DEUXIÈME PARTIE


LA FÊTE DU 13 JUILLET


«Car, enfin, vous avez déchaîné Mme Desbordes-Valmore!»—Cet élogieux reproche, qui venait, hier, m’enorgueillir, de la part d’un malicieux et spirituel interlocuteur, me faisait remonter le courant exégétique, lequel, depuis le 17 janvier 1894, charrie tumultueusement la gloire renouvelée de Marceline en ondes lumineuses et sonores entrecoupées d’étranges barrages, tels que cette incertitude autour du nom de son mystérieux ami, et diaprées de fleurs séchées ou de plumes de colombes, comme les feuillets de cet étonnant carnet de voyage, que sans doute une volonté prorogée de celle qui le crayonna, dirigeait récemment,—ainsi que la bouteille à la mer, vers l’estuaire d’une de ces respectueuses tendresses d’homme que fait éclore le culte rétrospectif de cette femme poète si amoureuse et si mère. C’est que

L’irrémissible fin des choses maternelles

pour nous tous trouve un sursis dans de tels accents:

Comme le rossignol qui meurt de mélodie
Souffle sur son enfant sa tendre maladie,
Morte d’aimer, ma mère, à son soupir d’adieu,
Me raconta son âme et me souffla son Dieu!

Le 17 janvier 1894. Mercredi sans doute mémorable au calendrier Valmore. Et comme plusieurs de mes élégantes écouteuses se vantaient d’avoir accompli, ce jour-là, en faveur de ma glose, cet acte héroïque en matière de mondanité féminine, qui consiste à déserter son jour! notre ami Rodenbach, subtil adorateur de cette poésie, concluait? «Vous avez institué le mercredi de Marceline.»

Ce jour-là, en effet, j’ose le revendiquer, j’ai pris rang parmi ses tendres exégètes, à la suite du dernier qui, à cette date, en eût écrit d’une lucide et sensible plume, de Verlaine qui m’encourageait, allègre, et—quoi qu’on en ait pu dire—bien sincèrement sympathique. Car les malignités et les quolibets ne me manquèrent pas; à vrai dire, «sans grande bonne foi plutôt,» eût dit le pauvre Lélian, et contradictoires toujours, les uns sous le prétexte que je célébrais une Muse soi-disant risible, les autres m’accusant de m’approprier une renommée déjà consacrée par de plus autorisés. Tandis que je ne visais à rien de plus que rafraîchir les fleurs et les palmes d’illustres ex-voto spontanés entrelacés autour de ce souvenir par tant de mains généreuses.

La suite a prouvé qu’il y avait encore à glaner sur le compte de la grande poétesse, et grâce à la contagieuse zélation qu’engendre une telle œuvre, puisque cette suite ne fut rien moins que les précieux et divers articles de MM. Verlaine, France, Lemaître, Rodenbach, Descaves, la correspondance de Desbordes-Valmore elle-même, publiée par M. Rivière.

Maintenant, faut-il s’attrister des réalités dont la publication de ladite correspondance dépoétise pour des lecteurs superficiels la figure de notre Muse? Ce serait renouveler une querelle à jamais brumeuse.

L’auteur de Bruges-la-Morte, qui voudrait nommer un curateur aux morts pour éviter des déformations et des discrédits posthumes, se prononce pour la négative.—L’auteur de Thaïs se réjouit, au contraire, des indiscrétions qui confèrent aux figures disparues plus d’humanité poignante. Et, quelles que puissent être nos appréhensions, et nos scrupules, là, sans doute, est l’acception vraie.

De même qu’il y a un corps matériel, de même il y a un corps spirituel, affirme saint Paul. On en pourrait arguer autant de la pure résultante finale des renommées. Le corps spirituel ne s’en élabore qu’à l’aide des corruptions successives pareilles à celles du grain d’où doit germer l’épi auquel l’apôtre assimile notre renaissance future et définitive, après que la mort aura été absorbée par la victoire. Résignons-nous donc aux constatations légales un peu touche-à-tout autour des phases les plus sacrées et les plus secrètes de la vie à jour de l’auteur des Élégies. Sa noble effigie ne peut que gagner à se dégager de ces scories enfin incorruptible et radieuse.

Depuis le jour où j’ai tenu à inscrire mon nom au bas d’un nouveau commentaire, tout au moins patient et passionné de l’œuvre bénie, je me suis borné à me réjouir de la répercussion en tant d’intelligentes sensibilités, de mon appel, de mon rappel. Mais je réclame aujourd’hui le rôle de rapporteur d’une question devenue familière, pour en résumer les péripéties et en dégager les efficacités immédiates.

Au lendemain de ma conférence de la Bodinière, un sculpteur douaisien, statuaire de talent, me venait entretenir de son désir d’ériger en la ville natale du poète une figure dont il avait ébauché la maquette.

Je passe les détails du lent avènement soumis aux plus compétentes juridictions, du projet enfin viable; de l’éclosion, sous le ciseau attentif et attendri de M. Houssin, d’une bien personnelle et poétique représentation de la Muse des Pleurs et des Fleurs, au profil éloquemment inspiré de celui de David d’Angers, et sous les atours dont la mode atténuée atteste une date sans trop l’accentuer[28].

[28] Voir le P. S. 2, à la fin du volume.

La consécration, par deux expositions successives, des donations généreuses, enfin les efforts des comités se résolvent en l’inauguration, le 13 juillet, à Douai, du monument à la gloire de Marceline Desbordes-Valmore. Déjà les voix les plus autorisées, les élans les plus chaleureux et les plus sincères, les talents les plus puissants et les plus exquis s’apprêtent à exalter la lyre, entre toutes inspirée et vibrante, qui a chanté, d’elle-même, ces deux vers révélateurs inscrits sur le socle de notre statue:

Ma pauvre lyre, c’est mon âme,
Je n’ai su qu’aimer et souffrir!

