XVIII
A Giovanni Boldini.

LE MASQUE
(La Duse.)


Sans doute il est bien tard pour déjà parler d’elle.

Ce vers, ainsi bizarrement transposé, n’exprimerait-il pas bien ce qu’il y a de retardataire ensemble et de novateur dans l’explication que, de temps à autre, les montreurs doivent faire de certains sujets, rebattus au delà des monts, lettre close en deçà? De ceux-là est l’artiste dont le nom intitule cet article. D’aucuns la disent attendue à Paris, lesquels pourraient bien compter sans une de ces neurasthénies qu’apprête à celles qui n’ont retrempé ni reçu l’inexplicable invulnérabilité d’une Sarah, la crise factice, mais ressentie au point de se faire véritable, des cinq actes quotidiens d’une Dame aux Camélias ou d’une Fédora.

L’heure est sans doute venue pour ceux qui, dès longtemps, goûtèrent l’art de la célèbre Italienne, de donner à d’autres qui l’apprécieront demain un avant-goût de sa pénétrante saveur. M. Duquesnel, à qui demeurera l’honneur d’avoir proclamé et soutenu, envers et contre plusieurs, la jeune Cordélia plaintive et non encore advenue qui devait devenir l’illustre Sarah Bernhardt, nous disait l’autre jour, dans une de ses intéressantes monographies d’artistes, qu’en 1892, le nom d’Eleonora Duse lui était inconnu. N’était-ce pourtant pas un peu tard pour déjà parler d’elle?

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Ce dut être vers 1885 que, sans commentaire, je reçus, un matin, de notre ami Gualdo[57], l’aimable et habile littérateur milanais, qui écrit avec autant de grâce en notre français que dans sa langue natale, une étrange photographie que j’ai encore sous les yeux. Elle représentait, jusqu’à mi-corps, une pensive, mélancolique, presque douloureuse jeune femme, les yeux baissés, les cheveux peu coiffés, la mise discrète, la mine découragée, en l’attitude la plus simplement désespérante des mains dénouées, après le désenlacement d’une dernière illusion, d’une suprême chimère. La carte-portrait ne portait aucun nom, pas la moindre épigraphe. Je rimai une interprétation de cette antithétique vision, insignifiante et pourtant dominante, comme vide de pensées et cependant méditative; fascinante sans regard, captivante sans beauté, séduisante sans coquetterie.

[57] Décédé depuis, à Paris, en 1898.

Les cheveux ont perdu le pli de se coiffer,
Les regards ont perdu la candeur de traduire...

Mon petit poème préludait ainsi. Je l’adressai interrogativement à mon correspondant mystérieux,—lequel me répondit: «La Duse».

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Des fréquentes causeries qui s’ensuivirent entre nous sur le sujet de l’actrice, me vint un vif désir d’entendre cette curieuse Eleonora. L’occasion s’en offrit pour moi lors de son passage à Florence au printemps de 1887. Une affiche annonçait la Societa equivoca, autrement dit: le Demi-Monde; et, pour un jour suivant, Francillon. Je vis donc la Duse dans ces deux rôles avec beaucoup de bonheur, de surprise, d’admiration. Elle me parut constituer un terme de transition entre Sarah Bernhardt et Desclée; cela, sans aucun pastiche et dans une combinaison toute personnelle.

Ce qui me surprit le plus alors dans sa manière, c’était une certaine façon d’être en scène sans rien qui décèle tout d’abord le premier sujet, presque l’effaçant plutôt, comme pour faire bénéficier la suite du rôle de cette soustraction originelle,—à la guise de ces plus subtiles des coquettes qui s’enlaidissent à dessein la veille du jour où leur beauté doit se montrer le plus sensationnelle. Des amis de l’Italienne, des auditeurs assidus et attentifs m’ont détourné de cette croyance. Le calcul de Mme Duse ne va pas si loin.

Plutôt elle se laisse entraîner au cours de son émotion, à la passion de son tempérament, au penchant de sa nature, où rien n’est si composé, mais volontiers spontané et véhémentement expressif. Aux premières scènes, son don pythique n’a pas encore reçu toute la chaleur dont la communication graduée doit porter à leur comble par la diction saccadée ou le débit emporté, dans les scènes médianes ou finales, ses qualités naturelles de pathétique élégant, de tragique dolent ou formidable.

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Ces jours derniers—à huit ans d’intervalle,—un vif désir me revint de me retrouver sous l’influence de ce jeu électrisant—dirai-je électrique?—toujours comme gros d’orage, et dans lequel la foudre éclate, zigzagante au milieu d’une tirade posée. Et je me rendis à Bruxelles, pour entendre la Duse dans la Cavalleria rusticana, la Locandiera, la Moglie di Claudio, la Signora delle Camellie et Magda.

Certes, il faut toujours, à ces secondes auditions, défalquer l’étonnement dont l’admiration s’appauvrit. Y eut-il encore de l’air dépaysé d’une plante méridionale, en ce climat pluvinant de Rodenbach; de la froideur aussi d’une salle quasi déserte?—Ou bien réellement l’exportation et les tournées ont-elles, comme souvent il arrive, unifié l’art, il me semblait naguère plus divers de la comédienne? Au cours de ces représentations plus nombreuses, mon impression, toujours fort admirative, se montra plus raisonneuse, moins miraculeusement subjuguée. En voici les conclusions:

«Le moins possible de pas entre la fiction et la réalité,—me disait pittoresquement un éminent diplomate ami de la femme, admirateur de l’artiste,—ne serait-ce pas une juste définition de l’interprétation dramatique la plus adéquate?—Or, nulle de celles qu’il nous a été donné d’entendre n’a logé dans cet intervalle moins de pas que la Duse.»

