la pipe, sans doute, le calumet, pour ceux qui voient dans tout la sauvagerie.
Quoi qu’il en soit, envers et contre tout, le voulant même, la femme Maorie ne saurait être fagotée et ridicule, c’est qu’il y a en elle ce sens du beau décoratif que j’admire dans l’art marquisien après l’avoir étudié. Puis ne serait-ce que cela? n’est-ce donc rien qu’une jolie bouche qui, au sourire, laisse voir d’aussi belles dents. Cela des négresses! allons donc.
Et ce joli sein au bouton rosé si rebelle au corset. Ce qui distingue la femme Maorie d’entre toutes les femmes et qui souvent la fait confondre avec l’homme, ce sont les proportions du corps. Une Diane chasseresse qui aurait les épaules larges et le bassin étroit.
Si maigre que soit le bras d’une femme il est toujours d’une ossature peu visible, et souple, et joli de lignes. Avez-vous remarqué dans un bal les jeunes filles de l’Occident, gantées jusqu’au coude: bras maigres, coudés, archicoudés, vilains en somme, ayant l’avant-bras plus fort que l’arrière-bras.
J’ai dit intentionnellement les femmes d’Occident, car le bras de la Maorie est le même que celui de toutes les femmes d’Orient: plus fort cependant.
Avez-vous remarqué aussi, au théâtre, les jambes des figurantes. Ces cuisses énormes (les cuisses seulement), le genou énorme et en dedans. Cela tient probablement à un écartement exagéré de l’emmanchement du fémur.
Tandis que chez la femme d’Orient, et surtout chez la Maorie la jambe depuis la hanche jusqu’au pied donne une jolie ligne droite. La cuisse est très forte, mais non dans la largeur, ce qui la rend très ronde et évite cet écart qui a fait donner pour quelques-unes dans nos pays la comparaison avec une paire de pincettes.
Leur peau est d’un jaune doré, c’est entendu et c’est vilain pour quelques-uns, mais tout le reste, surtout quand il est nu, est-ce donc si vilain que cela; et ça se donne pour presque rien.
Une chose cependant m’ennuie aux Marquises c’est ce goût exagéré pour les parfums; car c’est alors que le marchand leur vend une parfumerie épouvantable de musc et de patchouli. Réunis dans une église, tous ces parfums deviennent insupportables. Mais là encore, la faute en est aux Européens.
Quant à l’eau de Lavande vous ne la sentirez pas parce que l’indigène, à qui il est défendu de vendre une goutte d’alcool, la boit aussitôt qu’il peut mettre la main dessus.
Revenons à l’art marquisien. Cet art a disparu grâce aux missionnaires. Les missionnaires ont considéré que de sculpter, décorer, c’était le fétichisme, c’était offenser le Dieu des chrétiens.
Tout est là, et les malheureux se sont soumis.
La nouvelle génération, depuis le berceau, chante en un français incompréhensible les cantiques, récite le catéchisme et puis encore...
Rien. Vous m’entendez bien.
Si une jeune fille ayant cueilli des fleurs fait artistement une jolie couronne et la met sur sa tête, Monseigneur se fâche!
Bientôt le Marquisien sera incapable de monter à un cocotier, incapable d’aller dans la montagne chercher les bananes sauvages qui peuvent le nourrir. L’enfant retenu à l’école, privé d’exercices corporels, le corps (histoire de décence), toujours vêtu, devient délicat, incapable de supporter la nuit dans la montagne. Ils commencent à porter tous des souliers, et leurs pieds, désormais fragiles, ne pourront courir dans les rudes sentiers, traverser les torrents sur des cailloux.
Aussi nous assistons à ce triste spectacle qui est l’extinction de la race en grande partie poitrinaire, les reins inféconds et les ovaires détruits par le mercure.
Voyant cela, je suis amené à penser, rêver plutôt; à ce moment où tout était absorbé, endormi, anéanti dans le sommeil du premier âge, en germes.
