CALAIS.—LA JETÉE PAR UN MAUVAIS TEMPS

L'année 1558 marqua sa libération.

Un grand homme de guerre, François, duc de Guise, qui avait victorieusement repoussé, à Metz, les attaques de Charles-Quint, résolut de reprendre Calais. Par d'habiles marches et contre-marches, il trompa la vigilance du gouverneur anglais, lord Gray, et quand, à l'improviste, le siège fut mis devant la ville, la garnison ne put résister plus de huit jours. Un habile ingénieur picard, Sénarpont, se distingua dans cette attaque, et ce fut le 6 janvier, jour de l'Épiphanie, que Guise enleva la victoire.

CALAIS.—Place de l'Hôtel-de-Ville.

Vainement la reine d'Angleterre, Marie Tudor, fille de Henri VIII, voulut-elle réparer cette défaite. Le dernier boulevard de la puissance anglaise sur la terre de France était tombé.

On prétend que Marie ne put se consoler de cet échec et que, peu de mois plus tard, elle répétait sur son lit de mort:

«Ouvrez mon cœur, vous y verrez inscrit le nom de Calais!»

En souvenir de l'heureuse campagne de François de Guise, on appliqua à Calais et à son territoire l'appellation de «pays reconquis».


Un instant, notre possession se trouva compromise. Les Espagnols s'en emparèrent en 1595, mais le traité de Vervins nous la rendait bientôt.

Nous recouvrions et nous ne perdîmes plus notre Gibraltar....


Une si longue occupation étrangère devait laisser et a, en effet, laissé des traces dans la ville. L'église, construite par les Anglais, possède un clocher très élevé, dont le sommet s'aperçoit de fort loin en mer et servait autrefois de phare.

L'hôtel dit de Guise avait été bâti par Édouard III. Mais Henri II, roi de France, l'ayant donné à son illustre capitaine, il prit le nom du libérateur de la cité.

C'est à Richelieu que Calais, en 1636, dut la fondation de son arsenal et de la citadelle.


Les remparts, maintenant plantés d'arbres sont transformés en promenades. Les jetées sont fort belles et s'étendent assez loin en mer pour protéger le port qui, est doté d'un nouveau bassin à flot, avec 1800 mètres de quais verticaux et 7m50 de profondeur en morte-eau. De plus, le chenal se trouve élargi et un superbe outillage industriel y est installé: tels que treuils, grues... De l'extrémité des jetées, on peut, lorsque le ciel est clair, distinguer le château de Douvres et les côtes anglaises.

Que ceux de nos lecteurs qui n'ont jamais vu la mer, regardent attentivement le dessin représentant les jetées par un gros temps.

Ils pourraient croire à de l'exagération, mais ce serait une erreur. Le dessin est d'une scrupuleuse fidélité.... malheureusement, encore, la mer se charge trop souvent de prouver qu'il a été plutôt atténué!

Pensons aux pêcheurs forcés de lutter contre de tels dangers! Répétons-nous qu'à la rude école de la pêche se forme notre intrépide marine de guerre, et donnons un souvenir sympathique à ces vaillants petits bâtiments dont l'équipage travaille, avec un courage si indomptable, pour apporter dans notre alimentation une variété salutaire.

Calais est encore assez fréquenté comme port de pêche; mais, en dehors du service régulier des paquebots à vapeur qui ont chaque jour, plusieurs départs, et du mouvement du port d'échouage faisant communiquer la ville, par un canal, avec l'intérieur du pays, la principale, ou, plutôt, la première industrie de Calais, est la fabrication des tulles de soie et de coton. Le produit annuel de ces fabriques dépasse trente-cinq millions de francs. Toute une population (plus de dix mille ouvriers) y est employée et se partage entre la ville proprement dite et son faubourg: Saint-Pierre-lès-Calais[3].

[3] On devrait écrire Saint-Pierre-lez-Calais. Lez est un vieux mot, une préposition signifiant voisin de tel endroit. Ainsi, par exemple, le château de Plessis-lez-Tours résidence favorite de Louis XI.

Les tulles de ces localités sont connus du monde entier et, jusqu'à présent, conservent leur supériorité commerciale.

Les bains de mer sont extrêmement fréquentés à Calais: la plage est si belle! Un casino vaste et commode y a été construit.


Un voyage dans cette ville devient donc très intéressant. L'esprit se reporte aux souvenirs historiques qui ont rendu son nom célèbre, et les yeux sont agréablement satisfaits par les manifestations du génie moderne.