Cela—qui peut-être est vrai—s’explique ainsi, et c’est, entre autres, la grande différence qui sépare la Duse de notre inimitable Sarah Bernhardt, dont l’art est conscient et réfléchi. Chez cette dernière, la préoccupation de faire vrai ne se sépare jamais de la volonté de faire esthétique. La mort de Fédora, si poignante soit-elle, n’abdique point le décor dans le trépas, la grâce dans l’empoisonnement et jusqu’à toute une chorégraphie giratoire dans la chute suprême de l’agonie. Rien de tel chez la Duse, qu’une attitude disgracieuse, voire une grimace, ne détourneront aucunement d’assurer par leur moyen, plus de prenant à telle phase du personnage qu’elle représente, certaine phrase du rôle qu’elle joue. Tel est l’avis de notre grande tragédienne, avec laquelle je me suis plusieurs fois entretenu de la célèbre Italienne, qu’elle admire grandement et qu’elle a souhaité voir faire ses débuts[58] à Paris, sur le théâtre même de la Renaissance.

[58] Réalisés depuis.

«La scène italienne,—me disait en substance la créatrice de Gismonda,—est une école de vérité. Il n’est pas rare d’y voir des acteurs de second ordre s’y montrer étonnamment vrais. Et c’est de ses études et séjours en Italie que Desclée avait contracté ces qualités de jeu naturel, de mimique juvénile et spontanée qui constituaient le meilleur de son talent et composèrent une bonne part de sa renommée.»

Je citerai moi-même, à l’appui de ce dire, telle scène de la Dame aux camélias, durant laquelle des qualités similaires portent à son comble l’art réaliste, disons naturaliste, de Mme Duse.

Le père d’Armand vient d’obtenir de la jeune femme l’immolation irrévocable; et Marguerite s’apprête à quitter pour jamais ce fleuri salon de campagne, où, contre tout espoir, elle s’est retrouvée heureuse, contre tout droit crue réhabilitée. Tout est révolu pour cette repentie rejetée, de son rêve d’amour pur, dans l’ancienne vie de honte. Le pas dont elle s’éloigne est celui d’une bête blessée, démontée et qui se traîne. D’un geste machinal et automatique, elle attire à elle du bord de quelque causeuse, le manteau qu’il lui faut pour ne pas sortir demi-dévêtue. Mais rien de son âme n’est dans ce geste, rien de cette coquetterie qui survit aux accablements, de cette féminité abdiquée avec l’amour, telle qu’une royauté abolie. Et le manteau se pose sans élégance ni grâce sur les épaules de la volontaire abandonnée.

Rien de navrant comme l’éloignement stupéfié dans l’ouverture de la porte creusée aux proportions d’un gouffre, de cette silhouette subitement dénuée de sa naturelle beauté, et que le désespoir vient de sculpter dans l’amoureuse de tout à l’heure. Alors, elle se retourne pour embrasser d’un récapitulatif regard le paradis perdu de son nid d’extase; et sans force, sans conscience ni pensée, elle y rentre une fois encore, somnambule et comme égarée; puis, là, dans un brusque allongement sur une chaise longue, elle laisse d’étranglés sanglots secouer tout son corps aveuli, des sanglots d’enfant affolé à qui l’on a repris son jouet, sa friandise, sa poupée.

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Une monotonie est afférente à ce jeu, de par un petit nombre d’effets caractéristiques, singuliers ou violents, en une mimique parfois exagérée, ou un peu vulgaire; entre les mouvements versatiles mais comptés du masque sans grande beauté, mais tour à tour charmeur, pervers, douloureux ou terrifique; et dont la sensitive mobilité exécute ces variantes avec une prestesse de pianiste nuançant un doigté ou phrasant un trait. L’intonation se ralentit ou précipite, le débit se saccade volontiers et à l’excès, le tout en une manière d’être et de proférer un peu périodique et prévue qui fatigue l’attention et émousse la surprise au cours de cinq actes, quand la brève Cavalleria rusticana mettait, elle seule, mieux en valeur tout ce registre.

Ce petit drame de Verga offre sans doute la plus succincte en même temps que la plus intense occasion d’apprécier et juger l’artiste. La gamme de ses dons s’y parcourt sans récidive et dans toute son étendue. La jalousie corrosive ou plaintive, la passion énervée et criminelle portent au summum, chez le spectateur, une émotion qui ploie, faiblit et se lasse au long de plus durables tableaux. Et je conseillerais à Mme Duse de faire le choix de ce morceau pour se révéler au public parisien, quand elle ne craindra plus de voir déjuger par cet aristarque malicieux et fantasque une réputation plus qu’européenne.

Avouerai-je que j’avais espéré d’obtenir cette représentation théâtrale au nom de Marceline Desbordes-Valmore, et au profit du monument que des cœurs épris de cette touchante muse souhaitent de lui ériger en sa ville natale? Mme Duse aurait, à cette requête, répondu qu’elle ne se souciait point de paraître acheter le suffrage du public de Paris en y débutant par une bonne action. Scrupule merveilleux, singulier après tout, peut-être légitime. Le succès de Mme Duse, ici, me semble pourtant au-dessus et à l’abri de pareilles préoccupations, et pourrait bien ressortir à celui de Mme Ristori, la géniale artiste, la femme éminente qui m’a souvent parlé de sa compatriote avec une admiration sympathique.

Enjolivant son magnifique talent, le féminin prestige mettra sans nul doute Mme Duse à l’abri d’une aventure du genre de celle qui advint, en ce même Paris, au grand Salvini, lequel, devers 1881, déploya son génie en l’honneur des quinquets et des banquettes du Théâtre Italien agonisant, près de tourner en maison de banque. Rossi, moins grand, l’an d’avant, avait fait recette.