Principes invisibles, indéterminés, inobservables alors, tous par l’inertie première de leur virtualité, sans un acte perceptible ou percevant, sans réalité active ou passive, sans cohésion par là même n’offraient évidemment qu’un caractère, celui de la nature entière sans vie, sans expression, dissoute, réduite à rien, engloutie dans l’immensité de l’espace, qui sans forme aucune et comme vide et pénétrée par la nuit et le silence dans toutes ses profondeurs devait être comme un abîme sans nom. C’était le chaos, le néant primordial, non de l’Être, mais de la Vie, qu’après on appelle l’empire de la Mort, quand la vie qui s’en était produite y revient.
Et mon rêve avec la hardiesse de l’inconscience tranche bien des questions que ma compréhension n’ose aborder. Soudainement je suis sur la terre et au milieu d’animaux étranges; je vois des êtres qui pourraient bien être des hommes, mais que peu ils nous ressemblent. Sans crainte je m’en approche: vaguement, sans étonnement ils me regardent. Un singe à côté semblerait de beaucoup supérieur.
Et tirant une pièce de monnaie de ma poche je la présente à l’un d’eux. C’est tout ce que j’ai trouvé de plus intelligent à ce moment. Il s’en empare, la porte à sa bouche, puis, sans colère, il la rejette. A-t-il pensé, je n’ose l’espérer.
Par moments quelques sons rauques sortent de sa gorge comme d’une caverne.
Et dans mon rêve, un ange aux ailes blanches vient à moi souriant. Derrière lui un vieillard tenant dans sa main un sablier.
«Inutile de m’interroger, me dit-il, je connais ta pensée. Apprends que ces êtres sont des hommes comme tu étais autrefois lorsque Dieu a commencé à te créer. Demande au vieillard de te conduire à l’infini plus tard et tu verras ce que Dieu veut faire de toi et tu trouveras qu’aujourd’hui tu es singulièrement inachevé. Que serait l’œuvre du créateur si elle était d’un jour; Dieu ne se repose jamais.»
Le vieillard disparut, et réveillé, levant les yeux au ciel, j’aperçus l’ange aux ailes blanches qui montait vers les étoiles. Sa longue chevelure blonde laissait dans le firmament comme une traînée de lumière.
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Laissez-moi vous faire part d’un cliché qui existe ici et qui a le don de m’énerver.
Les Maoris viennent de la Malaisie.
Sur les bateaux qui circulent dans l’océan Pacifique, et à leur débarquement à Tahiti, les fonctionnaires toujours instruits vous disent: «Monsieur, les Maoris sont d’exportation malaise.—Mais pourquoi?» vous écriez-vous!
Il n’y a pas de pourquoi. C’est le cliché, vu, revu et corrigé par tous les photographes.
N’essayez pas, vous peintre observateur, de vous rebiffer, on vous écrasera.
Ou si l’on ne connaît pas le cliché, l’un dira: «Ce sont des Papoues», et l’autre: «Ce sont des nègres.»
A quelle époque a eu lieu le déluge? Seule la Bible a osé l’affirmer.
Des plus hautes montagnes les eaux se sont retirées, notre belle France est sortie de la mer.
Les eaux de l’autre côté ont envahi l’Océanie. Qu’importe! Seule la Malaisie a fourni des hommes. L’ancienne terre océanienne, fabriquer des hommes. Fi donc!
A quelle époque les hommes ont-ils commencé à exister sur notre globe? Qu’importe, puisque je vous dis que seule la Malaisie...
A quelle époque la pensée dégagée de son animalité a-t-elle eu quelques éléments rudimentaires et par suite fait un commencement de langage dont les premiers sons rudes sortis du gosier ont fourni les premiers éléments?
Réflexion faisant n’y aurait-il pas lieu de supposer que le premier mode de penser ainsi que celui du langage ont été les mêmes, à peu près les mêmes.
