[k] On brode ensemble une moire cramoisie & une moire blanche ou verte, en les appliquant l’une sur l’autre, cela donne deux Chapes ou Chasubles, avec les frais d’une seule Broderie.

On a long-temps brodé les fonds de galons & autres parties sourdes en cordon passé, ce qui faisoit très-bien jouer les différents objets, & mettoit des repos, comme Pl. 8, fig. 1 & 2; mais aujourd’hui on veut tout brillant, & le cordon est relégué aux Frangers.

Quand on a du passé à faire sur velours ou sur quelqu’étoffe brochée, il est assez d’usage de faire découper le dessin en vélin, ou tout au moins en papier, qu’on bâtit à petits points sur l’étoffe, pour soutenir le passé, lui donner de l’égalité & l’empêcher de s’enterrer; on conçoit aisément que cela dépense un peu plus d’or.

Le bâton de Maréchal de France est revêtu de velours bleu, brodé en passé de trente-six fleurs de lys d’or; il a dix-huit pouces de long. Le nom de chaque Maréchal, avec la date de sa promotion, est gravé sur la virole d’or qui termine le bâton.

Du Passé épargné.

Le passé épargné se fait avec de l’or beaucoup plus fin, en fichant l’aiguille en dessous, tout à côté du trou par où elle vient de passer; l’or n’embrasse que la surface extérieure de l’objet qu’il brode; il faut de même qu’à l’autre passé, prendre chaque moulure en biais, & tourner les courbes & rouleaux avec la même attention. Ce procédé dépense plus de moitié moins d’or, aussi est-il moins cher & moins solide que l’autre passé: on n’en fait guere que des jarretieres ou des sacs à ouvrage.

La plus grande difficulté de l’un & l’autre passé, est de bien conserver les formes, & que les points qui expriment les contours courbes, ne fassent point la scie ou dent de chien. Les Dames qui brodent presque toutes pour leur plaisir, & qui réussissent assez bien par les autres procédés, échouent quand elles entreprennent de broder en passé: les nuances & les paillettes leur conviennent mieux.

De la Broderie en Guipure.

Pour broder en guipure, voyez Pl. 4, fig. 1, il faut premiérement poncer & dessiner sur le vélin, le coupon K de l’objet qu’on veut exécuter; quand ce coupon doit être répété plusieurs fois, on attache l’un sur l’autre quatre ou cinq morceaux de vélin, avec de petits tenons de la même matiere, qu’on passe de part en part. On fait ainsi cinq ou six petits livrets pour un habit d’homme, sans compter les pattes, soupattes, coins & colets; ce livret étant posé sur une table de tilleul, on découpe tous les contours & refentes avec un fer tranchant u, u, Pl. 1, en laissant de temps en temps de petites brides pour contenir les objets dans leurs éloignements respectifs, voy. Pl. 4, quand on les placera sur l’étoffe. Quand tout le dessin est découpé & évuidé, on arrache les tenons, & cela donne nécessairement 4 ou 5 coupons bien exactement pareils. Quand on en a le nombre suffisant (ce que la taille indique), en observant que les objets tournés à droite, ne peuvent guere servir pour les objets tournés à gauche en retournant le vélin, à cause d’une petite rondeur que le fer lui donne sur les bords en le découpant. Si ce vélin est destiné pour Broderie en or, il a fallu le peindre en safran, & le laisser bien sécher avant de le découper: il y a du vélin de plusieurs épaisseurs. Un bon Découpeur se contente ordinairement de ce talent; il faut qu’il sache un peu dessiner.

Quand le Brodeur a tous ses coupons prêts, il ponce le dessin général sur l’étoffe, en dessine seulement les retraites ou points de rencontre de ses coupons de vélin; il dessine aussi les queues, graines, fleurs, & tout ce qui ne doit pas être exécuté en vélin; ensuite place ses coupons sur la ponçure, suivant que le dessin le lui indique, voyez Pl. 4, fig. 1, a, l, m, & il les fixera avec des points de soie fine, m, m. Il ne collera pas son vélin, comme font quelques mauvais Ouvriers; l’humidité le déformeroit & le feroit racourcir. Quand tout sera bâti & arrêté, il coupera toutes les brides avec des ciseaux, & les supprimera. Les Ouvrieres recouvrent ensuite ce vélin en travers, d’un ou de deux brins d’or, n, n, roulé sur une broche qu’elles conduisent alternativement de droite à gauche du vélin, en fixant l’or à chaque retour avec un point de soie cirée, le plus près du vélin qu’il est possible, sans pourtant le gêner; de façon que l’épaisseur du vélin & les retours de l’or, cachent absolument le point de soie. Si la partie que l’on guipe est trop large pour être faite d’un seul point, & qu’elle soit divisée en plusieurs refentes comme o, o, l’Ouvriere conduit son or point à point sur toute la largeur de l’objet, en exprimant chaque refente par le point de soie qui coud l’or; puis elle ramene sa broche en sens contraire, les points très-enfoncés & très-près de ceux de la rangée précédente, & ainsi jusqu’à ce que l’objet soit couvert d’or d’un bout à l’autre. On lisere la grosse guipure en cordon ou en milanese, pour dessiner & exprimer davantage les contours, sur-tout quand plusieurs compartiments se jouent les uns sur les autres, ce qui ne se fait cependant que pour les gros ouvrages, comme équipages, ornements d’Eglise, &c. On fait de la guipure sans vélin, sur fil ou sur ligneul; quand on veut faire des morceaux détachés & badinants, on les guipe sur des lames de plomb, pour empêcher que l’humidité ne les racornisse, si elles doivent être exposées à l’air. On guipe en frisure & bouillon à points enfilés & employés l’un après l’autre du même sens du passé, comme g, g, g, fig. 3, Pl. 4, ce qui donne plus de relief que le passé, fait variété, & est aussi solide. Quelquefois on guipe les tiges, petits tronçons d’arbre, & moulures de compartiments, de quatre ou cinq points de frisure, puis quatre ou cinq points de bouillon alternativement, le sombre de la frisure & le luisant du bouillon font un mélange agréable: il faut pourtant être sobre de ce procédé. Voyez fig. 7.