Il ne faut pas oublier que Calais eut la gloire de voir, en 1851, établir, sur sa côte, le point de départ du premier câble sous-marin.

Une femme de Calais.

Elle est, également, voisine de l'endroit choisi pour le percement du tunnel projeté sous la Manche.


A dix kilomètres de Calais et touchant le cap Blanc-Nez, se trouve Sangatte. Là doit être l'entrée du fameux tunnel sous-marin destiné à supprimer les désagréments de la traversée du Pas-de-Calais. Seulement le tunnel se fera-t-il jamais? On sait l'étrange émotion que l'annonce d'un pareil travail a excitée en Angleterre. Après tout, cela peut être heureux, et sans nous ranger, loin de là, parmi ceux qui déclarent l'entreprise impossible, nous croyons, cependant à des difficultés extrêmes d'entretien.

Rappelons que ce fut un Français, le savant ingénieur Thomé de Gamond, qui soutint sans se lasser jamais, l'idée première du projet de tunnel.

Rappelons, enfin, qu'un autre ingénieur, Charles Boutet, a, dès 1867, croyons-nous préconisé la construction d'un pont sur la Manche.

Il expliquait son plan avec une verve et des démonstrations entraînantes. Grâce à lui, le mot impossible semblait vraiment ne point faire partie de la langue française, mais...

Mais, selon toutes probabilités, les passagers qui redoutent le mal de mer seront, longtemps encore, obligés de se contenter des bateaux sans roulis. Par malheur, ces bateaux ne répondent guère, dit-on aux promesses de leur inventeur.

Voilà donc Sangatte forcé de renoncer, provisoirement au moins, à l'importance qui lui vaudrait l'achèvement du tunnel, importance autrefois obtenue si, comme le veulent plusieurs archéologues, ce bourg fut le Portus Itius des Commentaires de César.

Nous avons déjà vu réclamer ce nom pour Mardyck. Nous allons le voir, encore, donner à Wissant.


Ce dernier bourg est voisin du cap Gris-Nez.

Jadis, la plus grande partie du commerce avec l'Angleterre prenait cette route, et bon nombre de documents permettent de supposer que César s'y embarqua, lorsqu'il crut le moment venu de tenter la conquête de la Grande-Bretagne.

Mais Wissant perdit promptement son importance. Les dunes s'accumulèrent autour de son enceinte et, dès le quatorzième siècle, son port était abandonné.

Les ruines avoisinant le bourg attestent, tout au moins, un assez long séjour des troupes romaines. On y trouve un camp, et des constructions, en partie dégagées du sable qui les recouvrent, permettent de se rendre compte de la situation de l'ancien port.

On visite encore avec intérêt le tumulus de la Motte Carlin, assis sur une base de soixante mètres, et les amateurs, quand même, d'antiquités, décorent le mont d'Averlot du nom de camp de César. Soit! La position, au reste, eût été bien choisie, puisqu'elle est à une altitude de plus de quatre-vingts mètres.

Il est impossible, dans notre route vers Boulogne, d'oublier Ambleteuse, à l'embouchure de la Slack ou Sélaque.

CALAIS.—Vue de l'entrée du port.

On croit y retrouver une des nombreuses stations établies sur cette côte par les Romains.

Ce petit port eut l'honneur d'être fortifié par Vauban. Son écluse, ainsi que sa tour, furent construites sur les plans de l'illustre maréchal.

Aujourd'hui ensablée, la rade était jadis excellente. Lorsque le malheureux Jacques II Stuart, roi d'Angleterre, détrôné par son gendre, Guillaume d'Orange, dut se résigner à chercher un asile près de Louis XIV, ce fut à Ambleteuse qu'il aborda.

Ambleteuse.

Treize ans plus tard, il succombait à Saint-Germain-en-Laye (1688).


Sept kilomètres plus loin, nous trouvons Wimereux, à l'embouchure du petit fleuve du même nom. Le port formé par ce cours d'eau est assez profond pour recevoir des navires importants. Peut-être songera-t-on à l'utiliser; il pourrait rendre de grands services sur cette côte sablonneuse.

Plus avancé dans les terres, est situé Wimille. Nous y entrons pour saluer le tombeau des intrépides et infortunés aéronautes Pilastre du Rozier et Romain.

On sait que, tous deux, avaient projeté de traverser en ballon le Pas-de-Calais.

Ils imaginèrent d'ajouter le gaz hydrogène au système nouvellement inventé par les frères Montgolfier, et qui consistait dans la dilatation de l'air atmosphérique par la chaleur.

