Dieppe.

DIEPPE.—LE CASINO ET LA PLAGE.

CHAPITRE XIV

DE DIEPPE A SAINT-VALERY-EN-CAUX

Toute la côte dieppoise est, à juste titre, célèbre par les points de vue que l'on y rencontre. Seul, l'embarras du choix peut faire hésiter le touriste.


Voici d'abord, à une distance de moins de huit kilomètres, en suivant la charmante vallée de la rivière de Dieppe, un petit bourg dont le nom a, plus d'une fois, pris place dans nos annales glorieuses.

Arques, jadis fortifié, possédait un château que, tour à tour, se disputèrent les Anglais, les Flamands, les Français. Philippe Auguste s'en empara, lorsqu'il arracha la Normandie à Jean sans Terre.

Mais le sceau de la renommée fut, pour la petite ville, l'issue de la bataille livrée par Henri IV, le 15 septembre 1589, au duc de Mayenne, son compétiteur.

Qui ne se souvient de l'humoristique lettre du roi adressée à Crillon:

«Pends-toi, brave Crillon, nous avons vaincu à Arques et tu n'y étais pas! Adieu! Je t'aime à tort et à travers!»

Depuis cette époque, la tranquillité régna dans l'ancienne forteresse qui vit tomber ses murailles, ruiner son château et, peu à peu, perdit toute importance.


Ici, comme en une foule de petites localités normandes, les légendes abondent et, entre elles, dominent les récits où figurent Guillaume le Conquérant et son père. Ce dernier, Robert le Magnifique, plus connu sous le nom de Robert le Diable, a épuisé la verve des conteurs populaires. Son existence agitée, la splendeur de sa cour, l'impétuosité de son caractère, la manière dont il s'empara du trône ducal, ses caprices et sa mort, en Terre-Sainte, au retour d'un pèlerinage d'expiation, tout, en lui, était fait pour exercer un empire sans limites sur des populations ignorantes et superstitieuses.

Arques

Satan lui-même, affirment les ballades, avait été son père, et ce fut au château d'Arques que sa mère infortunée, succombant sous le poids de la douleur, laissa pénétrer l'horrible secret.

(Pour plus amples détails, relire le livret de l'opéra de Meyerbeer.)

Une promenade à Arques n'est donc pas chose indifférente, puisqu'elle nous met en présence de personnages entourés du prestige en tout temps attaché au surnaturel.


Congé pris du mystérieux Robert, dirigeons-nous vers Caudecote et Pourville, à l'embouchure de la Scie. Les horizons ravissants sur la mer et les falaises se multiplient. L'admiration n'est pas un seul instant lassée, car chaque paysage possède sa beauté propre, son attrait particulier.

VARAGÉVILLE.—MANOIR D'ANGO.

Toujours en côtoyant la Manche, nous arrivons à Varengeville, qui garde les ruines de la maison de plaisance du roi de Dieppe: Jean Ango.

Il y reçut magnifiquement François Ier, dont le goût délicat fut frappé des trésors d'art accumulés par l'armateur.

Boiseries sculptées, meubles sans prix, tentures idéales, rien n'y avait été oublié. Le souverain pouvait se croire dans une des résidences royales qu'il prenait soin d'embellir...

Le manoir est devenu une ferme! Des splendeurs qui le rendirent un lieu enchanté, on retrouve à peine quelques débris de sculpture, des baies architecturales et les restes d'une grande peinture à fresque. Les trésors d'art ont été dispersés ou détruits...


Mais le pays lui-même n'a pas subi cette loi du destin.

La mer y est toujours aussi belle.

Avec une immuable majesté, ses flots arrivent du fond de l'immense horizon baigner les blanches falaises, pendant que Dieppe paraît s'endormir au murmure de son éternelle mélodie...


On ne quitte pas cette partie des falaises sans aller se reposer au pied du phare d'Ailly, situé sur une pointe haute de près de cent mètres. Sa construction date de l'année 1775. A cette époque, le gouvernement de Normandie décida de remédier aux dangers présentés par la vaste étendue de récifs qui prolongent la pointe d'Ailly.

Le phare, de première classe électrique, est un feu tournant de minute en minute. Sa tour carrée, en solides pierres de taille, supporte la lanterne qui, par les nuits claires, envoie à plus de quarante kilomètres le brillant éclat des appareils lumineux dont elle est composée.