«Car vous ne sauriez croire, affirme M. Lemaître, combien de bonnes âmes, en France, s’intéressent présentement à cette excellente créature.»

Et, comme pour solenniser encore et faire plus auguste l’hommage rendu à cette modeste immortelle, une voix d’outre-tombe, une voix sur laquelle la mort elle-même vient d’ouvrir les oreilles rebelles et de rallier les admirations réfractaires, la voix épurée de Paul Verlaine, fera retentir ces belles strophes inédites, dont je possède le manuscrit précieux, et que, le 21 avril 1895, il avait composées à ma requête pour embellir et harmoniser ce festival intime qu’il ne devait présider que de l’au-delà.

MARCELINE DESBORDES-VALMORE
Telle autre gloire est, j’ose dire, plus fameuse,
Dont l’éclat éblouit mieux, certes, qu’il ne luit;
La sienne fait plus de musique que de bruit,
Bien que de pleurs brûlants écumeuse et fumeuse;
Mais la bonté du cœur, mais l’âme haute et pure,
Tempèrent ce torrent de douleur et d’amour.
Et, se mêlant à la douceur de la nature,
A sa souffrance aussi, de nuit comme de jour,
Promènent sous le ciel tout pluie et tout soleil,
A chaque instant, avec à peine des nuances,
Un large fleuve harmonieux de confiances
Vives et de désespoirs lents,—et non pareil,
Il chante, l’ample fleuve au capricieux cours,
L’hymne infini de toute la tendresse humaine
Où la fille, et l’amante, et la mère ont leurs tours,
Où le poète aussi, dans l’horreur qui nous mène,
Vient mêler son sanglot qui finit en prière
Universelle, et la beauté même d’un art
Issu du sang lui-même et de la vie entière,
Rires, larmes, désirs, et tout! comme au hasard!
Car elle fut artiste et sous la fougue ardente
Dont bat et bat son vers vibrant comme son cœur
On perçoit et l’on doit admirer l’imprudente
Main au prudent doigté tout vigueur et langueur.
Les villes, ainsi que les peuples, ont la gloire
Qu’elles valent, et toi, Douai, tu méritas
Celle-ci, pays calme où vécut de l’histoire
Tumultueuse en masse, et formidable au tas.
Cité d’églises, de beffrois et de campagnes
Pleines de «jeunes Albertines», mais encor,
«Où s’assirent longtemps les ferventes Espagnes».
Tel l’œuvre et tel le cœur, fleurs et pleurs, flûte et cor!
—En harmonie avec la femme et le génie,
Il est juste, il est temps, pour l’honneur de ses vers?
Non, ils sont ton honneur même et ta fleur bénie,
Sa patrie, ô Douai, «doux point de l’univers!»
Il n’est que temps, il n’est que grand temps, et que juste,
Ville, son doux souci dans ce cruel Paris,
De dresser quelque part sa ressemblance auguste
Dans quelqu’un de tes coins qu’elle a le plus chéris,
Afin que les cloches encor de Notre-Dame
Bercent du moins son ombre à l’ombre des rameaux,
Qui furent familiers aux haltes de cette âme
Infatigable et qui lui chuchotaient les mots
De ses poèmes dont nous célébrons la fête,
Intellectuelle et cordiale, et, ô toi,
O grande Marceline, ô sublime poète
Et femme exquise, accueille cet acte de foi!

Certes! et il ne se trouvera pas, cette fois, d’esprit chagrin et illettré pour y contrevenir—redisons-le, avec de magnanimes ou d’autres simplement sensibles esprits, qui s’apprêtent à fêter ce jubilé de poésie; avec Verlaine qui n’a pas voulu mourir sans modeler, tout au moins, en ces survivantes strophes, le buste de Celle qu’il admirait entre tous, et dont la réverbération en son œuvre est à la fois directe et discrète:

Il n’est que temps, il n’est que grand temps, et que juste!

C’est par cet article que je résumais dans le Journal, peu de semaines avant la magnifique journée de Douai, la campagne, j’ose le dire, par moi inaugurée en 1894. Le flacon est géant de l’encre qu’elle fit verser; le dossier volumineux des écrits qu’elle suscita. Je conserve une collection d’articles,—un véritable volume, paru de la fin d’août à la fin de juillet—et dont il est vrai de dire que se montrèrent bienveillants ceux qui furent éclairés, parmi lesquels je citerai, entre beaucoup d’autres, les noms brillants de MM. Armand Silvestre, Gaston Deschamps, Henry Fouquier, Marcel Prévost, Paul Mariéton, Edouard Comte, André Maurel, Henry Lapauze, Adolphe Brisson, Jules Troubat, Alexandre Hepp, etc. etc..., et une chaleureuse page de Mme Séverine. Toute ironie adoucie au contact mieux éprouvé de la poésie bénie, et rien d’amer ne se mêlant plus à la malice dont il serait d’un vœu inconséquent d’élaguer la plaisanterie parisienne. A vrai dire l’effort avait été considérable, et méritait cette déférence que ne marchandent point à ceux qui font preuve tout au moins d’une sincère persévérance, même d’intelligents et généreux rieurs.—Comité local à Douai, Comité d’honneur à Paris, groupant les plus harmonieuses lyres de la Poésie française[29], sous la glorieuse présidence du maître Sully Prud’homme. Souscriptions généreusement couvertes et fleuries d’éminents et doux noms chers aux arts, entre lesquels brillent toujours comme à toute noble entreprise ceux de la comtesse Henry Greffulhe, la comtesse de Wolkenstein, l’illustre amie de Wagner, la duchesse de Rohan, Mme Alphonse Daudet, Mme Madeleine Lemaire, la princesse de Brancovan. Mme Edouard André, etc., etc. Enfin le graduel affinement de la gracieuse figure dans les ateliers du statuaire et l’officiel avènement de l’entreprise sous de hauts et bienveillants auspices.

[29] MM. Coppée, Heredia, Mendès, Bourget, Mistral, Dierx, Mallarmé, Silvestre, Richepin, Rodenbach et le regretté Verlaine.