Le goût de la prestigieuse Eleonora devra pourtant, avant de se manifester aux Parisiens, surveiller, avec parfois un peu sa mimique, deux choses encore: son affiche, afin de n’y pas laisser imprimer des pièces comme la Locandiera, de Goldoni, dont on s’étonne de voir la noble interprète de Nora et de l’Abbesse de Jouarre, ressasser, entre le blanchissage de Madame Sans-Gêne et les couplets finaux de Scribe, des fadaises que l’auteur du Domino noir eût désavouées. D’autre part,—outre une compagnie beaucoup plus qu’insuffisante,—ses toilettes, dont les régulières erreurs entre les folies de Liberty et les atours bourgeois, on ne sait comment arrachés aux meilleurs faiseurs, trouveront les Parisiennes inexorables.

Et pour assurer le grand succès déjà certain, un peu de bonne grâce ne nuira pas. Mme Duse refuse implacablement et impunément de recevoir des rois et de rendre visite à des reines. Je prévois tels interviewers qui se pourraient montrer moins patients.

28 juin 1895.


XIX
A Paul Helleu.

UN FÉMINISTE
(A propos des eaux fortes de Paul Helleu.)


Le jeune et brillant comte de Castellane vers lequel sont anxieusement dirigés bien des regards pleins de rêves artistes à réaliser, sera-t-il le Mécène promis; un collectionneur non content de meubler des galeries reconstituées selon d’antiques plans, d’authentiques mobiliers issus de la légitime union du Boulle femelle avec le Boulle mâle; mais un Aladin compliqué de Louis, une baguette et un sceptre, la féerie et l’histoire?—Et puisqu’on nous parle de Trianon à propos de l’étage de marbre rose que Paris voit s’édifier en une nuit, entre non moins d’étonnement que n’en fit jaser le palais du Conte oriental—un vers célèbre méritera-t-il de courir sur son sarancolin:

Un regard de Louis enfantait des Corneille?

L’éternelle et palpitante question se pose à cette occasion et d’une éloquence cette fois embellie d’espérance en la jeunesse et la fantaisie. Nos amateurs d’art persisteront-ils à demeurer des amoureux de bric-à-brac, dénués de la géniale autorité et de la préventive indépendance d’un Goncourt devançant la mode, la créant de par sa richissime collection de dessins amassés avec des sous, rien qu’à garder ou racheter des papiers d’emballage, des enveloppes de paquets—(Veuillot l’aurait dit ainsi)—«autour d’un ressemelage!»

Certes, d’importantes leçons nous sont venues de cette vente, qui ne méritera pas seulement l’épithète d’interminable. Le billet de mille froissé autour de cette épreuve de la Bouquetière de Boucher, en marge de laquelle se lisait encore au crayon le prix que l’avait vendue aux deux frères le père même de l’expert Danlos: trois livres dix sols, devra, s’il est bien compris, persuader aux acheteurs qui ont un autre souci que de se montrer riches, que c’en est fait de ces antiques achats enlaidis de gros prix et qu’il faut désormais laisser aux maniaques et aux musées.

Il est encore de nobles et plus récents objets méconnus qu’il siérait de grouper glorieusement et modestement ainsi que l’ont fait les Goncourt pour la première et la plus importante partie de leur collection—c’est ceux-là qu’il est spirituel de rechercher: et puisque la mode est aux reconstitutions, c’est le suranné qu’il faudrait reconstituer pour ne pas retarder sur les trouvailles.

Et le Bertin d’Ingres était, il y a quelques semaines encore, à la portée d’inintelligentes collections qui n’en ont pas voulu et qui se seraient haussées, en l’acquérant, à une noblesse historique.

Mais de plus sensibles conseils se devraient imprimer dans les cerveaux sous le martel de ces enchères; et cette conviction que Watteau n’a pas toujours vécu, et qu’il s’est parfois rencontré des amateurs éclairés pour faire exécuter par des vivants des décorations et des objets d’art d’autant plus discutés à leurs débuts que l’avenir leur doit être plus clément ou plus fervent et qui deviendront des chefs-d’œuvre. Car c’est une haute dignité, considérer les choses actuelles avec le regard renseigné dont les contempleront dans l’avenir ceux qui les comprendront enfin!

Un ardent désir de se signaler en ce sens me semblerait une noble et charmante descente du Saint-Esprit sur une tête fortunée, et l’on ne cesse de l’espérer, même après tant d’espoirs avortés, d’exaltations follettes, de consécrations falotes et de formidables oublis.

Des erreurs, des écoles, comportent, en cette voie, plus de dignité, que de timides réussites sur des chemins parcourus; et j’aime mieux certains essais violents et saugrenus du pauvre rêveur de Bavière qu’une récidive de Salon-Soleil ou de boudoir rococo, que ce Louis-là sut du moins rater tous!

Oui, je veux réjouir les yeux, d’une extase jeune, et d’un nouvel appétit, au début d’un repas, à l’aurore d’une fête; j’exige de m’enivrer réellement, fictivement en de modernes vases murrhins; je veux un surtout de table qui soit en cristal d’un verrier Fée, serti d’émaux du magique bijoutier Lalique;—et que le festin qu’ils brillantent soit servi sous des coupoles peuplées de muses de Stevens et de Whistler, de femmes-fleurs par Boldini et par Besnard, entre des lambris qui se creusent sur des Versailles exquis d’Helleu et de Lobre, et des frises où l’on prenne pour des bouquets de roses de gentils cupidos de Willette.

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J’y pensais, l’autre jour, comme depuis quinze ans, devant ces Versailles merveilleux exposés au Champ-de-Mars par notre subtil ami Paul Helleu, en faveur de qui l’on pourrait bien—en train d’anciennes citations—transposer ce vers:

Peintre, cesse de vaincre, ou je cesse d’écrire!