Rien d’extraordinaire alors à ce que tous les serins sur cette terre chantent tous l’air des Noces de Jeannette. Rien d’extraordinaire que même plus tard, beaucoup plus tard, on retrouve aussi bien en Malaisie qu’en Océanie et en Afrique, etc., les quelques mots génériques que selon le gosier l’être primitif a pu prononcer, de même le mode de penser.
Ce qu’il voit, ce qu’il touche, ce qu’il sent sont d’abord, avant tout et pour tout, ce que l’homme a dû penser, le désir de prendre ensuite avec sa désignation du moi, et le moyen de prendre qui est la main.
De là ce mot rima ou lima qui veut dire main et qu’on retrouve dans presque toutes les langues, en Malaisie comme partout ailleurs, plus ou moins transformé comme prononciation. Le mot rama en latin n’y ressemble-t-il pas. De même pour le chiffre 5 qui représente une main et 10, deux mains. De tous temps connus les sauvages se sont servis de la brasse comme mesure du pied aussi.
Comme dans la Lettre volée d’Edgard Poë, notre esprit moderne ne peut voir ce qui est trop simple et trop visible, perdu dans les détails d’analyse. Comme dans la Bible, l’esprit des hommes monte en haut et l’esprit des hommes descend en bas. Nous ne saurions voir si bas et, malgré toutes nos recherches, nous n’arrivons pas à percevoir le mode de penser des animaux quand, hirondelles par exemple, elles arrivent à revenir à leur endroit de naissance. Soit avec la voix, soit avec leur queue, les chiens expriment leurs sentiments.
Nous nous en tirons, il est vrai, avec un cliché qui est l’instinct.
Cette question de langue a été une des grandes causes qui ont fait adopter ce cliché. Malaisie-Maoris.
Vaut mieux ne pas savoir que de savoir à tort.
Et j’affirmerai que pour moi, les Maoris ne sont pas des Malais, des Papoues ou des Nègres.
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Quand vous arrivez aux Marquises, vous vous dites, voyant ces tatouages qui couvrent et le corps et la figure tout entière: ce sont de terribles gaillards. Et puis ils ont été anthropophages.
On se méprend complètement.
L’indigène marquisien n’est point un gaillard terrible; c’est même au contraire un homme intelligent et tout à fait incapable de ruminer une méchanceté. Doux à en être bête et timoré envers tout ce qui commande. On dit qu’il a été anthropophage et l’on se figure que c’est fini: c’est une erreur. Il l’est toujours, sans férocité: il aime la chair humaine comme un Russe aime le caviar, comme un Cosaque aime la chandelle. Demandez à un vieillard endormi s’il aime la chair humaine et réveillé cette fois, l’œil brillant, il vous répond avec une douceur infinie: «Oh! que c’est bon.»
Naturellement il y a quelques exceptions, mais tellement exceptionnelles qu’elles inspirent à tous les autres une grande terreur.
A propos du vieux Père Orans qui est mort, il y a fort peu de temps, je me suis laissé raconter une histoire qui va peut-être vous intéresser. Le missionnaire, père Orans, jeune alors, s’en allait gaillardement sur le sentier vers un district où il avait affaire; il fut suivi par quelques mauvais diables, les exceptions dont je viens de parler, qui décrétèrent que le missionnaire était tout à fait à point pour être mangé. Et ils se préparaient à exécuter leur dessein lorsque le Père Orans qui avait l’oreille fine se retourna subitement, et avec beaucoup de sang-froid leur demanda ce qu’ils désiraient. L’un d’eux intimidé comme tous demanda s’il avait des allumettes pour allumer sa pipe. Le missionnaire sortit de sa poche une grosse lentille et avec le bord de sa soutane il fit du feu. Étonnés de la puissance du Blanc, ils s’inclinèrent respectueusement, mais la lentille devint la propriété de l’indigène.
Une autre histoire, celle-là beaucoup plus récente.