Une incessante vigilance, un effort continuellement maintenu sur tous les points à la fois et dont seuls connaissent toute l’épineuse responsabilité ceux qui se sont dévoués à telles fortes et délicates entreprises, avaient assuré la réussite de celle-ci qui surpassa toutes les espérances.

En effet, au jour dit:

... un jour de charité divine
Où, dans l’air bleu, l’Éternité chemine...

le 13 juillet 1896, et par un soleil reconnaissant de l’ode admirable que lui dédia, jadis, l’héroïne de la fête, un train extraordinaire partit de Paris, presque à l’aurore. Dans ces wagons d’alliance il y avait nombre d’artistes élus, empressés à surmonter les difficultés pour témoigner de leur dévouement à la noble cause; des porte-parole insignes, d’éminents représentants de la presse, et pour la gentille apothéose douaisienne, tout un public d’élite tel que les Parisiens en voient peu, parmi lequel une particulière gratitude nous doit faire distinguer, à côté de notre éminent ami Barrès, le parfait dessinateur Caran d’Ache, l’humoriste malicieux sans fiel, dont tous agitaient comme un spirituel drapeau de ralliement la brillante affiche parue le matin même, en plein Figaro, et représentant la dernière diligence en route pour l’inauguration du monument de Marceline.

Et dès la réception à la gare par la famille Gayant, les antiques géants hérauts de ces fêtes du Nord, de ce groupe intellectuel et généreux emporté d’un élan réfléchi vers cette lointaine glorification de la tendre inspirée, ce fut l’entrée par les rues pavoisées de la ville fleurie, en un enchantement ensoleillé aux successives phases de fraternelles agapes en d’anciens palais, de représentations en des salles et dans des jardins pleins de musiques et de poésie.

L’heureux protagoniste de cette belle journée tint à honneur d’en inaugurer le déroulement et d’en préciser les origines, dans l’allocution qui suit et dont—il se fait gloire de l’affirmer, ne s’en attribuant que la joie—un accueil chaleureux y trouva et prouva dans tous ces cœurs, de flatteuses affinités, de sensibles correspondances.

Mesdames, Messieurs,

Je l’écrivais, l’autre jour, je tiens à le redire ici, je ne revendique aujourd’hui que le rôle de rapporteur d’une question, on peut le dire, conclue et close; close par cette inauguration comme le peut être un bracelet ou un collier par un fermoir précieux; et conclue, comme ces bâtisses où les ouvriers joyeux accrochent une gerbe de fleurs, en signe d’achèvement: conclue... par un bouquet.

Bien loin de moi, en effet, la prétention risible dont plusieurs auraient voulu m’affubler, à l’origine des événements que cet avènement couronne, d’avoir cru et voulu inventer Mme Desbordes-Valmore. Je le répète: je n’ai voulu que rafraîchir les fleurs et les palmes d’illustres ex-voto spontanés, entrelacés autour de ce souvenir par tant de gestes augustes et de mains généreuses.

Certes, on pourrait le dire—si le cœur et le génie ne s’inventaient pas tout seuls—les plus grands l’avaient inventée avant nous, inventée malgré elle! Et c’est une des plus saisissantes caractéristiques de la vie de notre héroïne (j’allais dire: de notre Sainte!) que cette modestie confuse, à tout jamais incertaine, qu’elles aient véritablement trait à elle-même, en présence d’admirations aussi sincères que magnifiques.

Au contraire, j’ai hâte de vous les rappeler ces radieux admirateurs de Mme Valmore, de formuler l’énoncé superbe et retentissant de leurs noms glorieux, de les faire éclater au-dessus de vos têtes, de les répandre, tels qu’autant d’inestimables joyaux, d’en illustrer comme d’autant de fleurs de pierreries, les roses et les palmes que nous entre-croisons aujourd’hui autour de son lierre.

Hugo, Vigny, Dumas, Sainte-Beuve, Gautier, Banville, D’Aurevilly, Baudelaire! Baudelaire, dont une page admirable et charmante vous sera lue tout à l’heure par un prince d’entre nos poètes: M. Catulle Mendès, le subtil Maître qui a tenu à venir tout exprès pour vous réciter l’œuvre d’un autre. Fier effacement qui nous permet de le remercier du double hommage qu’il apporte ainsi à la Grande Marceline: la page que lui a consacrée un poète mort—et immortel; et la page—sans nul doute bien exquise! que lui-même, heureusement bien vivant! lui a dédiée... dans son cœur!

Quant à Michelet, vous savez ce qu’il a dit d’Elle quand il a parlé de cette puissance d’orage qu’elle seule a jamais eue sur lui!

Cela nous permet, n’est-ce pas, de sourire de ces gens graves, ceux-là sans doute dont le penseur a écrit: «La gravité est un masque qui sert à cacher le défaut d’esprit»—qui trouveraient indigne de leur sérieux, de se sentir émus par celle qui bouleversait ce vaste génie; et qui voudraient maintenir à cette vraie muse le caractère un peu vieillot et suranné sous lequel elle fut longtemps discréditée;—tandis qu’il ne s’agit de rien moins lorsque l’on parle d’elle, que de l’un des plus purs, des plus hauts, des plus tendres et touchants génies dont l’humanité se soit honorée.

Et, pour Lamartine, on ne se lasse pas de ressasser l’anecdote à laquelle nous devons le sublime chant alterné qui va vous transporter dans une heure. Lisant, par hasard, dans un de ces Keepsakes si fort à la mode, en ce temps-là, une poésie dédiée à M. A. de L. par notre poète, l’auteur de Jocelyn ne douta pas que ces initiales ne fussent les siennes, et répondit, d’enthousiasme, un chant divin, à celle dont il ne connaissait que le génie et les souffrances. Elle, capable de s’élever aux plus ravissants des accents, mais non de proférer le plus ingénu des mensonges, devait bien avouer que le titulaire était un autre, et du même rythme mais d’un souffle, s’il se peut, plus inspiré, répondait, à son tour, une ode douloureusement enchanteresse.