Car, entre à vrai dire de flatteurs succès, il faut pourtant la cécité même de ceux qui l’admirent et le font œuvrer pour n’avoir pas encore entendu les mélodiques accords qu’un tel peintre musicien pourrait faire rendre aux heureuses parois qui lui seraient confiées.

C’est avec plaisir et peine que je l’ai appris, un amateur intelligent vient d’acquérir un des trois panneaux automnaux de l’Exposition. Ce ne sera qu’un doux et triste tableau dans une collection, sans nul doute délicatement élaborée. Mais le bel et mélancolique boudoir de l’Automne, aux tentures en quinze-seize bleu pâle, dont c’étaient là les dessus-de-porte nés, et que l’artiste eût complété des fresques exquises et impatientes desquelles ses pinceaux sont remplis, le voilà veuf d’une de ses tapisseries dorées. Tous les brocards de l’automne pittoresquement décrits par la Sévigné, Helleu les a souvent peints dans ses toiles enchantées. Octobre y pleure ses larmes d’or sur des olympiens désolés; et ce sont des automnes plus anciens dont s’attardent les reflets sur les groupes de ce bassin où des feuillages jaunis se sont défilés comme les grains de chapelet d’un abbé musqué, les perles mortes d’un collier de favorite.

Mais combien d’autres chambres en des styles divers et différemment élus se sont offertes aussi vainement, sous le pinceau d’Helleu, au millionnaire inéclairé ou inattentif, à l’affût d’un Hubert Robert retouché ou d’un Canaletti apocryphe!

J’ai vu de quoi tendre toute une Salle des Fraîcheurs, sous des panneaux de mer, glauques et azurés où claquent et se diaprent les drapeaux des yachts, où des jetées se fleurissent harmonieusement de toilettes ombellifères.

De plus suaves rayons ont couru sur la palette de notre peintre. Il les faudrait décrire longuement. Si les navires lui furent chers, il aima non moins les nefs de notre salut, les frais vaisseaux pleins de reflets et d’encens des cathédrales pensives. Les taches arcenciélées que le soleil fait se mouvoir au long des murs et courir sur les tombeaux en jouant à travers les verrières, le peintre a su fixer leurs insaisissables tons d’althæas satinés et lisses. Mais, agonies d’automne, flots soleilleux, mausolées où le jour expire, saurait-on vous peindre que de tons de fleurs, que de teints d’enfants et de femmes?

Femmes-fleurs, fleurs-enfants, ce sont les vrais modèles d’Helleu, rare maître des élégances; ses pastels de la comtesse Greffulhe seront des émerveillements de l’avenir, et ses bleus hortensias sont pleins de rêves.—Goncourt l’a dit dans la délicate préface, dont, à ma requête, un peu,—j’ose le rappeler,—il ornementa, en 1895, un catalogue de ces eaux-fortes d’Helleu, aujourd’hui célèbres, et dont une importante collection en très belles épreuves fut le joyau d’une suprême vacation de la vente d’Auteuil: «Je ne sais pas un autre mot pour les baptiser, ces pointes sèches, que de les appeler les instantanés de la grâce de la femme.»

Qu’ajouter à cela, si ce n’est qu’il y faudrait moins—et plus encore?—à savoir, après la décorative consécration de cette préface d’un Goncourt et l’estime ancienne des critiques perspicaces et des amis compréhensifs, il y faudrait, dis-je, comme aux Mille et une Nuits, l’apparition imminente d’un palais d’Aladin, mais aux murs blancs et nus, et qui s’en retourneraient délicieusement revêtus par Helleu avec toutes les nuances des yeux et des eaux, et de la mort du soleil dans les vitraux, et de l’agonie des étés dans les automnes...


XX
A la comtesse Potocka,
née Pignatelli.

APOLLON AUX LANTERNES
(Versailles.)


«J’aime ce Café, Monsieur, il meurt noblement,» disait Barbey d’Aurevilly parlant du café d’Orsay, sorte de Tortoni de la rive gauche, qui, naguère fashionable aux jours de jeunesse du polémiste-romancier, employait la même indigente magnificence dont le vieux dandy luttait contre l’âge, à lutter tout aussi vainement contre la faillite, au coin de la rue du Bac et du quai dont il se nommait, d’un nom de dandy, lui-même.

Cet éloge dont il récompensait la lente agonie du café d’Orsay, l’auteur des Diaboliques ne pourrait le refaire du Café de Louis XV; je veux dire ce pavillon Français de Trianon qui fut un temps loué à un limonadier, et auquel on vient, sans doute en raison de ce souvenir, d’infliger le rajeunissement d’une guinguette magnifique. Certes il mourait noblement, quand la restauration cupide et inéclairée est venue le réveiller sous les respectables plaques grisonnantes de son stuc, pour le rendre à la vie artificielle, sans dignité, sans harmonie et sans durée d’un enduit de ton beurre frais et d’un clinquant misérable.

C’est cette mort noble qu’il serait temps qu’un conseil supérieur et conscient prît le parti d’assurer à tout Versailles; ce tout Versailles si pitoyablement hésitant entre l’écroulement, et la factice et désolante survie d’un replâtrage, parmi tant d’impérities et d’exactions, ensemble onéreux et économique. Ce tout Versailles qui semble proclamer silencieusement mais désespérément comme son auteur le Roi-Soleil agonisant qu’il n’est pas difficile de mourir. Certes, il est moins difficile de mourir que de vieillir. Combien de visages, combien d’édifices en font foi, faute d’avoir établi par de judicieuses observations et de nettes définitions, ce qu’un intelligent entretien, une restauration vraiment digne de ce nom, doivent sauvegarder de vétusté à un aspect senescent, pour ne pas accuser des désordres graduels, souligner des désastres successifs; en un mot ne pas disproportionner, déshonorer les phases souvent harmonieuses de la dévastation et de la décrépitude.