Pilastre de Rozier.

C'était commettre une irréparable imprudence. Les deux amis montèrent en ballon à Boulogne, le 15 juin 1785. Tout d'abord, ils s'élevèrent très haut et firent assez rapidement une petite partie de la route, mais le gaz prit feu au contact de la chaleur dégagée par la montgolfière....

Les flammes atteignirent la nacelle et les aéronautes vinrent se briser sur le sol de Wimille.... On les enterra dans le cimetière du bourg.

Ils furent les premières victimes de l'admirable découverte. Combien d'autres devaient et doivent les suivre, avant que le génie de l'homme puisse espérer soumettre les forces de l'air!...

Montgolfière de Pilastre de Rozier.

BOULOGNE—LE PORT, VU DE LA JETÉE DU PIDOU.
D'après une vieille gravure par Ozanne en 1776.

CHAPITRE V

BOULOGNE-SUR-MER

Située à l'embouchure du petit fleuve la Liane, sur la mer de la Manche, Boulogne est une très jolie ville, au commerce actif, aux armements de pêche importants.

Elle se divise en deux parties: haute et basse ville.

La première, bâtie sur une colline dominant la rive droite de la Liane, n'a point de rues bien régulières. Pourtant elle possède un grand attrait, car les remparts, plantés d'arbres, offrent des promenades délicieuses, et la vue s'y étend sur le port, les plages, la mer... Elle a gardé la forme d'un quadrilatère percé de quatre portes à l'instar des camps et des castrums romains[4].

[4] Son château fut bâti par Philippe Hurepel; son vieux beffroi médiéval et sa splendide cathédrale élevée par Mgr Haffreingue attirent l'admiration.

Quand le temps est propice, les blanches falaises qui ont donné leur nom à l'Angleterre[5] deviennent visibles, et l'on découvre aussi une grande partie du Pas-de-Calais. Les campagnes voisines de la colline sont fraîches et fertiles. La Liane, très large, anime le paysage et, à lui seul, le port, toujours rempli d'une multitude de navires à voiles et à vapeur, devient un tableau mouvant de l'aspect le plus pittoresque.

[5] Les poètes appellent encore l'Angleterre de son ancien nom: Albion, qui vient de la langue celtique: alb ou alp. Ce nom s'explique par l'escarpement des falaises sud-ouest du pays, ou encore, par leur blancheur, car la craie les compose pour la plus grande partie.


La basse ville prend chaque jour une importance nouvelle. Bien construite, elle annonce la richesse, et son apparence n'est point trompeuse.

Boulogne est redevenue, en quelque sorte une cité anglaise. La beauté de ses campagnes, sa magnifique situation, sa proximité avec Folkestone, qui rend le passage en Grande-Bretagne très fréquenté, la facilité des transports pour la France et l'Europe entière, tout se réunit en faveur de cette jolie ville.

Aussi, les Anglais, personnages sachant admirablement raisonner et concilier leurs plaisirs avec leurs affaires, ont-ils adopté Boulogne. Plus d'un quart de la population est d'origine anglaise, sans compter, bien entendu, la population flottante qui, pendant la saison des bains de mer, devient très nombreuse, encombrant le magnifique établissement, où toutes les élégances de la vie moderne ont été réunies.

Boulogne, pour le mouvement général du commerce de la France, occupe une des premières places et procure au Trésor des droits considérables. En dehors de la florissante industrie des paquebots à voyageurs, entre l'Angleterre et notre pays, la ville s'intéresse, dans une large proportion, à la pêche de la morue, du hareng, ainsi qu'à la pêche côtière. Du reste, pour ces dernières industries, elle tient le premier rang.


Le port a été très amélioré; de grands travaux en ont diminué la difficulté d'accès et rendu ainsi la vie au commerce; car, il y a un siècle, les sables menacèrent d'anéantir le chenal et, seuls, les tout petits bâtiments pouvaient trouver fond sur la rade à demi comblée.

Un bassin de retenue fut décidé: il n'embrasse pas moins de soixante hectares de superficie. Les eaux de la Liane y sont captées et, suivant les besoins du port, sont chassées, à marée basse, d'une hauteur de plus de huit mètres au-dessus de la ligne du reflux.

La chute de ces eaux est superbe et, facilement, on comprend que leur passage, créant un fort courant, empêche les sables de prendre la consistance de bancs dangereux.

