L’ART
DU BRODEUR.

INTRODUCTION.


Ce seroit une partie d’histoire longue & curieuse, que celle des progrès & des variations du Luxe chez les différentes Nations; il suffit, je pense, pour l’objet présent, de rechercher l’origine de la Broderie: les Livres Saints & l’Histoire me la présentent plus ancienne que la Peinture, avec laquelle elle a plusieurs rapports. Il paroît que c’est en Asie, où la Broderie a pris naissance. Attalus, Roi de Pergame, fut un des premiers qui ajouta l’or aux étoffes.

La Broderie s’est long-temps appellée du nom des Phrygiens (Phrygies), apparemment parce qu’ils excelloient dans cet Art.

Les Grecs l’ont beaucoup cultivée; quelques-unes de leurs Loix somptuaires en font foi[a].

[a] Diodore de Sicile, nous dit que Zaleuque, Législateur des Locriens, ne permit la Broderie qu’aux femmes qui vouloient faire commerce de leurs charmes.

Des Grecs, la Broderie, comme les autres Arts, est passée aux Romains[b], & des Romains elle nous est parvenue.

[b] Denys d’Halicarnasse cite Tarquin l’ancien, comme le premier qui parut dans Rome vêtu d’une Robbe brodée d’or.

Cet Art a sans doute reçu de grands secours de la Sculpture pour les formes, & de la Peinture pour la dégradation des couleurs.

Chez les premiers Romains, la Broderie consistoit en des bandes d’étoffe découpée, dont on chamarroit la bordure des habits[c]; ensuite vint l’imitation de la feuille d’Acanthe, dont on forma des rinceaux; puis petit à petit on a cherché à imiter tous les objets que présentent l’Art & la Nature.

[c] Les premieres Broderies chez les Romains, n’étoient que des bandes d’étoffe, découpées & cordonnées, dont on chamarroit les habits; les plus modestes n’en mettoient qu’une bande, d’autres deux, trois, quatre, & jusqu’à sept, dont ces habits prenoient leurs noms, toujours tirés de la Langue Grecque; Molores, Dilores, Trilores, Tetralores, Pentalores, Exlores, Eptalores. Sous Constantin toutes les Robbes étoient Eptalores, c’est-à-dire à sept bandes, comme les falbalas de nos Dames.

Cet Art par sa magnificence & par son prix, fut long-temps réservé pour les Temples, les Rois & les Pontifes: on en enrichissoit la bordure des manteaux de Byssus, & de cette précieuse Pourpre dont il ne nous reste guere que la description.

Envain les Loix somptuaires dans différentes circonstances, en défendirent-elles l’usage; le luxe & l’industrie l’ont toujours étendue & fait reparoître sous mille formes différentes[d].

[d] En France, la Broderie succede aux fourrures sous Philippe le-Bel. Loi de 1315, qui défend la Broderie, excepté pour les Princes du Sang Royal. Henri II. permet seulement les bordures d’habits brodées en soie.

Louis XIII. & Louis XIV, ont rendu nombre d’Edits pour arrêter le luxe, & nommément la Broderie.

Définition de la Broderie.

Broder est l’art d’ajouter à la surface d’une étoffe déja fabriquée & finie, la représentation de tel objet qu’on le desire, à plat ou de relief; en or, argent ou nuances.

Il n’est guere de Nations qui ne brodent avec les différentes matieres que produit leur climat.

Les Chinois[e] patients & laborieux, brodent en soie plate, soie torse, & l’écorce d’arbre filée, d’une régularité qui n’a point d’égale; les différents sens dont ils conduisent leur soie, l’extrême propreté & le soin avec lequel ils travaillent, conservent tout le luisant & la fraîcheur de leurs nuances. Ils liserent souvent leur Broderie d’un papier doré & filé sur soie, qu’eux seuls savent faire. Il n’y a point de pays où l’on travaille si proprement, si abondamment, ni à si bon marché. Je ne sais si l’on peut placer au rang de leur Broderie des bouquets, vases & figures de cordonnets, artistement collés près les uns des autres, en toutes nuances sur du papier très-fin; mais j’ai l’expérience qu’on en peut tirer un bon parti, en rabattant ou attachant ces sujets sur étoffe avec une soie très-fine, après avoir arraché le superflu du papier. Ces fleurs, dont les nuances sont très-vives, sont sur-tout propres à orner des Ecrans, Tapisseries ou petits meubles; en Robes, les cordonnets sont sujets à se décoller au brouillard & à tout air humide.

[e] Voyez le Pere du Halde.

Les Chinois nous envoient encore des fleurs de mousseline en relief, gaudronnées au fer, très-bien colorées, qu’on emploie avec le même succès que les fleurs d’Italie pour les Jupes de Cour.

Les Indiens excellent à broder avec le coton filé, sur mousseline; ils emploient sur gaze, des joncs, cuirasses d’insectes, ongles & griffes d’animaux, des noyaux & fruits secs, & sur-tout des plumes d’oiseaux: ils entremêlent les couleurs sans harmonie comme sans goût; ce n’est qu’une espece de mosaïque bizarre, qui n’annonce aucune intention, & ne représente aucun objet.