Nous nous arrêterions volontiers, ici, pour étudier les deux modes d'éclairage des phares; mais, bientôt, les feux jumeaux de la célèbre pointe de la Hève seront sous nos yeux. Attendons.


Saluons le bourg de Sainte-Marguerite et sa belle église, non loin de laquelle a été découverte une villa romaine, ornée d'une mosaïque si remarquable que l'administration des monuments historiques a revendiqué le droit de la conserver.

Partout, sur le territoire de la commune, les sépultures antiques sont nombreuses, et on y a reconnu un cimetière gallo-romain.

Aussi les visiteurs sont-ils nombreux à Sainte-Marguerite. Ils le sont davantage encore à Veules, petit port d'échouage, où tout semble être réuni pour le plaisir des yeux.


Aux archéologues, les ruines de l'église de Saint-Nicolas, le couvent des Pénitents et la vieille maladrerie du douzième siècle, devenue la chapelle du Val.

Aux ingénieurs et aux mécaniciens, le Moulin de la Mer qui, pour force motrice, n'a pas craint d'utiliser le mouvement éternel des marées, devançant ainsi la réalisation d'un des problèmes favoris de la science moderne.

Aux artistes, aux poètes, les longues stations sur la falaise.

Aux rêveurs, les délicieuses promenades le long de la petite rivière clapotante, épandant ses vagues en miniature au milieu des campagnes rendues si fraîches, si veloutées par l'émeraude de nombreuses cressonnières.

On ne quitte pas Veules sans se promettre d'y revenir.


Le mouvement commercial de cette partie de la haute Normandie revient en entier à Saint-Valery-en-Caux, port petit, mais très sûr, et qui peut recevoir les navires même par les vents d'ouest et du nord-ouest, si redoutés sur la côte entière.

La ville a été fondée, au huitième siècle, par l'apôtre qui se bâtit un asile à l'embouchure de la Somme et évangélisa le pays de Caux.

La légende ne pouvait manquer de se mêler à l'histoire. On voit saint Valery, voulant anéantir un culte idolâtre rendu à la petite rivière qui baigne le pays, en boucher les sources avec des ballots de laine.

Le remède fut efficace, puisque l'eau ne reparut pas avant le quinzième siècle; mais quelque chose contraria de nouveau son cours, car, cent ans après, elle redevenait invisible et ne manifesta plus sa présence qu'au moment où il fut question de creuser le bassin de retenue pour abriter les barques de pêche.


La petite ville ne pouvait échapper aux maux dont souffrit pendant tant de siècles le littoral de la Manche. Anglais, Bourguignons, Français s'en rendirent alternativement maîtres. Enfin, la victoire définitive resta à Louis XI. Mais il fallut de longues années pour ramener la prospérité évanouie. Par bonheur, elle est aujourd'hui presque complète. Saint-Valery, grâce à sa situation, se voit devenu l'entrepôt de tous les produits de l'arrondissement d'Yvetot destinés à l'exportation et, réciproquement, il reçoit les marchandises étrangères envoyées à cette dernière ville ainsi qu'aux environs.

Saint-Valery-en-Caux.

Deux phares protègent l'entrée du port, toujours animé par le mouvement quotidien de la pêche côtière et de la population riveraine, car des maisons et des arbres, restes d'une promenade, l'entourent. Il arme aussi pour la pêche de la morue. Les corderies, la construction des navires, les fabriques de soude marine, les filatures de coton, prouvent en faveur de l'activité des habitants.

Depuis longtemps, les baigneurs, constamment en nombre, apportent à la ville un élément nouveau de prospérité.


Saint-Valery n'est pas dépourvu de monuments. La vieille chapelle de Notre-Dame-de-Bon-Port remonte au douzième siècle.

On trouve à l'arsenal, ancien couvent de Pénitents fondé au dix-septième siècle, un très beau cloître et une chapelle encore ornée de riches sculptures sur bois de l'époque de Louis XIII.

Pour se rendre à l'église paroissiale, il faut franchir une distance d'un kilomètre au moins, et gravir une jolie colline, qui laisse entrevoir la perspective animée du port et de la ville ainsi que les champs, fort bien cultivés, dont ils sont entourés.

Sur les murs extérieurs, on distingue des reliefs de figures guerrières...

Écoutons le chant monotone de quelques pêcheurs occupés à réparer leurs filets, ou de quelques paysans travaillant dans les campagnes.

Avec un peu de bonne volonté, et en demandant la signification des mots de patois dont la chanson est émaillée, nous aurons la clé de la scène perpétuée sur les murs de l'église: elle représente le duel héroïque soutenu par Pierre de Bréauté, un Cauchois, au siège de Bois-le-Duc, en Hollande.

Ainsi se gardera la mémoire du valeureux gentilhomme.


Tout n'est pas dit pour la prospérité de Saint-Valery. Elle ira certainement en s'accroissant, à mesure que se poursuivent les plans grandioses destinés à développer les ressources maritimes et territoriales de la France.

Favorisé par sa situation, l'excellent petit port ne peut que gagner à ce mouvement heureux de réveil patriotique.


Si l'on ne craint pas de franchir une distance de trente kilomètres, vers l'intérieur des terres, on peut se donner le plaisir d'aller parcourir la ville ayant composé jadis, à elle toute seule, les États et la capitale du:

Bon petit roi d'Yvetot bien connu dans l'histoire.

FÉCAMP

CHAPITRE XV

FÉCAMP

Environ au tiers du chemin conduisant à Fécamp, par la côte, on rencontre Veulettes, petite station maritime, près de l'embouchure du Durdent.

Le sol, graduellement exhaussé, resserre le village entre deux collines élevées, d'un aspect fort triste, car elles sont dépourvues de verdure.

Mais la grève est si charmante, si coquette sous sa parure de sable bien fin, les falaises sont creusées en grottes si curieuses, les sources de la mignonne rivière, baignant le vallon, procurent une si agréable excursion, que, d'année en année, Veulettes voit augmenter sa population flottante de baigneurs.

Pour satisfaire à la mode du jour, un casino et un établissement de bains de mer ont été construits. Rien ne manque donc ici de ce que les touristes aiment à rencontrer.

Il y a même un monument artistique de grande valeur: l'église paroissiale, copie de la merveille gothique: Saint-Ouen, dont est doté le chef-lieu du département.


Après les falaises, très menacées par la mer, des Petites-Dalles, lieu bien connu des baigneurs aristocratiques, nous atteignons le point culminant du rivage de la haute Normandie.

Armes de Fécamp.

Fécamp n'est pas à une altitude moindre de 128 mètres. Seules, dans le département entier, les collines de Canteleu et de Sainte-Catherine, dominant la Seine, la première de 138 mètres, la seconde de 153 mètres, le dépassent en hauteur.

La ville doit, certainement, être d'origine fort antique. A plusieurs reprises, on a découvert, sur son territoire, nombre de sépultures gallo-romaines, avec leur habituel complément de vases en terre et en verre. Plusieurs d'entre elles, selon les archéologues, peuvent remonter au premier siècle de l'ère chrétienne, et donneraient raison à l'opinion qui veut faire de Fécamp une station romaine, en traduisant son nom des deux mots latins Fisci Campus ou Fici Campus.

Fécamp.—L'Autel du Précieux Sang.

Nous ne nous chargeons pas d'élucider ces questions délicates produites, trop souvent, par une similitude voulue; mais beaucoup de faits justifieraient, ici, la complaisance des étymologistes.


664 est la date certaine de l'avènement de Fécamp dans l'histoire. Saint Waninge, disciple de saint Ouen et de saint Wandrille, fonda en ce lieu une abbaye de religieuses que, vers 881, les Northmen détruisirent.

Un siècle plus tard, ces hommes du Nord étant devenus, de dévastateurs, les vigilants gardiens de la contrée, Richard Ier (en 998) substitua au monastère ruiné une abbaye de Bénédictins, placée sous le vocable de la Trinité.

FÉCAMP.—LES JETEES

Promptement, la renommée de cette abbaye s'établit. Elle finit par ne dépendre que du Saint-Siège et acquit des biens considérables; un de ses abbés fut élu pape.

La possession d'une relique insigne avait produit toute sa gloire. On connaît l'histoire du Précieux Sang de Notre-Seigneur Jésus-Christ, apporté dans un tronc de figuier, qui aurait échoué à l'embouchure de la rivière de Fécamp.

Ce fut pour honorer cette relique que le duc de Normandie releva les ruines de l'abbaye primitive.


La belle église actuelle, dite de Notre-Dame, a été construite au quatorzième et au quinzième siècles par les religieux, pour remplacer leur chapelle délabrée.

Le terrain environnant ayant dû s'exhausser, il faut descendre douze marches avant de pouvoir pénétrer dans l'édifice, où les yeux charmés s'arrêtent sur une succession de chefs-d'œuvre.

Comment ne pas admirer le pilier du centre, soutien des voûtes de plusieurs chapelles? Comment ne donner qu'un regard distrait au groupe, travail du quinzième siècle, destiné à rappeler la consécration de l'église?...

Serait-il possible de rester indifférent devant la Dormition de la Vierge, ces belles statues polychromes groupées avec tant de charme?...

Devant les vitraux et les lambris de la chapelle Saint-Thomas? Mais, surtout, devant le Christ voilé, œuvre unique, merveille de sentiment, on peut ajouter de génie, due à un humble menuisier?...

Si longue que soit la visite, elle paraît toujours trop courte, et, quoique bien dépouillée de ses richesses passées, Notre-Dame est un de ces nobles monuments dont la conservation importe à la gloire artistique d'un pays.


Bâti à l'embouchure des rivières de Ganzeville et de Valmont qui, réunies, prennent le nom de la ville, Fécamp étend ses rues, dont plusieurs ont une pente très raide, jusque sur la plage, malheureusement trop envahie par les galets. Cet inconvénient n'a pas empêché d'élever un fort bel établissement de bains de mer, chaque année très fréquenté.

Le port est d'un abri sûr. Déjà très amélioré, il le sera plus encore dans un avenir prochain, et son importance croîtra dans de notables proportions. Toujours animé, il rompt agréablement l'aspect triste de la côte, formée de roches crayeuses, abruptes, d'un blanc grisâtre.

Vues de la mer, ces falaises produisent une impression morne, augmentée par le froissement continuel des galets. Plusieurs d'entre elles, nous le savons, dépassent la hauteur de 100 mètres et se dressent comme des murailles à pic.

La baie formant le port a 1200 mètres d'ouverture. Deux jetées, dites du nord et du sud, la protègent. La première, emportée, en 1791, par une violente tempête, a été reconstruite en maçonnerie et poutres formant digue d'un côté et estacade brise-lames de l'autre.

La profondeur d'eau, rendue plus importante par de récents travaux, permet aux bâtiments de toute grandeur de pénétrer, malgré les vents contraires, dans le port, qui garde le premier rang, sur la Manche, pour la pêche de la morue (en Islande et à Terre-Neuve), du hareng, du maquereau. Il va sans dire que la pêche côtière n'est pas non plus dédaignée, et qu'elle donne lieu à une activité constante.


Fécamp ne veut pas rester en dehors du mouvement salutaire dont notre littoral va si largement profiter. Il y prendra, au contraire, une place appréciée, et l'avenir ne saurait manquer d'utiliser les ressources commerciales et industrielles qu'il a su se créer.

En effet, les forges, les chantiers de construction, les scieries, les filatures, les moulins à l'huile, les minoteries, les tanneries... occupent toute une population de travailleurs.

Fécamp prouve ce que peut une ville industrieuse, même placée dans un voisinage redoutable. La prospérité du Havre ne la décourage pas, tout au contraire. Elle lui est un stimulant qui l'empêche d'oublier la condition maîtresse du succès: le travail.


En outre des feux éclairant les approches du port, Fécamp possède un sémaphore et, dans son voisinage immédiat, un beau phare de première classe, bâti au sommet de la falaise, près de l'antique chapelle du Bourg-Beaudoin.

Henri Ier roi d'Angleterre, fils du Conquérant, fonda ce charmant petit édifice gothique.

Tout à côté de l'église, se voyait le château, ou citadelle, fortifiée par Guillaume Longue-Épée.

Ruinée, puis reconstruite, elle fut, un moment, au pouvoir de la Ligue.

Sans doute, il semble oiseux de raconter, après tant d'autres chroniqueurs, l'exploit du fameux Bois-Rosé. Cependant, il paraît presque aussi impossible de le passer sous silence, car une semblable légende s'impose à l'attention du touriste.

FÉCAMP.—PONT D'UN BATEAU POUR LA PÊCHE DU HARENG

A dessein, nous nous servons du mot légende: des critiques sérieux ayant contesté le mode de surprise employé par Bois-Rosé.

Mais,—ne l'a-t-on pas fait mille fois remarquer?—il y a des fables trop séduisantes pour qu'elles ne soient pas mieux accueillies que l'histoire.

Sans le vouloir, et en dépit d'un scepticisme de bon aloi, on frissonne quand, arrivé en haut de la falaise, les chroniqueurs du pays vous racontent l'aventure chevaleresque.


Ne pouvant enlever la ville par terre, Bois-Rosé résolut de la surprendre du côté de la mer. Il gagna quelques soldats de la garnison, puis, tout étant bien convenu, choisissant une nuit sombre, il vint en barques, avec un groupe d'hommes déterminés, attendre, au pied des roches, le cordage promis.

Les soldats tinrent parole, une forte échelle de corde se déroula et pendit, touchant le flot..... Mais il fallait, chargés des lourdes armes de l'époque, se hisser par la seule force du poignet jusqu'au sommet de la falaise.....

Notre-Dame-de-Salut.

Impossible de reculer. La mer montante avait emporté les barques: on n'échapperait pas à son étreinte.

Les aventuriers regrettèrent peut-être l'engagement pris, mais il n'était plus temps. Bois-Rosé les pressait, mieux valait encore tenter la seule chance qui restât. Accrochés au câble, ils commencèrent l'ascension vertigineuse; le chef venait le dernier, afin de prévenir les défaillances.

En bas, la mer grondait sourdement; en haut, ce pouvait être la mort. Et puis si la corde, qui tournoyait et s'effilait en frottant les arêtes du roc, allait rompre!

Un des aventuriers sentit son cœur faiblir..... il entraînerait avec lui ses compagnons dans l'abîme.....

Bois-Rosé, prévenu du péril, s'en fie à son audace, à sa force. Escaladant les épaules des hommes qui le précèdent, il arrive au défaillant, et, le menaçant d'un poignard, le force à continuer la terrible ascension..... Mille chances contre une se réunissaient pour empêcher la réussite. Cette chance unique prévalut; Bois-Rosé emporta le château, ce qui amena la capitulation de la ville.

Peu de gymnastes voudraient renouveler pareil exploit. Ils auraient grandement raison, d'ailleurs: les falaises sont perfides. Des pans énormes glissent, parfois, tout à coup dans les flots, car il ne faut pas oublier que les courants minent la côte, et que les influences atmosphériques complètent leur œuvre dévastatrice.

Fécamp.—Petit bateau de pêche.

ÉTRETAT

CHAPITRE XVI

DE FÉCAMP AU HAVRE PAR ÉTRETAT

Si l'aspect général de la côte est triste, les campagnes sont riantes et, c'est par une route bien ombragée, aux horizons accidentés, que l'on arrive dans la vallée profonde où Yport présente ses premières habitations, avant de se déployer jusque sur la grève. Ici, rien de remarquable, quant à la mer, mais les délicieuses promenades des alentours attirent beaucoup de baigneurs qui, sortis de l'eau, peuvent prendre un exercice à la fois salutaire et agréable.

Yport.

Les buts d'excursion ne manquent pas. Le vallon sauvage de Vaucotte et sa baie pittoresque, les sources de Grainval, le bois des Hugues, le rivage entier occupent largement le temps.

La population se livre à la pêche. Pour protéger l'échouage des barques, une petite jetée a été construite; elle suffit au mouvement de la navigation; la prospérité d'Yport étant surtout attachée à la beauté des sites qui l'environnent.


Le rivage change peu à peu. Les rochers crayeux vont céder la place aux falaises de sable et d'argile; mais il semble que la nature ait voulu commencer un travail gigantesque, arrêté en plein essor par le choc irrésistible des flots.

La côte entière d'Étretat témoigne de ce bouleversement. L'aspect en est aussi merveilleux qu'étrange.

Des obélisques, des blocs placés en arcades, des grottes.... les prodiges ne manquent pas. Il y a pour plusieurs jours de surprises nouvelles.

Presque tous ces différents rochers ont reçu des noms spéciaux exprimant soit leur position, soit quelque particularité de leur physionomie ou de l'exploration primitive que l'on en a faite.

Étretat.—Les falaises.

La fameuse Aiguille d'Étretat, haute de près de 70 mètres, s'élance d'un banc de récifs sous-marins par un jet d'une admirable majesté. Deux portes, c'est-à-dire deux roches percées en forme de porte ou d'arc, sont voisines de l'Aiguille et s'appellent: la première (située au nord) Porte d'Amont; la seconde (située au sud) Porte d'Aval[15]. Une troisième, un peu éloignée, s'appelle la Manneporte.

[15] Il est bon de se rappeler que l'amont, en style maritime, est le côté de la source d'une rivière, par exemple; l'aval, le côté de l'embouchure. On comprend dès lors les applications possibles de ces mots.

Celle-ci est peut-être encore plus grandiose. Par une nuit calme, sous le reflet de la lune, l'ensemble devient féerique. On croirait voir les débris du palais d'un enchanteur.

Parmi les grottes, la plus considérable porte le nom de Trou à l'homme. De jolies roches blanches la pavent. Sur le roc aux Guillemots, les chasseurs peuvent faire preuve d'adresse, en s'essayant contre les oiseaux de mer dont ils usurpent la place favorite.

Et, si l'on veut contempler dans toute sa beauté l'effet de la marée montante, le Chaudron, pittoresque excavation, fournit l'observatoire le plus propice.


Étretat offrait-il déjà ces merveilleuses bizarreries naturelles, quand les Romains y construisirent les villas, les maisons de bains et autres édifices dont quelques-uns ont été découverts il y a peu d'années?

Cela reste probable, sans pourtant être certain, car ces parages ont subi bien des changements depuis les premiers temps de l'ère chrétienne.


L'église, construite sur le plan de l'église de Fécamp, et vraisemblablement par les mêmes architectes, a été, comme celle-ci, rangée parmi les monuments historiques.

On éprouve un plaisir toujours nouveau à détailler la riche ornementation de son portail.

Autrefois, le jardin du presbytère contenait une chapelle dite de Saint-Valery. C'était, avec la crypte de Saint-Gervais, à Rouen, le plus ancien des édifices religieux du département de la Seine-Inférieure: il datait du huitième siècle, mais, absolument ruiné, on n'a pu le conserver plus longtemps.


De la falaise et de la plage, sous les galets, naissent plusieurs sources abondantes qui, refoulées au moment de la marée montante, s'épanchent librement à l'heure du reflux.

Les laveuses ne manquent pas de profiter de l'heure propice. Elles accourent, creusent le lit des ruisseaux, et, tout aussitôt, c'est un bruit de battoirs, d'éclats de rire, de voix fraîches ou enrouées dont le mélange n'est pas sans attrait. Ces groupes, ainsi opposés aux groupes de baigneurs et de pêcheurs amateurs, composent des tableaux remplis d'imprévu.

Il ne faut pas manquer de se faire conter l'origine des sources, vestiges, dira le narrateur, de la rivière bue (!!) par une fée, qui voulait se venger ainsi du mauvais accueil d'un meunier, dont le moulin était situé sur ce cours d'eau.

Le moment viendra, peut-être, où la fameuse rivière, maintenant souterraine, joignant son effort à celui des flots, contribuera à engloutir la petite ville bâtie au-dessous du niveau de la pleine mer.

Il suffirait, pour provoquer cette catastrophe, que la digue naturelle, œuvre du courant, encombrant de ses galets tant de grèves normandes, vînt à s'effondrer.


Des nombreuses stations de bains de mer de cette partie du littoral, Étretat est la plus ancienne, la plus célèbre. Tout s'y trouve réuni: beauté de la baie, charme des vallons et des coteaux voisins.

Mais, dans l'avenir, une autre importance pourra être réservée au vaste bassin formé par la ligne de cailloux délaissés à chaque marée. Un port militaire trouverait ici les meilleures conditions d'installation.


Hydrographes et ingénieurs ont, depuis longtemps, signalé les avantages de la station. L'honneur du premier projet mis en avant doit, semble-t-il, revenir à l'amiral Bonnivet, le triste favori de François Ier, qui du moins pour une fois, faisait preuve de clairvoyance et justifiait le titre qu'il avait reçu, malgré son échec dans les intrigues destinées à doter François de la couronne impériale d'Allemagne.

Toujours préoccupé de la grandeur de la France, Colbert, un instant aussi, songea à fonder, à Étretat, un port, complément de la défense de nos rivages sur la Manche.

Vauban appuya ce plan avec ardeur. Mais les guerres continuelles entreprises par Louis XIV en empêchèrent la réalisation.

Pour le même motif, Napoléon dut se borner à concentrer sur Cherbourg sa sollicitude.

Reprendra-t-on l'idée?

Il faut le désirer, si notre marine y doit trouver un élément nouveau de grandeur et de prospérité. Il faut encore le désirer, quand même la laborieuse population des pêcheurs serait seule à profiter, d'abord, des avantages créés.

Le progrès obtenu par le travail intelligemment dirigé ne reste jamais infructueux.


Les circuits des falaises nous amènent au cap d'Antifer, élevé de 116 mètres au-dessus de la mer. Un sémaphore y a été construit. L'horizon est toujours splendide, la campagne souriante.

Les contours de la côte se profilent, à la fois, sur les flots et sur le ciel.


Mais voici que les phares du cap de la Hève deviennent distincts. Arrêtons-nous un moment et, avant d'entrer au Havre, le port-roi de la Manche, avant d'aller visiter ses quais, ses bassins ouverts aux plus grands steamers, rendons-nous compte de ce qu'est un phare, un sémaphore..... toute cette télégraphie maritime si intéressante, quoique si peu connue des pauvres terriens.

Yport.—Pêcheurs.

CHAPITRE XVII

LES PHARES DE LA HÈVE.—LE PAIN DE SUCRE.—N.D. DES FLOTS.—LES BOUÉES

Le cap de la Hève est situé à l'extrémité nord de l'embouchure de la Seine; il forme la limite ouest du département de la Seine-Inférieure.

Le terrain a, de nouveau, changé. Les grands rochers d'Étretat font place à des rivages escarpés, il est vrai, mais composés d'argile, de sable, de terre crayeuse sans grande consistance.

Aussi, la mer, rencontrant cette proie facile, gagne-t-elle, chaque année, de grands espaces. Le nom même du cap explique le péril dont il est menacé; on le dérive du mot hew, signifiant frapper, être frappé.

Un banc de roches, dit de l'Éclat, situé aujourd'hui à près de 2 kilomètres du rivage, marque la place où, en l'année 1100, s'élevait l'église de Sainte-Adresse (commune renfermant le cap).

Lorsque la tempête s'élève, l'action combinée de la pluie, du vent, des flots et des petites sources, filtrant à travers les terrains, produit les effets les plus désastreux. En une seule nuit, vers la fin de 1862, les falaises de la Hève croulèrent sur une largeur de 15 mètres! Et le moment approche où il faudra songer à reconstruire les phares menacés de s'effondrer dans l'abîme!

On comprend, dès lors, le soin vigilant avec lequel il faut tenir, ici, en bon état tous les travaux intéressant la navigation.


Le panorama offert du sommet du cap est un des plus beaux que l'on puisse rêver. Derrière soi et des deux côtés, des chaînes de collines offrent de gras pâturages, des villas, des bourgs en pleine prospérité.

En face, la mer s'étend à perte de vue.

A l'extrême gauche, du côté de l'ouest, on distingue parfois le cap de Barfleur (département de la Manche) et Dives; plus près, c'est l'entrée de la Seine, la montagne de Honfleur. Au-dessous de soi, enfin, le Havre, son port, l'incessant mouvement maritime qui le rend si attrayant.

Phares de la Hève.

A l'est, la vue se prolonge au delà d'Étretat; il faut un effort véritable pour s'arracher à cette contemplation.


Mais on ne saurait quitter la Hève sans visiter attentivement ses deux beaux phares.

Et, tout de suite, nous allons ouvrir une parenthèse, afin de nous mettre en garde contre une erreur trop répandue.

Beaucoup de voyageurs, peu accoutumés à réfléchir, à observer, confondent ces deux expressions: phare et sémaphore. Ils s'imaginent que, toutes deux, se rapportent au même objet: la faute est lourde.


Un sémaphore est un télégraphe maritime. Son nom se compose de deux mots grecs voulant dire: Je porte des signes. En effet, il porte, ou autrement il envoie des messages aux navires, par le moyen de drapeaux ou pavillons, manœuvrés d'une façon convenue.