Une vieille parente mienne dont j’ai cité un trait dans mon Saint-Expédit, et qui fut une intrépide Dame de Charité, nous égayait, nous épouvantait de ce récit: un jour que son zèle généreux mais indiscret l’avait poussée à franchir un seuil entr’ouvert auquel elle avait heurté vainement, elle se trouva tout à coup en présence d’une monstrueuse figure mi-partie sexagénaire et juvénile, une vieille coquette brandissant les fards dont elle était en train de se badigeonner, décrépite d’un côté, recrépie de l’autre, sorte de Janus de l’enjolivement et de l’horreur, qui se mit à vociférer—à vrai dire à bon droit, contre l’envahisseuse.

Les beautés d’architecture et de nature du vieux Versailles pourraient bien, devraient crier ainsi, mais contre les envahisseurs qui les reboutent à faux, les raboutent à rebours. C’est une erreur de la coquetterie de croire qu’il faut ne pas changer. Au contraire être immuable, en matière d’ajustement et sur le chapitre décoratif, c’est la première et la pire façon de dater, par conséquent de vieillir. D’antiques beautés célèbres et conservées nous apparaissent encore ainsi sous les bandeaux et dans les toilettes des portraits de Winterhalter. Plus habiles sont celles qui ont suivi la mode; plus touchantes, plus décentes, plus conformes—et finalement plus adroites aussi celles qui se contentent de décroître simplement selon le décours naturel de l’âge, lequel console des fraîcheurs évanouies par des attraits d’un autre ordre, et de plus de grandeur. Le poète les a magnifiquement spécifiés:

... on voit de la flamme aux yeux des jeunes gens;
Mais dans l’œil du vieillard, on voit de la lumière.

«Une vieille femme folâtre fait les délices de la mort,» cet adage antique ne convient pas moins aux monuments ci-devant jeunes, équivalents marmoréens de ces jeunes premiers du théâtre sur lesquels le parterre reprend son droit de sifflet sans pitié même pour de radieuses carrières. On a publié la lettre si tendrement cruelle par laquelle Mme Valmore rappelle à Mlle Mars la nécessité de rompre avec une illusion trop peu partagée. L’illustre actrice comprit, au point de paraître pardonner à son amie et de céder; mais non sans avoir subi de plus durs rappels. Une fois elle dut elle-même interrompre le spectacle et les rires d’un public irrévérencieux par cette douloureuse rectification verbale: «Mlle Mars a soixante ans; mais l’héroïne dont elle joue le rôle n’en a que dix-sept.» Et elle reprit sa tirade. Et la véritable héroïne fut ce soir-là, non pas celle de la fiction, mais l’artiste elle-même. Elle abdiqua donc dans une dernière représentation où son aigreur expira par ce trait. Elle jouait Valérie, où figure certain bouquet, dont l’abandon, après la pièce, était une occasion de marivaudage. Et comme en cette suprême soirée d’adieu, elle le jetait à son fidèle amoureux le comte de Mornay, les fleurs furent interceptées par un autre. Et la vieille jeune première murmura malicieusement dans le dernier soupir de Célimène: «Pauvre Charles! il n’a pas eu la première fleur, il n’aura pas le dernier bouquet.»—Pauvres vieux jeunes premiers, ils se complaisent confraternellement à l’entour des vieux monuments replâtrés; ils y demeurent dans un décor qui lutte comme eux pour ne pas vieillir, et j’en rencontre parfois chuchotant des vers de Musset à l’oreille de cette divinité que le poète accuse le praticien d’avoir égorgée en faisant des degrés de ce marbre sanguinolent qui voulait être une statue.

Je dirai encore une triste et risible histoire de vieille actrice. Celle-ci, au cours d’une tournée de province, s’était audacieusement fait précéder de ses portraits à vingt ans, exposés chez les marchands de musique. Le public le prit mal, et certain titi alla jusqu’à saluer de l’épithète de vieux veau! l’entrée de l’antique ingénue.

De tels rappels à l’ordre devraient, je le répète, si l’irresponsabilité des pierres qui, elles-mêmes et elles seules ne demanderaient qu’à s’effriter magnifiquement, ne rejetait tout le tort sur leurs avides ou maladroits curateurs, s’appliquer aux ci-devant jeunes monuments qui ne savent pas s’acheminer par une graduelle dégradation jusqu’à cette totale extinction de laquelle doit résulter et ressusciter finalement cette survie des œuvres d’art qui est la part des Musées.—«Tel qu’en lui-même enfin l’Éternité la change» est non seulement un beau vers, mais la formule d’une loi de transformisme applicable aux êtres et aux choses.

Il y a une forme de résurrection laquelle donne le sens de l’inconnue qui devrait être la résultante définitive d’un objet d’art et d’un homme. Pour le personnage historique, ce n’est pas, s’il s’agit de tel héros ou de certaine sainte, cette force et cette beauté qui ne furent de leur vivant que le germe de leur survie; non, ce n’est souvent—ironie et dérision—avec une histoire qui sera maintes fois légende entêtée et fausse, qu’une mèche de cheveux, un osselet exhibés en un reliquaire.

Saint François de Sales, c’est un cœur dans une pyxide à Lyon; saint Césaire, c’est une dent, en un monastère de Bernardins. Débris auréolés sur lesquels l’édification plane.