A diverses époques, les jetées ont dû être prolongées; elles le seront encore. De plus, on travaille à établir un nouveau port sur la place occupée par les dunes dites de Châtillon, à l'ouest de Boulogne. Le plan en est admirablement combiné. Des phares puissants éclaireront l'ensemble de la future rade, et leurs feux, à système tournant, compléteront les feux des côtes anglaises. Une partie de ces immenses travaux est exécutée à l'heure présente.


Des forts, des batteries importantes protègent la ville et le port; mais, dès qu'il s'agit de s'opposer aux envahissements de la mer, on doit lutter sans trève.


Ce n'est pas de nos jours, seulement, que les avantages de la position de Boulogne ont été appréciés. Les historiens s'accordent pour attribuer à Jules César l'origine de la ville, dont le nom viendrait de la cité italienne: Bologne. Tout de suite, le port reçut un grand nombre de passagers pour l'Angleterre, car les légions romaines avaient fort à faire avec les populations bretonnes.

NOTRE-DAME-DE-BOULOGNE
(Copie de la statue légendaire).

Caligula, qui recouvrait fréquemment la raison et n'était pas toujours absorbé par les honneurs à accorder à ses chevaux favoris, Caligula fit construire une tour à feu pour éclairer l'entrée du port.

Les empereurs Claude, Adrien et Constantin visitèrent Boulogne et l'embellirent.

«La ville, dit Malte-Brun, fit son apprentissage de résistance glorieuse aux invasions de 449; on ignore généralement qu'Attila échoua devant Boulogne, lui qui venait de semer les ruines par toute la Belgique. Mais Clovis la prit, et elle fit, dès lors, partie de la monarchie franque.»


Les côtes du Pas-de-Calais ne pouvaient échapper aux expéditions des Northmen. Charlemagne, prévoyant le danger, éleva des fortifications, imprenables pour le temps, mais la faiblesse et l'incurie de ses successeurs laissèrent périr son œuvre.

Boulogne en fut victime. L'année 882 la vit assiéger, prendre et ruiner de fond en comble.

Sa situation maritime la sauva d'une destruction absolue. Intrépides navigateurs, commerçants habiles et industrieux, ses habitants savaient promptement trouver moyen de réparer leurs désastres. Cette prospérité valut une réelle influence aux seigneurs de la ville, car Boulogne, et le territoire qui en dépendait, formèrent un comté ayant des seigneurs particuliers, vassaux de la couronne de France. L'un des plus célèbres fut Philippe Hurepel, qui s'occupa tant de Calais.

La puissance des comtes de Boulogne s'étendait jusqu'aux confins de la Champagne et du Luxembourg.

La famille comtale dut bientôt fractionner ses possessions. Une des dépendances devint le duché de Bouillon qui, par héritage, échut à un fils d'Eustache de Boulogne, Godefroy, né vers 1058, à Nézy, près de Nivelle, dans le Brabant (royaume de Belgique). Du moins, quelques probabilités autorisent-elles à penser ainsi. Il est vrai que Boulogne revendique l'honneur d'avoir vu naître le héros de la première croisade, le chrétien admirable, qui refusa la couronne de roi de Jérusalem pour garder le simple titre de baron du Saint-Sépulcre.

D'ailleurs, il serait encore glorieux, pour la cité, que Godefroy fût simplement issu de la famille de ses comtes.


A plusieurs reprises, Boulogne fut l'objet de luttes terribles. Les Normands s'étaient à peine éloignés que, tour à tour, les Français, les Bourguignons[6], les Anglais y dominèrent.

[6] Il ne faut pas oublier que, jusque vers la fin du règne de Louis XI, la Bourgogne forma un duché puissant, contre-balançant souvent le pouvoir des rois de France.

En 1477, Louis XI réussit à s'assurer du comté, mais il se voyait en face d'une difficulté fâcheuse: l'obligation de rendre hommage au duc de Bourgogne, suzerain immédiat du territoire boulonnais. Une telle servitude pouvait amoindrir son prestige; il la brisa par un coup de la plus fine politique.

On honorait, à Boulogne, une statue de la Vierge, que les légendes représentaient comme miraculeusement apportée dans la ville par un vaisseau mystérieux. Le concours des pèlerins se succédait sans relâche devant la statue vénérée; des titres apprennent qu'il fallut même construire des hospices pour recueillir les voyageurs qu'une cause fortuite empêchait de retourner chez eux. Une confrérie fut établie sous le vocable de Notre-Dame-de-Boulogne; elle se répandit rapidement. Reçue dans un petit village de la banlieue parisienne, elle lui donna son nom.