Lorsque nous descendrons au Havre, nous ne manquerons pas d'aller interroger le télégraphe marin de la jetée, pour nous rendre compte des signaux que, continuellement, il échange, soit avec les navires entrant au port, soit avec les navires sortant.

Sémaphore.

Un phare (on l'appelle parfois aussi: fanal, tour à feu, à cause de sa forme) est destiné à éclairer l'entrée d'un port, la place d'un écueil dangereux, les contours d'une côte périlleuse. En un mot, il a pour mission de guider la marche des navires pendant la nuit.

On se souvient que la première tour à feu connue fut élevée par le roi d'Égypte Ptolémée, quatre cent soixante-dix ans avant l'ère chrétienne, sur une montagne de ses États appelée Pharos[16]. La tour prit le nom de la montagne et, depuis, le mot phare a été généralement adopté.

[16] Dans une île, plus tard réunie, par une digue, à Alexandrie.

Dans le principe, on éclairait les tours à feu au moyen de bûchers plus ou moins soigneusement entretenus; mais il en résultait une lumière ou trop faible ou trop variable.

Lentille de phare.

De nos jours, le service de ces utiles établissements a été organisé d'une admirable façon, et le nom de Fresnel[17] sera toujours prononcé avec reconnaissance par les marins. Il inventa tout un système de réflecteurs, ainsi que les lentilles à échelons.

[17] Auguste-Jean Fresnel naquit en 1788, dans le département de l'Eure, à Broglie. C'était un très savant ingénieur, qui modifia, sur plusieurs points, l'enseignement de cette science si importante, la physique. Il perfectionna les phares et inventa le système dit: phares lenticulaires. Il mourut en 1827

Pour se rendre compte de ces dernières, il suffit de regarder une persienne. Les lames en bois de celle-ci ont servi de modèle aux échelons de celles-là.

Par une telle disposition, la lumière d'une seule lampe atteint un éclat que donneraient à peine quatre mille lampes ordinaires! On voit tout de suite les immenses avantages du système Fresnel.


Les phares à appareils lenticulaires sont appelés dioptriques, par allusion aux divers milieux que la lumière doit traverser.


Les phares à appareils à réverbères sont appelés catoptriques, par analogie à la manière dont la lumière vient se réfléchir sur des surfaces polies.

Les appareils de la Hève sont dioptriques.


Les phares sont divisés en plusieurs classes, selon la distance où leur éclat se projette. Ceux de premier ordre sont visibles à près de 60 kilomètres. Ceux de second ordre peuvent porter leur bienfaisant rayon à 40 kilomètres. Ceux de troisième ordre ne dépassent pas une distance de 24 kilomètres.


Comme il arrive que les difficultés d'une côte peuvent nécessiter la construction de phares assez rapprochés, on a remédié aux dangers qui en résulteraient, pour les navigateurs, par les plus ingénieuses combinaisons.

Ainsi, il y a des phares à feu fixe; d'autres sont à éclats visibles pendant un espace de temps déterminé; d'autres sont à feu tournant, variant de couleur.


Un phare, généralement, ressemble à une grande colonne que surmonte l'appareil éclairant connu sous le nom de lanterne.

Le rez-de-chaussée est occupé par les chambres des gardiens et la cuisine. Un escalier en fer monte en spirale jusqu'à la plate-forme. Les moindres détails acquièrent une importance capitale, car de leur bon fonctionnement dépend l'utilité du phare. Et si, par malheur, la négligence du gardien en omettait quelques-uns, des sinistres maritimes irréparables pourraient s'ensuivre.


Entrons, d'abord, dans la chambre dite de quart. Ce nom est essentiellement du domaine de la marine. Il vient de cette circonstance, qu'à bord d'un navire, l'équipage veille, alternativement, de quatre heures en quatre heures chaque nuit.

Les phares de première classe ont, ordinairement, plusieurs gardiens qui se partagent la surveillance de la lampe. La chambre de quart n'a pour tout meuble qu'un fauteuil, une table, une pendule.

Trois boutons de sonnette s'incrustent dans le mur; chacun d'eux correspond à une des chambres du rez-de-chaussée occupées par les autres gardiens. Lorsque le veilleur a terminé son quart, il presse l'un des boutons, et le remplaçant, averti, se hâte de venir prendre son poste.