Entre ces grands morts et les grands vivants qu’anime une pareille tendresse pour cette poésie, c’est encore un poète qui n’a pas voulu mourir sans modeler, tout au moins en de survivantes strophes que vous allez entendre, le buste de celle qu’il admirait parmi tous, et dont la réverbération en son œuvre est à la fois directe et discrète. Ce poète-là, Mesdames et Messieurs, que je le rappelle à votre respect attendri, c’est, vous le savez, Paul Verlaine!

Dans le présent, ce sont (entre autres), MM. Anatole France, Jules Lemaître, Rodenbach, Descaves qui se sont fait une gloire et une joie d’exercer autour de celle que je nomme La modeste immortelle, des talents si brillants et si divers.

Moi-même, je possède deux curieuses lettres à moi adressées; l’une de Dumas fils, l’autre de M. Henri Rochefort. La première au sujet de cette inauguration projetée, la seconde, à propos de ma conférence, me développent spirituellement leur prédilection pour l’auteur du trop célèbre «cher petit oreiller» qui longtemps (l’attention ne se pose-t-elle pas toujours de préférence sur les moindres cimes?) prévalut par-dessus de plus notables mérites.

D’où naît—et comment se l’expliquer, le vol de tant de prestigieux esprits à l’entour de cette passiflore désolée, de cette triste fleur dont elle a elle-même poétiquement écrit:

Vois, dans l’eau, vois ce lis dont la tête abaissée
Semble se dérober au sourire des cieux?

C’est que la poésie de Mme Valmore se pourrait dénommer: L’éloquence de l’amour. Et, entre toutes ces amours, le plus tendre, celui qui nous reporte à ce qu’elle appelle joliment: «nos jeunes annales» nous fait avec elle nous écrier:

Viens ranimer ce cœur séché de nostalgie,
Le prendre et l’inonder d’une fraîche énergie.
Oh! qui n’a souhaité redevenir enfant!

Ce sera continuer mon rôle de rapporteur et de commentateur par la seule éloquence des faits, et la qualité des personnes, que de poursuivre et de conclure sur l’appel des noms illustres et charmants de ceux et de celles dont nul obstacle n’a su arrêter l’admirative sympathie.

M. Anatole France, le délégué de notre Gouvernement, l’auteur de Thaïs et de tant de chefs-d’œuvre, le maître, dont le nom est synonyme de séduction et de perfection, et dont la présence et la présidence, en cette assemblée, sont, pour elle, de tant de décor. J’ai nommé plus haut M. Catulle Mendès. Et voici près d’eux, pour fêter l’auteur des Roses de Saadi, M. Armand Silvestre, le merveilleux poète du Pays des Roses.

Parmi les artistes, que vous allez applaudir et qui ont su rehausser encore leurs rares mérites par la plus complaisante des bonnes grâces, je salue et remercie les plus célèbres noms de notre théâtre et de nos concerts: Mmes Brandès, Moreno, Segond-Weber, Eléonore Blanc; MM. Lucien Guitry, Léon Delafosse et tous les excellents musiciens de vos orchestres et de votre ville.

Quant à Mme Sarah Bernhardt, il me plaît—et qui d’entre vous n’y applaudirait?—de vous en parler davantage. C’est au retour d’une de ces glorieuses tournées, grâce auxquelles elle a porté si loin et placé si haut la renommée de notre Scène française, et qui ont valu à cette Reine de l’Art dramatique une part de l’empire du monde; c’est au sortir d’un de ces fatigants et indiscontinus triomphes, desquels, par un miracle bien dû à sa générosité et à son génie, elle nous revient chaque fois plus belle et plus grande,—qu’elle était, il y a quelques semaines à peine, allée goûter le repos lumineusement gagné, parmi la solitude de sa Mer sauvage. Mais le jour n’est pas proche où nous la verrons laisser sans écho l’appel de l’amitié et de l’enthousiasme. Et j’aime, Messieurs, à vous rapporter la noble et simple réponse—et qui mériterait de devenir historique—dont cette magnanime artiste accueillit mon importune demande de se reposer d’un an d’illustres travaux, par plusieurs jours et nuits de nouveau voyage: Je le ferai parce que cela me sera difficile.

Dans le public, à côté des hommes éminents qui ont assuré avec tant de zèle le succès de cette solennité, j’aperçois encore des plus distingués représentants de notre littérature et de notre art.

En présence de tels témoignages, de pareille admiration, de semblable sympathie, oseriez-vous bien le redire, Marceline Valmore, ainsi que vous l’écriviez à Lamartine, en ces émouvantes strophes:

Oh! n’as-tu pas dit le mot gloire?
Et, ce mot, je ne l’entends pas,
Car je suis une faible femme,
Je n’ai su qu’aimer et souffrir;
Ma pauvre lyre, c’est mon âme.
Et toi seul découvres la flamme
D’une lampe qui va mourir.

Eh bien! entendez-le aujourd’hui, ce mot, quel que soit l’entêtement enfin périmé de votre inguérissable modestie, Marceline Desbordes-Valmore! Votre gloire, elle est levée, la voilà venue! C’est dans les flots mêmes de votre molle rivière, de cette Scarpe que vous avez tant chérie et tant chantée que s’en reflète pour vous la clarté douce.

Elle s’est transformée en votre étoile qui ne mourra point, votre lampe qui allait mourir. Et ce n’est plus avec cette nuance si touchante d’hésitation éternellement troublée et incertaine de votre dignité jugée par nous si haute, que vous diriez aujourd’hui de cette palpitante étoile enfin rassurée:

Si mon étoile brille
Et trace encor mon nom dans la Scarpe d’argent!