Quelques femmes du Canada brodent avec leurs cheveux & autres poils d’animaux; elles représentent assez bien les ramifications des Agates herborisées & de plusieurs plantes: elles insinuent dans leurs ouvrages des peaux de Serpents coupées par lanieres, des morceaux de fourrure patiemment raccordés. Si leur Broderie n’est pas si éclatante que celle des Chinois, elle n’est pas moins industrieuse.

Les filles Negres du Sénégal, avant de se marier, se font broder la peau de différentes figures de fleurs & d’animaux de toutes couleurs[f].

[f] Voyez Bomarre, article Pierre à fard, & M. de Buffon, Tome 5, page 131.

Les Georgiennes & les femmes Turques, réussissent merveilleusement à broder sur la gaze la plus légere, sur le crêpe & sur les étoffes les plus déliées: elles emploient l’or filé avec une délicatesse presque inconcevable; elles représentent les objets les plus mignons sur maroquin, sans altérer les formes ni écorcher l’or le plus fin, par un procédé qui nous est absolument inconnu. Elles ornent quelquefois leurs Broderies de pieces de monnoies des différentes Nations, & les Voyageurs instruits ont souvent trouvé dans leurs vieilles nippes, des médailles précieuses & intéressantes[g].

[g] Voyez le Dictionnaire du Commerce, art. Compagnie de Gênes.

Les Saxonnes imitent assez bien les dessins des plus belles dentelles; leur Broderie en fil plat sur mousseline, est la plus délicate & la plus correcte que nous connoissions dans ce genre.

Les Broderies de Venise & de Milan, ont long-temps été célebres par leur nuance & leur propreté; leur excessive cherté en a plusieurs fois fait défendre l’usage[h].

[h] Voyez le Commissaire Lamarre, au Traité de la Police.

Les Allemands (& sur-tout à Vienne) sont à présent les seuls qui le disputent à la France, pour la légéreté & l’intelligence du coloris.

Depuis environ deux ans, les Fabriquants d’étoffes de Lyon, enrichissent leurs belles nuances de compartiments de paillettes & paillons, qu’ils font broder dans leurs Fabriques; ils marient avec beaucoup d’intelligence les chefs-d’œuvres de la navette à ceux de l’aiguille: ils viennent de faire des étoffes à six cens francs l’aune pour habits d’homme; & l’on n’est plus effrayé de ce prix excessif.

Presque toutes les matieres peuvent être employées en Broderie; l’or, les fourrures, les perles, le burgos, la marcassite taillée, les pierres précieuses, le diamant même: l’industrie & la vanité des hommes met toute la Nature à contribution; mais ces choses, toutes précieuses qu’elles sont, n’ont d’agrément qu’autant qu’elles sont bien mises en place: distribuées avec goût, leur effet augmente: de la cadence dans les formes, de justes oppositions du grand au petit, du fort au foible, du doux au coloré, sur-tout des vuides & des repos; en un mot une imitation choisie de la Nature, & les principes généraux à tous les Arts.

Je ne serois pas Dessinateur, que je soutiendrois (& il ne me seroit pas difficile de le prouver), que le Dessin est la base & le fondement de la Broderie. Il détermine les formes & la belle distribution; il donne de l’harmonie, regle les proportions, ajoute un nouveau mérite à l’ouvrage, par l’économie des différentes matieres, & l’opposition ou le mélange des différents procédés.

Il faut donc que le Dessinateur joigne à son talent, la connoissance des détails & des difficultés de la Broderie, pour se conformer aux possibilités de l’exécution; comme il seroit à desirer que les Ouvriers eussent au moins les premiers éléments du Dessin, pour ne pas corrompre les formes & les emmanchements, ainsi qu’il arrive trop fréquemment. Je le répete, le Dessin est l’ame de la Broderie, & c’est par le Dessin que péchent les ouvrages de la plupart des Nations dont je viens de parler.

Nous autres François, qui portons l’attention la plus réfléchie sur ce qui a quelque rapport au luxe, il est étonnant le parti que nous tirons des découvertes faites par les autres Nations, en les variant, les améliorant & les adaptant de la maniere la plus agréable à de nouveaux usages: il suffit pour s’en convaincre, de voir les chefs-d’œuvres que renferme le Garde-meuble du Roi, & le concours des Etrangers pour avoir de nos Broderies, séduits apparemment par la nouveauté des matieres, la variété des dessins & la beauté de l’exécution; ils préferent dans les occasions de magnificence, nos productions à l’éclat ou la délicatesse des leurs.

Etat des Brodeurs à Paris.

Le Corps des Brodeurs, qui n’étoit d’abord qu’une Confrairie sous l’invocation de Saint-Clair, fut réuni en Communauté en l’an 1272, par Etienne Boileau, Prévôt de Paris, sous les noms de Brodeurs, Découpeurs, Egratigneurs, Chasubliers. Leurs Statuts ont varié suivant les modes & les circonstances; les derniers sont de l’an 1719. Une particularité de ces Statuts est, qu’il n’est permis aux Brodeurs de se faire aider que par des fils ou filles de Maîtres. Cette regle imaginée pour qu’ils fussent tous employés de préférence, n’empêche plus qu’on ne se serve très-souvent d’ouvriers sans qualités, ou de ceux qui logent dans les lieux privilégiés; alors les Entrepreneurs sont obligés d’aller eux-mêmes retirer leur ouvrage quand il est fini, autrement les Jurés pourroient le saisir en route. Il est encore défendu d’employer dans un même morceau de Broderie, partie d’or ou d’argent fin, & partie d’or ou d’argent faux, il faut tout un ou tout autre. Plusieurs autres bons Réglements n’empêchent pas que de temps en temps il ne se glisse quelque fraude qu’on n’a pas su prévoir.