On guipe en trait & clinquant: cette derniere guipure differe dans son arrangement, en ce que les brins d’or filé & la frisure, doivent être bien exactement rangés à côté les uns des autres sans jamais se croiser ni se recouvrir; le clinquant, en le guipant, doit à chaque retour recouvrir le tiers ou même la moitié de sa lame. Voyez Pl. 3, fig. 4, une des grandes flammes qui font le plein du manteau de l’Ordre du Saint Esprit. On lisere quelquefois cette guipure de milanese ou de cordon. Le clinquant ne s’emploie guere à d’autres usages; il faut des dessins assortis à ce procédé, la lame étant sujette à se casser quand elle a trop de portée, ou quelle tourne trop court. Les graines, revers de feuilles & petites moulures faites en clinquant, comme s, s, Pl. 4, fig. 1, font valoir le reste de l’ouvrage, & lui donnent du mouvement & de la légéreté.

De la Broderie en Rapport.

Tout ce qui se brode par parties détachées sur de petits métiers, pour être ensuite rassemblé l’un sur l’autre, & prendre plus ou moins d’élévation, s’appelle du rapport; mais on entend communément par Broderie de rapport, les bordures d’habits d’homme, compartiments de jupes, brandebourgs & autres morceaux que les Brodeurs tiennent en magasin, prêts à être appliqués sur tel fond qu’on voudra. On commence, après que le dessin est ordonné sur taffetas, toile ou papier jaune, par profiler tous les contours extérieurs avec une chaînette d’or, nommée pratique, & cousue à petits points de soie, comme b, b, b, Pl. 4, fig. 5; ensuite s’il y a quelques fleurs ou compartiments qu’on veuille traiter légérement, on applique des bandes de réseau fait au boisseau, comme g, g, que l’on fixe par des points de soie dans les fleurs qui le bordent, & qui cacheront & recouvriront ces points quand elles seront brodées. Quelque fois les Ouvriers font eux-mêmes leur réseau sur la place même, par des points lancés & recroisés, qui n’entrent dans l’étoffe qu’aux endroits qui doivent être recouverts de Broderie, comme d, d; ce procédé est bien plus long, mais aussi il est plus délicat & plus exact. Ensuite on brode le passé si le dessin l’exige; on applique les fleurs de paillons p, p, p; on les guipe avec la frisure ou le bouillon, en laissant toujours déborder un peu de la pratique q, q; on fait les feuilles h, h, en paillettes comptées; les tiges i, i, en frisure guipée, toujours en laissant déborder à peu-près la moitié de la pratique. Quand le morceau est tout brodé, bien nétoyé, collé, séché, on le découpe avec des ciseaux pour ôter tout le fond qui paroît, même celui qui est sous le réseau, à moins qu’on n’ait mis sous ce réseau en commençant à travailler, un ruban d’argent ou de nuances: on peut même ajouter ce ruban après que la Broderie est découpée. Quand elle est ainsi dégagée de tout son fond, on la pese pour en savoir au juste la valeur; puis on la bâtit communément sur du papier bleu, pour la serrer en attendant qu’on la vende. Cette Broderie se vend depuis 18 jusqu’à 36 livres l’once, suivant le prix des matieres dont elle est composée. La pratique dont l’Ouvrier a d’abord profilé son ouvrage, sert à ficher le point sans gâter la Broderie, quand on veut l’appliquer sur telle ou telle étoffe. Les Lyonnois, au lieu d’une pratique, ne liserent leur Broderie en rapport, que d’un frisé en deux, ce qui est moins solide. Il se fait des Broderies de rapport en guipure, satiné, clinquant ou nuances, même en chaînette, tant on a trouvé commode de pouvoir avoir en vingt-quatre heures, ce qui ne peut se broder qu’en un mois. Les Broderies de rapport ont encore l’avantage de pouvoir être transportées successivement sur des fonds différents.

De la Broderie en Couchure.

La couchure se fait avec de gros or filé, roulé sur une broche, un, deux, & jusqu’à trois brins ensemble, qu’on coud à plat les uns bien à côté des autres, d’un même point de soie, (voyez Pl. 4, fig. 1, f, f). On en met à côté les unes des autres autant de rangées qu’il en faut pour couvrir telle ou telle surface, comme les fleurs a, e, ou la moulure f, f. La plus grande difficulté de la couchure, est de rendre les retours des rangées d’or imperceptibles comme u, u, u, si la seconde rangée d’or est plus longue que la premiere, & ainsi des autres. Pour exécuter en couchure un objet qui s’alonge en s’élargissant, il faut échapper un seul des trois brins d’or qui sont sur la broche; on l’arrête de quelques points de soie vers le retour, & l’on conserve ainsi le coulant du contour u, u, que les trois brins corromproient. Comme les points de soie de la couchure paroissent beaucoup, on lui donne le nom de la figure que ces points expriment par leur rencontre; ainsi on dit couchure de deux points a, a, en chevron b, b, en écaille, en losange, en serpenteau, &c. On peut varier à l’infini ces rencontres de points dont je donne ici les figures les plus en usage. Quelquefois la couchure se fait à contre-sens de plusieurs points de fil comme h, h, pour lui donner quelques ondulations & varier les luisants de l’or; d’autres fois on recouvre les points de soie f, f, avec de la frisure, ce qui s’appelle couchure à la barre. Quelque soin que l’on prenne en faisant la couchure, les formes & contours sont toujours corrompus; on leur rend leur pureté en les liserant d’un frisé en deux, comme t, t, conduit à la broche & cousu de petits points de soie. On peut diviser la trop grande largeur d’un galon ou compartiment avec du clinquant plissé cousu de soie comme g, g, ou des mosaïques de clinquant plat de différentes formes, ornées de points de frisure, comme l, l. Les queues se font ordinairement en or frisé & couché. Quelquefois on ajoute sur les retours de la couchure des ombres en soie; comme la fleur u, u, ce qui sert en même temps à cacher les retours, & faire jouer les différents objets. D’autres fois on représente en soie plate une ombre portée sur le fond de deux ou trois lignes de largeur, ce qui fait un fort bon effet sur le gros-de-Tours & sur le velours: cette ombre portée doit être de même couleur que le fond. En général, la couchure est la plus commune & la moins solide des Broderies; elle se dégauchit & s’altere facilement: on n’en fait guere que les petits ouvrages pour les Foires.