Après ce furent de suaves ou graves accents émanés d’apparitions adorables. Mlle Brandès en robe de velours pareil à de la mousse foulée par des Elfes, et parmi laquelle sa blancheur rayonnait comme un bouquet de lis, offrit à contempler une Silvia qui eût fait oublier tout autre Zanetto que celui qu’admira Zanetto lui-même, à savoir Sarah Bernhardt elle-même, applaudissant de bravos émus Mlle Moreno dans le rôle qu’illustre créatrice du personnage délicieux, elle a pour toujours marqué de sa griffe ailée.—Mlle Moreno, le visage d’ivoire, sous les bandeaux en métal fluide, vraiment «La vierge en or fin d’un livre de légende» de Musset; la novice aux fines et transparentes mains d’adoration disjointe.—De pénétrantes strophes de la Muse fêtée, mises en musique par un compositeur délicat, interprétées par une fraîche voix portaient aux âmes attendries, l’âme même de Marceline disposant à l’audition de ce long sanglot parlé que fut l’interprétation de Sarah Bernhardt, comme si elle fût devenue en ce jour la poésie même de la pure inspirée qui passa la vie à s’enivrer de ses pleurs.—Alors au pied de la poétique effigie, une première fois apparue, de ses doux ou magnifiques vers récités par chacun de ces interprètes fameux vinrent rappeler à l’auditoire heureusement troublé combien Marceline Valmore était par lui justement honorée. Acclamée, sous la forme de Sarah Bernhardt, on peut le dire sans froisser aucune fierté ou attrister aucune grâce, l’héroïne de cette fête à laquelle elle avait eu à cœur d’apporter de si loin, sans souci d’aucune entrave et au mépris de toute fatigue, le multiple prestige de son universel renom, de son art sans rival. De Sarah Bernhardt donnant la réplique à Lucien Guitry, le comédien au talent subtil et souple, à l’intonation câline ou terrible dans laquelle grinçaient les grelins du vaisseau démâté auquel le poète de Jocelyn compare les jours courageux et désolés de l’auteur des Élégies. Les Roses de Saadi s’effeuillaient des blanches mains de Silvia

Ce soir, ma robe encore en est tout embaumée,
Respires-en sur moi l’odorant souvenir.

Alors Zanetto redevenu femme vint porter l’émotion à son comble par une angélique récitation des vers pieusement, filialement composés, l’an d’avant, par Verlaine, pour cette commémoration qu’il devait présider de plus haut. Une merveilleuse émotion, une divine allégresse desserraient les cœurs, lorsque retentit le beau chœur inspiré à Delafosse par la Prière des Orphelins, et allègrement chanté par les enfants mêmes de ceux dont Marceline chérit les aïeules et qui remplissaient de minois surpris, familiers et joyeux les coulisses et les portants du joli théâtre.

Plus tard, dans le jardin où s’érigeait la statue, non loin de la maison de la Femme-Poète, entre toutes ces pierres qu’elle avait chantées, ce furent d’autres miracles, envol de vers ailés, biographies sans lourdeur, palpitantes apologies. France, en un discours dont le manuscrit me reste comme un graphique trésor—nous fit admirer cette douce et douloureuse figure, en bronze argenté, «la tête inclinée à gauche comme pour écouter son cœur»: et par un de ces traits de puissant et délicat génie qui lui sont familiers, sut faire des armes mêmes de la vieille cité, le propre et approprié blason de Marceline: «Un cœur saignant d’or percé d’une flèche.»—Catulle Mendès, le précieux poète, lui, tint, je l’ai dit, à n’être que le récitant de Baudelaire, deux fois éloquent, du verbe de son auteur et du sien propre immolé en un double hommage. Il fit valoir «le cri, le soupir naturel d’une âme d’élite, l’ambition désespérée du cœur, les facultés soudaines, irréfléchies, tout ce qui est gratuit et vient de Dieu» chez le grand poète Marceline Valmore. «Le charme tout original et natif, la perpétuelle trouvaille et les beautés non égalables dont elle vous transporte au fond du ciel poétique; son expression pittoresque de toutes les grâces naturelles de la femme, une chaleur de couvée maternelle, et cette torche qu’elle agite à nos yeux pour éclairer les mystérieux bocages du sentiment, ou qu’elle pose, pour le raviver sur notre plus intime souvenir.» Et sa voix merveilleusement enflée en cette finale comparaison à un romanesque jardin que le poète des Fleurs du mal fait de ce poète des fleurs du bien, retentit, «avec l’explosion lyrique et l’orage béni qui rend aux choses souffrantes la fraîcheur d’une nouvelle jeunesse». Et d’harmonieux poètes préludaient encore, et des défilés d’enfants faisaient moutonner vers le monument un flux mouvant et odorant de fleurs, que déjà la prestigieuse délégation parisienne était loin, léguant ainsi que font dans les contes, les fées et les esprits, des clartés et des harmonies, et remportant de ce jour de charité divine un goût de beauté et de bonté dont la saveur ne se passe point et qui désembrunit les sombres heures.

Et tout un livre d’or s’était créé autour de ce jour faste par la tendre et admirative contribution des plus nobles poètes, et des correspondances sympathiques toutes de félicitations ou de regrets exprimés pour l’absence ou l’abstention sincèrement déplorées.—J’en cite, entre beaucoup, d’éminents témoignages.

Trois poèmes dédiés à Marceline Desbordes-Valmore.

Ce plaintif sonnet du maître Sully Prudhomme:

Au pied du vert laurier, la Muse un jour pleurait:
«Ah! que ma gloire est loin de sa candide aurore,
Quand sur le luth nouveau le cœur novice encore
Cherchait l’écho naïf de son tourment secret!
Qui donc les lui rendra les accords sans apprêt,
Les cris jumeaux des siens dans la fibre sonore?»
—Comme un appel sacré Marceline Valmore
Tu la sentis dans l’ombre exhaler ce regret...
Tel un saule épuisé relique d’un autre âge
Que remue et soudain ranime un vent d’orage.
Le grand luth soupira tout entier palpitant!
Ce long soupir, mouillé d’une larme qui tremble,
Ma sœur c’était ton âme où l’âme humaine entend
Vers l’infini gémir tous les amours ensemble!

