Un pont, de cinq cents mètres de longueur, relie Étaples à la rive gauche de la Canche. Près de cette rive, Montreuil-sur-Mer s'élève, porté par une colline d'environ cinquante mètres d'altitude. C'est à son ancienne situation que Montreuil doit son surnom; car, de nos jours, il est à une distance de seize kilomètres du rivage.
Mais, autrefois, la mer venait battre le pied de son coteau formant une vaste baie de l'embouchure actuelle du petit fleuve. On va jusqu'à prétendre que les Phéniciens, ces hardis navigateurs du vieux monde, avaient construit un phare sur le promontoire. En se retirant, les flots laissèrent des mares saumâtres, au milieu desquelles ne craignit pas de s'établir une petite population gauloise qui, bientôt soumise par César, dut laisser bâtir le fort Vinacum.
Cette opinion peut se soutenir, de même qu'une autre imposant à la première bourgade le nom de Wimaw[8], dérivé du mot signifiant: oseraie, en gaulois. Et vraisemblablement, en effet, les osiers, de même que les joncs marins, ou oyats, devaient jouer un grand rôle dans la défense de ces villes primitives. Nous ne nous brouillerons donc pas avec les antiquaires; mais, les laissant paisiblement accorder tant bien que mal leurs preuves, nous nous occuperons surtout des faits certains passés ou modernes.
[8] Le pays dont elle fait partie s'appelait, au moyen âge, le Wimeux.
Dès le neuvième siècle, Montreuil avait ses seigneurs particuliers et, en 1188, elle se targuait fièrement de sa charte communale.
Fréquemment assiégée pendant les désastreuses guerres du moyen âge, elle eut un instant de répit en 1299, lorsque Philippe IV le Bel et Édouard Ier d'Angleterre y signèrent un traité de paix.
Mais l'humiliante convention de Brétigny la donna aux Anglais. Dix ans plus tard (1370), Duguesclin la délivrait du joug étranger.
Une dernière calamité lui était réservée. Les troupes de l'empereur Charles-Quint s'en emparèrent en 1537, après un siège célèbre pendant lequel les habitants firent preuve du plus grand héroïsme. Une défense si belle trouva promptement sa récompense. Les Français rentrèrent bientôt dans les murs de Montreuil.
Pour le présent, la ville se livre au commerce des toiles et elle a acquis, près des gourmets, un renom justifié par ses excellents pâtés de bécasses.
Quelques petits bâtiments caboteurs et des barques de pêche la visitent.
Cela suffit pour entretenir son commerce et donner de l'animation, à ses deux foires principales, dont la seconde, fixée au jour de Sainte-Cécile, ne dure pas moins d'une quinzaine.
On ne peut quitter le département du Pas-de-Calais sans donner quelques heures à Berck, cette plage de sable si salutaire aux enfants de faible constitution, et qui depuis quelques années à pris un grand développement.
La ville est divisée en deux parties: l'ancien Berck, quartier des pêcheurs, appelé Berck-Ville éloigné de 3 kil. du nouveau Berck, appelé Berck-Plage où viennent séjourner les baigneurs.
Trois hôpitaux y sont établis, l'un dépendant de l'assistance publique de la Seine et pouvant contenir 500 enfants, un second bâti par le baron Nathaniel de Rotschild pour ses correligionaires et troisième dû à l'initiative privée[9].
[9] La plupart des enfants admis dans ces établissements sont orphelins, ou bien leurs familles n'ont pas les ressources nécessaires pour les soigner. Le temps qu'ils passeront à Berck restera, sans doute, leur meilleur souvenir, mais leur saison de bains de mer n'aura pas de joyeux lendemain...
Ne les oubliez pas, vous, les favorisés de la vie, et quand, vous roulant gaiement sur le sable des grèves, ou vous précipitant au-devant de la lame, vous vous trouverez plus forts, plus vigoureux, souhaitez que les petits enfants pauvres de l'hôpital de Berck recouvrent la santé.. Souhaitez que les difficultés de l'avenir soient pour eux aplanies.
Montrez-vous dignes de votre propre bonheur.
La plage s'est couverte de nombreux chalets, plus de 12000 baigneurs s'y rassemblent tous les ans pour s'y reposer ou y retrouver la santé.
Le Nord de la France ne compte guère de stations de bains plus recherchée.
Le petit fleuve appelé Authie marque la limite de la Somme et du Pas-de-Calais.
Sa rive droite appartient à ce dernier; elle se termine par la pointe de Routhiauville, où s'élève seulement un modeste hameau; car, au fur et à mesure que l'on avance vers l'embouchure de la Somme, le rivage s'abaisse; il finit, bientôt, par devenir tout à fait plat, et les dunes de sable se représentent menaçantes.
