Ce qui suit est le récit des guerres, des vengeances et des atrocités que fit naître cette querelle. Bernier, ayant quitté son maître, prit parti pour ses cousins, les fils d'Herbert de Vermandois; et le nouvel épisode qu'on va lire donnera une idée de la manière toute homérique dont nos premiers poètes français chantaient les combats et leurs sanglants effets.


COMBATS ET MORT DE RAOUL.

I.

Il a plu; et le champ de bataille est un marais trempé d'eau et de sang, car bien des barons sont morts en ce lieu. Les plus ardents destriers vont au pas, harassés qu'ils sont de fatigue; ils glissent, ils s'abattent sur la terre molle.

Voilà que le comte Ernaut de Douai rencontre le sire de Cambrai Raoul.

—«Par Dieu, Raoul, lui crie-t-il, nous ne serons amis que lorsque je t'aurai mis à merci et tué. Tu m'as occis mon neveu Bertolai et Richerin que j'aimois tant, et bien d'autres encore de mes amis que je ne verrai plus!»

—«Oui certes, dit Raoul, et ce n'est pas tout..... Toi-même, tu tomberas sous mes coups.»

—«Eh bien, par le corps saint Nicolas, je t'en défie, reprit Ernaut.—Ah! te voilà donc, Raoul de Cambrésis, que je n'ai vu depuis ce jour où mon cœur fut par toi tant navré. J'avois de ma femme deux petits enfants que j'envoyai à la cour du roi de Saint-Denis, et tu les fis mourir, traître! Tu es à toujours mon ennemi; et si cette épée que je tiens ne te coupe la tête, je ne me prise la valeur de deux parisis.»

—«En vérité, répond Raoul, tu t'estimes bien haut.... Je ne veux plus voir la cité de Cambrai si je ne te fais mentir à ta parole.»

Et les deux barons furieux éperonnent leurs destriers et se précipitent l'un contre l'autre, se donnant sur leurs écus des coups terribles. Mais ils sont protégés par leurs hauberts.—Bientôt ils sont désarçonnés: ils sautent à terre et tirent leurs glaives.

A cette vue les plus hardis chevaliers s'arrêtent épouvantés.

Le comte Raoul est un merveilleux baron pour sa force et son audace à manier ses armes. Il frappe Ernaut au chef et abat du coup les ornements de son heaume doré. Le fer auroit pénétré dans la tête sans la coiffe du haubert qu'il n'a pu traverser; mais glissant à gauche, l'épée coupe un quartier de l'écu avec deux cents mailles du haubert. Ernaut, étourdi du choc, trébuche; et glacé d'effroi, réclame le Dieu de toute justice..... «Aidez-moi, sainte Vierge Marie, et je rebâtirai le moustier d'Origni!»

Alors Ernaut, reprenant courage, se retourne plein de colère sur Raoul et lui assène de grands coups sur son heaume dont il brise les fleurs de lys..... Le sire de Cambrai a le visage et la bouche ensanglantés....—A son tour, il frappe Ernaut de sa tranchante épée, brise son heaume, et rabattant la lame à gauche avec une grande adresse, il lui coupe le poignet qui tombe serrant encore le bouclier.

Ernaut est anéanti de voir gésir à terre son poing et son écu, de voir couler le sang vermeil de sa blessure. Eperdu, il remonte à cheval et s'enfuit à travers les bruyères.

—Raoul se précipite sur ses pas.....

II.

Ernaut s'enfuit et Raoul le serre de près.... Mais voilà que son destrier s'est abattu et il va être atteint: effrayé alors, il s'arrête un moment au milieu du chemin et s'écrie à haute voix: «Grâce, Raoul! grâce, au nom de Dieu le créateur: si tu m'en veux de t'avoir frappé, eh bien, je serai ton homme lige; si cela te plaît, je t'abandonne Brabant et Hainaut..... Mes hoirs n'y pourront désormais prétendre l'espace d'un demi-pied.»

—Raoul a juré de ne rien écouter tant qu'il ne l'ait mis à mort.

III.

Ernaut s'enfuit à grands coups d'éperons, et Raoul au cœur félon le poursuit et le presse... Il regarde de côté et aperçoit au loin son neveu, le noble baron Rocoul de Soissons, aussi neveu du comte Bernier. Il tourne vers lui sa course et l'appelle à grands cris; car il a peur de mourir.—«Beau neveu, protégez-moi contre la fureur de Raoul. Il m'a coupé le poing dont je tenois mon écu et qui seul pouvoit me défendre; il me menace de m'arracher la tête.»

—Rocoul frémit à ces mots. «Oncle, dit-il, point ne vous sert de fuir; Raoul aura bataille.»

Et le vaillant chevalier pique son coursier de ses éperons d'or, brandit sa lance à manche de pommier et frappe Raoul sur son écu. Raoul riposte; et les lances se cassent sur les hauberts, sans que les deux chevaliers aient perdu les arçons.

A cette vue, le comte de Cambrai entre en fureur, saisit sa grande épée d'acier, brise le heaume de Rocoul, et la rabattant sur l'étrivière gauche, lui tranche le pied qui tombe avec l'éperon.

Raoul se réjouit à cet aspect, et d'un ton dédaigneux: «Vois, dit-il, Ernaut est manchot et toi boiteux; vous voilà bons à devenir l'un garde, l'autre portier.»

—«Mon oncle, dit Rocoul au comte de Douai, j'espérois vous venir en aide; mais, hélas! mon secours ne pourroit plus maintenant vous sauver.»

IV.

Ernaut s'enfuit à grands coups d'éperons, et Raoul au cœur félon le presse par-arrière. Il jure par le Dieu qui souffrit mort et passion qu'il ne le quittera qu'après lui avoir coupé la tête sous le menton.

—Ernaut regarde de côté et aperçoit le sire Herbert d'Ireçon, Wedon de Roie, Loys, Sanson et le comte Ybert, le père de Bernier. Il tourne vers eux sa course et les appelle à grands cris; car il a peur de mourir.—«Seigneurs, dit-il, bien devez-vous me protéger contre la fureur du comte Raoul, qui tant a tué de vos amis. Il m'a coupé le poing dont je tenois mon écu et qui seul pouvoit me défendre, et il menace de m'arracher la tête.»

Ybert l'entend et pense en perdre la raison; il lance son bon destrier, brandit sa haste, déroule le gonfalon, frappe et brise l'écu de Raoul. Le fer a percé les mailles du haubert et glisse sur le côté.

Ce fut merveille s'il ne fut pas occis alors ou bien fait prisonnier; car plus de quarante chevaliers ennemis l'entouroient déjà, quand à toutes brides accourut Géri d'Arras, en compagnie de quatre cents guerriers.

Alors recommence un choc terrible, et l'on voit la terre se joncher de pieds, de poings, de têtes coupées. Les cadavres et les blessés sont là étendus, la bouche béante, et l'herbe est tout ensanglantée. L'épée à la main, le comte Raoul est toujours au plus fort du combat, et en ce jour il a sevré bien des âmes de leurs corps; il a fait veuves bien des dames; car plus de quatorze barons sont tombés sous ses coups.

Ernaut a vu tout cela le cœur dolent, et il a réclamé Dieu le Sauveur des âmes. «Sainte Marie, Mère couronnée, ayez pitié de moi!»

V.

Et il se remet à fuir dans la vallée....

Raoul a levé la tête, l'a aperçu, et déjà s'est précipité sur ses pas, en lui criant de toute la force de ses poumons: «Ernaut! j'ai désiré ta mort, et ce glaive me va satisfaire.»

«Je n'en puis; mais, sire, puisque telle est ma destinée, répond Ernaut, pour qui toute joie et tout espoir sont perdus, hélas! point ne me sert de me défendre.»

Et il s'enfuit, ne sachant où se blottir. Telle peur il a, qu'à peine il se peut soutenir; et il sent que Raoul approche et va l'atteindre! «Grâce! Raoul, merci, crie-t-il, je suis jeune encore et ne veux pas mourir; je me ferai moine et servirai Dieu.... Tous mes fiefs seront à toi.....