Il y a en outre huit Priviléges de Brodeurs, indépendants de la Communauté, & seulement du ressort de la Prévôté de l’Hôtel, avec titre de Brodeurs du Roi suivant la Cour; plus, deux Brodeurs du Roi, en charges particulieres, pour les Ouvrages de la Couronne. Ces Brodeurs du Roi ont droit, quand leurs entreprises sont très-pressées, de faire enlever par des Hoquetons les Ouvriers qui leur conviennent chez les Maîtres.

Préparation pour Broder.

Quand un Brodeur est appellé pour broder un meuble quelconque, il se fait donner les mesures ou patrons de ce qu’on projette, par l’Architecte, le Tapissier, le Sellier, &c; il fait faire ses dessins au simple trait ou coloriés, suivant les cas. Quand ces dessins ont été agréés, il les calque[i] au papier huilé[j], double ce papier d’un autre qu’on nomme grand-raisin, & les fait piquer ensemble. Si c’est un habit d’homme qu’il ait à broder, après avoir fait choisir à celui qui l’emploie, un bout de dessin coloré, qu’on appelle Bord, il fait faire la taille, la fait piquer en plein ou par retraites. Quand le dessin est tout piqué, même les lignes qui tracent les largeurs ou contours extérieurs des patrons, on le pose sur l’étoffe qu’on veut broder, en observant de bien faire rencontrer l’un sur l’autre les angles du dessin & ceux de l’étoffe; puis avec une poncette, on frotte toute la surface du dessin aux endroits où il est piqué, sans lui donner de secousses, pour que la plus fine poussiere en passant au travers des trous piqués, trace le dessin sur l’étoffe. Il faut observer de bien fixer le dessin avant de poncer, avec plusieurs épingles ou des poids un peu lourds, pour l’empêcher de vaciller, autrement les objets pourroient être poncés doubles; il faudroit les effacer en brossant légérement avec une vergette, ou battre par l’envers avec une baguette, au risque de ternir l’étoffe.

[i] Voyez à la fin le Vocabulaire, pour ce mot & pour tous les autres qui sont propres à cet Art.

[j] Espece de papier de Serpente préparé.

Quand le dessin est suffisamment poncé, on enleve bien légérement le papier, pour recommencer la même opération sur d’autres morceaux d’étoffe si le cas l’exige; puis avec une plume de dinde ou de corbeau, ou même un pinceau trempé dans de l’encre, du bleu d’Inde, ou du blanc de céruse préparé, on repasse sur tous les traits de la ponçure le plus exactement qu’il est possible; il faut que tous les traits soient bien lisibles sans être gros: la correction de l’ouvrage dépend en partie de cette opération. Il faut bien prendre garde de ne rien oublier: la ponçure fait souvent illusion; si elle étoit un peu brouillée ou trop chargée de charbon, il faudroit souffler légérement dessus à mesure qu’on dessine, pour en chasser le superflu: ce procédé s’appelle ordonner. Quand le morceau d’étoffe est entiérement ordonné, il faut le brosser, ou passer dessus une mie de pain rassis bien émiettée, pour emporter le reste de la ponçure qui terniroit l’étoffe ou les soies en travaillant.

Si l’étoffe est d’or en lame, de quelques couleurs qui fatiguent trop la vue, ou bariolée de nuances brunes & claires, on pourra poncer & ordonner le dessin sur du papier serpente verd, qu’on fixera sur l’étoffe par de petits points de soie perdus dans les fleurs; quand on travaille, ces points se trouvent cachés & recouverts par la Broderie: ce qui reste de papier sans ouvrage se trouve à peu-près découpé par le coup d’aiguille, & s’enleve facilement. Ce procédé garantit les étoffes délicates de la chaleur des mains & de la poussiere qui vole dans l’attelier.

On peut encore, quand ce sont des étoffes riches en lames, & par conséquent difficiles à recevoir l’encre, les poncer & les dessiner par l’envers, en faisant le trait plus nourri; il perce assez au travers de l’étoffe pour conduire le Brodeur, & l’on évite les éclaboussures qui arrivent trop souvent quand il faut gratter la lame de l’étoffe pour la dessiner.

Il est assez d’usage d’ordonner les fonds clairs en encre ou en bleu; cependant lorsqu’on veut broder en blanc sur blanc, sur-tout sur satin, il est bien plus propre d’ordonner en blanc, on y voit assez, & quelques traits qui restent autour des fleurs quand elles sont brodées, n’apportent aucun dommage à l’ouvrage.