Un jeune homme américain, séduit par les femmes probablement, débarqua de son navire et resta aux Marquises. Il était installé dans un district de Hivatroa et forcé par la nécessité essaye de faire un peu de commerce pour le compte des autres. Il eut un jour la malheureuse idée de revenir d’Atuana avec un sac de piastres visiblement attaché sur le pommeau de la selle. La nuit était proche: il disparut.
Les soupçons se portèrent immédiatement sur un Chinois, et comme en toutes choses le gendarme est un malin, il dit: c’est lui, et cela suffit. Ce n’est que 3 mois après, c’est-à-dire 3 courriers, que la justice revint à Papeete avec le Chinois et quelques témoins. Naturellement le Chinois fut acquitté d’emblée.
Ce mot naturellement demande une explication.
C’est d’ailleurs la règle aux Marquises quand il s’agit d’un crime. Le gendarme fait son instruction, la tête creuse et toujours à côté, quels que soient les avertissements des hommes intelligents d’alentour. Le juge d’instruction arrive longtemps après et son opinion devient aussitôt semblable à celle du gendarme. D’ailleurs, la mesure n’est pas commode aux Marquises.
Les indigènes ont pour règle de baser leur conduite sur la terreur que leur inspirent les méchants. Un seul qui ne se conformerait pas à la règle serait aussitôt condamné à mourir. Le crime commis, tout le monde le sait; mais devant la justice, personne ne sait rien.
Les témoins embrouillent la question, leur langue toujours mal interprétée leur en donne toutes les facilités; puis il sait avec une remarquable intelligence et un sang-froid imperturbable arranger toutes les contradictions. «Mais pourquoi as-tu dit une chose tout à l’heure et maintenant juste le contraire?
—C’est que la justice me fait peur, et quand j’ai peur, je ne sais ce que je dis.»
Ils sont deux: ils s’accusent réciproquement, et chacun de répondre invariablement: «J’accuse mon voisin, parce que sinon le juge dira que c’est moi!»
Je me souviens de cette naïveté d’un président du tribunal à Papeete.
—Interprète, dites à cet homme qu’à toutes mes questions il répond très intelligemment: c’est donc qu’il a songé à toutes mes questions avant de les avoir entendues.
R.—Cet homme dit qu’il ne comprend pas pourquoi on lui demande cela, et qu’il répond comme il peut.
Pour en revenir à notre Chinois il était clair pour quiconque réfléchit et connaît les habitudes des indigènes que ce Chinois ne pouvait commettre son crime seul et surtout faire disparaître le cadavre malgré la proximité de la mer. Un Chinois est trop intelligent pour cela, car il sait (Dieux maories président peut-être à tout ce qui se passe), que rien ne peut être fait sans que les indigènes le sachent et que par suite il serait immédiatement dénoncé, lui étranger.
Il était donc clair que ce Chinois avait des complices, d’autant plus que l’amant d’une de ses filles était connu parmi les exceptions méchantes et criminelles. Mais le brigadier de gendarmerie ne voulut rien écouter.
Voici ce qui s’était passé et d’après tous les renseignements qu’on m’a fournis à moi comme à tout le monde. Tous disent la même chose, sauf une. L’heure et l’endroit où le crime a été commis: il y a différentes versions à ce sujet, mais je soupçonne que ce sont des contradictions volontaires.
Aussitôt son arrivée dans le district près de sa case, le fameux sac de piastres fut aperçu et notre jeune Américain vigoureux et résolu, confiant comme en général la jeunesse, ne prit garde de le cacher.
Notre jeune Américain aurait été tué par un vigoureux coup de bâton sur le cou, tout comme le ferait une guillotine.
Ils étaient deux, le Chinois et son gendre. Ceux-ci se seraient battus pour le partage des piastres.
Puis après, le gendre et deux autres indigènes se seraient livrés à leur gloutonnerie. L’Américain fut mangé.
Je passe bien des détails qui ne sont pas intéressants pour l’importance de ce récit.