L’or frisé ne peut être que couché, il s’écorcheroit en passant au travers de l’étoffe.

On fait en couchure de deux brins, des fonds entiers de grands ronds tournés en spirale, comme fig. 2, en les commençant chacun par leur centre. Ces ronds en se mêlant les uns dans les autres, reçoivent différents rayons de lumiere dont le mélange est fort agréable, sur-tout s’ils servent de fond à de grands courants de gros objets brodés en nuances. On fait de pareils fonds en jais blancs ou jaunes.

De la Broderie en Gaufrure.

Pour broder en gaufrure, il faut, après que l’objet est dessiné sur l’étoffe, lancer tout en travers de cet objet, de gros fils bien cirés, à deux lignes les uns des autres, comme a, a, fig. 2, Pl. 3. On arrête ces fils bien droits & bien paralleles de distance en distance, avec de petits points de soie cirée, comme a, a, de maniere que les fils ne puissent plus être dérangés; ensuite en commençant par une extrémité de l’objet, comme b, b, on recouvre ces fils en sens contraire, avec de l’or en deux brins roulé sur une broche, qu’on coud ferme de deux en deux brins de fil, d’un bout à l’autre de l’objet, comme c, c; on revient ensuite, & l’on fait quatre rangées en suivant le même calcul, ce qui donne à chaque rencontre quatre points de soie paralleles; ensuite on continue quatre rangées d’or en rétrogradant d’un fil, chaque point de soie de chaque rangée, toujours d’un bout à l’autre, comme d, d; puis on reprend le premier calcul de quatre rangées, toujours alternativement, jusqu’à ce que la surface qu’on se propose soit absolument couverte d’or, ce qui imite assez bien l’osier. Les points de soie doivent se trouver cachés par le relief du fil; il faut, comme à la couchure, lâcher & coudre un brin d’or de la longueur d’un point aux retours, quand la forme arrondie de l’objet s’alonge en s’élargissant, comme e, e. En général, il faut, pour tout l’or que l’on coud sur les étoffes, tant en gaufrure, couchure, guipure, que satiné, bien tirer la broche, & mener l’or ferme à chaque point avant de tirer tout-à-fait le point en dessous; il faut encore avoir grand soin que les brins d’or ne se croisent jamais & soient toujours rangés bien à plat les uns auprès des autres, si ce n’est aux extrémités où cela est indifférent. On laisse ordinairement passer hors l’objet en commençant, huit à dix lignes du fil d’or; on en laisse autant en coupant l’or pour séparer la broche quand on finit comme f, f. On passe ensuite ces bouts d’or au travers de l’étoffe avec le secours d’une aiguille à passer les bouts, ou même avec celle qu’on tient. Pour rendre à la gaufrure ses formes & cacher les retours, on la lisere d’une milanese ou d’un cordon g, g, qui se coud, non pas en l’embrassant par le point de soie, comme pour la milanese; mais en fichant l’aiguille dans le retors du cordon, & donnant un petit tour de broche en dehors, puis en dedans la main, ce qui cache absolument le point. Cette lisiere doit un peu mordre sur la gaufrure. Quand les morceaux gaufrés doivent être découpés & rapportés ailleurs, on les profile de six ou huit brins de soie brune cousue à très-petits points: c’est de ce travail que sont faites les fleurs de lys des tapis de la Couronne. Il est plus solide que brillant.

De la Broderie en Satiné.

Le satiné ressemble à la gaufrure dans sa marche; il en differe en ce qu’on change la révolution des points à chaque retour; que souvent on satine l’or en un seul brin, & que les fils de l’enlevure sont très-près les uns des autres, & souvent d’épaisseur différente; pour les têtes, les gros fruits ou les grands rinceaux, le Brodeur semble oublier quelques points de soie sur les grandes saillies, pour les laisser lisses, & augmenter le luisant de l’or en cet endroit. Tous les détails du satiné sont à l’article du Bas-relief.

De la Broderie en Paillettes.

Pour broder en paillettes, comme Pl. 4, fig. 3 & fig. 6, il faut en avoir près de soi de différentes grandeurs, par petits tas, sur un ou deux pâtés, comme Pl. 1, fig. e, ainsi que du bouillon & de la frisure; l’Ouvrier enfile une très-fine aiguille de soie cirée (la couleur n’y fait rien); après avoir arrêté un premier point dans l’étoffe, il enfile dans cette aiguille un grain de frisure, puis une paillette, qu’il fait couler le long de son aiguillée jusques sur l’étoffe; il fiche son aiguille dans l’étoffe, la tire de l’autre main, & la ramene tout de suite en dessus, à la distance d’une demi-paillette; il en enfile une seconde, puis un grain de frisure qu’il fait couler comme la premiere fois: il fiche son aiguille dans le trou de la premiere paillette, retire l’aiguille en dessous, ce qui fait recouvrir la moitié de cette premiere paillette par la moitié de la seconde. Le second point de frisure doit paroître se rejoindre au premier, & ne faire qu’une ligne; on l’aide quelquefois avec la pointe des ciseaux, ou celle d’une grosse épingle; le Brodeur ramene son aiguille en dessus, enfile une paillette & un grain de frisure, & continue ainsi tant que l’objet l’exige, en changeant de grandeurs de paillettes, suivant les places & la forme de l’objet qu’il exécute, comme a, fig. 6, & finissant toujours comme il a commencé, par un point de frisure pour arrêter la derniere paillette; ce qui se fait en frisure peut se faire en bouillon, cela est arbitraire. Les grains de frisure ou de bouillon doivent être coupés un peu plus longs que l’espace qui est entre les deux paillettes, afin qu’en serrant le point, ils ne paroissent faire qu’un seul fil d’or qui attache & barre les paillettes. On varie l’arrangement de ces points de frisure, comme on en peut voir quelque exemple, Pl. 5, fig. 3, 4 & 5. Quelques personnes attachent d’abord leurs paillettes avec de la soie, puis la recouvrent de frisure; cette double opération assure beaucoup l’ouvrage, & le rend plus solide. Excepté la derniere paillette de chaque rangée, on ne voit dans tout le cours de l’ouvrage que la moitié de chaque paillette; elles se trouvent arrangées comme des écus quand on les compte. Les personnes qui visent à l’économie, espacent un peu plus chaque paillette en travaillant, ce qui devient considérable sur la quantité; mais l’ouvrage est moins solide, & les formes moins exactes: cette différence va quelquefois à plusieurs onces entre deux Ouvriers qui brodent chacun un morceau pareil.