Il y a des morceaux qu’il est indifférent d’ordonner sur la table avant de les tendre, comme Robes de femme, Tapis, & en général toute étoffe qui reste quarrée; mais les choses contournées, comme Housses, (voyez Pl. 7, fig. 2,) Habits d’homme, Ornements d’Eglise, &c, il est plus sûr de les tendre sur le métier après en avoir pris la taille & avant de les ordonner. Pour dessiner les gazes, canevas, marly & autres étoffes claires, il suffit de les poser sur le dessin sans le piquer; les traits paroissent au travers, & l’on peut facilement les tracer à la plume ou au pinceau.

Avant de tendre l’étoffe, il est utile d’en border les parties qui n’ont point de lisiere, avec un bon ruban de fil bien cousu, ce qui s’appelle galonner; ce ruban ou galon sert à résister à l’effort des ficelles qui doivent bander l’étoffe. Quelques Brodeurs se contentent d’un point noué d’un pouce d’ouverture en bonne ficelle, ce qui s’appelle trelisser; d’autres enfin ne mettent rien quand ils ont assez de marge pour placer leurs ficelles sans risquer d’endommager l’étoffe, ou qu’elle rompe en bandant le métier.

Tente du Métier.

Ce n’est pas une chose à négliger que la tente d’un Métier; il faut ou une grande habitude ou une grande attention pour conserver quarrément l’étoffe dans son droit fil; les Maîtres laissent trop souvent cette besogne à leurs Apprentifs; leur peu de soin ou leur mal-adresse en cousant l’étoffe à la coutisse trop lâche ou trop serrée, ou les deux côtés inégaux, dégauchit l’étoffe ou l’alonge inégalement, ce qui ne se peut guere réparer quand la Broderie est faite, qu’en lui donnant une estrapade qui la gâte & la corrompt.

Pour bien tendre un Métier, il faut premiérement poser les deux Ensubles, Pl. 1, fig. 1, bien parallélement d’un bout sur la Chanlatte, Pl. 2, d d, & de l’autre bout sur un Tréteau a, même Planche, en observant que les clous qui attachent la sangle à l’ensuble, soient tournés vers celui qui va coudre à l’ensuble qui est la plus près de lui, & cependant en regard avec l’autre ensuble, de façon que la sangle recouvre les clous & garantisse l’étoffe, si l’on a besoin de la rouler autour de l’ensuble après qu’elle aura été cousue. (Les Brodeurs roulent toujours l’ensuble en dessus de l’étoffe, & les Tapissiers au contraire). Ensuite on attache avec deux épingles les deux extrémités d’une même lisiere de l’étoffe qu’on veut tendre, aux deux extrémités de la sangle ou coutisse d’une ensuble; puis on coud avec de gros fil en deux bien ciré, la sangle & l’étoffe, en menant l’étoffe ferme de la main qui ne coud pas: il faut arrêter sa couture aux deux extrémités par trois ou quatre points bien lâches; ils romproient en bandant le Métier, s’ils ne l’étoient pas. Quand la premiere longueur sera cousue & les épingles ôtées, il faut arrêter de même les deux extrémités de la seconde lisiere aux deux extrémités de la sangle de la seconde ensuble, & commencer à coudre par le bout pareil à celui par où l’on a commencé; c’est là l’instant de bien faire attention que les mortaises des deux ensubles étant bien paralleles, le droit fil de l’étoffe soit bien vis-à-vis l’un de l’autre, & à une distance bien égale de la mortaise.

Ensuite, si l’étoffe a plus de largeur que la double étendue des bras de celles qui doivent broder, & qu’elle soit dessinée, on la roule de part & d’autre autour des ensubles, jusqu’à ce qu’il ne reste entr’elles que la double étendue de la main bien écartée, ce qui se nomme empan. Il faut mettre entre les roules de l’étoffe, du papier fin, des linges élimés ou du coton; c’est même ce qui convient le mieux si le fond est de velours, ou s’il y a de la Broderie de faite; car il arrive de rouler & dérouler plusieurs fois le métier dans le cours de l’ouvrage, soit pour en parcourir l’étendue, soit pour le serrer quand on en suspend la fin, soit enfin pour en montrer l’effet aux personnes qui ont commandé l’ouvrage, ou y ajouter quelques ornements. On insinue ensuite une latte, fig. 4, Pl. 1, dans chaque mortaise parallele, qu’on éloigne d’abord l’une de l’autre le plus qu’il est possible, & qu’on fixe ainsi éloignées, avec quatre clous, fig. 14, Pl. 1, que l’on fiche dans les trous de la latte les plus voisins de l’ensuble; on peut même s’aider, pour bander l’étoffe, du secours des clous à tendre, fig. 13, mais modérément; ensuite on enfile dans une très-grosse aiguille une pelotte de ficelle, dont on fait passer un bout deux fois de suite à un pouce de distance dans le galon ou le trelissage qui borde l’étoffe vis-à-vis des lattes e e, fig. 11. On amene ensuite cette ficelle embrasser la latte; on retourne faire deux points pareils, embrasser la latte, & ainsi de même jusqu’à ce qu’on ait parcouru toute la largeur de l’étoffe; on arrête ensuite le bout de ficelle qu’on coupe (pour le séparer de la pelotte) dans un trou de la latte, voisin du clou c ou d, fig. 11, Pl. 1; puis on reprend l’une après l’autre chaque boucle de ficelle qui embrasse la latte, en tirant à soi d’une main, & soulageant l’étoffe de l’autre, ce qui doit raccourcir chaque boucle, bander l’étoffe & la ficelle. (Il ne faut pas serrer ce premier côté aussi fort qu’on le pourroit). On arrête le dernier bout de ficelle dans un trou de la latte, voisin de l’ensuble; cette maniere d’arrêter doit se faire sans nœuds ni autour des clous, mais en embrassant la partie extérieure de la latte avec la ficelle, après l’avoir fichée dans un trou, puis tortillant cinq ou six fois le bout de ficelle autour du brin qui est bandé, & ramenant le bout lâche à soi, comme c ou d, fig. 11, Pl. 1.

On va faire exactement la même opération à l’autre latte; on peut, cette fois-là, bander les ficelles tant qu’on veut; ensuite avec les clous à tendre qu’on fiche successivement dans les trous les plus voisins de la mortaise, en amenant vers soi la tête de chaque grand clou, & en appuyant la partie inférieure contre l’ensuble; on parvient, par un effort de levier, à bander l’étoffe sur sa largeur à peu-près comme un tambour; il faut proportionner l’effort à la délicatesse de l’étoffe. Des gens mal-adroits ont quelquefois crevé leur étoffe en voulant trop la tendre. Quand on la juge assez tendue, on substitue un petit clou à l’un des grands; on maintient de l’autre la résistance de l’ensuble; le petit clou en place, on en va faire autant à l’autre bout, & le Métier est tendu. Il faut bien se garder de s’aider du genouil pour pousser la latte en bandant le Métier, comme il est représenté dans la Vignette, fig. 1, Pl. 2, on s’expose à s’estropier, si le clou à tendre vient à s’échapper de la latte, ce qui est plusieurs fois arrivé aux Brodeurs: la routine l’emporte souvent sur le danger.

Quand les ensubles sont fort longues ou trop minces, & que l’on tend beaucoup l’étoffe, elles se cambrent en dedans & rendent l’étoffe lâche par le milieu; on la retend par le secours d’un garrot à vis ou à levier, qui redresse & contient les ensubles. Voyez Pl. 1, fig. 8, 9 & 11.

Quand l’étoffe est échancrée ou contournée, ou qu’elle est molle, comme draps légers, étoffes tricotées, &c, il faut d’abord tendre le Métier en toile cholette, serpilliere ou canevas, bien quarrément & peu bandée, puis appliquer l’étoffe bien étalée & fixée d’abord avec plusieurs épingles, puis cousue à petits points dans tout son pourtour; ensuite on retourne le métier pour couper par l’envers & remployer vers les bords tout ce qui se pourroit trouver sous la Broderie. On voit bien que cette toile ou canevas ne sert qu’à remplir les échancrures & conserver le Métier quarré & bien également tendu. Quand l’étoffe est foible ou point transparente, on peut laisser la toile tout en plein, cela soutient le point du Brodeur, & donne plus de consistance à l’ouvrage.

Il faut couvrir toute l’étoffe, même l’envers de ce qui est roulé autour de l’ensuble, avec des papiers, des linges ou de la serge, excepté la place où chaque Ouvriere travaille, encore faut-il qu’elle ait sous sa main un petit papier mobile, pour garantir l’étoffe du contact de la main. Plusieurs personnes peuvent travailler ensemble au même Métier, à proportion qu’il est plus ou moins long, toutes les gaucheres du côté d’un ensuble, la main gauche dessus & l’autre dessous, & toutes les droitieres de l’autre côté, la main droite dessus & l’autre dessous, pour avoir les unes & les autres le jour en dedans la main; plusieurs Ouvriers ne peuvent pas changer la situation de leur main en changeant de côté, & cela est fort incommode. Dans les cas pressés, il se place des Ouvriers le long de la latte, en mettant un tréteau sous chaque ensuble. Si l’on a oublié quelques bagatelles dans le milieu du Métier, ou que ce soit de la dorure dure & embarrassante, un Ouvrier se tient à terre sous le Métier, pour tirer & pousser l’aiguille à son camarade qui travaille en dessus.

Il faut que les chaises des Ouvriers soient proportionnées à leur grandeur; les Ouvrieres ne se fournissent que d’aiguilles, dés & ciseaux. Les Entrepreneurs fournissent les broches c, bobines d, pâtés e, talignons h, Pl. 1, le feu & l’eau, & toutes les matieres qu’ils veulent qu’on emploie. C’est un des métiers où les femmes gagnent les meilleures journées: on leur donne ordinairement vingt-cinq sols par jour, ou quatre francs pour l’emploi d’une once de passé; cela augmente à proportion qu’il y a plus abondamment d’ouvrage ou que les matieres sont plus fines ou plus délicates. Les hommes sont payés davantage, à proportion de leur talent ou de leur habileté. La journée doit commencer à six heures du matin & finir à huit heures du soir; la veillée par-delà, se paye double.

Distribution des Etoffes.

Si ce qu’on veut broder est en dorure, le Maître distribue aux Ouvriers plusieurs broches s, s, Pl. 1, chargées, les unes de ligneul, d’autres de fil de Bretagne, d’or, de cordon, de trait, &c; il leur donne encore du fil de Bretagne blanc ou jaune, en écheveaux coupés par un bout & nattés; une pelote de cire ou de la bougie, des pâtés, un bouriquet g, Pl. 1, des morceaux de feutre ou de serge d’Aumale: tout cela trotte sur le métier pour le service des Ouvriers.

Si la Broderie doit se faire en passé, le Maître distribue ou des bobines chargées d’or à passer, ou de cordon, ou plus communément en torches r, Pl. 1. Le Maître ploie chaque once d’or en un écheveau de la longueur que doit avoir chaque aiguillée; il donne un coup de ciseau à chaque bout de cet écheveau, puis effile avec les doigts la lame d’or qui recouvre la soie, de la longueur de deux pouces à chaque extrémité des aiguillées; il casse cette effilure & la met au déchet, ce qui donne nécessairement un gros de déchet par once. La partie de l’aiguillée qui reste en soie découverte d’or, sert d’un bout à être enfilée & arrêtée vers la tête de l’aiguille, & de l’autre bout à faire le nœud ou les points perdus dans l’étoffe en commençant à travailler. Si dans le cours de l’aiguillée, elle s’écorche en passant au travers de l’étoffe, il faut défiler son aiguille, couper la partie écorchée, la mettre au bouriquet, & renfiler le bout d’or qui reste, pour achever de l’employer. Le Maître enveloppe ensuite chaque écheveau dans un papier ou parchemin roulé, qu’on nomme torche, voyez fig. r, Pl. 1, plus court que les aiguillées, afin qu’on puisse les tirer à mesure qu’on en a besoin.

Si l’on doit broder en soie ou laine, le Maître délivre aux Ouvriers les soies convenables devidées sur des bobines; assez ordinairement ces bobines sont enfilées en chapelet, comme fig. x, Pl. 1.

Si le Maître donne à travailler en ville, il doit peser toutes les étoffes & les matieres qu’il donne à employer, en charger bien exactement un petit livre que chaque Ouvrier rapportera toutes les fois qu’il viendra chercher des différentes matieres & quand il rendra son morceau fini, pour servir de contrôle à sa fidélité. Toutes ces précautions ne font de la peine qu’aux coquins.

Des différentes manieres de Broder.

On brode en ronde-bosse, en bas-relief, en or nué, en passé, en passé-épargné, en guipure, en Broderie de rapport, en couchure, en gaufrure, en satiné, en paillettes, en taillure, en jais, en soie, en chenille, en laine, en tapisserie, en chaînette, en Broderie de Marseille, en nœuds & en blanc. Nous allons expliquer séparément toutes ces différentes manieres de broder, dont plusieurs se trouvent souvent réunies dans un même morceau d’ouvrage.

Comment on Brode en ronde-bosse.

On brode des figures & animaux de ronde-bosse, grandes comme nature; c’est un ouvrage fort rare & de la plus grande magnificence, qui demande beaucoup d’intelligence & de talent. Pour réussir, il faut d’abord faire modeler le sujet par un habile Sculpteur, puis le copier par parties détachées avec des morceaux de drap blanc, neufs, appliqués les uns sur les autres suivant les différentes saillies du modele; ce drap qui a dû être d’abord bien imbibé d’eau pour lui donner plus de souplesse à être modelé, prendra à l’aide de l’ébauchoir ou menne-lourd, (voyez fig. ff, Pl. 1,) & de plusieurs points de soie, toutes les formes qu’on voudra lui donner. On recouvre ensuite toutes les superficies de morceaux de cartes à jouer, bien imbibés de colle claire; il faut que chaque muscle ou chaque pli soit un peu outré; les fils d’or qui doivent recouvrir, engorgent toujours un peu les formes. On recouvre ensuite chaque partie, de morceaux de taffetas blanc ou jaune bien collés & bien étalés dans tous les creux & les recoins de chaque piece: quand tout est bien sec, on dessine sur ce taffetas le détail des parties & le sens de les coucher; puis avec de la soie bien cirée, on coud les fils d’or ou de trait les uns bien près des autres, en suivant le sens des muscles ou des draperies, & donnant aux points de soie une marche réguliere & alterne dans leur rencontre: chaque point de soie qu’on serre beaucoup en travaillant, se trouve caché par les fils d’or qui les avoisinent, & donnent à l’or la forme d’un travail d’osier. Cet ouvrage s’appelle du relief satiné.