—«Non, dit Raoul, il est temps d'en finir; ce fer va te couper le cou. Ni hommes, ni saints, ni Dieu ne pourroient te sauver.»

A ces paroles, Ernaut jette un soupir....

Mais son cœur lui revint aussitôt, car il a entendu renier Dieu.

—«Raoul, vil mécréant, lui crie-t-il, en hochant la tête, trop plein d'orgueil, de félonie et d'outrecuidance, chien enragé qui renie Dieu et son amitié, sache bien que si le Roi de gloire avoit pitié de moi, tu ne me frapperois pas!...»

VI.

Et il s'enfuit à coups d'éperons, tenant en sa main l'épée qu'il a tirée du fourreau.

Quand il a quelque avance, il regarde devant lui, et voit venir Bernier équipé à merveille, muni de belles armes, de haubert, de heaume, d'écu et d'épée. A cet aspect Ernaut tressaille de joie et plus ne songe à son poing. Il a dirigé son cheval vers lui.—«Grâce, sire Bernier, aie de moi pitié! vois mon bras; c'est Raoul qui m'a meurtri de la sorte.»

—Bernier l'entend, il frémit et frissonne jusqu'aux ongles des pieds.—«Oncle Ernaut, s'écrie-t-il, point ne vous sert de trembler, et je vais implorer pour vous mon ancien maître.»

Puis, s'appuyant sur le cou de son destrier:

«Eh! sire Raoul, clame-t-il à haute voix, fils de femme légitime, c'est toi qui m'adoubas chevalier, je le sais, mais depuis tu m'as fait payer bien cher cet honneur..... Tu as brûlé ma mère dans l'église d'Origni; tu as occis maints de nos vaillants amis, et à moi-même, tu m'as brisé la tête; je sais aussi que tu m'offris une amende; tu voulois me donner cent bons coursiers, cent mulets, cent palefrois de prix, cent écus et cent hauberts doublés; je n'acceptai pas, car la vue de mon sang m'avoit mis en fureur, et les braves chevaliers, mes amis, ne m'ont jamais blâmé. Mais si en ce jour tu me fesois la même offre, oh! je l'accepterois et pardonnerois tout; je te le jure par saint Riquier. De la sorte, la guerre seroit finie; car mes parents apaiseroient leur colère, et je te ferois bailler la suzeraineté de toutes nos terres.... Mais, au nom du Dieu juste, calme-toi et ne reste pas sans pitié. Pas ne te sert de poursuivre cet homme qui a perdu son poing et est à demi mort.»

Raoul, à ces mots, est exaspéré de fureur; il se dresse sur ses étriers qui ploient, et fait cambrer sous lui son destrier. «Bâtard, dit-il, bien savez-vous plaider; mais vos flatteries ne vous serviront pas, car vous ne sortirez de ces lieux avec votre tête.»

—«Oh! alors, répond Bernier, mon courroux est légitime....»

Et voyant que sa prière n'a point servi, Bernier pique son destrier et court sur Raoul qui se précipite à sa rencontre. Ils se portent de grands coups sur leurs écus, et se vont pourfendant leurs armures.... Mais Raoul se rue avec tant de violence contre Bernier, que bouclier et haubert ne lui auroient pas plus servi qu'un gant, et qu'il seroit mort sur le coup, si Dieu et le bon droit n'avoient été pour lui. Il esquive le fer qui glisse à côté.

VII.

Bernier alors prenant sa revanche frappe avec fureur le comte Raoul, coupe son heaume luisant, en fracasse les garnitures et tranche la coiffe du haubert.—Le glaive a coulé dans la cervelle.—Raoul incline la tête et tombe de cheval.

—En vain il songe à se relever..... A grands efforts il tire son épée d'acier, et on le vit alors la dressant en l'air chercher où il pourroit frapper; mais bientôt son bras retombe vers la terre, et c'est avec bien de la peine qu'il parvient à retirer son fer fiché dans le gazon. Déjà sa belle bouche commence à se rétrécir; son œil si vif s'obscurcit, et en cet instant il réclame le Dieu du Ciel.—«Hélas! glorieux Père, Seigneur tout-puissant, combien je me sens foiblir; tout-à-l'heure encore, plus d'espoir à ceux qui s'offroient à mes coups; et maintenant..... Je me battois pour un fief; désormais je n'aurai besoin de celui-là ni d'un autre..... Secourez-moi, douce Dame du ciel!...»

—Bernier à ces paroles pense perdre la raison, et se prenant à larmoyer sous son heaume:

—«Eh! sire Raoul, s'écrie-t-il, fils de légitime épouse, tu m'adoubas chevalier; je ne pourrois le nier; mais tu m'avois fait payer bien cher cet honneur en brûlant ma mère dans l'église d'Origni et en me fracassant la tête... Tu m'as offert raison, il est vrai.... Maintenant je ne désire plus autre vengeance....»

—«A mon tour, s'écrie le comte Ernaut.... Laisse ce cadavre, que je venge mon poing!»

—«Je ne puis vous en empêcher, répond Bernier; mais à quoi vous sert de frapper un mort?....»

—«Oh! ma colère est bien juste, reprend Ernaut.»

Et tournant son destrier vers la gauche du comte Raoul, il le frappe sans pitié, brise de nouveau son heaume, tranche la coiffe de son haubert, et baigne l'épée dans sa cervelle; puis, la retirant, il la plonge tout entière dans son corps.....

Alors l'âme abandonne le gentil chevalier. Prions le Seigneur Dieu qu'il la prenne à lui!


Géri le Sor, comte d'Arras, a donné sa fille Béatrix en mariage au comte Bernier, après lui avoir pardonné le meurtre de son neveu, Raoul de Cambrai. Mais le pardon n'est pas sincère, et Géri conserve toujours dans son cœur un profond ressentiment du meurtre de son neveu.—Les causes qui réveillèrent cette haine assoupie, et les terribles résultats qui en advinrent, forment le sujet de l'épisode suivant.


MEURTRE DE BERNIER.

I.

..... Ils passèrent de la sorte six jours pleins, et quand vint l'heure du départir, Géri appela Bernier:

«Sire, dit-il, écoutez-moi: je veux aller servir saint Jacques; c'est un vœu que j'ai fait, afin que vous le sachiez.»

Bernier lui répondit: «Voilà aussi cinq ans que je l'ai promis.»

—«Eh bien, frère, dit Géri, allons-y de compagnie.»

—«Par ma foi, je vous l'accorde, repartit Bernier; indiquez le jour que nous quitterons ces lieux.»

Le voyage est arrêté pour la huitaine après Pâques.

Le Sor retourne en son pays, et Bernier reste près de ses deux enfants et de sa gentille femme.—Elle lui tient le discours que vous allez entendre:

«Bernier, beau frère, vous avez beaucoup entrepris; mon père est très-félon et fort mal avisé; il y a de la trahison en lui. Si vous lui dites chose qui ne lui plaise point, il vous tuera sans défiance.»

—«Vous parlez mal, madame, lui répondit Bernier; il ne le feroit pas pour le fief de Paris.»

—«Sire, dit-elle, gardez-vous toujours bien de lui; je vous en prie pour l'amour de Dieu.»

—Et la parole en resta là.

Tant s'écoula-t-il de journées que le terme fixé arriva; alors Géri s'en revint à Saint-Quentin, et avec lui Anciaumes et Ernaïs, deux francs chevaliers; Bernier prit pour compagnons Garnier et Savary. Ils vont à l'église, prennent les écharpes, et après messe, ils se mettent à la voie.

Au moment du départir, Bernier embrassa ses fils, et puis embrassa sa franche épouse, et elle lui, en pleurant des yeux de son visage: «Que le Dieu qui daigna mourir pour nous sur la croix, lui dit-elle, vous garde de mort et de péril!»

Alors Berner la baise encore une fois et ce fut la dernière; car elle ne le vit plus que mort et étendu dans le cercueil, comme vous allez l'apprendre en la chanson.

II.