Louis XI, très dévot envers la Sainte Vierge, n'avait pas manqué de venir se prosterner devant la statue miraculeuse et, pendant ce pèlerinage, entrevit tout le parti qu'il pouvait tirer de la dévotion chère aux Boulonnais.

Solennellement, il fit don à Notre-Dame-de-Boulogne du comté entier, se reconnaissant son vassal et engageant, avec lui, les rois ses successeurs. Pour gage de foi filiale, il offrit à l'autel un cœur d'or pesant treize marcs[7].

[7] Trois kilos et demi.

L'engagement de Louis XI fut toujours observé par les rois de France.


En 1544, une grande calamité fondit sur Boulogne. Henri VIII, roi d'Angleterre, s'en empara à la suite d'un siège des plus meurtriers. Six ans après, le roi de France, Henri II, la rachetait pour une somme de quatre cent mille écus.


Chaque fois que notre pays a été obligé de déclarer la guerre, on a vu les habitants de Boulogne se dévouer avec ardeur au triomphe de nos armes. Ses marins ont conquis un renom d'intrépidité bien justifié par tous les exploits qu'ils accomplirent.


Un fait historique moderne attira, pour quelque temps, sur Boulogne les regards de l'Europe entière. La lutte séculaire de l'Angleterre et de la France sembla sur le point d'être terminée, en notre faveur, par un effort gigantesque.


Bonaparte ne trouvait plus que le titre de Consul répondît à sa puissance ni à la place qu'il se croyait appelé à prendre dans le monde.

Toutefois, par un reste de prudence, il jugea utile de frapper un grand coup sur l'imagination française et, des plans divers qui pouvaient répondre à ses pensées secrètes, nul ne sembla devoir mieux réussir que celui dont le but aurait cette double portée: exalter l'amour-propre du peuple en satisfaisant son patriotisme.

C'était, également, mener de front les combinaisons du diplomate et celles du général, toujours en quête de victoires nouvelles.

Chez le futur souverain, l'exécution d'un plan suivait rapidement son cours. Des ordres furent donnés et, bientôt, l'Europe entière apprit avec crainte le danger qui menaçait la Grande-Bretagne, son alliée naturelle contre l'ambitieux soldat de fortune.

Boulogne.—Entrée du bateau à vapeur venant de Folkestone.

Donc, à la veille de se faire couronner empereur, Napoléon Ier conçut le projet d'une descente en Angleterre. Rien n'était mieux étudié: les armées de terre et de mer donneraient en même temps...

Afin de commencer l'exécution de ce projet, un corps d'armée prit la route de Boulogne, désignée pour être le lieu de départ des troupes. D'immenses travaux sont entrepris dans le port, qui voit se rassembler près de mille vaisseaux sous les ordres de l'amiral Bruix.

Boulogne.—Colonne de la grande armée.

Le maréchal Soult dirige les opérations territoriales. Chacun se prépare aux événements futurs; le camp devient une sorte de ville à côté de la cité elle-même. Napoléon, pour entretenir une ardeur utile, veut y distribuer en grand appareil, le 15 août 1804, des croix de l'ordre nouveau de la Légion d'honneur.

La cérémonie fut tout à fait théâtrale. Le souvenir en a été conservé par un obélisque dont Soult posa la première pierre le 9 novembre 1804.


Le succès allait-il répondre aux espérances conçues? La funeste défaite de Trafalgar répondit à l'interrogation....

Boulogne.—La cathédrale.

La grande armée fut envoyée combattre en Allemagne, en Autriche, et le camp de Boulogne ne troubla plus l'esprit des Anglais.


Les monuments de la ville sont en bien petit nombre. L'hôtel municipal a remplacé le vieux palais des comtes où, affirment les Boulonnais, naquit Godefroy de Bouillon. Le vieux château et le beffroi remontent au treizième siècle.

La nouvelle église consacrée à Notre-Dame-de-Boulogne s'élève sur une crypte curieuse, jadis dépendance de la cathédrale.

Sauvage.

Près de la colonne du Camp, se voient les ruines du phare de Caligula. Il était construit en briques, n'avait pas moins de douze étages et s'élevait à quarante-deux mètres du sol. La tente de Napoléon Ier fut appuyée sur ces ruines.


Boulogne compte plusieurs hommes célèbres.

Claude-François Daunou, né en 1761, mort en 1840, fut un savant historien, un professeur et un critique distingué. Ses ouvrages sont estimés, sa vie a mérité de grands éloges. Paris l'a honoré, en donnant son nom à une rue.


Pierre Sauvage (1785-1857), fut un inventeur de génie. Il construisait des navires quand l'idée lui vint de reprendre les expériences de Charles Dallery, d'Amiens. Ce que ce dernier n'avait pu terminer, Sauvage le réalisa. Il appliqua l'hélice à la navigation, principe fécond en résultats heureux.

Mais, comme bien d'autres, le grand inventeur ne put, faute d'argent, exécuter sa machine dans les proportions nécessaires. Il eut même la douleur de se voir contester le mérite de ses travaux, et, pourtant, on s'en emparait sans scrupule.

Dallery.

A Sauvage revient encore la gloire de plusieurs inventions, entre autres de la machine à réduction, qui rend d'immenses services aux sculpteurs, car elle leur permet de réduire à volonté les dimensions d'une statue ou d'un groupe.

L'homme de génie mourut à la peine.... Sa mémoire est maintenant, à l'honneur, puisqu'on lui a élevé un monument. Mais s'il avait reçu une aide sérieuse pendant sa vie, peut-être nous aurait-il donné de nouveaux chefs-d'œuvre.


Charles-Augustin Sainte-Beuve, le poète original, l'écrivain de talent, le critique incomparable, était né à Boulogne en 1804. On sait la place toute spéciale qu'il avait conquise dans notre littérature contemporaine où, jusqu'à présent, personne ne l'a remplacé.


CHAPITRE VI

LA PÊCHE DU HARENG.—LA PÊCHE CÔTIÈRE

Boulogne est un des centres de l'armement pour la pêche du hareng et des industries qui s'y rattachent.

Le hareng appartient au genre Clupe, comme les sardines, les anchois, l'alose....

Il paraît être bien peu de chose, ce petit poisson que nous, habitants d'un pays favorisé pour toutes les productions du sol, n'employons guère autrement qu'à l'état de condiment. Mais, dans le nord entier de l'Europe, la consommation du hareng prend des proportions plus grandes; assez grandes pour que (le calcul en a été fait) un million de personnes, environ, soient employées à cette pêche et aux diverses industries qui en sont la conséquence.


Les naturalistes ne sont pas d'accord sur les causes de l'apparition en troupes pressées (bancs) des harengs visitant nos côtes. Ce que l'on connaît bien, c'est leur marche régulière et le moment de leur arrivée.

Dans le commerce de ce poisson, la Hollande trouva une source de richesses immenses. Elle le répandait, salé, par le monde entier, et affirmait avec orgueil qu'un de ses enfants, Guillaume Bukels ou Deukels, de Biervliet (né vers 1340, mort en 1397), avait inventé l'encaquage du hareng, c'est-à-dire sa conservation en barils, où on le dispose, par couches, avec du sel.

Il peut se faire que le pêcheur de Biervliet ait donné un grand essor, dans son pays, à cette industrie, mais les Hollandais vont trop loin en lui en attribuant l'invention.

Les archives françaises renferment des pièces émanant de nos rois, et portant sur des questions de règlement ayant trait au commerce du hareng salé. Plusieurs de ces documents remontent au treizième siècle; ils sont donc de beaucoup antérieurs à l'époque où vivait le pêcheur devenu célèbre.

Circonstance remarquable, ils parlent du salage du hareng non comme si la découverte de ce moyen de conservation était récente, mais comme d'une chose habituelle.

On peut donc, en vérité, supposer que le nom de l'inventeur est encore à trouver.


Le hareng.

Quoi qu'il en soit, la Hollande, pendant bien longtemps, employa de véritables flottes pour la pêche de l'humble petit poisson, et c'est un proverbe vrai celui qui affirme que la ville d'Amsterdam est bâtie sur des arêtes de harengs, l'origine de la plupart des fortunes amsterdamoises datant de l'ère, florissante entre toutes, où les Hollandais avaient le monopole de cette pêche.


Aujourd'hui, les nations riveraines de la mer du Nord, de la Manche, de la Baltique, ne manquent point de tenir compte du passage des bancs de harengs. Les Écossais se distinguent principalement par leur ardeur à chercher à monopoliser le commerce de ce poisson, très abondant sur leurs côtes.