Quelquefois, au lieu de faire l’enlevure en drap, on modele en carton les parties de l’objet qu’on veut exécuter; on applique ces parties sur de petits métiers tendus de toile forte; on couvre les superficies de ce carton avec des morceaux de taffetas collés; on coupe la toile sous le creux de chaque morceau qu’on veut broder; puis quand tout est bien sec, on coud les fils d’or de la même maniere que nous l’avons indiqué plus haut. Quand chaque partie est dorée & liserée, s’il en est besoin, le Brodeur colle l’envers de son ouvrage avec de la gomme pour en arrêter les points de soie. Quand ces morceaux sont bien secs, il en découpe les bords & les rejoint les uns aux autres suivant son modele, avec des points de soie perdus, ou des fils d’or couchés de façon qu’ils cachent les raccords: il doit préférer de se raccorder dans les endroits où les parties se croisent ou se recouvrent. On conçoit aisément qu’une tête, un bras, un fruit, ne peuvent se broder qu’en deux parties au moins, & souvent en cinq ou six. S’il y a dans le sujet quelques parties saillantes & qui doivent badiner, comme plumes de casques, branches de fleurs, graines ou pistils, le Brodeur les fait en lame, frisure ou paillettes, & les soutient par des fils de fer cachés dans l’intérieur de chaque piece. On ne peut donner que les moyens généraux pour les différents cas; c’est à l’Ouvrier industrieux à chercher les méthodes les plus sûres & les plus agréables, suivant que son dessin & les circonstances l’exigent. Les Caryatides de quinze pieds de haut qui sont à Versailles dans l’appartement du Roi, & les ornements qui couronnent son Trône, sont des modeles & des chef-d’œuvres au-dessus des détails que j’en pourrois faire.

De la Broderie en bas-relief.

Pour broder en bas-relief des tableaux, rinceaux d’ornement, mascarons, fruits ou fleurs, comme le caparaçon ou la housse de la Planche 7, le Brodeur, après avoir dessiné sur un petit métier les différentes parties de son objet, détachées les unes des autres comme Planche 2, commence par exprimer les plus grandes saillies, fig. 3, 3, 3, Pl. 2, avec de gros fils écrus & cirés, qu’il conduit avec une broche, & qu’il coud les uns sur les autres à plusieurs reprises, suivant le plus ou le moins de relief qu’il veut donner à ses fleurs; ensuite il recouvre ces premiers ligneuls en sens contraire, d’une surface de fils de Bretagne bien cirés & passés à l’aiguille ou couchés à points de soie. Voyez fig. 4, 4, 4, Pl. 2. Il assujétit à mesure qu’il travaille, ses fils & les modeles avec le menne-lourd, pour exprimer toutes les feintes, revers, nervures & ondulations. Quand chaque objet a toutes ses rondeurs & formes différentes bien sensibles & même un peu outrées, (ce qui est l’ouvrage des plus intelligents Ouvriers, & souvent d’après un modele en cire ou en plâtre), les Brodeuses couvrent le tout en sens contraire aux derniers fils, avec de l’or en broche cousu à petits points alternes, d’une soie bien cirée, (voyez Pl. 2, fig. 5, 5, 5, 5,) les points se trouvent perdus dans les fils, on ne voit plus que l’or faisant l’osier. On casse beaucoup d’aiguilles dans cette opération, à cause de la fréquente rencontre des fils qui font l’enlevure & de leur dureté. Les graines 6, nervures de feuilles 6, & revers 6, se font assez communément de clinquant guipé, ou d’or trait, pour varier les effets. Si quelque objet qui a de l’épaisseur, se termine en vive arête par le bord, on cache l’épaisseur des fils par un cordonnet de soie cousu, qu’on appelle faveur ou vernis; puis on lisere avec la milanese ou le cordon cousu dans le retors, pour exprimer plus purement les formes que les différents travaux avoient confondus, fig. 7, 7, 7, 7. Il faut bien se garder de liserer tout ce qui fait horison, comme dos de revers, horisons de fruits, rondeur de plis d’étoffe, &c; c’est une faute très-commune aux Ouvriers qui manquent de goût. La lisiere doit être faite par les meilleurs Ouvriers. Quand plusieurs objets se jouent, ou doivent dominer les uns sur les autres, on les rend plus sensibles en les brodant d’abord séparément comme fig. 7, 7, 7, 7; on les rapporte ensuite les uns sur les autres, comme fig. 8, 8, 8, 8; & chaque bout de cordon o, fig. 7, qui a liseré ces parties, & qu’on a laissé trop long en apparence, on le passe au travers de l’étoffe en raccordant; quelques points perdus & cachés suffisent pour fixer ces différents fleurons: on peut augmenter le relief des grandes parties, en cousant à la place qu’elles doivent occuper, un ou plusieurs morceaux de chapeau plus étroits que la Broderie, qui doit les recouvrir: c’est ce qu’on appelle emboutir. Voyez fig. 2, b e.

Quand on a exécuté les différents sujets d’un grand morceau, composés chacun de plusieurs petites parties, on les découpe, on les rapporte sur leur vrai fond, suivant que le dessin qu’on y a tracé l’exige, comme le Caparaçon de la Planche 7. Les queues & choses mignones, se brodent sur le fond même: on le nétoie, on le met en taille, on le colle, & l’ouvrage est fini.

De la Broderie en Or nué.