—Bernier chevauche avec le sor Géri; ils traversent la France, entrent en Berry, se dirigent vers Poitiers, et vont à Blaye sans retard; ils y passent la nuit; et le matin ils s'avancent droit à Bordeaux, en traversant les landes.

Je ne saurois vous raconter leurs journées; mais tant chevauchèrent-ils, et par jour et par nuit, et par beau et par mauvais temps, qu'ils arrivèrent à Saint-Jacques un mardi. Après s'être hébergés ils s'en vont à l'église. Le soir ils y veillèrent chacun un cierge en main. Le lendemain, de grand matin, ils entendent la messe, retournent un moment à leur hôtel, et puis remontent sur leurs bons chevaux, car ils ont grande hâte de revenir.

Ils arrivèrent à Paris en trente jours; mais ils n'y trouvèrent pas le fort roi Loys[9], qui pour lors étoit à Laon avec ses amis. Ils couchèrent la première nuit à Saint-Denis, l'autre à Compiègne, le château renommé, et furent à Laon le lendemain. Ils y trouvèrent le roi qui leur fit bel accueil; puis ils prirent congé de lui pour se rendre droit à Saint-Quentin.

Quand ils arrivèrent dans les prés, sous Origni, en la place où Raoul avoit été tué, le comte Bernier fit un pesant soupir. Le sor Géri s'en aperçut et lui demanda pourquoi il soupiroit.

«Point ne vous importe, beau sire, lui répondit Bernier, de connoître la cause de mon chagrin.»

—«Mais je le veux savoir, dit Géri.»

—«S'il en est ainsi, repartit Bernier, je vous le dirai: je me remembre de Raoul le marquis, qui eut l'outrecuidance de vouloir ravir l'héritage de mes cousins; voici le lieu où je l'ai mis à mort.»

Géri l'entend, et c'est à peine s'il n'enrage; mais il dissimule son courroux par sa contenance: toutefois il répondit à Bernier: «Vassal, vous êtes mal avisé de me rappeler la mort de mes amis.»

En ce moment ils rencontrent des paysans de leur contrée, qui leur donnent nouvelles de la comtesse Béatrix.

«Seigneurs barons, leur disent-ils, la gente dame, fille à Géri d'Arras, et femme au franc Bernier, n'est pas à Saint-Quentin, voilà cinq jours qu'elle est à Ancre[10] avec ses deux fils.»

Les barons, à ces mots, s'en vont à Saint-Quentin, d'où après avoir un peu mangé ils continuent leur chevauchée tout droit vers Ancre.

Le sor Géri soupire souvent, et peu s'en faut que son cœur ne se brise; car il se rappelle le mot de Bernier et la mort de son ami.

III.

Ils chevauchent de la sorte jusqu'à une mare où leurs destriers se désaltèrent volontiers, car ils en ont grand désir. La colère ne peut sortir de l'âme du vieillard où le mauvais esprit ne tarda pas à entrer. Portant alors la main à l'étrivière, il en décroche tout bellement un étrier, et frappant Bernier à la tête, il lui brise le crâne. Du coup la cervelle sauta, et le comte Bernier tomba dans l'eau.

Garnier et Savary l'en retirèrent, tandis que Géri fuyoit avec Anciaumes et Ernaïs qui l'en blâmèrent grandement.

—Les deux écuyers ont pris leur maître entre leurs bras, et lui adressant la parole: «Sire, en reviendrez-vous?»

—«Nenni, dit Bernier, voyez ma cervelle qui tombe sur mon giron. Ah! traître Géri, que Dieu te maudisse! Ta fille Béatrix m'avoit bien dit que tu me tuerois en trahison, et que j'eusse à me garder de toi: elle avoit la triste pensée de ce qui adviendroit. Mais Dieu, notre père, pardonna bien sa mort à Longis[11], ne dois-je pas aussi pardonner la mienne?—Je lui pardonne: Seigneur; ayez pitié de moi!»

Et à ces mots, il appela Savary, pour lui confesser ses péchés, car il n'y avoit pas là de prêtres. Savary rompit trois brins d'herbe, et Bernier les reçut pour Corpus Domini.

Alors il tendit ses deux mains jointes vers le ciel, se battit la poitrine et demanda grâce à Dieu.... Bientôt son œil tremble, sa vue se trouble, son corps se roidit et l'âme en sort.

Que Dieu la reçoive en son saint paradis!

Puis Garnier et Savary enlevèrent le cadavre; et le plaçant sur un mulet arabe ils s'acheminent droit vers Ancre.

IV.

.... La comtesse Béatrix est au palais seigneurial avec ses deux fils. La gentille dame les fait venir:

—«Grâce au Seigneur, mes enfants, vous êtes chevaliers depuis tantôt deux mois que Bernier, votre père, est allé servir saint Jacques; or, voici venu le terme de son retour.

—Bien avez-vous parlé, madame, disent les enfants.»

Tandis qu'ils devisoient de la sorte, la dame jette les yeux sur le chemin ferré et aperçoit Garnier et Savary, qui ramenoient Bernier.

La dame les montrant à ses fils: «Je vois, dit-elle, deux chevaliers venir; ils me semblent bien courroucés et tristes, ils s'arrachent les cheveux et se frappent les mains. Hélas! j'ai grand peur de mon père Géri: hier soir, quand je m'endormis, je songeois un songe affreux. Mon seigneur étoit revenu; et mon père l'attaquant sous mes yeux l'avoit abattu à terre; il lui arrachoit les yeux de la tête, et à moi-même il me tordoit le cou.... Puis je vis les salles de ce palais s'écrouler. Las!.. la frayeur revient maintenant à mes esprits.»

—«Ce songe est signe de bonheur, lui répondit son fils.»

Et pendant qu'ils parloient ainsi, Garnier et Savary approchoient.

V.

Il y a dans la ville un prieuré que l'on appelle aujourd'hui dans le pays Bernier-Bierre; les moines y recueillirent Bernier; et après avoir lavé son corps d'eau froide et de vin, ils le cousent dans une grande toile de lin, puis le mettent dans un cercueil qu'ils recouvrent d'un drap magnifique.

Un messager s'en vient droit à la comtesse: «Dame, lui dit-il, par le Dieu qui fit tout bien, Garnier et Savary sont revenus apportant un chevalier mort.» La dame à ces mots changea de visage: «Las! s'écrie-t-elle, mon rêve est avéré; ah! je le sais bien, c'est Bernier, mon ami.»

Et relevant sa longue robe, elle court tout épouvantée au prieuré; elle aperçoit Savary et lui crie: «Où est mon seigneur, celui qui m'a épousée?»—«Madame, lui dit Savary, point ne sert de vous le cacher, le voici dans la tombe: c'est votre père, Géri d'Arras, qui l'a tué.» Béatrix l'entend et en pense perdre la raison. Elle va droit au cercueil, enlève la courtine, rompt le suaire, et considérant la plaie: «Frère, dit-elle, que vous voilà mal traité! Ah Géri! vieillard félon, grise barbe, si tu ne m'avois mise au monde, je t'aurois déjà maudit; car tu m'as sevrée en ce jour d'un seigneur qui me donnoit gloire et bonheur. Hélas, Bernier, mon frère, franc et valeureux baron, votre haleine est si douce qu'elle me semble tout embaumée!»—A ces mots elle tombe évanouie à terre.

Julien, son fils, l'en a relevée, et lui parlant de belle façon:

«Ne vous émouvez pas, madame, lui dit-il; car, par celui qui fit le ciel et la rosée, quinze jours ne se passeront pas, sans que la mort de mon père ne soit chèrement payée!»

Dans le terme indiqué, Julien avait tenu parole, car la ville d'Arras avait été prise et saccagée de fond en comble par lui et ses chevaliers. Toutefois le vieux Géri ne perdit pas la vie dans cette occasion; le trouvère, pour ne point ternir la vengeance du jeune Julien, et lui conserver en entier ce caractère de légitimité, qui était si bien dans les mœurs du temps, aime mieux nous dire que le comte d'Arras disparut avant la prise de sa ville, et que l'on n'entendit plus parler de lui; seulement il présume, avec un tact exquis, qu'il se fit ermite dans quelque lieu solitaire; et c'est là le dénouement du drame.