Ici, le lecteur va me poser une question à laquelle je vais répondre immédiatement.
D.—Pourquoi, maintenant que tous ces faits sont connus ne pas revenir à la charge en ce qui concerne tous les complices?
R.—Parce qu’immédiatement le silence se ferait et que tous ces racontars affirmés deviendraient de la fable inventée pour s’amuser du crédule Européen.
La langue indigène marquisienne est très peu riche, on le sait: par suite, l’indigène s’exerce à manier habilement la périphrase. Ainsi, par exemple, les gendarmes se présentent en quête de renseignements, et très ostensiblement on continue à causer sans aucune gêne.
L’un dit: «Je crois que la lune sera très claire et que par suite on ne prendra pas du poisson.»
Cela veut dire: «Prenons garde et faisons l’obscurité: il faut se défier de la clarté de la lune.»
Les Européens n’y voient que du feu. Et verraient-ils que ce serait de l’incertitude.
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En Océanie une femme dit: «Je ne peux savoir si je l’aime puisque je n’ai pas encore couché avec lui.» La possession vaut titre.
En Europe, la femme dit: «Je l’aimais, depuis que j’ai couché avec lui, je ne l’aime plus.» Une autre encore dit: «Je ne l’aime que quand il est là.»
Même dix minutes avant le mariage une femme ne sait se donner: vous pouvez être sûr qu’elle se vend.
Mais elle n’a pas confiance. C’est alors à votre tour de ne plus avoir confiance.
Une femme riche se fait faire un enfant par son domestique. Encore un qui abandonne son enfant. Pauvre femme! Tant que ça. Et le domestique dit qu’il a été abandonné.
Une femme un peu folle dit qu’elle ne veut pas se marier désirant avoir un enfant pour elle seule. Égoïsme d’amour maternel.
C’est très facile de dire: ceci est à moi, mais qu’il en coûte de dire: c’est à vous.
D.—Comment? Vous avez-vu quelqu’un se noyer et vous ne lui avez pas porté secours.
R.—Mais il ne me l’a pas demandé.
Les maximes! ce n’est pas pratique, c’est fait pour jaser et faire dire: «Tiens... voilà un philosophe!»
Savoir donner, c’est très bien.
Savoir recevoir, c’est encore mieux.
Ah! la vanité de l’argent...
Avoir de la volonté, c’est vouloir en avoir.
On dit: le fils à papa... Les enfants ne sont pas responsables des fautes de leur père. J’ai pas le sou... c’est la faute à mon père.
Et la chanson dit: «Si mon père est cocu, c’est que ma mère l’a bien voulu...»
Il y a de ces dit-on de morale qui évitent d’en avoir. Laissez-moi vous raconter un instant quelque chose de Bretagne. D’Océanie en Bretagne il n’y a pas loin quand on est tranquille la plume à la main: imagination qui vagabonde... Pourquoi pas? Du reste rien n’arrive par hasard.
Un journal que je parcours me signale qu’il y a certains hommes avec Déroulède qui viennent de découvrir la vraie République, patriotique. Parmi ceux-là un certain nom qui me rappelle un triste personnage que nous avons connu à Pont-Aven, c’est d’ailleurs celui-là même Marcel H..
Très distingué, le monsieur, quand tapant sur les épaules de sa femme il nous disait: «Voilà de la belle viande.» C’était en effet de la viande, rien que de la viande.
Et son petit œil de porc humain ajoutait, «Cette viande est à moi, moi seul.»
Pendant la première semaine il allait régulièrement au-devant du coche qui faisait le courrier et demandait: «Il y a-t-il un colis pour moi?»
Nous étions très intrigués et nous nous demandions: «Quel peut être ce colis?»
Le fameux colis arriva.
Dès le lendemain on put voir notre Marcel H... installé dans la rivière qui coudoie la propriété du meunier David. Une grande toile devant lui sur le chevalet et plus loin sur un superbe caillou le fameux colis. Un grand cygne empaillé. Le monsieur faisait son tableau pour le Salon prochain (une Léda).