Pour faire un tableau en or nué, comme Pl. 3, fig. 1, il faut d’abord que le sujet soit dessiné de traits un peu gros, & par une main habile, sur un taffetas doublé d’une toile un peu forte. Le Brodeur commence par couvrir toute la surface de son tableau avec des brins de gros or lancés & arrêtés seulement aux deux extrémités, comme B, fig. 1: quelques Brodeurs estiment qu’il vaut mieux faire les carnations de rapport, & par conséquent éviter de lancer l’or sous ces parties; mais la premiere méthode est plus générale & plus magnifique. Les brins d’or se touchent, & l’Ouvrier n’apperçoit les contours qu’à chaque fois qu’il fiche son aiguille pour recouvrir l’or en embrassant deux brins à la fois, suivant les nuances d’un modele peint qu’il doit avoir devant lui; les points de soie se touchent de tous les côtés dans les endroits sombres, & cachent absolument l’or. Pour les demi-teintes, on laisse voir l’or de l’épaisseur d’une soie entre chaque point, & ainsi en dégradant les nuances, & laissant appercevoir plus d’or à proportion qu’on veut augmenter les lumieres, jusqu’à ce qu’enfin l’or ne soit plus arrêté que de loin en loin par des soies très-fines & très-claires, comme c, fig. 1. Les carnations se font toutes en soie plate du sens contraire à l’or, à points satinés très-fins, comme D, fig. 1, ce qui s’appelle point de bouture. Les cheveux & la barbe se brodent en tournant, aussi à points fendus du sens que les boucles ou les ondulations l’indiquent. Il n’y a point d’ouvrage où il faille un assortiment aussi complet de nuances de toutes les couleurs; le Brodeur doit toujours avoir une vingtaine d’aiguilles enfilées, pour moins s’impatienter, & ne pas perdre l’idée des dégradations de ton qu’il veut donner à son objet: l’or nué est sans doute l’ouvrage le plus long, & celui où il faut réunir le plus de patience à l’intelligence la mieux soutenue.

On ne voit plus guere de cette précieuse Broderie, que sur les orfrois des anciens ornements d’Eglise; la dépense en est considérable, & les Ouvriers en ont à peu de choses près, perdu l’habitude & le talent.

L’or nué bâtard est moitié moins couvert de fils d’or; les intervalles sont faits en soies nuées avant de lancer les fils d’or; on recouvre ces fils par le même procédé de l’autre or nué, en se raccordant aux nuances des intervalles, ce qui donne à peu-près le même effet, quoique moitié moins riche & moins brillant. Il est ridicule de liserer ou border les moulures d’architecture, quand il s’en trouve dans ces tableaux, ou les bords des vêtements, avec de gros cordons d’or; c’est absolument sortir du genre. Plusieurs Brodeurs de l’autre siecle sont tombés dans ce défaut par une magnificence mal entendue. C’est à peu-près comme quelques Peintres Allemands, qui, pour mieux représenter la lumiere d’une lampe, l’ont fait en relief dans leurs tableaux.

De la Broderie en Passé.

Pour la Broderie en Passé, comme Pl. 4, fig. 3, & Pl. 9, fig. 1, il faut que chaque objet n’ait tout au plus que six lignes de largeur, afin que chaque point n’ait pas trop d’étendue & soit solide; si l’objet a plus de largeur, comme le galon de la fig. 3, on le divise en plusieurs parties c, c, c, c, & on le refend de maniere qu’on puisse y revenir à plusieurs fois pour l’exécuter en totalité.

Pour que le passé soit solide, chaque point doit embrasser en dessus comme en dessous toute la largeur de la partie qu’on brode; il faut prendre chaque moulure un peu de biais pour leur conserver mieux leur forme, serrer & rapprocher imperceptiblement chaque point dans l’intérieur des contours, & les écartant aussi imperceptiblement à l’extérieur du contour parallele, de maniere que les points tournent petit à petit en décrivant les courbes, & restent cependant toujours à peu-près de la même longueur. Voyez d d, fig. 3. Pour les ornements d’Eglise à deux endroits[k], & les choses qui ne doivent point être doublées, l’Ouvrier, avec un peu d’attention & sans faire de nœud, sait cacher le premier & le dernier point qui arrête son aiguillée, comme e, fig. 3; il y en a même qui n’arrêtent jamais autrement; ils évitent les passages d’une fleur à l’autre, & font leur passé avec assez d’adresse pour qu’on puisse se servir indistinctement d’un ou de l’autre côté de ces vêtements; tels sont les habits de drap rouge d’un côté & bleu de l’autre, qui nous viennent d’Angleterre, & qu’on brode de cette maniere: c’est ce qu’on appelle passé à deux endroits. On a même trouvé l’art d’orner un des côtés de cette Broderie avec des paillettes & de la frisure, sans que les points paroissent de l’autre côté; ce qui se fait en fichant son aiguille en biais & la repassant de même, sans embrasser aucun fil d’or du passé, le point se trouve caché dessous. Quelques Ouvriers dressent leur métier tout debout pour pouvoir regarder à l’envers & à l’endroit, en travaillant ces petits agréments. Pour les queues de fleurs, petites palmes & dessous de compartiments, comme la partie du galon uniforme de MM. les Lieutenants Généraux, f, f, fig. 3, Pl. 4, & a, a, a, Pl. 8, fig. 1, il se fait un passé très-étroit, dont le point est plus alongé que l’autre passé; il faut les mêmes égards quand on a des courbes à décrire; ce passé s’appelle en barbiches: il est moins brillant que l’autre, & fait une variété souvent nécessaire.