Le reliquaire, pour les œuvres d’art, que dis-je, pour les édifices, voire pour les cités, c’est un muséum. Le palais de Darius, repeinturluré, recuit, parvenu pour tout avènement à cette froide immortalité qui précède la cendre de l’incendie ou la trituration du cataclysme, n’a du moins plus rien à redouter des restaurateurs. Et l’on respire à le contempler en songeant que tant de siècles ont œuvré et tant d’autres contemplé, pour ce délicat aboutissement que Pierre Loti, qui s’est une fois déguisé en archer persan, rencontrât ce modèle de costume. Tels sont les résultats inattendus des treuils et des cabestans, des siècles et des architectures. Qui sait à quelle plus minime fin concourront les derniers reflets des mobiliers en or et en argent qui meublaient autrefois la galerie des glaces;—les derniers rayons du Roi-Soleil couché dans le lit de Delobel, et du Soleil-Roi expirant tous les soirs dans le linceul empourpré des miroirs d’eau jaune et mauve;—les derniers parfums des deux mille orangers, les suprêmes retombées cristallines des quatorze cents jets d’eau; les derniers soupirs des trente mille ouvriers morts pour l’inutile aqueduc de Maintenon—et de tant d’autres milliers d’agonies; les derniers tintements des quatre cent cinquante-sept millions, cinq cent dix-huit mille, quatre cent soixante et dix-huit francs, quatre-vingt-quinze centimes—qu’a coûté Versailles!

En quelles vapeurs danseront, en quels échos se condenseront ces reflets et ces soupirs après quelques centaines, quelques milliers d’ans, quand une Mme Dieulafoy, du Nouveau Monde sera venue mirer triomphalement par les ruines de la galerie des glaces et du parterre d’eau les basques d’un habit d’une coupe imprévue; quand les Louis-Curtins du cavalier Bernin, passés métopes seront mis au rang d’un marbre d’Elgin, et que des rubriques flotteront comme des gazes autour de leurs faux cheveux fouillés et de leurs plis torturés, d’où se lèvent des astres? Diront-elles—et pour tout Nunc Erudimini! que Louis XIII, lors de sa première volerie, qu’il fit à l’âge de six ans, prit un lièvre, six cailles et deux perdrix; et qu’il aima la chasse jusqu’à voler tout indistinctement et même la chauve-souris, parmi les ombres;—que le Cabinet des Pendules n’était pas le même que le Cabinet des Perruques;—que le frère du Roi, dans le tableau de Nocret représentant la famille royale, fut peint sous les traits de l’Étoile du Matin, ce qui fit de ce Monsieur Stella Matutina un bizarre émule pour la sainte Vierge;—que Louis XIV aimait fort le raisin muscat;—que les cardinaux bénissaient la couche où les princes allaient copuler, et que le Père de la Chaise lors de la célébration du mariage du roi avec la Maintenon portait une étole verte; que Louis XV écoutait aux cheminées et fit avec passion de la tapisserie; qu’il inventa en 1743 le nom de la Grippe; que l’an 1738 fut pour lui une année de dégoût, puisqu’il cessa de toucher les écrouelles... et de coucher avec la Reine; que cette dernière entendait jusqu’à trois messes chaque matin, tandis que le dauphin fumait jusqu’à douze pipes!

Fumées!... Fumées!... Fumées!...

A moins que par un anachronisme naturel, et faisant peu de différence des élégances contemporaines à celles qui s’y exercent de nos jours, on ne vienne à en conclure que le pavillon de Madame a été construit par M. Chauchard, et que ce fut dès l’origine que l’automobile de Gordon-Bennet occupa la niche de l’éléphant, et que son yacht mouilla sur le bassin du cachalot dans la Ménagerie.

Fumées! Fumées! Fumées!...

L’important, quels que soient le sens de leurs tournoiements et le bleuissement de leurs bouffées, est de laisser s’évaporer, s’évader enfin ces volutes et ces spirales; de leur rendre la liberté leur criant le beau vers qu’Hugo jette à l’oiseau détenu:

Pensif, je me suis dit: je viens d’être la Mort.

car les marbres n’en peuvent mais, et parce que les arbres tant de fois martyrisés aspirent à ne plus pousser sous la dictée—de M. l’Abbé Batteux.—Laissons toute cette poussière se poser et toute cette cendre reposée enfin, murmurer dans un historique lointain, le Memento quia pulvis des Ages.

Le Maître des Contemplations fait se héler avec une majesté inquiète les antiques cités dévastées. Babylone, Thèbes, Ninive, Tyr?

Ce qui fut doit faire place à ce qui doit être.

Le Frère, il faut mourir! est un cri religieux des civilisations et des empires. Et les pompeuses pierres de Versailles imprégnées de solennité et de solitude, de lassitude et d’ennui le baillent muettement de tout l’hiatus et de tout le rictus de leurs fissures et de leurs lézardes...

Ce mélancolieux cri des pierres avides de s’effriter dans l’oubli, un distingué écrivain, un sincère amant de Versailles l’a proféré pieusement, et excellemment. M. Émile Hovelacque a dit ce qu’il fallait, mêlant les chiffres au style et la technique à la rêverie en ses éloquents et fervents articles de la Gazette des Beaux-Arts, qui auraient mérité plus de retentissement. Nonobstant l’alarme a été donnée, l’appel a été entendu. D’heureux effets en résultent déjà. L’enlèvement des baraques qui devaient servir à la soi-disant restauration de dômes inexistants, a prouvé, se relevant sur du vide, que ces gobelets en planches n’avaient d’autre mission que d’escamoter des crédits moins chimériques.