Et cet autre, vibrant, de M. Albert Samain.

L’amour dont l’autre nom sur terre est la douleur
De ton sein fit jaillir une source écumante
Et ta voix était triste, et ton âme charmante,
Et de toi la Pitié divine eut fait sa sœur.
Ivresse ou désespoir, enthousiasme ou langueur,
Tu jetais tes cris d’or à travers la tourmente;
Et les vers qui brûlaient sur ta bouche d’amante
Formaient leur rythme aux seuls battements de ton cœur.
Aujourd’hui la Justice, à notre voix émue,
Vient, la palme à la main, vers ta noble statue,
Pour proclamer ta gloire au vieux soleil flamand.
Mais pour mieux attendrir ton bronze aux tendres charmes
Peut-être il suffirait, quelque soir, simplement
Qu’une amante vint là jeter négligemment
Une touffe de fleurs où trembleraient des larmes.

De Mme Alphonse Daudet, ces fraternelles strophes:

Mère, femme et poète, et l’on peut s’étonner
Que pleurent dans tes vers tant de subtiles peines;
La plainte et le regret, le droit de pardonner,
Les devoirs familiers parmi les plaintes vaines,
L’inquiétude au fond de ton cœur éprouvé
Comme une eau qui s’agite et remonte aux paupières;
Car ton destin errant sans cesse fut gravé
Marceline au doux nom, sur les plus dures pierres.
Ici, près de ta mère, il me semble te voir
Et tenant à son cœur, de si vive tendresse
Que, bien des ans passés, tu sus nous émouvoir
De cet amour t’enveloppant de sa caresse.
De la vie humble en son foyer de pauvreté,
Mais où déjà l’enfant qui serait un poète
Rien qu’en respirant l’air mouvant d’un jour d’été
Ouvrait sa petite âme à souffrir toute prête.
Et tu chantas d’abord en oiseau prisonnier
Dans le décor, dans l’or fleuri des girandoles,
Et d’accents si vibrants que bientôt le dernier
Se brisa sur ta lèvre en amères paroles.
Plus de chants! Mais en toi, comme au col gémissant
De la colombe en proie à sa plainte éperdue,
Se gonflaient les regrets, les soupirs à l’absent,
Tu mourais, sans le rythme, en qui te fut rendue
La voix, l’expansion des mots soufferts, criés
Ou murmurés, parfois à qui sait les entendre,
Monte au calvaire, ô Madeleine aux doigts liés
Sur une lyre, femme en pleurs et mère tendre!

Puis, des lettres. Celle-ci, reçue antérieurement d’Alexandre Dumas:

«Monsieur,

«Je reçois Félicité et l’aimable mot qui l’accompagne. Vous avez fait acte de justice en ressuscitant ce poète charmant dans l’admiration duquel mon père m’a élevé. Je sais encore beaucoup de vers de Mme Desbordes-Valmore. Elle va revivre sous le souffle d’un poète capable et digne de la comprendre. Vous avez arboré là le drapeau du sentiment, si honni par quelques-uns. Mais cela ne m’étonne pas; vous êtes d’une famille où l’on réchauffe sur son cœur les drapeaux des vaincus pour les déployer au bon moment, malgré la neige de la défaite.

De M. Henri Rochefort:[30]

«J’aurais été bien heureux d’assister à votre conférence sur Marceline Desbordes-Valmore, dont j’admire depuis mon enfance le grand talent.»

[30] Londres. Janvier 94.

Et cette précieuse dépêche reçue à Douai:

«J’aurais bien voulu être des vôtres, car les premiers vers que j’ai lus et retenus sont précisément ceux de Marceline Desbordes. Attaché à mon travail sans pouvoir me permettre un jour de vacance, je ne peux pas me rendre à Douai. Tous mes regrets avec mes plus vives sympathies.»

«Henri Rochefort.»

De M. Catulle Mendès:

«Mon cher poète,

«Je vous remercie d’avoir songé à me convier personnellement à la fête triomphale de la chère et grande Marceline; je vous félicite du succès de l’effort que, tout seul, vous avez fait pour elle, et puisque vous voulez bien la désirer, vous pouvez compter sur ma présence.—Mais ce que je dirai ne sera point de moi; je sollicite la joie et la gloire de lire l’admirable page que Charles Baudelaire a consacrée à Desbordes-Valmore; cette lecture, je crois, ne sera pas déplacée, le jour de votre belle fête, car elle prouvera que, s’il a fallu attendre pour la glorification publique de Marceline, son culte intime n’avait du moins jamais été aboli dans l’âme des poètes de l’âge précédent.

«Recevez encore, mon cher poète, mes plus vives félicitations.»

De M. Paul Bourget:

«Je reçois, cher ami, l’invitation que vous m’avez gracieusement fait envoyer.

«Je vous souhaite pour la fête du 13 qui fait tant d’honneur à votre amour des lettres assez de ciel bleu pour qu’il y ait de l’azur autour du buste de Marceline.»

De Georges Rodenbach, un des plus tendres fervents de cet autel privilégié, ces lignes datées de Knocke-sur-Mer, par Bruges:

«Mon cher ami,

«Tout chagrin en pensant que vous serez avec Elle, lundi, et que je serai loin d’elle et de vous. La distance est grande qui nous sépare ici. Je ne pourrai donc être qu’en pensée et en cœur ému avec vous, mon cher ami, dont c’est l’honneur, et le restera, d’avoir intronisé et réalisé la canonisation de la très grande sainte de l’art.

«Dans le solitaire village de mer où je viens travailler, l’été, j’irai dimanche entendre la messe pour Elle, une de ces messes de campagne où il y a des sanglots d’orgue et des voiles blancs de congréganistes en procession dans le cimetière. Et ces choses seront tout à fait elle-même! Et quand l’hostie s’élèvera à la consécration, elle sera son propre cœur, qui fut aussi de blancheur infuse avec du sang dedans!