On brode en paillettes à deux endroits, c’est-à-dire, que cette façon de broder n’a pas d’envers, & qu’il y a des paillettes dessous comme dessus l’étoffe. Pour opérer, il faut que le métier soit debout entre les jambes de la personne qui travaille; elle a deux aiguilles enfilées: quand la premiere aiguille que fiche la main droite, a passé par le trou d’une paillette que présente la main gauche, l’étoffe entre deux, la main gauche fiche son aiguille dans le trou de la paillette qui est de son côté, & tout de suite dans le trou d’une paillette que présente la main droite, l’étoffe entre deux; alors on tire les deux aiguillées en même temps, & le point de frisure de chaque côté se met à sa place comme à l’autre procédé; on continue ainsi tant que le sujet l’exige: cette Broderie est fort longue & très-rare.

Quelquefois après avoir cousu les paillettes en soie, on recouvre cette soie de trois ou quatre brins de trait, comme fig. 6, Pl. 5, ce qui laisse bien mieux briller les paillettes. D’autres fois on les attache avec de la soie rouge ou verte, pour leur donner une teinte d’avanturine; on en recouvre quelques-unes de points de soie courts & longs. Ces variations donnent moyen de faire jouer les objets qui s’avoisinent, quoique d’une même matiere.

On emploie des paillettes comptées sur de l’enlevure, pourvu que les formes soient simples.

On vient tout nouvellement de faire des paillettes colorées une à une, & de la frisure de couleur.

On emploie aussi les paillettes séparément pour former des graines de fruits ou des agréments dans les mosaïques; on en seme des fonds entiers, puis on les attache chacune de deux points d’or en croix.

Depuis qu’on a imaginé de colorier & vernir des lames d’argent, les Brodeurs en font des bouquets & des guirlandes, imitant en quelques sortes les pierres précieuses; ils ont même depuis peu de temps, trouvé l’art de nuer & dégrader le ton de ces lames, en les recouvrant plus ou moins avec des points de soie de nuances assorties. Voyez fig. 11, Pl. 5.

En 1756, on a imaginé des paillettes d’acier noir-d’eau, & des paillettes de verre noir, pour les Broderies de deuil; il ne se passe guere d’années qu’on n’invente quelques petites nouveautés que la mode adopte & réforme tour-à-tour.

On appelle paillettes percées, celles qui le sont de plusieurs trous; on en varie les formes à l’infini. Celles qui sont le plus en usage, sont dessinées Pl. 5, fig. 8, f, g, h, i, l, m, n, o, p, q, r, & l’on en trouve de toutes prêtes chez plusieurs Tireurs d’or. Celles de la figure 9, & autres à volonté, doivent être découpées suivant le dessin qu’on en fournit. On voit fig. 8, bis, & fig. 9, bis, la maniere de les attacher avec la frisure ou le bouillon.

De la Broderie en Taillure.

Nous avons dit dans l’Introduction que la Broderie en taillure étoit la premiere & la plus ancienne des Broderies: en voici les procédés.

Soit qu’on la fasse en étoffe d’or, de soie ou de laine, on ponce d’abord sans ordre & le plus rapproché qu’il est possible (sur l’étoffe qu’on veut découper), les fleurs ou compartiments dont on a besoin, comme fig. 11, Pl. 5; on les dessine avec toutes leurs nervures; on découpe ensuite toutes ces pieces avec des ciseaux, en les laissant de trois ou quatre lignes plus longues aux endroits qui doivent être recouverts par d’autres. On les numérote par l’envers de numéros pareils à ceux qui doivent être sur chaque partie du poncif, & qui serviront à les reconnoître quand elles seront découpées & qu’on voudra les mettre en place. Cette premiere opération s’appelle faire l’épargne. Si l’étoffe à tailler est trop mince, on lui donne de la consistance en collant du papier à l’envers avant de la dessiner; cela empêche les pieces découpées de s’effiler.

Si l’étoffe qu’on veut découper est précieuse, ou qu’on ait beaucoup de morceaux pareils, voici une autre maniere de préparer l’épargne. On pique deux papiers ensemble du dessin qu’on veut exécuter; on découpe un de ces dessins en autant de petites parties que le dessin le permet; on réunit toutes ces parties sans ordre & le plus rapprochées qu’il est possible, sur un papier blanc de la largeur de l’étoffe à découper: on trace tous ces contours en crayon bien exactement; on les pique, & l’épargne est faite.

On ponce ensuite le dessin général sur l’étoffe qu’on veut broder; on dessine légérement & un peu en dedans, les principaux contours; on dessine encore les queues, graines, &c, qui ne sont point de taillure, comme K, K, fig. 12; puis on enduit de colle ou d’empois l’envers de chaque morceau de taillure, surtout les bords; on place chaque morceau sur les contours tracés sur l’étoffe suivant les numéros du poncif; on l’étale & on l’appuie bien proprement au travers d’un papier bien sec, ayant attention que les emmanchements des compartiments interrompus r, r, r, r, se suivent bien, & ne paroissent point cassés.

Quand tout est bien sec, les Ouvriers profilent tous les contours extérieurs, en mordant un peu les points dans la taillure; puis ils liserent tous les contours, nervures, revers, &c, avec du cordon ou de la milanese, comme l, l; quelquefois on exprime les ombres par de longs points de soie ou de laine, comme m, m, ce qui s’appelle harpé ou hachebaché. Quelquefois on enleve le dessous des feuilles ou compartiments, avec des morceaux de drap ou de serge, ce qui s’appelle emboutir. Les caparaçons, tapis d’étalage, couvertures de chariots, se font ordinairement en laine, de ce genre de Broderie. Les figures de bannieres pour la campagne, se font en satin, & pour les carrosses & meubles riches, la taillure se fait de glacé ou de tissu d’or: on y mêle quelquefois des feuilles ou des moulures de guipure ou de satiné, & de petits enjolivements en paillettes.

Il se fait aussi de la taillure en peaux d’agneau d’Astracan, ou hermines teintes, puis rebordées & ornées de chenille ou de paillettes: cette invention n’est pas ancienne, & peut encore se perfectionner.