La belle viande qu’on connaît—mais sans tête—peinte à Paris. Il ne restait plus qu’à peindre le cygne.
Assise à côté de lui, mais avec tête et vêtements, la belle viande tricotait une paire de bas.
«Pour le blanc de cygne, disait-il, je n’emploie que le blanc de zinc, et pour la belle viande j’emploie la laque bitume.»
A la table d’hôte s’adressant à son voisin un peintre impressionniste, il disait: «Manet, voyez-vous, fait tous les jours une pochade, et quand il en trouve une qui lui convient il l’envoie au Salon. Et puis c’est fait de chic...»
Quand le mois de septembre arrivait, il disait: «Je suis obligé de rentrer à Paris, car c’est l’époque où arrive mon marchand qui fait l’exportation de tableaux pour les îles du Guano.»
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Croquis japonais, estampes d’Hokusaï, lithographies de Daumier, cruelles observations de Forain, groupés en un album, non par hasard, de par ma bonne volonté tout à fait intentionnée. J’y joins une photographie d’une peinture de Giotto. Parce que d’apparences différentes je veux en démontrer les liens de parenté.
Les conventions imposées par les critiques (ceux qui classent) ou par la foule ignorante, classeraient ces différentes manifestations d’art parmi les caricatures ou les choses d’art léger.
Les artistes ne font pas de caricatures. Suivant le bœuf gras, un mousquetaire reste un chienlit.
Voltaire a écrit Candide. Daumier a modelé Robert Macaire.
Dans Sagesse, Gaspard ne me fait pas rire.
Louis Veuillot méprise. Forain aussi.
Chez ce guerrier d’Hokusaï, Saint-Michel de Raphaël se japonise, de lui encore un dessin. Michel-Ange se devine. Michel-Ange le grand caricaturiste! Lui et Rembrandt se donnent la main.
Hokusaï dessine franchement.
Dessiner franchement, c’est ne pas mentir à soi-même.
De cette petite Exposition, Giotto est le morceau capital.
La Magdalena et sa compagnie arrivent à Marseille dans une barque, si toutefois une section de calebasse figure une barque. Les anges les précèdent, les ailes déployées. Aucune relation à établir entre ces personnages et la tour minuscule où entrent des hommes encore plus minuscules.
D’apparence taillés dans du bois, ces personnages dans la barque sont immenses ou bien légers puisque la barque ne sombre pas, tandis qu’au premier plan une figure drapée, beaucoup plus petite, se tient invraisemblablement sur un rocher, on ne sait par quelle prodigieuse loi d’équilibre.
Devant cette toile, j’ai vu Lui, toujours Lui, l’homme moderne qui raisonne ses émotions comme les lois de la Nature, sourire de ce sourire d’homme satisfait et me dire: «Vous comprenez cela!»
Certainement, en ce tableau, les lois de beauté ne résident pas en des vérités de la nature; cherchons ailleurs.
Dans cette merveilleuse toile on ne peut nier une immense fécondité de conception. Qu’importe! si la conception est naturelle ou invraisemblable. J’y vois une tendresse, un amour tout à fait divins.
Et je voudrais passer ma vie en si honnête compagnie.
Giotto avait des enfants très laids. Quelqu’un lui ayant demandé pourquoi il faisait de si jolis visages dans ses tableaux, et en nature de si vilains enfants, il répondit: «Mes enfants: c’est le travail de nuit... et mes tableaux, travail de jour.» Giotto connaissait-il les lois de perspective? je ne veux pas le savoir. Ses procédés d’éclosion ne sont pas à nous, mais à lui; estimons-nous heureux de pouvoir jouir de ses œuvres.
Avec les maîtres je cause, leur exemple fortifie. En tentation de péché je rougis devant eux.
Trois caricaturistes: