À Joseph DELTEIL
Des animaux disjoints font le tour de la terre
Et demandent leur chemin à ma fantaisie
Qui elle-même fait le tour de la terre
Mais en sens inverse
Il en résulte de grands quiproquos
La Chine est frappée d'interdit
La péninsule balkanique est doublée par une partie du cortège
Au levant seize reptiles étoilés à partir d'un feu
Souterrain sont hissés au sommet d'un mât
Agitateur du ciel
L'approche des crinières blanches est saluée
Par les feuilles lancéolées
Dont le murmure accompagne ce poème
Au dire d'un chanteur
L'ombre des ailes des pattes des nageoires
Suffit à la renommée
L'azur condense les vapeurs précieuses
Les singes marins
Suspendus aux arbres de corail
Et le rossignol qui vit dans les épaves
Montrent le bois injecté de roses et de cocaïne
Les marches d'ambre
Qui mènent au trône des pensées
Laissent couler le sang prismatique
Les oreilles des éléphants qu'on prenait pour des pierres tombales
Dans la vallée du monde
Battent la mesure des siècles
Plus près les femmes par-dessus les villes de chasubles et de
cerises
Les femmes poudrées par les fleurs
Les femmes dont le troupeau est conduit par les animaux
fabuleux
Accusent de rigueur le principe
Qui assimile les plantes spectrales
L'amour à cinq branches l'hystérie flocon des appartements
À la mort la petite mort l'héliotropisme
À Francis PICABIA
Sous le couvert des pas qui regagnent le soir une tour habitée
par des signes mystérieux au nombre de onze
La neige que je prends dans la main et qui fond
Cette neige que j'adore fait des rêves et je suis un de ces rêves
Moi qui n'accorde au jour et à la nuit que la stricte jeunesse
nécessaire
Ce sont deux jardins dans lesquels se promènent mes mains
qui n'ont rien à faire
Et pendant que les onze signes se reposent
Je prends part à l'amour qui est une mécanique de cuivre et
d'argent dans la haie
Je suis un des rouages les plus délicats de l'amour terrestre
Et l'amour terrestre cache les autres amours
À la façon des signes qui me cachent l'esprit
Un coup de couteau perdu siffle à l'oreille du promeneur
J'ai défait le ciel comme un lit merveilleux
Mon bras pend du ciel avec un chapelet d'étoiles
Qui descend de jour en jour
Et dont le premier grain va disparaître dans la mer
À la place de mes couleurs vivantes
Il n'y aura bientôt plus que de la neige sur la mer
Les signes apparaissent à la porte
Ils sont de onze couleurs différentes et leurs dimensions
respectives vous feraient mourir de pitié
L'un d'eux est obligé de se baisser et de se croiser les bras
pour entrer dans la tour
J'entends l'autre qui brûle dans une région prospère
Et celui-ci à cheval sur l'industrie la rare industrie montagneuse
Pareille à l'onagre qui se nourrit de truites
Les cheveux les longs cheveux pommelés
Caractérisent le signe qui porte le bouclier doublement ogival
Il faut se méfier de l'idée que roulent les torrents
Ma construction ma belle construction page ô page
Maison insensément vitrée à ciel ouvert à sol ouvert
C'est une faille dans le roc suspendu par des anneaux à la
tringle du monde
C'est un rideau métallique qui se baisse sur des inscriptions
divines
Que vous ne savez pas lire
Les signes n'ont jamais affecté que moi
Je prends naissance dans le désordre infini des prières
Je vis et je meurs d'un bout à l'autre de cette ligne
Cette ligne étrangement mesurée qui relie mon cœur à l'appui
de votre fenêtre
Je corresponds par elle avec tous les prisonniers du monde
À Marcel NOLL
Si seulement il faisait du soleil cette nuit
Si dans le fond de l'Opéra deux seins miroitants et clairs
Composaient pour le mot amour la plus merveilleuse lettrine
vivante
Si le pavé de bois s'entr'ouvrait sur la cime des montagnes
Si l'hermine regardait d'un air suppliant
Le prêtre à bandeaux rouges
Qui revient du bagne en comptant les voitures fermées
Si l'écho luxueux des rivières que je tourmente
Ne jetait que mon corps aux herbes de Paris
Que ne grêle-t-il à l'intérieur des magasins de bijouterie
Au moins le printemps ne me ferait plus peur
Si seulement j'étais une racine de l'arbre du ciel
Enfin le bien dans la canne à sucre de l'air
Si l'on faisait la courte échelle aux femmes
Que vois-tu belle silencieuse
Sous l'arc de triomphe du Carrousel
Si le plaisir dirigeait sous l'aspect d'une passante éternelle
Les Chambres n'étant plus sillonnées que par l'œillade violette
des promenoirs
Que ne donnerais-je pour qu'un bras de la Seine se glissât sous
le matin
Qui est de toute façon perdu
Je ne suis pas résigné non plus aux salles caressantes
Où sonne le téléphone des amendes du soir
En partant j'ai mis le feu à une mèche de cheveux qui est celle
d'une bombe
Et la mèche de cheveux creuse un tunnel sous Paris
Si seulement mon train entrait dans ce tunnel
Non je ne ferai pas l'éther dans la revue future
Où les décors plantés dans la mer
En pleine aurore boréale
Comme toujours
Le pommier reprendra son bien
Je n'ai garde de confondre le baguier de la mer
Et l'arcade sourcilière de Dieu
Je ne suis pas seul en moi-même
Pas plus seul que le gui sur l'arbre de moi-même
Je respire les nids et je touche aux petits des étoiles
En tant que personnage de la revue éternelle
Mes sabots de feu ne font pas grand bruit
Sur le parquet céleste
Du ciel blanc qui fait la roue aux pieds de Junon
Tombent les ramoneurs de l'orage
Je pique les coursiers de mes sens
Les uns sont montés par de belles amazones
Les autres se cabrent au bord de précipices vermeils
Il y a une loge en dehors des coulisses
Une loge où la psyché redresse les branches qui plient
Sous trop de fruits de bouches encore vertes
L'immense tremblement des cils est dans le lustre
On tire le canon tout près
On emporte la statue du soleil sur un camion
Ma jeunesse prend part à une retraite aux flambeaux
Dans une île du Pacifique
Elle monte entre les fusées de ce dauphin
Immortelles de ma vie
Fiancées du jour qui n'hésite plus
À Louis de Gonzague FRICK
C'est l'harmonie qui est à l'appareil
Le cyclone reste en suspens sur le fleuve
Comme deux paupières de vautour
Voyez l'étamine de mes mains dans laquelle il y a une ville de
l'extrême-orient
Les myosotis géants les pousse-pousse d'amour
Le carnaval des tempêtes part d'ici
Je me tiens debout sur l'avant-dernier char
J'espère que vous le baiser
Vous paraîtrez
Même en camisole de force
La lueur qui pêche les cœurs dans ses filets
Me demande l'heure
Je réponds le temps de pêcher pour toi
Pour moi celui d'agiter les mouchoirs et de tordre les poignets
L'usine aux cheveux de trèfle
L'usine où se plaignent les grandes rames à vif
Redouble de foi quand je passe
Les mains dans mes poches de grisou blanc et rose
Je promets et ne suis pas capable de tenir
L'atmosphère me demande conseil inutilement
Le long des fils télégraphiques je fais mon apparition en robe
fendue
Sur ma tête se posent des pieds d'oiseaux si fins
Que je ne bouge que pour les faire lever
Je vis parquée dans les forêts
D'où les nuages galants me font rarement sortir
Misérable je fuis sur un quai parmi les caisses
À Raymond ROUSSEL
Nous le pain sec et l'eau dans les prisons du ciel
Nous les pavés de l'amour tous les signaux interrompus
Qui personnifions les grâces de ce poème
Rien ne nous exprime au-delà de la mort
À cette heure où la nuit pour sortir met ses bottines vernies
Nous prenons le temps comme il vient
Comme un mur mitoyen à celui de nos prisons
Les araignées font entrer le bateau dans la rade
Il n'y a qu'à toucher il n'y a rien à voir
Plus tard vous apprendrez qui nous sommes
Nos travaux sont encore bien défendus
Mais c'est l'aube de la dernière côte le temps se gâte
Bientôt nous porterons ailleurs notre luxe embarrassant
Nous porterons ailleurs le luxe de la peste
Nous un peu de gelée blanche sur les fagots humains