En France, plusieurs de nos ports arment pour la pêche du hareng. Dix mille marins, environ, y sont employés. C'est au mois de juillet que la campagne commence et, généralement, dans les parages des archipels des îles Shetland et des Orcades. Vers la fin de septembre, les bancs suivent la mer du Nord et viennent dans la Manche, où on les poursuit jusqu'à la fin de décembre.


Voir un hareng mort, même à l'état frais, ne peut donner une idée de la beauté de son aspect lorsque la vie l'anime. L'or, l'argent, les pierres précieuses semblent former la matière même de ses écailles.


La pêche a ordinairement lieu la nuit. Les filets, appelés tessures, sont immenses, des flotteurs les maintiennent, dans une position verticale, en avant de la route suivie par le poisson. Les bancs donnent, tête baissée, contre l'obstacle. Il s'agit ensuite d'en alléger le filet. Le moment est arrivé où commence l'opération du salage.

Les pêcheurs arrachent les intestins des harengs et placent le poisson, avec du sel, soit par couches, dans les barils, soit tout simplement à fond de cale du bateau. Plus tard, au port de débarquement, on reprendra la manipulation.


Tous, nous connaissons les deux états que l'industrie fait subir au hareng capturé.

Il est appelé pec, quand on le consomme salé. Il est appelé saur lorsque, préalablement sorti de la saumure, on le suspend à des baguettes au-dessus d'un foyer garni de petits fagots de chêne, de hêtre ou de genévrier. Ce dernier bois, très aromatique, fait merveille pour le saurissage.

Les fagots doivent brûler lentement, et les cheminées des foyers sont disposées de manière à ce que la fumée, se répandant tout autour du poisson, pénètre bien sa chair et détruise les germes de fermentation. Après ce dernier soin, il n'y a plus qu'à livrer le hareng à la consommation.


Boulogne s'occupe donc activement de cette pêche productive, ainsi que de la pêche de la morue.

Mais nous ne reviendrons sur cette dernière qu'au moment où nous aurons à nous intéresser aux armements pour la pêche sur les bancs de Terre-Neuve.

Nous ne pouvons quitter la jolie ville mi-partie française, mi-partie anglaise, sans donner un peu d'attention à la pêche côtière et à celle du rivage.

Faisons une petite station à la poissonnerie; les marchandises les plus délicates y pourraient abonder, car le fond de sable des côtes nourrit le turbot, la sole, la barbue, sans compter la raie et beaucoup d'autres espèces utiles....

Boulogne.—La poissonnerie.

Par malheur pour Boulogne, comme pour nombre d'autres ports de mer, grands ou petits, Paris, toujours affamé, accapare le produit des bateaux de pêche, et fait main basse sur le contenu des paniers des infatigables pêcheuses de crevettes et de coquillages.

Les pêcheuses boulonnaises sont renommées, entre toutes, pour l'intrépidité avec laquelle, courant au-devant du flot, on les voit jeter leur filet, n'importe le temps qu'il puisse faire. Robustes et fraîches malgré un si dur métier, elles apportent dans la famille une aide réelle.

Pourtant le salaire est bien mince! Car si la crevette reste un aliment de luxe, il faut s'en prendre à bien d'autres causes que le gain des pauvres pêcheuses.


Les crevettes appartiennent à la classe des animaux dits crustacés, ou recouverts d'une croûte et, en effet, nous voyons les écrevisses, les homards, les langoustes, les crabes, les crevettes, revêtus d'une enveloppe ou croûte qui, chez eux, remplace en quelque sorte le squelette.

Boulogne.—Pêcheuses.

Heureusement pour les gourmets, la crevette ne peut se conserver longtemps hors de l'eau. Il devient impossible de commettre à son égard le crime dont on se rend coupable envers les pauvres homards et les langoustes, expédiés vivants dans des paniers où leur chair se fond en eau, ne laissant plus, après cuisson, qu'une carapace vide au moins des deux tiers.

On divise les crevettes en deux espèces distinctes: celles qui deviennent d'un beau rouge sous l'action du feu, et celles qui se teintent à peine d'une nuance rose.

Boulogne.—Le beffroi.

Les rivages boulonnais ne sont pas, loin de là, dépourvus de homards ni de langoustes, mais nous retrouverons ces excellents crustacés infiniment plus nombreux sur les côtes bretonnes, où les récifs multipliés leur offrent tous les abris nécessaires.


A côté des industries se rapportant à la marine, il faut placer, comme un élément de la richesse du vieux comté boulonnais, les entreprises diverses que l'on y a implantées. C'est ainsi que nous trouverons des fabriques de plumes métalliques, des scieries, de nombreuses usines qui produisent un ciment très renommé.


L'élevage des chevaux y est assez fructueux.

On le voit, le département du Pas-de-Calais se montre le digne voisin du département du Nord.

Donnons encore un coup d'œil aux belles promenades de Boulogne, à ses ponts, à ses quais si animés, à ses bassins, et souhaitons que les travaux dont elle doit être l'objet apportent un élément nouveau à la prospérité de cette ville si intéressante.

Crevette.

BOULOGNE.—LE CASINO ET LA PLAGE

CHAPITRE VII

DE BOULOGNE A L'EMBOUCHURE DE LA SOMME

Nous passons au Portel, industrieux petit port qui est, en même temps, une localité s'occupant activement d'agriculture. Ses propriétaires fonciers s'adonnent à l'élève des chevaux et y réussissent fort bien.


Puis, toujours en suivant la côte, nous traversons plusieurs petites plages avant d'arriver à Étaples, ville située à l'embouchure de la Canche et qui, une fois de plus, nous montrera l'instabilité des prospérités en apparence le mieux établies.

On s'accorde assez généralement pour reconnaître dans Étaples une station romaine, Quintovicus. Des fouilles pratiquées à diverses époques ont confirmé, sinon le nom, tout au moins l'importance de l'ancienne cité.

Mais la mer a passé par là, amoncelant le sable, exhaussant le fond de l'estuaire, et le port a vu diminuer, chaque année, le nombre des navires qu'il pouvait recevoir.

Aujourd'hui, les bateaux de pêche sont à peu près ses seuls visiteurs.


Cette situation a appelé, depuis longtemps, l'attention de l'État, qui reconnut la nécessité de la plantation de végétaux spéciaux pouvant amener l'immobilisation des dunes.

«Les premières tentatives faites à cet effet remontent à près de trois siècles. Elles eurent lieu dans la baie de Canche, pour préserver Étaples d'un engloutissement imminent. On se servit, pour fixer les dunes, de la plante appelée oyat (Arundo arenaria), qui rayonne partout avec ses longues racines, et prépare admirablement le terrain sablonneux à recevoir le semis des arbres destinés au boisement.

«Des lettres-patentes de 1608 ordonnent, sous Henri IV, de planter des hoyards pour arrêter l'invasion des sables sur les côtes de France.

«Depuis cette époque, plusieurs titres constatent les mêmes préoccupations et ordonnent, encore, diverses mesures de précaution à prendre.

«Enfin, de nos jours, quelques propriétaires intelligents se sont livrés, en grand, à la fixation des sables par le boisement et ont obtenu d'excellents résultats, en fertilisant des dunes stériles et en abritant ainsi les cultures voisines contre les sables mouvants.

«C'est ce que le célèbre ingénieur Brémontier a fait jadis pour la côte de Gascogne.»

Par tous les moyens possibles, ces travaux si utiles sont encouragés. L'État, non seulement y pousse les propriétaires de dunes, mais il leur fournit souvent les graines nécessaires aux semis. Les conseils généraux votent des subventions, distribuent des récompenses.

La question en vaut la peine quand on songe que, dans le Pas-de-Calais seul, plus de dix mille hectares de dunes constituaient une ceinture sablonneuse, n'ayant pas moins de six kilomètres de largeur! Ceinture toute prête à envahir, sous l'influence des ouragans, les campagnes voisines.

Il est donc grandement désirable que toutes les communes riveraines des plages de sable ne se lassent point de lutter contre l'ennemi dont elles sont menacées.


Comme toutes les villes du littoral, Étaples supporta le choc terrible des invasions normandes.

Ce fut en 842 qu'elle devint leur proie, et, certes, ainsi que ses sœurs en infortune, elle répéta volontiers la mélancolique invocation des populations maritimes françaises de la Manche, au moyen âge:

«De la fureur des Normands, délivrez-nous, Seigneur!»

Trois cents ans plus tard, vers 1160, un comte d'Alsace, Matthieu, la pourvut d'un château fort, détruit vers la fin du seizième siècle. Quelques ruines en subsistent encore.

Étaples a attaché son nom à un traité de paix signé entre la France et l'Angleterre.

Charles VIII, méditant la campagne d'Italie, se préoccupait des dispositions de Henri VII, le monarque anglais, et voulut, de ce côté, assurer le repos de son royaume. La négociation réussit; un traité fut signé en 1492. Charles partit confiant en son étoile. On sait les résultats éphémères de sa courte et brillante campagne.