CHANSON
DE LA MORT
DE
BÉGUES DE BELIN.


Le poème, ou si l'on veut, la chançon des Loherains, d'où est tiré l'épisode qu'on va lire, est une des plus vastes et des plus brillantes épopées du moyen-âge. M. P. Paris a publié en 1833-1835, la partie qui concerne Garin et Bégues son frère, laquelle selon ce philologue, aurait pour auteur Jehan de Flagy, trouvère sur lequel il existe peu de renseignements. Cette publication a révélé une production poétique du plus haut mérite.

Entre toute les parties de cette chanson célèbre, il n'en est pas qui ait eu plus de renommée que la mort de Bégues de Belin.

Nous ne pouvons mieux caractériser ce fragment qu'en reproduisant ce que le baron de Reiffenberg a dit du poème en général.[12]—«Comme dans les plus anciennes compositions épiques, il règne dans son œuvre (Jehan de Flagy) une simplicité imposante, unie à beaucoup de mouvement et d'intérêt. Pas une seule fois il a eu recours au merveilleux; là point de géans, de nains, de fées, point d'armes enchantées: c'est dans le jeu des caractères qu'est tout l'artifice du poème, et ces caractères sont aussi énergiques que variés. Le génie sévère des Francs d'Austrasie éclate d'un bout à l'autre; on croirait qu'une grande pensée politique a donné, dès le principe, l'exclusion aux fictions ordinaires des poètes.»

Le lecteur a pu remarquer cette même simplicité, cette même absence du merveilleux, cette même énergie de caractère dans les divers morceaux extraits ci-dessus du roman de Raoul.

La mort de Bégues qui, à elle seule, est un poème entier, est souvent rappelée dans les œuvres des trouvères et dans les chroniques. Philippe Mouskes, dont M. de Reiffenberg vient de donner une si belle et si savante édition, s'est plu à rappeler tous les évènements de ce trépas si dramatique, comme ailleurs il avait reproduit quelques faits de notre roman de Raoul. Dès le XIVe siècle, on avoit translaté en prose ce brillant épisode, pour le populariser davantage et satisfaire ainsi l'avide curiosité de tous les lecteurs.

De nos jours l'habile philologue M. Mone, en Allemagne[13], et M. Leroux de Lincy, en France[14], ont publié des analyses raisonnées de la chanson de Garin et ont fait ressortir tout l'intérêt qui s'attache au fragment dont je donne ici une traduction littérale, d'après le système que je me suis fait, et que j'ai exposé plus haut.

Un manuscrit inconnu aux précédents éditeurs, et qui m'a été communiqué avec une gracieuse obligeance par M. d'Herbigny, m'a fourni quelques variantes que j'ai mises à profit.


Donnons un bref sommaire des faits qui précèdent la Chançon de Bégues.

—Le roi de France Pépin avait accordé le duché de Gascogne à Bégues, le second des fils du duc de Lorraine Hervis, en promettant le premier fief vacant au comte Hardré de Vermandois, son concurrent.—Entre temps, Garin, frère aîné de Bégues, était allé secourir le roi de Maurienne, Thierri, contre l'invasion des Sarrasins dans ses états.—Ce prince blessé à mort dans un combat lui donna par reconnaissance son royaume et sa fille.—Le roi Pépin confirma la donation.—Hardré de Vermandois n'existait plus; mais son fils Fromont, qui n'avait pas oublié la promesse faite à son père, manifeste hautement sa colère et contre le roi de France et contre la famille des Lorrains.—Il obtient en mariage la sœur germaine du comte Bauduin de Flandres, puis se ligue avec ce prince et plusieurs autres seigneurs, pour faire la guerre aux fils d'Hervis que soutient Pépin.—Pendant longtemps la France est le théâtre de maints brillants faits d'armes, de maints combats sanglants entre les grands feudataires de la couronne.—Fatigué de ces dissensions intestines, au milieu desquelles son autorité se trouvait souvent méconnue et compromise, le roi Pépin prend le rôle de médiateur; et, avec l'aide des évêques, interpose la paix entre les deux partis.—Les grands vassaux sont rentrés dans leurs fiefs respectifs; Fromont est retourné en Vermandois, Bauduin en Flandres, le duc de Lorraine Garin à Metz, son frère Bégues à son château de Belin en Gascogne; et sept ans se sont écoulés depuis la conclusion de la paix, lorsque commence notre récit intitulé: La mort de Bégues de Belin.


MORT DE BÉGUES DE BELIN.

I.

Un jour Bégues étoit au château de Belin[15] assis à côté de la belle Béatrix. Le duc lui baise le front, et la duchesse en sourit doucement.—Bientôt elle aperçoit venir dans la salle ses deux fils: l'aîné a nom Gérin, et son frère Hernaut: l'un a dix ans et l'autre douze.—Il sont accompagnés de six damoiseaux de haut lignage: ils courent l'un vers l'autre, bondissent, jouent, et folâtrent ensemble.

Le duc les regarde et se prend à soupirer.—La dame alors lui adresse la parole: «Puissant duc, pourquoi soupirer ainsi? Vous avez or et argent en coffres, faucons sur perches; vous avez riches fourrures, mulets et mules, palefrois et destriers; vos ennemis sont terrassés; et il n'est pas à six journées d'ici de tant forts voisins qui ne vous viennent servir à la première demande.

—Dame, lui répondit le duc, vous dites vrai; mais il est une chose sur laquelle vous vous méprenez grandement. La richesse ne réside pas dans les deniers, dans les mulets et dans les chevaux; la richesse, ce sont les amis et les parents.—Le cœur d'un homme vaut tout l'or d'un pays.—N'avez-vous plus remembrance de ce jour où je fus assailli dans les Landes, quand j'allai vous épouser.—Sachez bien que si je n'eusse pas eu d'alliés, j'aurois été honni et mal traité.—Pépin m'a établi dans ce fief où je n'ai près de moi nul ami, à l'exception de mon cousin Rigaut et d'Hervis son père.—Un seul frère me reste, Garin le Lorrain, et voilà sept ans passés que je ne l'aie vu... Cette pensée me chagrine et m'afflige.... Oui, si Dieu m'aide, j'irai trouver mon frère Garin, je verrai le jeune Girbert son fils que je ne connois pas encore.—On m'a parlé de la forêt de Puelle, des abbayes de Vicoigne et de Saint-Bertin. On dit que ces parages nourrissent un énorme sanglier. Si Dieu me prête vie et assistance, je le chasserai, et j'en porterai la hure au duc Garin pour l'émerveiller; car il paroît que jamais mortel n'a vu semblable animal.

—Sire, fait la dame, que dis-tu là?—C'est le pays au comte Bauduin que.... tu sais.... tu as occis de ta main; et l'on m'a conté que Bauduin a un fils.—C'est sur les marches du farouche Fromont dont tu as fait mourir les frères et les amis.—Ne pense plus à cette chasse, je t'en conjure.... Mon cœur me dit, et je ne te le cacherai pas, que si tu y vas, tu n'en reviendras pas vivant.

—Dieu! madame, vous m'étonnez.... Mais non.... je le veux....; tout l'or que Dieu fit ne pourroit me décider à n'y aller pas; car j'en ai trop grand désir.

—Alors, beau sire, dit la dame, que le Dieu glorieux qui naquit d'une vierge soit avec toi!»

Le duc apercevant son cousin Rigaut: «Cousin, dit-il, vous viendrez avec moi, et votre père gardera ce pays.»

La nuit, Bégues se couche près de Béatrix... Le lendemain, à l'aube du jour, son chambellan vient pour le servir. Bégues n'a plus sommeil; il se lève et s'habille sans tarder. Il revêt sa tunique et sa pelisse d'hermine, lace ses chausses et met des éperons d'or fin.