«Donc, avec vous, de toute communion en notre mère Marceline.»

De M. Lucien Descaves, l’heureux fidèle de Mme Valmore, qui trouvait chez un antiquaire le carnet de voyage dont j’ai parlé:

«Monsieur et cher confrère,

«Je vous remercie de m’avoir envoyé votre clairvoyante étude sur la poésie de Mme Valmore,—précieuse nappe étendue sur ce que vous appelez si bien un autel privilégié, ou tavaïolle ouvragée par vos mains, pour recevoir, comme des bouchées de pain bénit, tant d’admirables vers de ce génie pathétique, objet de notre culte.—C’est avec empressement que j’aurais joint, dimanche prochain, mon modeste hommage à ceux, plus éminents, que vous rassemblerez autour du monument de l’immortelle femme.—Mais je suis retenu, et ne pourrai, si l’Echo de Paris m’est favorable, que m’associer de loin à la réalisation du noble projet dont l’initiative vous honore.»

De M. Gaston Deschamps:

«Cher Monsieur,

«Merci de votre aimable envoi. Les vers que vous citez m’ont procuré de ravissantes délices. J’aurais voulu pouvoir vous accompagner à cette jolie fête de Douai. Je serai de cœur avec vous pour célébrer la mémoire de cette femme exquise[31]

[31] Toutes lettres publiées ici avec la bienveillante autorisation des auteurs.

Enfin, dans les frémissantes pages d’Ultima, cette magnanime caresse d’Alphonse Daudet toute pleine encore du dernier souffle de Goncourt: «Il n’est question que du festival organisé par Montesquiou en l’honneur de Marceline Desbordes-Valmore, et qui aura lieu demain à Douai. Marceline est une ancienne amie de la famille; ma femme se souvient d’être allée chez elle tout enfant.» Et Mme Alphonse Daudet, fidèle à ce souvenir, était retournée ce jour-là chez Marceline.

Des présences si précieuses, de si éloquentes absences ne rendent-elles pas surprenant et tout au moins un peu arbitraire ce dernier trait de M. Lemaître affirmant[32] «que les lettres de Marceline et la découverte de son «malheur» créèrent en quelque façon la beauté de ses vers».—Quoi! ces vers que Lamennais admirait, que Lamartine honorait, que Michelet adorait, que Vigny et Hugo encensaient, dont Sainte-Beuve, pour ne parler que des plus éminents, consacrait le culte, ne devraient la création de leur beauté qu’à de récentes investigations autour du nom d’un séducteur dont c’est précisément le châtiment de son indignité de demeurer éternellement ignoré et innomé—ayant inspiré à celle qu’il trahit des chants immortels?—A vrai dire, c’est M. Lemaître lui-même qui s’avoue sujet, dans ses critiques, parfois si équitables, toujours si judicieuses et si brillantes «à partir quelquefois du mauvais pied». Rectifions respectueusement: d’une aile un peu divergente. #/

[32] Figaro. Novembre 1896.

A un dernier écrit simple, éloquent et bref, de nous faire

Entrer sous son aile enflammée
Où l’on entre par le tombeau...

Je le livre dans le laconisme mystérieux de sa simplicité éloquente:

«Moi, Angélique Maximin[33], servante de la famille Valmore, propriétaire de sa sépulture, je déclare en faire le don, avec l’abandon de tous mes droits, de mon plein gré, et sur mon personnel, désir exprimé, à M. le comte Robert de Montesquiou-Fezensac, pour assurer, dans le présent et dans l’avenir, le maintien, l’entretien et la dignité de cette tombe.»

[33] Voir le P. S. 3, à la fin du volume.


II
A Madame S. Pozzi.

LE DIEU
(Leconte de Lisle.)


Lumière, où donc es-tu?
peut-être dans la mort.

Leconte de Lisle.

A l’auguste émotion que nous communiquaient, hier, ces tragiques nouvelles: «Leconte de Lisle se meurt! Leconte de Lisle est mort!» se mêlent aujourd’hui les détails d’une visite funèbre. Et je me remémorais, durant le trajet qui sépare Versailles de Louveciennes, une autre visite que je fis au Maître, quelques semaines passées. Il était déjà grandement changé, et du fond de son fauteuil, dans le cabinet de travail du boulevard Saint-Michel, il s’écriait en m’apercevant: «Mon ami, c’est un moribond que vous venez voir.»

Mais, au cours de l’entrevue, sa conversation s’animant, toujours pleine de traits et de saillies, avec pourtant quelque chose d’atténué par la douleur et où l’amertume fondait en de la mélancolie, on ne pouvait tenir le grand malheur pour si menaçant; et les plus proches croyaient encore à quelque mal qu’un changement d’air pouvait enrayer, que la paisible et radieuse campagne allait attendrir et mettre en fuite. Et lui-même n’en goûta-t-il pas encore l’illusion, il y a une semaine, quand, sauf des fatigues de Paris, il crut, une journée, retrouver un peu de santé dans l’historique et paisible asile qui avait été la résidence de Fanny?

Oui, le mal éternel est dans sa plénitude!
L’air du siècle est mauvais aux esprits ulcérés.
Salut, oubli du monde et de la multitude!
Reprends-nous, ô nature, entre tes bras sacrés!

Mais la nature et les soins pieux ne pouvaient plus, hélas! l’une, qu’offrir ses fleurs; les autres, que se répandre devant l’illustre cercueil que nous saluons aujourd’hui. Le banc d’André Chénier, ce banc de pierre où il s’asseyait avec Fanny et dont l’auteur des Poèmes barbares nous parlait avec émotion, ne reçut point de visite d’adieu. Et le banc de Leconte de Lisle, une pierre brisée qu’il avait choisie pour s’y reposer, ajoute un souvenir historique à ces mémorables ombrages.