Comme il seroit presqu’impossible d’exécuter en fabrique des étoffes brochées, suivant les différentes formes des pentes, chantournés, impériales, & autres parties d’un meuble complet, on y supplée en découpant les fleurs & feuilles de ces étoffes, pour en former, en les réunissant sur un fond uni, les bordures & encadrements convenables, suivant les contours donnés par le Tapissier. Il a d’abord fallu faire un dessin, où ces fleurs & les queues qui doivent les emmancher, fussent tracées; on bâtit à petits points tout autour, chaque fleur, suivant la place que le dessin indique; on la profile de soie assortissante au fond ou à sa nuance; on brode à points, les queues, feuilles & autres liaisons nécessaires: on colle l’envers, & l’ouvrage est fait. Il y a beaucoup d’apprêt à cette sorte de taillure. Il y auroit beaucoup d’économie à faire brocher par la Fabrique, toutes les fleurs & feuilles pareilles, sur une même ligne & le plus rapprochées possible.

De la Broderie en Jais.

La Broderie en jais se fait en enfilant chaque grain de jais, ou d’une soie bien cirée, ou d’un laiton très-fin, qu’on emploie ensuite comme la soie passée, sur la superficie des objets, voyez Pl. 5, fig. 14, a, a, en choisissant les grains plus ou moins longs, suivant la largeur de l’objet b, b. Il faut que le dessin soit composé exprès pour ce genre de travail, qui ne peut guere exprimer les choses groupées ou fuyantes: comme le tuyau du jais est ordinairement fort étroit, quand on le coud avec de la soie, au lieu d’aiguille, on passe la soie dans la boucle que forme un crin ployé en deux; cela coule plus librement; il est vrai qu’il faut faire le trou dans l’étoffe avec une aiguille, chaque fois qu’on veut employer un grain. Il est à propos que le point de soie soit un rien plus long que le grain de jais, autrement, ou le jais casseroit, ou il couperoit la soie qui le coud. On lisere ordinairement le jais avec de la chenille, pour garantir les mains de ceux qui en veulent dans leurs habits; cette matiere égratigne facilement: elle est en général d’un mauvais usage pour les hardes.

On couvre des fonds entiers de jais jaune ou blanc, cousu en plusieurs spirales qui se confondent les unes dans les autres, & qui imitent assez bien l’or & l’argent: les fleurs & fruits brodés en chenille ressortent très-bien sur ces sortes de fonds.

On entremêle quelquefois les fleurs brodées en jais, de paillettes de verre, margueritains, & petits grains de différentes formes, comme c, c, c, fig. 14. Le meilleur jais vient de Milan; il faut qu’il soit court, bien égal de grosseur & coupé bien net: à Paris, ce sont les Émailleurs qui le font & qui le vendent.

De la Broderie en Nuances.

La Broderie nuée, soit en soie, en laine ou chenille, exige beaucoup de goût & d’intelligence; non-seulement elle exprime la forme des objets, comme celle d’or ou d’argent; il faut encore qu’elle peigne leur couleur & leur dégradation: l’Art de fondre les nuances pour faire sentir la lumiere ou la rondeur, n’est pas un art facile. Combien de gens s’applaudissent de leur ouvrage, qui n’en ont pas les premiers éléments? Non-seulement les points doivent se courber suivant les nervures ou les artérioles des feuilles, pour en exprimer le mouvement. Voyez Pl. 3, fig. 7, a, a, a. Il faut encore placer les teintes à propos, éviter les épaisseurs; elles ôtent la grace & la légéreté de l’ouvrage; il faut encore, & sur-tout pour les fleurs, éviter la multiplicité des nuances; les Ouvriers médiocres croyent n’en jamais mettre assez; ils n’osent à propos sauter une ou deux nuances pour heurter les effets: il faut, tant qu’on le peut, faire de grands points dans les grandes parties, la multiplicité des petits points ôte le lustre de la soie; il est encore à propos d’éviter de toucher la soie en travaillant, encore moins passer le dez dessus; que toutes les fleurs d’une même espece ne soient pas toutes du même ton, comme il arrive trop souvent, la Nature en présente de claires & de brunes, il faut l’imiter, c’est une maîtresse sûre.

On brode en soie des tableaux d’histoire de toutes grandeurs, des paysages, & quelquefois même des portraits[l]; mais ce sont des chef-d’œuvres très-rares, & ceux qui les ont faits ont toujours eu la docilité de se laisser conduire par d’habiles Peintres. La soie plate & la trême d’Alais, sont les matieres préférables pour ce genre d’ouvrage; on l’emploie à points fendus & rentrants les uns dans les autres, soit en suivant le sens des muscles, soit tout d’un sens, cela est arbitraire. Il ne faut point d’enlevure sous la Broderie en soie nuée; cela est d’aussi mauvais goût que les lumieres en relief dont quelques Allemands ont cru embellir leurs tableaux. Comme la soie plate est fort grosse quand on l’achette, on la refend facilement avec les doigts par aiguillées aussi fines qu’on le desire.

[l] On peut voir un beau portrait de Louis XIV, au Garde-meuble du Roi; les tableaux de quelques ornements d’Eglise, & sur-tout les tableaux brodés du Trône du Roi, à Versailles, représentant les Titans foudroyés, & Jupiter confié aux Corybantes. M. Rivet, habile Brodeur, qui vient de finir ces morceaux d’après les tableaux de le Brun, a bien voulu m’aider de ses lumieres pour différents articles de ce Mémoire.

Les fleurs & compartiments pour meubles ou vêtements, se brodent ordinairement avec la soie de Grenade, sur-tout si c’est en passé. Quoique les ombres ne soient dans la Nature qu’une privation de lumiere qui présente les nuances des objets plus sombres & plus éteints, il est d’usage de les exprimer, (sur-tout pour les fleurs brodées), par des teintes de plus en plus vives; on n’ose pas (même pour les choses qui sont censées plus éloignées de l’œil), hasarder les demi-teintes ni ces couleurs sales & équivoques qui donneroient tant de fraîcheur aux fleurs dominantes, & les rendroient plus vives & plus saillantes: l’habitude fait qu’on n’est point choqué de ces contre-sens, qui démentent chaque jour les meilleurs tableaux. Depuis quelque temps on préfere à la soie de Grenade, un cordonnet fin & égal, dont le grain est plus agréable; nous devons cet exemple aux Chinois, chez qui plusieurs Curieux ont fait broder des habits de la plus grande régularité. Les Marchands en tiennent des assortiments.