Il fait charger dix chevaux d'or et d'argent, afin d'être bien servi partout où il se trouvera; prend avec lui trente-six chevaliers, des veneurs habiles et bien appris, dix meutes de chiens et quinze varlets pour préparer les relais.—Puis il recommande à Dieu la belle Béatrix et ses deux enfants, Hernaut et Gérin.—O douleur! il ne les a plus revus!

Et Bégues passa la Gironde au port Saint-Florentin, alla se confesser et pleurer ses péchés à un ermite qui fonda Grammont, et repartit après messe.

Bien des journées s'écoulent; enfin il arrive à Orléans où il voit son neveu le bon duc Hernaïs et sa sœur la belle Helvi.—Il reste trois jours auprès de l'impératrice de France qui lui fit bel accueil; puis, ayant pris congé d'elle, il se remet à la voie.

Il vient en deux jours à Paris, couche le troisième à Senlis, en repart au lever du soleil, entre en Vermandois par Coudun, passe l'Oise à Chary, traverse le Vermandois et tout le Cambrésis et ne s'arrête qu'à Valenciennes. C'est un châtel assis sur l'Escaut et bien loin du manoir de Belin.

Bégues s'héberge en la maison de Béranger le Gris, le plus riche bourgeois de la comté.—Béranger recommande de bien servir son hôte: il achète pour lui canards, perdrix, grues et agneaux.—Après manger, on prépare les lits; Bégues se couche aux côtés de son cousin Rigaut et appelle Béranger.—Le baron vient et, s'adressant au duc, il lui parle de belle façon:

«Sire, à ce visage, à cette taille élancée, je vous prendrois pour le Lorrain Garin qui vient souvent en ce pays.—Il est mon hôte quand il passe à Valenciennes.—Que Dieu lui rende le bien qu'il m'a fait; car il m'a beaucoup enrichi.

—Sire, dit Bégues, je ne vous le cacherai pas; le Lorrain Garin est mon frère. Engendrés tous deux par un même père, tous deux la même mère nous a portés et nourris.—J'habite un lointain pays, au-delà de la Gironde, dans les alleux de Saint-Bertin que me donna l'empereur Pépin.—Depuis le grand siége de Bordeaux, je n'ai vu mon frère, et je vais maintenant l'embrasser.»

Son hôte lui répondit: «Vous avez tué Bauduin, et vos ennemis en cette contrée sont nombreux.—Hugues le comte de Cambrai, et Gauthier de Hainaut, dont nous dépendons, sont vos neveux, et s'ils vous savoient ici, ils viendroient vous y joindre.

—Je désire vivement les voir, dit Bégues de Belin,.... mais on m'a parlé du bois de Puelle et du sanglier que cette forêt nourrit.—Je le chasserai, le cœur m'en dit, puis j'en porterai la tête au duc Garin mon très-cher frère, que je n'ai pas vu depuis si longtemps.

—Je connois le gîte de l'animal, repartit Béranger, et demain je vous y conduirai tout droit.»

Bégues l'entendit et en fut plein de joie: il détacha son mantel de martre zibeline, et, embrassant Béranger:

«Tenez, bel hôte, vous viendrez avec moi.»

Et Béranger, tout en prenant le manteau de bonne grâce, dit à sa femme:

«Voilà un franc baron.... Qui sert prud'homme y trouve grand profit.»

La nuit, Bégues se coucha. Le matin, son chambellan vint au lit pour le servir. Le Lorrain revêtit une cotte à chasser, mit ses chaussures et ses éperons d'or fin.—Puis il monta le bon cheval coursier que lui donna l'empereur Pépin quand il prit congé de lui à Orléans.—Le cor au cou, l'épée au poing, il part emmenant avec lui dix meutes de chiens.—Son cousin Rigaut et les trente-six chevaliers l'accompagnent.—Ils passent l'Escaut, entrent dans la forêt, et se dirigent sur Vicoigne pour attaquer le sanglier.—Béranger le Gris les guide avec adresse vers la partie du bois ou se tient l'animal.—Bientôt commencent les cris et les aboiements des chiens.

II.

Le duc s'en va chasser en la forêt. Ses chiens courent en avant, brisent les rameaux et font grand bruit.—Ils ont trouvé les traces fumantes du sanglier.—Alors le duc demande son limier Brochart que lui amène un varlet de chiens. Le duc le prend et le délie, lui caresse les côtes, la tête et les oreilles, afin de l'encourager, puis le lance dans la voie.—Le limier flaire, et bientôt arrive au gîte de la bête.

—Entre deux chênes déracinés et abattus, coule le filet d'une fontaine: c'est là que le sanglier s'étoit couché pour se rafraîchir: dès qu'il a entendu les aboiemens des chiens, il se dresse et, au lieu de fuir, se prend à tournoier.—Là tomba mort le gentil limier que Bégues auroit racheté pour mille marcs d'or pur.—Furieux alors, le duc s'avance en brandissant son épieu.—Le porc ne l'attendit pas et prit la fuite.

Plus de dix chevaliers descendirent de leurs coursiers pour mesurer les traces de ses pieds.—«Voyez quel démon! se disent-ils entr'eux; ce sanglier n'a pas son pareil; ses dents lui sortent d'un pied de la gueule.»—Ils remontent sur leurs rapides destriers, et donnent la chasse au monstre en sonnant du cor.

III.

Le sanglier a éprouvé la bonté des chiens, et voit qu'il ne pourra échapper en ces lieux. Il cherche à se sauver dans le bois de Gaudimont où il a été nourri. Là, il se désaltère et se vautre dans l'eau; mais la meute le presse et le débusque. Alors la bête aux abois fit ce qu'on n'ouït jamais dire en aucun pays: quittant la forêt, elle se mit dans la plaine et se laissa poursuivre l'espace de quinze grandes lieues sans s'arrêter.—Durant cette longue course, chevaux et chasseurs se dispersèrent; le bon destrier du fidèle Rigaut s'abattit sous lui, et l'on perdit de vue le duc.

—Vers la troisième heure, il se mit à pleuviner: ne sachant ce qu'étoit devenu le sire de Belin, les chasseurs retournèrent à Valenciennes, tristes et chagrins.—Ils n'auroient pas eu tort de s'arracher les cheveux.

Bégues montoit un cheval de prix.—Seul il poursuit la chasse avec ardeur et voit souvent la bête.—Prenant deux de ses meilleurs chiens entre ses bras, il les enveloppe d'un pan de sa pelisse d'hermine, jusqu'à ce qu'ils soient bien rafraîchis et qu'ils aient repris force et vigueur.—Alors il les lance près d'un taillis et en vue du sanglier. Il les pique, les harcèle à l'envi, et, aux cris qu'ils poussent, la meute encouragée s'élance sur leurs pas.

IV.

Le sanglier sent qu'il ne pourra résister. Il sort du bois de Vicoigne, pénètre dans celui de Puelle, s'arrête sous un faux, boit et se repose. Mais les bons chiens l'ont entouré: l'animal les regarde, dresse ses sourcils, roule les yeux, rebiffe du nez, grogne et se rue sur eux. Il les a tous tués ou dispersés.—Bégues en pense perdre la raison et, plein de colère, il apostrophe le sanglier: «Ah! fils de truie, tu me causes en ce jour bien de la peine.—Tu m'as sevré de mes hommes, et je ne sais plus, hélas! de quel côté ils ont tourné leurs pas.»—Le porc a écouté: il roule les yeux, refrongne son museau, et se précipite sur le duc plus rapide qu'une flèche empennée. Bégues, sans broncher, l'attend et lui enfonce son épieu droit au cœur. Le fer a traversé le dos, et le sang s'écoule de la plaie en telle abondance que les trois limiers en lappèrent assez pour étancher leur soif.—Les chiens se couchent çà et là autour de la bête.

Lors vint la nuit, et elle étoit bien noire.—Le duc n'aperçut ni château, ni cité, ni bourg, ni ville, ni ferme.—Il ne connoît dans la contrée aucun chevalier, et n'a près de lui pour compagnon que son destrier Baucent qui l'a porté. Il lui adresse ainsi ses plaintes: «Baucent, que je dois vous aimer, vous qui m'avez épargné tant de peines! Si j'avois blé ou avoine, que je vous en donnerois de bon cœur! Si je retourne à Valenciennes, vous serez bien récompensé.»