Nous voici dans la chambre mortuaire. Et le souvenir nous revient de celle de Victor Hugo, que nous eûmes le douloureux bonheur de contempler ainsi. Et dans l’aspect de ces deux habitacles, une différence nous frappe: la même qui distingue le génie et l’existence des deux poètes.

La première chambre, avec son damas rouge, ses gerbes de fleurs et de palmes, disait les grandes luttes et les victoires retentissantes; l’autre, plus froide et plus nue, parle de l’art unique dominant une vie calme. Deux élus sanctuaires où deux augustes fronts s’endormirent, desquels deux grandes âmes se sont envolées.

«Vous m’avez nommé, je suis élu!» On se souvient de ce digne remerciement de Leconte de Lisle à Victor Hugo, dont la voix fidèle et unique, lors d’une première présentation à l’Académie, assurait déjà le chantre de Kaïn d’un ultérieur vœu glorieux, et de l’honneur qui lui serait réservé d’occuper sous la coupole la sublime place d’Olympio.

Point n’est le lieu, en ces lignes rapides, de rappeler le magnifique rôle de Leconte de Lisle dans nos lettres françaises; son nom en tête des Parnassiens, devant ceux de MM. Coppée, Sully-Prud’homme, Heredia, Mendès. Ces détails ont été et seront commentés savamment entre maintes circonstances biographiques et bibliographiques.

J’en veux relever un seul. «On n’aime une femme que pour un détail,» nous disait un subtil amoureux des rousses. En devrait-on dire autant des poètes? Non, certes, d’un Leconte de Lisle. Néanmoins, vain ou odieux pour le profane, tel détail enchante souvent ou instruit le lecteur sagace. Ainsi de ce maintien des noms propres grecs, parmi le texte français, qui, dans les impeccables Traductions du Maître, exaspéra les lecteurs de Bitaubé, et qui constituait véritablement une révolution, une révélation: la cessation de l’anachronisme par la mise au point, dans leur atmosphère et dans leur lieu, des poèmes homériques, avec la seule magie de ces noms restaurés, dont les sonorités portent vraiment chlamydes et cnémides, quand leur inepte et arbitraire traduction avait embourgeoisé les héros antiques jusqu’à leur donner des faux airs du ménage Dacier! De même pour les appellations de cités, dont le travestissement d’un langage dans un autre (comme pour nous Paris et Londres) demeure à tout jamais un légitime sujet d’étonnement.

Mais ce qui me frappait aujourd’hui plus nettement dans cette silencieuse chambre mortuaire, c’était ce trait si caractéristique de la maîtrise et de la carrière de Leconte de Lisle, l’Odi profanum. Aucune vie ne me semble en offrir un exemple si frappant. Le merveilleux dédain qui rompait de plis amers la courbe de l’arc de la bouche si belle, dans ce masque puissant où la malice de Voltaire s’alliait à la bonhomie de Franklin, cachait-il la rancune ancienne de longues heures impardonnées d’une incompréhension qui ne pouvait pas finir?—La gloire de Leconte de Lisle était de la famille de celle de Milton dont Villiers de l’Isle-Adam, un autre grand méconnu, a si bien dit que le public s’incline devant elle de peur qu’on ne l’oblige d’y aller voir.

«C’est ennuyeux d’avoir toujours l’air d’écrire des choses que personne ne comprend!» Je me souviens d’avoir entendu tenir à Leconte de Lisle ce propos familier, qui révélait ses tristesses secrètes. Entre la génération qui le trouvait abstrus et celle qui lui eût volontiers reproché d’être trop simple, il n’y avait pour goûter et ressentir vraiment son œuvre admirable, si pleine de puissance et de ce charme dont seuls le pourraient croire dénué ceux qui n’auraient pas lu la Vérandah, le Sommeil de Leïlah et tant d’autres délicieuses pièces, que cette «élite de rares esprits» qu’il se plaisait à évoquer et dont il nous conseillait de rechercher uniquement l’estime.

Nonobstant, cet exil forcé de l’admiration des foules, qu’il eût sans doute rêvées plus réceptives, ne le pouvait laisser sans de graves nostalgies, celles qu’il épanchait dans ses cruels vers aux modernes:

Vous vivez lâchement, sans rêve, sans dessein,
Plus vieux, plus décrépits que la terre inféconde,
Châtrés dès le berceau par le siècle assassin
De toute passion vigoureuse et profonde.

ou qu’il consolait dans ses splénétiques fiat nox, et tant de douloureux appels à la mort et à l’oubli.

Oui, si le présent et l’avenir recherchaient dans le passé une grande figure en laquelle incarner la tristesse de ce somptueux et amer poète, ne serait-ce point un Moïse un peu pareil à celui d’Alfred de Vigny (dont, soit dit en passant, Leconte de Lisle aimait à rappeler de distingués traits dans ses brillantes causeries, auprès d’intéressants récits sur Lamartine, Baudelaire, Flaubert)—un Moïse empli de lassitude découragée faite de pitié et de mépris, en face de la Terre promise du succès facile et de la popularité banale, là où il eut rêvé l’appréciation consciente et le couronnement passionné;—et lui chantant son renoncement volontaire et son splendide adieu dans le Dies iræ des Poèmes antiques.

Il est un jour, une heure, où dans le chemin rude,
Courbé sous le fardeau des ans multipliés,
L’esprit humain s’arrête, et, pris de lassitude,
Se retourne pensif vers les jours oubliés.
Reprends-nous, ô nature, entre tes bras sacrés!

Mais la nature n’avait plus qu’un sourire pour ensoleiller de suprêmes affres, et ses bras sacrés ne devaient plus s’ouvrir qu’en forme de couronne et en guise de tombeau.

Et toi, divine Mort, où tout rentre et s’efface,
Accueille tes enfants dans ton sein étoilé;
Affranchis-nous du temps, du nombre et de l’espace,
Et rends-nous le repos que la vie a troublé!