De grands travaux sont nécessaires pour protéger les ports de toute cette partie du littoral. Le sable est l'ennemi toujours prêt. Aussi les navigateurs regardent-ils la baie de la Somme et les rivages voisins comme extrêmement dangereux, les bancs changeant souvent la face des chenaux les mieux connus, en venant encombrer des fonds que l'on croyait être suffisamment pourvus d'eau.
Afin de comprendre le péril, il faut se souvenir que ces plages sont de formation nouvelle.
Ainsi, une petite ville appelée Rue, éloignée, maintenant, de dix kilomètres de la mer, était, il y a mille ans, un port florissant. Un lac de vingt mille hectares, connu sous le nom de Marquenterre, l'entourait. Peu à peu, les dunes firent leur œuvre; mais la Somme et l'Authie, ainsi que plusieurs autres rivières et ruisseaux, coulaient librement; lors des grandes marées, les dépôts maritimes s'ajoutaient aux dépôts fluviaux. Les Picards se demandèrent s'ils ne devaient pas imiter les Flamands, et assainir leur pays en le transformant.
Le travail fut long, opiniâtre; son achèvement complet ne date guère que de cent cinquante ans; mais, aujourd'hui, le Marquenterre est un pays relativement sain. Seulement, on doit toujours veiller; car, le long du rivage, on retrouve les restes de plusieurs villes enfouies sous le sable.
Le sol conquis forme, à présent, un excellent terrain de culture et, quoique plat, offre de charmants points de vue.
La seule ville de quelque importance que l'on y rencontre, Rue, est une très ancienne place forte qui obtint, au douzième siècle, de son seigneur, Guillaume, comte de Ponthieu, une charte communale. Les traditions affirment la présence de la mer au pied de ses murailles.
Un fait beaucoup plus certain, c'est la renommée dont elle a été entourée à cause du pèlerinage de son Crucifix.
Cette dévotion valut, à Rue, au quinzième siècle, un admirable monument dont les nombreuses sculptures, ou ravissantes, ou naïves, charment les yeux du visiteur.
Plusieurs statues de personnages célèbres ornent la façade de cette église, dédiée au Saint-Esprit.
Ce sont celles de Philippe le Bon, duc de Bourgogne, des rois de France Louis XI et Louis XII, placées côte à côte, des effigies du pape Innocent VII et de sainte Isabelle ou Élisabeth, reine de Portugal. Cette souveraine avait accompli le pèlerinage.
Au fronton même du portail, est un bas-relief expliquant la légende du Crucifix, origine de la chapelle.
Louis XI avait fait don d'une forte somme en or à ce sanctuaire. C'est par reconnaissance, probablement, que sa statue décore la façade.
Le promontoire du Crotoy, à huit kilomètres de Rue, marque l'extrémité sud des anciens marécages. La petite ville qui a pris le nom de cette colline n'offre rien de bien intéressant. Située sur la rive droite de la Somme, elle passa, au quatorzième siècle, sous la domination anglaise.
Son château, bâti par les conquérants, eut le triste honneur de recevoir, en 1431, Jeanne d'Arc prisonnière. La pauvre héroïne, coupable d'avoir délivré sa patrie, ne devait quitter ce cachot que pour aller expier, sur le bûcher élevé à Rouen, son indomptable fidélité à sa mission divine.
Quarante ans après ce funeste événement, le 3 octobre 1471, Louis XI et Charles le Téméraire, duc de Bourgogne, signaient, au Crotoy, un traité de paix.
La ville actuelle et un banc de galets, appelé le Barre-Mer, recouvrent deux anciennes villes devenues la proie des sables.
Quoique l'on ait construit, au Crotoy, un immense bassin de retenue, afin de balayer les passes conduisant à la pleine mer, les savants regrettent de ne pas voir concentrer sur ce petit port, bien abrité du vent du large, les travaux exécutés à Saint-Valery, dont le chenal reste beaucoup plus difficile et expose les bâtiments à croiser longtemps devant lui.
Ainsi que le fait remarquer M. Élisée Reclus, la construction du viaduc, établi pour relier Saint-Valery à la rive droite de la Somme, hâte encore la formation d'îlots sablonneux qui, dans un laps de temps très court, se relient au continent, troublent le régime du fleuve et menacent de l'encombrer d'une manière désastreuse pour la navigation.
Mais on ne se lasse pas d'opposer tous les moyens possibles à cet état de choses, et, il faut l'espérer, le moment n'est plus éloigné où l'on pourra considérer comme vraiment vaincus tant de formidables obstacles.
Le bourg de Noyelles-sur-Mer a pris une importance nouvelle depuis qu'il a servi de point de raccordement entre Saint-Valery et Boulogne.
Lorsque la marée monte, l'estacade du chemin de fer, qui traverse la baie, est battue par le flot. Elle ne mesure pas moins de 1567 mètres de longueur; on la regarde avec raison comme un admirable ouvrage d'art.
Saint-Valery, sur la rive gauche et à l'embouchure de la Somme, est une ville d'antique origine. Elle prit naissance, selon toutes probabilités, lors de l'établissement du camp romain dont on retrouve les restes dans son voisinage.
La préoccupation constante dont elle a été l'objet exerce une heureuse influence sur sa prospérité.
Son port devient de plus en plus fréquenté. Le bassin de relâche, construit à la pointe du Hourdel, a déterminé cette recrudescence de commerce.
Étagée sur une colline, la ville se divise en deux parties: c'est dans la Ferté, ou ville basse, que le mouvement industriel et commercial se concentre.
Mais c'est dans le quartier des pêcheurs et dans la ville haute que le voyageur et l'artiste trouvent matière à observation.
Tout ce peuple essentiellement maritime, habitué à braver en face les dangers les plus redoutables, se montre à la fois grave et exubérant d'allures, ardent ou froidement résolu. Il ne se plaint pas trop. Si seulement, pourtant, on pouvait avoir plus promptement raison des sables!
Le poisson qui se joue sur ces fonds est excellent, oui; mais les barques labourent, par malheur, bien souvent, de leur quille, ces bancs dont les marées déplacent le sommet.
C'est un danger de chaque heure, une cause toujours renouvelée de craintes vives pour la bonne tenue des filets ou la capture de leurs produits.
Sur le point culminant de la côte, s'élève l'église dédiée à Saint-Valery.
Du plateau qu'elle domine, les yeux jouissent d'un admirable horizon s'étendant, à la fois, sur la Manche, sur la baie de la Somme et sur des campagnes, ou fertiles ou arides, selon que le regard se porte soit vers le cours du fleuve, soit vers le rivage parsemé de dunes.
On comprend mieux la valeur de la situation de la ville et l'acharnement avec lequel elle fut souvent disputée.
Même sur cette côte maintes fois ravagée, Saint-Valery peut revendiquer une place particulière dans le martyrologe des cités.
Que les anciens l'aient occupée, cela est hors de doute. A défaut de monuments plus précis, des médailles, en grand nombre, l'attesteraient. Mais un camp romain a été découvert sur l'espace compris entre le cap Hornu et Rossigny.
Valery, moine de l'abbaye de Luxeuil, se retira, vers 613, sur ce point du rivage. La réputation de sainteté qu'il acquit amena la fondation d'une abbaye bénédictine, et tôt après une ville florissante fut élevée autour du monastère.
Malheureusement, les hommes du Nord ne devaient pas beaucoup tarder à apparaître dans la baie de Somme.
Pillée, brûlée, non une fois, mais à plusieurs reprises, l'infortunée ville allait succomber quand Louis III, roi de France (conjointement avec Carloman, son frère), qui, dans sa part privée d'héritage, comptait la Neustrie et le Ponthieu, vint barrer le chemin aux envahisseurs.
La rencontre décisive eut lieu, en 881, à Saucourt-en-Vimeu localité voisine de Saint-Valery et d'Abbeville. Elle fut meurtrière, mais une brillante victoire couronna les efforts de Louis, alors à peine âgé de vingt et un ans.
Le retentissement de ce beau fait d'armes devait être immense.
Des poésies, tout de suite populaires, en consacrèrent la mémoire et se perpétuèrent pendant plusieurs siècles. Un très curieux manuscrit, en langue franque, relatant l'un de ces chants, a été retrouvé à Valenciennes.
La triste série des guerres contre les Anglais amena une longue période de ravages pour Saint-Valery qui, en 1356, au lendemain de la funeste bataille de Poitiers, vit Charles le Mauvais, roi de Navarre, lui apporter le deuil et la désolation.
Les excès des troupes de Charles furent si grands dans le pays entier, que les milices des communes environnantes se soulevèrent et vinrent assiéger Saint-Valery, principale garnison des oppresseurs. Elles ne se laissèrent pas rebuter par une résistance qui dura sept mois entiers et triomphèrent complètement.
La ville respira jusqu'au jour où Louis XI la fit brûler, avec Eu et Cayeux, plutôt que de livrer ces places aux Anglais.
Saint-Valery n'était point au bout de ses malheurs. Le seizième siècle vit successivement les ligueurs, les soldats de Henri IV, les Espagnols s'en emparer.... Chaque page de son histoire semble être écrite avec le sang de ses enfants.
On visite au bord de la mer une tour fameuse, dite Tour de Harold, parce que le comte de Kent, portant ce nom, y fut enfermé, un peu avant 1066.
Ce Harold était beau-frère du roi d'Angleterre, Edouard le Confesseur, à qui il espérait bien succéder. Mais le riche héritage avait un autre compétiteur: Guillaume, duc de Normandie, parent et ami du roi.
Jeté par un naufrage sur la côte du Ponthieu, le comte de Kent fut livré à Guillaume, qui le retint prisonnier et exigea, pour rançon, la reconnaissance de ses prétentions au trône anglais. Harold promit tout. Il est vrai que, plus tard, ces promesses, arrachées par la force, ne furent pas tenues. Edouard mourut en 1066 et son beau-frère se fit proclamer roi.
Guillaume jura de se venger. Une flotte le reçut avec ses principaux vassaux. Peu après, la bataille d'Hastings était livrée. Harold y perdait la vie, et une nouvelle dynastie occupait le trône d'Angleterre.
Augustin Thierry a soutenu que ce fut du port de Saint-Valery-sur-Somme que Guillaume le Conquérant partit pour son aventureuse expédition. Un autre port, de renommée et d'importance moins grandes, mais très intéressant aussi, Dives, sur la côte normande, revendique cet honneur.... dont, peut-être, il n'y a pas sujet de se montrer si fier.
En admettant (chose non prouvée) que Guillaume eût des droits à l'héritage d'Édouard le Confesseur, sa manière de les faire valoir et, surtout, les conséquences qui résultèrent pour notre pays de sa victoire ne forment guère un ensemble méritant une bien grande admiration.
Quoi qu'il en soit, la Société française d'archéologie a donné raison à Dives, mais Augustin Thierry n'en alléguait pas moins un fait vrai.
Guillaume prépara son expédition dans le port normand et le quitta plein d'espérance. Toutefois la mer, très dangereuse, en ce moment, pour ses lourds vaisseaux, l'obligea à chercher un port de relâche.
Il se réfugia à Saint-Valery-sur-Somme, d'où il appareilla, de nouveau, le 29 septembre.
Les habitants ont donc eu raison, puisqu'ils considéraient ce fait comme glorieux pour eux, d'en rappeler la mémoire par une table de marbre placée sur l'entrepôt de la marine.
Saint-Valery compte plusieurs hommes connus. Le P. Lallemant, qui a fait preuve d'une science si profonde, y est né.
De même, le contre-amiral Perrée. Ce brave marin eut le commandement de la flottille qui, pendant la fameuse expédition d'Égypte, organisée par Napoléon Ier, devait opérer sur le Nil.
Quittons la falaise et la ville haute, traversons, de nouveau, le quartier des pêcheurs, la ville basse, où chaque maison, pour ainsi dire, se rattache par une industrie quelconque aux approvisionnements maritimes. Cordages, engins de pêche, toiles goudronnées, mâts, ancres côtoient les tonnes de viandes salées, de biscuit, de gourganes (fèves sèches), de sel....
On finit par se croire un peu marin en circulant au milieu d'objets qui, tous, se rapportent à la marine, et l'on respire avec une joie nouvelle l'air fortifiant envoyé par le flot.
Nous devrions, à présent, mettre le cap sur Cayeux, c'est-à-dire prendre la route de ce village; mais il semble impossible de ne point aller passer quelques heures à Abbeville.
Une objection peut être faite. Abbeville est, de vingt kilomètres, plus avancée dans les terres que Saint-Valery. Toutefois, comment oublier le second port du département? La Somme, canalisée, permettant à des navires de plus de trois cents tonneaux de s'amarrer devant ses quais.
Grâce à l'heureuse situation de la ville, l'industrie et le commerce y sont également florissants.
Trois petites rivières arrosent sa charmante vallée. Elles communiquent avec les bras de la Somme par le canal de Saint-Quentin à l'Oise et par le canal de Saint-Valery à la mer, offrant ainsi les facilités de transport les plus variées.
Les tribulations de la guerre ont eu beau fondre sur Abbeville, toujours, avec une énergie inébranlable, elle a pris les travaux qui pouvaient lui faire oublier les maux passés.
Colbert, le grand ministre, sut encourager tant d'efforts; il dota la ville d'une manufacture de velours dits d'Utrecht, et d'une manufacture de draps, installée royalement dans les belles constructions nommées les Rames.
Déjà les tapis, les toiles, les cordages d'Abbeville étaient fort appréciés par le commerce. Au commencement de ce siècle, la découverte du sucre de betterave lui apporta un nouvel élément d'activité. Plusieurs raffineries s'élevèrent, favorisées par l'état avancé de culture des campagnes environnantes, riches en grains, en légumes, en bétail, en fourrages.
Les marais voisins ont été ou assainis, ou exploités pour la tourbe qui compose leur fond.
Les Abbevillois ne veulent pas rester en arrière de leurs compatriotes de la Picardie proprement dite, qui sont en possession d'une enviable renommée industrielle et agricole.
Beaucoup d'habitants de pays plus favorisés encore au double point de vue du climat et du sol, pourraient venir chercher ici des leçons de laborieuse initiative.
Les monuments religieux remarquables sont nombreux à Abbeville. Ils justifient l'opinion des étymologistes qui trouvent dans les deux mots: abbatis villa, l'origine du nom de la ville, et font d'elle une dépendance primitive de la célèbre abbaye de Saint-Ricquier.
Le plus ancien de ces monuments est l'église Saint-Wulfran, qui a gardé une superbe façade et trois portails, dont l'un, vraiment splendide, témoigne de la munificence du grand cardinal Georges d'Amboise. Les statues de ce portail ont conservé de très curieux détails de costumes.
Les tours, fort élevées (plus de soixante mètres), dominent le gracieux paysage de la vallée de Somme, qui s'ouvre sur une largeur d'environ quatre kilomètres, permettant aux regards d'embrasser la perspective de vertes campagnes, la ligne sinueuse des cours d'eau et la disposition de la ville bâtie en trois quartiers distincts. Le quartier central occupe une île formée par la division du fleuve en plusieurs bras.
Il était grand temps qu'une restauration sérieuse empêchât l'église Saint-Wulfran de tomber absolument en ruine. Son classement parmi les édifices historiques a prévenu une catastrophe.
L'ancienne église de l'Abbaye Saint-Pierre a été reconstruite; elle n'est donc plus qu'un souvenir; mais Saint-Jacques possède encore son campanile, assez disgracieux, étrange sentinelle isolée à dix mètres du portail. En revanche, l'élégante tour de la chapelle, débris d'une construction du commencement du dix-septième siècle, domine toujours le nord de la ville.
Le beffroi de l'Hôtel de Ville est le dernier vestige de l'antique palais communal. Il date du treizième siècle et ne s'harmonise pas entièrement avec les constructions plus récentes.
L'artiste et le voyageur trouvent un ample dédommagement à la fatigue de leurs pérégrinations dans l'étude des vieilles maisons en bois, assez nombreuses encore, et qui, faut-il l'espérer, ne céderont pas leur place aux maisons modernes.
L'une d'entre elles, située rue de la Tannerie, et appelée maison de François Ier, se distingue par de ravissantes, sculptures. Le logis Sélincourt, place Saint-Pierre, est encore très remarquable, et plus d'une partie des bâtiments de la prison datent du château féodal des comtes de Ponthieu.
Car Abbeville était la capitale de tout le pays s'étendant entre les bouches de la Somme et l'estuaire de la Canche. Un petit fief, le Wimeux, y fut réuni et, dès, le dixième siècle, une famille seigneuriale prenait le titre de comtes de Ponthieu. Les alliances de cette maison la rapprochèrent des couronnes de France, de Castille et d'Angleterre. Mais disons à son honneur qu'elle resta ou, du moins, que ses vassaux restèrent surtout français.
Les historiens ont sauvé de l'oubli le nom du grand patriote d'Abbeville, Ringois, qui, sommé d'avoir à choisir entre la mort ou une soumission au roi d'Angleterre Édouard III, n'hésita pas à sacrifier sa vie. Loin d'être touché par un si noble héroïsme, le vainqueur, abusant lâchement de son pouvoir, fit précipiter le prisonnier du haut des tours dans les fossés du château de Douvres.
Abbeville n'en sut pas moins défendre avec énergie les droits de la France contre l'envahisseur.
Les souvenirs historiques se présentent en foule pendant un séjour dans cette ville.
Le plus lointain ou, du moins, celui qui sort de l'incertitude de traditions obscures, remonte à Charlemagne. Le sage empereur, comprenant la nécessité de fortifier tous les points qui pouvaient ouvrir aux barbares ravageurs du Nord la route de l'intérieur du royaume, entoura Abbeville d'épaisses murailles.
Deux siècles durent s'écouler avant que le système de défense pût être achevé par Hugues Capet.
Un grand fait religieux allait transformer l'Europe.
Pierre l'Ermite, le vénérable et enthousiaste prédicateur amiénois, appelait à la délivrance des Lieux-Saints. Encouragé par le pape Urbain II, il réussit à faire proclamer la première croisade, au concile de Clermont.
Mais son zèle s'accommodant mal des lenteurs inévitables qui devaient accompagner le rassemblement des troupes de chaque grand seigneur croisé, il persuada à un chevalier normand, Gautier, surnommé Sans-Avoir, de se mettre à la tête des premières bandes disposées au départ.
Abbeville vit plusieurs réunions de ces chefs, dont l'impatience faillit compromettre le résultat final, puisque, sans l'arrivée en Palestine des soldats réguliers conduits par Godefroy de Bouillon, l'armée entière de Gautier eût été anéantie. Après avoir brillé un instant à la cour grecque d'Alexis Comnène, le général improvisé périt bientôt sur la terre d'Asie.
Vainqueur, à Saintes et à Taillebourg, de Henri III, roi d'Angleterre, Louis IX ne jouissait pourtant pas paisiblement du fruit de ses victoires. Il est assez rare, en France, que nous poursuivions jusqu'au bout les conséquences possibles de notre droit.... ou de notre force.
Le saint roi avait donc des scrupules, et pensa ne pouvoir mieux les apaiser qu'en réglant, par un traité définitif, plusieurs des questions les plus graves toujours pendantes entre les deux royaumes.
Le projet préparé ayant été accueilli, Henri et saint Louis se réunirent à Abbeville. Le premier renonçait à la Normandie, au Maine, à l'Anjou. Le second restituait le Périgord, le Limousin et la plus grande partie de la Saintonge.
Comme beaucoup d'autres traités, celui-ci ne devait procurer qu'une paix éphémère et, moins d'un siècle plus tard, allait commencer l'effroyable guerre de Cent ans.
Louis XI reste l'un des plus habiles politiques dont l'histoire ait gardé la mémoire. Presque toujours, pourtant, les meneurs d'intrigues multipliées se prennent dans leurs propres trames. Cela arriva pour le roi de France. Il dut céder à Charles le Téméraire, duc de Bourgogne, les villes dites de la Somme, engagées pour sûreté d'une grosse dette: Abbeville était du nombre. Charles se hâta d'y faire construire une imposante forteresse. Heureusement, Louis put, en 1445, payer les quatre cent mille écus fixés pour le rachat de ces places.
Abbeville fut choisie comme lieu de réunion pour le règlement de cette affaire.
A peine délivrée (en 1587) de mille obligations qui l'avaient étroitement engagée, la cité jeta bas la forteresse bourguignonne. Impatiemment, elle avait subi ce joug humiliant pour sa liberté municipale, datant de près de cinq cents années, puisque sa première charte communale est de 1130.
Le 9 octobre 1514, la capitale du Ponthieu était en fête. Une animation merveilleuse régnait dans ses rues, et les vieilles maisons sculptées disparaissaient sous des tapisseries rares, des branches vertes, des oriflammes, des blasons seigneuriaux.
Abbeville tout entière célébrait l'union de Louis XII avec Marie Tudor, sœur de Henri VIII, roi d'Angleterre.
On voulait faire brillant accueil à une jeune et charmante reine de dix-sept ans, qui allait dissiper les derniers nuages existant entre les deux royaumes, et renouveler les plus beaux jours de la cour polie d'Anne de Bretagne.
On sait combien fut court le règne de Marie et dans quelles conditions, après avoir un instant espéré épouser le successeur de Louis XII, elle dut reprendre le chemin de sa patrie.
Abbeville fut témoin de la proclamation du célèbre Vœu de Louis XIII, encore strictement observé par l'Église.
C'était pendant le siège d'Hesdin. Louis, très pieux envers la Vierge, songea à se la rendre favorable, ainsi qu'à témoigner la joie qu'il venait d'éprouver en apprenant la naissance d'un enfant désiré.
Le cardinal de Richelieu présida, à Abbeville, la première cérémonie religieuse du Vœu.
Les annalistes nous apprennent de quelles luttes acharnées Abbeville fut l'objet pendant les troubles de la Ligue et les guerres de Louis XIV contre l'Espagne.
Vauban se chargea de relever les fortifications «trouées comme de vieux drapeaux».
Un dernier fait se mêle à l'histoire d'Abbeville: le jugement, en 1766, du chevalier de la Barre.
Mais on se hâte d'échapper à une si douloureuse impression, en parcourant la longue liste des hommes célèbres nés dans la vaillante cité.
Le dix-septième siècle lui doit une brillante pléiade de géographes dont le chef, Nicolas Sanson (1600-1667), mérita, dit avec raison un de ses biographes, «le surnom de père de la géographie et de la cartographie françaises». Quoique les travaux signés par lui soient loin d'être irréprochables, ils marquent un heureux progrès sur les travaux similaires alors existants.
Louis XIII, reconnaissant des leçons qu'il avait reçues de Nicolas, le nomma ingénieur de la province de Picardie et lui donna le titre de «géographe du roi», titre porté, après lui, par ses deux fils.
Pierre Duval (1618-1683), neveu de Nicolas Sanson, fut, comme lui, un savant géographe, et a donné des travaux estimés.
Près de ces noms, il faut placer celui du P. Briet; l'érudit bibliothécaire du collège parisien des Jésuites (1601-1668) se distingua, non seulement par de grands ouvrages géographiques, mais par de vastes recherches chronologiques.
Les collectionneurs de gravures tiennent en assez grande estime les travaux de Jacques Aliamet (1728-1788), auquel l'art de graver à la pointe sèche doit ses principaux progrès.
Philippe Hecquet, le grand médecin (1661-1737), le père des malades pauvres, était Abbevillois.
Nommer seulement ses principaux ouvrages serait toucher à presque toutes les questions intéressant la médecine, la chirurgie, la pharmacie.
On ne peut oublier que Philippe Hecquet combattit vigoureusement, au profit de la raison et de la morale, les prétendus miracles accomplis par les Convulsionnaires au tombeau du diacre Pâris.
Peut-être détermina-t-il le petit chef-d'œuvre épigrammatique inscrit sur la porte du cimetière Saint-Médard:
Abbeville a élevé une statue au musicien Lesueur, quoique, selon l'opinion commune, cet homme célèbre ne soit pas né dans la ville, mais au village du Plessiel, comté de Ponthieu, sur la route d'Abbeville à Crécy.
Pour se rendre compte de l'influence exercée par Lesueur sur les artistes de son époque, il faut lire l'éloge que Choron lui a consacré.
Plus d'un musicien de l'avenir le trouvera infiniment trop enthousiaste, et se montrera aussi injuste que Choron, peut-être, se montre partial.
A défaut de génie, Lesueur avait un talent souple et fort, quoique gracieux. Son opéra: Paul et Virginie, laisse une durable impression de douceur. Une autre de ses œuvres: Ossian ou les Bardes, obtint un prodigieux succès. Malheureusement, l'opéra intitulé: La mort d'Adam, tomba tout à fait, et Lesueur résolut de se consacrer entièrement à la musique religieuse.
Plusieurs de ses messes et de ses oratorios se distinguent par une inspiration noble, vraiment élevée. Il agrandit le domaine de l'instrumentation et eut la gloire de compter des élèves comme Ambroise Thomas, Gounod. Hector Berlioz lui doit le meilleur de sa science.
Lesueur est une des gloires de l'Ecole de musique française, si riche, quoique nous poussions la folie jusqu'au point de l'oublier pour admirer des écoles bien au-dessous d'elle comme inspiration, clarté et esprit.
Millevoye est né à Abbeville en 1782. Son œuvre, eu égard à la brièveté de sa vie, forme un ensemble considérable et promettait ce qu'il n'a pu tenir; mais sa mémoire sera sauvée de l'oubli par les vers touchants des petits poèmes de la Chute des Feuilles et de Priez pour moi!
Nous sommes loin d'avoir mentionné tous les noms dont la ville s'honore, et il faut nous arrêter; cependant, ce serait commettre un crime de lèse-science que d'oublier les travaux de M. Boucher de Perthes. On peut discuter la valeur des découvertes archéologiques et géologiques de ce savant, on ne mettra pas en doute sa bonne foi, son ardeur à rechercher la vérité, son désintéressement, ses sacrifices....
Abbeville, qui doit son origine à la fameuse abbaye de Saint-Ricquier, s'est montrée digne d'un tel honneur et n'oublie pas qu'elle donnait, dès 1487, droit de cité à l'imprimerie.
Les premières presses furent installées dans une maison du treizième siècle dite du Gard, encore debout.
On ne quitte pas Abbeville sans aller admirer, à la bibliothèque, l'évangéliaire, sur vélin pourpré aux lettres d'or, présent de Charlemagne à son gendre Engilbert, qui était devenu abbé de Saint-Ricquier.
On veut aussi faire une seconde fois le tour des remparts et des belles promenades; puis le port attire avec ses larges quais, desservis par un embranchement du chemin de fer.
Mieux que jamais, alors, on comprend l'esprit picard, actif en tout et tourné, avec un égal bonheur, vers les travaux intellectuels comme vers les labeurs du négoce et de l'industrie.
Abbeville ajoute, aujourd'hui, un nom illustre aux noms dont elle est fière: celui d'Anatole Courbet (1827-1885). Une imposante manifestation signala l'arrivée du cercueil du grand marin dans sa ville natale.
Au milieu du deuil pesant sur la France par cette perte inattendue, un sentiment de noble orgueil fit tressaillir les âmes. Grâce à l'héroïque amiral, la Patrie, une fois encore, avait relevé son drapeau, en attendant qu'Elle puisse le voir flotter de nouveau triomphant...
Et c'est avec un vif sentiment de reconnaissance que, devant le tombeau de Courbet, en pensant aux prodigieuses campagnes du Tonkin et de la Chine, nous donnons un témoignage nouveau de confiance à notre Marine, jadis trop oubliée, mais replacée, enfin, au rang qu'elle a toujours si vaillamment mérité.
Abbeville a élevé un monument à son fils glorieux.
L'entrée de la Somme est bornée, sur la rive droite, par la pointe Saint-Quentin; sur la rive gauche, par la pointe du Hourdel.
Toutes deux marquent, en quelque sorte, d'un trait caractéristique, le changement subi par le sol du rivage.
Les chaînes de dunes du Boulonnais vont disparaître, pour faire place aux falaises crayeuses de la Normandie qui, elles-mêmes, violemment écartées sous l'action incessante de petits fleuves, se creuseront en ports sûrs et profonds, faciles à améliorer.
Le bourg du Hourdel offrant un point plus commode à aborder en tout temps que Saint-Valery, on y a créé un havre de refuge pour les navires forcés de reculer, lorsque les vents sont contraires, devant l'embouchure sablonneuse de la Somme.
De la lanterne du phare, on découvre entièrement cette vaste baie, dont l'importance est si grande, qu'il faut souhaiter voir l'art de nos ingénieurs y accomplir des miracles en maîtrisant ou détruisant les dépôts laissés par les courants.
Cayeux, proche voisin du Hourdel, est une preuve trop frappante de l'action funeste des sables. La campagne y semble irrémédiablement stérilisée. En vain on a essayé, depuis quelques années, de combattre, par des plantations de pins maritimes, le recul de la dune. Cayeux n'est point encore soustrait à la possibilité d'une catastrophe finale. Bon nombre de ses maisons, en paille et argile, dépassent à peine la ligne élevée des tertres mouvants!
Les habitants, au reste, ne s'émouvaient pas beaucoup de cette condition territoriale. Ils avaient soin de multiplier les portes des constructions et si, pendant la nuit, ou pendant une tempête, le sable venait emplir les rues, ils trouvaient toujours moyen de sortir et de reprendre, avec calme, le travail de déblaiement.
L'église de Cayeux date du douzième siècle. Les couleurs des pierres qui ont servi à sa construction lui donnent une certaine ressemblance avec un vaste damier. Son beau clocher se profile fièrement sur le ciel.
On retrouve encore les ruines d'une forteresse, qui doit avoir été bâtie à l'époque où les invasions des Normands portaient la terreur sur le littoral de la Manche.
Adonnée principalement à la pêche, la population, cependant, s'occupe quelque peu d'industrie, surtout de serrurerie, et les bains de mer attirent, chez elle, des touristes, moins soucieux de briller sur les plages à la mode que de trouver le calme, l'air pur d'une côte dédaignée par les élégances du jour.
Ault est, comme Cayeux, un laborieux petit pays où la fabrique de la quincaillerie et des filatures de coton viennent en aide aux familles de pêcheurs.
La saison des bains y attire beaucoup de voyageurs.
Nous nous trouvons bien près du département de la Seine-Inférieure; le terrain devient onduleux.
Des parties basses et plates se présentent encore, mais, bientôt, les roches se montrent pour former, jusqu'au delà de Fécamp, une falaise abrupte, sans autre solution de continuité que les ports naturels dus aux petites rivières tributaires de la mer de la Manche.
Avant de quitter la Somme, nous passerons par Mers pour admirer les jolies sculptures de son église et sa belle croix en pierre, ornée de figures en relief; puis, la limite administrative franchie, nous trouvons la jolie vallée de la Bresle et nous entrons en plein Pays de Caux.