Puis le duc s'est abrité sous un tremble au feuillage touffu.—Il fit un éclair; Bégues s'est recommandé à Dieu; et, prenant son cor, il en sonne deux fois à toute force pour appeler ses gens.—Hélas! franc duc, à quoi as-tu pensé?—Tout est inutile, ceux que tu appelles, tu ne les reverras plus!......

Et, s'asseyant sous l'arbre, le comte prend sa pierre, la frappe, et allume un grand feu.

Le forestier qui garde le bois a entendu le comte rappeler sa meute et les sons d'un cor d'ivoire.—Il accourt vers le lieu d'où est parti le bruit, et n'osant approcher, avise Bégues de loin.—J'ai ouï dire, et c'est la vérité, que les méchants ont souvent causé bien des malheurs.

V.

Le forestier aperçoit le riche équipement et le cheval coursier du comte; il aperçoit ses hauts de chausses, les éperons d'or, et le superbe cor d'ivoire entouré de neuf viroles d'or, qui lui pend au cou, attaché avec une bande d'étoffe verte magnifique.—Le duc a dans la main son épée, dont la lame est large d'un demi-pied: c'est la plus belle arme qui soit sous le ciel. Devant lui se tient son destrier hennissant, piaffant et labourant du pied la terre.—Le misérable a vu tout cela, et court droit à Lens en porter la nouvelle à Fromont.

Le comte Fromont est assis au manger avec ses barons. Le mauvais larron ne l'ose aborder. Il appelle le sénéchal et, lui parlant à l'oreille: «Sire, dit-il, je m'allois promener dans le bois, quand j'aperçus le loin un orgueilleux veneur; c'est, ma foi, le plus bel homme, le plus grand et le mieux équipé que vous ayez jamais vu. Il a arrêté un sanglier avec trois limiers, et l'a tué d'un roide coup d'épieu. A ses côtés se tient un superbe destrier large de poitrail et de croupe, et à son cou pend un riche cor d'ivoire.—Si cela vous agrée, et si vous m'en donnez la permission, Monseigneur Fromont possédera bientôt le sanglier, les chiens, et le fameux cor d'ivoire, et vous aurez pour votre part le bon cheval coursier.»

Le sénéchal, à ces paroles, est transporté de joie. Passant son bras autour du forestier: «Beau doux ami, que Dieu protège ta tête.... Si j'y gagne quelque chose, tu n'y perdras rien.»—«De tout mon cœur; mais, s'il vous plaît, cherchez-moi des compagnons; car je n'irai pas tout seul.»

Le sénéchal appelle six de ses affidés. «Suivez incontinent ce forestier: si vous trouvez au bois quelque malfaiteur, tuez-le, je vous l'ordonne, et je me porte garant de cette action devant toute justice.»

Et ils disent: «Sire, très-volontiers.»

Thiébaut le larron, frère au fier Estormi de Bourges, les écoutoit deviser de la sorte. «Seigneurs, dit-il, en s'approchant d'eux, je connois bien le braconnier que vous allez surprendre.—J'irai avec vous, si cela ne vous déplaît.»

—«Oui, viens, répondent-ils; tu nous seras utile.»

Lors ils se sont dirigés vers le lieu où le forestier a laissé Bégues.

Le Lorrain est assis sous le tremble, un pied posé sur le corps du sanglier, et ses chiens sont couchés à ses côtés.—A cet aspect, les misérables demeurent émerveillés.

«Par les yeux de mon chef, dit Thiébaut, c'est un larron bien coutumier de battre les forêts et de chasser les sangliers. S'il nous échappe, nous sommes ensorcelés.»

Et tous ensemble, ils l'entourent en s'écriant: «Ohé! toi qui es assis sur ce tronc, es-tu veneur, et qui t'a permis d'occire ce sanglier?—La forêt appartient à quinze propriétaires; personne n'y chasse sans leur agrément, et la seigneurie en est au vieux Fromont.—Restes coi, nous allons te lier pour t'emmener à Lens.»

—«Seigneurs, dit Bégues, pour le Dieu du ciel, respectez-moi, car je suis chevalier. Si j'ai forfait contre le vieux Fromont, je lui en rendrai raison de bonne volonté.—Le duc Garin donnera pour moi ôtages, ainsi que messire le roi de France et mes enfants, et mon neveu Aubri le Bourguignon.»—Puis, se reprenant:—«Mais, je viens de parler comme un homme sans cœur. Que Dieu me confonde à toujours, si je me laisse saisir par sept vauriens de cette espèce.—Avant de mourir, je vendrai chèrement ma vie!»

VI.

«Seigneurs, reprend Bégues, ce matin, quand j'attaquai cette bête, j'étois en compagnie de trente-six chevaliers, maîtres veneurs, habiles et bien appris.—Il n'y a aucun d'eux qui ne tienne fief de moi, ou bourg, ou ville, ou donjon, ou castel.—Ce sanglier a fait ce qu'on n'a jamais vu; il s'est laissé poursuivre quinze grandes lieues sans revenir sur ses pas.....»

—«Tout ceci est bien merveilleux, se disent-ils entr'eux. A-t-on jamais vu sanglier fuir si loin.»

«Il veut s'excuser, s'écrie Thiébaut; en avant, forestiers, beaux amis, accouplez les chiens, afin de les maintenir.»

VII.

Le chef forestier s'élance le premier sur le duc, auquel il veut prendre son cor de chasse.—Bégues en pense mourir de colère: il lève le poing, frappe au cou, et abat le forestier mort à ses pieds.—«Audacieux, fait-il, tu ne prendras plus de cor au cou d'un duc.»

VIII.

Quand Thiébaut du Plessis eut vu le forestier trépasser de la sorte:—«Amis, nous sommes perdus, dit-il, s'il nous échappe: le comte Fromont ne voudra plus nous voir; et jamais nous n'oserons retourner à Lens.» Ses gens l'ont entendu; ils en sont tristes et chagrins; alors ils renouvellent avec Bégues une lutte acharnée.

IX.

Celui qui eût vu le droiturier comte sous le tremble, brandir son épée, défendre sa personne et sa proie, attaquer et frapper à la fois ses six adversaires, celui-là auroit pris grand'pitié du gentilhomme.

Il a jeté morts trois de ces cavaliers, et les autres ont pris la fuite. Jamais ils n'eussent recommencé le combat; mais voilà que par le bois se promène un sergent, le fils de la sœur au forestier. Le sergent porte arc d'aubour et flèches d'acier.

Ils l'ont aperçu et l'appellent.

«Viens vite de ce côté, beau sire, et que Dieu te soit en aide.—Le riche forestier, ton oncle, est mort; un braconnier vient de l'abattre devant nous.—Hâte-toi, beau sire, et songe à le venger!»

Plein de courroux à ces paroles, le sergent saisit son arc, court vers Bégues, ajuste à la corde une grande flèche d'acier, vise le comte et le frappe à l'instant.—La flèche a pénétré d'un pied dans le corps, et a percé la maîtresse-veine du cœur. Bégues fléchit; sa force l'abandonne; son épée lui tombe des mains.—Il fut sage alors et ne perdit pas le sens; car il implora le Dieu glorieux du ciel.

«Glorieux Père, qui avez toujours été et qui serez toujours, ayez merci et pitié de mon âme.—Ah! Béatrix, gentille et franche épouse, vous ne me verrez plus sous le ciel!—Garin de Lorraine, beau-frère, mon corps ne pourra plus défendre le tien: et vous, mes deux enfants, les fils de ma femme, si j'avois vécu, je vous aurois armés chevaliers.—Que le Dieu glorieux du ciel vous serve de père!»

Lors, il prend trois brins d'herbe à ses pieds, les consacre, et les reçoit de bon gré pour Corpus Domini.—L'âme abandonne le gentil chevalier.—Que Dieu lui fasse paix et miséricorde!