Un autre procédé beaucoup plus expéditif, c’est de lancer une ou plusieurs nuances d’un bout à l’autre de chaque objet, en les fondant l’une dans l’autre; & quand la surface est toute couverte de soies, on la croise d’autres soies fines assorties aux premieres nuances, & lancées à la distance de deux ou trois lignes les unes des autres, comme la rose, fig. 6, Pl. 3, ou la feuille de vigne, fig. 4, Pl. 7; puis on arrête ces dernieres soies de petits points imperceptibles, ce qui s’appelle râcher, comme le présente la figure. Ce procédé est bon pour les grandes parties, & les ouvrages qui ne doivent être vus que de loin. La soie en est fort luisante: les queues & nervures se font à points fendus à l’ordinaire.

Quelques Communautés Religieuses brodent sur de gros papier, des corbeilles & bouquets de fleurs en soie plate, nués à deux endroits; la levée de point ou jonction d’une feuille à l’autre, se trouve à-peu-près coupée par le coup d’aiguille répété à côté l’un de l’autre, ce qui nuit à la solidité, & fait que malgré la propreté du travail, ce genre de Broderie n’a guere d’autre usage que d’être mis sous verre ou dans des livres.

De la Broderie en Chenille.

Il y a deux manieres de broder en chenille, l’une en la cousant sur l’étoffe avec une soie cirée de la même couleur; les points se trouvent cachés par les poils de la chenille, quand on a soin de faire le point un peu de biais, du sens que la chenille est torse. Cette chenille a d’abord été roulée sur une broche qui sert à la mener ferme en la cousant, & la garantit de la froissure de la main; on coupe la chenille, quand la nuance ou l’objet sont finis, à un pouce de distance du dernier point, & ce bout qui déborde, on le passe au travers de l’étoffe tout auprès du dernier point de soie, avec une aiguille à passer les bouts. Voy. Pl. 3, fig. 5.

On peut nuer les grands objets par ce procédé, en faisant les rangées plus ou moins longues, & les continuant de la nuance suivante, selon que les ombres de l’objet l’exigent. Il est rare de coucher la chenille deux brins à la fois; cela peut pourtant arriver pour de grands compartiments d’une seule couleur.

L’autre maniere de broder en chenille, est de l’enfiler par aiguillées courtes dans une aiguille à longue tête, & la passer au travers de l’étoffe, soit en passé soit en la nuant à points courts & longs comme on fait en soie pour fondre les teintes; on ne doit pas employer la chenille double comme on fait la soie; ce procédé fond mieux les nuances, il fait plus velouté que la chenille couchée. La broderie en chenille à l’aiguille, consomme un peu plus de marchandise, tant à cause des passages qu’on fait à l’envers de l’étoffe, que parce que la chenille est sujette à s’écorcher, si l’Ouvrier n’a pas l’attention de la soulager en tirant son point.

Si la chenille s’écorche en travaillant, il faut arrêter le dernier point, défiler son aiguille, couper ce qui est écorché, & renfiler le reste s’il en vaut la peine. On ne doit pas faire de nœud au commencement de l’aiguillée, mais l’arrêter de deux ou trois petits points perdus, comme le passé d’or, voyez Pl. 4, fig. 3, b, b. Il ne faut pas non plus matelasser l’ouvrage en mettant les points trop près les uns des autres, mais seulement laisser assez peu d’espace pour qu’on n’apperçoive pas le fond de l’étoffe entre chaque point.

Quelques personnes emploient la chenille en chaînette au crochet, & elle fait un bon effet. Il s’en fait de trois grosseurs différentes: on sent bien que la plus fine se nue mieux, est plus longue à travailler, & plus chere en elle-même: en général, la Broderie en chenille n’est pas d’un excellent usage; elle se flétrit facilement, prend & conserve la poussiere.

De la Broderie en Laine.

On brode en laine fine d’Angleterre à points fendus & en passé, comme on fait en soie; il n’y a de différence que dans la maniere d’enfiler son aiguille: il faut ployer le bout de l’aiguillée en deux, & faire entrer la boucle que forme cette laine dans le trou de l’aiguille; il seroit très-difficile d’en venir à bout autrement à cause du ressort des poils dont la laine est formée. On brode en laine fine les armes de bandoulieres, supports de blason, ornemens d’Eglise, robes de femmes, &c. On s’en sert encore en chaînette; cette matiere a l’avantage de donner des couleurs plus vives & de plus de résistance que la soie. Il y en a de toutes les nuances.

Pour les équipages d’armées, & autres gros ouvrages, on se sert de grosse laine, ainsi que pour faire des cordons à lisérer la taillure de laine; ces équipages sont moins lourds, prennent moins d’eau, & sont d’un meilleur usage que les caparaçons en tapisserie. L’expérience l’a prouvé.

De la Broderie en Tapisserie.

Quoique la Broderie en tapisserie ne soit pas du ressort des Brodeurs, j’ai cru devoir donner une idée des procédés de ce travail.

On brode en tapisserie gros & petit point des meubles de toute espece; le dessein étant tracé à l’encre sur du canevas gros à volonté, on le fait retracer par de petits points de filoselle sur tous les contours, pour indiquer les différentes nuances. Voy. Pl. 3, fig. 2. Les fils du canevas servent à régler les points de soie ou de laine avec lesquels on brode. Le gros point se fait en embrassant quarrément deux fils du canevas, maille à maille, comme fig. 9, a, a, tout le long de l’objet, ou du fond qu’on brode; puis on reprend la même marche en sens contraire, comme b, b, ce qui recroise chaque point & bouche absolument les trous du canevas; on sent bien qu’il faut proportionner la grosseur de la laine à la grosseur du canevas. On plaque d’une ou deux couleurs pour imiter le damas, comme fig. 10, ou l’on nue en toutes nuances en se réglant par les fils.