L’épuisement prématuré auquel l’écrit de M. Hovelacque semble destiné, chez les libraires versaillais, factice ou réel, est de bon augure, puisqu’il prouve que le coup a porté sur des juges iniques et inquiets, ou sur des lecteurs désireux de lumière. C’est que le Jonas de cette Ninive n’y va ni de main ni de lettre morte. Il appelle des choses par leur nom: un Cubat un Cubat, et un restaurateur un fripon. C’est plaisir de l’entendre parler de «destructions arbitraires, de retapages, d’un faux luxe effectué sans aucune garantie; de toc lamentable et grotesque; d’enlaidissement inutile accompli sans retard, au mépris de réparations urgentes; d’étranges mixtures versées à faux sous prétexte de patiner de faux bronzes; enfin de toute cette campagne de dévastation onéreuse et sacrilège.»—«La destruction analogue du bassin de Cérès ne coûtera que dix mille francs,» ajoute l’inexorable vérificateur en son ironie attristée. Mais que de poésie et de vérité dans ces doléances motivées! «Cet ensemble unique créé par le génie, que les saisons, que les années, que les siècles ont doré d’une suprême gloire mélancolique, en une heure on le dépouille de sa vieillesse vénérable, de son passé séculaire, de son émouvante beauté, on le maquille, le rajeunit, le déshonore.

«Les pierres avaient vieilli avec les arbres qui les entourent, avec les charmilles dont la cime pourprée, dont les troncs moussus ont le ton des plombs bronzés des bassins, des pierres riches des margelles; ensemble ils avaient connu les vicissitudes des saisons, subi les événements des années, vécu d’une vie commune d’où une commune beauté était née: peu à peu la Nature avait repris l’œuvre d’art, l’avait rendue sienne et pareille à ses œuvres. Le patient effort du temps avait fait de cet ensemble, arbres et pierres, une harmonie, un seul objet d’art. Cette unité, on l’a brisée. On ne remplace pas ainsi en une heure le mystérieux travail de la nature. Elle a ses nécessités, ses lois, son imprévu que les restaurateurs ne comprennent pas. Les hasards du feu sur un grès flammé ne sont pas plus étranges que ses caprices, ni plus beaux. Les patines sont l’effet de réactions mutuelles: elles manifestent la vie propre d’une œuvre qui a su durer, en résistant sur tel point, en cédant sur tel autre. Elles sont l’affleurement et le signe de forces profondes et multiples. Sourdement, inconsciemment, la présence de ces forces nous émeut: obscurément nous sentons sur ces pierres, sur ces bronzes, sur ces plombs harmonisés à la nature, leur silencieuse activité, nous jouissons de la logique de leur effort.»—Poétique et véridique tableau, tendrement contrastant avec ce donner partout à l’ancien l’aspect du neuf, qui semble, au dire de l’écrivain processif, l’inepte et hideux propositum d’aujourd’hui. Car c’est contre cela qu’il importe de réagir. Le remplacement de tous les balustres (il en manquait un sur vingt) est aussi malséant dans la restauration de Trianon que l’apparition d’un râtelier éblouissant et complet dans une bouche âgée où suffisait un plombage.

N’infligez pas plus longtemps à ces monuments dont la ruine est, comme Montaigne écrivait de celle de Rome: glorieuse et enflée, le prolongement d’un retour d’âge calamiteux. N’allez pas jusqu’à faire dire d’eux ce qu’un seigneur osait chuchoter du vieux Roi: «Il garde contre moi la seule dent qui lui reste,» ni contraindre d’appliquer à la maison du soleil cette triste phrase de Chateaubriand: «Il y avait déjà longtemps qu’elle n’existait plus, à moins de compter des jours qui ennuient tout le monde.»—Que celui qui a commencé achève de me réduire en poudre! s’écriait Job. Il est bon d’entendre la même plainte s’exhaler de la ruine glorieuse et enflée. Le Trianon de porcelaine est révolu, et parvenu à cette survie dont j’ai parlé plus haut, qui est la relique collectionnée. La sienne consiste en quelques céramiques, débris peints de roseaux et d’oiseaux. Reliquat satisfaisant et impondérable. Le temps est venu pour les autres Trianons de s’acheminer vers cette sorte d’achèvement qui renaît de l’abolition. Et cela est suffisamment attesté par les abominables objets, Sèvres modernes montés en plomb verni, qui sont venus remplacer les bibelots anciens sur les consoles et les cheminées. Tous les œillets en bronze des petits candélabres de Marie-Antoinette qui avaient graduellement disparu dans les poches des Touristes, ont maintenant refleuri tout flambant neufs. C’est justement le contraire qu’il faut: la conservation avec authenticité, d’une antiquité même tronquée. C’est encore le lieu d’une comparaison à l’humanité: un squelette est un filigrane qui fut vivant; un crâne offre la beauté d’un vieil ivoire. Mais quoi de plus choquant que la coquetterie au delà de la vétusté, dans la corruption, des cadavres du ménage Necker ou du pianiste Thalberg marinés dans leurs bocaux par une admiration mal entendue. «Réveillez-moi, vous voyez bien que je suis mort!» s’écrie M. Waldemar, ce personnage d’Edgar Poë, le Magnétisé in extremis désireux de s’anéantir. Et puisque nul richard patriote ou étranger ne s’est trouvé pour assurer par le legs de sa fortune à ce palais des palais, autre chose que des cataplasmes architecturaux, de coupables amputations et de grossières éclisses, épargnons-lui cette caricaturale prorogation de sa splendeur. Et pourtant l’originalité eût été pour séduire un milliardaire Américain: Versailles légataire universel, héritier des perles de Mme Ayer et de ses rubis sanguinèdes. Cependant New-York afflue ici; et j’y ai rencontré ce type qui aurait tenté Balzac, ce remplaçant de l’ancien Anglais qui venait passer les hivers à Tours: l’Américaine valétudinaire en annuelle saison aux Réservoirs.