Les trois pillards se sont rués sur le cadavre; chacun le frappe de sa tranchante épée, et lui baigne le fer dans le corps jusqu'à la garde.—Ils s'imaginent avoir tué un braconnier.—Non, par ma foi, ce n'est pas un braconnier, mais un bon chevalier, le plus loyal et le plus franc qui fut jamais sous la cape du ciel: il s'appelle Bégues, le Lorrain tant vanté!

Après avoir fait une bière pour y coucher leurs morts, ils chargent le sanglier sur un cheval, emportent le cor d'ivoire et l'épée, et emmènent le bon coursier.—Bégues seul reste dans la forêt; mais ils n'ont pu empêcher ses trois chiens de revenir près de lui.—Les limiers se prennent à hurler et à braire comme s'ils étoient enragés.

Arrivés à Lens, les soudarts portent les cadavres au palais, tandis que, d'autre part, un forestier mène le destrier à l'étable.—Beaucent[16] hennit, grate du pied la terre, et nul être de chair n'oseroit l'approcher.—Le sanglier est déchargé devant le foyer: écuyers et sergents, clercs et belles dames, chacun s'empresse de l'aller voir.—Les dents lui sortent d'un pied de la gueule.

Le palais retentit de plaintes et de regrets sur les victimes du glaive de Bégues.—Le vieux Fromont, assis dans sa chambre, a entendu les clameurs et en est courroucé. Sortant à peine vêtu: «Fils de courtisanes, s'écrie-t-il, pourquoi tant de tumulte?—d'où vient ce sanglier? où avez-vous pris cette épée?—baillez-moi ce cor entre les mains.»

Il le retourne en tous sens: il a vu les deux viroles d'or pur et la superbe attache d'étoffe verte.

«Voilà des garnitures de prix, dit Fromont; telles n'en porta jamais varlet ou braconnier. D'où vient ce cor?.... ne me le cachez pas; car, par ma barbe, je le saurai en autre temps.

—Nous vous le dirons, beau sire. Nous fesions la ronde en votre forêt, quand nous trouvâmes un audacieux braconnier, lequel avoit attaqué un sanglier avec trois chiens, et nous nous disposions à vous l'amener en ce palais: mais, voilà que d'un coup de poing il tue votre forestier.—Trois autres de vos cavaliers succombèrent ensuite sous ses coups.... Enfin, nous l'avons mis à mort; la faute en est à nous.

—Et qu'avez-vous fait du corps?

—Sire, nous l'avons laissé dans le bois.

—Vous avez eu grand tort, répliqua le vieux Fromont: n'étoit-ce pas un chrétien?—Dans le bois, les loups l'auroient bientôt mangé. Allez, allez à l'instant même le chercher et apportez-le céans. La nuit, on le veillera aux chandelles; et le matin nous l'enterrerons au moustier.—Les francs hommes doivent avoir pitié les uns des autres.

—Très-volontiers, répondent-ils.» Ils le font de mauvais cœur; mais ils n'oseroient désobéir.

Les gens de Fromont sont retournés en la forêt.—Ils rapportent le chevalier dans un cercueil, derrière lequel les chiens cheminent, et bientôt arrivent à Lens.

Sur la table où Fromont mange dans les grandes fêtes, quand il tient sa haute-cour, on a couché le baron droiturier. Les trois limiers se tiennent autour de leur maître, léchant ses plaies, braïant, hurlant et menant grand deuil.—Personne sous le ciel ne fût resté impassible à un tel spectacle.—Le mort est étendu les mains croisées sur sa poitrine; barons et chevaliers vont le contempler. «Comme il est grand et bien fait! se disent-ils entr'eux; quelle belle bouche! et comme ce nez sied à sa figure!—Ce sont de méchants soudarts qui l'ont tué; jamais franc chevalier ne l'eût voulu toucher.—Il faut que ce soit un bien gentilhomme, puisque ses chiens l'aimoient tant!»

Le vieux Fromont, entendant ces paroles, s'en vient droit au corps et le regarde en tous sens.—Il l'a vu vivant; et mort il le reconnnoît à une blessure au visage que lui-même lui a faite de son épée sur le gravier, près de St.-Quentin.

A cet aspect, le comte entre en fureur et tombe pâmé entre les bras de ses chevaliers: il se relève enfin en poussant des cris de colère:

«Fils de courtisanes, vous me disiez avoir tué un varlet de chiens, un braconnier, un mauvais larron!.... Non, par ma foi; c'est bien le meilleur chevalier, le plus sage, le plus courtois, qui jamais portât des armes et montât sur destrier. Ah! comme vous m'avez trahi!....»

X.

«Mauvais fils, reprend le comte Fromont, vous me disiez avoir tué un braconnier; non, par ma foi, et que Dieu vous maudisse!—Celui que vous avez mis à mort s'appelle Bégues de Belin; il a pour femme la nièce à l'empereur Pépin. Aubri le Bourguignon, Gautier de Hainaut, Hugues de Cambrésis sont ses neveux;..... et vous m'avez aujourd'hui entraîné dans une guerre dont je ne sortirai pas vivant.—Hélas! je verrai mes beaux châteaux s'écrouler; je verrai ma terre pillée, saccagée....; moi-même, on me fera mourir....—Mais je sais bien comment me sauver....je vous prendrai tous, vous qui avez tué Bégues; je vous jetterai dans ma prison, et mon neveu Thiébaut le premier.... Puis, je manderai à Metz au duc Garin que j'ai saisi les meurtriers de son frère, pour qu'il en dispose à sa volonté.—Qu'il les brûle, les pende, les écorche tout vifs; je laisserai tout faire....—Je lui jurerai aussi dix ou trente fois que je ne connus ni consentis l'assassinat du duc, que je n'y étois pas présent....—Je lui donnerai de l'or et de l'argent à plaisir, plus que n'en pourroient porter quatre chevaux....—Je lui donnerai des meutes de chiens et quatre-vingts faucons.... Je ferai chanter dix mille messes à saints abbés et à prêtres bénis, afin que Dieu ait pitié et merci de son âme.... Après tout cela, le duc Garin ne me haïra plus!»

Et, appelant son chapelain, le vieux Fromont lui dit de coucher par écrit ces faits et ces paroles.—Puis, il ordonne d'ouvrir le corps du chevalier, et de recueillir ses entrailles dans un drap pour les ensevelir richement devant l'autel, à l'église St-Bertin.—On lave le cadavre d'eau et de vin; le comte lui-même y met ses blanches mains, rapproche et recoud les chairs d'un fil de soie, et l'enveloppe d'un drap de velours.—Ensuite on recouvre le guerrier d'une peau de cerf; une bière est préparée; on l'y couche.—Trente cierges brûlent à l'entour.—On apporte croix et encensoirs; et le comte Fromont s'assied au chevet du mort.

En cet instant arrive dans la salle Fromondin, avec son oncle Guillaume de Monclin.—Fromondin a vu le cercueil; il est frappé d'étonnement.

«Qui est couché là? demanda-t-il.

—Fils, répond Fromont, c'est Bégues de Belin. Thiébaut du Plessis l'a tué pour un sanglier qu'il avoit pris en la forêt.

—Et qu'avez-vous fait de Thiébaut, sire? dit Fromondin....—Que ne l'avez-vous écorché tout vif!.... On dira que c'est vous qui l'avez assassiné, mon père; et nous serons honnis, ainsi que nos meilleurs amis.—Saisissez-vous de Thiébaut, sire, et envoyez-le à Garin.

—Je l'ai déjà mis en ma prison; et certes, je l'enverrai avec le cercueil.

—Ah! ne le fais pas, mon frère, a dit le comte Guillaume; Thiébaut est ton neveu, le fils de ta sœur; nous en parlerons d'abord à nos amis.

—Je l'accorde, a reparti Fromont.»

Les barons se sont assis autour de la bière.—C'est alors qu'il falloit entendre le jeune Fromondin regretter Bégues, comme un fils regrette sa mère:

«Hélas! combien vous fûtes mal traité, gentil et franc chevalier; vous, le meilleur prince qui ait jamais bu du vin.—Si vous eussiez été armé et vêtu de fer, trente-six adversaires ne vous auroient point fait peur; mais des misérables vous ont surpris et mis à mort.—J'en suis bien affligé, car tout le dommage en retombera sur nous.»

Ils ont mandé Liétris[17], le bon abbé de Saint-Amand en Puele, et neveu au Lorrain Garin.

L'abbé, en compagnie de trente-six chevaliers et de quinze moines sacrés et bénis, entre en la salle où étoit assis le baronnage; et, apercevant Fromont:

«Sire, lui dit-il, vous m'avez mandé....—Mais quel homme git dans cette bière? Est-il malade, blessé ou mort?

—Je ne vous mentirai point, répond Fromont.—Cet homme est le comte Bégues de Belin.—Des varlets l'ont tué dans cette antique forêt, à cause d'un sanglier qui pour notre malheur y fut nourri.»

Ces paroles mettent l'abbé en fureur.

«Diable! Qu'est-ce?....—Fromont, que dis-tu là? C'est mon oncle, le duc Bégues de Belin.... Par les saints de Dieu, vous l'avez tué.... Ah! vous me verrez jeter le froc pour endosser un blanc haubert.—J'appellerai à moi mes puissants amis, Aubri mon frère, l'allemand Ouri, mes cousins Gautier de Hainaut et Hugues de Cambrésis.—Ils ne sont pas loin, et, fils de prostituées, vous n'échapperez pas à notre colère!—Vous périrez tous de male mort!»

Fromont l'entend, et une grande peur le saisit.—Il frissonne de tous ses membres; son sang noircit:

«Grâce, pour l'amour de Dieu, sire abbé!—Au nom du saint Sépulchre, n'agissez point de la sorte.—Vous êtes moine, et moi comte du pays.—Quand on forfait contre vous, c'est moi qui vous défends; je vous fais jouir de vos rentes; et personne sous le ciel n'oseroit vous ravir un sol.... Emportez, sire, emportez le baron qui git dans cette bière à Metz au duc Garin, et dites-lui que j'ai pris tous ceux qui ont massacré son frère, et que je les lui livrerai pour en disposer à son plaisir.»

L'abbé répond: «Vous avez bien dit, et si vous tenez parole, vous pourrez trouver grâce.»

Alors on enferme le baron dans la bière; on le place sur un mulet d'Arabie; et quatre sergents sont autour qui le soutiennent.

Désormais, nous reparlerons des gentils chevaliers de la compagnie du sire de Belin, qui la nuit s'en revinrent droit à Valenciennes chez leur bon hôte Béranger le Gris.—Ils mènent grand deuil et ne peuvent dormir; ils sont bien inquiets sur le sort de leur maître Bégues le palatin; car ils ignorent de quel côté il a tourné ses pas.—Ils pleurent, ils crient, ils poussent de profonds soupirs.

Leur hôte Béranger les voit et en prend pitié.

«Francs chevaliers, leur dit-il, le duc Bégues de Belin est fort prud'homme, libéral, courtois, sage et bien appris.—Il me donna cette pelisse d'hermine et ce mantel de zibeline qui me couvre le cou.—Pour tout l'or que Dieu fit, je ne me dispenserois de le chercher nuit et jour.

—Or tôt, à cheval!» a dit le duc Rigaut.

Et les chevaliers le font sans répit.

A minuit, ils sortent de Valenciennes et ne s'arrêtent point jusqu'à Champbelin, couvent où Dieu étoit servi.—Messire Béranger le Gris, chevauchant en avant, aperçoit un moine sortir de sa cellule.—Il l'appelle; et, lui parlant courtoisement:—«N'auriez-vous pas vu un chevalier de ce côté?»

Le moine se prend à réfléchir.

«Sire, dit-il, je ne vous le cacherai pas; hier à la vesprée, il en passa un par ici: c'étoit un gentilhomme, et il me donna le salut.—Il poursuivoit un sanglier à francs étriers, et ses chiens harassés ne pouvoient le suivre.»

A ces paroles, les barons restent ébahis.—Le franc moine les ayant mis sur la voie, ils commencent à faire retentir leurs cors à toute haleine.

Le comte Fromont les a entendus de son château de Lens. Il appelle l'abbé, et lui parle ainsi: «J'entends au loin, je ne sais, quels gens venir.... C'est la compagnie de messire Bégues de Belin.... Je voudrois bien ne pas les voir; car gens irrités sont toujours méchants, et font le mal sans réflexion.... Emportez, sire, emportez, je vous en supplie, le corps qui gît dans cette bière.»

L'abbé s'en va, et Fromont court à l'instant en son castel fermer les portes et garnir les murailles.—Il ne faut pas s'étonner si Fromont a tant peur; c'est avec raison; car ses ennemis sont nombreux.

Messire Beranger le Gris chevauche en avant de la troupe. Il a reconnu en son chemin le bon abbé Liétris.—«D'où venez-vous ainsi, lui demande-t-il, et quel homme gît en ce cercueil?»

L'abbé répond: «C'est Bégues le Lorrain, le frère au duc Garin.—Les gens du comte Fromont l'ont occis dans la forêt.»

Les chevaliers demeurent attérés.

Le jeune Rigaut, s'approchant de la bière, prend son oncle entre ses bras et le baise.—Puis, il découd la peau de cerf et tranche le velours à l'endroit des yeux.—Il voit le duc gisant au tombeau, les yeux tournés, le visage ténébreux, les bras roides et le corps noirci. «O funeste nouvelle! dit-il, mon oncle, celui qui vous tua ne sera jamais mon ami.»

Et les jeunes damoiseaux que Bégues avoit élevés, et qui attendoient leur âge pour qu'il les armât chevaliers, déploroient tristement leur malheur.

«Que ferons-nous? que deviendrons-nous?—Messire, que va nous dire votre femme Béatrix, vos deux enfants Hernaud et Gérin?

—Allons les attaquer! s'écrie Rigaut, je ne prise ma vie la valeur d'un sol angevin.

—N'en faites rien, sire, dit l'abbé Liétris. Fromont est puissant, de haut lignage, et renforcé d'amis.—Portons plutôt ce cadavre droit à Metz, au duc Garin qui nous dira ce qu'il convient de faire.»

—«Tout à votre plaisir, a reparti Rigaut.»

A ces paroles, les francs gentilshommes s'en retournent chez leur hôte à Valenciennes.—Ils apportent la bière dans la salle.—Les damoiseaux de prix et les belles dames aux simples visages vont la visiter.—«Dieu! quel dommage!» se disent-elles l'une à l'autre.—Un grand luminaire brûle autour du corps.

«Pour Dieu, bel hôte, écoutez ma prière, s'écrie Rigaut en appelant Béranger.—Conduisez-moi droit à Crespy, et je vous donnerai cette robe.»

Et Béranger répond: «Sire, grand merci.»

Rigaut monte à cheval et s'en part des autres barons.—Son hôte le guide et le jour et la nuit.—Ils passent l'Oise dans un petit batel, traversent le bois et la forêt.—Ils en étoient dehors, et midi étoit passé, quand Béranger montra au duc Crespy dans le lointain:—Puis, ayant pris congé de lui, il s'en revint à Valenciennes.

—Rigaut ne but ni ne dormit, tant qu'il ne fût arrivé à Paris où séjournoit la franche impératrice.

Il faisoit nuit obscure quand Rigaut entra dans la ville, et son bon cheval ne pouvoit plus le supporter.—Il descendit chez son hôte Landri, que cette vue frappa de stupeur.

—Sire Rigaut, d'où venez-vous donc? Où est votre maître le duc Bégues de Belin?

—En Lorraine, près de son frère Garin, et il m'a ordonné de retourner en son pays.... Mais, Madame, la franche impératrice est-elle à Paris?

—Je l'ai vue ce matin à Notre-Dame, où elle oyoit la messe.