Le petit point se prend d’angle en angle du canevas, voyez fig. 8; puis revenant en sens contraire aussi d’angle en angle pour recouvrir: il donne à peu-près le même effet, avec cette différence, que le petit point exprime mieux les formes. Le gros point se fait sur du canevas fin, & le petit point sur de gros canevas. Ce travail a dans son méchanisme quelque rapport avec la mosaïque. Quelques Marchands tiennent en magasin des fauteuils & sophas, dont les nuances sont faites, il ne reste que les fonds à faire pour amuser les personnes qui ne veulent pas se donner beaucoup de peine. On brode beaucoup en tapisserie dans les Communautés Religieuses: c’est un travail facile.

Quelquefois avant de broder, on applique le canevas tout dessiné sur un fond d’or ou de soie; quand les fleurs ou fruits sont brodés en la maniere susdite, & en embrassant à chaque point l’étoffe qui est dessous, on coupe la lisiere du canevas, puis on tire adroitement les fils l’un après l’autre, jusqu’à ce qu’il n’en reste pas un seul; l’étoffe qui étoit dessous & qui se trouve à découvert, devient le vrai fond de l’ouvrage; le canevas n’a servi qu’à régler le point.

Le marly rend le même service, & est bien plus commode; il suffit de le découper autour des objets quand la Broderie est faite, & rien ne paroît. Comme la laine a des couleurs plus vives & qui se conservent mieux que celles de la soie, on fait volontiers les nuances brunes en laine, & les claires en soie.

De la Broderie en Chaînette & au Tambour.

La Broderie en chaînette dont beaucoup de Dames s’occupent, s’est long-temps faite ou sur le doigt ou sur un métier ordinaire avec une aiguille à coudre. La ville de Vendôme étoit renommée pour ce genre de travail. Depuis à-peu-près dix ans qu’on nous a apporté de Chine un procédé aussi correct & six fois plus expéditif, on a abandonné l’autre maniere d’opérer.

Quand l’étoffe a été tendue sur un cercle d’éclisse appellé Tambour, voyez Pl. 1, fig. 7 & 8, & arrêtée avec la sangle bouclée qui l’entoure b, b, la personne qui veut broder prend l’outil, fig. 12, dont la pointe a forme un crochet ou hameçon imperceptible; la vis b arrête l’aiguille dans un manche c de buis ou d’ivoire. La Brodeuse après s’être assise, avoir pris sur ses genoux le métier ou tambour, & tourné devant elle la surface extérieure de son tambour, qui est mobile, ou sur des vis c, c, ou sur un genouil d, fiche la pointe de son outil dans l’étoffe à l’endroit que le dessin lui indique; elle acroche avec l’hameçon de son outil, une premiere boucle d’or ou de soie que lui présente la main de dessous; elle ramene cette boucle en dessus avec l’outil & l’autre main, en appuyant un peu le dos de l’outil pour ouvrir le trou de l’étoffe; elle fiche ensuite son aiguille une ligne plus loin sur le trait dessiné, sans la sortir de la premiere boucle; accroche le brin d’or que lui présente la main de dessous, le ramene en dessus, le sort de la premiere boucle en contenant l’or un peu ferme avec la main de dessous, & ainsi de suite; l’habitude fait le reste. Pour arrêter un dernier point, ou former la pointe d’une feuille, on laisse le dernier point en l’air; on en sort l’outil à vuide, & une ligne plus loin on ramene l’or de dessous; on lui fait embrasser le point qui restoit en l’air, on tire doucement en dessous, & tout est arrêté. L’or qu’on emploie doit être souple & fin; il faut de l’expérience pour ne le pas écorcher.

Quand la chaînette est faite d’or ou d’argent, on la fait cylindrer pour lui donner plus de luisant; l’or en s’écrasant sous le cylindre devient une espece de lame brillante: mais l’étoffe y perd quelque chose de sa fraîcheur. On lisere au tambour de petits damas, des toiles peintes, des linons brochés.

De la Broderie du Blason.

Les émaux du Blason se brodent ordinairement en cordonnet, couché du même sens que l’on exprime leur couleur sur les dessins & gravures; c’est-à-dire, que l’azur ou bleu se couche en travers de l’écusson parallélement, comme fig. 5, Pl. 7; gueule ou rouge, se couche perpendiculairement, comme fig. 6; sinople ou verd, se couche en biais de gauche à droite de l’écusson, comme fig. 7; pourpre ou cramoisi, se couche de droite à gauche, comme fig. 8; sable ou noir se lance à volonté, rabattu en petits carreaux, comme fig. 9: ces rayures sont consacrées par les principes du Blason. Les métaux qui sont ou or ou argent, se représentent par le jaune ou le blanc, pour les ouvrages communs, couché à volonté. Dans les Blasons précieux, on emploie l’or ou l’argent couché ou satiné; quelquefois même on exprime le champ d’or ou autres pieces qui composent le Blason, par des paillons découpés à volonté; si ce sont de très-petits objets, on peut les faire en frisure ou bouillon: rarement trouve-t-on métal sur métal, ou émail sur émail; cela n’est cependant pas sans exemple. Il faut être exact à suivre les émaux ou couleurs annoncées par les cachets ou dessins, plusieurs familles portant les mêmes pieces, variées seulement par les couleurs.

Il seroit à désirer que tout Brodeur eût au moins les premiers éléments du Blason.

Il est assez d’usage de séparer les quartiers qui composent le Blason, ainsi que les surtouts, par une formation ou profil noir. Les couronnes, cartouches, supports, &c, doivent être brodés de rapport, afin de pouvoir être emboutis à volonté; les coliers d’Ordres & leurs croix, demandent de l’exactitude & de la délicatesse: on peut les faire valoir par des formations de soies assorties aux objets.

Les yeux des animaux qui servent de support aux Blasons, se font souvent avec un gros grain de jais noir, rond ou ovale, percé & rattaché de quelques points de soie, ce qui exprime très-bien la prunelle.

Le cri des Armes, les devises & légendes se brodent communément sur des banderolles de laine ou d’argent couché; les lettres se font en soie ou laine noire passée. Pour bien exprimer les angles & les déliés de chaque lettre, il est à propos d’en tracer d’abord les contours par des soyes lancées d’un bout à l’autre de chaque jambage: puis recouvrir ces jambages & les soyes qui les tracent (sans les déranger) en passé pris un peu de biais. Je suppose que l’Orthographe a bien été observée par celui qui a fait le dessein.

De la Broderie en Fourrure.