Et c'est tout
L'eau-de-vie panse les blessures dans un caveau par le
soupirail duquel on aperçoit une route bordée de grandes patiences
vides
Ne demandez pas où vous êtes
Nous le pain sec et l'eau dans les prisons du ciel
Le jeu de cartes à la belle étoile
Nous soulevons à peine un coin du voile
Le raccommodeur de faïence travaille sur une échelle
Il paraît jeune en dépit de la concession
Nous portons son deuil en jaune
Le pacte n'est pas encore signé
Les sœurs de charité provoquent
À l'horizon des fuites
Peut-être pallions-nous à la fois le mal et le bien
C'est ainsi que la volonté des rêves se fait
Gens qui pourriez
Nos rigueurs se perdent dans le regret des émiettements
Nous sommes les vedettes de la séduction plus terrible
Le croc du chiffonnier Matin sur les hardes fleuries
Nous jette à la fureur des trésors aux dents longues
N'ajoutez rien à la honte de votre propre pardon
C'est assez que d'armer pour une fin sans fond
Vos yeux de ces larmes ridicules qui nous soulagent
Le ventre des mots est doré ce soir et rien n'est plus en vain
À Pierre REVERDY
La voyageuse qui traversa les Halles à la tombée de l'été
Marchait sur la pointe des pieds
Le désespoir roulait au ciel ses grands arums si beaux
Et dans le sac à main il y avait mon rêve ce flacon de sels
Que seule a respirés la marraine de Dieu
Les torpeurs se déployaient comme la buée
Au Chien qui fume
Où venaient d’entrer le pour et le contre
La jeune femme ne pouvait être vue d’eux que mal et de biais
Avais-je affaire à l’ambassadrice du salpêtre
Ou de la courbe blanche sur fond noir que nous appelons
pensée
Le bal des innocents battait son plein
Les lampions prenaient feu lentement dans les marronniers
La dame sans ombre s’agenouilla sur le Pont-au-Change
Rue Gît-le-Cœur les timbres n’étaient plus les mêmes
Les promesses des nuits étaient enfin tenues
Les pigeons voyageurs les baisers de secours
Se joignaient aux seins de la belle inconnue
Dardés sous le crêpe des significations parfaites
Une ferme prospérait en plein Paris
Et ses fenêtres donnaient sur la voie lactée
Mais personne ne l’habitait encore à cause des survenants
Des survenants qu'on sait plus dévoués que les revenants
Les uns comme cette femme ont l'air de nager
Et dans l'amour il entre un peu de leur substance
Elle les intériorise
Je ne suis le jouet d'aucune puissance sensorielle
Et pourtant le grillon qui chantait dans les cheveux de cendre
Un soir près la statue d'Étienne Marcel
M'a jeté un coup d'oeil d'intelligence
André Breton a-t-il dit passe
À Pablo PICASSO
Le grand frigorifique blanc dans la nuit des temps
Qui distribue les frissons à la ville
Chante pour lui seul
Et le fond de sa chanson ressemble à la nuit
Qui fait bien ce qu'elle fait et pleure de le savoir
Une nuit où j'étais de quart sur un volcan
J'ouvris sans bruit la porte d'une cabine et me jetai aux pieds
de la lenteur
Tant je la trouvai belle et prête à m'obéir
Ce n'était qu'un rayon de la roue voilée
Au passage des morts elle s'appuyait sur moi
Jamais les vins braisés ne nous éclairèrent
Mon amie était trop loin des aurores qui font cercle autour
d'une lampe arctique
Au temps de ma millième jeunesse
J'ai charmé cette torpille qui brille
Nous regardons l'incroyable et nous y croyons malgré nous
Comme je pris un jour la femme que j'aimais
Nous rendons les lumières heureuses
Elles se piquent à la cuisse devant moi
Posséder est un trèfle auquel j'ai ajouté artificiellement la
quatrième feuille
Les canicules me frôlent
Comme les oiseaux qui tombent
Sous l'ombre il y a une lumière et sous cette lumière il y a deux
ombres
Le fumeur met la dernière main à son travail
Il cherche l'unité de lui-même avec le paysage
Il est un des frissons du grand frigorifique
«André Breton n'écrira plus.»
(Journal du Peuple—Avril 1923)
J'ai quitté mes effets,
mes beaux effets de neige!