«L’Ile Royale est devenue un dépotoir,» nous affirment les guides précis et iconoclastes. Assez de ces tragiques transpositions. L’éditeur du Journal de la santé du Roi, après nous avoir présenté Fagon penché durant soixante-quatre ans sur les augustes déjections, déplore que ce prototype de Purgon s’étant abstenu les quatre derniers ans, se soit appliqué le célèbre vers: «Grand Roi, cesse de... vaincre, ou je cesse d’écrire!» N’allons pas jusqu’à ce dégoût. Grâce pour quelques souvenirs. C’est encore le grand Rêveur de Combourg qui a écrit: «Rompre avec les choses réelles, ce n’est rien; mais avec les souvenirs! Le cœur se brise à la séparation des songes, tant il y a peu de réalité dans l’homme.» L’heure est venue; la vigilance de l’histoire est là pour nous l’indiquer avec ses prévoyances. De puissants et délicats iconographes ont surgi, dont l’œuvre a résorbé la grâce expirante des lambris et des bocages: Lobre qui depuis plus de dix ans fixe avec autant de prestige que de précision dans ces panneaux qui nous charment et qui feront tant songer, les ors mourants des ors moulus, et jusqu’à cet or vivant que le couchant oublie dans les vieilles vitres de l’extérieur avec des opalisations semblables à l’iris des lacrymatoires. Helleu qui, lui, fige, dans ses mélancoliques panneaux, moins précis, plus attendris, les pleurs d’or feuillus dont l’automne sanglote l’agonisante amour des dieux, au-dessus des Danaés pétrifiées. Boldini enfin qui nous a peint les marbres de la colonnade de tons si soyeux, qu’on ne sait si ce ne sont pas plutôt des atours de favorites en lesquels se transforment ces piliers polis. Et n’est-ce pas le même mot qui nomme ces vêtements et ces revêtements: brocatelles? Et cette Vénus Anadyomène d’un galbe moins pur, d’un tour plus grand siècle, que le peintre italien a reproduite au crépuscule d’octobre, sur l’entrecroisement lilassé des branchages dénudés qui semblent des ferraillements d’épées, traversés par la végétale main d’une feuille de marronnier en suspens, et dont les cinq doigts mordorés, agitent comme un signe d’adieu de la mort des choses.

C’est cette noble mort des choses qu’il convient; je ne dis pas de précipiter mais de laisser s’accomplir, ne luttant que du soin respectueux qui nous fait veiller sur des vieillards aimés, sans tourmenter leurs derniers ans de serums néfastes. Et s’il convient de l’accélérer, que ce soit de belles libations de vin nouveau qui fasse se convulser les vieilles outres. Plutôt que la mort pâteuse des replâtrages vains, un retour aux embrasements d’antan qui assimile Louis à Sardanapale et le consume dans sa féerie.

Nocturnæ illuminationes vasis statuisque pellucentibus ad palatii Versaliani fenestras et per omnes hortorum areas et xystos apte dispositis.—«Lorsqu’on jouit d’une imposante renommée, dit un grand auteur, il faut s’épargner des travestissements peu dignes.» Ces travestissements-là, pour notre Versailles, ce sont ceux que lui inflige un culte simoniaque; et non des déguisements joyeux et royaux qui le faisant participer à la vie moderne ne l’exposeraient qu’à ce désirable accident de mourir couronné de fleurs et de flammes.—Ce sont d’importants gêneurs qu’a révoltés l’entrée en moderne civilisation de la place Vendôme. «On ne compte ses aïeux, que lorsqu’on ne compte plus!» Un vieil édifice compte encore assez pour pouvoir, dût-il s’en consumer, participer à notre vie. Tels de respectables parents fiers de leur âge, lisible dans leurs rides et orgueilleusement assumé, ennoblissaient de jeunes réunions, qu’attristent des vieillards douteux et d’âge anonyme. C’est un semblable accommodement aux plus avancées inventions de la vie moderne que je rêverais pour l’hôtel de Lauzun, dans lequel il me plairait voir quelque élégante fantaisiste prenant la place de Mademoiselle «Grand Urluberlu» comme Chateaubriand l’appelle, unir le passé au présent par un automobile chauffant au quai d’Anjou, et par un yacht mouillé en Seine.

J’ai écrit dans les Roseaux Pensants sous ce titre: le Clou de 1900, la sorte de rajeunissement et de remise au point que je souhaiterais pour Versailles en début de ce nouveau siècle. La société des Fêtes Versaillaises vient de nous en donner un avant-goût, le jeudi 11 août 1898, à huit heures très précises du soir. Il est admirable. Qu’on imagine le bosquet d’Apollon éclairé doucement et magnifiquement par des milliers de fleurs lumineuses. «Cette obscure clarté qui tombe des étoiles,» tombée du vers de Corneille avec ces étoiles elles-mêmes, sous forme de fleurs, sur le bocage d’Hubert Robert. D’électriques vers luisants logés aux cœurs des filles fleurs de Parsifal, ou tout au moins sous leurs bonnets florifères. Shakspeare éclairant d’Urfé et le Songe d’une nuit d’été rêvant sur l’Astrée. Je n’ai rien imaginé d’aussi beau, rien vu de si Bayreuthien, sans omettre Bayreuth lui-même. Wagner et Lulli, Louis XIV et Louis II ont dû s’en congratuler parmi les ombres. De rosoyants, de virides reflets, couraient, mouraient en souriant sur les coursiers de Guérin et de Marsy, sur les nymphes de Girardon et de Regnaudin. Et les étoiles filantes, les étincelles du gril de saint Laurent qui s’irradiant cette nuit-là même dans le firmament le sillonnaient de paraboles enflammées comme celles que font dans la gouache de Van Blahrenberghe les grenades enflammées au siège de Berg-op-Zoom, rejoignaient les feux mouvants disposés parmi les xystes. Et ce fut une nouvelle application de l’homme courant après la fortune qui l’attend dans son lit. Nombre de Parisiens en route vers de plus ou moins chimériques Mecques d’art, tandis que son voisin si proche et si lointain, son frère ennemi le bourgeois-soleil, s’offrait sous couleur de bienfaisance le phénoménal divertissement de cet Apollon aux Lanternes.

Versailles, août 98.