Depuis qu’on a réussi à teindre l’hermine en toutes couleurs, les Brodeurs en ont fait des compartiments & des fleurs découpées, collées & ornées de graine & lisiere de paillettes; on y mêle de la peau d’agneau d’Astracan, sur laquelle on brode des compartiments de paillettes. Quand on ne veut qu’imiter la fourrure, on lance le compartiment qu’on projette, en soie plate, assortie à la peau qu’on veut imiter; puis on fait les poils à claire-voie, en sens contraire à la soie, avec de la chenille aussi assortie. Ces nouveautés ont assez le caractere de l’hiver, & réussissent très-bien. Il se fait aussi des Broderies en plumes de geai & de perdrix, râchées de soies assorties, & bordées de paillettes; on fait encore des compartiments d’ailes de mouches cantharides & autres scarabées colorés, rabattus de fils d’or, & mille autres inventions qui éclosent de temps en temps.

De la Broderie de Marseille.

La Broderie de Marseille se fait en piquant de petits points de fil blanc, tous les contours des compartiments ou fleurs dessinées en blanc sur de la batiste ou mousseline doublée d’une autre toile plus forte & tendue sur un métier ordinaire. Quand tous les objets sont ainsi piqués, on retourne le métier, puis avec un poinçon ou la tête d’une grosse épingle, on insinue plus ou moins de coton filé entre les deux étoffes, par un petit trou fait à l’envers de chaque fleur, pour leur donner du relief. Quand on a ainsi rembouré tous les objets, en prenant bien garde de crever la batiste ou mousseline, on retourne le métier, puis on seme tous les fonds du dessin de nœuds de fil, faits à l’aiguille l’un après l’autre & très-pressés, ce qui produit un fond sablé & les fleurs lisses assez agréables, sur-tout pour des meubles de bains.

Les couvre-pieds & vêtements piqués, se font un peu différemment; après qu’on a tendu sur un métier l’étoffe qui doit servir de doublure, on la couvre en plein d’une légere couche de coton cardé; on recouvre le tout de la belle étoffe que l’on fixe bien étendue, par des points ou des épingles tout autour; on trace légérement avec de la craie, les écailles, carreaux ou mosaïques que l’on veut représenter; puis on pique tous les contours de petits points de soie ou de fil assorti à l’étoffe. Les Tapissiers se sont arrogés le droit de broder des lits suivant ce procédé, ce qui a donné matiere à quelques procès.

De la Broderie en Nœuds.

On brode des robes, des meubles, en cousant à petits points les nœuds que font les Dames en s’amusant avec leur navette, voyez Pl. 5, fig. 10. Il n’est pas besoin, comme à la Broderie en chenille, de passer les bouts chaque fois qu’on est obligé de couper, il suffit d’arrêter le dernier nœud de deux points de soie: il y a peu d’ouvrages aussi solides. Quand les objets sont un peu gros, on peut les nuer comme avec la soie; on recouvre quelquefois par de gros & grands points de soie, pour exprimer des masses de lumiere, ou des formations d’ombre, tout cela dépend du goût. Il y a des nœuds de différentes grosseurs; il s’en fait en laine, en fil, en soie; ceux à deux côtés, Pl. 5, fig. 15, sont très-propres à lisérer les grands compartiments.

De la Broderie en Blanc.

On brode sur mousseline en coton, fil plat, ou fil de Maline, à points piqués, en chaînette, ou en une infinité de petits jours, ou mosaïques, imitant les points de dentelle; ce qui se fait par différentes combinaisons des fils de la mousseline qu’on resserre les uns près des autres avec des points de fil très-fin comptés réguliérement. Si cette Broderie est destinée à faire des manchettes, on y fabrique une dent, ou en points noués, ou en petits œillets: quelquefois on brode deux mousselines ensemble, soit en brodant les contours du dessein qu’on met dessous, d’un cordonnet qu’on coud à petits points & qui embrasse les deux mousselines; soit en lisérant les objets d’un point noué ou d’une chaînette; puis on découpe l’une de ces deux mousselines, autour des fleurs & des feuillages. On ne dessine point la Broderie de mousseline sur l’étoffe; mais on bâtit à petits points la mousseline sur le dessein, qui doit être en papier ou parchemin jaune ou verd.

On peut avoir chez soi nombre d’Ouvrieres de cette espece sans craindre les Jurés-Brodeurs.

Tout ce qu’on brode en or se peut exécuter en argent; la différence est à peu-près du tiers pour le prix des matieres, le prix de la main-d’œuvre est le même: tout l’or que l’on emploie en Broderie n’est que de l’argent doré: le Mémoire du Tireur d’or est utile à consulter; il a beaucoup de rapport avec celui-ci.

Les odeurs fortes noircissent facilement la Broderie, sur-tout celle qui est faite en argent; on la nétoie avec de la mie de pain rassis, qu’on fait chauffer dans un poëlon bien net; on répand cette mie toute chaude sur la Broderie, on la frotte avec la paume de la main, on l’étend de façon qu’il y en ait par-tout sur l’ouvrage, on couvre le tout de plusieurs linges; quand tout est refroidi, on retourne le métier, on le bat par l’envers avec une baguette; on vergette la Broderie, puis on colle avec de la gomme ou de l’empois bien étalé sur l’envers de la Broderie.

On la nétoie encore avec du talc calciné & tamisé très-fin, ou de l’os de seche pulvérisé. Quelques personnes ont l’art de rendre à l’or noirci & très-passé, sa couleur & son éclat, sans altérer le fond de la Broderie; mais c’est un secret de pere en fils, dont une famille à Paris fait dépendre sa subsistance.

On rend encore à l’or blanchi sa couleur pour quelques instants, en l’exposant à la fumée de plumes ou cheveux brûlés.

Il y a quelques autres procédés dérivés de ceux-ci, qu’on peut étendre à l’infini, suivant les matériaux qu’on emploie, & le génie de ceux qui operent: j’ai tâché d’indiquer dans ce Mémoire, ceux qui sont les plus familiers.

Pour montrer la variété des goûts dans l’espace d’environ un siécle, j’ai joint à la fin de ce Mémoire, plusieurs desseins exécutés à vingt ou trente ans les uns des autres, pour des Bordures d’habits d’hommes.

Fin de l’Art du Brodeur.